Clipsy Clipsy Résumez vos propres vidéos

Жиль Делёз & Феликс Гваттари [2008] Капитализм и шизофрения. Анти Эдип.pdf

Chaîne : Source externe

Pages 1-673 (partie 1)

L'Anti-Œdipe : Capitalisme et Schizophrénie

Introduction à une vie non-fasciste

« Anti-Œdipe » (et que ses auteurs me pardonnent) est un livre d'éthique, le premier livre d'éthique qui ait été écrit en France depuis assez longtemps.
  • Dans sa préface, Michel Foucault présente L'Anti-Œdipe comme une œuvre majeure qui rompt avec le cadre intellectuel dominant des années 1945-1965, caractérisé par le triple impératif d'être familier avec Marx, Freud et les systèmes de signes. Foucault insiste sur le fait que l'ouvrage de Deleuze et Guattari ne propose pas une nouvelle théorie totalisante mais plutôt un "art de vivre" opposé à toutes les formes de fascisme. Il définit le livre comme une "introduction à la vie non-fasciste" qui nous enseigne comment détecter et combattre les microfascismes inscrits dans nos corps et nos comportements quotidiens, au-delà des seuls fascismes historiques.
  • Foucault identifie trois adversaires principaux de L'Anti-Œdipe : les ascètes politiques et bureaucrates de la révolution qui veulent préserver un ordre politique pur ; les techniciens misérables du désir que sont les psychanalystes et sémiologues qui réduisent le désir à la structure binaire du manque ; et enfin le fascisme sous toutes ses formes, y compris celui qui nous habite intérieurement et nous fait désirer notre propre domination. L'ouvrage propose ainsi une éthique pratique pour libérer nos paroles et actions de ces différentes formes d'oppression.
  • La préface énumère plusieurs principes pour une vie non-fasciste : libérer l'action politique de toute paranoïa totalisante, développer la pensée par prolifération plutôt que par hiérarchisation, se défaire du culte du Négatif (Loi, castration, manque) au profit du positif et du multiple, et refuser d'utiliser la pensée pour justifier une pratique politique unique. Foucault souligne l'humour comme arme stratégique du livre, qui invite constamment le lecteur à se libérer du texte tout en abordant des questions fondamentalement sérieuses.

Les machines désirantes

Partout des machines, et pas du tout métaphoriquement : des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions.
  • Deleuze et Guattari développent le concept de "machines désirantes" pour décrire le fonctionnement du désir comme production continue. Le désir n'est pas une représentation ou un manque, mais un processus productif qui connecte des flux et des organes-partiels selon un mode binaire ("et... et..."). Le corps tout entier fonctionne comme un agencement de machines connectées : la bouche comme machine connectée au sein comme machine productrice de lait, l'anus comme machine excrétrice, etc. Cette vision s'oppose radicalement à la conception psychanalytique traditionnelle.
  • Les auteurs utilisent l'exemple de la promenade schizophrénique pour illustrer le fonctionnement des machines désirantes. Contrairement au névrosé sur le divan, le schizophrène en promenade établit des connexions directes avec le monde extérieur, devenant "machine chlorophyllienne" ou "machine de photosynthèse". Il dépasse les distinctions entre humain et nature, intérieur et extérieur, pour expérimenter la nature comme processus de production pure. Cette expérience montre comment le désir produit directement la réalité sans médiation représentationnelle.
  • Le concept de "production désirante" unifie production, enregistrement et consommation dans un même processus. Contrairement à l'économie politique classique qui distingue ces moments, la production désirante les intègre dans un flux continu où l'enregistrement est immédiatement consommé et la consommation directement reproductive. Cette approche matérialiste considère le désir comme un processus industriel fondamental qui précède toute distinction entre nature et culture, production et consommation.

Le corps sans organes

Le corps est le corps / il est seul / il n'a pas besoin d'organes / le corps n'est jamais un organisme / les organismes sont les ennemis du corps.
  • Le "corps sans organes" (CsO) constitue la surface d'inscription contre laquelle s'articulent les machines désirantes. Il représente l'élément anti-productif, stérile et non produit qui s'oppose à l'organisation organique. Inspiré d'Antonin Artaud, le CsO n'est pas un corps imaginaire ou projectif, mais une surface réelle de registration qui existe comme troisième terme dans la série des machines désirantes. Il fonctionne comme un œuf traversé de gradients et d'intensités pures.
  • Le rapport entre machines désirantes et corps sans organes est conflictuel : les machines cherchent à s'articuler sur le CsO, tandis que celui-ci résiste à cette organisation. Ce conflit produit d'abord la "machine paranoïaque" qui persécute le corps, puis la "machine transformatrice" qui attire et métamorphose les organes. Enfin, la "machine célibataire" réalise une réconciliation paradoxale, produisant des quantités intensives pures et des états de devenir qui définissent le sujet désirant.
  • Les auteurs établissent un parallèle entre le corps sans organes du désir et les "socius" des formations sociales. Le capital fonctionne comme le CsO du capitalisme, surface d'inscription qui semble faire provenir toute production de lui-même comme quasi-cause. De même, la terre pour les sociétés primitives ou le corps du despote pour les sociétés barbares remplissent cette fonction d'anti-production qui limite et enregistre la production sociale, créant un mouvement objectivement imaginaire où tout semble provenir de cette surface d'inscription.

Le sujet et la jouissance

« Je sens que je deviens femme », « que je deviens dieu », etc., qui ne relève ni du délire ni de l'hallucination.
  • Le sujet émerge comme résidu des synthèses désirantes, comme appendice mobile des machines désirantes. Il ne possède pas d'identité fixe mais naît et renaît de chaque état intensif qu'il traverse sur le corps sans organes. Ce "sujet nomade" se définit par la part qu'il prélève de la production et se reconfigure à chaque nouvel état, criant "C'est donc ça !" à chaque nouvelle configuration désirante. Il est toujours décentré, sur le bord du processus, jamais au centre occupé par la machine désirante.
  • La jouissance (Voluptas) apparaît comme l'énergie résiduelle de consommation qui anime le troisième synthèse de l'inconscient, le synthèse conjonctif "c'est donc ça !". Le juge Schreber illustre parfaitement ce processus : il reçoit un pourcentage constant de la jouissance cosmique comme récompense résiduelle pour ses souffrances et son devenir-femme. Cette énergie de consommation se transforme à partir de l'énergie d'enregistrement (Numen), elle-même transformée à partir de l'énergie de production (libido).
  • La "machine célibataire" produit des quantités intensives pures, des états de devenir qui précèdent le délire et l'hallucination. Ces intensités résultent de l'interaction des forces d'attraction et de répulsion sur le corps sans organes, créant une série ouverte d'états métastables. Le sujet schizophrène expérimente ainsi directement la matière dans ses intensités pures, devenant "Homo historia" qui consomme toute l'histoire universelle en s'identifiant à tous les noms de l'histoire comme autant de zones intensives sur son corps sans organes.

La psychiatrie matérialiste

La schizophrénie est processus de production du désir et des machines désirantes, avant d'être maladie du schizophrène personnifié dans l'autisme.
  • Deleuze et Guattari critiquent les approches psychiatriques traditionnelles de la schizophrénie (dissociation, autisme, être-au-monde) qui ramènent toujours le problème au Moi et à l'image du corps. Ils proposent plutôt une psychiatrie matérialiste qui comprend la schizophrénie comme processus de production désirante. Le délire n'est pas primaire mais secondaire par rapport au fonctionnement des machines désirantes, comme l'avait pressenti Clérambault avec sa théorie de l'automatisme mental.
  • Les auteurs s'opposent à la conception du désir comme manque, héritée de la tradition platonicienne et perpétuée par le psychanalyse. Contre cette vision idéaliste, ils affirment que le désir est production réelle : "S'il désire produit, il produit du réel." Le désir ne manque de rien, c'est plutôt le sujet qui manque au désir ou qui est fixé par le refoulement. L'objet du désir fait partie intégrante de la machine désirante, dans une relation de production directe.
  • Le manque n'est pas originaire mais produit secondairement par l'organisation sociale. La classe dominante organise la rareté dans l'abondance de production, poussant le désir vers la peur du manque. Cette "pratique du vide" de l'économie de marché fait dépendre l'objet d'une production réelle supposée extérieure au désir, tandis que la production désirante est reléguée au fantasme. La révolution consiste donc à reconnaître l'objectivité du désir comme production réelle.

Critique de la psychanalyse

Le grand découverte de la psychanalyse fut celle de la production désirante, des productions de l'inconscient. Mais avec Œdipe, cette découverte fut vite recouverte d'un nouvel idéalisme.
  • Les auteurs développent une critique radicale de la psychanalyse qu'ils accusent d'avoir trahi sa propre découverte des productions de l'inconscient en le réduisant à un "théâtre antique" de représentations. Au lieu de l'usine productive des machines désirantes, la psychanalyse a substitué la scène familiale du complexe d'Œdipe. Cette réduction empêche de comprendre la schizophrénie et autres psychoses qui échappent au triangle œdipien.
  • Le complexe d'Œdipe fonctionne comme un appareil de capture qui tente de triangulariser la série linéaire-binaire des machines désirantes. Mais le corps sans organes résiste à cette triangulation parentale, affirmant son auto-production et sa auto-engendrement. Le schizophrène possède son propre code d'enregistrement désirant, mobile et parodique, qui ne coïncide pas avec le code social œdipien.
  • La psychanalyse participe à l'organisation du manque en réduisant le désir à la famille et en créant un sujet qui ne cesse de redécouvrir "c'est mon père, c'est ma mère". Cette entreprise d'œdipianisation nie la productivité réelle du désir et sa capacité à produire directement le réel. Les auteurs appellent à une libération du désir de ce carcan familialiste pour retrouver sa puissance productive et révolutionnaire.

Le désir et la production sociale

Il n'y a pas de production sociale de la réalité, d'une part, et production désirante de fantasme, d'autre part.
  • Deleuze et Guattari rejettent toute dichotomie entre production sociale et production désirante. Il n'y a qu'un seul et même processus de production qui est à la fois social et désirant. Les formations sociales sont des agencements désirants, et le désir est immédiatement investi dans le champ social. Cette position évite les écueils du parallélisme qui voudrait faire correspondre triangle familial et triangle capitaliste.
  • Le capitalisme fonctionne en capturant les flux désirants pour les mettre au service de l'accumulation du capital. Mais en même temps, il libère des flux décodés qui menacent constamment son propre fonctionnement. Cette tension constitutive fait du capitalisme à la fois le pire et le meilleur des systèmes sociaux, capable de produire une schizophrénie libératrice aussi bien qu'un fascisme réactionnaire.
  • La tâche politique consiste à libérer les flux désirants de leurs entraves œdipiennes et capitalistes pour permettre une "schizo-analyse" qui tracerait les lignes de fuite et les devenirs révolutionnaires. Il s'agit de connecter le désir directement aux forces productives sociales, créant ce que les auteurs appellent un "corps sans organes révolutionnaire" capable de résister aux appareils de capture et de produire de nouvelles formes de vie collective.

Pages 1-673 (partie 2)

Désir et production : la critique de l'Œdipe

L'identité du désir et du social

Nous affirmons que le champ social lui-même est travaillé par le désir, qu'il en est le produit historiquement déterminé, que la libido n'a besoin d'aucune médiation ou sublimation, d'aucune opération psychique, d'aucune transformation pour investir les forces productives et les rapports de production.
  • La thèse fondamentale développée par Deleuze et Guattari établit une identité immédiate entre production désirante et production sociale. Contrairement aux approches freudiennes ou marxistes traditionnelles qui maintiennent une séparation entre ces domaines, les auteurs affirment que le désir investit directement le champ social sans nécessiter de médiation. Cette position s'oppose radicalement au parallélisme stérile Marx-Freud qui maintenait une dichotomie entre économie matérielle et économie libidinale. Le désir produit directement le réel dans des conditions historiques déterminées, y compris les formes sociales les plus répressives. Cette conception permet de poser la question politique fondamentale : pourquoi les hommes désirent-ils leur propre asservissement?
  • La critique de Wilhelm Reich constitue un moment crucial dans l'argumentation. Bien que Reich ait eu le mérite de poser la question du désir dans l'analyse du fascisme, il échoue selon les auteurs en maintenant une distinction entre rationalité sociale et irrationalité du désir. Cette dichotomie l'empêche de fonder une psychiatrie véritablement matérialiste. Reich retombe dans le dualisme entre objet réel rationnel et production fantasmatique irréelle, manquant ainsi la découverte essentielle : la production désirante comme catégorie unifiante où le réel se soumet également dans ses formes rationnelles et irrationnelles.
  • Les machines désirantes et les machines techniques sociales ne diffèrent pas par nature mais seulement par régime. Les premières fonctionnent dans la panne et la rupture, produisant l'anti-production elles-mêmes, tandis que les secondes fonctionnent dans l'usure et nécessitent des conditions externes de reproduction. Cette distinction permet de comprendre comment l'art, par exemple, peut réintroduire la fonction de panne dans la reproduction des machines techniques, créant ainsi des fantasmes groupaux qui articulent production sociale et production désirante.

Le corps sans organes et les flux

Le capitalisme tend vers un seuil de décodage qui démonte la société au profit du corps sans organes, qui, restant sur ce corps, libère les flux du désir dans un champ déterritorialisé.
  • Le corps sans organes se présente comme la surface d'inscription des flux désirants, produit résiduel du socius déterritorialisé. Contrairement aux machines sociales primitives qui codent les flux, le capitalisme opère un décodage et une déterritorialisation généralisés. Il naît de la rencontre entre flux décodés de production (capital-argent) et flux décodés de travail (travailleur "libre"). Cette machine sociale unique ne propose plus de code couvrant l'ensemble du champ social, mais une axiomatique de quantités abstraites qui pousse plus loin la déterritorialisation.
  • Le capitalisme produit constamment une énorme charge schizophrénique qu'il reporte tout en la développant. Il tend vers sa limite schizophrénique tout en la repoussant constamment par la reterritorialisation. Cette dynamique contradictoire explique la restauration permanente de territoires résiduels - États, patries, familles - où le capitalisme recolonise les sujets dérivés des quantités abstraites. Cette double mouvement définit la loi fondamentale du capitalisme selon les auteurs.
  • La schizophrénie représente la limite du processus capitaliste, le point où les flux décodés libèrent la production désirante. Le schizophrène incarne le sujet des flux décodés sur le corps sans organes, à la fois "plus capitaliste que le capitaliste et plus prolétaire que le prolétaire". Cette position limite permet de penser la maladie mentale non comme pathologie individuelle mais comme produit des machines sociales historiques - l'hystérie pour la machine territoriale, la paranoïa pour la machine despotique, la schizophrénie pour la machine capitaliste.

La machine désirante comme système de coupures

La machine désirante n'est pas une métaphore ; elle est ce qui coupe et est coupé dans ces trois modes.
  • La machine désirante se définit comme système de coupures opérant sur trois registres distincts. Premièrement, les coupures-prélèvements qui opèrent sur les flux matériels continus (le hylet), produisant des objets partiels selon un principe de connexion. Chaque machine est machine d'une autre machine, formant un réseau de coupures-flux où chaque élément est à la fois prélèvement et production de flux. Cette organisation définit la productivité même du désir.
  • Le deuxième type de coupure concerne les chaînes de code et d'information. Ces coupures-disjonctions opèrent par segments détachables et réserves mobiles, formant un système d'enregistrement hétérogène et multivoque. Contrairement au signifiant despote qui univocalise les chaînes, le code du désir fonctionne comme un jargon ouvert où les signes s'articulent transversalement, produisant une "plus-value de code" par capture de fragments d'autres chaînes.
  • La troisième coupure produit le sujet comme résidu à côté de la machine. Ce sujet sans identité personnelle spécifique parcourt le corps sans organes, consommant les états par lesquels il passe. Il représente la part qui revient au sujet comme reste, mobilisant la Voluptas comme énergie résiduelle. Ces trois synthèses - connective, disjonctive et conjonctive - définissent les actions réelles du désir comme production de production, production d'enregistrement et production de consommation.

La logique des objets partiels contre Œdipe

Il est évident que les objets partiels sont par eux-mêmes chargés de faire sauter l'Œdipe, de lui ôter sa sotte prétention à représenter l'inconscient.
  • La critique de Mélanie Klein révèle les impasses de la psychanalyse face aux objets partiels. Bien qu'ayant découvert ce monde d'explosions, de rotations et de vibrations, Klein pense les objets partiels comme fantasmes et non comme production réelle. Elle maintient l'idée qu'ils renvoient à un tout, soit originaire soit à venir dans la position dépressive, et qu'ils s'extraient de personnes totales. Cette perspective l'empêche de rompre avec Œdipe et conduit au contraire à sa multiplication infinie.
  • L'exemple clinique de "Dick" chez Klein illustre la violence de l'édipianisation forcée. L'analyste impose la grille parentale sur des machines désirantes qui n'ont rien de familial, transformant le train en "papa" et la gare en "maman". Cette réduction terroriste nie la réalité des productions désirantes de l'enfant, qui investit directement des objets techniques et sociaux sans médiation familiale. L'enfant vit d'emblée dans un champ métaphysique et social bien au-delà de la triangulation œdipienne.
  • L'inconscient est fondamentalement orphelin et athée, se produisant dans l'identité de la nature et de l'homme. La question de l'enfant - "qu'est-ce que vivre?" - se pose parmi les objets partiels et dans des relations non familiales, même si elle peut être "rapportée" aux parents. Limiter la vie de l'enfant à Œdipe revient à méconnaître les mécanismes collectifs qui agissent directement sur l'inconscient, notamment tout le jeu du refoulement primaire, des machines désirantes et du corps sans organes.

L'impérialisme d'Œdipe en psychanalyse

Œdipe est le tournant idéaliste.
  • L'histoire de la psychanalyse montre comment l'édipianisation violente du champ inconscient s'est imposée progressivement. Alors que Freud et les premiers analystes découvraient un inconscient producteur aux synthèses libres, la coronation du souverain Œdipe a refermé les associations libres dans l'univocité. L'inconscient cesse d'être usine pour devenir théâtre, la production réelle cédant la place à la représentation. Ce tournant idéaliste correspond à une dépossession des machines désirantes.
  • L'analyse du Président Schreber par Freud révèle les difficultés de la réduction œdipienne. Face à la richesse du délire "divin" de Schreber, Freud doit recourir à des justifications problématiques : la monotonie viendrait de la sexualité elle-même, et le retour du père s'expliquerait par son éternelle présence dans les mythes. Cette double argumentation - sexuelle et mythologique - évacue tout le contenu politique, social et historique du délire au profit de la seule triangulation familiale.
  • Le texte "Un enfant est battu" illustre l'impérialisme d'Œdipe fondé sur l'absence. La phase centrale du fantasme, où le père apparaîtrait "évidemment et sans ambiguïté", n'a jamais existé réellement et doit être reconstruite analytiquement. Freud opère une double réduction : individualisation du caractère groupal du fantasme et utilisation exclusive des disjonctions (garçon/fille). Cette construction artificielle révèle la violence interprétative nécessaire pour maintenir la primauté œdipienne.

La production schizophrénique comme limite

La schizophrénie est la production désirante comme limite de la production sociale.
  • Le schizophrène incarne la position limite du capitalisme, celui qui mélange tous les codes et porte les flux décodés du désir. Sa "promenade" représente un processus de déterritorialisation toujours plus poussée sur son corps sans organes. Contrairement au névrosé qui reste pris dans les territorialités résiduelles de la société, ou au pervers qui invente des territorialités encore plus artificielles, le schizophrène approfondit la déterritorialisation dans la décomposition sociale.
  • La schizophrénie n'est pas simplement une maladie de l'époque mais un processus de production. Le capitalisme produit en permanence une charge schizophrénique qu'il reporte tout en la développant. Cette tendance contradictoire définit son mouvement essentiel : pousser vers la limite de décodage tout en restaurant constamment des territoires de reterritorialisation. Le schizophrène représente à la fois le produit le plus avancé et la menace la plus radicale pour le système.
  • La position des auteurs n'est pas de glorifier la schizophrénie comme modèle, mais de reconnaître en elle la vérité de la production désirante. La "schizophrénisation" du champ inconscient permettrait de rompre les liens d'Œdipe et de découvrir partout la force des productions désirantes différentes. Il s'agirait de connecter au Réel lui-même l'articulation de la machine analytique, du désir et de la production, restaurer l'inconscient comme usine contre l'inconscient comme théâtre.

Pages 1-673 (partie 3)

Critique de l'Œdipe et du psychanalyse familialiste

La critique de la castration et du phallus transcendant

Le mouvement de libération des femmes a raison de dire : nous ne sommes pas castrées, nom de Dieu.
  • La section déconstruit le concept psychanalytique de castration comme opération mythique imposée au désir. Deleuze et Guattari argumentent que la casturation représente une projection artificielle de tous les flux désirants en un lieu mythique unique - le Phallus transcendant. Cette opération transforme les objets partiels positifs en un objet complet séparé, introduisant artificiellement le manque dans le désir. Les auteurs soulignent que le mouvement féministe conteste justement cette notion, révélant comment la psychanalyse "castre" l'inconscient en lui injectant cette structure déficitaire. Cette critique s'étend à la conception freudienne du désir du pénis chez la femme et de la peur de la castration chez l'homme comme fondement de la différence sexuelle.
  • Les auteurs développent une conception alternative basée sur la bisexualité et les objets partiels. Ils affirment que les deux sexes n'ont rien en commun tout en communiquant constamment dans un régime transversal où chaque sujet possède deux sexes séparés. Cette vision s'oppose radicalement à la conception œdipienne qui impose une disjonction exclusive entre masculin et féminin. La référence à Mélanie Klein montre comment certaines tentatives pour définir les forces inconscientes du sexe féminin par des qualités positives ont rencontré la résistance de Freud, qui maintenait que l'organe ne pouvait être compris que par le manque.
  • Deleuze et Guattari identifient ce qu'ils appellent le "paralogisme analytique" : le passage de l'objet partiel séparable à la position d'objet complet séparé (le phallus). Ce passage suppose un sujet défini comme Moi, fixé à un sexe, qui vit comme un manque sa soumission à l'objet complet tyrannique. Les auteurs proposent plutôt un "sujet partiel" qui se pose sur le corps sans organes, formant avec lui des machines désirantes entrant en relations de connexion, disjonction et conjonction avec d'autres objets partiels.

Le fantasme groupal contre le fantasme individuel

Le fantasme groupal se branche sur le socius, est traité par lui.
  • Cette section établit une distinction cruciale entre fantasme individuel et fantasme groupal. Le fantasme groupal investit directement le champ social réel, tandis que le fantasme individuel projette ce champ sur des données imaginaires qui lui confèrent une transcendance ou une immortalité. L'exemple du fantasme "on bat un enfant" montre comment le désir investit les formes répressives elles-mêmes, créant une orchestration complexe où les positions sexuelles et générationnelles deviennent interchangeables dans une machine désirante collective.
  • Les auteurs analysent comment la psychanalyse traditionnelle réduit le fantasme groupal à des dimensions individuelles en ramenant tous les agents sociaux (enseignant, colonel) à des figures parentales. Cette réduction édifipienne empêche de saisir comment la libido investit directement le champ social. Le texte montre comment l'analyse institutionnelle, notamment autour de Jean Oury à la clinique de La Borde, a développé le concept de fantasme groupal comme distinct du fantasme individuel par sa nature symbolique et collective.
  • La section explore le potentiel révolutionnaire du fantasme groupal, qui permet de sentir les institutions comme mortelles et de les transformer selon les articulations du désir et du champ social. Contrairement au fantasme individuel dont le sujet est le Moi déterminé par des institutions légales, le fantasme groupal n'a d'autre sujet que les pulsions elles-mêmes. Cette distinction ouvre la possibilité d'une utilisation créative de la pulsion de mort comme force institutionnelle révolutionnaire.

La critique de la cure psychanalytique

Comment éliminer de la cure ce désir dégoûtant d'être aimé, ce désir hystérique et larmoyant qui nous met à genoux ?
  • Deleuze et Guattari analysent le texte tardif de Freud "L'analyse avec fin et l'analyse sans fin" (1937) comme révélateur des impasses de la cure psychanalytique. Ils soulignent comment Freud reconnaît trois obstacles qualitatifs au traitement : la "falaise" de la castration, la prédisposition qualitative au conflit entre homosexualité et hétérosexualité, et les résistances non localisables liées à la viscosité ou liquidité de la libido. Ces obstacles témoignent selon eux des limites de l'édipisation comme méthode thérapeutique.
  • Les auteurs décrivent comment la cure psychanalytique crée une dépendance abjecte chez les patients, entretenant un transfert infini et une soumission à l'analyste. Ils citent l'exemple d'un patient qui, des années après la fin de son analyse, rêve encore d'être invité à dîner par son analyste. Cette dépendance révèle comment l'analyse produit ce qu'elle prétend guérir, maintenant les patients dans une position infantile de soumission et de désir d'être aimé.
  • La section montre comment les "bonnes conditions" du traitement supposent un flux pouvant être bouché par l'Œdipe, des objets partiels pouvant être subsumés sous l'objet complet absent, et des synthèses pouvant être utilisées de manière exclusive et restrictive. Les auteurs opposent à cette vision la "schizophrénisation" qui guérirait du traitement lui-même, permettant aux flux désirants de traverser le triangle œdipien comme de la lave ou de l'eau invincible.

Les deux homosexualités : œdipienne et non-œdipienne

Nous sommes hétérosexuels statistiquement ou molairement, mais homosexuels personnellement, et finalement transsexuels élémentairement, moléculairement.
  • À travers l'exemple de Proust, les auteurs distinguent deux types d'homosexualité : une homosexualité œdipienne, exclusive et dépressive, et une homosexualité non-œdipienne, schizoïde, incluse et incluant. La première relève de l'utilisation exclusive des disjonctions, la seconde de l'utilisation inclusive où les différences produisent le même sans cesser d'être différentes. Cette distinction révèle comment le désir échappe aux catégorisations rigides de la psychanalyse traditionnelle.
  • Le texte analyse comment chez Proust, le narrateur passe de nébuleuses statistiques à des séries organisées selon des lois d'absence et d'asymétrie, puis à une multiplicité moléculaire où les objets partiels communiquent transversalement. Cette trajectoire montre comment le désir produit ses propres territorialités au-delà des structures familiales. La référence aux fleurs et à leur innocence symbolise cette sortie de la culpabilité œdipienne vers une économie désirante positive.
  • Les auteurs montrent comment l'homosexualité non-œdipienne chez Proust implique des combinaisons complexes où la partie mâle de l'homme peut communiquer avec la partie femelle de la femme, mais aussi avec la partie mâle de la femme ou la partie femelle d'un autre homme. Cette vision dépasse l'alternative exclusive "ou bien... ou bien" pour une combinatoire de "soit... soit" où les positions sexuelles deviennent mobiles et transitoires.

L'usage transcendant des synthèses inconscientes

L'Œdipe a la formule '3+1', l'Un transcendant du phallus, sans lequel les termes considérés ne formeraient pas triangle.
  • Cette section analyse comment l'Œdipe opère un usage transcendant des synthèses inconscientes, faisant passer les objets partiels séparables à un objet complet séparé (le phallus). Cette opération projette tous les flux désirants en un lieu mythique unique, soumettant la chaîne signifiante à un signifiant despote. Les auteurs comparent cette opération au code capitaliste où l'argent comme chaîne séparable devient le capital comme objet séparé existant sous forme fétichiste de stock ou de manque.
  • Le texte montre comment la psychanalyse voit dans le "pré-œdipien" un stade à dépasser vers l'intégration, soit à la position dépressive où règne l'objet complet, soit à la position du signifiant despote où règne le phallus. Cette vision maintient l'illusion que la production désirante est subordonnée à des formations supérieures qui l'intègrent et la soumettent à des lois transcendantes. Les auteurs y opposent l'existence d'une sexualité non-œdipienne irréductible à ces structures.
  • Deleuze et Guattari proposent une révolution matérialiste qui remplacerait la critique kantienne de l'usage transcendant des synthèses de la conscience par une critique de l'usage œdipien des synthèses de l'inconscient. Cette révolution découvrirait un inconscient transcendantal défini par l'immanence de ses critères, avec une pratique correspondante définie comme schizoanalyse. Cette approche viserait à désœdipiser l'inconscient pour aborder les vrais problèmes de la production désirante.

L'usage inclusif des disjonctions schizophréniques

Le schizophrène existe et se maintient dans la disjonction - il ne supprime pas la disjonction en identifiant les termes contradictoires, il l'affirme en survolant la distance indivisible.
  • Les auteurs opposent à l'usage exclusif des disjonctions œdipiennes l'usage inclusif des disjonctions schizophréniques. Alors que l'Œdipe impose un "ou bien... ou bien" différenciateur, la schizophrénie révèle un "soit... soit" complètement affirmatif où les termes de la disjonction sont affirmés par leur éloignement même. Le schizophrène ne supprime pas la disjonction mais l'affirme en survolant la distance qui sépare les termes.
  • Le texte analyse des exemples comme le cas Judge ou les écrits de Nietzsche et Artaud pour montrer comment le schizophrène opère des devenirs multiples - devenir-femme, devenir-dieu, devenir-criminel - sans identification mais par passage à travers des états intensifs. Ces devenirs ne représentent pas un mélange confus mais un ordre intensif où les races, cultures et dieux désignent des zones d'intensité sur le corps sans organes.
  • Les auteurs montrent comment le schizophrène libère une matière généalogique brute où il peut s'inscrire dans toutes les ramifications à la fois, sapant la généalogie œdipienne. Cette vision ouvre sur une conception de la subjectivité comme sujet transportable passant par tous les prédicats possibles, contre la fixation œdipienne dans le triangle familial. La référence à Klossowski et son "Baphomet" illustre cette conception d'un Dieu schizophrénique comme prince des modifications.

Le double lien œdipien et l'impossible sortie

L'Œdipe est comme un labyrinthe, on n'en sort qu'en y rentrant (ou en y faisant entrer quelqu'un d'autre).
  • Cette section analyse l'Œdipe comme système de double lien (double bind) où le désir est pris entre deux pôles également impossibles. D'un côté, les identifications imaginaires et le mélange des personnes ; de l'autre, l'intériorisation des fonctions différentielles symboliques. Ce double lien maintient le sujet dans une oscillation sans issue entre crise et structure, entre problème et solution.
  • Les auteurs examinent comment Freud lui-même reconnaissait ce double lien dans sa séquence historico-mythique : à une extrémité, l'Œdipe lié à l'identification meurtrière, à l'autre extrémité, la restauration et l'intériorisation du pouvoir paternel. Entre les deux, la période de latence représente la plus grande mystification psychanalytique, préparant l'acquisition de l'équivalent du pouvoir paternel.
  • Le texte montre comment la "résolution" de l'Œdipe ne fait que le perpétuer sous d'autres formes. L'enfant qui devient adulte en résolvant le complexe d'Œdipe le retrouve dans le pouvoir social sous forme d'obligation à le revivre. Cette vision révèle comment l'Œdipe sert à lier l'inconscient des deux côtés, empêchant toute sortie réelle de la structure familiale. Les auteurs opposent à cette impasse la désœdipisation de l'inconscient permettant d'atteindre des régions orphelines "au-delà de toute loi".

Le synthèse conjonctif et les devenirs intensifs

Ce qui se distribue originairement sur le corps sans organes, ce sont les races, les cultures et les dieux.
  • La dernière section explore le synthèse conjonctif de consommation comme expérience de voyages intensifs sur le corps sans organes. Les auteurs décrivent comment le sujet schizophrène traverse des relations d'intensité, accomplissant des devenirs, des chutes et des montées, des migrations et déplacements. Ces voyages ne sont pas métaphoriques mais correspondent à des mouvements morphogénétiques réels sur le corps sans organes comme œuf divisé par des axes et zones.
  • Le texte montre comment les races, cultures et dieux désignent des champs de potentiels sur le corps sans organes, à l'intérieur desquels se produisent les phénomènes d'individuation. Le passage d'un champ à l'autre implique le franchissement de seuils et la transformation de l'individualité et du sexe. Cette vision permet de comprendre le délire comme racial sans être raciste, investissant l'histoire mondiale et les migrations des peuples.
  • Les auteurs analysent des exemples comme Artaud, Nietzsche et Rimbaud pour montrer comment les devenirs-intensitifs (devenir-femme, devenir-animal, devenir-dieu) opèrent une destruction des fausses unités familiales et du Moi. Ces devenirs n'impliquent pas d'identification avec des héros mais l'identification des races, cultures et dieux avec des champs d'intensité sur le corps sans organes. Cette conception ouvre sur une biochimie de la schizophrénie capable de définir la nature de cet œuf et la distribution champ-gradient-seuil.

Pages 1-673 (partie 4)

Critique de l'Œdipe et du familialisme en psychanalyse

La machine désirante et la production du réel

Le schizophrène, ni en aucune manière perdant contact avec une quelconque vie, se tient plus près que quiconque du cœur palpitant de la réalité, de cette zone tendue qui se confond avec la production du réel
  • Les auteurs développent une conception du désir comme machine productive directement engagée dans la fabrication du réel, à l'opposé de la vision psychanalytique traditionnelle. Le schizophrène n'est pas coupé de la réalité mais participe activement à sa production à travers les flux désirants. Cette approche s'inspire de la physique où les noms propres désignent des effets dans des champs de potentiels (effet Joule, effet Seebeck), tout comme en histoire où l'on parle de l'effet Jeanne d'Arc ou de l'effet Héliogabale. Le désir n'est pas représentation mais production effective de réalité.
  • Le corps sans organes est présenté comme ce désert indivisible que le schizophrène traverse pour être présent partout où le réel se produit. Contrairement au principe de réalité classique qui distribuait le réel en unités qualitatives distinctes, le réel devient ici un produit couvrant les distances par des quantités intensives. Cette conception rompt avec l'idée d'un Égo qui s'identifierait à des races ou peuples, au profit de noms propres identifiant des domaines ou des effets dans la production de quantités intensives.
  • La simulation schizophrénique n'est pas une simple copie mais devient l'art du réel lui-même. Comme dans l'exemple de Christophe Colomb qui redevient amiral en faisant semblant d'être un amiral faisant semblant d'être une prostituée dansante, cette simulation exprime des distances indivisibles toujours incluses dans des intensités. Elle correspond à une écriture étonnamment polysémique sur le réel même, faisant sortir le réel au-delà du principe de réalité.

L'historicisme du délire et la critique de l'Œdipe

Tout délire a un contenu historico-mondial, politique, racial - et on demande encore si cette longue dérive ne forme qu'un des dérivés d'Œdipe
  • Les auteurs analysent comment le délire schizophrénique investit directement l'histoire mondiale, la politique et les races, contre la réduction œdipienne. Le cas du juge Schreber illustre cette mobilité historique et raciale : il devient successivement élève jésuite, bourgmestre, fille défendant l'Alsace, puis prince mongol. Ces devenirs historiques ne sont pas des dérivés de l'Œdipe mais des investissements directs du champ social par le désir.
  • L'analyse critique sévèrement la psychanalyse freudienne qui fait disparaître ces contenus historico-politiques au profit du seul Œdipe. L'exemple du Martiniquais analysé par Maud Mannoni montre comment un délire riche en contenu politique (guerre d'Algérie, questions raciales) est ramené à une "carence du signifiant paternel". Cette réduction édifipienne constitue une violence théorique qui méconnaît la spécificité des investissements désirants.
  • La famille n'est pas une matrice symbolique organisatrice mais un inducteur arbitraire. Comme dans le développement de l'œuf biologique où les stimulateurs sont de nature arbitraire, les figures parentales déclenchent des processus d'une tout autre nature. Le véritable organisateur n'est pas du côté de l'inducteur mais de l'induit, ce qui invalide la position transcendantale accordée à la famille dans la psychanalyse.

Le familialisme comme instrument d'assujettissement

C'est lui, l'incurable familialisme de la psychanalyse, refermant l'inconscient dans Œdipe, le liant des deux côtés, écrasant la production désirante
  • Les auteurs dénoncent le familialisme comme achievement de la psychiatrie du XIXe siècle qui visait à "souder la folie au complexe familial". Michel Foucault est cité pour montrer comment la psychanalyse accomplit le projet de Pinel et Tuke : créer un microcosme où se symbolisent les structures massives de la société bourgeoise. Le médecin y acquiert le pouvoir moral de Père et de Juge.
  • L'extension du familialisme à la psychiatrie communautaire et à l'antipsychiatrie est critiquée. Même des approches progressistes comme celle de Cooper retombent dans le piège familialiste en considérant la famille comme médiateur nécessaire de l'aliénation sociale. La thèse centrale de l'antipsychiatrie identifiant aliénation sociale et maladie mentale reste tributaire de ce familialisme.
  • La famille n'est jamais un microcosme autonome mais constamment décentrée et traversée par des coupures non familiales. Les auteurs énumèrent ces coupures externes : "oncle d'Amérique, frère parti sur une mauvaise pente, tante partie avec un militaire, cousin chômeur..." qui empêchent toute clôture familiale. La famille est toujours ouverte sur le champ social historique.

L'investissement libidinal du champ social

La libido investit de soi-même le champ social sous des formes inconscientes et retraite donc hallucinatoirement toute l'histoire, délire les civilisations, les continents et les races
  • Le désir investit directement le champ social et historique, sans médiation familiale. L'exemple de Proust est convoqué : l'Affaire Dreyfus puis la guerre de 1914 regroupent les familles et introduisent de nouvelles coupures retravaillant la libido hétéro et homosexuelle. Le délire investit directement les civilisations, continents et races.
  • Les auteurs distinguent investissements préconscients et investissements inconscients du champ social. Alors que les premiers suivent les intérêts de classe, les seconds obéissent aux positions du désir et peuvent contredire les intérêts objectifs du sujet. C'est le problème du fascisme : comment le désir peut en venir à désirer sa propre répression.
  • Le but du schizoanalyse est d'analyser la nature spécifique des investissements libidinaux de l'économie et de la politique. Il s'agit de montrer comment fonctionnent les machines désirantes dans leur rapport aux machines sociales, quelles connexions, disjonctions et conjonctions elles opèrent. L'accent est mis sur le "comment ça marche" plutôt que le "qu'est-ce que ça veut dire".

La critique des trois paralogismes de la psychanalyse

Trois erreurs sur l'inconscient s'appellent manque, loi et signifiant. C'est la même erreur, l'idéalisme, qui fait une conception dévote de l'inconscient
  • Les auteurs identifient trois paralogismes fondamentaux de la psychanalyse : le paralogisme d'extrapolation (réduction du désir à la triangulation œdipienne), le paralogisme du double bind (alternative entre différentiations symboliques et indifférencié imaginaire), et le paralogisme d'application (établissement de relations bi-univoques entre champ social et déterminations familiales).
  • Ces paralogismes correspondent à trois utilisations transcendantes des synthèses inconscientes : utilisation globale-spécifique des synthèses connexives, utilisation exclusive-restrictive des synthèses disjonctives, et utilisation bi-univoque-ségrégative des synthèses conjonctives. Chacune de ces utilisations trahit la nature productive de l'inconscient.
  • La critique porte particulièrement sur les concepts de manque, de loi et de signifiant qui, même interprétés structuralement, conservent leur fond religieux. Les auteurs opposent à cette conception "dévote" une vision matérialiste et transcendantale de l'inconscient comme production immanente.

Vers la schizoanalyse comme pratique libératrice

Le problème pratique de la schizoanalyse est le retour inverse : ramener les synthèses de l'inconscient à leur usage immanent
  • La schizoanalyse se propose comme alternative pratique à la psychanalyse, visant la désœdipisation et la destruction des croyances familiales. Il s'agit de défaire la toile père-mère pour atteindre les machines désirantes et les investissements économiques et sociaux où se joue l'analyse militante.
  • Les auteurs préconisent une intervention active et "malveillante" contre la neutralité bienveillante de l'analyste : "tu me casses avec ton Œdipe, si tu continues, on arrête l'analyse". Il faut substituer à la recherche du père et de la mère la connexion des machines désirantes.
  • La schizophrénisation comme processus est distinguée du schizophrène comme entité clinique. La tristesse du schizophrène vient de ce qu'il ne supporte plus les forces d'œdipisation qui pèsent sur lui. La petite joie est dans le processus schizophrénique lui-même, dans la connexion des usines de production désirante.

Répression sociale et refoulement

La question est de savoir si le refoulement porte précisément sur le complexe d'Œdipe comme expression vraie de l'inconscient
  • Les auteurs interrogent la relation spécifique entre refoulement et répression sociale. Si le refoulement portait sur les désirs incestueux, il aurait une indépendance et une primauté sur la répression sociale. Or cette conception repose sur l'argument douteux de Frazer cité par Freud : "la loi n'interdit que ce que les hommes seraient capables de faire".
  • Cet argument fait preuve d'une étrange confiance dans la loi et méconnaît ses ruses et méthodes. Les auteurs opposent à cette vision la leur : nous ne voulions pas que la locomotive soit papa et la gare maman, mais seulement qu'on nous laisse jouer avec nos petites machines dans la production désirante.
  • La manie freudienne de tout rapporter à l'Œdipe est dénoncée comme une réduction violente de tout ce qui le dépasse infiniment. Les parents ne sont que des stimuli arbitraires déclenchant des devenirs d'aventures, de races et de continents, non les organisateurs transcendants du désir.

Pages 1-673 (partie 5)

Critique de l'Œdipe et production du désir

La nature fictive de l'Œdipe

Voilà ce qu'est l'Œdipe - un faux semblant. Ce n'est pas en lui qu'agit le refoulement, et ce n'est pas sur lui qu'il agit. Ce n'est même pas un retour du refoulé. C'est un faux produit du refoulement.
  • L'analyse déconstruit le statut de l'Œdipe comme réalité psychique fondamentale. Deleuze et Guattari argumentent que l'Œdipe n'est pas un contenu refoulé mais un "produit falsifié" créé par l'opération même du refoulement. La loi interdisant l'inceste fonctionne en produisant rétroactivement l'illusion d'un désir préexistant, créant ainsi un "paralogisme du déplacement" où le refoulement génère l'image déformée de ce qu'il prétend réprimer. Cette opération permet au système social de fabriquer une culpabilité inconsciente chez le sujet.
  • La célèbre controverse Freud-Jung est réinterprétée: la boutade de Jung selon laquelle "même le sauvage préfère la jeune fille belle à sa mère ou à sa grand-mère" révèle en réalité que la mère peut fonctionner comme belle jeune fille et inversement. L'important n'est pas la configuration œdipienne mais la création de "machines désirantes" capables de faire circuler les flux et d'opérer des coupures productives. Le désir ne se réduit pas à la triangulation familiale.
  • L'écrivain D.H. Lawrence est cité comme précurseur de cette critique: pour lui, le moteur incestueux est une "conclusion logique de la raison humaine" et non un état naturel du désir. Lawrence pressentait le danger que Freud enferme la sexualité dans "la chambre d'enfant œdipienne", réduisant la richesse des intensités inconscientes à un schéma familial étroit.

Le désir comme force révolutionnaire

Le désir par son essence est révolutionnaire - le désir, et non la fête! - et aucune société ne peut supporter une position de vrai désir sans que ses structures d'exploitation, d'asservissement et de hiérarchie soient brisées.
  • Les auteurs développent une conception radicale du désir comme force intrinsèquement subversive. Contrairement à la vision psychanalytique qui associe le désir à la transgression œdipienne, ils affirment que la véritable menace du désir réside dans sa capacité à remettre en question l'ordre social établi. Toute "machine désirante" montée sans entrave ébranle nécessairement les secteurs entiers de l'organisation sociale.
  • La répression sociale ne s'exerce pas contre l'inceste comme tel, mais contre la position révolutionnaire du désir. La société doit non seulement réprimer le désir, mais trouver le moyen de faire désirer la répression elle-même, faisant de la hiérarchie et de l'exploitation des objets de désir. Cette analyse rejoint les travaux de Wilhelm Reich sur la fonction politique du refoulement sexuel.
  • La sexualité et l'amour n'habitent pas "la chambre à coucher d'Œdipe" mais rêvent d'espaces ouverts où circulent des flux étranges qui ne peuvent être réservés à l'ordre établi. Le désir ne "désire" pas la révolution, il est révolutionnaire par lui-même, simplement en désirant ce qu'il désire, créant ainsi une tension permanente avec les structures sociales.

La machine sociale et la famille comme agent délégué

La famille est l'agent délégué de ce refoulement, puisqu'elle assure la 'reproduction psychologique de masse du système économique d'une société déterminée'.
  • La famille fonctionne comme instance de délégation pour le refoulement exercé par la formation sociale. Cette opération combine deux mouvements: la formation sociale oppressive délègue son pouvoir à l'instance refoulante qu'est la famille, tandis que le désir refoulé se trouve recouvert par son image déplacée et falsifiée que sont les pulsions incestueuses. L'Œdipe est le fruit de cette double opération.
  • L'intérêt de cette opération pour la production sociale est clair: en tendant au désir le "miroir déformant de l'inceste", on humilie le désir, on le rend stupide, on le persuade facilement de renoncer à "lui-même" au nom des intérêts supérieurs de la civilisation. Cette manœuvre permet de détourner la puissance révolutionnaire du désir vers des impasses familiales.
  • La famille peut pénétrer ainsi dans l'enregistrement du désir parce que le corps sans organes, où s'effectue cet enregistrement, accomplit déjà un "refoulement primaire" agissant sur la production désirante. À la famille revient d'utiliser ce refoulement primaire pour y superposer un refoulement secondaire - celui qui lui est délégué et pour lequel elle est déléguée.

Névrose et psychose face à l'œdipisation

On peut dire qu'il existe deux groupes, les psychotiques et les névrosés: ceux qui ne supportent pas l'œdipisation, et ceux qui la supportent et même s'en contentent, y progressant.
  • Le critère freudien de distinction entre névrose et psychose (1924) est réexaminé. Dans la névrose, le Moi se soumet aux exigences de la réalité en refoulant les pulsions du Ça, tandis que dans la psychose, le Moi est sous l'emprise du Ça au prix d'une rupture avec la réalité. Mais cette distinction masque l'essentiel: le rôle de l'œdipisation forcée.
  • Le psychotique est malade non pas de l'Œdipe mais de l'œdipisation qu'on lui fait subir. La perte de réalité n'est pas la conséquence du processus schizophrénique mais de son interruption par l'œdipisation forcée. Comme le dit R.D. Laing, "on interrompt leur voyage". Le psychotique réagit par l'autisme et la perte de réalité à l'interruption de tous les investissements de réalité.
  • La distinction entre névrose et psychose ne relève pas d'une différence de nature mais de la relation différente au processus de désir. Les névrosés sont ceux que "la prise œdipienne retient", tandis que les psychotiques sont ceux que "la prise œdipienne ne retient pas". Cette approche remet en cause la notion de régression pré-œdipienne souvent utilisée pour décrire la psychose.

Le processus schizophrénique comme production désirante

La schizophrénie comme processus est le seul universel. La schizophrénie est à la fois le mur, la percée du mur et les échecs de la percée.
  • La schizophrénie comme processus représente la production désirante dans sa forme la plus pure, comme limite de la production sociale sous le capitalisme. C'est notre "maladie", la maladie de l'homme moderne. Le schizophrène entraîne les flux décodés, les fait passer par le désert du corps sans organes où il installe ses machines désirantes.
  • Ce processus unit deux sens: le processus comme mouvement de la production sociale allant jusqu'au bout de sa propre déterritorialisation, et le processus comme mouvement de la production métaphysique entraînant le désir vers une nouvelle Terre. Le schizophrène sait partir - il a fait du départ une chose aussi simple que naître ou mourir.
  • R.D. Laing et Karl Jaspers sont cités comme rares penseurs ayant compris la signification du processus. Laing affirme que "la folie n'est pas nécessairement un effondrement (breakdown); elle peut être aussi une percée (breakthrough)". La véritable santé mentale suppose la "dissolution du Moi normal".

Capitalisme et décodage des flux

Le capitalisme est la seule machine sociale qui soit construite sur des flux décodés, puisqu'elle substitue aux flux codés une axiomatique de quantités abstraites sous forme d'argent.
  • Le capitalisme se distingue des formations sociales antérieures par son rapport aux flux décodés. Les machines sociales pré-capitalistes sont inséparables du désir dans un sens spécial: elles le codent. Le capitalisme libère les flux du désir mais dans des conditions sociales qui définissent sa limite et la possibilité de sa propre décomposition.
  • L'histoire universelle doit être considérée à la lumière du capitalisme, selon les règles formulées par Marx: d'abord l'histoire est celle des contingences, non des nécessités; d'abord sont donnés les coupures et les limites, non la durée. Il a fallu des rencontres extraordinaires pour que les flux échappent au codage.
  • La machine territoriale primitive est la première forme de socius, machine d'enregistrement primitive, "mégamachine" qui couvre le champ social. Elle ne se confond pas avec les machines techniques. La machine sociale est une machine au sens littéral, avec son moteur immobile et son fonctionnement par coupures de types variés.

La littérature entre œdipisation et processus schizophrénique

La littérature en tout est semblable à la schizophrénie - un processus, et non un but, une production, et non une expression.
  • La littérature devient un champ de bataille entre l'œdipisation et le processus schizophrénique. L'œdipisation apparaît comme l'un des facteurs les plus importants de la réduction de la littérature à un objet de consommation inoffensif. Il s'agit non de l'œdipisation personnelle de l'auteur, mais de la forme œdipienne qu'on cherche à soumettre à l'œuvre elle-même.
  • La littérature officielle déploie une forme particulière de Surmoi qui lui est propre, encore plus nocive que le Surmoi non littéraire. L'Œdipe était littéraire avant d'être psychanalytique. Des figures comme Breton s'opposent à Artaud, Goethe à Lenz, pour doter la littérature d'un Surmoi.
  • Les grandes voix qui ont réussi à faire percée dans la grammaire et la syntaxe, à faire du langage entier un désir, parlent depuis la psychose et nous montrent le point de fuite révolutionnaire, éminemment psychotique. Le style véritable est une "asyntaxie, une agrammaticalité" où le langage est déterminé non par ce qu'il dit mais par ce qui le fait couler - le désir.

Le corps sans organes et l'investissement collectif

L'investissement collectif des organes branche le désir sur le socius et réunit sur la terre en un seul et même tout la production sociale et la production désirante.
  • La machine territoriale primitive fonctionne par "investissement collectif des organes". Le codage des flux ne s'effectue que dans la mesure où les organes capables de produire et de couper ces flux sont eux-mêmes circonscrits comme objets partiels distribués et attachés au socius. Les mythologies chantent les organes - objets partiels et leur rapport au corps complet.
  • Les sociétés modernes sont passées à une "privatisation à grande échelle des organes" qui correspond au décodage des flux devenus abstraits. Le premier organe à être privatisé fut l'anus, qui fournit le modèle de la privatisation, tandis que l'argent exprime le nouvel état d'abstraction des flux.
  • L'analité est significative précisément parce que l'anus est désinvesti. Quand la libido devient quantité abstraite, l'anus sublime produit des personnes totales et des Moi spécifiques qui servent d'unités de mesure pour cette quantité. "Tout l'Œdipe est anal" - il suppose un investissement secondaire de l'organe visant à compenser le désinvestissement collectif.

Pages 1-673 (partie 6)

La machine territoriale primitive et la problématique œdipienne

chapter: "1"

title: "La machine territoriale primitive et l'inscription corporelle"

quote: "«Bыть может, нет ничего более ужасного и тревожащего в предыстории человека, нежели его мнемотехника... Никогда не обходилось без пыток, мучеников, кровавых жертвоприношений, когда человек считал необходимым создать для себя память»"

details:

  • La machine territoriale primitive opère par codage des flux et investissement des organes sur le corps terrestre. Son essence réside dans l'acte d'inscrire physiquement sur les corps par le tatouage, la scarification, la mutilation rituelle et l'initiation. Nietzsche définit cette "moralité des mœurs" comme un système d'évaluations juridiques s'appliquant aux différentes parties du corps. Cette inscription cruelle transforme l'organisme biologique en corps social complet, terre à laquelle se rattachent les organes selon les exigences du socius. La cruauté n'est pas une violence naturelle mais un mouvement culturel qui introduit la production dans le désir et le désir dans la production sociale.
  • Le socius enregistreur et inscrivant fonctionne comme une machine à décliner l'alliance et la filiation sur le corps de la terre avant l'émergence de l'État. L'alliance ne peut être déduite de la filiation car elle crée une distinctibilité généralisée. Leach montre que les liens structurels formés par le mariage entre différents groupes étaient souvent ignorés ou assimilés à la notion universelle de filiation. L'alliance exprime le pouvoir politique et économique qui se mêle à la hiérarchie sans en dériver, tandis que la filiation représente le capital constant et l'alliance le capital circulant.
  • La machine segmentaire primitive émet des segments variables à travers ses appareils tribaux et claniques. Les unités généalogiques et territoriales s'entrecroisent, chaque segment étant lié à des flux et chaînes, à des réserves de flux et des flux de passage. Le système évolue entre deux pôles : la fusion face à d'autres groupes et la fission par formation constante de nouvelles lignées. L'organisation segmentaire se maintient paradoxalement grâce à l'inefficacité de ses mécanismes, la peur restant le moteur de l'ensemble. La machine territoriale empêche la concentration du pouvoir en maintenant les organes de conseil du chef dans un rapport d'impuissance face au groupe.

chapter: "2"

title: "L'économie primitive et la valeur supplémentaire du code"

quote: "«Глава превращает преходящие ценности в непреходящий престиж при помощи показательных празднеств; таким образом, потребители благ оказываются в конце исходными производителями»"

details:

  • L'économie primitive fonctionne selon le principe de la valeur supplémentaire du code, forme primaire de plus-value répondant à la formule de Mauss sur l'esprit de la chose donnée. Les déséquilibres relationnels ne sont pas pathologiques mais fonctionnels et principiels. Chaque rupture de chaîne significative produit des phénomènes d'excédent ou de carence compensés par des éléments non-échangeables comme le prestige acquis ou la consommation redistribuée. Le chef convertit les valeurs transitoires en prestige durable par des fêtes ostentatoires.
  • Le système de parenté n'est pas une structure mais une pratique, un praxis, une méthode et même une stratégie. Berthe analyse comment le village fonctionne comme troisième terme résolvant les liens matrimoniaux entre éléments qui seraient interdits par la disjonction des deux moitiés du village. La "ligne locale de parenté" définie par Leach agit au niveau des petits segments comme groupes de personnes vivant au même endroit, formant des mariages et constituant une réalité concrète bien plus que les systèmes abstraits de parenté.
  • Les sociétés primitives sont pleines d'histoire contrairement au mythe de leur stagnation. Lévi-Strauss note que dans les désaccords "s'ouvre la mêlée des événements qu'il est impossible de ne pas reconnaître". Les dysfonctions font partie du fonctionnement même du système social. La machine sociale fonctionne en craquant, en se brisant par petites explosions, toutes ces dysfonctions appartenant à son fonctionnement, ce qui n'est pas l'aspect le moins important du système de cruauté.

chapter: "3"

title: "Le problème d'Œdipe et l'intensité germinale"

quote: "«инцеста не существует»"

details:

  • Le corps plein de la terre impose la production mais doit aussi faire comme s'il la produisait. L'alliance impose aux connexions productives la forme extensive du mariage de personnes compatible avec les disjonctions de l'enregistrement. Chez les Dogons, Griaule décrit comment au niveau du huitième ancêtre se produit un dysfonctionnement des disjonctions qui cessent d'être inclusives pour devenir exclusives, marquant le dépeçage du corps plein et l'émergence de l'arche d'alliance.
  • La transition de l'ordre intensif au système extensif implique le passage des signes ambivalents au régime de signes toujours déterminés. Les disjonctions deviennent exclusives et restrictives, les noms désignant non plus des états intensifs mais des personnes discernables. La discernabilité repose sur la sœur et la mère comme épouses interdites. Jaulin note que le discours mythique thématise le passage de l'indifférence à l'inceste vers son interdiction, thème implicite dans tous les mythes.
  • L'inceste est impossible car il requerrait à la fois la jouissance de la personne et du nom, ce qui est inconciliable. Adler et Cartry soulignent que les relations incestueuses dans le mythe sont généralement considérées soit comme expression d'un désir, soit comme fonction structurelle inversée de l'ordre social, mais dans les deux cas on présuppose ce qui est justement la conséquence de l'ordre que le mythe raconte. L'inceste comme mouvement est impossible, non au sens où le réel serait impossible, mais au sens où le symbolique est impossible.

chapter: "4"

title: "Représentation territoriale et instances du désir"

quote: "«Прорицание становится формой социального анализа, в ходе которого обнаруживаются скрытые противоборства индивидов и фракций»"

details:

  • La représentation territoriale comprend trois instances : le représentant refoulé (flux germinal intensif), la représentation refoulante (alliance comme grande instance codante), et le représenté déplacé (Œdipe comme image trompeuse). Le flux germinal intensif représente le désir mais équivaut aux flux non codés, représentant la limite et le négatif de toute société. Son refoulement détermine ce qui passera ou non dans le système extensif.
  • L'homosexualité masculine primitive est la représentation d'alliance qui refoule les signes ambivalents de l'origine bisexuelle intensive. Devereux note que le mariage est une "transaction entre hommes concernant les femmes". Par la médiation des femmes, les hommes établissent leurs propres connexions. L'homosexualité d'alliance est primaire et non-œdipienne, contrairement à l'homosexualité œdipienne secondaire liée à la filiation.
  • L'analyse chez les Ndembu décrite par Turner montre un véritable schizoanalyse en action, centré sur les investissements inconscients du champ social par le désir. Le devin et le médecin procèdent à une analyse sociale complète tenant compte du territoire, des lignées de parenté et de leurs segments, des alliances et généalogies. Là où tout semblait se réduire au nom du père ou du grand-père maternel, ce nom s'ouvrait sur tous les noms de l'histoire.

chapter: "5"

title: "Psychanalyse et ethnologie : la colonialisation et l'œdipianisation"

quote: "«Эдип — это что-то вроде эвтаназии при этноциде»"

details:

  • Les conditions d'Œdipe comme "complexe familial" encadré par le familialisme de la psychiatrie et psychanalyse ne sont pas données dans la machine territoriale primitive. Les familles primitives forment un praxis, une politique, une stratégie d'alliances et de filiations, éléments formels de la reproduction sociale. L'individu dans la famille investit directement le champ social, historique, économique et politique.
  • L'œdipianisation advient avec la colonisation qui détruit l'institution du chef ou l'utilise à ses fins. Le colonisateur dit : "ton père est ton père et rien de plus". La famille devient un microcosme expressif où chacun réfléchit à sa propre parenté tandis que le devenir social et productif lui échappe de plus en plus. Œdipe est à la fois un processus idéologique et le résultat de la destruction de l'environnement.
  • Les colonisés résistent à l'œdipianisation tandis que celle-ci cherche à se refermer sur eux. Jaulin analyse comment l'état de colonisé peut mener à l'abolition de l'humanisation de l'univers, toute solution recherchée étant considérée comme solution par rapport à l'individu ou à la famille limitée. Œdipe est une sorte d'euthanasie dans l'ethnocide, où la reproduction sociale échappe aux membres du groupe tout en s'imposant à eux comme reproduction familiale limitée et névrotisée.

Pages 1-673 (partie 7)

Critique de l'Édipe comme colonisation psychique

L'Édipe comme instrument colonial

Ici ou là — partout la même chose: l'Œdipe est toujours une colonisation, poursuivie par d'autres moyens, c'est une colonie intérieure, et nous verrons que même chez nous, Européens, c'est notre formation coloniale intime.
  • Les auteurs analysent la manière dont le complexe d'Œdipe est imposé comme structure universelle à des sociétés où il n'existe pas naturellement. Les psychanalystes africainistes comme Parin et Ortigues postulent l'existence d'un "Œdipe structurel" même lorsqu'aucune manifestation clinique n'est observable. Cette imposition représente une forme de colonisation psychique où l'Œdipe fonctionne comme un outil de normalisation des désirs selon des modèles occidentaux. La compétence technique des psychanalystes n'est pas remise en cause, mais plutôt leur méconnaissance des effets colonisateurs de leur pratique, similaire à certains psychothérapeutes occidentaux qui croient œuvrer progressiste-ment en appliquant de nouvelles règles de triangulation enfant-parent.
  • Le texte dénonce l'ethnocentrisme inhérent à cette démarche: pourquoi considérer que les forces surnaturelles ou les agressions magiques constituent des mythes inférieurs à l'Œdipe? Au contraire, ces systèmes symboliques pourraient orienter le désir vers des investissements plus intenses et adéquats du champ social. La thérapie traditionnelle chez les Ndembu démontre que le sujet peut parfaitement parler en son nom propre tout en respectant les normes traditionnelles, contrairement à ce que postulent les psychanalystes qui conditionnent l'intervention analytique à une "demande" formulée par le sujet lui-même.
  • L'Édipe apparaît comme une norme traditionnelle occidentale imposée comme universelle. La "demande" œdipienne (le sujet qui demande papa-maman) émane d'un sujet déjà formaté par une société néocoloniale qui achève le travail commencé par la colonisation: la superposition des forces du désir sur l'Œdipe. Cette opération transforme l'Édipe en colonie intime, une formation coloniale qui fonctionne même dans les sociétés européennes comme principe de normalisation des désirs.

La controverse sur l'universalité de l'Édipe

Universal est-il l'Œdipe? Est-il le grand symbole de foi catholique paternel, la réunification de toutes les églises?
  • La discussion historique entre universalistes et culturalistes de l'Édipe remonte aux débats entre Malinowski et Jones, se poursuivant avec Kardiner et Fromm contre Roheim, et persiste avec certains ethnologues et lacaniens. Deux pôles soutiennent l'universalité: l'un considère l'Édipe comme constellation affective originelle transmise par hérédité phylogénétique, l'autre comme structure invariante liée à la prématuration biologique. Dans les deux cas, on invite à "interpréter" l'absence manifeste de l'Édipe comme preuve de son existence cachée.
  • Cette opération universelle de l'Édipe repose sur une vieille opération métaphysique qui interprète la négation comme privation, comme manque symbolique du père mort ou du Grand Signifiant. Interpréter devient notre manière moderne de croire, de préserver la piété. Roheim affirmait sans humour qu'on ne trouve pas le complexe d'Œdipe si on ne le cherche pas, et qu'on ne le cherche pas sans avoir été analysé soi-même - position qui ignore comment la nature du refoulement change avec les civilisations orales, écrites ou capitalistes.
  • Le texte souligne la complexité de l'histoire du refoulement: contrairement à ce qu'on pourrait croire, les sociétés primitives maintiennent un caractère sexuel explicite dans leurs symboles publics, pleinement vécu par leurs membres malgré le déplacement des représentations. Le problème n'est pas tant ce qui est refoulé que la manière dont le désir investit directement la production sociale sans référence à la représentation œdipienne.

Le désir et les codes primitifs

Le refoulé, c'est la production désirante. C'est-à-dire ce qui, de cette production, ne passe pas dans la production ou la reproduction sociale.
  • Le désir comme production désirante constitue le véritable refoulé - ce qui ne passe pas dans la production sociale et pourrait y provoquer le désordre, c'est-à-dire les flux non codés du désir. En revanche, ce qui passe de la production désirante à la production sociale forme un investissement sexuel direct de cette production sans refoulement du caractère sexuel du symbolisme. L'interdit de l'inceste ne renvoie pas à l'Œdipe mais aux flux non codés constitutifs du désir.
  • L'Édipe n'est qu'une manière de coder l'incodable, de codifier ce qui échappe aux codes, de piéger le désir et son objet. Les culturalistes et ethnologues montrent que les institutions sont primaires par rapport aux affects et structures. Marcuse reconnaît que le culturalisme commençait justeement par introduire le désir dans la production, en établissant le lien entre structure des instincts et structure économique, mais n'a pas su poursuivre dans cette voie.
  • L'échec du culturalisme vient du postulat familialiste commun au relativisme et à l'absolutisme œdipiens. Qu'on dise que le complexe familial change avec les institutions ou que l'Édipe est un invariant autour duquel tournent familles et institutions, on reste dans la même perspective. Même les triangles alternatifs (oncle maternel-tante-neveu) ne sont considérés que comme variations imaginaires du même invariant structural.

Les conditions d'émergence de l'Édipe

Pour que l'Œdipe fonctionne, il ne suffit pas qu'il soit limite ou représenté déplacé dans le système de la représentation, il faut qu'il immigre dans le sein du système, qu'il vienne occuper lui-même la place du représentant du désir.
  • Pour que l'Édipe fonctionne, des conditions précises doivent être réunies: le champ de la production sociale doit devenir indépendant de la reproduction familiale; des fragments détachables de la chaîne doivent se transformer en objet séparé transcendant (phallus); cet objet doit opérer un certain pliage permettant la superposition du champ social défini comme système de départ sur le champ familial défini comme système d'arrivée. Ces conditions ne sont remplies que dans la formation capitaliste.
  • Dans les formations primitives, la famille reste adéquate au champ social historique, mobilisant les fragments détachables sans les transformer en objet séparé. On reste dans un système 4+n, dans la système des ancêtres et alliés, sans jamais approcher la formule œdipienne 3+1. C'est la colonisation qui donne vie à l'Édipe en séparant les "primitifs" du contrôle de leur production sociale, les réduisant à la reproduction familiale imposée sous forme œdipienne, alcoolique et maladive.
  • Même dans la société capitaliste, l'Édipe ne cesse pas d'être ce qu'il est - un représenté déplacé qui usurpe la place du représentant du désir, piègeant l'inconscient dans ses paralogismes. Il dépend toujours d'un investissement social préalable prêt à se superposer aux déterminations familiales. L'Édipe commence dans la tête du père, à partir d'investissements du champ social, et passe au fils par communication d'inconscients plutôt que par hérédité familiale.

Ethnologie et psychanalyse: la question du fonctionnement

L'inconscient ne signifie rien. Il ne fait que travailler. Il n'est pas expressif ni représentatif, il est productif.
  • Le différend fondamental entre ethnologues et psychanalystes ne porte pas sur la reconnaissance de l'inconscient ou de la nature sexuelle du symbolisme, mais sur le type de questions posées: "Qu'est-ce que cela signifie?" contre "À quoi cela sert?". Les ethnologues considèrent que le symbole se définit non par ce qu'il signifie mais par ce qu'il fait. L'approche psychanalytique traditionnelle reste dans le domaine de la représentation, tandis que l'ethnologie invite à considérer les usages et fonctionnements.
  • Le schizoanalyse refuse toute interprétation car il renonce à découvrir un matériel inconscient - l'inconscient ne signifie rien. En revanche, il s'occupe de machines, c'est-à-dire des machines désirantes dont l'usage et le fonctionnement dans leur immanence aux machines sociales constituent son objet. Le symbole n'est qu'une machine sociale fonctionnant dans la machine désirante comme investissement de la machine sociale par le désir.
  • Cette perspective nécessite d'atteindre les régions moléculaires où le désir travaille indépendamment de la nature macroscopique de ce qu'il produit. Le fonctionnalisme molaire n'est qu'un fonctionnalisme qui n'est pas allé assez loin, qui n'a pas atteint ces régions où le désir opère indépendamment des systèmes biologiques, sociaux ou linguistiques qu'il produit statistiquement.

Le système territorial primitif

La société n'est pas société d'échange total, le socius est scripteur: non pas échanger, mais marquer les corps qui appartiennent à la terre.
  • Le régime de la dette découle directement des exigences de l'écriture primitive. La dette est l'unité d'alliance, et l'alliance est la représentation elle-même. C'est l'alliance qui code les flux du désir et, par la dette, crée pour l'homme la mémoire verbale. Elle refoule la grande mémoire de l'origine - mémoire muette et intensive, le flux germinal comme représentant des flux non codés du désir.
  • Contrairement à Lévi-Strauss qui considère la dette comme structure superficielle, les auteurs suivent Nietzsche pour qui la dette est la conséquence directe de l'écriture territoriale et corporelle. L'équation "dégât = douleur" ne présuppose aucun échange mais montre que la dette n'a rien à voir avec l'échange. L'œil tire de la douleur qu'il contemple une plus-value de code qui compense la relation interrompue entre la voix d'alliance et la marque corporelle.
  • Le système de la dette ou représentation territoriale s'organise autour de trois pôles: la voix qui parle (plasmodium), le signe marqué dans la chair, l'œil qui jouit de la douleur. Cette triade forme le territoire de résonance et d'écho, le théâtre de la cruauté qui suppose l'indépendance triple de la voix articulée, de la main-graphie et de l'œil évaluateur.

La machine despotique barbare

Ils viennent comme destin, sans raison ni justification, sans motif ni but, ils sont là avec la rapidité de l'éclair, trop terribles, trop soudains, trop victorieux, trop autres pour être simplement haïs.
  • L'établissement de la machine despotique ou socius barbare s'opère par nouvelle alliance et filiation directe. Le despote détourne les alliances latérales et les lignes déployées de filiation de l'ancienne communauté. Il impose une nouvelle alliance et entre en relation de filiation divine directe - le peuple doit le suivre. Ce saut s'exprime dans la machine de l'étrangeté qui soumet aux épreuves les plus rudes.
  • Le despote est le paranoïaque (au sens d'un type particulier d'investissement de formation sociale), et de nouveaux groupes de pervers propagent son invention. L'ancienne complémentarité fait place au nouveau socius: il n'y a plus le paranoïaque de la savane et les pervers du village, mais le paranoïaque du désert et les pervers de la ville.
  • Le corps plein comme socius cesse d'être la terre, il devient le corps du despote, le despote lui-même ou son dieu. La machine sociale a subi des changements profonds: à la place de la machine territoriale apparaît la méga-machine de l'État, pyramide fonctionnelle avec le despote comme moteur immobile au sommet. Toute la plus-value devient objet de appropriation.

L'écriture et la dette dans la formation primitive

Pour que la transformation de la jeune fille s'accomplisse réellement, il faut qu'il y ait contact immédiat, d'une part de son ventre et, d'autre part, de la calebasse et des signes qu'on y trace.
  • Les formations primitives sont orales, vocales, non par manque de système graphique, mais parce qu'elles possèdent un système graphique indépendant de la voix, connecté à elle dans une "organisation radiale" à multiples dimensions. La danse sur la terre, le dessin sur le mur, la marque sur le corps constituent ce système graphique, ce géo-graphisme.
  • Cette machine fonctionne par l'articulation de la voix (voix des alliances) et de la graphie (côté de la ligne déployée de filiation). Le signe créé sur le corps n'est ni assimilation, ni imitation, ni conséquence, ni signifiant - il n'est que position et production du désir. Le signe agit par son inscription sur le corps, est un instrument actif qui travaille le corps lui-même.
  • La douleur apparaît comme une plus-value de code que tire l'œil en saisissant l'effet de la parole active sur le corps. Dans les rituels de punition, le patient ne parle pas mais reçoit la parole; il ne agit pas mais se livre à l'action graphique. Sa douleur est jouissance pour l'œil qui l'observe, pour l'œil collectif de la divinité capable de saisir la relation subtile entre le signe corporel et la voix proférée.

Pages 1-673 (partie 8)

La machine désirante et les formations sociales dans L'Anti-Œdipe

La machine despotique et le corps plein

L'État despotique, qui se manifeste dans les conditions les plus pures de ce qu'on appelle le mode de production asiatique, possède deux aspects corrélatifs - d'une part, il remplace la machine territoriale, il forme un nouveau corps plein déterritorialisé ; d'autre part, il maintient les anciennes territorialités, les rassemble comme pièces ou organes de production avec la nouvelle machine.
  • La machine despotique opère une double articulation : elle substitue au corps territorial primitif un "corps plein déterritorialisé" du despote tout en maintenant les anciennes territorialités comme "briques" intégrées à la nouvelle machine étatique. Cette opération fondamentale constitue l'essence de l'État despotique qui fonctionne sur la base de communautés villageoises dispersées tout en créant les conditions de grands travaux dépassant les capacités des communautés individuelles. Le corps du despote devient le lieu d'un synthèse connective des anciennes alliances et d'un synthèse disjonctif où les lignes de descendance primitives convergent vers une descendance directe, unissant tous les sujets dans la nouvelle machine étatique.
  • L'État crée une "seconde inscription" par laquelle le nouveau corps plein, immobile et monumental s'approprie toutes les forces productives et agents de production. Cette inscription étatique permet aux anciennes inscriptions territoriales de continuer à exister comme éléments constitutifs sur la nouvelle surface sociale. La machine impériale fonctionne selon le modèle de la Muraille de Chine - une unité transcendante supérieure intégrant des sous-ensembles relativement indépendants fonctionnant séparément, qu'elle pousse à se développer en "briques" et en travail constructif par fragments séparés.
  • La machine despotique manifeste sa perfection immédiate car elle opère sur des communautés villageoises déjà existantes comme machines autonomes ou semi-autonomes, tout en agissant sur elles pour créer des conditions de production dépassant leurs capacités individuelles. Cette dualité permet la conjonction entre l'unité suprême propriétaire et les communautés possédantes, entre le surcodage et les codes internes, entre la plus-value appropriée et l'usufruit utilisé, entre la machine étatique et les machines territoriales.

L'argent, la dette infinie et le contrôle des flux

L'argent, le flux monétaire, - c'est la manière de rendre la dette infinie. Voilà ce que cachent deux actes de l'État.
  • L'argent et la circulation monétaire servent principalement à rendre la dette infinie, opération fondamentale de la machine despotique. L'État transforme les dettes mobiles et finies des sociétés primitives en un crédit infini où le créancier infini et le crédit infini remplacent les paquets de dettes finis. Cette transformation s'opère par la résidence ou territorialité étatique qui ouvre un grand mouvement de déterritorialisation soumettant toutes les lignes primitives de descendance à la machine despotique, et par la transformation des dettes en forme calculable ouvrant la tâche du service étatique infini.
  • Le rôle de l'argent dans le commerce est synthétique plutôt qu'analytique, lié non pas au commerce lui-même mais à son contrôle par l'État. Au niveau fondamental, l'argent est inséparable non pas du commerce mais de l'impôt comme maintien de l'appareil étatique. Même lorsque les classes dominantes se distinguent de cet appareil et l'utilisent pour la propriété privée, le lien despotique entre l'argent et l'impôt reste évident, comme le montre Foucault dans son analyse des tyrannies grecques.
  • L'exemple de la Chine du XIIIe siècle illustre comment l'État empêche l'émergence du capitalisme en fermant les mines dès que les réserves de métal sont jugées suffisantes et en maintenant le monopole du commerce avec un contrôle rigide où le marchand fonctionne comme un fonctionnaire. L'État despotique ferme les flux décodés de production et les flux d'échange commerciaux qui pourraient échapper au monopole étatique, sa grille de coordonnées et son système de barrages.

Le double inceste royal et le recodage

L'inceste avec la sœur et l'inceste avec la mère - ce sont des choses complètement différentes. La sœur se rapporte à la catégorie connective de l'alliance, et la mère - à la catégorie disjonctive de la descendance.
  • L'inceste royal possède une double nature : l'inceste avec la sœur et l'inceste avec la mère répondent à des logiques distinctes dans l'économie du recodage despotique. La sœur appartient à la catégorie connective de l'alliance tandis que la mère relève de la catégorie disjonctive de la descendance. Le héros commence par épouser sa sœur hors de la tribu, aux limites du territoire, établissant ainsi un nouveau socle pour recoder toutes les alliances exogames, puis épouse sa mère au sein de la tribu, coupant les lignes de descendance déployées par une descendance directe.
  • Ce double inceste n'a pas pour but de produire un flux, même magique, mais de recoder tous les flux existants pour qu'aucun code interne, aucun flux caché n'échappe au recodage par la machine despotique. Par sa stérilité même, il garantit la fertilité générale. Le mariage avec la sœur s'effectue vers l'extérieur, exprimant l'éloignement spatial de la machine primitive, tandis que le mariage avec la mère représente le retour dans la tribu, exprimant l'éloignement temporel.
  • L'inceste change de statut dans la formation impériale : de représenté déplacé du désir, il devient le représentant refoulant lui-même. Cette migration des éléments profonds de la représentation rend la représentation encore plus étrangère et plus impitoyable par rapport à la production désirante. L'inceste royal ne libère pas les flux du désir mais sert au contraire à les recoder, l'appareil de refoulement-répression gagnant lorsque l'inceste vient à la place de la représissance elle-même.

L'écriture et le signifiant despotique

Le signifiant - c'est tout simplement le signe déterritorialisé lui-même. Le signe devenu lettre.
  • La machine impériale opère une transformation fondamentale dans l'organisation de la représentation par l'émergence de l'écriture proprement dite. Le graphisme s'aligne sur la voix et devient écriture, induisant simultanément une voix fictive des hauteurs qui s'exprime dans le flux linéaire de l'écriture. Ce mouvement crée le premier flux déterritorialisé - l'écriture - qui peut même être bu, comme le montre l'exemple des pratiques sénégalaises où des versets coraniques sont placés dans des bouteilles d'eau.
  • Le signifiant despotique émerge comme signe devenu signe du signe, opérant un recodage qui substitue le signe territorial par un signe déterritorialisé. Le désir n'ose plus désirer, il devient désir du désir, désir du désir du despote. La bouche ne parle plus, elle boit la lettre. L'œil ne voit plus, il lit. Le corps ne se laisse plus graver comme terre, mais s'étend devant les gravures du despote.
  • Le signifiant maintient sa transcendance même dans les analyses linguistiques modernes, comme chez Saussure où il apparaît doublement : dans la chaîne signifiante d'éléments où le signifié est toujours signifiant pour un autre signifiant, et dans l'objet séparé dont dépend toute la chaîne et qui diffuse les effets de signification. Cette dualité perpétue l'ombre du despotisme oriental même dans la linguistique contemporaine.

La loi, la terreur et la vengeance

La vengeance - et une vengeance qui agit d'avance - la loi barbare-impériale brise tout le jeu primitif de l'action, de l'épreuve de l'action et de la réaction.
  • La loi barbare-impériale possède deux traits caractéristiques : un trait paranoïde-schizophrénique (métonymie) où la loi gouverne des parties non-unifiables et non-unies en les organisant comme briques, mesurant leur éloignement et interdisant leur communication ; et un trait maniaco-dépressif (métaphore) où la loi ne donne rien à connaître, n'ayant pas d'objet connaissable car le verdict n'existe pas avant la sanction.
  • La punition cesse d'être une fête dont l'œil tire une plus-value dans le triangle magique des alliances et descendances pour devenir vengeance - vengeance de la voix, de la main et de l'œil désormais unis dans le despote. La loi, avant de devenir garantie prétendue contre le despotisme, est l'invention du despote lui-même - la forme juridique que prend la dette infinie.
  • Le régime de la terreur remplace le système de la cruauté. L'ancienne cruauté persiste dans les domaines autonomes ou semi-autonomes mais est canalisée dans l'appareil étatique qui l'organise, la tolère ou la limite pour la faire servir à ses fins et la soumettre à l'unité supérieure d'une loi plus terrible. La nécessité de mort s'épuise, cessant de se coder dans le jeu des actions et réactions primitives pour devenir agent lugubre du recodage.

L'Urstaat et la machine abstraite

L'Urstaat modèle éternel de ce que veut et désire être tout État.
  • L'État despotique ne se forme pas progressivement mais surgit d'un coup, tout armé, comme geste du maître. Le mode de production asiatique avec l'État qui l'exprime n'est pas une formation séparée mais la formation de base qui détermine l'horizon de toute l'histoire. Chaque forme plus "développée" apparaît comme un palimpseste cachant l'inscription despotique, le manuscrit mycénien.
  • L'État originel n'est pas simplement une coupe parmi d'autres mais représente une dimension différente - une idéalité rationnelle qui se superpose à l'évolution matérielle des sociétés comme idée régulatrice ou principe de réflexion (terreur) organisant les parties et flux en un tout. L'État despotique coupe, recouvre ou recode ce qui vient avant - la machine territoriale qu'il réduit à l'état de briques, de pièces désormais soumises à l'idée rationnelle.
  • Cette position spéciale de l'État comme catégorie explique son oubli et son retour. Sous les coups de la propriété privée puis de la production marchande, l'État commence à s'estomper, tombant dans la latence, mais revient avec force sur des bases modifiées. L'État-protée reste toujours le même État, se réalisant dans les formations impériales comme abstraction (unité recodante sublime) mais recevant son existence concrète immanente seulement dans les formes ultérieures qui le restituent sous d'autres traits.

Capitalisme et décodage des flux

Les flux décodés frappent l'État despotique de latence, noient le tyran, mais aussi le font revenir sous des formes inattendues.
  • Le capitalisme ne naît pas du simple décodage des flux. Les flux décodés - propriété privée, production marchande, monnaie, travail libre - existent dans Rome et le féodalisme sans produire le capitalisme proprement dit. Le décodage des flux terrestres par la privatisation, des flux monétaires par la formation de grandes fortunes, des flux commerciaux par le développement de la production marchande, et des producteurs par l'expropriation et la prolétarisation peuvent au contraire renforcer les systèmes précédents.
  • Le capitalisme requiert un nouveau type de machine sociale qui ne se contente pas de recoder les éléments déjà codés mais doit inventer des codes particuliers pour des flux de plus en plus déterritorialisés. La machine capitaliste est diachronique, contrairement à la machine despotique synchrone, les capitalistes apparaissant l'un après l'autre dans une séquence établissant une étrange créativité historique - le temps schizoïde de la nouvelle coupe créative.
  • L'État évolue vers la concrétisation en devenant subordonné à un champ de forces sociales dont il coordonne les flux et exprime les relations autonomes de domination et de subordination. Il ne constitue plus lui-même les classes dominantes mais est formé par ces classes devenues indépendantes qui le font servir à leur pouvoir et à leurs contradictions. Il ne produit plus l'unité recodante mais est lui-même produit dans le champ des flux décodés.

Désir et investissement de la machine étatique

Le désir de l'État, la machine d'oppression la plus fantastique est quand même du désir, sujet désirant et objet du désir.
  • Le désir opère comme l'opération consistant à constamment implanter l'Urstaat originel dans la nouvelle situation, à rendre cet Urstaat aussi interne et immanent que possible au nouveau système. Le paradoxe monstrueux est que l'État lui-même est désir, qui passe de la tête du despote dans les cœurs des sujets, de la loi intellectuelle à tout le système physique qui s'en libère ou s'en détache.
  • Le devenir-État présente deux aspects : son intériorisation dans le champ de forces sociales de plus en plus décodées formant un système physique, et sa spiritualisation dans un champ de plus en plus céleste formant un système métaphysique. Ce double mouvement s'opère tandis que la dette infinie s'intériorise et se spiritualise, approchant l'heure de la mauvaise conscience qui sera aussi l'heure du plus grand cynisme.
  • L'histoire du désir connaît sa pauvreté ultime lorsqu'il se retourne contre lui-même, dans la mauvaise conscience, dans la culpabilité qui l'attache au champ social décodé lui-même comme à l'intériorité la plus douloureuse, au piège du désir, à sa pousse vénéneuse. L'Œdipe psychanalytique ne naîtra qu'après la latence, marquant le retour du refoulé dans des conditions qui déforment, déplacent et même décodent le désir.

Pages 1-673 (partie 9)

Capitalisme et schizophrénie : La machine désirante

La genèse contingente du capitalisme

La rencontre de tous ces flux décodés, leur conjonction, leur réaction les uns sur les autres, le hasard de cette rencontre, de cette conjonction, de cette réaction qui s'accomplit une seule fois pour que naisse le capitalisme
  • Le capitalisme émerge d'une rencontre contingente de flux décodés qui étaient auparavant contenus dans les formations sociales antérieures. Ces flux comprennent les propriétés foncières devenues marchandises, l'argent circulant librement, les moyens de production préparés dans l'ombre, et les travailleurs déterritorialisés. La question historique "pourquoi l'Europe et pas la Chine?" posée par Braudel révèle que le problème n'était pas technique mais plutôt lié à l'investissement du désir dans la machine du despote. Le capitalisme représente une rupture radicale avec les systèmes précédents car il opère par conjonction plutôt que par connexion (machines primitives) ou disjonction (machines despotiques). Cette conjonction unique des flux décodés constitue l'universalité du capitalisme tout en demeurant un événement singulier dans l'histoire mondiale.
  • La machine capitaliste se distingue fondamentalement des machines sociales antérieures par sa base opératoire. Alors que la machine territoriale primitive fonctionnait sur le mode des connexions de production et la machine barbare despotique sur les disjonctions d'enregistrement issues d'une unité sublime, la machine civilisée capitaliste s'établit sur la conjonction. Cette conjonction ne désigne plus simplement des résidus échappant au codage ou des consommations excédentaires, mais devient le principe organisateur central où tous les flux décodés se trouvent investis dans la "production pour la production". Le capital devient ainsi le nouveau corps complet déterritorialisé, le véritable consommateur d'où semblent provenir toutes les forces productives.

La rencontre capital-travail et l'accumulation primitive

Dans le centre du 'Capital' Marx démontre la rencontre de deux éléments 'principaux' - d'un côté le travailleur déterritorialisé, devenu libre et nu, contraint de vendre sa force de travail, et de l'autre l'argent décodé, devenu capital et capable d'acheter cette force de travail
  • Marx analyse la rencontre fondamentale entre le travailleur déterritorialisé, devenu "libre et nu", contraint de vendre sa force de travail, et l'argent décodé transformé en capital capable d'acheter cette force de travail. Ces deux flux émergent de la segmentation de l'État despotique durant la période féodale et de la décomposition du système féodal lui-même. Cependant, leur rencontre n'était pas nécessaire - travailleurs libres et capital-argent auraient pu continuer une existence "virtuelle" séparée. Chaque élément dépend de processus distincts : la transformation des structures agraires pour le travailleur libre, et des séries commerciales et usuraires marginales pour le capital. Cette contingence historique souligne le caractère non-nécessaire de l'émergence capitaliste.
  • L'accumulation primitive nécessite un temps spécifique pour la conjonction des flux décodés. Comme le montre Maurice Dobb, cette accumulation procède par étapes : d'abord l'accumulation de titres de propriété (notamment terriens) dans une conjoncture favorable où ces propriétés ont peu de valeur (désintégration du système féodal), puis la revente de ces propriétés lors de l'augmentation des prix dans des conditions rendant l'investissement industriel particulièrement intéressant ("révolution des prix", surplus de main-d'œuvre, formation du prolétariat, accès facile aux matières premières). Cette période d'accumulation marque le passage de l'ère de la terreur à l'ère du cynisme accompagné d'un étrange piétisme, formant les deux composantes de l'humanisme capitaliste.

La machine capitaliste et les formes du capital

Le capitalisme commence, la machine capitaliste s'assemble seulement quand le capital s'approprie directement la production
  • Le capitalisme ne se définit ni par le capital commercial ni par le capital financier, mais par le capital industriel qui assume le contrôle complet de la production. Bien que le commerçant ait rapidement acquis une influence sur la production - soit en devenant industriel dans des domaines basés sur le commerce, soit en faisant des artisans ses intermédiaires ou salariés - la machine capitaliste ne s'assemble que lorsque le capital s'approprie directement la production. Le capital financier et marchand deviennent alors des fonctions spécifiques correspondant à la division du travail dans le mode de production capitaliste dans son ensemble. C'est à ce moment qu'apparaît à nouveau la production des productions, mais dans cette conjonction de flux décodés qui fait du capital le nouveau corps social complet.
  • Avant l'assemblage de la machine capitaliste, la marchandise et l'argent accomplissent le décodage des flux par l'abstraction, mais selon des voies différentes. L'échange simple enregistre les produits marchands comme quanta séparés, mesurables en unités de travail abstrait. Ce n'est que lorsque "l'équivalent général" se détermine comme argent qu'apparaît l'accès au règne de la quantité pouvant valoir tous les quanta possibles. Cependant, l'enregistrement commercial ou monétaire reste recodé et même refoulé par les signes ou modes d'enregistrement antérieurs du socius. Le capital ne devient capital d'origine que lorsque l'argent engendre l'argent, que la valeur engendre la plus-value, accomplissant ainsi la formule M-A-M' où la valeur apparaît comme substance s'automouvante.

La valeur différentielle et l'immanence capitaliste

Nous ne sommes plus dans le domaine du quantum ou de la quantité, mais dans celui du rapport différentiel comme conjonction
  • Le capitalisme opère through un rapport différentiel (dy/dx) où dy se calcule sur la force de travail et représente la fluctuation du capital variable, tandis que dx se calcule sur le capital lui-même et représente la fluctuation du capital constant. De la fluence des flux décodés et de leur conjonction se découpe la forme d'origine du capital - x + dx. Ce rapport différentiel exprime la transformation de la plus-value de code en plus-value de flux. L'abstraction acquiert ainsi son sens véritablement concret dans le champ d'immanence propre au capitalisme, où elle développe sa tendance à la concrétisation selon des relations complexes qui déterminent à la fois la qualité des termes et la quantité des relations.
  • La tendance à la baisse du taux de profit manifeste la nature spécifique des limites dans le capitalisme. Cette tendance n'a pas de fin car elle constamment se reproduit elle-même en reproduisant les facteurs qui lui contre-disent. La raison fondamentale réside dans l'absence de commune mesure entre la valeur des entreprises et la valeur de la force de travail des salariés. Le rapport des différentielles peut être calculé pour la limite de variation du flux de production du point de vue de la rentabilité complète, mais ne peut être calculé pour le flux de production et le flux de travail dont dépend la plus-value. La "tendance" n'a ainsi que des limites internes qu'elle dépasse constamment par déplacement, dans une continuité engendrée par cette section toujours décalée.

La dualité monétaire et l'investissement du désire

Les flux - qui ne désire les flux ou les relations entre flux, les sections de flux?
  • Le système capitaliste repose sur une dualité fondamentale de l'argent, illustrée par la distinction entre l'argent comme moyen de paiement (flux de revenus) et l'argent comme financement (flux de capital). D'un côté, les signes monétaires impuissants de la valeur d'échange, flux de moyens de paiement relatifs aux produits de consommation ; de l'autre, les signes de puissance du capital, flux de financement, système de coefficients différentiels de production. Cette dualité objective, bien que cachée, exprime le champ d'immanence capitaliste où la forme inférieure ou subordonnée n'est pas moins nécessaire que l'autre. L'intégration des classes opprimées ne pourrait se réaliser sans l'ombre de ce principe d'inversibilité inapplicable.
  • L'investissement du désire dans le champ social capitaliste s'effectue au niveau des flux monétaires plutôt qu'au niveau idéologique. Le désire du salarié et le désire du capitaliste battent dans le même désire fondé sur le rapport différentiel des flux sans limite externe déterminable. Le mouvement objectivement imaginaire du capital montre que l'essence productrice du capitalisme ne peut fonctionner que dans cette forme nécessairement marchande ou monétaire qui la régit. C'est Keynes qui a introduit le désire dans le problème de la monnaie, ce qui devrait constituer une exigence de l'analyse marxiste, souvent trop attachée à l'étude du mode de production et à la théorie de la monnaie comme équivalent général.

Capitalisme mondial et développement du sous-développement

Le capitalisme exporte le capital d'origine
  • Le processus de déterritorialisation capitaliste va du centre vers la périphérie, les pays sous-développés constituant non pas un monde séparé mais un détail essentiel de la machine capitaliste mondiale. Comme le montre Samir Amin, le véritable "développement du sous-développement" en périphérie assure l'élévation du taux de plus-value grâce à l'exploitation accrue du prolétariat périphérique par rapport à l'exploitation du prolétariat du centre. Contrairement aux idées reçues, l'exportation de la périphérie provient principalement d'entreprises industrielles modernes et de plantations générant une plus-value importante. L'accumulation primitive ne s'effectue pas une seule fois à l'aube du capitalisme, mais constamment et se reproduit toujours.
  • Le capitalisme devient de plus en plus schizophrénisé à la périphérie, où le décodage des flux s'effectue par la "désarticulation" qui assure l'effondrement des secteurs traditionnels, le développement de cycles économiques ouverts vers l'extérieur, l'hypertrophie spécifique du secteur tertiaire, et l'inégalité extrême dans la distribution des productivités et des revenus. Chaque passage de flux devient ici déterritorialisation, et chaque limite déplacée devient décodage. Cette expansion mondiale reproduit à plus grande échelle les limites immanentes du système, tout en maintenant la schizophrénie comme limite externe absolue constamment repoussée.

La plus-value machinique et l'axiomatique capitaliste

Il y a une plus-value machinique, produite par le capital constant
  • Le capitalisme libère et déterritorialise les flux de code (scientifiques et techniques) comme les autres flux, de sorte que la machine automatique les intériorise complètement dans son corps ou sa structure comme champ de forces. Cependant, ces flux de code libérés restent soumis à l'axiomatique proprement sociale de la machine capitaliste, plus rigoureuse que toutes les axiomatiques scientifiques. L'innovation technique n'est adoptée qu'en fonction du taux de profit qu'elle procure grâce à la baisse du coût de production. Le capitaliste conserve l'équipement existant s'il ne peut justifier l'investissement dans l'innovation par des prévisions de marché favorables.
  • La réalisation de la plus-value devient un problème crucial dans le capitalisme élargi. Marx a bien montré l'importance de ce problème - le cercle toujours élargi de la production capitaliste se referme, reproduisant à plus grande échelle ses limites immanentes, seulement si la plus-value est non seulement produite ou extraite, mais aussi absorbée, réalisée. L'État capitaliste joue un rôle essentiel dans cette absorption through divers moyens : publicité, gouvernement civil, militarisme et impérialisme. Le complexe politico-militaire-économique garantit l'extraction de la plus-value en périphérie et produit lui-même une énorme plus-value grâce à la mobilisation des ressources du capital-savoir.

Langage décodé et représentation capitaliste

L'écriture n'a jamais été l'apanage du capitalisme. Le capitalisme est profondément illettré
  • Le capitalisme opère un usage spécifique du langage qui se réalise dans le champ d'immanence qui lui est propre, avec des moyens d'expression techniques répondant au décodage généralisé des flux. Contrairement à la linguistique du signifiant qui maintient la transcendance du signifiant, la linguistique des flux (comme celle de Hjelmslev) décrit un champ pur d'immanence algébrique où coulent les flux de forme et de substance, de contenu et d'expression. Les figures deviennent des schizes ou sections-flux, signes-points multidimensionnels qui forment des images par leur unification dans un système déterminé, sans conserver d'identité dans le passage d'un système à l'autre.
  • La civilisation se définit par le décodage et la déterritorialisation des flux dans la production capitaliste. Tous les moyens sont bons pour assurer ce décodage universel : privatisation étendue aux marchandises et aux moyens de production ; abstraction des quantités monétaires et des quantités de travail ; levée des restrictions sur le capital et la force de travail ; forme scientifique ou technique acquise par les flux de code eux-mêmes ; formation de configurations flottantes basées sur des lignes et points sans identité déterminable. L'histoire monétaire récente, avec les migrations à court terme des capitaux et les nouvelles formes de crises, marque la voie du décodage des flux.

Capitalisme et schizophrénie : limites relatives et absolues

Le capitalisme est la limite de toutes les sociétés, puisqu'il fait passer les flux décodés que les autres formations sociales codaient ou recodaient
  • Le capitalisme fonctionne comme limite relative des sociétés en substituant aux codes une axiomatique extrêmement rigoureuse qui maintient l'énergie des flux à l'état lié sur le corps du capital comme socius déterritorialisé. La schizophrénie, au contraire, représente la limite absolue qui fait passer les flux à l'état libre sur le corps désocialisé sans organes. Ainsi, la schizophrénie imprègne tout le champ capitaliste, mais la tâche de ce dernier est d'en lier la charge et l'énergie dans une axiomatique globale qui oppose constamment de nouvelles limites internes à la force révolutionnaire des flux décodés.
  • Le capitalisme ne peut être considéré comme un nouveau codage pour deux raisons fondamentales. D'abord, une impossibilité morale : toutes les procédures économiques capitalistes révèlent, si on les traduit en termes de code, leur caractère honteux et cynique. Ensuite, une impossibilité logique : le code établit des relations qualitatives indirectes entre flux, tandis que le capitalisme opère par relations directes entre flux décodés dont la qualité n'existe qu'à travers leur conjonction. Le capital comme socius diffère de tous les autres en étant directement significatif comme instance économique, sans impliquer de facteurs extra-économiques qui s'inscriraient dans un code.

Pages 1-673 (partie 10)

Axiomatique capitaliste et machines sociales

L'axiomatique capitaliste contre les codes

«Капитализм определяет поле имманентности и не перестает наполнять это поле. Но это детерриторизованное поле оказывается определенным аксиоматикой, в противоположность территориальному полю, определенному первобытными кодами.»
  • Le capitalisme se caractérise par une axiomatique immanente qui s'oppose radicalement aux systèmes de codage des sociétés primitives. Alors que ces dernières organisaient les flux sociaux par des marquages corporels et des croyances collectives, le capitalisme fonctionne par des axiomes abstraits qui n'ont besoin ni d'inscrire les corps ni de créer de la mémoire sociale. Cette axiomatique repose sur trois aspects fondamentaux : les relations différentielles remplies par la plus-value, l'absence de limites externes compensée par l'expansion des limites internes, et l'irruption de l'anti-production dans la production elle-même. La monétarisation devient l'instrument qui comble les abîmes du capitalisme par une violence extrême.
  • Une différence essentielle réside dans le rapport à la croyance et au langage. Le capitalisme n'exige plus la foi des individus, contrairement aux systèmes codés où le langage indiquait ce en quoi il fallait croire. Désormais, le langage devient opérationnel, indiquant ce qui sera fait, ce que les spécialistes pourront décoder. Malgré l'abondance des contrôles administratifs et des fichiers d'identité, le capitalisme n'a fondamentalement pas besoin d'inscrire les personnes dans des livres, ces pratiques n'étant que des archaïsmes fonctionnels. L'individu devient "privé" car dérivé de quantités abstraites.
  • Le capitalisme produit un nouveau régime d'images et de représentations. Comme le note Henri Lefebvre, ces images ne proviennent pas de la publicisation du privé, mais de la privatisation du public. Le monde entier se replie sur la famille, permettant une consommation d'images sans même quitter son poste de télévision. Cette transformation donne aux personnes privées un rôle spécifique de supplément à l'axiomatique, préparant l'avènement d'Œdipe comme structure psychique dominante.
  • Contrairement à une idée reçue, l'axiomatique capitaliste ne se réduit pas au fonctionnement des machines techniques. Elle implique des organes sociaux spécifiques de décision, de gestion et d'enregistrement - une technocratie et une bureaucratie irréductibles au mécanisme technique. Comme le souligne Bourbaki pour les axiomatiques scientifiques, elle inclut des "intuitions" liées aux résonances structurelles, utilisant la technique comme "levier puissant" sans s'y réduire.

L'État capitaliste comme régulateur

«Капиталистическое государство — это регулятор раскодированных потоков как таковых, поскольку они погружены в аксиоматику капитала.»
  • L'État capitaliste accomplit l'évolution de l'Urstaat despotique abstrait vers une forme immanente au champ des forces sociales. Alors que l'Urstaat se définissait par le recodage des flux, l'État capitaliste émerge de la conjonction des flux décodés et devient le régulateur des flux axiomatisés. Il ne crée pas l'axiomatique - qui se confond avec le capital lui-même - mais en dérive et en organise les échecs comme conditions de fonctionnement, surveillant son expansion et gérant ses limites.
  • Cette fonction régulatrice de l'État apparaît très tôt dans l'histoire du capitalisme, dès ses formes semi-féodales et monarchiques. Elle s'exerce notamment dans la gestion de la force de travail "libre" et de sa rémunération, dans l'établissement de monopoles favorables à l'accumulation, et dans la lutte contre la surproduction. La thèse d'un capitalisme libéral initial est contredite par l'analyse historique : la lutte contre les monopoles correspond à la période où le capital financier s'allie encore à l'ancien système de production.
  • Le renforcement du contrôle étatique s'accélère avec l'organisation puissante de la classe ouvrière, qui oblige le capitalisme à multiplier ses axiomes tout en élargissant constamment ses limites. Le capitalisme a su contenir la révolution russe en ajoutant constamment de nouveaux axiomes pour la classe ouvrière et les syndicats. L'État voit ainsi son rôle s'accroître dans la régulation des flux axiomatisés, que ce soit dans la planification productive, la "monétarisation" de l'économie ou l'absorption de la plus-value.

La bourgeoisie comme classe universelle

«Буржуазия является единственным классом как таковым — в той мере, в какой она ведет борьбу против кодов и смешивается с обобщенным раскодированием потоков.»
  • La bourgeoisie émerge comme l'unique classe véritablement universelle dans la perspective capitaliste, car elle incarne le décodage généralisé des flux contre les anciens codes des castes et des ordres. Comme le note Plekhanov, ceux qui célèbrent la lutte de la bourgeoisie contre l'aristocratie nient souvent l'existence d'une différence de classe entre industriel et ouvrier, affirmant leur fusion dans le même flux de profit et de salaire. Cette position dépasse l'idéologie pour refléter l'organisation même de l'axiomatique capitaliste.
  • Avec la bourgeoisie apparaît une nouvelle conception de la conjonction où la seule fin est la richesse abstraite réalisée sous des formes distinctes de la consommation. Alors que l'esclavage généralisé de l'État despotique supposait au moins des maîtres et un appareil d'anti-production distinct, le champ d'immanence bourgeois établit un asservissement incomparable où il n'y a plus de maîtres, seulement des esclaves commandant d'autres esclaves. Le capitaliste devient le "premier serviteur" de la machine insatiable, "bête de somme" pour la reproduction du capital.
  • L'opposition théorique fondamentale ne passe pas entre deux classes, mais entre les flux décodés qui entrent dans l'axiomatique de classe sur le corps plein du capital, et les flux décodés qui s'en libèrent pour couler sur le corps sans organes. C'est l'opposition entre les serviteurs de la machine et ceux qui la font exploser, entre le régime de la machine sociale et celui des machines désirantes - entre capitalistes et schizophrènes, fondamentalement proches par le décodage mais hostiles par l'axiomatique.

La problématique de la conscience de classe

«Вот почему проблема класса пролетариата исходно относится к праксису. Разбиение общественного поля на два полюса, организация двух классовых полюсов — такова была задача революционно-социалистического движения.»
  • La constitution du prolétariat comme classe relève fondamentalement de la praxis, de l'organisation pratique de deux pôles de classe dans le champ social. Alors que le mouvement du capitalisme consiste à éliminer toute limite fixe en déplaçant constamment ses limites internes, le mouvement socialiste semble nécessiter la fixation d'une grande limite séparant prolétariat et bourgeoisie. Cependant, la question du sens de la conquête de l'appareil d'État reste problématique.
  • L'alternative n'est pas entre marché et planification, puisque la planification s'impose nécessairement dans l'État capitaliste et que le marché persiste dans l'État socialiste sous forme de marché monopoliste. Le grand travail de Lénine et de la révolution russe a forgé une conscience de classe correspondant à l'intérêt objectif, obligeant les pays capitalistes à composer avec la bipolarité de classe. Mais cette rupture n'a pas empêché la résurgence du capitalisme d'État dans le socialisme lui-même.
  • L'analyse de Sartre dans la "Critique de la raison dialectique" montre qu'il n'existe pas de spontanéité de classe, seulement une spontanéité de "groupe", distinguant les "groupes en fusion" et la classe qui reste "sérielle", représentée par le parti ou l'État. L'intérêt de classe relève de l'ordre des grands systèmes et ne détermine qu'un pré-conscient collectif, tandis que le véritable inconscient réside dans le désir des groupes et l'ordre moléculaire des machines désirantes.

Déterritorialisation et reterritorialisation

«Современные цивилизованные общества определяются процессами раскодирования и детерриторизации. Но то, что с одной стороны они детерриторизуют, с другой они ретерриторизуют.»
  • Les sociétés civilisées modernes sont définies par des processus de décodage et de déterritorialisation, mais elles reterritorialisent immédiatement ce qu'elles déterritorialisent. Ces néo-territorialités sont souvent artificielles, résiduelles, archaïques, mais constituent des archaïsmes à fonction éminemment actuelle - notre manière moderne de "diviser en briques", de quadriller, de réintroduire des fragments de code. Comme le formule Edgar Morin, ce sont des "néo-archaïsmes" extrêmement complexes et variés.
  • L'État fasciste représente dans le capitalisme la tentative la plus fantastique de reterritorialisation politique et économique. Mais l'État socialiste a ses propres minorités et territorialités qui se retournent contre lui. La personnalisation du pouvoir apparaît comme une territorialité qui commence à doubler la déterritorialisation de la machine. La fonction de régulation de l'État moderne implique nécessairement la reterritorialisation pour empêcher les flux décodés de se répandre dans tous les sens de l'axiomatique sociale.
  • Marx analyse la cause profonde de ce double mouvement : le capitalisme ne peut se développer qu'en poussant constamment l'essence subjective abstraite de la richesse, la production pour la production, mais il ne peut le faire que dans le cadre de son but limité, comme mode de production déterminé, comme "production pour le capital". D'où la synchronie des deux mouvements - déterritorialisation et reterritorialisation - comme corollaire de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

La machine œdipienne et la famille capitaliste

«Все накладывается на треугольник отец—мать—ребенок, который резонирует ответами «папа-мама» каждый раз, когда его стимулируют образами капитала.»
  • Dans le système capitaliste, la représentation ne se rapporte plus à des objets particuliers mais à l'activité productrice comme telle. Le socius comme corps plein devient immédiatement économique, devenant capital-argent. Ce qui s'inscrit désormais, ce ne sont plus les producteurs mais les forces et moyens de production comme quantités abstraites. Le capital assume les relations d'alliance et de filiation, entraînant la privatisation de la famille qui cesse de donner sa forme sociale à la reproduction économique.
  • Cette expulsion de la famille hors du champ social constitue paradoxalement son plus grand succès social, car elle conditionne la possibilité pour tout le champ social de s'appliquer à la famille. Les personnes individuelles deviennent d'abord des personnes sociales, des fonctions dérivées de quantités abstraites. Le capitalisme remplit ainsi son champ d'immanence d'images - même le besoin, le désespoir, la révolte deviennent des images.
  • L'Œdipe naît dans le système capitaliste de l'application des images sociales du premier ordre aux images familiales privées du second ordre. C'est notre formation coloniale intime correspondant à la forme de souveraineté sociale. La famille devient un sous-système auquel s'applique le système du champ social. Le triangle père-mère-enfant résonne des réponses "papa-maman" chaque fois qu'il est stimulé par les images du capital, achevant la machine œdipo-narcissique.

Psychanalyse et axiomatique appliquée

«Фрейд — это Лютер и Адам Смит психиатрии. Он мобилизует все ресурсы мифа, трагедии, сновидения, дабы снова заколдовать желание, на этот раз уже изнутри, в некоем интимном театре.»
  • Freud accomplit pour la psychiatrie ce que Luther et Adam Smith ont réalisé dans leurs domaines : il définit l'essence du désir non par rapport à des objets, buts ou territoires, mais comme essence subjective abstraite, libido ou sexualité. Cependant, il rattache encore cette essence à la famille comme dernière territorialité de l'homme privé, d'où la position d'Œdipe qui devient de plus en plus centrale.
  • La psychanalyse développe toujours un discours de mauvaise conscience et de culpabilité, qui y trouve sa nourriture. Freud innocente la famille réelle extérieure pour mieux intérioriser la famille et la culpabilité dans le membre le plus petit, l'enfant. La famille doit apparaître sous deux aspects : comme coupable dans l'expérience interne intense de l'enfant, et comme instance de responsabilité produisant l'adulte responsable.
  • Comme le démontre Foucault, le familialisme inhérent à la psychanalyse achève plutôt qu'il ne détruit la psychiatrie classique. Après le fou de village et le bouffon-despote vient le fou familial ; ce que la psychiatrie du XIXe siècle voulait organiser dans l'asile trouve son achèvement hors de l'asile, dans le cabinet du psychanalyste. Freud remobilise toutes les ressources du mythe, de la tragédie, du rêve pour réenchanter le désir de l'intérieur.

Introduction à la schizoanalyse

«Опрокинуть театр представления в порядок желающего производства — вот вся задача шизоанализа.»
  • La schizoanalyse se donne pour tâche de renverser le théâtre de la représentation dans l'ordre de la production désirante. Il s'agit d'ouvrir dans le recouvrement familial la nature des investissements sociaux de l'inconscient, et dans le fantasme individuel la nature des fantasmes de groupe. Cela signifie amener le simulacre au point où il cesse d'être l'image de l'image pour trouver les figures abstraites, les flux-schizes qu'il retient en les cachant.
  • Le délire constitue la matrice générale de tout investissement social inconscient. Tout investissement inconscient mobilise le jeu délirant des désinvestissements, contre-investissements et surinvestissements. On distingue deux types d'investissement social : ségrégationnaire et nomade, correspondant aux deux pôles du délire - le type paranoïaque fascisant et le type schizo-révolutionnaire.
  • Ces oscillations de l'inconscient, ces passages secrets d'un type à l'autre dans l'investissement libidinal forment l'un des objets majeurs de la schizoanalyse. Aucune transition n'abolit la différence naturelle entre les deux types, entre la fente utérine de la schizophrénie et la castration paranoïaque, entre la ligne de fuite et la "ligne bleue". La famille-Œdipe naît de l'application des images personnalisées qui suppose l'investissement social de type paranoïaque.

Pages 1-673 (partie 11)

Introduction au Schizoanalyse

La distinction molaire-moléculaire et les deux pôles du désir

Parmi les deux directions de la physique, la direction molaire qui va vers les grands nombres et les phénomènes de foule, et la direction moléculaire qui, au contraire, s'enfonce dans les singularités, leurs interactions et leurs connexions à distance, le paranoïaque choisit la première direction — il s'occupe de macrophysique. Et le schizophrène, au contraire, va dans l'autre direction, la direction microphysique.
  • Deleuze et Guattari établissent une distinction fondamentale entre deux régimes du désir : le molaire et le moléculaire. Le pôle molaire concerne les grands nombres, les formations statistiques et les phénomènes de masse, investis par la paranoïa. Le paranoïque comme le Président Schreber ou le Colonel Lawrence manipulent des masses, organisant des systèmes macroscopiques. À l'opposé, le pôle moléculaire, investi par la schizophrénie, s'intéresse aux singularités, aux flux et aux objets partiels qui échappent aux lois statistiques. Cette distinction n'oppose pas le collectif à l'individuel, mais deux types d'investissement du champ collectif : l'un opérant sur des groupes molaires qui subordonnent les molécules, l'autre sur des multiplicités moléculaires qui subvertissent les phénomènes de foule structurés.
  • Le corps sans organes sert de charnière entre ces deux régimes. Il est décrit comme un "œuf cosmique" où coexistent les deux versants : un versant microscopique où s'organisent les phénomènes de masse et l'investissement paranoïaque, et un versant submicroscopique où se déploient les phénomènes moléculaires et l'investissement schizophrénique. Ce n'est pas le socius qui est une projection du corps sans organes, mais l'inverse : le corps sans organes est la limite du socius, la ligne de déterritorialisation qui le traverse. Les investissements sociaux ne deviennent paranoïaques ou schizophréniques qu'en tant que produits finaux dans certaines conditions du capitalisme.
  • La clinique universelle permet d'envisager la paranoïa et la schizophrénie comme deux limites d'un mouvement de balancier près du socius comme corps plein. Sur le corps sans organes, une grande ligne peut soit franchir le mur et accéder aux éléments moléculaires, devenant un processus schizophrénique pur de déterritorialisation, soit buter et retomber dans des territorialités modernes, s'enfermant dans les systèmes artificiels de la schizophrénie et de la paranoïa cliniques, ou dans le système familial des névroses œdipiennes.

Les machines désirantes et le bio-physique de l'inconscient

Les machines désirantes sont des machines formatives, dont les pannes aussi sont fonctionnelles, et dont le fonctionnement n'est pas distinct de leur formation ; des machines chronogènes, mêlées à leur propre montage.
  • Deleuze et Guattari proposent une conception machinique du désir, rompant avec l'opposition traditionnelle entre mécanisme et vitalisme. En s'appuyant sur Samuel Butler et sa "Livre des Machines", ils montrent que les machines et les organismes ne s'opposent pas mais communiquent au niveau moléculaire. Les machines désirantes sont des machines formatives où fonctionnement et formation se confondent, opérant par connexions non localisables et localisations dispersées. Elles introduisent des processus de temporalisation, des formations fragmentaires et des détails séparés, avec une plus-value de code permettant à une partie de machine de capter le code d'une autre machine.
  • La distinction réelle ne passe pas entre la machine et le vivant, mais entre deux états de la machine, qui sont aussi deux états du vivant. Les machines enfermées dans leur unité structurelle et le vivant enfermé dans son unité spécifique sont des phénomènes de masse ou des systèmes molaires. Mais dans une direction plus profonde, il y a interpénétration entre les phénomènes moléculaires et les singularités du vivant : des petites machines disséminées dans toute machine et des petites formations grouillant dans tout organisme. C'est dans cette région que la machine devient désirante et le désir machinique.
  • Les machines désirantes fonctionnent selon des modes de synthèse sans équivalents dans les grands systèmes. La biologie moléculaire, avec Jacques Monod, révèle la nature arbitraire des signaux chimiques, l'indifférence au substrat et le caractère indirect des interactions. Ces synthèses microphysiques échappent aux lois statistiques et ouvrent un champ pratiquement infini de recherches et d'expériences pour la construction d'un immense réseau de connexions cybernétiques. La biologie de la schizophrénie et la schizophrénie de la biologie moléculaire se rencontrent dans cette exploration des connexions machiniques de l'ordre moléculaire.

La sexualité comme investissement libidinal des grands systèmes

La sexualité est partout : dans la façon dont un bureaucrate caresse ses dossiers, dont un juge rend la justice, dont un businessman fait circuler l'argent.
  • Deleuze et Guattari affirment que la libido comme énergie sexuelle investit directement les masses, les grands systèmes, les champs organiques et sociaux. Contrairement à la conception psychanalytique qui exige une désexualisation pour les investissements sociaux, ils soutiennent que la sexualité est immédiatement présente dans tous les investissements inconscients. Le désir ne manque de rien et investit des champs entiers plutôt que des personnes ou des objets particuliers. Les "choix d'objet" renvoient à des conjonctions de flux que ces personnes interceptent et expriment.
  • La spécification de la sexualité en deux sexes est une formation molaire et statistique. Le véritable enjeu est la découverte du "sexe non humain" évoqué par Marx - les machines désirantes, les éléments machiniques moléculaires, leurs agencements et leurs synthèses. L'analyse schizoanalytique est l'analyse variable de n sexes dans un seul sujet, s'écartant de la représentation anthropomorphique de la sexualité. La formule schizoanalytique de la révolution désirante est : "à chacun ses propres multiplicités de sexes".
  • La critique de la représentation œdipienne et de la castration est centrale. L'anthropomorphisme molaire culmine dans l'idéologie du manque, tandis que l'inconscient moléculaire ignore la castration car les objets partiels ne manquent de rien. La microscopique transsexualité permet une pénétration mutuelle des sexes, renversant l'ordre statistique. La castration est une croyance universelle qui unifie et disperse hommes et femmes sous le même joug illusoire de la conscience.

Psychanalyse et capitalisme : la représentation contre la production

Le psychanalyste dresse son cirque dans l'inconscient abasourdi, construit un véritable cirque Barnum en plein air et en usine.
  • Deleuze et Guattari accusent la psychanalyse d'avoir détruit l'ordre de production du désir pour le réduire à la représentation. Alors que le désir relève de l'ordre de la production, la psychanalyse l'a converti en représentations inconscientes (mythe, tragédie, fantasme). Cette opération s'effectue par la famille, qui dénature à la fois la production sociale et la production désirante. Le psychanalyste remplace la série productive par la série théâtrale, érigeant un théâtre familial à la place des usines et des ateliers.
  • La relation entre psychanalyse et capitalisme est essentielle. Comme le capitalisme découvre l'essence subjective du travail abstrait, la psychanalyse découvre l'essence subjective du désir abstrait comme libido. Mais le capitalisme, tout en découvrant les flux décodés de la production désirante, ne cesse de les refouler par une axiomatique qui prend la place des codes. La psychanalyse est la technique d'application de cette axiomatique, le second pôle du mouvement capitaliste qui substitue aux grandes représentations objectives la représentation subjective infinie.
  • L'ambiguïté psychanalytique envers le mythe et la tragédie s'explique par cette double opération : d'une main, la psychanalyse détruit les systèmes de représentation objectifs au profit de l'essence subjective comprise comme production désirante ; de l'autre main, elle renverse cette production dans le système des représentations subjectives (rêve, fantasme). Le complexe d'Œdipe devient le despote déterritorialisé reterritorialisé sur la famille privée. Le théâtre devient le modèle de production, réduisant le désir à l'absence et au manque structural.

Le schizoanalyse comme pratique révolutionnaire

La première formule schizoanalytique de la révolution désirante est : à chacun ses propres multiplicités de sexes.
  • Le schizoanalyse se propose de défaire ce que la psychanalyse a fait : au lieu de réduire le désir à la représentation familiale, elle vise à libérer les flux de production désirante. Il s'agit d'un "curetage" de l'inconscient, d'un nettoyage des formations œdipiennes et des structures de castration. Le schizoanalyse explore les agencements machiniques du désir, leurs fonctionnements et leurs synthèses, dans tous les moments de passage du moléculaire au molaire et inversement.
  • Contre le théâtre de la représentation, le schizoanalyse oppose le fonctionnement des machines désirantes. Alors que la psychanalyse érige un cirque dans l'inconscient, le schizoanalyse suit la ligne de fuite schizophrénique comme processus de déterritorialisation pure. Ce processus doit produire une nouvelle terre, fonctionner contre la tragédie et le "mélange inévitable du masque et de l'acteur". La révolution désirante implique un dépassement de la représentation anthropomorphique vers les multiplicités moléculaires.
  • La position de Henry Miller est citée comme exemple de cette orientation schizoanalytique : contre le retour au mythe, il affirme la nécessité de "nettoyer la matrice", de pratiquer un "curetage" de l'inconscient pour permettre une "naissance constante, une restauration, la vie". Le désir est instinctif et sacré, et c'est seulement par le désir que nous pouvons accomplir l'immaculée conception d'un nouveau monde. Le schizoanalyse est ainsi inséparable d'une politique révolutionnaire qui libère les flux du désir des entraves représentationnelles et familiales.

L'inconscient moléculaire et la production de soi

Au fond de l'homme, le Ça : la cellule schizophrénique, les schizo-molécules, leurs chaînes et leurs jargons.
  • Deleuze et Guattari explorent la dimension biologique et microphysique de l'inconscient. L'inconscient moléculaire, abordé par des auteurs comme Szondi, ne se réduit pas aux gènes comme unités de reproduction mais aux protéines comme unités de production. Les protéines créent l'inconscient comme cycle ou auto-production, éléments moléculaires limites dans le dispositif des machines désirantes. C'est par la reproduction et ses objets que l'inconscient se reproduit lui-même dans un mouvement orphelin cyclique.
  • La question centrale du schizoanalyse est : "qu'est-ce que c'est, tes propres machines désirantes des pulsions, comment fonctionnent-elles, dans quelles synthèses entrent-elles, comment les utilises-tu ?" Il s'agit d'analyser les agencements machiniques ou combinaisons, dans tous les moments de transition entre le moléculaire et le molaire. L'inconscient, restant sujet, se produit lui-même dans ce cycle. Le schizoanalyse dépasse les interprétations statistiques et les catégories expressives pour atteindre les éléments moléculaires internes du désir.
  • La théorie de Reich sur l'énergie orgone est reconsidérée comme tentative de relier la sexualité aux phénomènes cosmiques. Bien que jugée schizo-paranoïaque, elle a le mérite de maintenir l'indépendance de la sexualité par rapport à la reproduction et de montrer les deux pôles de la libido : comme formation moléculaire à l'échelle schizophrénique et comme investissement de formations molaires à l'échelle des systèmes organiques et sociaux. La sexualité doit être évaluée à l'aune de ses connexions cosmiques plutôt que réduite à un secret familial.

Pages 1-673 (partie 12)

Introduction au Schizoanalyse

Critique du Psychanalyse et la Fonction d'Édipe

La famille devient 'métaphore de toutes les autres relations', empêchant les éléments moléculaires productifs de suivre leur propre ligne de fuite.
  • Le texte présente une critique radicale du psychanalyse traditionnel, accusé de réduire toute production désirante à la structure familiale œdipienne. Cette opération d'«application bi-univoque» transforme les relations sociales en métaphores des relations familiales, créant un double bind qui bloque les lignes de fuite moléculaires. Le psychanalyse est décrit comme un mécanisme de reterritorialisation qui remplace la famille défaillante par le divan analytique, perpétuant ainsi le culte de la castration et l'idéologie du manque. Cette critique s'appuie sur les travaux de Leclaire et Mannoni pour montrer comment le psychanalyse maintient des croyances archaïques dans un monde désacralisé.
  • L'analyse démontre comment le théâtre et la structure symbolique servent à élever la relation familiale au rang de relation universelle, tout en refoulant le fonctionnement des machines désirantes dans l'inconscient. Cette double opération crée une représentation subjective qui oscille entre l'imaginaire infini et le structural fini, empêchant toute échappée hors du cadre représentationnel. Le texte montre comment cette logique reproduit un colonialisme interne où la famille devient le dernier territoire face à l'effondrement des grandes territorialités sociales et politiques.
  • La position de Lacan est présentée comme ambiguë : tout en dénonçant l'Œdipe comme imaginaire, il maintient la structure symbolique autour de la castration. Le texte analyse comment Lacan tente une auto-critique de l'Œdipe en révélant l'envers de la structure comme production réelle du désir, mais sans réussir à échapper complètement au familialisme. Cette ambivalence ouvre cependant la possibilité d'une «schizophrénisation» du champ analytique contre l'œdipianisation du champ psychotique.

Les Machines Désirantes et le Corps sans Organes

Les machines désirantes existent comme objets partiels qui subissent deux totalisations : par la structure symbolique et par l'unité personnelle familiale.
  • Le texte développe la théorie des machines désirantes comme éléments moléculaires du désir, fonctionnant selon des synthèses passives et des interactions indirectes. Ces machines sont composées d'objets partiels - non pas comme parties d'un tout organique, mais comme intensités pures et multiplicités positives. Elles opèrent selon des connexions transversales, des disjonctions inclusives et des conjonctions multivalentes, formant une chaîne signifiante mais non-signifiante, comparable à un tirage au sort plutôt qu'à un jeu d'échecs linguistique.
  • Le corps sans organes est présenté comme la contrepartie nécessaire des objets partiels, fonctionnant comme substance immanente et matière intensive. Il n'est pas l'opposé des organes mais leur complément nécessaire dans l'économie désirante, formant avec eux une multiplicité non-organique. Le texte utilise la référence à Spinoza pour conceptualiser cette relation : le corps sans organes comme substance, les objets partiels comme attributs réellement distincts mais appartenant à la même substance.
  • La chaîne moléculaire du désir est analysée comme appareil de reproduction qui relie le corps sans organes et les objets partiels sans les unifier. Contrairement aux codes molaires qui territorialisent les flux, cette chaîne fonctionne comme machine de décodage et de déterritorialisation. Le texte montre comment cette conception s'oppose radicalement à l'usage psychanalytique de la chaîne signifiante, qui la réduit à un instrument de codage œdipien.

La Tâche Destructrice du Schizoanalyse

Détruire, détruire - la tâche du schizoanalyse est liée à la destruction, au nettoyage complet, jusqu'au curetage de l'inconscient.
  • Le schizoanalyse se présente comme entreprise de destruction radicale visant à démanteler l'Œdipe, l'illusion du Moi, la marionnette du Surmoi, la culpabilité, la loi et la castration. Cette destruction n'est pas de l'ordre de la conservation hégélienne, mais une éradication nécessaire des formations réactionnaires qui bloquent la production désirante. Le texte insiste sur le caractère impitoyable de cette entreprise, qui doit intervenir brutalement chaque fois que le sujet ressasse le mythe œdipien.
  • La critique porte particulièrement sur la prétendue «disparition» de l'Œdipe dans la cure analytique, dénoncée comme leurre permettant à l'Œdipe de se perpétuer sous forme d'idée. Le texte montre comment la castration, la période de latence, la déssexualisation et la sublimation ne sont que des reformulations de l'Œdipe à un degré supérieur, maintenant le sujet dans la soumission à la loi paternelle et à l'idéologie du manque.
  • Le schizoanalyse s'oppose radicalement à la neutralité bienveillante de l'analyste, qui disparaît dès qu'on introduit dans le cabinet des machines désirantes concrètes (comme un magnétophone) ou des flux impossibles à contenir dans le triangle œdipien. Le texte établit un lien direct entre psychanalyse et capitalisme, montrant comment le premier sert de mécanisme d'absorption de la plus-value en reterritorialisant les flux décodés du désir sur le champ familial.

Déterritorialisation et Reterritorialisation

Notre amour est toujours un complexe de déterritorialisations et de reterritorialisations. Nous aimons toujours un mulâtre ou une mulâtresse.
  • Le texte analyse le mouvement dialectique entre déterritorialisation des flux désirants et reterritorialisation sur des formations représentationnelles. Aucune déterritorialisation majeure ne peut se produire sans emprunter à des cycles territoriaux, même dans les voyages schizophréniques les plus radicaux. Les exemples de Beckett, Lawrence et Miller montrent comment les lignes de fuite conservent toujours des territoires résiduels (chambre maternelle, tour familiale, maison).
  • Le pôle pervers est identifié comme restauration de territorialités dans le mouvement de déterritorialisation, incluant tous les types de reterritorialisations - artificielles, exotiques, archaïques, résiduelles. Le texte montre comment même les machines schizophréniques les plus radicales (comme celles de Roussel) peuvent se transformer en machines perverses lorsqu'elles sont reterritorialisées dans des représentations théâtrales.
  • L'analyse du cinéma de Chaplin par Michel Cournot sert d'exemple pour illustrer la ligne de fuite schizophrénique comme processus de déterritorialisation avec ses signes machiniques. La description de Chaplin comme «pointe de crayon qui trace le dessin» montre comment le sujet peut devenir pure ligne abstraite échappant aux représentations molaires, traçant un diagramme des manifestations fondamentales de l'oppression.

La Politique de la Psychiatrie et le Processus Schizophrénique

La seule maladie est le névrose, la pourriture œdipienne, avec laquelle sont commensurables toutes les interruptions pathogènes du processus.
  • Le texte examine les impasses des tentatives modernes en psychiatrie (hôpitaux de jour, clubs de malades, hospitalisation à domicile) qui risquent de reformer des structures cliniques, des sociétés artificielles perverses ou des pseudo-familles résiduelles. La critique porte particulièrement sur la psychiatrie communautaire dont le but avoué est la triangulation et l'œdipianisation généralisée.
  • La politisation réelle de la psychiatrie est présentée comme nécessaire pour sortir de ces impasses. Le texte analyse la relation entre aliénation sociale et aliénation mentale non comme identité mais comme disjonction inclusive, où la déterritorialisation générale des flux se confond avec l'aliénation mentale comme flux particulier contraint de représenter ce qui échappe aux axiomatiques dans les autres flux.
  • Le programme politique du schizoanalyse consiste à : 1) détruire les reterritorialisations qui transforment la folie en maladie mentale, 2) libérer dans tous les flux le mouvement schizoïde de leur déterritorialisation. Le texte cite Foucault pour annoncer une époque future où la folie disparaîtra non parce qu'elle sera contrôlée, mais parce que la limite extérieure qu'elle désigne sera franchie par d'autres flux échappant au contrôle.

Les Tâches Positives du Schizoanalyse

Quelles sont tes machines désirantes, que mets-tu dans tes machines, qu'en fais-tu sortir, comment ça fonctionne, quel est ton sexe non-humain ?
  • La première tâche positive du schizoanalyse est de découvrir chez un sujet la nature, la formation et le fonctionnement de ses machines désirantes, indépendamment de toute interprétation. Le schizoanalyste est un mécanicien, et l'analyse est purement fonctionnelle. Cette approche doit dépasser l'étude des machines sociales, techniques ou fantasmatiques pour atteindre les machines désirantes proprement dites au-delà d'un certain seuil de dispersion.
  • Les objets partiels sont définis comme éléments moléculaires de l'inconscient, fonctionnant dans un régime de dispersion et d'indépendance mutuelle. Le texte s'appuie sur la règle de Leclaire : les éléments limites de l'inconscient sont reconnus à leur indépendance réciproque, à l'absence de lien entre eux. Cette absence de lien est positive et garantit la consistance de la multiplicité, à la manière des attributs divins chez Spinoza.
  • Les synthèses passives des machines désirantes sont analysées comme opérations de connexion indirecte, de chevauchement et de commutation entre flux associés à différents objets partiels. Le texte utilise l'exemple de la machine scatologique de Mozart pour illustrer comment ces synthèses forment des polygones abstraits et déformables qui jouent avec le triangle œdipien en le décomposant constamment.

La Mort et les Cycles du Désir

Transformer constamment l'archétype de la mort en tout autre chose - à savoir l'expérience de la mort.
  • Le corps sans organes est présenté comme archétype de la mort, fonctionnant comme moteur immobile dans la machine désirante. Mais il n'y a pas d'opposition réelle entre le corps sans organes et les organes comme objets partiels - ils s'opposent ensemble à l'organisme comme leur ennemi commun. Le texte rejette la notion de pulsion de mort comme principe transcendant, affirmant qu'il n'y a pas de pulsion de mort parce qu'il y a archétype et expérience de la mort dans l'inconscient.
  • L'expérience de la mort est analysée comme affaire courante pour l'inconscient, se produisant dans toute intensité comme passage et devenir. Chaque intensité investit en elle-même l'intensité zéro à partir de laquelle elle se produit. Les synthèses conjonctives forment un sujet imaginaire résiduel et nomade qui passe par tous les devenirs correspondant aux disjonctions incluses.
  • Le texte oppose radicalement la conception freudienne de la pulsion de mort comme principe transcendant à la conception schizoanalytique de la mort comme détail des machines désirantes. La critique de Reich est reprise pour montrer comment Freud a abandonné la position de la sexualité au profit d'un dualisme énergétique qui neutralise la vie et perpétue la culture de la culpabilité sous couvert de l'idéal ascétique.

Pages 1-673 (partie 13)

Introduction au Schizoanalyse

Critique de l'Œdipe et du désir malade

«Vous n'êtes pas nés Œdipe, vous avez fait pousser l'Œdipe en vous-mêmes ; et vous comptez vous en tirer par le fantasme, par la castration, mais c'est cela même que vous avez fait pousser dans l'Œdipe»
  • La critique fondamentale de Deleuze et Guattari porte sur la manière dont le psychanalyse a réduit le désir à une structure œdipienne qui le rend malade. Ils décrivent le désir comme une force productive et créatrice qui, sous l'influence de la psychanalyse, se retourne contre elle-même pour devenir un désir d'être aimé, nostalgique et plaintif. Cette transformation crée un désir malade qui s'installe sur le divan analytique, comparé à un marécage artificiel où le désir ne peut plus fonctionner de manière autonome. Les auteurs voient dans l'Œdipe une terre boueuse qui dégage une odeur de pourriture et de mort, où la castration fonctionne comme un signifiant qui fait de cette mort un réservoir pour la vie œdipienne.
  • Deleuze et Guattari établissent un parallèle entre la double castration du désir - d'abord dans la famille, puis dans le cadre psychanalytique - et l'estomac des ruminants qui possèdent deux compartiments. Ils questionnent l'efficacité de cette approche pour préparer de "meilleurs temps", suggérant que les destructions opérées par la schizoanalyse pourraient être plus bénéfiques que cette préservation psychanalytique. La machine œdipienne-narcissique est décrite comme une course vers la mort, réduisant progressivement les termes de 4 à 3, puis à 2, puis à 1, pour finalement atteindre le zéro de la mort.
  • Les auteurs opposent la conception du désir comme production désirante à sa réduction psychanalytique à la névrose. Ils affirment que le désir n'est pas fondamentalement un désir d'aimer, mais une force d'amour, une vertu qui donne et produit. La nécessité (Anankè) qui pousse le désir à se retourner contre lui-même est qualifiée de névrotique et contagieuse, caractéristique des faibles et des démunis. Cette transformation crée une ombre artificielle du désir qui ne peut croître que dans le vide de son propre manque.

Capitalisme et instinct de mort

«L'instinct de mort marie la psychanalyse et le capitalisme, alors qu'auparavant ce n'était que des fiançailles peu sûres»
  • Deleuze et Guattari établissent un lien fondamental entre la découverte freudienne de l'instinct de mort et le capitalisme, particulièrement la guerre de 1914-1918 qu'ils considèrent comme la guerre capitaliste paradigmatique. Le capitalisme hérite d'une instance transcendante mortifère - le signifiant despotique - qu'il fait proliférer dans l'immanence de son propre système. Le corps plein devient le corps du capital-argent qui supprime la différence entre production et anti-production, mélangeant constamment l'anti-production aux forces productives dans la reproduction immanente de ses limites sans cesse élargies.
  • Les auteurs analysent comment le capitalisme, tout en travaillant sur des flux décodés et déterritorialisés, se révèle paradoxalement plus éloigné de la production désirante que les systèmes primitifs ou barbares qui pourtant codent et surcodent les flux. Cette contradiction s'explique par l'instinct de mort qui, dans le capitalisme, devient immanent et se répand dans tout le système. L'axiomatique capitaliste saisit directement les flux décodés sans les traiter ou les restaurer, les corrélant à un univers subjectif de représentation.
  • La fonction de cet univers subjectif est de fracturer l'essence subjective en deux fonctions : le travail abstrait aliéné dans la propriété privée et le désir abstrait aliéné dans la famille privatisée. Cette double aliénation élargit constamment la différence de régime à l'intérieur de l'identité de nature. L'instinct de mort s'empare de l'appareil de répression et dirige la circulation de la libido, créant une axiomatique meurtrière où tout travaille dans la mort et tout désire pour la mort.

La machine désirante et le schizoanalyse

«Le schizoanalyste n'est pas un interprète, encore moins un metteur en scène, c'est un mécanicien, un mécanicien de précision»
  • Le schizoanalyse se présente comme une approche mécanique des machines désirantes, avec leurs trois pièces (pièces ouvrières, moteur immobile, pièce adjacente), leurs trois énergies (Libido, Numen, Voluptas) et leurs trois synthèses (synthèses connectives d'objets partiels et de flux, synthèses disjonctives de singularités et de chaînes, synthèses conjonctives d'intensités et de devenirs). Contrairement au psychanalyste interprète, le schizoanalyste est un mécanicien qui cherche à comprendre comment fonctionnent les machines désirantes dans chaque cas particulier.
  • La tâche positive du schizoanalyse ne peut être séparée des actes de destruction nécessaires - la destruction des systèmes molaires, des structures et des représentations qui empêchent le fonctionnement des machines. Les auteurs soulignent l'importance de suivre les lignes de fuite plutôt que les lignes de pression de l'inconscient. C'est la conscience qui presse et lie l'inconscient pour l'empêcher de fuir, tandis que l'inconscient, comme l'opposé platonicien, soit esquive soit périt lorsqu'il rencontre son opposé.
  • Le moment central et le plus subtil du schizoanalyse consiste à assurer la transformation machinique du refoulement primaire, à convertir l'opposition apparente du rejet (corps sans organes - objets partiels et machines) en condition de fonctionnement réel. Cette transformation doit intégrer les pannes dans le fonctionnement attractif et inclure le degré zéro dans les intensités produites, permettant ainsi de relancer les machines désirantes. Ce moment vient remplacer le transfert dans la psychanalyse, qu'il s'agit de dissiper et de schizophréniser.

Investissements sociaux et révolution

«Il n'y a pas d'investissement qui ne soit social, et qui en tout cas ne se rapporte à un champ socio-historique»
  • Deleuze et Guattari établissent que tout investissement libidinal est social et se rapporte à un champ socio-historique. Ils distinguent l'investissement libidinal inconscient du groupe ou du désir, et l'investissement préconscient de la classe ou de l'intérêt. L'appartenance de classe renvoie au rôle dans la production ou l'anti-production, à la place dans l'enregistrement, à la part qui revient aux sujets séparés. Les intérêts préconscients de classe renvoient eux-mêmes aux prélèvements de flux, aux détachements de codes, aux restes ou revenus subjectifs.
  • Les auteurs analysent comment le capitalisme peut susciter un amour désintéressé pour la machine sociale elle-même, indépendamment des intérêts particuliers. Même les plus démunis et exclus investissent passionnément le système qui les réprime, trouvant leur intérêt dans la machine même de l'oppression. Cet investissement libidinal du champ social peut contrarier l'investissement d'intérêt et forcer les plus exploités à chercher leurs objectifs dans la machine de répression elle-même.
  • La distinction entre groupe assujetti et groupe asservi est fondamentale : le groupe assujetti a des investissements libidinaux révolutionnaires qui font pénétrer le désir dans le champ social et subordonnent le socius ou la forme de pouvoir à la production désirante. Le groupe asservi, même conquérant le pouvoir, reste asservi si ce pouvoir renvoie à une forme de pouvoir qui continue d'asservir et de détruire la production désirante. Les groupes-sujets inventent des formations toujours mortelles qui empêchent en elles-mêmes la propagation de l'instinct de mort.

Sexualité et investissements libidinaux

«La sexualité, y compris la chasteté, est affaire de flux, 'd'infiniment de flux différents et même opposés'»
  • Deleuze et Guattari critiquent la conception psychanalytique de la sexualité comme "petit secret sale" qui doit être déssexualisé et sublimé pour investir le champ social. Au contraire, ils affirment que l'amour et la sexualité montrent ouvertement leur caractère social immédiat de libido non sublimée et de ses investissements sexuels. La sexualité délire constamment l'Histoire, les continents, les royaumes, les races, les cultures.
  • Les choix sexuels et amoureux fonctionnent comme des indicateurs inconscients des investissements libidinaux du champ social. Tout être aimé ou désiré est significatif comme agent d'énonciation collective. Les auteurs rejettent la conception figurative de la sexualité avec ses rôles fixes (fiancée, maîtresse, épouse, mère) distribués par le triangle œdipien. Ils privilégient une approche en termes de flux et de codes qui traversent le socius.
  • L'analyse de la figure de la servante dans les textes freudiens révèle selon les auteurs une occasion manquée de penser l'investissement social direct de la libido. Au lieu de réduire les investissements socio-sexuels à de simples dérivés de l'Œdipe familial, ils proposent de voir dans le "grand Autre" nécessaire à la position du désir l'autre social, la différence sociale perçue et investie comme non-famille au sein même de la famille.

Primat du champ social sur la famille

«Le rapport au non-familial est toujours premier - sous forme de sexualité du champ de la production sociale et sous forme de non-humain du sexe dans la production désirante»
  • Le troisième thèse du schizoanalyse établit la primauté des investissements libidinaux du champ social sur l'investissement familial. Les parents fonctionnent comme des stimuli de nature arbitraire qui déclenchent la distribution de gradients ou de zones d'intensité sur le corps sans organes. L'organisateur est le champ social du désir qui seul peut indiquer les zones d'intensité avec les êtres qui les peuplent et déterminer leur investissement libidinal.
  • Les auteurs affirment qu'il n'y a que du social et du métaphysique, et que si quelque chose vient après, ce n'est certainement pas les investissements sociaux ou métaphysiques de la libido, mais plutôt l'Œdipe, le narcissisme et toute la série des notions psychanalytiques. Les facteurs de production sont toujours "actuels", et l'actuel désigne non pas ce qui est plus tardif par rapport à l'infantile, mais simplement ce qui est "en acte", par opposition au virtuel.
  • La situation économique, le rapport à l'extérieur sont ce que la libido investit et contre-investit précisément comme libido sexuelle. Les auteurs critiquent la psychanalyse comme drogue abrutissante qui permet aux clients d'oublier temporairement les dépendances économiques qui les poussent à l'analyse. Ils rêvent d'ouvrir les fenêtres des cabinets psychanalytiques pour laisser entrer un peu de rapport à l'extérieur, essentiel à la survie du désir.

Pages 1-673 (partie 14)

Introduction au Schizoanalyse

Critique de l'Édipe et de la famille

L'Édipe représente quelque chose d'assez innocent, un détail privé qui est considéré dans le cabinet de l'analyste. Mais nous demandons — quel type précis d'investissement social inconscient suppose l'Édipe?
  • La critique centrale de Deleuze et Guattari porte sur la réduction psychanalytique de la production du désir à la structure familiale œdipienne. Ils affirment que l'Édipe fonctionne comme un mécanisme de limitation qui empêche de comprendre les véritables investissements sociaux du désir. En présentant la famille comme microcosme de la société, le psychanalyse occulte la manière dont le désir investit directement le champ social dans ses dimensions économiques et politiques. Cette critique s'étend à l'antipsychiatrie de Laing, qui malgré ses intentions révolutionnaires, retombe dans des postulats familialistes en cherchant la guérison dans la "reconnaissance des personnes" et l'accord parental sincère.
  • Les auteurs démontrent que la famille n'est pas l'expression des contradictions sociales profondes, mais plutôt un lieu de transmission et de traduction de ces contradictions. Le véritable enjeu réside dans la compréhension de la société comme productrice de schizophrénie au niveau de son infrastructure et de son mode de production capitaliste. Le libido investit le champ social non pas à travers la médiation familiale, mais directement, en traversant la famille avec ses flux non-familiaux. Cette perspective permet de saisir comment la maladie mentale renvoie directement à ces investissements sociaux.
  • La mission de la famille dans le système capitaliste est identifiée comme la production de névrosés à travers l'œdipianisation et le refoulement délégué. Sans ce mécanisme, la répression sociale ne pourrait pas produire des sujets dociles capables d'interrompre les lignes de fuite des flux désirants. Les auteurs soulignent l'ironie du psychanalyse qui prétend guérir la névrose alors que sa "guérison" consiste en une soumission infinie et l'accès au désir par la castration, perpétuant ainsi la maladie plutôt que de la résoudre.

Le processus schizophrénique comme révolutionnaire

Le schizophrène est celui qui esquive toute référence œdipienne, familiale ou personnologique : je ne dirai plus 'je', je ne dirai plus 'papa-maman' — et il tient parole.
  • Deleuze et Guattari opèrent une distinction cruciale entre le schizophrène comme malade et la schizophrénie comme processus. Le processus schizophrénique est décrit non comme une maladie ou un "effondrement", mais comme une "percée" permettant de traverser les murs qui séparent la production désirante. Cette percée représente un voyage risqué mais essentiel pour libérer les flux du désir. La grandeur de Laing est reconnue dans sa capacité à saisir l'importance de ce "voyage" schizophrénique comme mouvement de dissolution du Moi normal.
  • La maladie du schizophrène n'est pas le processus lui-même, mais son arrêt forcé ou sa continuation dans le vide. Le capitalisme, construit sur des flux décodés, contrecarre constamment la tendance schizophrénique en substituant des limites relatives internes à la limite absolue. Trois possibilités émergent : la névrotisation par l'Édipe, la résistance à la névrotisation menant à la psychose, ou la continuation du processus dans le vide produisant la perversion. Dans tous les cas, c'est l'interruption du processus qui crée la maladie.
  • La tâche du schizoanalyse est présentée comme double : destructrice (dissoudre le Moi normal, défaire l'Édipe) et positive (libérer les singularités, faire passer les flux, collecter les machines désirantes). Contrairement au psychanalyse qui névrotise, le schizoanalyse "schizophrénise" en libérant les lignes de fuite et en permettant la connexion des machines désirantes. Chaque individu est vu comme une "groupuscule" devant vivre selon cette logique moléculaire plutôt que molaire.

Les deux pôles de l'investissement libidinal social

Le quatrième et dernier thèse du schizoanalyse consiste donc à distinguer deux pôles de l'investissement libidinal social — le pôle paranoïaque (réactionnaire et fasciste) et le pôle schizoïde révolutionnaire.
  • Les auteurs établissent une distinction fondamentale entre l'investissement paranoïaque qui asservit la production désirante aux systèmes molaires et l'investissement schizoïde qui réalise la subversion du pouvoir. Le pôle paranoïaque fonctionne par l'asservissement des machines désirantes aux systèmes de masse, la destruction des singularités et l'arrêt des flux. Le pôle schizoïde opère par les multiplicités moléculaires de singularités qui utilisent les grands systèmes comme matériau pour leur développement.
  • Cette distinction permet de comprendre comment le délire investit directement le champ social au-delà des buts conscients. Les auteurs montrent que sous les discours rationnels des ministres, généraux ou chefs d'entreprise, on peut entendre le "bourdonnement de la folie". L'investissement paranoïaque produit un amour désintéressé pour la machine molaire et une haine pour ceux qui ne s'y soumettent pas, un phénomène que le libido seul peut expliquer.
  • L'Édipe est analysé comme présupposant un investissement social inconscient réactionnaire et paranoïaque qui agit comme facteur œdipianisant. L'analyse de l'Édipe en schizoanalyse consiste à passer des sentiments confus du fils aux idées délirantes ou lignes d'investissement des parents, pour atteindre les unités sociales et politiques de l'investissement libidinal. Cette approche permet de dépasser le familialisme pour comprendre les véritables enjeux politiques du désir.

Art, science et révolution

L'art et la science possèdent un potentiel révolutionnaire et rien d'autre, que ce potentiel se manifeste d'autant plus que nous demandons moins ce qu'ils signifient.
  • Deleuze et Guattari examinent le potentiel révolutionnaire de l'art et de la science à travers leur capacité à créer des chaînes de décodage et de déterritorialisation. L'art véritable, comme le démontre l'exemple de l'école vénitienne de peinture, brise les codes établis (comme le code byzantin) pour libérer des flux décodés où les couleurs et les lignes ne renvoient plus qu'à leurs relations mutuelles. Ce processus crée une organisation horizontale ou transversale avec des lignes de fuite et de percée.
  • Les auteurs distinguent deux pôles dans l'art : le pôle réactionnaire avec son organisation paranoïaque-œdipienne-narcissique, et le pôle schizo-révolutionnaire où la valeur de l'art se mesure aux flux décodés et déterritorialisés qu'il laisse passer. L'art moderne authentique (expériences d'Artaud, de Burroughs) libère le processus pur sans but, fonctionnant comme "expérimentation" plutôt que comme production d'objets esthétiques codés.
  • La science suit le même paradigme avec ses deux pôles : l'axiomatique sociale qui soumet la science aux formations de souveraineté, et le pôle schizoïde où les flux de connaissance se schizophrénisent en passant à travers les axiomatiques. Les auteurs citent Lacan évoquant la "drame du savant" (Mayer, Cantor) qui ne peut se résoudre dans l'Édipe, montrant ainsi le conflit libidinal entre la science paranoïaque-œdipianisante et la structure schizo-révolutionnaire.

Le capitalisme comme machine délirante

Le capitalisme est défini par une cruauté qui n'a aucune commune mesure avec le système primitif de cruauté, et par une terreur incommensurable avec le régime despotique de terreur.
  • Les auteurs analysent le capitalisme comme une formation de souveraineté construite sur une axiomatique sociale remplaçant les codes territoriaux et les recodages despotiques. Le capitalisme fonctionne sur des flux décodés et déterritorialisés qu'il soumet à son appareil axiomatique, produisant des pseudo-codes et des reterritorialités artificielles. Sa "rationalité" est en réalité la rationalité de sa pathologie et de sa démence fondamentale.
  • Le capitalisme produit un unique flux mutant de capital comme pure déterritorialisation, tout en opérant de multiples reterritorialisations. Les investissements préconscients de classe et d'intérêt abondent, mais ce qui définit le capitalisme est l'investissement désirant, l'amour désintéressé pour la machine capitaliste elle-même. Même les petits capitalistes sans grands profits soutiennent le système par cet investissement libidinal pour le grand flux non convertible.
  • Le capitalisme constamment repousse ses limites internes en ajoutant de nouveaux axiomes, mais reste menacé par une limite extérieure qui peut le fracturer de l'intérieur. Les lignes de fuite sont particulièrement créatives et positives car elles définissent un investissement du champ social aussi complet que l'investissement opposé. Les auteurs montrent comment le capitalisme peut intégrer même les formations "socialistes" comme parties de son marché mondial.

Révolution et investissement désirant

Le désir est l'exil, le désert qui traverse le corps sans organes et le transporte d'un côté à l'autre. Il n'y a jamais d'exil individuel, jamais de désert personnel, l'exil et le désert sont toujours collectifs.
  • Deleuze et Guattari explorent la relation complexe entre les investissements préconscients d'intérêt et les investissements inconscients de désir dans le processus révolutionnaire. Ils distinguent les groupes asservis (déterminés par l'ordre des causes et des buts) des groupes-sujets (dont la seule cause est la rupture de causalité, la ligne de fuite révolutionnaire). L'actualisation du potentiel révolutionnaire s'explique moins par l'état préconscient de causalité que par l'efficacité de la coupure libidinale.
  • Les auteurs montrent comment différents types d'investissement peuvent coexister dans les mêmes personnes ou groupes pendant les moments révolutionnaires. Dans le "coupure léniniste", par exemple, coexistent des investissements préconscients flous, des investissements révolutionnaires préconscients voyant la possibilité d'un nouveau socius, et des investissements révolutionnaires inconscients réalisant la rupture effective de causalité dans l'ordre du désir.
  • La question fondamentale qui mine le capitalisme est : d'où viendra la révolution et sous quelles formes dans les masses exploitées elles-mêmes ? Les auteurs évoquent Castro, les Black Panthers, Mai 68, les maoïstes comme autant de lignes de fuite potentielles. Le capitalisme doit constamment ajouter de nouveaux axiomes pour boucher les brèches, mais de nouvelles invasions du désir surgissent inévitablement.

Les machines désirantes contre l'appareil œdipien

Les machines désirantes ne sont ni des projections imaginaires sous forme de fantasmes, ni des projections réelles sous forme d'outils. Tout le système des projections est tiré des machines, et non l'inverse.
  • Dans l'appendice, Deleuze et Guattari précisent la nature des machines désirantes en les distinguant des gadgets, des fantasmes, des outils et des machines perverses. Les machines désirantes se définissent par leur capacité infinie à se connecter selon toutes leurs parties et dans toutes les directions. Elles fonctionnent par récurrence et communication plutôt que par projection.
  • Les auteurs critiquent la vision traditionnelle qui part de l'outil comme prolongement de l'organisme vivant. Ils proposent plutôt de comprendre comment l'homme et l'outil deviennent des pièces séparées de la machine par rapport à une instance vraiment machinante. Les types machiniques déterminent quels outils et quels hommes entrent comme pièces dans le système social considéré.
  • Les machines désirantes établissent une vie non-œdipienne de l'inconscient. L'Édipe fonctionne comme un appareil qui coupe toutes les connexions du désir pour mieux les limiter à des papa-maman sublimes. La tâche du schizoanalyse est de libérer le processus de production désirante sans l'arrêter ni lui donner de but, en allant toujours plus loin dans la déterritorialisation et le décodage des flux.

Pages 1-673 (partie 15)

Machines désirantes et critique de l'Œdipe

La machine désirante contre la représentation œdipienne

La machine diffère de toute représentation (bien qu'on puisse toujours la représenter – la copier de telle sorte que cela, du reste, ne présentera aucun intérêt), et elle en diffère parce qu'elle est l'Abstraction pure, non figurative et non projective.
  • La machine désirante se définit par son fonctionnement abstrait et intensif plutôt que par sa représentation. Contrairement à l'objet figuratif, la machine opère comme un système de connexions et de coupures qui produisent des états affectifs organisés. Elle ne représente rien, surtout pas elle-même, mais fonctionne comme une abstraction pure qui génère des intensités et des récurrences. Cette conception s'oppose radicalement à la logique de la représentation projective caractéristique du complexe d'Œdipe, où le désir est toujours médiatisé par des images et des symboles familiaux. Des artistes comme Picabia, Duchamp ou Léger ont exploré cette dimension non-représentative de la machine, créant des systèmes où l'élément machinique s'articule avec d'autres éléments hétérogènes pour former une machine désirante fonctionnelle.
  • L'opposition entre machine désirante et appareil œdipien structure tout le champ de l'inconscient. D'un côté, la machine désirante schizoïde établit des connexions, des flux et des coupures qui libèrent le désir; de l'autre, l'appareil œdipien paranoïaque fonctionne comme un interrupteur qui bloque les connexions, assèche les flux et introduit la mort dans le désir. L'Œdipe représente l'entropie de la machine désirante, son mouvement vers l'annihilation externe, tandis que la machine désirante incarne la productivité révolutionnaire du désir. Cette opposition fondamentale remplace la distinction freudienne entre contenu manifeste et contenu latent par une tension entre deux pôles de l'inconscient.
  • La machine possède une double potentialité : celle du continuum machinique, où des détails spécifiques se connectent avec d'autres détails dans un flux continu, et celle de la rupture directionnelle, où chaque machine représente une mutation absolue par rapport à celle qu'elle remplace. Ces deux potentialités forment une unité puisque la machine est elle-même une coupure-flux qui s'applique à la continuité d'un flux qu'elle sépare des autres flux. Cette conception dépasse la mécanique traditionnelle pour atteindre une méta-mécanique où la machine fonctionne par "décalage" et assure une déterritorialisation proprement machinique.
  • Le statut de la machine désirante est fondamentalement anti-œdipien car elle fonctionne sans référence à la mère, s'établissant plutôt sur un corps collectif plein qui sert d'instance machinante. Cette absence de mère n'est pas une privation au profit du père, mais une ouverture vers une collectivité désirante. La machine ne relève donc pas de la triangulation familiale mais d'une connexion directe avec des agencements collectifs qui permettent son fonctionnement comme productrice de désir.

La déconstruction de l'Œdipe dans la littérature et l'art

Les deux grands 'frappés d'Œdipe' – Proust et Kafka – le sont par dérision, et ceux qui prennent l'Œdipe au sérieux peuvent toujours enfiler sur eux leurs romans et commentaires sombres comme la mort.
  • L'analyse d'œuvres littéraires comme celles de Kafka et Proust révèle comment l'Œdipe fonctionne comme un écran masquant des opérations machiniques plus profondes. Chez Kafka, l'apparente territorialité œdipienne dissimule l'établissement d'une machine littéraire non-humaine produisant des lettres et désœdipisant l'amour trop humain. Cette machine connecte le désir à une bureaucratie perverse et à une machine technologique déjà fasciste, où les noms familiaux perdent leur importance au profit d'empires machiniques comme le Château. De même, Proust utilise des blocs récurrents d'enfance pour relancer les machines désirantes contre les souvenirs-écrans œdipiens.
  • L'enfance elle-même n'est pas fondamentalement œdipienne; ce qui est œdipien, c'est le souvenir dégoûtant de l'enfance, l'écran mémoriel qui recouvre les véritables machines désirantes de l'enfance. Les auteurs démontrent la stupidité et la vacuité de l'Œdipe lorsqu'ils parviennent à introduire dans leur œuvre de véritables blocs récurrents d'enfance qui remettent en marche les machines désirantes, opposées aux vieilles photographies et souvenirs-écrans qui sursaturent la machine et transforment l'enfance en fantasme régressif.
  • La littérature et l'art deviennent des terrains privilégiés pour la construction de machines désirantes non-œdipiennes. Loin d'être une source œdipienne, le roman fonctionne comme une entreprise orpheline assemblant une machine désirante infernale, mettant le désir en relation avec un monde libidinal de connexions et de coupures qui établit un élément non-humain du sexe. Chaque chose entre en composition avec un "moteur-désir", un "système lubrique de rouages dentés" qui traverse et mélange les structures minérales, végétales, animales, enfantines et sociales.
  • L'Œdipe représente la valeur marchande authentique de la littérature ou sa fausse monnaie, selon le point de vue. Les grands auteurs entretiennent cette ambiguïté tout en lançant une entreprise radicalement différente : la construction de machines désirantes qui détruisent les figures ridicules de l'Œdipe et poussent toujours plus loin le processus de déterritorialisation. Cette opération libère un rire schizophrénique et une comédie surhumaine que masque la grimace œdipienne.

Le rêve comme machine désirante

Le rêve-programme, rêve-machine ou machinerie, rêve-usine, où l'essentiel est la production désirante, le fonctionnement machinique, l'établissement de connexions, de points de fuite et de déterritorialisation de la libido.
  • La théorie des rêves développée par des auteurs comme Roger Dadoun oppose deux pôles oniriques : le rêve-programme ou rêve-machine, où prime la production désirante et le fonctionnement machinique, et le rêve-théâtre ou rêve-écran œdipien, qui n'est que l'objet d'interprétations molaires. Le premier pôle concerne les séquences matérielles et non-formelles, le passage des flux et l'implantation d'intensités dans l'élément moléculaire non-humain; le second est déjà dominé par le récit du rêve qui l'a emporté sur le rêve lui-même.
  • Des théoriciens comme Gherasim Luca et Dolphi Trost ont développé une conception anti-œdipienne du rêve, reprochant à Freud d'avoir négligé le contenu manifeste au profit de l'uniformité œdipienne. Ils voient le rêve comme une machine de communication avec le monde extérieur et dénoncent la théorie du compromis qui prive le rêve-symptôme de sa signification révolutionnaire immanente. Les facteurs de régression et de suppression sont démasqués comme des "éléments sociaux réactionnaires" qui pénètrent dans le rêve.
  • La méthode du "cut-up" proposée par Trost vise à briser les associations œdipiennes en mettant en relation un fragment de rêve avec un passage arbitraire d'un manuel de pathologie sexuelle. Cette coupure revitalise et intensifie le rêve plutôt que de l'interpréter, fournissant de nouvelles connexions de type machinique. L'utilisation momentanée de la dissociation permet de provoquer le désir dans son caractère non biographique et non mémoriel, au-delà des présupposés œdipiens.
  • Cette direction libère un inconscient révolutionnaire tendant vers un être non-œdipien masculin et féminin, un être "librement mécanique" qui est la "projection d'un groupe humain encore à découvrir". Le secret de cet être est celui du fonctionnement, non de l'interprétation, une "intensité absolument mondaine du désir" qui démasque le caractère autoritaire et dévot de la psychanalyse.

L'art machinique et la dissociation

L'art de la différence réelle chez Tinguely s'obtient par une sorte de découplage comme méthode de récurrence.
  • Les machines de Jean Tinguely illustrent le fonctionnement des machines désirantes par leur jeu de structures multiples et leur principe de récurrence. Une machine met en jeu plusieurs structures qu'elle traverse, où la première structure contient au moins un élément non fonctionnel par rapport à elle mais fonctionnel par rapport à une seconde structure. Ce jeu, présenté comme joyeux, assure un processus de déterritorialisation de la machine et positionne le mécanicien comme la partie la plus déterritorialisée.
  • L'art de la différence réelle fonctionne par dissociation plutôt que par association. Contrairement aux objets surréalistes qui travaillent par introduction d'associations, les machines désirantes comme celles de Tinguely ou les dessins de Rube Goldberg atteignent une systémique fonctionnelle en brisant toutes les associations. Elles établissent une fonctionnalité d'éléments réellement différents qui fonctionnent ensemble comme réellement différents - liés par l'absence de lien.
  • La récurrence machinique peut se réaliser dans des séquences mettant la machine en relation essentielle avec les déchets et résidus, comme dans le "Junk Art" de Stankiewicz ou le "Merz" de Schwitters. Dans ces cas, la machine capture elle-même des intensités ou des énergies perdues, sabote et se détruit elle-même, où "sa construction et le début de sa destruction deviennent indiscernables". Cette pulsion de mort machinique s'oppose à la mort œdipienne régressive et à l'euthanasie psychanalytique.
  • Les relations aléatoires assurent la connexion sans connexion d'éléments réellement différents, selon un "vecteur fou" allant du désordre mécanique au moins probable. Les dessins de Goldberg assurent ainsi la fonctionnalité d'éléments réellement différents avec la même joie que Tinguely, un rire schizo qui substitue aux schémas mémoriels ou sociaux un système fonctionnant comme machine désirante sur le vecteur fou.

Machines techniques et machines désirantes

Nos rapports avec les machines ne sont pas des rapports d'invention ou d'imitation, nous ne sommes pas les pères cérébraux ou les fils disciplinés de la machine. C'est un rapport d'habitation.
  • Les machines désirantes ne se trouvent pas dans notre tête ou notre imagination, mais dans les machines techniques et sociales elles-mêmes. Notre relation avec les machines est d'habitation : nous habitons les machines techniques sociales avec des machines désirantes. Nous devons affirmer simultanément deux choses : les machines techniques sociales ne sont que des conglomérats de machines désirantes dans des conditions molaires historiquement déterminées; et les machines désirantes sont les machines sociales et techniques ramenées à leurs conditions moléculaires déterminantes.
  • La distinction entre machines techniques sociales et machines désirantes ne réside pas dans la taille ou l'adaptation, mais dans le mode qui détermine à la fois la taille et les buts. Ce sont les mêmes machines, mais leur mode n'est pas identique. La technologie suppose des machines sociales et des machines désirantes, les unes dans les autres, mais elle n'a aucun pouvoir de décider de ce que sera l'instance machinique - désir ou suppression du désir.
  • La différence entre les deux modes - anti-désir et désir - nous conduit à deux types d'organisation massive où l'individu et le collectif entrent dans des rapports différents. Cette différence est celle entre macrophysique et microphysique, où l'instance microphysique est le désir machinant moléculaire, et l'instance macrophysique la structure molarisante sociale d'anti-désir qui conditionne l'usage des objets techniques.
  • Dans le régime actuel de nos sociétés, la machine désirante n'est maintenue que comme machine perverse, dans les marges de l'usage sérieux des machines, comme bonus honteux secondaire des utilisateurs, producteurs ou anti-producteurs. Mais le régime de la machine désirante n'est pas une perversion généralisée; c'est plutôt son opposé, la schizophrénie productive générale devenue enfin heureuse, ce que Tinguely appelle une "vraie machine joyeuse, par joyeuse j'entends libre".

Le corps sans organes et l'investissement machinique

La machine désirante en tant que passage à la limite - déduction du corps plein, libération des formes simples, désignation des absences de lien.
  • La machine doit être pensée en relation immédiate avec le corps social, non par rapport à l'organisme humain biologique. La machine est initialement une machine sociale, faite par le corps plein comme instance machinante, avec des hommes et des outils qui se répartissent sur ce corps. L'homme et l'outil sont déjà des pièces de machine sur le corps plein d'une société concrète donnée.
  • Les machines désirantes sont identiques aux machines sociales et techniques, mais elles en constituent l'inconscient particulier - elles manifestent et mobilisent des investissements libidinaux qui "correspondent" aux investissements conscients ou préconscients de l'économie, de la politique et de la technique d'un champ social déterminé. Cette correspondance ne signifie pas similitude - il s'agit d'une autre distribution, d'une autre "carte" qui ne concerne plus les intérêts donnés de cette société.
  • Le corps plein d'une société, l'instance machinante, n'est jamais donné comme tel; il doit toujours être déduit à partir des termes et des relations joués dans cette société. Le corps plein du capital comme corps bourgeonnant - l'Argent qui produit de l'argent - n'est jamais donné en lui-même. Il suppose un passage à la limite où les termes se réduisent à leurs formes simples prises dans un sens absolu, et où les relations sont "positivement" remplacées par l'absence de lien.
  • Les rapports de production, qui restent extérieurs à la machine technique, deviennent au contraire intérieurs pour la machine désirante. Cela vaut non seulement pour les rapports, mais aussi pour les pièces de la machine, dont les unes sont des éléments de production et les autres des éléments d'anti-production. Dans la machine désirante, ces pièces ou éléments acquièrent leur véritable résonance sexuelle, non pas parce que la sexualité disposerait d'un code œdipien, mais parce qu'elle indique l'inconscient libidinal de l'économie politique comme telle.

Perspectives politiques du désir machinique

Le paradoxe du désir est qu'il faut toujours une analyse très longue de l'inconscient pour distinguer ces pôles et déterminer la manière de l'épreuve révolutionnaire de groupe des machines désirantes.
  • Pendant la Première Guerre mondiale, quatre grandes positions se sont formées par rapport à la machine : l'exaltation molaire du futurisme italien qui parie sur la machine pour développer les forces productives nationales; la position du futurisme et du constructivisme russes qui pensent la machine en liaison avec de nouveaux rapports de production; la machinerie moléculaire dadaïste qui opère un renversement comme révolution du désir; et l'antimachinisme humaniste qui cherche à sauver le désir symbolique ou imaginaire. Ces positions expriment différentes manières dont le désir investit les formations fascistes paranoïaques ou, au contraire, les flux révolutionnaires schizoïdes.
  • La "révolution amicale" du désir doit s'accomplir non pas au nom de machines relativement simples et petites, mais au nom de l'innovation machinique elle-même, que les sociétés capitalistes ou communistes répriment de toutes leurs forces. Des penseurs comme Ivan Illich montrent comment les grandes machines supposent des rapports de production de type capitaliste ou despotique, entraînant dépendance, exploitation et impuissance des gens réduits à l'état de consommateurs ou d'esclaves.
  • L'objectif suprême des mouvements comme le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) devrait être la construction machinique et révolutionnaire de la femme non-œdipienne, plutôt que la célébration désordonnée de la guidance maternelle et de la castration. Il s'agit de produire une "fille aînée sans mère", une femme non-œdipienne qui ne serait œdipienne ni pour elle-même ni pour les autres.
  • Le problème politique central concerne l'immanence du désir comme ressource infinie. Si la logique du désir est absolument immanente et que rien ne lui résiste, comment distinguer les pas progressifs des pas non progressifs? Même dans les régimes totalitaires, cette logique fonctionne à plein régime, s'approchant par des voies détournées de sa propre nature. Cette situation place la gauche moderne devant un choix apparemment insensé entre la schizophrénisation des flux (le développement du capitalisme dans sa propre logique) et la reterritorialisation régressive (comme dans les nationalismes à coloration gauche).

Post-critique et apories politiques du schizoanalyse

La position ultracritique (et simultanément acritique) de l'Anti-Œdipe nous renvoie au problème standard de la reproduction théorique.
  • Le schizoanalyse pousse la pensée critique jusqu'à une limite inopérante où aucune critique n'est plus possible. L'homme n'est fait pour personne, mais cela ne lui permet pas de s'approprier lui-même comme fin ultime. Cette position exige un constant "désappareillement" : de même que la pensée pense avec le cerveau et non avec l'âme, la société produit avec un désir tout à fait matériel dont la matérialité n'est pas ce qui est reconnu par les "organes des sens".
  • La logique du désir comme ressource infinie représente l'aboutissement principal de l'économie politique, puisque cette dernière a toujours procédé de la limitation des ressources. Le désir peut être défini comme le travail abstrait qui non seulement ne se prête pas à la quantification et à l'épuisement, mais aussi à la fatigue. Le désir est le travail intensifié, ce qui permet à une chose (énergie) de passer dans une autre sans épuisement de la ressource travail.
  • La réception de "L'Anti-Œdipe", y compris par les théoriciens révolutionnaires, a été marquée par l'affect produit par sa théorie critique non-humaine et non-politique. Les gauches modernes se trouvent prises dans l'étau d'un choix apparemment insensé entre la schizophrénisation des flux et la reterritorialisation régressive. Cette situation a conduit à un divorce théorique où certains défendent Deleuze-métaphysicien contre Deleuze-politicien.
  • La qualification du désir selon son degré d'approximation du modèle schizophrénique devient elle-même un instrument de distinction/reconnaissance sociale. Mais cette qualification, la logique du désir elle-même, n'est pas tout à fait un "enseignement" - elle prétend à un statut ontologique beaucoup plus strict. L'énonciation de cette logique représente pour les membres potentiels du groupe schizophrénique un fardeau colossal de "responsabilité", créant un double lien où les exigences sont interdites tout en étant nécessaires.

Pages 1-673 (partie 16)

Critique de la théorie critique et perspectives post-déliennes

Les limites de la théorie critique et la récupération politique

L'ontologique immoralième avec une rapidité frappante se transforme en moralisme quotidien. Ce dernier, naturellement, est utilisé par les instruments politiques courants, supposant, par exemple, la réservation des significations politiques 'progressistes' à certains groupes (par exemple, les minorités sexuelles).
  • Le texte analyse comment la théorie critique, particulièrement dans sa synthèse du capitalisme et de la schizophrénie, atteint ses limites pratiques. L'immoralisme ontologique proposé par Deleuze et Guattari se transforme paradoxalement en moralisme quotidien lorsqu'il est appliqué. Cette transformation dénature la pensée radicale en outils politiques conventionnels qui réservent des significations "progressistes" à certains groupes spécifiques, créant ainsi de nouvelles formes de totalitarisme que les auteurs auraient dénoncées. La gauche elle-même devient une "maladie" dans le champ d'énonciation de l'Anti-Œdipe, montrant l'échec de la théorie critique à maintenir sa radicalité.
  • L'analyse révèle comment la logique totalisante du capital/désir doit nécessairement rencontrer sa limite. Cette confrontation pose un dilemme pratique : soit écouter l'appel de l'être révolutionnaire (menchevisme), soit supposer que sans notre appel cette limite n'existe pas et que nous sommes nous-mêmes cet événement-limite (fidéisme révolutionnaire). Les deux options sont problématiques car elles travaillent avec des constructions totales exigeant l'introduction d'outils de négativité et la réduction de la société, préparant ainsi le terrain pour une vérité post-critique qui peut être appropriée par n'importe qui.

La problématique de la ressource infinie et la nouvelle politique

Au bout du compte, c'est précisément l'infinité de la ressource infinie qui a besoin de limitation, mais cette limitation ne peut plus être simplement économique.
  • Le texte explore la question fondamentale de la gestion des ressources infinies dans un cadre post-critique. La problématique centrale devient : que faire avec la ressource infinie, ou comment redécouvrir la politique sans immanence et sans le travail de la négativité. Cette question dépasse le cadre économique traditionnel et nécessite une reconfiguration complète des approches politiques. La limitation nécessaire ne peut plus être de nature purement économique mais doit trouver de nouveaux fondements dans un monde où les ressources symboliques et désirantes semblent illimitées.
  • La réflexion souligne l'échec des tentatives d'application pratique des théories déliennes, qui aboutissent à des appropriations anecdotiques ou au développement de regards évaluateurs prétendant distinguer le désir authentique du non-authentique, l'amour véritable des contrefaçons. Cette récupération trahit la pensée radicale de Deleuze et Guattari, qui auraient facilement décelé les structures totalitaires dans la conscience des spécialistes contemporains des gender studies, montrant ainsi les limites inhérentes de toute tentative d'opérationnalisation de la théorie critique.

La collaboration Deleuze-Guattari et ses spécificités

L'impressionnisme expressionniste de marque de la pensée et du texte de Deleuze est nuancé ici par l'acharnement systématique et critique de Guattari, produisant un résultat spécifique.
  • La collaboration entre Deleuze et Guattari représente une synthèse unique entre deux approches philosophiques distinctes. L'impressionnisme expressionniste caractéristique de la pensée de Deleuze rencontre la rigueur systématique et l'approche critique de Guattari, créant une dynamique intellectuelle particulière. Cette collaboration produit un texte qui se distingue radicalement des œuvres solo de Deleuze, combinant la créativité philosophique avec une méthodologie plus structurée et appliquée, particulièrement influencée par l'expérience clinique de Guattari.
  • Le projet philosophique de détranscendantalisation nécessite l'alliage de technologies diverses et inattendues - littéraires, politiques, psychologiques, économiques. Le nouveau émerge aux intersections disciplinaires, créant des plaques de sens et des spectres de directions de mouvement qui offrent des manières inhabituelles de se déplacer dans le champ conceptuel. Cette approche transversale rend difficile une relation "saine" avec le texte, qui résiste aux catégorisations traditionnelles.

L'expansion économique et ses limites

Devenant politique, l'économie non seulement ouvre une tendance bidirectionnelle d'efficacité pratique et de réceptivité idéologique, mais commence aussi à déployer une expansion externe active.
  • Le texte analyse comment l'économie, en devenant politique, développe une expansion externe active qui s'approprie et assimile ce qui était traditionnellement considéré comme non-économique. Le "capital symbolique" en est un exemple frappant. L'économie envahit les domaines les plus variés avec ses schémas caractéristiques, au point que même les trajectoires physiques sont évaluées comme "énergétiquement avantageuses" ou "désavantageuses". Cette colonisation économique du monde soulève la question des lieux où l'économie ne fonctionne pas ou fonctionne de manière exotique.
  • L'analyse révèle comment les valeurs de différents types s'entrelacent et entrent en conflit. Le désir d'écrire s'oppose au désir d'avoir écrit - le plaisir du processus et le plaisir du résultat divergent. L'effet de la lecture ne coïncide pas avec l'effet de l'écriture. Le désir (ou non-désir) de désirer s'oppose au désir (ou non-désir) de ne pas désirer. Gagner de l'argent absorbe le temps pour le dépenser, et l'excès de temps engendre l'ennui. Ces contradictions appellent une "pensée folle sans folie", maintennant le projet du schizoanalyse ouvert.

Les machines désirantes et le corps sans organes

Les machines désirantes sont des machines indépendamment de la métaphore.
  • Le concept de machines désirantes représente une innovation majeure dans la pensée de Deleuze et Guattari. Contrairement aux approches métaphoriques traditionnelles, ces machines fonctionnent littéralement selon trois modes de coupure : les flux et le prélèvement, la chaîne et le code avec séparation, et le sujet comme résidu. Cette conception matérialiste du désir s'oppose radicalement à la conception psychanalytique traditionnelle qui voit le désir comme manque.
  • Le corps sans organes constitue l'antiproduction nécessaire à la production désirante. Il fonctionne comme surface d'inscription pour les intensités et les devenirs, représentant à la fois la potentialité pure et la résistance à l'organisation. Dans le cadre du capitalisme, le corps sans organes devient le capital-argent, le flux décodé par excellence qui permet la conjonction des flux décodés. Cette conceptualisation ouvre la voie à une compréhension nouvelle des relations entre désir, production et organisation sociale.

Critique de la psychanalyse et impérialisme œdipien

L'Œdipe gagne à tout prix.
  • Le texte développe une critique radicale de ce qu'il appelle "l'impérialisme œdipien" de la psychanalyse. L'œdipianisation représente selon les auteurs un tournant régressif dans la psychanalyse, qui oublie les machines désirantes au profit d'une structure familiale universalisante. Cette critique s'appuie sur trois paralogismes fondamentaux de la psychanalyse : l'extrapolation, le double bind œdipien, et l'application biunivoque de l'Œdipe.
  • L'analyse montre comment la psychanalyse reste "pieuse" en maintenant une idéologie du manque centrée sur la castration. Tout fantasme est pourtant fondamentalement groupal, et la libido doit être comprise comme flux plutôt que comme structure. La psychanalyse supprime le contenu socio-politique historique du délire, réduisant les productions de l'inconscient à des drames familiaux. Ce "honte de la psychanalyse devant l'histoire" représente selon les auteurs une faillite politique fondamentale de la pratique analytique.

Les machines sociales et l'évolution des sociétés

Le capitalisme et la schizophrénie comme limite (tendance contradictoire).
  • Le texte propose une typologie des machines sociales à travers l'histoire : la machine territoriale primitive, la machine despotique barbare et la machine civilisée capitaliste. Chaque machine se caractérise par son rapport spécifique au codage des flux - codage, surcodage et décodage respectivement. Le capitalisme représente la limite de ce processus par sa tendance à décoder tous les flux, créant une dynamique contradictoire entre deterritorialisation et reterritorialisation.
  • Le capitalisme opère par une axiomatique plutôt que par des codes, permettant une flexibilité et une expansion sans précédent. Cette machine civilisée produit un "cynisme" caractéristique et transforme la plus-value de code en plus-value de flux. Le corps plein du capital-argent devient la surface d'inscription universelle, créant de nouvelles formes d'antiproduction et d'immanence capitaliste. Cette analyse ouvre sur la compréhension des deux pôles de l'axiomatique capitaliste : le signifiant despotique et la figure schizophrénique.

Le schizoanalyse comme alternative

Il faut une pensée folle sans folie.
  • Le schizoanalyse se présente comme l'alternative radicale à la psychanalyse, avec pour tâche positive de cartographier le désir dans ses dimensions tant moléculaires que molaires. La première tâche positive concerne la production désirante et ses machines, impliquant l'analyse des objets partiels, des synthèses passives et du statut du corps sans organes. Cette approche vise à "schizophréniser la mort" contre le culte étrange de la mort dans la psychanalyse.
  • La seconde tâche positive du schizoanalyse concerne la production sociale et ses machines, développant une théorie des deux pôles de l'investissement. Le texte énonce quatre thèses fondamentales : tout investissement est molaire et social ; il faut distinguer investissement préconscient de classe et investissement libidinal inconscient ; l'investissement libidinal du champ social est premier par rapport aux investissements familiaux ; il existe deux pôles de l'investissement libidinal social. Cette approche vise à politiser la pratique analytique et à l'articuler avec les mouvements révolutionnaires.

Ce résumé a été généré par Clipsy en 2 minutes.
Résumé complet, gratuit et sans compte.

Résumez vos propres vidéos →