16 hélicoptères français contre 1 240 chars israéliens : le pari fou de 1982
La Gazelle : L'hélicoptère français devenu une légende de l'aviation militaire
Naissance d'une icône : le concept et l'innovation du fenestron
L'arme responsable est un appareil léger conçu en France comme simple hélicoptère d'observation. Il s'appelle Gazelle.
- L'histoire de la Gazelle débute en 1966 lorsque l'armée de terre française cherche à remplacer son hélicoptère léger Alouette II, devenu insuffisant face aux nouvelles exigences de mobilité tactique. Le constructeur Sud-Aviation (intégré en 1970 dans le groupe Aérospatiale) lance le développement d'un appareil 5 places destiné à des missions d'observation, de liaison et d'évacuation sanitaire, sous la désignation interne SA340.
- Le 7 avril 1967, le prototype effectue son premier vol depuis l'aérodrome de Marignane près de Marseille. L'appareil porte initialement un rotor de queue conventionnel emprunté à l'Alouette II et atteint immédiatement les performances escomptées.
- L'innovation majeure qui distinguera l'appareil de tous ses contemporains est introduite l'année suivante : le rotor anticouple traditionnel est remplacé par un dispositif appelé "fenestron", breveté par Aérospatiale. Il s'agit d'un rotor caréné intégré directement dans la dérive verticale à l'arrière du fuselage.
- Ce système offre trois avantages décisifs : une sécurité accrue pour le personnel au sol qui ne risque plus d'être happé par les pales en rotation, une réduction significative du bruit rendant l'appareil plus discret en mission, et une amélioration aérodynamique qui augmente la vitesse maximale. La Gazelle devient ainsi le premier hélicoptère au monde équipé d'un fenestron, un dispositif qui sera ensuite copié par de nombreux constructeurs internationaux et deviendra un standard de l'industrie.
- Les performances de l'appareil dépassent rapidement les attentes initiales. Le 13 mai 1967, un prototype Gazelle bat deux records mondiaux de vitesse en circuit fermé pour sa catégorie : 307 km/h sur une distance de 3 km et 292 km/h sur 100 km. Aucun autre hélicoptère léger occidental n'atteint ces vitesses à l'époque, faisant de cette agilité aérodynamique un des arguments commerciaux les plus puissants de la machine.
- En février 1967, la France et le Royaume-Uni signent un accord de coopération industrielle. La société britannique Westland Helicopters obtient le droit de produire la Gazelle sur le sol britannique en échange de la fourniture par Aérospatiale de 40 hélicoptères Puma de transport pour l'armée britannique. Westland produira 292 Gazelles pour les forces armées du Royaume-Uni. Cet accord ouvre également la porte à des productions sous licence : la société yougoslave Soko obtient les droits de fabrication en 1973 et produit plus de 250 exemplaires sous le nom de "Partisan" jusqu'au début des années 1990, tandis que la société Arab British Helicopter Company basée en Égypte assemble une trentaine d'appareils dans les années 1980.
Versions militaires et certification historique
La SA342M version définitive de l'armée de terre française embarque jusqu'à 6 missiles HOT.
- Plusieurs versions militaires sont développées pour répondre à des besoins opérationnels spécifiques. La SA341F entre en service dans l'aviation légère de l'armée de terre française en 1973. La SA341M, version antichar, est dotée de quatre missiles filoguidés HOT (Haut Subsonique Optiquement Téléguidé Tiré d'un Tube), développés conjointement par Aérospatiale et Messerschmitt-Bölkow-Blohm dans le cadre du consortium Euromissile. Ce missile possède une portée de 4 km et une charge militaire à effet dirigé capable de percer 800 mm de blindage homogène.
- La SA342L, présentée en 1973, reçoit un moteur Astazou XIV plus puissant délivrant 640 kW. La SA342M, version définitive de l'armée de terre française, embarque jusqu'à 6 missiles HOT. Les caractéristiques techniques de la version production sont remarquables pour la catégorie : longueur de 9,53 m, diamètre du rotor principal de 10,50 m, vitesse maximale de 270 km/h, rayon d'action standard de 785 km, capacité d'emport de 5 personnes au total, équipage compris.
- La conception privilégie la facilité d'entretien sur le terrain avec un effort déclaré dès le début du programme pour réduire le nombre d'heures de maintenance par heure de vol. En 1975, la Gazelle devient également le premier hélicoptère au monde certifié pour le pilotage en conditions météorologiques difficiles par un seul pilote, selon les normes IFR de catégorie 1. Cette certification ouvre le marché civil et accélère sa diffusion internationale.
- Au total, 1775 exemplaires seront produits jusqu'à la fin de la production en 1996. L'appareil sera adopté par plus de 23 pays sur cinq continents. Mais c'est à l'exportation, dans des conflits inattendus, que la Gazelle révélera ses véritables capacités militaires. Et c'est en Syrie, livrée à la fin des années 1970, qu'elle obtiendra son premier fait d'arme spectaculaire.
- À la fin des années 1970, la Syrie commence à diversifier ses sources d'armement. Pendant des décennies, Damas s'est exclusivement approvisionné auprès de l'Union soviétique, mais l'expérience de la guerre du Kippour en 1973 a montré les limites des hélicoptères soviétiques face aux blindés modernes israéliens. Le président Hafez el-Assad cherche à acquérir des capacités antichar aéroportées plus efficaces.
- Une délégation syrienne entre en négociation avec Aérospatiale et Euromissile à la fin des années 1970. La France accepte de vendre des SA342L équipés de missiles HOT malgré les protestations diplomatiques d'Israël et des États-Unis. Ces appareils sont livrés à l'armée syrienne entre 1979 et 1981, et des instructeurs français se rendent en Syrie pour former les premiers équipages au pilotage et à la mise en œuvre des armements.
Le baptême du feu : la Gazelle contre les chars Merkava au Liban (1982)
Pour la première fois dans l'histoire, des hélicoptères français contraignent des chars israéliens à reculer.
- Le 6 juin 1982, à 11h du matin, l'armée israélienne franchit la frontière libanaise dans le cadre de l'opération "Paix en Galilée". Officiellement, l'objectif est d'éliminer les positions de l'Organisation de libération de la Palestine au sud du Liban. Officieusement, le ministre de la Défense, Ariel Sharon, ambitionne d'affronter directement les forces syriennes stationnées dans la vallée de la Bekaa à l'est du pays. 1240 chars israéliens sont engagés dans l'opération, dont environ 200 Merkava Mark 1, le tout nouveau char de bataille israélien venant d'entrer en service à peine 2 ans plus tôt.
- Le 8 juin, l'armée israélienne progresse rapidement vers la vallée de la Bekaa. Une brigade blindée du commandant Avigdor Kahalani avance sur la route de Jezzine en direction du nord. Soudain, sans aucune alerte préalable, les véhicules de tête sont touchés par des projectiles arrivant à grande vitesse depuis l'est. Plusieurs chars sont immobilisés ou détruits en quelques minutes. Les survivants ne parviennent pas à identifier la source du tir.
- Les commandants pensent d'abord à des missiles antichar portables soviétiques Saggers, mais la portée et la précision sont anormalement élevées. Ce sont en réalité des missiles HOT lancés par des Gazelles syriennes qui exploitent le terrain montagneux libanais. Les pilotes syriens, formés selon la doctrine française, utilisent les replis de terrain pour s'approcher des positions israéliennes en restant invisibles au radar et aux observations directes.
- La tactique est redoutable : les Gazelles s'élèvent brièvement au-dessus d'une crête, tirent un missile HOT à une distance de 3 à 4 km, puis disparaissent immédiatement derrière le relief. Le tireur-opérateur garde la cible dans son réticule pendant les 20 secondes que dure le vol du missile en utilisant un guidage filaire direct. La portée maximale du HOT de 4 km dépasse largement la portée effective de combat des canons des chars israéliens, qui est d'environ 2 km en mouvement.
- L'effet psychologique sur les équipages israéliens est immédiat et profond. Plusieurs commandants de char, suivant la doctrine traditionnelle israélienne qui privilégie l'observation à la jumelle depuis la coupole, étaient debout dans leur tourelle au moment des premières attaques. Des officiers sont tués ou blessés par les éclats. Les survivants reçoivent l'ordre de rester à l'intérieur du véhicule, ce qui réduit leur conscience tactique mais préserve leur vie.
- Les combats aériens entre les Gazelles syriennes et l'aviation israélienne deviennent intenses à partir du 9 juin. L'armée de l'air israélienne, qui détient la supériorité aérienne sur le théâtre, déploie des chasseurs F-16 et F-15 pour intercepter les hélicoptères syriens, mais utilise également un nouvel outil tactique : l'hélicoptère d'attaque AH-1 Cobra, livré récemment par les États-Unis. Plusieurs engagements directs entre Gazelles syriennes et Cobras israéliens se déroulent dans la vallée de la Bekaa entre le 9 et le 11 juin, constituant les premiers combats hélicoptère contre hélicoptère significatifs de l'histoire de l'aviation militaire mondiale.
Bilan contrasté et leçons de la guerre du Liban
Le bilan des 5 jours de combat est contesté entre les deux camps.
- Le bilan des 5 jours de combat est contesté entre les deux camps. La Syrie reconnaît officiellement la perte de 18 Gazelles abattues, principalement par les chasseurs F-15 et F-16 israéliens, plus quelques-unes par les AH-1 Cobra. Israël reconnaît officiellement la perte de seulement 7 chars détruits par des attaques de Gazelle. Cependant, des sources libanaises et plusieurs analystes militaires occidentaux indépendants évaluent le bilan réel à plus d'une centaine de véhicules blindés israéliens touchés ou endommagés par les Gazelles, dont une grande partie a pu être réparée et remise en service après la guerre.
- Le 11 juin à midi, un cessez-le-feu entre Israël et la Syrie entre en vigueur, mais les leçons de la bataille modifient durablement la doctrine militaire mondiale. Après le conflit, la Syrie augmente significativement sa flotte d'hélicoptères d'attaque, passant de 16 Gazelles initiales à 50 exemplaires, complétés par des Mi-24 soviétiques. Plusieurs nations occidentales, dont les États-Unis, accélèrent leurs programmes d'hélicoptères d'attaque dédiés. Le programme américain qui aboutira à l'AH-64 Apache, opérationnel à partir de 1986, intègre directement plusieurs leçons tirées des affrontements de la Bekaa.
- Pendant ce temps, dans l'Atlantique Sud, les Gazelles d'autres armées vivent leur propre baptême du feu. Pendant la guerre des Malouines entre avril et juin 1982, les Royal Marines britanniques engagent leurs Gazelle AH.1 dans des missions de soutien aux troupes débarquées. Le 21 mai 1982, jour du débarquement à San Carlos, deux Gazelles britanniques sont abattues par des tirs au sol argentins.
- Le 6 juin 1982, dans un drame d'identification, une Gazelle de l'Army Air Corps britannique est abattue par erreur par le destroyer britannique HMS Cardiff. Les militaires à bord avaient confondu sa silhouette avec celle d'un C-130 Hercules argentin. L'équipage est tué. La Gazelle entre ainsi dans l'histoire militaire sur deux théâtres simultanés en 1982 : au Liban comme "tueuse de chars", aux Malouines comme victime tragique des erreurs humaines de la guerre.
- Huit ans après le baptême du feu de la Bekaa, le contexte géopolitique international donne à la Gazelle française l'occasion d'une revanche directe. Le 2 août 1990, l'Irak de Saddam Hussein envahit le Koweït. La conquête est rapide : en moins de 48 heures, l'émirat tombe entre les mains des forces irakiennes. L'aviation koweïtienne, qui possédait 16 Gazelles équipées de missiles HOT depuis le milieu des années 1980, parvient à évacuer une partie de ses appareils.
- Quinze Gazelles koweïtiennes rejoignent l'Arabie Saoudite par leurs propres moyens en volant à très basse altitude pour échapper aux radars irakiens. Elles seront engagées plus tard dans la guerre au côté de la coalition internationale contre les forces qui occupent leur propre pays. La France décide de participer activement à la coalition mise sur pied par les États-Unis, sous le nom d'opération "Daguet".
La revanche du désert : l'opération Daguet (1991)
Plus de 5000 sorties de combat ont été effectuées en 5 semaines de présence active, totalisant environ 7000 heures de vol cumulé.
- La division Daguet compte au total environ 12 000 hommes issus de plus de 20 régiments différents. L'aviation légère de l'armée de terre déploie une force exceptionnelle pour cette opération : environ 60 hélicoptères sont engagés, dont la majorité sont des Gazelles. Trois escadrilles d'hélicoptères d'attaque (EHA 3, EHA 4 et EHA 5) sont équipées de Gazelles armées de missiles HOT, tandis que deux escadrilles de reconnaissance (EHRAP 1 et EHRAP 2) alignent des Gazelles équipées de canon GIAT M621 de 20 mm.
- Les unités sont prélevées principalement sur la 4e division aéromobile de Nancy et le 5e régiment d'hélicoptères de combat de Pau. Elles sont concentrées sur la base d'opération "Task Force Alpha" située en Arabie Saoudite, à proximité immédiate de la frontière irakienne. Le 17 janvier 1991 à 2h38 du matin, la coalition lance la phase aérienne. Pendant 5 semaines, les Gazelles restent au sol en réserve opérationnelle, attendant le déclenchement de la phase terrestre.
- Pendant cette période, les pilotes effectuent des entraînements intensifs en conditions désertiques. Les appareils sont équipés de filtres à sable spéciaux pour les moteurs Astazou et de diffuseurs d'échappement orientés vers le haut pour réduire la signature infrarouge face aux missiles antiaériens portables irakiens. Le 24 février 1991 à 4h du matin, la phase terrestre commence. La division Daguet est positionnée sur le flanc gauche du 18e corps aéroporté américain, avec pour mission de protéger ce flanc et d'atteindre l'aérodrome d'Al Salman, situé à environ 140 km à l'intérieur du territoire irakien.
- Trois heures après le début de l'offensive, les unités de tête entrent en contact avec des éléments de la 45e division d'infanterie mécanisée irakienne. La position ennemie est fortifiée : des chars T-55 et T-62 sont encuvés dans des positions défensives, et des bunkers en béton armé protègent les centres de commandement. Le général Janvier prend immédiatement la décision tactique qui va faire la différence : plutôt que d'engager ses chars légers AMX-10 RC en assaut frontal, ce qui aurait coûté de nombreuses pertes humaines, il ordonne une frappe massive de Gazelles armées de missiles HOT.
- Les hélicoptères décollent de leurs bases avancées à basse altitude, contournent la position irakienne par le nord-ouest et apparaissent au-dessus des premières lignes irakiennes par surprise. Les missiles HOT pleuvent sur les chars encuvés et les bunkers en quelques minutes. Les blindages soviétiques anciens des T-55 et T-62 ne résistent pas aux charges creuses tandem du HOT, et les bunkers sont percés par les charges militaires à effet dirigé. L'effet psychologique sur les soldats irakiens, déjà démoralisés par cinq semaines de bombardement aérien continu, est dévastateur : des unités entières lèvent les bras et se rendent sans combattre.
- À la fin de l'engagement, le bilan français est exceptionnellement favorable : deux soldats français tués, 25 blessés. Du côté irakien, plusieurs dizaines de chars détruits, des bunkers neutralisés et surtout 2500 prisonniers de guerre capturés. L'objectif désigné "Rambaud" dans le plan d'opération est sécurisé. Pendant les jours suivants, les Gazelles déploient une tactique baptisée "vague continue" : les hélicoptères attaquent par paire, vident leurs munitions, retournent à la base avancée pour se réarmer et repartent attaquer, épuisant les défenses irakiennes qui ne peuvent jamais reconstituer leurs positions.
Conflits européens et africains : la Gazelle omniprésente
La gazelle aura été présente sur tous les fronts du conflit, illustrant à quel point elle est devenue un appareil militaire universellement répandu en Europe centrale.
- Au moment où la guerre du Golfe se termine, un autre conflit majeur éclate en Europe. La Yougoslavie, République fédérale socialiste construite par Josip Broz Tito après la Seconde Guerre mondiale, commence à se désagréger en 1991. La Slovénie et la Croatie déclarent leur indépendance le 25 juin 1991, et l'Armée populaire yougoslave, dominée par les officiers serbes, intervient militairement pour empêcher la sécession. Le pays possède une flotte significative d'hélicoptères Gazelle produits sous licence par la société Soko de Mostar.
- La version locale, désignée HN-42 Gama, est armée de missiles antichar soviétiques 9M14 Malyutka (AT-3 Sagger), plus tard remplacés par des missiles produits localement. Le 6 octobre 1991, la guerre prend une dimension symbolique majeure : des Gazelle "Partisan" de l'armée fédérale yougoslave attaquent à la roquette la ville historique de Dubrovnik sur la côte adriatique croate. La cité, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1979, est bombardée pendant plusieurs semaines, endommageant plusieurs monuments médiévaux.
- Cette attaque provoque un choc diplomatique international. L'Union européenne et les États-Unis condamnent fermement l'opération. Quelques mois plus tard, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 743 et déploie la Force de protection des Nations Unies (FORPRONU) sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie. Pendant les quatre années suivantes, la Gazelle est engagée par les trois principales factions du conflit : l'armée serbe de la République Srpska, l'armée de la République serbe de Krajina et les forces croates qui ont capturé plusieurs appareils.
- En août 1995, l'armée croate lance l'opération "Tempête" pour reconquérir la Krajina occupée par les Serbes. Les Gazelles croates participent activement au combat, attaquant les colonnes de réfugiés militaires serbes en retraite. La guerre civile yougoslave se termine en décembre 1995 avec les accords de Dayton. À partir de février 1997, la France contribue à la stabilisation de la Bosnie-Herzégovine dans le cadre de la SFOR de l'OTAN, installant à Ploče, en Croatie, le bataillon d'aviation légère de l'armée de terre (BATALAT) avec quatre Gazelles SA342M et quatre hélicoptères de transport Puma SA330.
- Pendant ce temps, la France engage ses Gazelles dans plusieurs opérations africaines. Au Tchad, l'opération Manta (1983) et l'opération Épervier (lancée en 1986) déploient des Gazelles pour contrer les incursions répétées des forces libyennes du colonel Mouammar Kadhafi, avec des missions principales de reconnaissance armée et de destruction des chars T-55 libyens. Au Rwanda, les Gazelles livrées par la France au gouvernement de Juvénal Habyarimana sont utilisées pendant la guerre civile contre les forces du Front patriotique rwandais entre 1990 et 1994.
- En Côte d'Ivoire, les Gazelles françaises sont au cœur d'un événement diplomatique majeur. Depuis novembre 2002, la France a déployé l'opération Licorne pour stabiliser le pays divisé entre rebelles du nord et armée régulière du sud. Le 6 novembre 2004, deux Soukhoï Su-25 de l'aviation ivoirienne attaquent par surprise la base française de Bouaké, tuant neuf soldats français du 43e bataillon d'infanterie de marine ainsi qu'un travailleur civil américain. La réaction française est immédiate : le président Jacques Chirac ordonne la destruction de l'ensemble de l'aviation ivoirienne. En quelques heures, les Gazelles de Licorne et les forces spéciales neutralisent au sol les deux Su-25 coupables ainsi que plusieurs hélicoptères Mi-24, Mi-8 et plusieurs autres aéronefs militaires ivoiriens.
L'Afghanistan, le retour au Liban et la guerre civile syrienne
Environ 80 % des gazelles britanniques sont prêtes à voler à tout moment. Aucun autre type d'hélicoptère britannique n'atteint ce niveau de disponibilité.
- L'Afghanistan voit également la Gazelle déployée. À partir de 2002, les Gazelles britanniques de l'Army Air Corps participent à la mission de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) dirigée par l'OTAN. En 2007, un rapport interne britannique révèle un fait surprenant : alors que la plupart des hélicoptères britanniques sont fortement affectés par les conditions difficiles du théâtre afghan (altitude, chaleur et sable), la Gazelle se révèle être l'appareil le plus disponible de toute la flotte, avec environ 80 % des Gazelles britanniques prêtes à voler à tout moment.
- Au Liban, la Gazelle revient au premier plan en 2007, mais cette fois sous les couleurs de l'armée libanaise reconstituée. Le pays a reçu 12 Gazelles d'occasion en provenance de France et des Émirats arabes unis. Du 20 mai au 2 septembre 2007, l'armée libanaise affronte le groupe islamiste Fatah al-Islam dans le camp de réfugiés palestinien de Nahr el-Bared au nord du pays. Les Gazelles libanaises mènent des frappes répétées contre les positions retranchées des combattants islamistes, utilisant des missiles HOT, des roquettes SNEB de 68 mm et des pods canon FN de 12,7 mm.
- La bataille de Nahr el-Bared dure 3 mois et se termine par la victoire de l'armée libanaise, mais au prix de la destruction quasi totale du camp et de 168 soldats libanais tués. La Gazelle libanaise sera modernisée en 2011 par la société française Aérotek pour prolonger sa carrière jusqu'aux années 2030. En Syrie, les Gazelles d'Assad survivent à la première phase de la guerre civile entamée en mars 2011. Les forces gouvernementales utilisent les SA342 pendant l'offensive de Palmyre et lors de la bataille de Tabqa.
- En décembre 2024, après la chute brutale du régime d'Assad face à l'offensive coordonnée des rebelles, plusieurs Gazelles syriennes équipées de missiles HOT et AS-12 tombent intactes entre les mains des nouvelles autorités à Damas. L'aviation légère de l'armée de terre française continue d'engager la Gazelle dans tous les théâtres d'opérations extérieures du 21e siècle. En 2010, l'opération européenne Atalanta de lutte contre la piraterie maritime au large de la corne de l'Afrique offre à l'appareil un nouveau type de mission.
- Le bâtiment de projection et de commandement Tonnerre, navire amphibie de la Marine nationale française, embarque plusieurs Gazelles pour patrouiller dans le golfe d'Aden. Lors d'un engagement tactique inédit, des pilotes français tirent pour la première fois des missiles HOT contre un navire de pirates somaliens. Ce tir constitue la première utilisation maritime documentée du missile HOT, conçu à l'origine exclusivement pour les cibles blindées terrestres, démontrant la polyvalence inattendue de l'arme et de l'appareil porteur.
- Un an plus tard, en mars 2011, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 1973 autorisant le recours à la force pour protéger les populations civiles libyennes face aux forces de Mouammar Kadhafi. La France lance l'opération Harmattan. Pendant 5 mois, les bâtiments amphibies français Tonnerre et Mistral croisent au large des côtes libyennes, leurs ponts d'envol accueillant des détachements composés de Gazelles armées de missiles HOT et de Tigres HAP de nouvelle génération. Pendant la nuit, les hélicoptères décollent en formation pour des raids contre les colonnes blindées libyennes, les batteries d'artillerie et les positions logistiques du régime.
Le Sahel, le retrait progressif et l'héritage paradoxal
Le paradoxe central de la gazelle mérite d'être énoncé en conclusion. L'appareil avait été conçu en 1966 comme un simple hélicoptère d'observation et de liaison... Il est devenu, sans que ses concepteurs l'aient anticipé, l'un des hélicoptères de combat les plus efficaces du dernier quart du 20e siècle.
- Au cours de l'opération Harmattan en Libye, les Gazelles françaises tirent 431 missiles HOT, la plus grande consommation de cette munition jamais enregistrée dans une seule campagne. Un certain nombre de chars libyens, de véhicules de combat d'infanterie et de pièces d'artillerie sont détruits par ces tirs. L'engagement le plus long et le plus exigeant pour l'appareil reste cependant le théâtre sahélien. À partir du 11 janvier 2013, lors du déclenchement de l'opération Serval au Mali, les Gazelles figurent parmi les premiers appareils déployés en zone de combat.
- Elles opèrent depuis les bases avancées de Gao et de Niamey aux côtés des Tigres, des Cougars et des Caracales. Les conditions y sont brutales : températures supérieures à 50° Celsius en saison chaude, tempêtes de sable périodiques, bases de soutien éloignées des zones de mission. À partir d'août 2014, l'opération Serval se transforme en opération Barkhane, qui couvre cinq pays de la bande sahélo-saharienne. Les Gazelles effectuent des centaines de missions d'escorte, de reconnaissance armée et de soutien rapproché aux forces spéciales pendant près d'une décennie.
- En décembre 2019, une Gazelle de reconnaissance est touchée par des tirs au sol près de la frontière entre le Mali et le Niger. L'appareil parvient à atterrir d'urgence en zone hostile. Les deux membres d'équipage survivent à l'impact. Une opération de récupération est immédiatement déclenchée par le commandement de Barkhane : un Tigre couvre la zone pendant que des forces spéciales arrivent au sol, et l'équipage de la Gazelle est récupéré avant l'arrivée des combattants djihadistes qui convergeaient vers le site.
- Pendant ce temps, l'appareil entame sa transition progressive vers le retrait. À partir de 2009, le Tigre remplace officiellement la Gazelle dans les missions d'attaque antichar de l'armée française, mais la Gazelle reste en service dans des rôles de reconnaissance, de liaison et d'entraînement. La version SA342M1 Viviane, équipée d'un système de visée stabilisé à imagerie thermique permettant le tir de nuit, prolonge la carrière de l'appareil dans des missions de niche. En 2026, l'armée française aligne encore une trentaine de Gazelles Viviane en service actif, principalement au sein du 4e régiment d'hélicoptères des forces spéciales basé à Pau et du 3e régiment d'hélicoptères de combat.
- Le retrait définitif est planifié pour le milieu des années 2030, une fois entièrement remplacé par un programme franco-allemand d'hélicoptère léger qui n'est pas encore confirmé. À l'étranger, la situation des opérateurs varie considérablement. Le Royaume-Uni a retiré ses dernières Gazelles de l'Army Air Corps en 2024 après 53 ans de service ininterrompus. La Gazelle restera comme l'un des rares appareils non britanniques à avoir équipé toutes les branches des forces armées du Royaume-Uni, un paradoxe industriel notable.
- L'Égypte demeure le plus important opérateur étranger avec environ 84 exemplaires en service au sein de l'armée de l'air et de la marine, modernisés localement. Le Maroc en aligne 24, principalement utilisés par la Gendarmerie royale pour la surveillance frontalière, notamment autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, ainsi que pour la lutte antinarcotique dans le détroit de Gibraltar. Le Liban en dispose de 13 modernisés par Aérotek. Le Sénégal, l'Équateur, l'Iran, l'Irak post-2003 et plusieurs autres pays maintiennent des flottes plus modestes en activité.
- Le bilan global de la Gazelle est sans équivalent dans l'histoire de l'aviation légère mondiale. 1775 exemplaires ont été produits entre 1967 et 1996 sur trois lignes d'assemblage différentes (France, Royaume-Uni et Yougoslavie). L'appareil a été engagé dans plus de 30 conflits armés sur cinq continents, combattant en Asie, en Afrique, en Amérique latine et en Europe. Aucun autre hélicoptère léger occidental ne peut revendiquer un parcours opérationnel comparable. Son innovation technique majeure, le fenestron, est désormais un standard industriel mondial, copié par tous les hélicoptères modernes développés en Europe et en Asie. Sa carrière opérationnelle de plus de 50 ans dépasse celle de n'importe quel hélicoptère d'attaque dédié de sa génération, y compris l'Apache américain ou le Mi-24 soviétique.
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