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Жиль Делёз & Феликс Гваттари [2010] Капитализм и шизофрения. Тысяча плато.pdf

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Introduction à la pensée rhizomatique

Introduction : La Rizome comme modèle alternatif

La livre n'a ni objet ni sujet, elle est faite de matières diversement datées, de vitesses et de tenues diverses.
  • Le livre est présenté comme une "agencement machinique" plutôt qu'un objet organique traditionnel. Deleuze et Guattari développent l'idée que le livre fonctionne comme une machine connectée à d'autres machines (guerre, amour, révolution), sans référence à un sujet ou objet transcendant. Cette conception s'oppose radicalement à la vision classique du livre comme représentation du monde, lui préférant une approche où le texte existe par et dans l'extériorité. La littérature devient ainsi un agencement qui ne relève pas de l'idéologie mais de connexions pratiques avec divers régimes de signes et réalités sociales.
  • La critique du modèle arborescent constitue le cœur de cette introduction. Les auteurs opposent la pensée "racine" (hiérarchique, binaire, fondée sur l'Un qui devient Deux) au modèle rhizomatique. Ils dénoncent la persistance de cette logique arborescente dans des disciplines modernes comme la linguistique chomskienne ou la psychanalyse, qui maintiennent des structures de pouvoir à travers l'imposition d'unités transcendantes. Le rhizome se présente comme une alternative décentralisée et non-hiérarchique à cette tradition occidentale.
  • Les six principes fondamentaux du rhizome sont systématiquement exposés : connexion et hétérogénéité (tout point peut être connecté à tout autre), multiplicité (le multiple comme substantif), rupture asignifiante (capacité de reprendre après coupures), cartographie et décalcomanie (préférence pour les cartes ouvertes aux calques fermés). Ces principes définissent un système acentré, non-signifiant et dépourvu d'organisation mémoire centralisée.

La Rizome contre l'arbre : principes et caractéristiques

Faites des rhizomes, et pas des racines, ne plantez jamais ! Ne semez pas, piquez !
  • La distinction entre racine pivotante (système hiérarchique classique) et racine fasciculée (système apparemment multiple mais conservant une unité secrète) permet de montrer comment même les modèles modernes restent prisonniers de la logique de l'Un. Les auteurs analysent comment des méthodes comme le cut-up de Burroughs ou les mots à racines multiples de Joyce reproduisent finalement une unité circulaire ou totale. Le rhizome s'en distingue par son principe de soustraction (n-1) plutôt que d'addition d'unités.
  • L'analyse des exemples biologiques (orchidée et guêpe, virus transférant de l'information génétique entre espèces) illustre le concept de "devenir" par capture de code plutôt que par imitation. Ces exemples démontrent comment le rhizome fonctionne par connexions transversales entre lignes hétérogènes, créant des évolutions parallèles sans relation mimétique. Cette approche remet en cause les schémas évolutionnistes arborescents traditionnels.
  • La cartographie s'oppose à la calque comme méthode de connaissance : là où la calque reproduit un inconscient déjà structuré, la carte le construit en connectant des champs et en ouvrant des corps sans organes. Cette distinction fondamentale engage une pratique différente de l'écriture et de la pensée, privilégiant le repérage de lignes de fuite et la production de nouveaux agencements plutôt que la reproduction de structures existantes.

Applications et implications du modèle rhizomatique

Écrire à n, à n-1. Écrire par slogans : Faites des rhizomes, pas des racines, ne plantez jamais !
  • L'application du modèle rhizomatique à la psychanalyse révèle une opposition fondamentale entre l'approche freudienne (calque, arbre généalogique, centralité du complexe d'Œdipe) et le "schizoanalyse" qui privilégie la cartographie des désirs. L'exemple du Petit Hans montre comment la psychanalyse brise les rhizomes de l'enfant pour les replier sur des structures familiales. La méthode de Fernand Deligny avec les enfants autistes illustre au contraire une approche cartographique.
  • La dimension géopolitique du rhizome est explorée à travers l'opposition Orient/Occident. L'Occident représente la culture des plantes à graines et l'élevage sélectif, fondés sur la transcendance et la reproduction, tandis que l'Orient incarne la culture des tubercules et le jardinage, associés à l'immanence. L'Amérique fonctionne comme un médiateur rhizomatique où se mêlent arbre et canal, racine et rhizome.
  • Le cerveau et la mémoire sont réinterprétés selon le modèle rhizomatique : le cerveau comme herbe plutôt qu'arbre, la mémoire à court terme comme rhizome par opposition à la mémoire à long terme arborescente. Ces reconceptualisations s'étendent aux systèmes informatiques, où les auteurs opposent les systèmes acentrés aux structures hiérarchiques, citant les travaux de Rosenstiehl et Petitot sur les automates finis.

Le Plateau comme unité rhizomatique

Nous appelons "plateau" toute multiplicité connectable à d'autres par des tiges souterraines superficielles
  • Le concept de "plateau", emprunté à Gregory Bateson, désigne une région continue d'intensités qui se développe sans orientation vers un point culminant ou une fin externe. Contrairement au chapitre traditionnel qui a des points culminants et des conclusions, le plateau maintient une intensité constante. Les auteurs présentent leur livre comme un assemblage de tels plateaux connectés rhizomatiquement.
  • La méthode d'écriture deleuzo-guattarienne est décrite comme un processus collectif et expérimental où chaque matin, les auteurs choisissaient sur quel plateau travailler, créant des lignes de connexion entre eux. Cette approche s'oppose à la conception traditionnelle du livre comme œuvre organique unifiée, lui préférant une structure en réseau avec de multiples entrées et sorties.
  • La notion de "devenir" est centrale dans cette conception : devenir-animal, devenir-intense, devenir-imperceptible remplacent les identités fixes. Ces devenirs opèrent par connexions transversales et capture de codes entre entités hétérogènes, suivant la logique du "et... et... et..." plutôt que celle du verbe "être". Cette logique conjonctive caractérise la pensée rhizomatique.

Cas clinique : L'Homme aux loups et la question du multiple

Prendre la peau comme multiplicité de pores, de petits trous, de cicatrices ou de trous
  • L'analyse du cas de L'Homme aux loups permet aux auteurs de distinguer style névrotique (comparaison d'unités molaires) et style psychotique (perception de multiplicités moléculaires). Freud reconnaît cette différence mais la réduit en faisant du mot l'unité restauratrice là où la chose s'est décomposée. Les auteurs voient dans cette réduction une occasion manquée de penser véritablement le multiple.
  • La question "un loup ou plusieurs?" devient emblématique de cette opposition entre approche molaire et moléculaire. L'interprétation freudienne privilégie l'unité (le père, le phallus) là où le matériel clinique suggère une multiplicité de loups, de regards, de positions. Cette réduction illustre la tendance de la psychanalyse à rabattre le rhizomatique sur l'arborescent.
  • La clinique des multiplicités moléculaires ouvre sur une nouvelle compréhension des phénomènes de devenir, où de minuscules éléments (pores de la peau, mailles d'un bas) peuvent "devenir" autre chose par intensification et connexion. Cette micro-logique s'oppose à la macro-logique des identifications et comparaisons névrotiques.

Dimensions politiques et sociales du rhizome

Le livre comme agencement avec l'extérieur, contre le livre-image du monde
  • La machine de guerre nomade s'oppose à l'appareil d'État comme le rhizome s'oppose à l'arbre. Les auteurs tracent une généalogie politique où l'État représente la modélisation arborescente (logos, philosophe-roi, intériorité du concept) tandis que la machine de guerre invente des agencements avec l'extérieur. Cette opposition engage une conception politique de la pensée et de l'écriture.
  • La bureaucratie est analysée selon ses deux visages : bureaucratie occidentale arborescente (fondée sur la propriété terrienne) et bureaucratie orientale rhizomatique (système hydraulique avec propriété faible). Le capitalisme apparaît comme le grand décodeur qui se nourrit de tous les systèmes, inventant sans cesse de nouveaux visages orientaux et occidentaux.
  • La pragmatique remplace l'idéologie comme mode d'analyse des agencements collectifs d'énonciation. Il s'agit d'étudier comment les énoncés fonctionnent dans des agencements machiniques concrets, sans recourir à des instances transcendantes de signification ou de subjectivation. Cette approche engage une micro-politique des désirs et des énoncés.

Perspectives méthodologiques et conclusions

Le multiple, il faut le faire, non pas en ajoutant une dimension supérieure, mais au contraire simplement avec le nombre de dimensions dont on dispose
  • La méthode rhizomatique implique un changement de perspective fondamental : partir du milieu plutôt que du début ou de la fin, percevoir les choses par le milieu où elles prennent vitesse. Cette approche s'oppose aux méthodes qui cherchent des origines ou des fondements, leur préférant une logique de connexions et de devenirs.
  • Les auteurs reconnaissent la difficulté de maintenir une pensée véritablement rhizomatique, constamment menacée de retomber dans les modèles arborescents. Ils proposent des "correcteurs cérébraux" pour défaire les dualismes inévitables dans le processus de pensée, visant la formule magique "PLURALISME = MONISME".
  • L'écriture rhizomatique est présentée comme un combat contre les appareils de capture étatiques et les modèles dominants. Elle requiert un style particulier fait de slogans, de devenirs, de cartographies plutôt que de photographies. Cette écriture nomade s'allie avec la machine de guerre contre l'appareil d'État, créant des agencements avec l'extérieur plutôt que des images du monde.

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Critique de la psychanalyse et géologie des strates

La critique du réductionnisme psychanalytique

Фрейд знает seulement эдипизированных волка или собаку, кастрируемого-кастрирующего волка-папу, пса в будке, ya-ya психоаналитика.
  • L'analyse déconstruit l'interprétation freudienne du cas de l'Homme-aux-loups, en montrant comment Freud réduit systématiquement la multiplicité des loups à une figure unique et œdipienne. Au lieu de reconnaître la meute comme une formation moléculaire de l'inconscient, Freud opère une réduction au père, ignorant ainsi la nature intensive et collective des phénomènes inconscients. Cette critique souligne l'incapacité de la psychanalyse à penser les multiplicités et les devenirs-animaux, préférant toujours ramener à l'unité de la structure familiale. La meute des loups n'est pas un substitut du père, mais une bande d'intensités, un seuil sur le corps sans organes.
  • Le texte oppose la vision psychanalytique, qui cherche à unifier et à symboliser, à une approche qui valorise les multiplicités et les devenirs. L'Homme-aux-loups exprime un devenir-loup, une expérience de dépersonnalisation où le sujet ne se représente pas comme un loup, mais ressent des intensités lupines. Les loups sont des particules désirantes, des vitesses et des températures qui traversent le corps sans organes. La psychanalyse, en imposant le schéma œdipien, étouffe cette expression et empêche le sujet de parler véritablement de son désir, le réduisant au silence ou à la "guérison" conformiste.
  • L'importance des multiplicités dans l'inconscient est further développée à travers l'analyse des rêves et des phénomènes schizophréniques. Le rêve de la foule dans le désert illustre la position du sujet sur la périphérie d'une multiplicité, à la fois dedans et dehors, dans un mouvement constant. Cette expérience est contrastée avec la position paranoïaque du sujet de la masse, qui cherche le centre et l'identification. L'inconscient est fondamentalement une foule, une population de particules et d'intensités, et non une structure familiale.

Le corps sans organes et les multiplicités

Тело без органов — это тело, населенное множественностями.
  • Le concept de "corps sans organes" (CsO) est introduit comme une surface d'inscription pour les intensités et les multiplicités. Il ne s'agit pas d'un corps vide ou mort, mais d'un corps vivant, intense, qui s'oppose à l'organisation organique et à l'organisme. Le CsO est le plan de consistance sur lequel les multiplicités se distribuent de manière moléculaire, suivant un mouvement brownien. Dans le cas de l'Homme-aux-loups, l'arbre où sont perchés les loups ou la peau avec ses pores et ses cicatrices fonctionnent comme des CsO, supports pour les meutes d'intensités.
  • Les multiplicités sont caractérisées par leurs éléments particulaires et leurs relations de distance intensive. Ces distances ne sont pas extensives et divisibles, mais plutôt des seuils qui modifient la nature des éléments lorsqu'elles varient. Une meute de loups, un essaim d'abeilles ou une bande de Touaregs sont des multiplicités dont les éléments changent de nature selon leurs relations. Cette approche intensive s'oppose à la logique extensive et molaire de la psychanalyse, qui cherche à compter et à unifier (un loup, deux loups, etc.).
  • La distinction entre multiplicités molaires et moléculaires est cruciale. Les multiplicités molaires sont extensives, divisibles, organisées et susceptibles d'unification (comme les masses). Les multiplicités moléculaires sont intensives, faites de particules et de distances variables, et relèvent de l'inconscient libidinal. Cependant, ces deux types de multiplicités coexistent et s'interpénètrent dans des "agencements" complexes. Il n'y a pas de dualisme strict, mais plutôt un enchevêtrement de machines molaires et moléculaires.

Les agencements collectifs et le désir

Нет индивидуального высказываемого, есть только машинные сборки, производящие высказанное.
  • Le désir n'est pas individuel mais produit par des "agencements collectifs" qui engendrent des énoncés. Ces agencements impliquent des machines sociales, techniques, moléculaires et œdipiennes, entrelacées de manière complexe. L'amour, par exemple, est un processus de dépersonnalisation sur un CsO, où l'on cherche les multiplicités de l'autre et on les connecte aux siennes. L'individu n'est qu'un effet de ces agencements, et le nom propre émerge comme la perception instantanée d'une multiplicité qui traverse le sujet.
  • L'analyse du cas de l'Homme-aux-loups révèle la présence de plusieurs machines désirantes : une machine religioso-militaire (névrose obsessionnelle), une machine anale (devenir-loup ou devenir-guêpe), et l'appareil œdipien que Freud privilégie. Mais Freud ne voit pas la complexité de l'agencement libidinal et réduit tout à l'Œdipe. La psychanalyse utilise les énoncés œdipiens pour faire croire au sujet qu'il parle en son nom, alors qu'elle le prive des conditions réelles de son énonciation.
  • La critique de la psychanalyse culmine dans l'idée que celle-ci est une entreprise de réduction et de silence. En ne écoutant pas les multiplicités et les devenirs, en ramenant tout au père et à la castration, la psychanalyse manque la nature zoologique et politique du désir. L'Homme-aux-loups se retrouve "guéri" mais incapable d'exprimer son devenir-loup, ses loups devenant bolcheviks sans que la psychanalyse ne puisse en rendre compte.

Introduction à la stratification géologique

Поверхность стратификации — это более компактный план консистенции, лежащий между двумя слоями.
  • La Terre est présentée comme un corps sans organes, détérritorialisé, parcouru de matières et d'intensités libres. Mais un phénomène crucial intervient : la stratification, qui consiste à donner forme aux matières, à coder les intensités et à constituer des ensembles molaires. Les strates sont des couches qui capturent et territorialisent, agissant comme un "châtiment de Dieu". Cependant, la Terre ne cesse de leur échapper par des mouvements de déstratification.
  • Chaque strate est caractérisée par une "double articulation". La première articulation sélectionne des unités moléculaires et impose un ordre statistique (contenu). La seconde articulation établit des structures fonctionnelles stables et construit des composites molaires (expression). Cette double articulation varie selon les strates (géologique, organique, etc.) et ne se réduit pas à une opposition entre forme et substance. Elle distribue plutôt le contenu et l'expression de manière relative et variable.
  • Le modèle linguistique de Hjelmslev est invoqué pour penser la stratification en termes de matière, contenu et expression. La matière est le plan de consistance (corps sans organes). Le contenu renvoie aux matières formées (substance et forme du contenu). L'expression renvoie aux structures fonctionnelles (forme et substance de l'expression). Mais contenu et expression sont relatifs et s'interpénètrent, formant un isomorphisme sans correspondance.

L'unité et la diversité des strates organiques

Органическая страта действительно обладает специфическим единством композиции, одним и тем же абстрактным Животным.
  • La strate organique possède une unité de composition définie par des matériaux moléculaires, des éléments substantiels et des relations formelles. Cette unité est celle d'une "machine abstraite" ou d'un "Animal abstrait" qui se réalise de multiples manières sur la strate. Cependant, cette unité n'implique pas l'identité des formes ou des substances, mais plutôt un isomorphisme et une identité des éléments anatomiques ou moléculaires de base. La diversité des formes organiques résulte des degrés de développement et des types de formes, mais ces concepts sont profondément transformés par le darwinisme.
  • Le débat entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier est convoqué pour illustrer les enjeux de l'unité et de la diversité. Geoffroy défend l'idée d'un isomorphisme permettant de passer d'une forme à une autre par "pliage" (par exemple, du vertébré au céphalopode). Cuvier insiste sur l'irréductibilité des types et des embranchements. Ce débat dépasse la simple anatomie et engage des conceptions topologiques (Geoffroy) versus euclidiennes (Cuvier) de l'espace, ainsi que des positions politiques et épistémologiques.
  • Le darwinisme apporte une contribution décisive en substituant aux types des populations, et aux degrés de développement des relations différentielles et des normes. Les formes ne préexistent pas aux populations, mais en sont des résultats statistiques. Les degrés ne mesurent plus une perfection croissante, mais des avantages différentiels dans un environnement. Cette approche populationnelle et différentielle ouvre sur une science des multiplicités et des devenirs.

Épistrates et parastrates : la fragmentation de la strate

Страта существует только в своих эпистратах и парастратах.
  • La strate n'existe pas comme un anneau central continu, mais se fragmente en "épistrates" et "parastrates". Les épistrates sont des états intermédiaires, des médiations entre l'environnement externe et les éléments internes, qui forment de nouveaux centres et de nouvelles périphéries. Elles correspondent à des degrés de déterritorialisation et de reterritorialisation, organisés selon des vitesses et des normes différentielles. Les parastrates, quant à elles, fragmentent la strate en formes irréductibles et en environnements associés, correspondant à des codes et à des processus de décodage.
  • Les environnements associés sont cruciaux pour comprendre les formes organiques. Un organisme ne se contente pas de se nourrir ; il capture des sources d'énergie, perçoit des matériaux et y répond, constituant ainsi un "monde associé" spécifique (comme le monde du tique, réduit à trois facteurs). La forme organique est un "structuration" qui pose un environnement associé, et non une simple structure. Ces environnements sont en relation complexe avec l'environnement externe et les sélections qu'il opère.
  • Les codes et les territorialités communiquent et s'entrelacent au niveau des populations. Les modifications de code (mutations) ont des causes aléatoires, mais leurs effets sont sélectionnés par les mouvements de déterritorialisation et de reterritorialisation. Inversement, chaque modification de code implique un nouvel environnement associé, qui entraîne à son tour des mouvements territoriaux. Les signes territoriaux (marquage de zones) sont indissociables de lignes de fuite qui permettent à l'animal de restaurer son environnement ou de s'en détacher pour en associer de nouveaux.

La déterritorialisation et le devenir

Детерриторизация должна мыслиться как совершенно позитивная сила.
  • La déterritorialisation est une force positive, avec ses degrés et ses seuils, toujours relative et complétée par une reterritorialisation. Sur la strate organique, elle se manifeste par des voyages intensifs, des migrations cellulaires, des invaginations, qui dépendent de portes d'intensité. Plus un organisme a d'environnements internes assurant son autonomie, plus il est déterritorialisé. La déterritorialisation n'est pas un manque, mais une production de nouveauté.
  • Les processus de décodage sont essentiels à l'évolution. Chaque code a une bordure de décodage (dérive génétique, duplication de segments, transmission virale) qui permet des modifications et des communications transversales. Ce n'est pas une traduction d'un code à un autre, mais une "plus-value de code" ou une "communication latérale" qui ouvre sur des devenirs. Le devenir-animal, par exemple, implique de tels processus de décodage et de déterritorialisation.
  • En conclusion, la stratification est un phénomène complexe et inévitable, mais la Terre (corps sans organes) ne cesse de lui échapper par la déstratification, le décodage et la déterritorialisation. La pensée doit saisir ces mouvements pour échapper aux réductions structurales et œdipiennes, et pour accéder à une compréhension des multiplicités, des devenirs et des agencements collectifs du désir. La "géologie de la morale" invite à une vision topologique et intensive du réel, contre les illusions de l'unité et de la transcendance.

SE. pe 7. À js À EE TE ù XUnb . flenez Pennkc F8aTrrapy DYAS1r)) FE à # ET ; 1” (©) > EU (partie 3)

Géologie de la morale et postulats de la linguistique

La stratification et les mouvements de déterritorialisation

Les territorialités sont pas à pas traversées par des lignes de fuite, ce qui témoigne en faveur de la présence en leur sein de mouvements de déterritorialisation et de reterritorialisation.
  • Le texte présente une ontologie des strates, définies comme des articulations doubles de contenu et d'expression. Chaque strate possède une unité de composition, mais est constamment travaillée par des mouvements de déterritorialisation relative et de reterritorialisation. Ces mouvements sont secondaires et relatifs, car ils se produisent à l'intérieur des strates ou entre elles. Ils sont distincts de la déterritorialisation absolue, qui concerne le plan de consistance ou le corps sans organes. Les strates sont des sédiments, des condensations sur ce plan primaire, et non l'inverse. Les machines abstraites ont deux modes d'existence : l'Æcuménon (enveloppé dans une strate particulière) et le Planomène (se développant sur le plan de consistance déstratifié). La déterritorialisation absolue est immanente à la relative, et des points de déterritorialisation orientés vers l'absolu existent dans les agencements machiniques entre les strates.
  • La distinction entre le moléculaire et le molaire est fondamentale pour comprendre la relation contenu/expression sur les premières strates (géologiques, cristallines, physico-chimiques). Le contenu est moléculaire (microphysique) et l'expression est molaire (macrophysique), établissant une résonance entre deux ordres de grandeur indépendants. La forme de l'expression molaire (par exemple, la forme d'un cristal) exprime des interactions moléculaires microscopiques. La relation entre contenu et expression est un « différend réel » mais seulement formel, car les deux formes composent la même chose stratifiée. L'indépendance relative entre contenu et expression possède une certaine latitude, variable entre des cas limites comme le « moule » (mobilisant un maximum de forces extérieures) et la « modulation » (introduisant un minimum de ces forces).

La strate organique et l'autonomie de l'expression

L'aplanissement du code ou la linéarisation de la séquence nucléique marque en fait un seuil de déterritorialisation du « signe ».
  • Sur la strate organique, la nature du différend réel entre contenu et expression change radicalement. L'expression devient autonome, se déployant sur une ligne linéaire et unidimensionnelle (la séquence d'acides nucléiques), indépendante de l'ordre de grandeur. Le différend n'est plus seulement formel, mais réel, passant entre deux classes de molécules : les acides nucléiques de l'expression (nucléotides) et les protéines du contenu (acides aminés). Cette linéarité du code génétique confère à l'organisme un pouvoir reproductif et un seuil de déterritorialisation plus élevé que le cristal, car il permet de reproduire une structure spatiale complexe et de mettre tous les couches internes en contact topologique avec l'extérieur.
  • Le développement de la strate organique en épi-strates et para-strates ne se fait plus par de simples inductions, mais par des transductions. Ces transductions tiennent compte de l'intensification de la résonance entre le moléculaire et le molaire indépendamment de l'ordre de grandeur, de l'efficacité fonctionnelle des substances internes et de la possibilité de multiplication et d'entrecroisement des formes indépendamment des codes (phénomènes de surcodage ou de transcodage). Cette nouvelle organisation permet une accélération et une complexification des processus de déterritorialisation relative.

La strate humaine : technique, langage et machines

Ce que nous appelons propriétés humaines — la technologie et le langage, l'outil et le symbole, la main libre et le larynx souple — sont plutôt des propriétés de cette nouvelle répartition.
  • La troisième grande strate est définie par une nouvelle distribution du contenu et de l'expression. Le contenu devient « alloplastique » (modifiant le monde extérieur) et est caractérisé par le rapport main-outil, renvoyant à une machine sociale technique et à des formations de puissance. L'expression devient linguistique, caractérisée par le rapport visage-langage, renvoyant à une machine sémiotique collective et à des régimes de signes. Cette strate voit l'apparition de Machines appartenant pleinement à elle, mais étendant leurs griffes vers toutes les autres strates, créant l'illusion constitutive de l'homme.
  • Le langage possède une linéarité temporelle (supra-linéarité) qui lui confère une déterritorialisation spécifique, distincte de la linéarité spatiale du code génétique. Cette supra-linéarité permet le phénomène de traduction, capacité à représenter toutes les autres strates et à atteindre une conception scientifique du monde (Welt). Le langage opère un surcodage qui rend non seulement l'expression indépendante du contenu, mais aussi la forme d'expression indépendante de la substance. Cette situation génère des prétentions impérialistes du langage, mais fonde aussi la possibilité de l'universalité de la traduction.

Le différend essentiel et le rôle du cerveau

Le différend n'est pas seulement réel, comme entre molécules, choses ou sujets, mais il est devenu essentiel, comme entre attributs, genres d'être ou catégories irréductibles — les choses et les mots.
  • Sur la strate humaine, le milieu cérébro-nerveux constitue un « bouillon » pré-humain unique qui baigne toute la strate. L'analyse de Leroi-Gourhan montre la constitution de deux pôles dans ce bouillon : l'articulation manuelle du contenu (main-outil) et l'articulation faciale de l'expression (visage-langage). Le différend réel entre contenu et expression devient ici essentiel, comme entre des attributs ou catégories irréductibles (les choses et les mots). Chaque articulation est elle-même doublée : la main crée un monde de symboles (expression relative au contenu), et le langage possède une double articulation où les phonèmes forment un contenu relatif à l'expression des monèmes.
  • La question des signes est abordée de manière restrictive. On ne peut parler strictement de signes que lorsqu'il y a un différend non seulement réel mais catégorial entre formes d'expression et formes de contenu. Il faut éviter l'impérialisme du signifiant, qui réduit le contenu à un signifié et l'expression à un signifiant. L'analyse foucaldienne de la prison montre que la « forme-prison » (contenu) et la « forme-délinquance » (expression) sont deux formalisations hétérogènes, en présupposition réciproque, impliquant la même machine abstraite (un diagramme) et nécessitant un agencement concret pour articuler leurs segments.

Le plan de consistance et la méchanosphère

Le plan de consistance ignore les différences de niveau, d'ordres de grandeur ou de distances. Il ignore toute différence entre l'artificiel et le naturel.
  • Le plan de consistance est le corps sans organes, la réalité absolument déterritorialisée. Il n'est ni un chaos indifférencié ni un chaos de matières formées. Il est composé de trois facteurs : un continuum d'intensités (au-dessous des formes et substances), une émission combinée de particules-signes (au-dessous des contenus et expressions), et une conjonction de flux déterritorialisés (au-dessous des mouvements relatifs). Sur ce plan, les choses les plus hétérogènes (électrons, trous noirs, séquences de signes) coexistent et se pénètrent dans une « danse muette », libérées de leurs strates.
  • La méchanosphère est l'ensemble de toutes les machines abstraites et des agencements machiniques, situés en dehors, sur ou entre les strates. Les agencements machiniques sont distincts des machines abstraites. Ils assurent la co-adaptation du contenu et de l'expression sur une strate, les relations entre strates, et se tournent vers le plan de consistance en actualisant la machine abstraite. Ils sont indispensables pour articuler les strates, faire communiquer les organismes avec le social, et organiser les relations entre les strates et le plan de consistance. Le système des strates doit être compris dans son immanence au plan de consistance, et non à travers des dualismes réducteurs (signifiant/signifié, infrastructure/superstructure).

Les postulats linguistiques : le mot d'ordre et l'illocutoire

La langue n'est pas faite pour qu'on y croie, mais pour qu'on obéisse, et pour faire obéir.
  • La fonction primaire du langage n'est pas l'information ou la communication, mais la transmission de « mots d'ordre » (mot d'ordre). L'unité élémentaire de la langue est l'énoncé-mot d'ordre. Le langage ordonne à la vie. Cette perspective s'appuie sur les actes de parole (Austin) et les présupposés implicites ou non-discursifs (Ducrot). L'analyse montre l'impossibilité de considérer la langue comme un code, de séparer la sémantique et la syntaxe de la pragmatique, et de maintenir la distinction langue/parole. L'acte illocutoire (ce que l'on fait en disant) est premier.
  • Le mot d'ordre désigne la relation de tout énoncé à des actes de parole, c'est-à-dire à des présupposés implicites. Il se définit par la redondance, qui est primaire, l'information n'en étant que la condition minimale de transmission. L'énoncé et l'action sont dans un rapport de redondance, mais non d'identité. L'information (redondance-fréquence) et la communication subjective (redondance-résonance) sont subordonnées à la redondance du mot d'ordre. Il n'y a pas d'énonciation individuelle ni de sujet de l'énonciation en dehors des agencements collectifs d'énonciation qui les déterminent.

L'agencement collectif et les transformations incorporelles

Nous pouvons doter le mot « corps » du sens le plus large ; mais les actions et passions affectant ces corps, il faut les distinguer des actions qui ne sont que des attributs incorporels.
  • Les actions immanentes au langage sont définies par un ensemble de transformations incorporelles attribuées aux corps d'une société. Ces transformations sont instantanées, directes et simultanées à l'énoncé qui les exprime (ex: la transformation de l'accusé en condamné par un verdict, la mobilisation générale, « je t'aime »). Les mots d'ordre désignent ce rapport instantané entre les énoncés et les transformations incorporelles qu'ils expriment. Ces transformations, bien qu'attribuées aux corps, sont elles-mêmes incorporelles.
  • L'agencement collectif d'énonciation est la combinaison redondante de l'action (transformation incorporelle) et de l'énoncé. Il n'a de sens que dans des « circonstances » très spécifiques qui ne sont pas de simples conditions extérieures, mais des variables effectives donnant le droit et le pouvoir de énoncer. Le même énoncé (« je te jure », « je t'aime ») change radicalement de nature selon l'agencement dans lequel il est proféré (famille, école, tribunal, etc.). L'agencement collectif est donc premier, et c'est lui qui produit, comme conséquence, les processus relatifs de subjectivation et d'attribution d'individuation.

La date et la transformation historique : l'exemple du 20 novembre 1923

L'histoire ne se débarrassera jamais des dates.
  • L'instantaneité du mot d'ordre peut être projetée à l'infini et se trouve à l'origine de la société (ex: le contrat social de Rousseau comme saut à place nulle). L'histoire réelle raconte les actions et passions des corps, mais elle transmet aussi des mots d'ordre, c'est-à-dire des actions pures insérées dans ce développement. Les dates sont cruciales car elles marquent ces transformations incorporelles instantanées.
  • L'exemple de la réforme monétaire allemande du 20 novembre 1923 illustre parfaitement cette logique. L'hyperinflation était un processus affectant les corps (monnaie, économie). La décision de créer le Rentenmark fut une transformation sémiotique pure, un acte incorporel instantané, théoriquement indexé sur des corps (la terre, les actifs), mais fonctionnant comme une action déterritorialisée. Cet exemple montre que les énoncés-mots d'ordre opèrent déjà au niveau de l'infrastructure économique et ne relèvent pas d'une « idéologie » superstructurelle. L'agencement collectif et la transformation qu'il opère sont rendus possibles par une conjoncture de « circonstances ».

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Postulats de la linguistique : Langage, pouvoir et variations

chapter: "1"

title: "La pragmatique comme politique du langage"

quote: "Pragmatique — это политика языка. Исследования, вроде исследований Жана-Пьера Фая о конституции нацистских высказываемых в немецком социальном поле, являются в данном отношении образцовыми"

details:

  • Le texte établit une critique fondamentale de la linguistique traditionnelle qui se concentre sur les constantes (syntaxiques, morphologiques, phonologiques). Cette approche referme le langage sur lui-même en le réduisant à un système de signifiants et en reléguant la pragmatique au statut de résidu. Au contraire, la pragmatique est présentée comme la dimension politique du langage qui libère les variables d'expression immanentes au langage lui-même. Ces variables, que Deleuze et Guattari appellent "mots d'ordre", placent le langage en relation avec l'extérieur précisément parce qu'elles lui sont intérieures. La référence à Bakhtine est cruciale : il faut un "élément supplémentaire" pour comprendre comment un mot forme un énoncé complet, élément qui reste inaccessible aux catégories linguistiques traditionnelles.
  • Le concept de "mot d'ordre" est central comme variable transformatrice qui attribue des transformations incorporelles aux corps. L'analyse des énoncés nazis par Jean-Pierre Faye et des énoncés léninistes sert d'exemple concret. Dans le cas de Lénine, la transformation incorporelle extrait d'abord le prolétariat des masses comme agencement d'énoncé, avant que les conditions matérielles n'existent. Le texte "Aux slogans" (1917) montre comment le mot d'ordre "Tout le pouvoir aux Soviets!" n'est valable que pendant une période spécifique, jusqu'au 4 juillet 1917, date qui exprime une transformation incorporelle vers l'avant-garde du parti.

chapter: "2"

title: "L'agencement collectif d'énonciation"

quote: "Я — это слово-порядка. Шизофреник заявляет: «Я слышал, как голоса сказали: он осознает жизнь»"

details:

  • L'agencement collectif d'énonciation est présenté comme une machine sémiotique où les variables entrent dans des relations définissables. La société est traversée par plusieurs sémiotiques et régimes mixtes. Le mot d'ordre manifeste une redondance essentielle par sa transmission et son émission, dans son rapport immédiat à l'action ou à la transformation qu'il opère. Cette conception dépasse la distinction entre langage et parole pour penser l'énonciation comme toujours déjà discours indirect - la présence d'un énoncé supplémentaire dans l'énoncé porteur, la présence du mot d'ordre dans le mot donné.
  • Le discours direct n'est qu'un fragment séparé de la masse, né du découpage de l'agencement collectif. L'individu dépend toujours d'un agencement moléculaire d'énoncé qu'il n'a pas consciemment, qui réunit des régimes de signes hétérogènes. Écrire, c'est faire émerger l'agencement de l'inconscient, convoquer des voix murmurantes et des idiomes secrets. La référence au cogito schizophrénique montre comment la conscience de soi est une transformation incorporelle du mot d'ordre, résultat du discours indirect. Notre discours direct est toujours du discours indirect libre nous traversant.

chapter: "3"

title: "La machine abstraite du langage"

quote: "Лингвистика — ничто вне прагматики (семиотической или политической), определяющей реализацию условий языка и употребления элементов языка"

details:

  • Le texte développe la théorie stoïcienne des incorporels comme fondement d'une philosophie du langage. Les Stoïciens distinguaient les actions et passions des corps (contenu) des attributs incorporels (exprimé de l'énoncé). Cette indépendance des deux formalisations - forme d'expression et forme de contenu - n'implique pas un parallélisme mais plutôt leur insertion mutuelle. Les expressions s'insèrent dans les contenus non pour les représenter, mais pour les anticiper, les retarder, les accélérer ou les recombiner différemment.
  • Le mouvement de déterritorialisation est essentiel pour comprendre comment les formes d'expression et de contenu communiquent. Les degrés de déterritorialisation quantifient les formes respectives et permettent leur conjugaison. L'agencement possède une double axialité : horizontale (segment de contenu et segment d'expression) et verticale (territorialités stabilisatrices et pics de déterritorialisation). L'exemple de Kafka montre comment machines corporelles et régimes de signes fonctionnent ensemble sans se représenter mutuellement, selon des degrés de déterritorialisation variables.

chapter: "4"

title: "Critique des invariants linguistiques"

quote: "Вопрос о структурных инвариантах — да и сама идея структуры, неотделимой от таких инвариантов, будь то атомистических, либо же реляционных — весьма существенен для лингвистики"

details:

  • Le texte analyse les présupposés de la linguistique structurale qui postule des constantes (phonologiques, syntaxiques, sémantiques), des universaux, des arbres relationnels binaires, la compétence grammaticale, l'homogénéité et la synchronie. Ces invariants permettent à la linguistique de revendiquer une scientificité pure, indépendante des facteurs externes ou pragmatiques. La discussion entre Chomsky et Labov est cruciale : Chomsky défend l'extraction d'un système homogène comme condition d'étude scientifique, tandis que Labov voit la variation comme constitutive et systématique du langage lui-même.
  • La variation continue n'est pas un phénomène marginal mais la condition même du langage. Les exemples musicaux (système tonal, chromatisme, synthétiseur) illustrent comment la variation continue remplace le couple matière-forme par le couple matériau-forces. De même, le langage doit être compris comme un continuum de variations où les composantes phonétiques, syntaxiques et sémantiques sont affectées par des variables prosodiques, tonales et intonatives. Le style n'est pas une création psychologique individuelle mais un agencement d'énoncé qui crée un langage dans le langage.

chapter: "5"

title: "Langage majeur et devenir mineur"

quote: "«Главное» и «малое» качественно определяют не два языка, а два употребления или две функции языка"

details:

  • La distinction entre langues majeures et mineures n'est pas quantitative mais qualitative et politique. Les langues majeures sont des langues de pouvoir, standardisées, centralisées, caractérisées par l'extraction de constantes. Les langues mineures sont définies par la puissance de variation. Cependant, toute langue majeure est travaillée de l'intérieur par des variations continues qui la transforment en langue mineure. L'exemple de l'anglais américain montre comment il devient langue mondiale précisément parce qu'il est travaillé par toutes les minorités.
  • Le devenir mineur n'est pas l'usage d'un dialecte ou d'une langue minoritaire, mais la transformation créatrice de sa propre langue majeure. Des auteurs comme Kafka, Beckett ou Godard pratiquent un bilinguisme intérieur qui fait bégayer la langue, étire les tenseurs et crée un continuum de variation. La "pauvreté" des langues mineures n'est pas un manque mais une ellipse permettant de contourner les constantes, tandis que la "surcharge" est un paraphrasing mobile témoignant de la présence du discours indirect.

chapter: "6"

title: "Devenir mineur et conscience universelle"

quote: "Есть универсальная фигура миноритарного сознания как становления каждого, и именно такое становление является творчеством"

details:

  • La majorité n'est pas quantitative mais suppose une constante (l'Homme-blanc-mâle-adulte-urbain-hétérosexuel) comme étalon. La minorité est un devenir potentiel de chacun qui dévie du modèle. Le devenir mineur est la figure universelle de la conscience créatrice, opposée au Fait majeur de Personne. La variation continue constitue ce devenir mineur comme amplitude franchissant constamment le seuil représentatif de l'étalon majoritaire.
  • L'autonomie est le nom de ce devenir mineur comme figure universelle de conscience. Les minorités objectives (états de langue, ethnicité, genre) doivent être considérées comme des germes de devenir dont la fonction est de déclencher des mouvements de déterritorialisation incontrôlables. Le discours indirect libre chez Pasolini montre l'essentiel : non pas la langue A ou B, mais "la langue X, autre que la langue A, en train de devenir langue B". La création ne s'obtient pas en devenant majoritaire.

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Régimes sémiotiques et subjectivation dans la pensée deleuzo-guattarienne

chapter: "4"

title: "Les deux régimes du mot d'ordre : mort et fuite"

quote: "S'il y a comme un dire fondamental, ou plutôt deux directions fondamentales du dire, c'est que le mot d'ordre est à la fois ce qui nous condamne à mort et ce qui nous donne la chance de fuir."

details:

  • Le mot d'ordre possède une double nature fondamentale, analysée à travers la pensée d'Elias Canetti. D'une part, il fonctionne comme un verdict mortifère, un "petit jugement de mort" qui s'insinue au plus profond de la subjectivité, transformant l'individu de manière incorporelle et immédiate. Cet aspect correspond au mode majeur de traitement de la langue, où l'on extrait des constantes et où la mort opère comme une transformation idéale, une limite qui sépare les corps et leurs états. La figure, en tant qu'attribut incorporel, achève le corps dans l'espace et le temps grâce à la mort, créant des espaces et des temps morts. Ce régime implique un Maître immuable et hiératique qui légifère sur les constantes, interdit ou limite les métamorphoses, et oppose des formes claires et stables dans une relation d'énantiomorphisme.
  • D'autre part, le mot d'ordre contient en lui-même la possibilité de la fuite, non pas comme une réaction, mais comme son autre face constitutive. Cet aspect correspond au mode mineur de la langue, qui consiste à l'introduire dans une variation continue. Ici, les variables entrent dans un nouvel état de devenir, poussant les corps vers leurs limites dans un mouvement de métamorphose. Ce mouvement s'oppose à la science royale des invariants euclidiens par une "science opératoire" de la variation, une géométrie pragmatique de la ligne et du mouvement. Il s'agit de libérer une matière intensive, un continuum de variation où les différences deviennent infinitésimales et où la distinction entre forme d'expression et forme de contenu s'estompe sur un plan de consistance commun.
  • La question politique centrale n'est pas de fuir le mot d'ordre, mais d'éviter le verdict de mort qu'il porte, de développer sa puissance de fuite et d'empêcher que cette fuite ne tombe dans l'imaginaire ou le trou noir. Il s'agit de libérer la potentialité révolutionnaire du mot d'ordre. L'exemple de Hofmannsthal montre comment, sous le mot d'ordre territorialisant "Allemagne, Allemagne!", on peut entendre un autre rapport à la vie, plus profond et variable. La réponse à la mort doit être une réponse de la vie, non par la fuite, mais en faisant agir la fuite. Sous les mots d'ordre, il y a des mots de passe, des composants de passage qu'il s'agit d'extraire des compositions stratifiées.

chapter: "5"

title: "Le régime signifiant : la paranoïa du signe"

quote: "Le signe renvoie au signe, à l'infini. L'interprétation sera toujours l'interprétation de l'interprétation."

details:

  • Le régime signifiant est défini par la formule simple : le signe renvoie au signe, à l'infini. Le signe, détériorialisé, est saisi dans sa relation formelle à d'autres signes, formant une chaîne signifiante sans début ni fin. Ce réseau projette son ombre sur un continuum atmosphérique amorphe qui joue le rôle d'un "signifié" toujours fuyant. Le paranoïaque participe de l'impuissance de ce signe qui l'attaque de toutes parts, mais cela lui donne un accès accru à la surpuissance du signifiant en tant que maître du réseau. C'est un régime de dette infinie où nous sommes à la fois créanciers et débiteurs, un système tragique où les signes circulent et reviennent éternellement.
  • Ce régime s'organise en cercles multiples et en chaînes. Les signes ne renvoient pas seulement à d'autres signes dans le même cercle, mais sautent d'un cercle à l'autre (du privé au public, de la dispute familiale au désordre public). Ces sauts sont régulés, voire interdits, par une bureaucratie impériale. La figure de l'histrion, du trompeur, qui saute d'un cercle à l'autre, répond à l'action paranoïaque du despote installé dans son centre. Un mécanisme secondaire est nécessaire pour garantir l'expansion des cercles : l'interprétation. Le prêtre-interprète assigne au signe un signifié connaissable, mais cette interprétation ne fait que reproduire le signifiant. La meilleure interprétation est finalement le silence significatif.
  • La substance d'expression de ce régime est la visagéité. Le visage cristallise les redondances, il est le corps du centre de signifiance sur lequel s'agrippent tous les signes détériorialisés. Le signifiant se reterritorialise sur le visage. Le despote-dieu ne cache pas son visage ; au contraire, il en crée un, ou plusieurs. Le visage est l'icône du régime signifiant. Son envers est le corps du supplicié ou de l'exclu, celui qui perd son visage, entre dans un devenir-animal ou moléculaire. Le bouc émissaire incarne la ligne de fuite que le régime signifiant ne peut supporter et qu'il charge de toutes les valeurs négatives. Le système complet associe le visage paranoïaque du despote, le prêtre-interprète, la foule hystérique à l'extérieur et le bouc émissaire dépressif qui fuit dans le désert.

chapter: "5 (suite)"

title: "Cartographie des régimes sémiotiques : pré-signifiance, contre-signifiance et post-signifiance"

quote: "Il n'y a pas une sémiologie générale, mais une diversité de régimes de signes qui se mélangent et dont la dominance dépend d'agencements concrets."

details:

  • Au-delà du régime signifiant, il existe d'autres régimes sémiotiques. Le régime pré-signifiant, dit "primitif", est plus proche des codages "naturels". Il se caractérise par un pluralisme et une polyvocauté des formes d'expression qui empêchent la capture par le signifiant. C'est une sémiotique segmentaire, multilignaire et multidimensionnelle, où la détériorialisation du signe provient de la confrontation entre territorialités et segments comparés (campement, jungle). Le cannibalisme, par exemple, a une fonction sémiotique : manger le nom pour empêcher l'État de s'approprier le mort.
  • Le régime contre-signifiant est celui des nomades guerriers. Il fonctionne non par la segmentarité, mais par une arithmétique et une numérotation qui marquent des distributions mobiles et multiples. Le "nombre nomade" n'est pas représentatif mais opérationnel, ordonnant des distributions plutôt que des collections. Il est lié à la machine de guerre nomade et s'oppose aux appareils d'État. La ligne de fuite impériale est remplacée par une ligne d'annihilation qui retourne contre les empires. La Bible, par l'influence des Kénéens (nomades forgerons) sur Moïse, en est un exemple.
  • Le quatrième régime est le régime post-signifiant ou passionnel, qui se définit par un processus original de "subjectivation". Il ne s'identifie pas à un peuple ou à une période historique, mais apparaît dans des agencements variés (pathologiques, littéraires, amoureux). L'étude de la psychiatrie du XIXe siècle est cruciale pour le distinguer : elle oppose le délire paranoïaque-interprétatif (idées, réseau cyclique illimité) au délire passionnel (actions, série linéaire de processus finis). Le premier semble fou mais ne l'est pas (le Président Schreber), le second ne semble pas fou mais l'est (monomanies d'Esquirol : érotique, de revendication, d'incendie, de meurtre). Cette distinction recoupe souvent des clivages de classe.

chapter: "5 (suite)"

title: "Le régime post-signifiant : la subjectivation et la ligne de fuite positive"

quote: "Dieu détourne son visage, et le sujet, saisi de crainte divine, détourne le sien. C'est dans ce double détournement que se trace la ligne de fuite positive."

details:

  • Le régime post-signifiant se caractérise par le détachement d'un paquet de signes du réseau signifiant et son engagement sur une ligne de fuite qui reçoit une valeur positive. La visagéité subit une transformation profonde : Dieu et le sujet détournent leur visage. C'est dans ce double détournement en profil que se trace la ligne de fuite. Le prophète (contrairement au prêtre) est la figure de cet agencement. Il est fondamentalement un traître, comme Jonas qui fuit "loin de la face de l'Éternel" pour mieux anticiper sa volonté. Caïn, marqué d'un signe protecteur, inaugure l'existence en sursis, la positivité de l'Alliance où le sujet reste vivant. C'est un régime de trahison universelle, où l'homme trahit Dieu et Dieu trahit l'homme.
  • Ce régime invente une nouvelle relation avec le livre. Le livre sacré écrit devient le corps de la passion, il intériorise tout et occupe la place du visage et de Dieu. La fonction de l'interprétation change radicalement : elle devient soit une récitation littérale et pure (Coran), soit une interprétation codée interne au livre (correspondance entre l'Ancien et le Nouveau Testament), soit une interprétation immédiate où le livre est écrit dans le cœur (conception réformiste). La passion monomaniaque du Livre comme origine et fin du monde trouve ici son point de repère.
  • Le régime passionnel est un régime de subjectivation. Il n'y a plus de centre de signifiance, mais un point de subjectivation qui donne à la ligne son point de départ. Il n'y a plus de relation signifiant-signifié, mais un sujet d'énonciation qui découle du point de subjectivation, et un sujet d'énoncé dans un rapport définissable avec le premier. Le signe fait irruption dans un processus linéaire à travers le sujet. Ce schéma se retrouve dans trois domaines : l'histoire des Juifs (Dieu point de subjectivation, Moïse sujet d'énonciation, le peuple sujet d'énoncé) ; la philosophie cartésienne (idée de l'infini point de subjectivation, cogito sujet d'énonciation, union de l'âme et du corps sujet d'énoncé) ; la psychiatrie (postulat point de subjectivation, orgueil sujet d'énonciation, rancune sujet d'énoncé).

chapter: "5 (suite)"

title: "La double figure du double : conscience et amour-passion"

quote: "La ligne de subjectivation est toute entière occupée par le Double, mais il a deux figures, comme il y a deux sortes de doubles."

details:

  • Ce qui transforme la ligne passionnelle en ligne de subjectivation ou d'assujettissement, c'est la constitution et la superposition de deux sujets : le sujet d'énonciation sur le sujet d'énoncé. C'est le paradoxe du législateur-sujet : plus tu obéis aux énoncés de la réalité dominante, plus tu commandes comme sujet d'énonciation dans la réalité mentale. Une nouvelle forme d'esclavage est inventée : être esclave de soi-même, de la "raison" pure. Le Cogito est une passion froide et intéressée. Louis Althusser a mis en lumière cette constitution des individus en sujets par l'"interpellation" et le "redoublement spéculaire".
  • La ligne de subjectivation possède deux axes, deux figures du Double. La figure syntagmatique est la conscience, le double conscient (Moi = Moi), qui dédouble les sujets et les superpose. La figure paradigmatique est l'amour-passion, le double passionnel (Homme = Femme), où deux sujets cachent et montrent leur visage le long d'une ligne de fuite qui les rapproche et les sépare. L'amour-passion est un cogito à deux, comme le cogito est une passion pour soi seul. Ces deux figures sont complémentaires, comme le montrent les œuvres de Klossowski.
  • Ces doubles peuvent dégénérer dans des sémiotiques mixtes. La paire amoureuse peut tomber dans le rapport conjugal et la "scène de ménage" hystérico-paranoïaque (Strindberg). Le double conscient peut tomber dans le rapport bureaucratique, où le cogito devient un "scandale au bureau", un délire amoureux bureaucratique (Kafka). Le mariage est le développement de la paire, la bureaucratie est le développement du cogito. Mais même dans ces mélanges, la ligne originaire peut se dégager. L'excès dans le régime post-signifiant n'est pas une fréquence objective (comme le signifiant), mais un excès de résonance subjective (Tristan... Iseut...) qui attire la conscience et la passion vers un trou noir où elles résonnent.

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Régimes sémiotiques et corps sans organes

chapter: "1"

title: "Les régimes de signes et la déterritorialisation"

quote: "La subjectivation confère à la ligne de fuite un signe positif, elle élève la déterritorialisation à l'absolu, l'intensité au plus haut degré, l'excès à la forme réflexive."

details:

  • Le texte établit une distinction cruciale entre différents régimes sémiotiques basés sur leur degré de déterritorialisation. Le régime signifiant opère une déterritorialisation relative, où le signe ne renvoie qu'à d'autres signes dans un système clos, maintenu par une fréquence élevée de renvois. À l'inverse, le régime subjectif ou post-signifiant atteint une déterritorialisation absolue en rompant cette relation de signifiance pour s'engager dans une ligne de fuite positive. Cette dernière s'exprime par des phénomènes comme le "trou noir" de la conscience et de la passion, où l'excès subjectif semble se greffer sur le signifiant pour le mettre au carré. Cependant, cette absolutisation reste paradoxalement négative car elle est segmentée et bloquée par des points d'annulation, empêchant une libération véritable.
  • La déterritorialisation est présentée comme le mouvement fondamental qui différencie les régimes. Le texte identifie trois types : relative (propre aux strates et culminant avec la signifiance), absolue mais négative (propre à la subjectivation, Ratio et Passio), et enfin absolue et positive sur le "plan de consistance" ou "corps sans organes" (CsO). Ce dernier type représente un état de désstratification où la ligne de fuite réalise sa potentialité positive et où la déterritorialisation exerce son pouvoir absolu, libérée des contraintes des strates que sont l'organisme, la signifiance et la subjectivation.
  • Les strates sont décrites comme les principales forces qui asservissent l'homme en le séparant du plan de consistance. Le défi consiste à renverser l'assemblage pour passer du côté tourné vers les strates au côté tourné vers le plan de consistance. La subjectivation amène le désir à un point d'excès et de décollage où il doit soit se détruire dans un trou noir, soit changer de plan. Il s'agit de déstratifier, d'ouvrir une fonction diagrammatique, de transformer la conscience en expérimentation de la vie et la passion en un champ d'intensités continues.
  • Le texte esquisse une typologie des sémiotiques : pré-signifiante (codage diffus, énonciation collective), signifiante (surdétermination par le signifiant et l'État, standardisation), contre-signifiante (surdétermination par le Nombre et la Machine de guerre), et post-signifiante (surdétermination par l'excès de conscience). Aucune de ces sémiotiques n'est pure ; elles sont toujours concrètement mélangées, fonctionnant en combinaisons mixtes où chaque sémiotique capture des fragments d'autres. Il n'existe pas de sémiologie générale ou universelle.
  • Un aspect crucial est la possibilité de transformation d'une sémiotique abstraite en une autre via la traductibilité, un effet du surcodage linguistique. Ces transformations sont nommées : analogiques (vers le pré-signifiant), symboliques (vers le signifiant), polémiques ou stratégiques (vers le contre-signifiant), liées à la conscience ou mimétiques (vers le post-signifiant), et enfin diagrammatiques (brisant les sémiotiques sur le plan de consistance). Ces transformations sont créatrices et permettent de former de nouveaux régimes de signes, constituant une "trans-sémiotique".

chapter: "2"

title: "La pragmatique et ses composantes"

quote: "La pragmatique présente deux composantes. La première pourrait être dite générative [...] La seconde est la composante transformationnelle."

details:

  • La pragmatique (ou schizoanalyse) est présentée comme la discipline fondamentale pour l'étude des régimes de signes, se composant de quatre éléments cycliques et rhizomatiques. La composante générative étudie comment les régimes abstraits forment des sémiotiques concrètes et mélangées, avec leurs variantes et leurs combinaisons, et détermine quel régime est dominant dans un assemblage donné. À ce niveau, on peut abstraire les formes de contenu pour se concentrer sur les mélanges dans la forme d'expression.
  • La composante transformationnelle, plus profonde, étudie comment les régimes purs se traduisent et se transforment les uns dans les autres, et surtout comment de nouveaux régimes sont créés. Elle montre que tout régime mixte suppose de telles transformations, qu'elles soient passées, présentes ou potentielles. C'est cette composante qui est responsable de la nouveauté des mélanges et de la singularité d'un régime à un moment et dans un domaine donné.
  • La composante diagrammatique représente le niveau d'abstraction le plus élevé, où l'abstraction devient réelle. Elle consiste à extraire des régimes de signes des "signes-particules" non formalisés, qui constituent des traits non formés capables de se combiner. C'est le règne des "machines abstraites-réelles", nommées et datées, qui opèrent par la conjugaison de la Matière et de la Fonction sur le plan de consistance.
  • La composante machinique, enfin, montre comment les machines abstraites s'actualisent dans des assemblages concrets qui formalisent différemment les traits d'expression et de contenu, tout en maintenant leur présupposition réciproque. Les assemblages possèdent deux vecteurs : l'un tourné vers les strates, où ils apparaissent comme assemblage collectif d'énonciation et assemblage machinique des corps, et l'autre, diagrammatique et déstratifié, où il n'y a plus de côtés distincts, seulement des traits de contenu et d'expression en devenir.

chapter: "3"

title: "Le Corps sans Organes (CsO) comme pratique et limite"

quote: "Le Corps sans Organes, nous ne l'atteignons pas, nous ne pouvons l'atteindre, nous en approchons toujours, il est la limite."

details:

  • Le Corps sans Organes (CsO) est défini non comme un concept, mais comme une pratique, un ensemble de pratiques et une expérimentation inévitable. C'est une limite que l'on approche sans cesse, sur laquelle on vit, on aime, on combat. La déclaration de guerre d'Artaud aux organes le 28 novembre 1947 est citée comme un acte fondateur, soulignant le caractère à la fois biologique, politique et expérimental de la constitution du CsO.
  • Le texte décrit une longue procession de types de CsO, souvent atteints par des voies négatives ou dangereuses : le corps hypocondriaque (organes détruits), paranoïaque (organes attaqués puis restaurés), schizoïde (lutte active contre les organes), toxicomane (expérimentation chimique), et masochiste (blocage actif des organes via la douleur et la suture). Ces exemples montrent la difficulté et les dangers de l'expérimentation, nécessitant une extrême prudence, une "injection de prudence" comme dose immanente à l'expérience.
  • La relation entre la constitution du CsO et ce qui se passe sur lui est décrite comme un rapport de synthèse et d'analyse particulier. Une synthèse a priori assure que quelque chose sera produit dans un mode donné, mais sans savoir quoi. Une analyse infinie reconnaît que ce qui est produit sur le CsO fait déjà partie de sa production, y est inclus, mais au prix de passages, de divisions et de sous-productions infinies. C'est une expérimentation délicate, évitant à la fois la stagnation des modes et le dérapage dans un type de CsO inadéquat.
  • Le CsO est fondamentalement un champ d'immanence du désir, le plan de consistance propre au désir défini comme un processus de production sans référence à une instance externe (manque ou plaisir). Le texte s'oppose à la triple malédiction que le prêtre (dont le psychanalyste est la figure moderne) impose au désir : la loi négative du manque, la règle externe du plaisir, et l'idéal transcendant du fantasme. Le CsO est la reconquête de l'immanence contre ces trois fantômes.

chapter: "4"

title: "Le CsO comme œuf intense et champ d'intensités"

quote: "Nous traitons le CsO comme l'œuf plein, [...] nous traitons le CsO comme l'œuf intense, défini par des axes et vecteurs, des gradients et seuils."

details:

  • Le CsO est décrit comme étant fait pour n'être occupé que par des intensités. Seules les intensités y passent et y circulent. Il n'est pas une scène, mais un "spatium" intense, sans étendue, une matière intensive et non stratifiée, une matrice intensive, une intensité=0. Cette matière est égale à l'énergie, produisant le réel comme quantité intensive à partir de zéro. C'est en ce sens que le CsO est comparé à un "œuf intense", antérieur à l'expansion de l'organisme et à l'organisation des organes.
  • Les organes ne sont pas niés, mais leur fonction et leur localisation ne sont pas constantes. Ils apparaissent et fonctionnent comme de pures intensités, changeant en franchissant un seuil, en modifiant un gradient. Le texte cite des exemples de métamorphoses organiques pour illustrer cette fluidité intense, cette vision "tantrique" du corps où les organes sont des effets de mouvements et de variations intensives, et non des structures fixes.
  • L'Éthique de Spinoza est présentée comme le grand livre du CsO. Les attributs sont les types ou genres de CsO, les substances, les puissances, les intensités zéro comme matrices productives. Les modes sont tout ce qui arrive : les vagues, les vibrations, les migrations, les seuils et gradients, les intensités productives dans un type substantiel donné. Chaque type de CsO (masochiste, toxicomane, etc.) est un attribut avec son degré zéro et sa production d'intensités spécifiques.
  • La question de la totalité de tous les CsO est posée. Il ne s'agit pas de l'Un et du Multiple, mais d'une multiplicité de fusion, d'un continuum de tous les attributs ou genres d'intensité sous l'unique substance, et un continuum des intensités d'un genre sous le même type. C'est le "plan de consistance", la pure multiplicité de l'immanence, où chaque partie peut être d'une origine différente, dans un mouvement de déterritorialisation généralisée où chacun abstrait des selfs et des formations selon ses goûts et ses stratégies.

chapter: "5"

title: "La lutte contre l'organisme et les strates"

quote: "Le CsO ne s'oppose pas aux organes. Son ennemi, ce n'est pas les organes. L'ennemi, c'est l'organisme."

details:

  • Le véritable ennemi du CsO n'est pas les organes eux-mêmes, mais l'organisation des organes qu'est l'organisme. L'organisme est une strate sur le CsO, un phénomène de sédimentation qui impose des formes, des fonctions, des liaisons, des organisations hiérarchisées et des transcendances organisées pour en extraire du travail utile. Le "Jugement de Dieu" est ce système qui arrache le CsO à son immanence pour en faire un organisme, une signifiance, un sujet.
  • Le CsO oscille entre deux pôles : la surface de stratification, où il est soumis au jugement, et le plan de consistance, où il se déploie dans l'expérimentation. La bataille est infinie entre le plan de consistance qui libère le CsO en traversant et en démontant les strates, et les surfaces de stratification qui le bloquent ou l'écrasent. Il y a toujours une strate derrière une autre, une strate imbriquée dans une autre.
  • Trois grandes strates nous lient directement : l'organisme, la signifiance et la subjectivation. Le CsO leur oppose respectivement la désarticulation (ou les articulations n fois) comme propriété du plan de consistance, l'expérimentation ("pas de signifiant, n'interprétez jamais !") comme action sur ce plan, et le nomadisme comme mouvement ("même sur place, ne cessez pas de bouger, voyage immobile, désubjectivation").
  • Désarticuler l'organisme est présenté comme une action quotidienne, nécessitant non des coups de marteau, mais une lime très fine, un art des dosages. Il s'agit d'inventer des autodestructions qui ne se confondent pas avec une pulsion de mort. Démanteler l'organisme n'est pas un suicide, mais ouvre le corps à des connexions qui supposent tout un agencement, des flux, des seuils et des gradients. C'est une entreprise de localisation, de délimitation de la zone à déstratifier, et de définition des moyens à utiliser (substances, techniques, éléments).

chapter: "6"

title: "Les strates et leur puissance de capture"

quote: "Les strates sont des liens, des tenailles. 'Liez-moi, si vous voulez'."

details:

  • Les strates sont décrites comme des agents de capture extrêmement puissants qui ne se contentent pas de réprimer le CsO, mais le constituent en le faisant passer dans leurs grilles et leurs appareils de pouvoir. La strate est un jugement de Dieu, mais le CsO est également "ce qui" résiste à ce jugement, ce sur quoi il s'exerce, et ce qui, finalement, lui échappe pour tracer son plan de consistance. La lutte est donc immanente.
  • Le texte analyse le pouvoir de capture des strates à travers leur double articulation : elles substantialisent les matières diagrammatiques et séparent le plan de contenu formé du plan d'expression formé. Elles brisent les continums d'intensité en introduisant des coupures entre les strates et à l'intérieur de chaque strate, empêchant les conjonctions de la ligne de fuite, brisant les points de déterritorialisation par des reterritorialisations, une valorisation négative, ou une segmentation et un blocage.
  • L'axiomatique est opposée au diagrammatisme. Au lieu de tracer des lignes de fuite créatrices et de conjuguer des traits de déterritorialisation positive, l'axiomatique bloque toutes les lignes, les soumet à un système ponctuel et arrête l'écriture algébrique et géométrique qui fuit de tous côtés. L'axiomatisation, la sémiotisation et la physicalisation sont la "programme de la strate" contre le "diagramme du plan de consistance".
  • Cependant, les machines abstraites ne sont pas seulement sur le plan de consistance ; elles sont aussi "pliées" ou "enchâssées" dans les strates en général, ou même érigées sur des strats particuliers où elles organisent à la fois la forme d'expression et la forme de contenu. Il y a un double mouvement : d'un côté, les strates ne s'organiseraient jamais sans s'emparer des matières ou fonctions du diagramme qu'elles formalisent ; de l'autre, les machines abstraites ne seraient jamais présentes, y compris sur les strates, sans le pouvoir d'extraire et d'accélérer les signes-particules déstratifiés.

chapter: "7"

title: "L'exemple de l'amour courtois et du désir immanent"

quote: "La 'joie' de l'amour courtois, l'échange des cœurs, l'épreuve ou 'l'assai' - tout est permis, pourvu que ce ne soit pas extérieur au désir."

details:

  • L'amour courtois est analysé comme un exemple de construction d'un CsO et d'un plan de consistance immanent au désir. Contrairement à une interprétation en termes de manque ou d'idéal transcendant, le rejet du plaisir extérieur ou son report à l'infini témoigne d'un état conquis où le désir n'a plus de manque, se remplit lui-même et construit son champ d'immanence. Le plaisir est une reconquête de la personne, une reterritorialisation.
  • Dans l'amour courtois, il s'agit de créer un CsO où passent des intensités, et où il n'y a plus de soi ni d'autre, non au nom d'une communauté supérieure, mais grâce à des singularités qui ne sont plus personnelles et à des intensités qui ne sont plus extensives. La plus légère tendresse peut être aussi forte que l'orgasme. L'orgasme n'est qu'un fait, assez lamentable, par rapport au désir conquérant son droit.
  • Le texte établit un parallèle avec les pratiques taoïstes, où se forme un cycle d'intensités entre les énergies féminine (Yin, force innée) et masculine (Yang, force transmise), conditionné par la non-éjaculation. Il ne s'agit pas d'éprouver le désir comme un manque interne, mais de constituer un corps intensif sans organes, le Tao, un champ d'immanence où le désir ne manque de rien. Ce cycle peut être canalisé pour la production de descendants (côté stratification), mais son essence est du côté de la déstratification.
  • Le champ d'immanence peut se construire dans des formations sociales très différentes, par des agencements très divers (pervers, artificiels, scientifiques, mystiques, politiques), qui n'ont pas le même type de CsO. La question est de savoir si ces pas peuvent se correspondre. Le plan de consistance serait la totalité de tous les CsO, une pure multiplicité d'immanence en mouvement de déterritorialisation généralisée, où chacun fait ce qu'il peut selon ses goûts, réussissant à s'abstraire du soi, de sa formation, de son origine.

chapter: "8"

title: "Le plan de consistance et les plateaux"

quote: "Chaque CsO est fait de plateaux. Chaque CsO est lui-même un plateau, communiquant avec d'autres plateaux sur le plan de consistance."

details:

  • Le texte introduit le concept de "plateau" emprunté à Bateson : des régions d'intensité continue constituées de telle manière qu'elles n'admettent aucune interruption par aucun terme extérieur et ne se laissent pas aller à une culmination. Un plateau est une partie de l'immanence. Chaque CsO est fait de plateaux et est lui-même un plateau, communiquant avec d'autres plateaux sur le plan de consistance. C'est une composante de passage.
  • La formule de Spinoza, Héliogabale et de l'expérimentation est la même : l'anarchie et l'unité sont une seule et même chose, non pas l'unité de l'Un, mais une unité plus étrange qui ne parle que du multiple. C'est ce qu'expriment les livres d'Artaud : une multiplicité de fusion, une fusion comme zéro infini, le plan de consistance, la Matière sans dieux ; les principes comme forces, essences, substances, éléments, remises, productions ; les modes d'être comme intensités produites, vibrations, souffles, Nombres.
  • La difficulté d'atteindre ce monde d'"Anarchie couronnée" est soulignée si l'on reste dans les organes et si l'on reste enfermé dans l'organisme ou la strate qui bloque les flux et nous fixe dans notre monde. La bataille est constante pour libérer le CsO en traversant et en démontant les strates.
  • En conclusion, le texte affirme que derrière les énoncés et les sémiotisations, il n'y a que des machines, des agencements et des mouvements de déterritorialisation qui traversent des systèmes de stratification variés et évitent à la fois les coordonnées du langage et les coordonnées de l'existence. C'est pourquoi la pragmatique n'est pas un complément à la logique ou à la linguistique, mais l'élément fondamental dont tout le reste dépend. Elle est la cartographie des lignes de fuite et des devenirs qui constituent la vie elle-même.

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La construction du corps sans organes et la machine abstraite de la facialité

chapter: "6"

title: "Le Corps sans Organes (CsO) : Production et Périls"

quote: "Le plan, que la conscience normale n'atteint pas, mais que Ciguri nous permet d'atteindre et qui est justement le secret de toute poésie."

details:

  • Le Corps sans Organes (CsO) se définit comme un plan de consistance opposé à l'organisation stratifiée de l'organisme, de la signification et de la subjectivation. Il ne s'agit pas d'un corps démembré ou d'un retour à un état indifférencié, mais d'une surface intensive où les organes se distribuent sous forme de flux, de gradients et de seuils d'intensité. La construction du CsO exige une déstratification prudente, car une approche trop brutale risque de sombrer dans la mort physique ou psychique. L'expérimentation doit se faire à partir des strates elles-mêmes, en cherchant des points de déterritorialisation favorables et en connectant des flux hétérogènes. Le CsO est décrit comme un "œuf", un milieu d'expérimentation intense et contemporain, une "involution créatrice" qui n'est ni régressive ni projective, mais constamment actuelle.
  • La production du CsO est semée de dangers, car il existe trois types de corps problématiques : le CsO vide résultant d'une déstratification trop violente (comme chez le drogué ou le paranoïaque), le CsO cancéreux ou fasciste qui prolifère à l'intérieur même des strates (comme le corps de l'État ou de l'argent), et le CsO plein sur le plan de consistance. La tâche du schizoanalyse est précisément de distinguer ces corps et de sélectionner ceux qui sont composables sur le plan. Le désir est immanent au CsO, qu'il soit libérateur ou fasciste, ce qui pose un problème de sélection matérielle et non idéologique. La prudence est de mise, à l'image d'Artaud qui pèse chaque mot et mesure les limites que la conscience ne doit pas franchir pour ne pas sombrer dans l'irréel.

chapter: "6 (suite)"

title: "Tonal et Nagual : La Dialectique des Strates"

quote: "Le tonal doit être protégé à tout prix."

details:

  • L'œuvre de Carlos Castaneda, bien que synthétique, est mobilisée pour illustrer la distinction entre le « tonal » et le « nagual ». Le tonal représente l'ensemble des strates : l'organisme et son organisation, la signification et son interprétation, le sujet et sa personnalité. Il est l'île organisée, celle qui "créé les lois selon lesquelles il perçoit le monde". Le nagual, au contraire, est le plan de consistance où le CsO remplace l'organisme, l'expérimentation remplace l'interprétation, et les devenirs-animaux remplacent l'histoire individuelle. Il ne s'agit pas de deux réalités distinctes, mais d'un même "tout" saisi sous deux modes différents : stratifié ou déstratifié.
  • Il est crucial de ne pas détruire le tonal de manière impulsive. Il faut au contraire le "rétrécir, l'épurer" à certains moments précis, le préserver pour survivre et pour parer aux assauts du nagual. Un nagual qui ferait irruption sans précaution anéantirait le tonal, et le CsO deviendrait immédiatement un corps de néant, un pur suicide. Cette relation dialectique montre que la déstratification n'est pas un rejet pur et simple des strates, mais un processus délicat qui nécessite de s'appuyer sur elles pour mieux s'en libérer. La clé réside dans un rapport méticuleux aux strates pour réussir à libérer des lignes de fuite et faire passer des flux conjugués.

chapter: "7"

title: "La Machine Abstraite de Facialité"

quote: "Le visage n'est pas un animal, mais il n'est pas non plus un humain en général, il y a même dans le visage quelque chose d'absolument inhumain."

details:

  • Le visage n'est pas une donnée naturelle ou universelle, mais le produit d'une « machine abstraite de facialité » qui fonctionne comme un système « mur blanc / trou noir ». Le mur blanc est l'écran de signification sur lequel viennent rebondir les signes, tandis que le trou noir est le foyer de subjectivité où se logent la conscience et la passion. Cette machine produit le visage concret en organisant ces deux pôles abstraits. Elle n'est pas un ajout à la signification ou à la subjectivité, mais leur condition de possibilité, opérant un pré-codage qui rend possibles la binarisation des choix subjectifs et la bi-univocité des éléments signifiants.
  • Le visage est une construction politique et historique, étroitement liée à des agencements de pouvoir despotes ou autoritaires qui nécessitent une substance d'expression unique et homogène. Il n'existe pas dans les sociétés primitives, où les sémiotiques sont corporelles, collectives et multidimensionnelles. Le visage est une invention du Christ, du "Homme blanc" comme universalité concrète. Sa fonction est de surcoder un corps préalablement décodé, opérant une déterritorialisation absolue de la tête par rapport au corps organique, et une reterritorialisation sur le visage lui-même. Cette opération s'étend à tout le corps (oléification) et au paysage (paysagéification).

chapter: "7 (suite)"

title: "Les Deux Pôles du Visage : Despote et Passion"

quote: "Le visage du Christ. Le visage, c'est le Christ lui-même."

details:

  • La machine de facialité fonctionne selon deux pôles limites. Le premier est le visage terrestre, signifiant et despotique : les trous noirs (yeux) se multiplient et se distribuent sur le mur blanc, créant un excès de fréquence. C'est le visage vu de face, objectif, qui renvoie à une destinée signifiante. Le second est le visage marin, subjectif et passionné : le mur blanc s'étire en un fil d'horizon qui file vers un trou noir unique, "couronnant" tous les autres. C'est le visage en profil, qui marque une destinée subjective et réflexive. Ces deux pôles, bien que distincts, sont toujours en mélange dans la sémiotique moderne.
  • La peinture, du Moyen Âge à la Renaissance, a exploité toutes les ressources de ces pôles à travers la figure du Christ. D'un côté, le Christ byzantin, face frontale avec des yeux-trous noirs sur un fond doré, représente le pôle despotique. De l'autre, le Christ de la Passion, avec des visages de trois quarts ou de profil, des regards obliques intégrant la profondeur dans le tableau, incarne le pôle autoritaire et subjectif. Ces figures de destinée illustrent comment la facialité organise l'espace social et subjectif, fonctionnant comme un véritable "dispositif" de pouvoir.

chapter: "7 (suite)"

title: "Échapper au Visage : Devenir-Imperceptible"

quote: "Je ne regarde plus dans les yeux de la femme que je tiens dans mes bras, mais je les traverse à la nage... J'ai détruit le mur..."

details:

  • La véritable destinée humaine n'est pas de posséder un visage, mais de lui échapper, de le défaire, de devenir imperceptible. Cela ne passe pas par un retour à l'animalité, mais par des « devenirs-animaux » spirituels et spécifiques, des devenirs-moléculaires qui franchissent le mur et sortent du trou noir. Il s'agit de faire échapper les traits de facialité à l'organisation du visage : des taches de rousseur qui fuient à l'horizon, des cheveux emportés par le vent, des yeux que l'on traverse au lieu de s'y regarder.
  • Le roman anglo-américain (de Melville à Miller) est présenté comme l'art de tracer des lignes de fuite actives, contrairement au roman français (comme Proust) qui reste englué dans la mesure du mur et le sondage des trous noirs, ne proposant qu'un salut par l'art éternel. La ligne de fuite nécessite toutes les ressources de l'art (écriture, peinture, musique), non comme fin en soi, mais comme instrument pour tracer des lignes de vie réelles, pour opérer des déterritorialisations positives vers l'a-signifiant et l'a-subjectif. Le but est de "disparaître, s'évanouir, franchir l'horizon", de devenir un "faisceau de lumière" à la vitesse toujours plus grande, un corps sans visage.

chapter: "7 (suite)"

title: "Racisme et Facialité : La Fabrication de l'Autre"

quote: "Le racisme opère par la détermination des écarts de déviance par rapport au visage de l'Homme blanc."

details:

  • Le racisme européen ne fonctionne pas par exclusion d'un Autre radical, mais par la détermination de déviations par rapport à la norme du visage de l'Homme blanc, considéré comme l'étalon universel (le Christ). Les "hommes de couleur" (jaune, noir) sont des écarts typiques qu'il s'agit d'intégrer dans des vagues de plus en plus excentriques et tardives, soit pour les tolérer dans des conditions précises (ghetto), soit pour les effacer. Du point de vue raciste, il n'y a pas d'extérieur, seulement des gens qui devraient être comme nous et dont le crime est de ne pas l'être. La coupure n'est pas entre intérieur et extérieur, mais à l'intérieur des chaînes signifiantes et des choix subjectifs simultanés.
  • Cette fonction binaire et bi-univoque de la machine de facialité est le fondement qui permet le fonctionnement de la signification et de la subjectivation. Elle trace un quadrillage préalable de l'espace qui assure la possibilité de reconnaître les messages et d'effectuer des choix binaires. Le langage lui-même est toujours incarné dans des visages qui orientent les énoncés. Ainsi, la machine de facialité est un opérateur politique essentiel pour les agencements de pouvoir qui ont besoin d'une forme d'expression exclusive et homogène.

chapter: "7 (suite)"

title: "Théorèmes de la Déterritorialisation"

quote: "Nous ne nous déterritorialisons jamais seuls, mais au moins à deux termes : main-outil, bouche-sein, visage-paysage."

details:

  • Quatre théorèmes machiniques sont énoncés. Premièrement, on ne se déterritorialise jamais seul, mais toujours en couple (main/outil, bouche/seins, visage/paysage), chaque terme se reterritorialisant sur l'autre. Deuxièmement, la vitesse d'un mouvement de déterritorialisation n'est pas synonyme de son intensité ; le plus lent peut être le plus intense. Troisièmement, le moins déterritorialisé se reterritorialise sur le plus déterritorialisé (ex: la main s'oléifie sur le visage). Quatrièmement, la machine abstraite de facialité ne se réalise pas seulement dans les visages, mais aussi dans les parties du corps, les vêtements et les objets qu'elle oléifie selon un ordre de raisons et non de ressemblance.
  • Ces théorèmes expliquent le processus historique de la facialité. Le passage du système corps-tête au système visage n'a rien d'une évolution génétique, mais résulte de mouvements différentiels de déterritorialisation. La main, la bouche, la tête humaine représentent des déterritorialisations relatives par rapport à l'animal. Le visage, lui, est une déterritorialisation absolue qui arrache la tête à la strate organique pour la connecter aux strates de signification et de subjectivation. Son corrélat est un paysage déjà déterritorialisé, un "monde" et non plus un "milieu". L'architecture, la peinture et le cinéma ne cessent d'inventer les corrélations entre le visage et le paysage.

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La déconstruction du visage et les lignes de vie dans Mille Plateaux

La machine de visagéité et la politique du visage

Défaire le visage, c’est la même chose que crever la muraille du signifiant, sortir du trou noir de la subjectivité.
  • La section établit que le visage n'est pas une donnée naturelle mais une construction politique et sémiotique puissante, une "machine abstraite" qui organise les traits de visagéité sous les catégories de la signification et de la subjectivation. Le visage fonctionne comme une "muraille blanche" de signifiants et un "trou noir" de subjectivité, canalisant les flux désirants dans des systèmes arborescents et des trous d'annulation. L'analyse s'appuie sur la caractérisation reichienne du visage comme une des premières pièces de la "cuirasse" caractérielle, résistant au libre écoulement du flux orgonotique à travers le corps. Le tic est présenté comme la lutte perpétuelle entre un trait de visagéité tentant de s'échapper et l'organisation du visage qui le ressaisit et le reterritorialise.
  • L'acte de "défaire le visage" est posé comme une entreprise politique centrale du schizo-analyse, engageant des devenirs réels et un "devenir-souterrain" entier. Il ne s'agit pas d'une régression vers des sémiotiques primitives pré-signifiantes, mais d'utiliser les instruments de la subjectivité constituée (le mur, le trou) pour inventer de nouveaux usages. Seule la muraille du signifiant peut être traversée par des lignes d'a-signifiance, et seule la noirceur du trou subjectif permet de découvrir des particules transformées pour une amor non subjective. C'est à même le visage qu'il faut libérer les traits de visagéité pour les connecter avec des traits de paysage, de picturalité ou de musicalité libérés de leurs codes.

L'impossibilité du retour et la création de nouveaux agencements

Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Seuls les névrosés, ou, comme dit Lawrence, les « renégats » et les tricheurs font une tentative de régression.
  • Le texte insiste sur l'impossibilité et l'échec de toute tentative de "retour" à un état pré-facial primitif, que ce soit par le fait de "jouer" l'indigène ou par des voyages exotiques. De telles tentatives ne mènent qu'à la reterritorialisation et à la reproduction des mêmes photographies, des mêmes murs. L'exemple de Melville, critiqué par Lawrence, illustre cette confusion entre une ligne de fuite créatrice et une "nostalgie du retour" au sauvage, une manière de rester artiste en haïssant la vie. La véritable issue n'est pas la régression, mais l'invention d'un nouvel usage des instruments de capture (le mur, le trou, le visage) depuis l'intérieur même de leur organisation.
  • La pratique consiste donc à passer par la muraille du signifiant pour y faire passer des lignes d'a-signifiance, et à travers le trou noir de la subjectivité pour en rejeter les particules vers un amour non subjectif. C'est dans les profondeurs du visage que les traits de visagéité peuvent être libérés pour former des rhizomes avec des traits de paysage ou de musicalité, selon des "quanta de déterritorialisation positive absolue". L'enjeu n'est pas de opposer une tête primitive "humaine" au visage inhumain, mais de reconnaître qu'il n'y a que de l'inhumain, l'homme étant fait d'inhumanités de nature et de vitesses différentes : l'inhumanité primitive de la tête multi-codée, et l'inhumanité post-faciale des "têtes chercheuses" qui forment de nouveaux devenirs.

Les trois lignes de segmentarité et la cartographie du désir

Nous sommes tissés de lignes... Il y a la ligne dure à segments bien déterminés ; mais il y a aussi une autre ligne, toute différente, de segmentation souple.
  • L'analyse de la nouvelle "Dans la cage" de Henry James permet de dégager trois types de lignes qui composent la vie. La première est la ligne dure ou molaire de segmentarité, faite de segments bien déterminés et prévisibles (les télégrammes, les classes sociales, les rôles de genre), qui contrôle l'identité de chaque instance et organise les territoires. Cette ligne, illustrée par le fiancé épicier, a un avenir mais pas de devenir. La seconde ligne, de segmentation souple ou moléculaire, apparaît avec le couple aristocratique et ses télégrammes codés ; c'est un flux marqué par des quanta, une micro-segmentarité où les segments sont saisis dans leur naissance, formant une ligne de "déterritorialisation moléculaire".
  • La troisième ligne, la ligne de fuite ou de rupture, est abstraite, non segmentaire, et marque une déterritorialisation absolue. La jeune télégraphiste l'atteint lorsqu'elle dépasse un quantum maximal et que "tout a changé" sans que rien ne se soit passé objectivement. Cette ligne brise les deux séries segmentaires, fait éclater le mur et le trou noir. Le secret change de nature : il n'est plus une matière cachée (la "sale petite secret" œdipienne) mais la forme de quelque chose dont la matière est devenue imperceptible. Sur cette ligne, on devient soi-même imperceptible, on démonte l'amour et le soi pour rencontrer un double tout aussi démuni. Ces trois lignes (dure, souple, de fuite) s'entremêlent constamment.

La nouvelle comme révélation des lignes de vie

La nouvelle a lieu quand tout s'organise autour de la question : Qu'est-ce qui s'est passé ?
  • Le texte définit la nouvelle par sa question centrale "Qu'est-ce qui s'est passé ?", qui la distingue du récit (orienté vers "Qu'est-ce qui va se passer ?") et du roman. La nouvelle ne relève pas du passé ou de la mémoire, mais d'une dimension formelle du "déjà arrivé" dans le présent lui-même, même si cet événement est un rien ou reste inconnaissable. Elle est fondamentalement liée au mystère (comme forme, non comme contenu à découvrir) et à la pose du corps, cet état où le corps est saisi par ce qui vient d'arriver. L'exemple de Fitzgerald montre que cette question peut atteindre une intensité extrême : "Comment se fait-il que nous en soyons arrivés là ?".
  • La nouvelle a aussi une manière spécifique de traiter la matière universelle des lignes. Elle fait apparaître et combine des "lignes de chair" qui sont inhérentes à tout genre mais dont elle porte la révélation. La nouvelle est "lignes pures" et "vertu consciente du verbe". L'analyse de "La Craque" (The Crack-Up) de Fitzgerald permet de distinguer trois types de "craques" ou d'effondrements correspondant aux trois lignes : les coupes dures de la segmentarité molaire (crise économique, alcoolisme, fascisme), les fissures moléculaires presque imperceptibles, et la rupture de la ligne de fuite qui permet de "recommencer une vie nouvelle" en coupant les ponts avec le passé, dans un "voyage immobile".

Micro-politique et segmentarité : le moléculaire et le molaire

Tout est politique, mais toute politique est à la fois micro-politique et macro-politique.
  • L'homme est un animal segmentaire. La segmentarité n'est pas l'opposé du centralisé ; les sociétés modernes et étatiques sont hautement segmentaires, mais d'une segmentarité rigide, par opposition à la segmentarité flexible des sociétés dites "primitives". La segmentarité rigide repose sur des machines binaires, des cercles concentriques avec un centre unique de résonance, et un surcodage géométrique qui homogénéise l'espace. La segmentarité flexible des sociétés primitives opère par codes multi-voques et territorialités mouvantes, avec des centres multiples qui ne résonnent pas en un point unique.
  • Ces deux segmentarités (molaire et moléculaire) sont inséparables et s'impliquent mutuellement dans toute société et tout individu. La macro-politique des ensembles molaires (classes, sexes) et la micro-politique des agencements moléculaires (flux, particules, micro-perceptions) coexistent et interagissent. Le fascisme est analysé comme un phénomène essentiellement micro-politique : il implique une multitude de micro-fascismes (de couple, de famille, de quartier) qui communiquent entre eux avant de résonner dans l'État totalitaire. C'est au niveau moléculaire que le désir peut désirer sa propre oppression. Les "masses" sont un concept moléculaire, irréductible à la segmentarité molaire de classe.

Le schizo-analyse comme pratique cartographique

Le schizo-analyse n'a pas d'autre objet pratique : quel est ton Corps sans Organes ? quelles sont tes lignes ?
  • Le schizo-analyse se présente comme une pratique cartographique dont l'objet est de tracer les lignes qui composent un individu, un groupe ou une société. Il ne s'intéresse ni aux éléments, ni aux ensembles, ni aux sujets, ni aux structures, mais uniquement aux lignes qui les traversent. Ces lignes sont de trois types : la ligne dure de segmentarité molaire, la ligne souple de segmentarité moléculaire, et la ligne de fuite, abstraite et non segmentaire. Ces lignes s'entrecroisent, se transforment et composent une "carte" sur le "Corps sans Organes".
  • Cette pratique est immédiatement politique, qu'elle s'applique à un individu, un groupe ou une société. Elle est comparable à l'art de la nouvelle, qui révèle les lignes de vie. Les problèmes pratiques du schizo-analyse concernent le caractère spécifique de chaque ligne, leur importance relative, leur immanence réciproque et leurs dangers respectifs. La ligne de fuite, bien que vivante et créatrice, comporte des dangers spécifiques de mort, de destruction ou de régression (comme dans le cas de Melville). L'enjeu est de composer ces lignes, de créer son Corps sans Organes, de tracer sa ligne de fuite sans retomber dans les pièges de la segmentarité dure ou des ambiguïtés de la segmentarité molaire.

Les devenirs et la puissance de l'impersonnel

Devenir-souterrain, faire des rhizomes partout, pour la merveille d'une vie non humaine à créer.
  • Le devenir est central à la pensée de Deleuze et Guattari. Il ne s'agit pas d'imiter ou de ressembler, mais d'entrer dans un processus de transformation qui échappe aux coordonnées de l'identité personnelle et subjective. Les devenirs (devenir-animal, devenir-moléculaire, devenir-imperceptible) passent par la ligne de fuite et consistent à "devenir tout le monde" d'une manière qui n'appartient à personne. Le "génie" n'est pas l'homme extraordinaire, mais celui qui sait comment faire devenir le monde entier.
  • Cet impersonnel n'est pas un renoncement, mais une condition pour aimer et créer. Il s'agit de "démonter l'amour pour devenir capable d'aimer" et de "démonter son propre moi pour, enfin, être seul et rencontrer le vrai double". La ligne de fuite permet de parler "littéralement" de n'importe quoi, car rien n'a plus de valeur qu'autre chose. La figure du "souterrain" ou du "hors-la-loi" incarne ce devenir qui échappe aux segmentarités établies et invente de nouvelles armes contre les "lourdes machines de l'État". La politique révolutionnaire passe par ces lignes de fuite moléculaires qui déstabilisent les équilibres molaires.

Le corps sans organes et l'écriture des lignes

Les lignes s'inscrivent sur le Corps sans Organes, où tout se trace et fuit, la ligne abstraite elle-même.
  • Le Corps sans Organes (CsO) est la surface d'inscription des lignes, le "champ d'immanence" où les désirs et les agencements se connectent. Il s'oppose à l'organisation organique et hiérarchique du corps. Les lignes (molaire, moléculaire, de fuite) y sont tracées comme des "segments, seuils ou quanta" de territorialité, de déterritorialisation et de reterritorialisation. Le CsO est la réalité même sur laquelle la schizo-analyse opère.
  • L'écriture elle-même doit se nourrir de ces lignes de vie. Les lignes de l'écriture se conjuguent avec d'autres lignes (de vie, de succès et d'échec). La littérature, et particulièrement la nouvelle, a pour fonction de révéler ces lignes et de les faire combiner. L'œuvre de Fernand Deligny, cartographiant les lignes et trajectoires d'enfants autistes, est citée en exemple d'une cartographie des lignes de vie, où les "lignes d'erre" et les "lignes coutumières" s'entrecroisent. Le schizo-analyse est un tel art cartographique, une "géophilosophie" qui map le désir sur le CsO.

SE. pe 7. À js À EE TE ù XUnb . flenez Pennkc F8aTrrapy DYAS1r)) FE à # ET ; 1” (©) > EU (partie 9)

Micropolitique, ségmentarité et devenirs-animaux

La dualité molaire-moléculaire et les flux quantiques

La micropolitique est déterminée non par l'insignifiance de ses éléments, mais par la nature de sa 'masse' — le flux quantique comme opposé à la ligne de segments molaires.
  • Le texte établit une distinction fondamentale entre deux registres du social : la ligne segmentaire molaire et le flux moléculaire. La ligne molaire représente les structures rigides et binaires de la société (classes, institutions, codes juridiques), caractérisées par une segmentation claire et une organisation hiérarchique. À l'inverse, le flux moléculaire est un mouvement continu, mutant et créatif, marqué par des quanta (degrés d'intensité) et des singularités. Ces flux, liés au désir, échappent constamment aux tentatives de codage et de territorialisation. L'exemple monétaire est paradigmatique : la ligne des paiements segmentés (salaires, profits) coexiste avec un flux de financement mutant, fait de pôles (création/disparition de la monnaie) et de quanta (inflation, déflation). Le pouvoir réside dans la capacité relative à réguler la conversion entre ces deux registres, sans jamais les contrôler entièrement.
  • Les centres de pouvoir sont analysés à travers leur triple dimension. Ils possèdent une zone de puissance sur les segments molaires, une zone d'indiscernabilité dans la micro-texture sociale (les "techniques de surveillance" de Foucault), et une zone d'impuissance face aux flux qu'ils ne font que convertir sans les maîtriser. Cette impuissance est la source même de leur pouvoir, qui s'exerce comme un travail de conversion et d'oscillation entre les segments rigides et les flux fuyants. L'autorité bancaire, par exemple, ne gouverne pas le flux monétaire mais régule la conversion entre l'argent-crédit (flux) et l'argent-paiement (segment).
  • La pensée de Gabriel Tarde est convoquée comme précurseur de la microsociologie. Face à Durkheim qui privilégiait les représentations collectives, Tarde s'intéresse aux "détails infinitésimaux" : les petites imitations, oppositions et inventions qui constituent la matière sub-représentative du social. Ces micro-processus sont des quanta de flux de croyance et de désir, qui précèdent et conditionnent les formations molaires. La statistique trouve ici son importance non pour mesurer des moyennes, mais pour saisir les extrêmes et les mouvements de ces flux. La différence entre le social et l'individuel s'estompe à ce niveau moléculaire où les flux ne sont plus attribués à des individus pré-constitués.

Déterritorialisation, surcodage et lignes de fuite

Le champ social est sans cesse animé par toutes sortes de mouvements de décodage et de déterritorialisation qui affectent les 'masses'.
  • Le texte décrit la dynamique historique comme une interaction constante entre des mouvements de décodage/déterritorialisation et des processus de surcodage/reterritorialisation. Du Xe au XIVe siècle, par exemple, on observe une accélération des facteurs de décodage : masses de migrants, paysans quittant les seigneuries, masses monétaires injectées dans le commerce, etc. Ces flux déterritorialisés entrent en "connexion", s'accélérant mutuellement. Simultanément, et inséparablement, se produisent des surcodages (par la Papauté lors des Croisades) et des reterritorialisations (nouveaux types d'abbayes, nouvelles formes d'exploitation). Le flux le plus déterritorialisé (ex: la bourgeoisie commerçante) est celui qui opère la "conjonction" et devient le segment dominant, fondant la reterritorialisation d'ensemble.
  • Une distinction cruciale est opérée entre "masses" et "classes". Les masses sont des flux moléculaires avec leurs quanta de déterritorialisation, leurs connexions et leurs mutations. Les classes sont des segments molaires organisés de manière binaire, en résonance, et définis par une ligne de surcodage. Une même groupe (la bourgeoisie) peut être appréhendé comme masse et comme classe, mais les dynamiques sont différentes. Les mouvements de masses peuvent sauter d'une classe à l'autre, libérer de nouveaux quanta et remettre en question les surcodages établis. La politique molaire des décisions binaires plonge nécessairement dans ce monde moléculaire des déterminations microscopiques, des affects et des désirs.
  • Le concept de "ligne de fuite" est central. Il ne s'agit pas seulement d'échapper aux codes, mais de tracer des lignes de création et de mutation. Ces lignes sont liées à ce que Deleuze et Guattari appellent la "machine de guerre", de nature nomade et opposée à l'appareil d'État. Cependant, ces lignes de fuite comportent leurs propres dangers, notamment celui de se retourner en pure ligne de destruction et de mort, comme dans le cas du fascisme, où la machine de guerre est détournée vers une entreprise de suicide collectif.

Les trois lignes et les machines abstraites

Il n'y a pas deux, mais trois lignes : la ligne souple de codage, la ligne dure de surcodage, et la ligne de fuite.
  • L'analyse se complexifie avec l'introduction de trois types de lignes qui coexistent et se transforment mutuellement. La première est la ligne souple à segments flous, caractéristique des sociétés dites "primitives" avec leurs territorialités et leurs codes entrelacés. La deuxième est la ligne dure à segments binaires et rigides, qui implique un appareil d'État et un surcodage. La troisième est la ligne de fuite, marquée par le décodage et la déterritorialisation. L'exemple des invasions barbares illustre cette coexistence : l'Empire romain représente la ligne dure, les nomades des steppes tracent une ligne de fuite, et les "Barbares" migrateurs oscillent entre les deux, tantôt s'intégrant (Wisigoths), tantôt fuyant (Ostrogoths).
  • Ces lignes renvoient à deux "machines abstraites" polaires. La machine abstraite de surcodage (ou more geometrico) produit la segmentarité molaire et est réalisée par l'appareil d'État. L'État totalitaire est celui qui tente de s'identifier complètement à cette machine en créant des conditions d'"autarcie" (vases clos). À l'autre pôle, la machine abstraite de mutation opère par décodage et déterritorialisation, traçant des lignes de fuite et assemblant des machines de guerre. Entre ces deux pôles existe une zone de communication moléculaire où les lignes molaires sont fissurées et les lignes de fuite peuvent être aspirées dans des trous noirs.
  • Le pouvoir ne réside pas dans un centre unique qui dominerait à la fois les flux et les segments. Il s'exerce dans des points de conversion, là où les flux sont transformés en segments. Les détenteurs du pouvoir sont des "changeurs, des convertisseurs, des oscillateurs". Leur puissance est inséparable de leur impuissance à contrôler les flux eux-mêmes (comme la "masse monétaire"). Cette impuissance fonde leur vanité et leur méchanceté radicale.

Les dangers des lignes : peur, clarté, pouvoir et destruction

Étudier les dangers sur chaque ligne, voilà le but de la pragmatique ou du schizoanalyse.
  • Le texte identifie quatre dangers principaux menaçant les individus et les sociétés. Le premier est la Peur, qui nous pousse à nous cramponner à la sécurité des segments molaires, à la logique binaire et aux réterritorialisations rassurantes. C'est la peur de perdre nos repères identitaires et institutionnels. Le second danger est la Clarté moléculaire. En découvrant la micro-texture sociale, les trous et les devenirs, on risque de reproduire en miniature les pièges du molaire (micro-fascismes, micro-œdipe) ou de sombrer dans une clarté obscure, une prolifération de petites obsessions et de trous noirs décentralisés qui remplacent la grande peur paranoïaque par un bourdonnement de micro-insécurités.
  • Le troisième danger est le Pouvoir lui-même, qui opère sur les deux lignes, molaire et moléculaire, et dont l'impuissance constitutive le rend d'autant plus dangereux. Le pouvoir cherche à fixer les machines de fuite dans la machine de surcodage, quitte à créer le vide et le vase clos du totalitarisme. Le quatrième et plus grand danger est propre aux lignes de fuite elles-mêmes : celui de se convertir en ligne de destruction pure. Au lieu de se connecter à d'autres lignes pour créer, la ligne de fuite peut se plier à une "passion de destruction", comme dans la guerre absolue ou le fascisme. Le fascisme n'est pas un simple totalitarisme étatique, mais l'appropriation de l'État par une machine de guerre dont le but n'est plus la mutation mais le suicide et l'anéantissement collectif ("Vive la mort !").

Le devenir-animal contre l'analogie et la structure

Devenir n'est ni imiter, ni identifier, ni progresser-régresser selon une série ; ce n'est pas non plus correspondre à des relations.
  • Ce plateau opère un virage vers la question du "devenir-animal", en rupture avec les approches traditionnelles. Il critique d'abord la pensée analogique (série et ressemblance, comme chez Jung) et la pensée structurale (homologie des relations, comme chez Lévi-Strauss). Le devenir n'est ni une imitation (devenir comme un animal), ni une identification (devenir l'animal), ni une métaphore structurelle (l'homme est à la femme ce que le loup est à la louve). Ces modèles, qu'ils relèvent de l'imagination ou de la raison, ratent la spécificité du devenir.
  • Le devenir-animal est un processus réel, et non un fantasme ou un rêve. Il ne produit rien d'autre que lui-même. Il est "involution" créatrice, et non évolution par filiation. Il procède par "alliance" et "symbiose" entre des hétérogénéités (la guêpe et l'orchidée), et non par reproduction sexuée à l'intérieur d'une espèce. Il est rhizomatique et non arborescent. Le devenir n'a pas de sujet (un homme qui devient) ni de terme (un animal devenu) fixes ; il forme un "bloc" de devenir où les termes coexistent et communiquent. La réalité est le devenir lui-même.
  • L'animal dans le devenir n'est pas considéré par ses "caractéristiques" (comme dans la classification naturaliste ou mythique), mais par ses "affects" et ses "puissances", c'est-à-dire par ses modes de propagation et de multiplication. L'animal est avant tout une "meute", une "bande", une "population". Devenir-animal, c'est être saisi par la puissance de la meute, c'est être contaminé par une multiplicité. C'est une expérience d' "affect" impersonnel qui ébranle la subjectivité. L'exemple du film Willard est donné : le héros ne devient pas une souris, mais est entraîné dans un devenir-souris qui implique la meute, la multiplication et une machine de guerre criminelle.

La meute, l'épidémie et les devenirs contre l'État

L'animal est meute, et les meutes se forment, se développent, se transforment par contagion.
  • Le texte distingue trois manières de considérer l'animal. 1) L'animal individualisé, familial et œdipien ("mon" chat), qui encourage la régression narcissique. 2) L'animal porteur de caractéristiques, objet de mythes, de classifications scientifiques ou totémiques. 3) L'animal-démon, affectif et de meute, qui est l'objet du devenir. Le devenir-animal concerne exclusivement ce troisième type, même si n'importe quel animal peut, dans certaines conditions, être appréhendé comme meute.
  • La meute se multiplie non par filiation ou reproduction héréditaire, mais par "contagion", "épidémie" et "infection". Ce mode de propagation fait intervenir des termes hétérogènes (homme, animal, bactérie, virus) dans des "symbioses" ou "mariages contre-nature". C'est la nature agissant contre elle-même. Cette logique de la contagion s'oppose radicalement à la logique de la succession et de la reproduction sexuée qui domine la famille et l'État.
  • Les devenirs-animaux sont liés à des agencements spécifiques : sociétés de chasse, sociétés guerrières, sociétés secrètes, sociétés criminelles. Ces agencements sont extérieurs à l'appareil d'État et à la famille. Ils relèvent du "récit" ou du "conte" de devenir, et non du mythe. La machine de guerre, par essence extérieure à l'État, est inséparable de ces devenirs-animaux qui lui confèrent multiplicité, vitesse, métamorphose et puissance affective. Le guerrier est l'homme des devenirs (loup, ours, fauve), des fratries secrètes et des trahisons, qui bouleversent les successions et les classifications établies.

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Devenir-intensité et multiplicité

La nature du devenir-animal

La guerre contenait en elle des séquences zoologiques, avant de devenir bactériologique. C'est précisément pendant les guerres, les famines et les épidémies que se multiplient les loups-garous et les vampires.
  • Le devenir-animal est présenté comme un processus réel et non une métaphore, particulièrement actif dans des contextes de crise comme la guerre ou les épidémies. Il s'agit d'une "infection de la meute" où l'homme et l'animal sont saisis par des devenirs communs qui transcendent les catégories individuelles. Ce phénomène ne doit pas être compris comme une transformation d'une forme essentielle à une autre, mais comme une composition de vitesses et d'affects entre des multiplicités hétérogènes. La distinction importante n'est pas entre types d'animaux mais entre les différents états selon lesquels ils s'intègrent dans des institutions comme la famille, l'État ou les machines de guerre.
  • Le texte établit une différence cruciale entre les relations symboliques de type totémique (qui présupposent déjà un État naissant) et les devenirs-animaux propres aux sociétés secrètes comme les hommes-léopards. Ces derniers représentent des assemblages politiques mineurs qui échappent aux institutions établies. Les devenirs-animaux sont donc intrinsèquement politiques et souvent associés à des groupes réprimés, interdits ou se tenant aux marges des institutions reconnues. Ils expriment une puissance dangereuse d'alliance qui conteste les prétentions de la famille à ordonner ses propres alliances.

L'anomalie et la meute

L'anomalie n'est ni une individualité ni une espèce; elle ne porte que des affects, elle n'a ni sentiments habituels ou subjectifs, ni caractéristiques spécifiques ou signifiantes.
  • L'anomalie est définie comme la limite d'une multiplicité, ce qui permet de comprendre ses diverses positions par rapport à la meute. Elle n'est ni un individu exceptionnel ni un représentant d'espèce, mais plutôt une position frontière qui fonctionne comme condition d'alliance dans le devenir. L'exemple de Moby Dick pour le capitaine Achab illustre cette fonction : la baleine blanche est un "mur" qui délimite la meute des cachalots et avec lequel un alliance monstrueuse doit être contractée pour accéder à la meute comme totalité.
  • La meute est déterminée non par ses éléments en extension ni par ses caractéristiques en compréhension, mais par les lignes et dimensions qu'elle embrasse dans "l'intensité". Chaque multiplicité a une frontière qui n'est pas un centre mais une ligne enveloppante ou une dimension suprême. L'anomalie occupe des positions variables : périphérique, à la lisière, ou comme leader de la meute. Dans tous les cas, il n'y a pas de meute sans ce phénomène de bordure, sans anomalie qui en trace les limites et permet les transformations.

Le plan de consistance et l'éthologie

Nous n'appelons éthologie que cette étude des affects et des devenirs, et c'est en ce sens que Spinoza a écrit une véritable Éthique.
  • Le plan de consistance est présenté comme un plan d'immanence où ne existent que des longitudes (ensemble des relations de mouvement et de repos) et des latitudes (ensemble des affects). Ce plan ne fait pas de distinction entre le naturel et l'artificiel et constitue une cartographie des corps définis par leurs capacités d'affection. L'approche éthologique spinoziste consiste à se demander "que peut un corps?" indépendamment de ses formes organiques ou de ses fonctions, en considérant seulement les compositions de vitesses et les affects.
  • L'exemple de la tique montre comment un être peut être défini par seulement trois affects (attirance par la lumière, sensibilité à l'odeur des mammifères, recherche d'un endroit peu poilu) qui tracent son monde spécifique. De même, le cheval du petit Hans n'est pas défini par son espèce mais par une liste d'affects dans un assemblage mécanique : cheval de trait-omnibus-rue. Le devenir-cheval de Hans est une composition de vitesses et d'affects, non une imitation ou une identification, mais la création d'un nouvel assemblage où l'enfant et l'animal entrent en symbiose.

La sorcellerie et les alliances démoniaques

Le devenir-animal est l'affaire de la sorcellerie : 1° parce qu'il implique un rapport premier d'alliance avec le démon ; 2° parce que le démon figure comme frontière de la meute animale
  • La sorcellerie est analysée comme la pratique par excellence des devenirs-animaux, caractérisée par un rapport d'alliance avec le démon comme puissance de l'anomalie. Les théologiens distinguaient deux types de malédictions sexuelles : l'une concernant la sexualité comme procès de filiation, l'autre comme puissance d'alliance inspirant des unions interdites. Cette puissance d'alliance conserve un pouvoir dangereux et infectieux, même lorsqu'elle est régulée par les lois du mariage.
  • Le sorcier occupe toujours une position anomale, à la lisière des villages ou entre deux villages. Son rapport à l'anomalie est un rapport d'alliance, non de filiation. Edmund Leach a montré comment la sorcellerie kachin est plutôt une infection qu'une hérédité, associée à l'alliance et non à la filiation. Le sang dans la sorcellerie relève à la fois de la contagion et de l'alliance, marquant la dimension politique des devenirs-animaux.

Les devenirs moléculaires et les multiplicités

Près, nous rencontrons les devenirs-femme, devenirs-enfant (...). Loin, nous trouvons les devenirs-élémentaire, cellulaire, moléculaire, et même les devenirs-imperceptible.
  • Les devenirs-animaux ne sont que des segments intermédiaires dans une série qui va des devenirs-femme et devenirs-enfant (particulièrement introductifs) aux devenirs moléculaires et imperceptibles. La science-fiction a évolué des devenirs animaux, végétaux et minéraux vers les devenirs bactériens, viraux, moléculaires. La musique elle-même tend à devenir moléculaire dans une sorte de clapotis cosmique où l'inaudible devient audible.
  • Les multiplicités se transforment continuellement les unes dans les autres selon leurs seuils et portes. Chaque multiplicité est déjà composée d'éléments hétérogènes en symbiose. Le soi n'est qu'un seuil, une porte, un devenir entre deux multiplicités. Les fibres s'étendent de l'homme à l'animal, de l'animal aux molécules, des molécules aux particules, etc., constituant des lignes de fuite ou de déterritorialisation. L'Anomalie remplit plusieurs fonctions : elle limite chaque multiplicité, elle est condition d'alliance nécessaire, et elle opère les transformations du devenir.

L'heccéité et le plan de consistance

Un jour, une saison, une année, une vie (quelle que soit sa durée) - un climat, un vent, une brume, un essaim, une meute (quelle que soit sa régularité) possèdent une individualité parfaite.
  • L'heccéité est présentée comme un mode d'individuation très différent de celui de la personne, du sujet ou de la substance. Les heccéités sont des individuations spatio-temporelles qui consistent entièrement en relations de mouvement et de repos entre molécules, en capacités d'affecter et d'être affecté. Un heure, une saison, une atmosphère sont des individualités parfaites qui ne se confondent pas avec les sujets qui les vivent.
  • Le plan de consistance ne contient que des heccéités le long de lignes qui se croisent. Les formes et les sujets ne sont pas de ce monde. L'heccéité n'a ni commencement ni fin, toujours au milieu, ne consistant pas en points mais en lignes - c'est un rhizome. La sémiotique propre à ce plan utilise des noms propres, des verbes à l'infinitif et des articles indéfinis qui expriment des devenirs et des événements indépendamment des formes et des sujets.

Les deux plans : organisation et consistance

Il y a peut-être deux plans, ou deux façons de concevoir le plan. Le plan d'organisation ou de développement, et le plan de consistance ou de composition.
  • Le plan d'organisation est un principe caché qui fait voir le visible et entendre l'audible, mais qui n'est jamais donné lui-même. Il concerne le développement des formes et la formation des sujets, et existe toujours dans une dimension supplémentaire à ce qu'il fait naître (n+1). C'est un plan de transcendance et d'analogie, qu'il soit dans l'entendement divin ou dans l'inconscient.
  • Le plan de consistance, au contraire, ne connaît que des relations de mouvement et de repos entre éléments informes, des vitesses et des heccéités. C'est un plan d'immanence et d'univocité qui n'a jamais de dimension supplémentaire à ce qui se passe sur lui. Il est géométrique, abstrait, et bien que fixe, il n'est pas immobile mais représente l'état absolut dont surgissent toutes les vitesses relatives. Des musiciens comme John Cage ont développé ce plan sonore fixe qui affirme le processus contre toute structure.

Critique du psychanalyse et devenir-animal

Les psychanalystes, même Jung, n'ont rien compris au devenir-animal, et ne voulaient rien en comprendre. Ils ont supprimé le devenir-animal de l'adulte comme de l'enfant.
  • Le texte développe une critique sévère de la psychanalyse qui réduit le devenir-animal à une représentation des pulsions ou des parents. Dans le cas du petit Hans, Freud ne voit que le père dans le devenir-cheval, sans comprendre l'importance de la rue, de l'assemblage cheval-omnibus-rue. Le psychanalyse est insensible aux compositions de vitesses et d'affects, préférant réduire l'indéfini ("un cheval") au personnel ("mon père").
  • Le devenir-animal domine dans le masochisme, où il s'agit d'annuler les organes pour que leurs éléments libérés puissent entrer dans de nouvelles relations. Mais le risque est toujours de retomber dans l'animal familial œdipien, de "jouer" l'animal domestique. Le psychanalyse ne fait que développer ce risque inhérent au devenir, en extrayant des segments qui renvoient au père ou à la scène primitive, détruisant ainsi la circulation des affects dans l'assemblage machinique.

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Devenir-intensité : vitesses, affects et plans de consistance

Le plan de consistance contre le plan d'organisation

« Le plan — plan de vie, plan d'écriture, plan de musique etc. — doit nécessairement échouer, car on ne peut pas y être orthodoxe ; mais les échecs font partie de ce plan, car le plan s'étend et se contracte avec les dimensions de ce qu'il déploie à chaque fois. »
  • Le texte oppose deux conceptions du plan : le plan d'organisation et de développement, et le plan de consistance ou d'immanence. Le premier, illustré par Goethe et Hegel, est un plan de transcendance qui privilégie le développement harmonieux de la Forme et la formation réglée du Sujet, du caractère. Il est fondé sur des principes d'analogie, de continuité et culmine dans l'État. À l'inverse, le plan de consistance, exemplifié par Kleist, est un plan d'immanence qui fonctionne par relations de vitesses et de lenteurs entre particules. Il ne développe pas des formes et ne forme pas des sujets, mais fait circuler des affects et catapulte des devenirs. Ce plan est un corps sans organes, un moyen de transport et non un principe d'organisation. Son échec est constitutif, il fait partie intégrante de son processus de transmutation non volontaire.
  • La machine de guerre, la machine musicale et la machine d'infection-involution sont présentées comme les opérateurs de ce plan de consistance. Elles s'opposent à l'État et à la « peinture » ou à la « image » organisée. L'écriture de Kleist, avec ses séquences de catalepsies et de vitesses extraordinaires, ses syncopes et ses exacerbations, incarne ce nouveau type de plan. Elle est violemment rejetée par Goethe et Hegel car elle introduit des vides, des sauts et une frénésie d'affects qui empêchent tout développement central et provoquent un grand mélange des sens. Le plan de consistance implique une déstratification de toute la Nature, même par des moyens artificiels, et est constamment travaillé par le plan d'organisation qui tente de colmater les lignes de fuite.

La musique et les vitesses moléculaires

« La musique ne cesse de soumettre ses formes et ses motifs à des transformations temporelles, des augmentations et des diminutions, des ralentissements et des accélérations qui n'adviennent pas seulement en accord avec les lois de l'organisation ou même du développement. »
  • La musique occidentale est analysée comme un champ privilégié où s'expérimente le plan de consistance. Son devenir musical implique un minimum de formes sonores et de fonctions mélodiques ou harmoniques à travers lesquelles on fait passer des vitesses et des lenteurs. Des compositeurs comme Beethoven, Schumann, Wagner, Ravel ou Debussy sont cités pour leur capacité à produire une richesse polyphonique à partir de thèmes réduits, subordonnant le développement formel aux relations de vitesse et de lenteur. Le « Boléro » de Ravel est un exemple de machine qui conserve un minimum de forme pour mieux la conduire à la désagrégation. Boulez est invoqué pour sa conception de la prolifération de petits motifs et de l'accumulation de petites notes qui agissent cinématiquement et affectivement, détruisant la forme simple par l'adjonction d'indices de vitesse.
  • La perception du temps et de la musique est radicalement différente selon que l'on se situe sur le plan d'organisation (comme Swann chez Proust) ou sur le plan de consistance (comme le narrateur). Swann pense en termes de sujets, de formes et de similitudes, cherchant un contenu subjectif secret derrière les apparences. Le narrateur, en revanche, est dans un élément différent : le mensonge d'Albertine n'a presque pas de contenu, il cherche à fusionner avec l'émission d'une particule, une vitesse moléculaire insupportable. La jalousie n'est plus celle d'un policier chercheur, mais celle d'un geôlier qui tente de maîtriser la vitesse. La musique de Vinteuil cesse d'être perçue en termes de formes analogues pour laisser place à des vitesses et lenteurs incroyables qui s'accouplent sur le plan de consistance.

La nature moléculaire du devenir

« Devenir n'est ni imiter ni identifier, ni proportionner des relations formelles. Devenir produit rien d'autre que lui-même. [...] Il s'agit d'émettre des particules qui entrent dans telle zone de voisinage ou de telle relation de mouvement et de repos. »
  • Le devenir est défini comme un processus moléculaire qui n'implique ni imitation d'un sujet, ni proportionnalité d'une forme. Il s'agit d'extraire des particules de nos formes, de nos organes, de nos fonctions, et d'établir entre elles des relations de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur, qui sont le plus proche possible de ce que l'on devient. Le principe est celui de la proximité et de l'approximation, marquant l'appartenance à une même molécule. Des exemples comme Louis Wolfson (traduisant des phrases dans des langues étrangères à toute vitesse) ou l'anorexique sont donnés pour illustrer cette capture de particules verbales ou comestibles entrant dans une zone de voisinage.
  • Le devenir-animal est un cas particulier de devenir. Il ne s'agit pas d'une imitation, d'une métaphore symbolique ou d'une régression, mais de la création réelle d'un corps avec l'animal, d'un corps sans organes défini par des zones d'intensité ou de proximité. Scherer et Hocquenghem sont cités pour leur critique des interprétations culturalistes ou moralistes du problème de l'enfant-loup. La réalité du devenir-animal existe sans que l'on ne devienne réellement l'animal. Il s'agit de composer son organisme avec autre chose (nourriture, relations, appareils) pour en extraire des particules qui entrent dans la zone de voisinage de la molécule animale. Le « comme » n'est pas une analogie, mais l'expression d'une composition qui émet des particules-corpuscules.

Devenir-femme, devenir-enfant : les clés moléculaires

« La fille n'est pas définie par la virginité mais par un rapport de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur, par une combinaison d'atomes, une émission de particules : l'haeccéité. »
  • Le devenir-femme est le premier quantum ou segment moléculaire, la clé de tous les autres devenirs. Il ne s'agit pas d'imiter la femme comme entité molaire (sujet défini par la machine binaire qui l'oppose à l'homme), mais d'émettre des particules qui entrent dans une zone de voisinage de micro-féminité, produisant une femme moléculaire. Virginia Woolf est citée : il ne s'agit pas d'écrire « comme une femme », mais de produire un devenir-femme comme atomes de féminité capable de traverser et d'imprégner le champ social. La fille est présentée comme un bloc de devenir, une ligne abstraite de fuite qui ne appartient à aucun âge, sexe ou règne. Elle est l'entre-deux, l'intermezzo.
  • L'enfant et la fille ne deviennent pas ; c'est le devenir lui-même qui est enfant ou fille. L'Âge est un devenir-enfant, la Sexualité est un devenir-femme. La politique moléculaire passe nécessairement par la fille et l'enfant. Ils tirent leur force non pas de leur statut molaire, mais du devenir moléculaire qu'ils font passer entre les sexes et les âges. Le devenir-femme de l'homme et le devenir-enfant de l'adulte sont des processus politiques mineurs, une micropolitique active opposée à la macropolitique de l'Histoire qui vise à conquérir la majorité. Devenir révolutionnaire est indifférent au passé et au futur de la révolution ; c'est un bloc de coexistence.

Devenir-imperceptible : la fin cosmique des devenirs

« Devenir imperceptible, c'est immanenter, c'est la formule cosmique. [...] Être comme tout le monde, mais seulement, c'est une affaire de devenir. »
  • Le devenir-imperceptible est le but immanent de tout devenir, sa formule cosmique. Il ne s'agit pas de se cacher, mais d'être comme tout le monde, de créer un monde. Cela requiert une éthique de l'élégance, de la sobriété, une involution créatrice qui élimine tout résidu, toute plainte, tout désir insatisfait. Il faut se réduire à une ligne abstraite, un trait, pour trouver sa zone d'indiscernabilité avec d'autres traits et entrer dans l'haeccéité comme impersonnalité du créateur. L'exemple du poisson-caméléon ou du poète chinois qui n'imite pas mais extrait les lignes et mouvements essentiels de la nature est donné.
  • Le mouvement et le devenir sont par nature imperceptibles, car la perception ne saisit le mouvement que comme déplacement d'un corps ou développement d'une forme. Les relations pures de vitesse et de lenteur échappent aux seuils de perception relatifs. Cependant, sur le plan d'immanence, l'imperceptible devient nécessairement perceptible. La perception n'est plus dans un rapport sujet-objet, mais dans le mouvement qui sert de limite à ce rapport. Il s'agit de « ne regarder que les mouvements ». La foi, au sens de Kierkegaard, est ce plan d'immanence qui rend l'imperceptible perceptible en tant qu'« héritier immédiat du monde fini ».

Drogues, perception et plan de consistance

« Toutes les drogues ont ceci de commun qu'elles concernent les vitesses, et les modifications de vitesse. [...] La ligne de causalité perceptive qui fait que : 1) l'imperceptible est perceptible ; 2) la perception est moléculaire ; 3) le désir investit immédiatement le perçu et la perception. »
  • Les drogues sont abordées non pas sous l'angle moral ou sociologique, mais comme des agents potentiels d'un devenir, concernant les vitesses et les changements de vitesse. Elles peuvent forcer la perte de la forme et de la personnalité, mettre en jeu des vitesses folles et des lenteurs inhabituelles, et conférer à la perception un pouvoir moléculaire. La « ligne de fuite » de la drogue promet une causalité perceptive spécifique où le désir investit directement la perception, et où l'imperceptible devient perceptible. Les expériences de Castaneda, Michaux et la génération beat sont évoquées.
  • Cependant, cette ligne de fuite échoue le plus souvent à construire un véritable plan de consistance. Elle se segmente en dépendance, et les déterritorialisations restent relatives, compensées par de misérables reterritorialisations. Au lieu de lignes de fuite mondiales, ce sont des trous noirs où le drogué tourne sur lui-même. Les microperceptions sont recouvertes par des hallucinations, des fantasmes ou des accès paranoïaques qui reconstituent formes et sujets. Le plan de consistance risque de devenir un plan de destruction, produisant un corps vitreux ou cancéreux. La leçon d'Artaud et de Michaux est que les drogues ne suffisent pas à construire le plan ; il faut que le plan distille ses propres drogues, en restant maître des vitesses. La vraie question n'est pas de prendre ou non des drogues, mais de changer les conditions de la perception pour que ceux qui n'en usent pas puissent passer par les trous du monde.

Le secret et ses devenirs

« Le secret a une manière spéciale de se propager, elle-même enveloppée de secret. Le secret comme sécrétion. [...] Le secret est inventé par la société ; c'est un concept sociologique et social. Chaque secret est un agencement collectif. »
  • Le secret est analysé dans son devenir. Il commence comme un contenu caché dans un contenant (une boîte), mais il est inséparable de deux mouvements : la perception du secret (qui est elle-même secrète) et sa manière de se propager par influence, infiltration, pression. Le secret est un agencement collectif, et son origine est dans la machine de guerre. Toute société secrète agit dans la société comme une machine de guerre, avec ses lois propres : protection, égalitarisme et hiérarchie, silence, rituel, dé-individualisation.
  • Le secret évolue ensuite vers une forme infinie, paranoïaque, où la question « Qu'est-il arrivé ? » reçoit la réponse « Rien ». C'est la forme masculine, a priori, de la culpabilité. Enfin, le secret atteint son état ultime en devenant moléculaire et féminin. Il n'a plus de contenu ni de forme, mais devient une ligne pure, une transparence. La femme, comme Iphigénie, peut rester secrète en ne cachant rien, par innocence et vitesse. Henry James est l'écrivain du secret qui passe par le devenir-enfant et le devenir-femme du secret, molécularisant son contenu et linéarisant sa forme. Le secret n'est plus à cacher, il est devenu imperceptible.

Devenir-mineur : la politique moléculaire

« L'homme est majeur par excellence, mais le devenir est mineur ; tout devenir est un devenir-minoritaire. [...] Devenir-minoritaire, c'est l'affaire politique qui appelle toute micropolitique active. »
  • Il n'y a pas de devenir-homme, car l'homme est l'entité molaire majeure, l'étalon (blanc, mâle, adulte) qui constitue la majorité non par le nombre mais par la dominance. Les devenirs sont nécessairement mineurs. Le mineur n'est pas une minorité comme état, mais un devenir, un processus de déterritorialisation. Même les Noirs, les femmes, les Juifs doivent devenir-noir, devenir-femme, devenir-juif. Le devenir mineur implique un double mouvement : un terme (le sujet) est arraché à la majorité, et un terme (le médiateur) émerge de la minorité, formant un bloc d'alliance asymétrique.
  • Le devenir-révolutionnaire est indifférent à l'histoire, il est un bloc de coexistence. La micropolitique du devenir s'oppose à la macropolitique de l'Histoire qui vise à conquérir la majorité. Comme le dit Faulkner, pour ne pas devenir fasciste, il n'y a pas d'autre choix que de devenir-noir. La fonction de visagéité est rappelée comme l'opérateur de la majorité, organisant les oppositions binaires (homme/femme, adulte/enfant, blanc/noir) autour d'un point central qui se reproduit dans le terme dominant. Le devenir mineur est la ligne de fuite qui échappe à cette machine facialitaire et à la mémoire gigantesque de l'homme majoritaire.

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Devenir-intensité et ritournelle : une analyse des concepts deleuzo-guattariens

La critique des systèmes ponctuels et la mémoire molaire

C'est la subordination de la ligne au point qui constitue l'arborescence. Bien sûr, l'enfant, la femme, le nègre ont des souvenirs ; mais la Mémoire qui rassemble ces souvenirs est néanmoins une instance majeure masculine, traitant ceux-ci comme des « souvenirs d'enfance », comme des souvenirs conjugaux ou coloniaux.
  • La section ouvre sur une critique fondamentale des systèmes dits « ponctuels » ou « arborescents », caractérisés par la subordination de la ligne à un point d'origine. Ces systèmes, représentés par la mémoire molaire et majoritaire, fonctionnent par coordonnées hiérarchiques (verticales/horizontales) et établissent des connexions localisables entre des points fixes. La mémoire, dans ce cadre, est une instance de pouvoir qui territorialise les souvenirs en les catégorisant selon des normes sociales dominantes (souvenirs d'enfance, conjugaux, coloniaux). Cette organisation reflète une structure de pouvoir où la mémoire masculine majoritaire définit et classe les expériences des minorités (enfants, femmes, colonisés). Le texte oppose à cela la notion de « devenir » qui échappe à cette logique de point de départ et d'arrivée.
  • L'analyse montre que même les hybridations ou les points adjacents (comme une « point féminine » avec une « point masculine » attachée) ne suffisent pas à rompre avec la schéma arborescent. Des concepts comme la bisexualité en psychanalyse sont critiqués car ils ne suppriment pas la prédominance du masculin ou de la majorité phallique. La véritable rupture nécessite une libération de la ligne par rapport au point, une évasion qui ne passe pas par la connexion de points mais par le milieu, créant une zone de proximité et d'indiscernabilité. Cette ligne de fuite est présentée comme transversale et perpendicularaire aux relations localisables, constitutive du « devenir ».

La ligne de devenir et le bloc de proximité

La ligne de devenir n'est définie ni par les points qu'elle relie, ni par les points qui la composent ; au contraire, elle passe entre les points, elle jaillit du milieu, elle file dans une direction perpendiculaire aux points préalablement définis.
  • Le devenir est défini comme un mouvement qui n'a ni origine ni destination, mais seulement un milieu. Ce milieu n'est pas une moyenne, mais une vitesse absolue, un intervalle, une frontière, une ligne de fuite. Il constitue un « bloc » ou une « ligne-bloc » qui établit une zone de proximité où les points distants ou adjacents deviennent indiscernables. L'exemple paradigmatique est le devenir entre la guêpe et l'orchidée : une double déterritorialisation asymétrique où chaque être libère une partie de son appareil reproductif pour former un bloc commun sur une ligne de fuite. Ce bloc n'est ni un mélange ni une connexion, mais une coexistence qui abolit la distinction des points.
  • Ce système-ligne (ou bloc) de devenir s'oppose radicalement au système-point de la mémoire. Le devenir est une « anti-mémoire ». Alors que la mémoire a une fonction reterritorialisante, le vecteur de déterritorialisation est immédiatement saisi aux niveaux moléculaires. Le texte oppose ainsi le « bloc d'enfance » ou « devenir-enfant » aux « souvenirs d'enfance ». Le devenir-enfant est la production d'un « enfant moléculaire » qui coexiste avec nous dans un bloc de devenir sur une ligne de déterritorialisation, par opposition à l'enfant molaire que nous avons été et dont le futur est l'âge adulte. La citation de Virginia Woolf, « Ce sera l'enfance, mais ça ne doit pas être mon enfance », illustre cette distinction.

Systèmes ponctuels contre systèmes multilinéaires dans l'art

Il n'y a pas d'acte de création qui ne soit transhistorique et qui ne procède de ce qui est derrière son dos, ou de ce qui passe par la ligne libérée.
  • Les systèmes ponctuels, bien que dominants, contiennent en eux-même la possibilité de leur propre dépassement. Le texte analyse comment la musique et la peinture construisent des systèmes didactiques (coordonnées verticales/horizontales, points, connexions) mais que l'acte créateur vise précisément à libérer la ligne et la diagonale de cette subordination. Des compositeurs comme Boulez ou des peintres comme Kandinsky, Klee et Mondrian sont cités pour leur travail consistant à utiliser le système ponctuel comme un tremplin pour sauter au-delà, pour produire une ligne non localisable, une diagonale libérée.
  • La création artistique est présentée comme un acte transhistorique qui échappe à l'Histoire en s'appuyant sur la ligne libérée. Nietzsche est convoqué avec la notion d'« intempestif » (Unzeitgemässe) comme autre nom pour le devenir, l'innocence du devenir, opposée à la mémoire. L'histoire est constamment rattrapée par la mémoire et tente de re-saisir les créations pour les replacer dans des systèmes ponctuels. La véritable création émerge d'un « devenir pur dans un état transhistorique », elle est une ligne mutante abstraite qui invente une nouvelle réalité que l'histoire ne peut que tenter de récupérer.

Le bloc de devenir musical et la déterritorialisation de la ritournelle

La musique n'est jamais tragique, la musique est joyeuse. Mais il arrive qu'elle communique nécessairement un goût de mort ; un peu de joie, pour mourir heureux, disparaître.
  • Le contenu de la musique est identifié comme étant le devenir lui-même : devenir-femme, devenir-enfant, devenir-animal. Ces devenirs constituent le contenu inséparable de l'expression sonore. La musique traite de thèmes essentiels comme un enfant qui meurt, une femme qui accouche, un oiseau qui arrive ou part, non comme des imitations, mais comme des exécutions essentielles qui sont le devenir même. La ritournelle (refrain) est présentée comme le contenu musical par excellence : la ritournelle territoriale de l'enfant, de la femme, de l'oiseau, que la musique déterritorialise.
  • L'acte musical est un acte créateur de déterritorialisation de la ritournelle. Si la ritournelle est par essence territoriale, la musique en fait un contenu déterritorialisé pour une forme d'expression déterritorialisante. L'exemple de la « Berceuse » de Moussorgski est donné : la ritournelle « Baiouchki baiou » est déterritorialisée par la Mort elle-même, qui remplace la mère. La musique affronte le danger inherent à toute ligne de fuite : la possibilité de la destruction, de la mort. Cette « soif de destruction » est le risque que prend le devenir pour renaître, c'est le « fascisme » potentiel de la musique, sa puissance collective immense qui peut entraîner les peuples vers l'abîme.

Problèmes distincts de la peinture et de la musique

La peinture s'inscrit dans un « problème » qui est celui du visage-paysage. Le problème de la musique est tout autre, c'est celui de la ritournelle.
  • Le texte rejette le concept de « Beaux-Arts » comme une fiction nominale et préfère penser en termes de problèmes hétérogènes trouvant des solutions dans des arts différents. Le problème de la peinture est celui du visage-paysage, impliquant une déterritorialisation des visages et des paysages vers des « têtes de guidage » dont les lignes ne tracent plus aucune forme. Le problème de la musique est spécifiquement celui de la ritournelle et de sa déterritorialisation.
  • Une comparaison de la puissance de déterritorialisation entre la peinture et la musique est établie. La musique possède une force de déterritorialisation plus puissante, plus intensive et plus collective, liée à la voix. La voix a une puissance de déterritorialisation supérieure au visage. Cette puissance explique le charme collectif de la musique et son danger « fasciste » potentiel. Klee lui-même reconnaît un « retard » de la peinture par rapport à la musique. Les relations de chaque art avec le capitalisme et les formations sociales sont également de types différents.

Devenir moléculaire et cosmos musical

L'univers, le cosmos sont faits de ritournelles ; le problème de la musique est celui d'une puissance de déterritorialisation qui traverse la nature, les animaux, les éléments et les déserts aussi bien que l'homme.
  • La musique dépasse les devenirs-femme ou -enfant pour atteindre un devenir-moléculaire. Chez Debussy ou Wagner, le devenir est inséparable d'une molecularisation du motif, d'une « chimie » obtenue par l'orchestration. Le devenir-animal voit la domination des oiseaux (vocaux) remplacée par celle des insectes (instrumentaux), avec leurs vibrations moléculaires (crissements, grésillements, bourdonnements). Le moléculaire fait communiquer l'élémentaire avec le cosmique.
  • Des compositeurs comme Varèse ou Messiaen sont cités pour leur travail sur la molecule sonore, les durées chromatiques, qui connectent les durées infiniment longues des étoiles et les durées infiniment courtes des insectes. La musique envoie des flux moléculaires et dessine une diagonale pour le cosmos. La musique n'est pas un privilège de l'homme ; l'univers est fait de ritournelles. Le problème musical est celui d'une puissance de déterritorialisation qui traverse toute la nature. La musique doit former un bloc avec le son non-musical de l'homme (bruits d'usines, bombes) pour leur opposer la puissance de la nature et de la musique.

Les trois aspects de la ritournelle : du chaos au cosmos

I. Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. [...] II. Mais la maison, au contraire, n'est pas donnée d'avance. [...] III. Enfin, on ouvre le cercle, on le fait éclater.
  • La ritournelle est analysée selon trois aspects simultanés, et non successifs. Le premier aspect est la création d'un centre fragile et précaire dans le chaos (l'enfant qui chante dans le noir). Le second est l'organisation d'un espace limité, un territoire, une « maison » qui protège les forces germinales et tient le chaos à l'extérieur (la ménagère qui chante en organisant son travail). Le troisième aspect est l'ouverture du cercle, la sortie vers le futur, l'improvisation qui permet de se rejoindre aux forces du cosmos.
  • Ces trois aspects (chaos, territoire, cosmos) sont synchroniques et se mélangent. La ritournelle est essentiellement territoriale, c'est un agencement territorial. Elle est liée au Natal, au Natif. Le « nomos » musical est un motif, une formule mélodique qui est un sol, une terre. La ritournelle territorialise les milieux et les rythmes. Le territoire émerge lorsque les composantes du milieu cessent d'être directionnelles pour devenir dimensionnelles, lorsqu'elles cessent d'être fonctionnelles pour devenir expressives. La territorialisation est l'action du rythme devenu expressif.

L'expressivité territoriale et l'art comme signature et style

Le territoire, c'est en effet l'acte qui affecte les milieux et les rythmes, qui les « territorialise ». Le territoire est le produit d'une territorialisation des milieux et des rythmes.
  • Le facteur territorialisant est identifié dans le devenir-expressif du rythme ou de la mélodie, c'est-à-dire dans l'émergence de qualités propres (couleur, odeur, son, silhouette). La propriété est d'abord artistique ; l'art est d'abord une affiche. Les qualités expressives sont des signatures qui dessinent un territoire. Ce mouvement expressif possède une autonomie objective. Les qualités expressives entrent en relation pour constituer des motifs territoriaux (personnages rythmiques) et des contrepoints territoriaux (paysages mélodiques).
  • Au-delà de la signature (l'affiche), la ritournelle devient style. Les motifs et contrepoints expriment le rapport du territoire aux pulsions internes et aux circonstances externes, même si ces termes ne sont pas donnés. C'est dans le motif et le contrepoint que le soleil, la joie, la tristesse deviennent sonores. L'œuvre d'art (comme chez Wagner) gagne en autonomie lorsque ses motifs, conjoints sur leur propre plan, deviennent indépendants des personnages et des paysages pour devenir eux-mêmes des paysages mélodiques et des personnages rythmiques. La ritournelle, en passant de la signature au style, articule le rythme et harmonise la mélodie, exprimant ainsi les puissances du territoire et du cosmos.

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La ritournelle et la territorialité : une analyse deleuzo-guattarienne

La territorialité comme expression artistique

«Территория — это, прежде всего, критическая дистанция между двумя существами того же вида: отмечайте свои дистанции. Что является моим — так это, прежде всего, моя дистанция, я обладаю только дистанциями.»
  • La territorialité est présentée comme un phénomène fondamental qui dépasse la simple occupation d'un espace physique. Elle implique une "distance critique" entre les êtres, définissant les relations par des marqueurs d'expression plutôt que par des mesures métriques. Cette distance n'est pas quantitative mais rythmique, établissant des rapports dynamiques entre les individus. Le texte explore comment cette territorialité s'exprime à travers des "matières d'expression" – sons, couleurs, postures – qui deviennent des motifs et contrepoints organisés. Ces éléments forment une "ritournelle territoriale" qui structure l'espace et les interactions, créant un style distinctif propre à chaque assemblage. La territorialité apparaît ainsi comme une condition préalable à l'émergence de l'art, antérieure même à l'homme, se manifestant dans les comportements animaux avant de s'exprimer dans les productions humaines.
  • L'analyse montre comment la territorialisation transforme les fonctions biologiques en activités spécialisées, créant de nouvelles pratiques comme la construction d'habitats ou la transformation de l'agressivité en compétition intra-spécifique. Ce processus de territorialisation n'explique pas seulement l'appropriation d'un espace, mais constitue le fondement même de l'émergence de fonctions spécifiques. Les "ritournelles professionnelles" illustrent cette spécialisation, où chaque activité développe ses propres marqueurs sonores ou gestuels qui délimitent des territoires d'exercice. Cette perspective remet en cause l'idée que l'art commence avec l'homme, suggérant plutôt qu'il émerge des processus de territorialisation observables dans le règne animal.

La ritournelle comme opérateur de consistance

«Проблема консистенции касается того способа, каким компоненты территориальной сборки удерживаются вместе.»
  • La ritournelle fonctionne comme un principe d'organisation qui assure la cohésion d'éléments hétérogènes au sein d'un assemblage territorial. Le texte développe une théorie de la "consistance" qui dépasse les modèles arborescents traditionnels, proposant plutôt un modèle rhizomatique où des composantes diverses (sons, couleurs, mouvements) s'articulent sans hiérarchie fixe. Cette consistance émerge de trois facteurs clés : les insertions (additions qui intensifient), les intervalles (distribution des différences) et les superpositions rythmiques. Contrairement aux modèles linéaires de Tinbergen qui postulent des centres fonctionnels hiérarchisés, la consistance procède par articulations moléculaires et coordinations transversales.
  • La concept de "consolidation" développé par Eugène Duprël est crucial pour comprendre comment des multiplicités floues ou discrètes acquièrent une cohérence interne. Cette consolidation n'est pas un simple ajout postérieur mais un processus créateur qui opère par intensifications progressives. L'architecture du béton armé sert d'exemple : les fers ne forment pas une structure arborescente mais un "personnage rythmique complexe" avec des sections variables et des intervalles adaptés aux forces en jeu. De même, dans la musique ou la littérature, la consistance émerge de la manière dont des blocs de matière hétérogène sont travaillés pour capter des forces toujours plus intenses.

Déterritorialisation et lignes de fuite

«Территория всегда находится в процессе детерриторизации, по крайней мере, потенциальной, она пребывает в процессе перехода к другим сборкам.»
  • Le texte développe la dialectique entre territorialisation et déterritorialisation comme moteur de transformation des assemblages. La territorialité n'est jamais stable mais constamment traversée par des lignes de fuite qui ouvrent vers d'autres agencements. Ces transitions s'opèrent par des "composantes de passage" comme le brin d'herbe chez les oiseaux ou la ritournelle modifiée, qui servent d'opérateurs de conversion entre assemblages. Ces vecteurs de déterritorialisation permettent le passage des assemblages territoriaux vers des assemblages de séduction, de sexualité ou de socialité, sans nécessairement quitter le territoire physique.
  • Les cas extrêmes de déterritorialisation absolue (migrations de saumons, déplacements de langoustes) illustrent comment les êtres peuvent dépasser toute logique territoriale pour s'ouvrir au Cosmos. Dans ces mouvements à grande échelle, les forces ne sont plus celles de la terre mais celles d'un Cosmos déterritorialisé où la localisation devient cosmique. Le texte montre comment ces processus s'accompagnent souvent de "trous noirs" - points de capture où les lignes de fuite peuvent s'inverser en mouvements circulaires appauvrissants. Ces trous noirs font partie intégrante des assemblages et entretiennent des relations complexes avec les autres effets machiniques.

Machines et agencements

«Машины — это всегда сингулярные ключи, открывающие или вновь закрывающие сборку, территорию.»
  • La distinction entre machine et agencement est cruciale : la machine représente l'ensemble des points singuliers qui, insérés dans un agencement lors de la déterritorialisation, en dessinent les variations et mutations. Les effets machiniques ont une valeur réelle de transition et de commutation, jamais symbolique ou imaginaire. Le texte analyse comment les machines ouvrent les agencements territoriaux vers d'autres agencements - interspécifiques, sociaux ou cosmiques - ou au contraire produisent des effets de fermeture lorsque les lignes de fuite sont bloquées.
  • L'exemple des oiseaux chanteurs montre comment les machines opèrent à différents niveaux : certaines ouvrent l'agencement territorial d'une espèce vers ses agencements interspécifiques de séduction ou de socialité ; d'autres vers des agencements interspécifiques (comme le parasitisme) ; d'autres encore vers le Cosmos. Les "énoncés machiniques" sont ces effets qui déterminent la consistance en incorporant les matières d'expression. Le texte souligne l'importance des "trous noirs" comme composantes des agencements, pouvant soit catalyser l'innovation soit produire des effets de circularité appauvrissante.

Le moléculaire et le plan de consistance

«Материал — это как раз молекуляризованная материя, и он, соответственно, doit "добраться" до этих сил, кои могут быть лишь силами Космоса.»
  • Le texte établit une distinction fondamentale entre les systèmes stratifiés (avec leurs causalités linéaires, hiérarchies et formes-substances) et les agencements de consistance qui opèrent par captures transversales entre matériaux et forces hétérogènes. La vie représente un gain de consistance où le "plan de consistance" travaille à travers les strates par des lignes de déterritorialisation. L'éthologie apparaît comme un domaine privilégié pour observer comment des composantes biochimiques, comportementales, perceptives peuvent cristalliser en agencements non hiérarchiques.
  • Ce qui maintient ensemble un agencement, c'est sa composante la plus déterritorialisée - par exemple la ritournelle plus déterritorialisée que le brin d'herbe. Cette composante, bien que hautement déterminée (liée aux hormones mâles chez les oiseaux), introduit de la "jeu" dans l'agencement et ouvre de nouvelles dimensions. Le matériau moléculaire, étant profondément déterritorialisé, permet de capter des forces cosmiques imperceptibles. La problématique moderne devient ainsi celle de la consolidation des matériaux pour capter ces forces cosmiques.

Évolution historique des ritournelles artistiques

«Сперва одиноко прозвучала жалоба рояля, похожая на крик птицы, покинутой своею подругой; жалобу услыхала скрипка и ответила ей точно с ближайшего дерева.»
  • Le texte propose une généalogie historique des ritournelles à travers trois grandes périodes artistiques. Le classicisme opère par le rapport forme-matière, organisant le chaos through des formes hiérarchisées et des codes qui créent des milieux. La ritournelle y fonctionne comme unité différentielle de création. Le romantisme introduit un cri nouveau : "Terre, territoire et Terre !" où l'artiste se territorialise et où la forme devient développement continu des forces terrestres. La ritournelle romantique est constituée à la fois par le chant territorial et le chant de la terre.
  • La période moderne ouvre l'art aux forces cosmiques through un rapport direct matériau-forces. Le matériau molécularisé doit capter des forces cosmiques imperceptibles. La ritournelle devient simultanément moléculaire et cosmique, comme chez Debussy ou Varèse. La problématique n'est plus celle du commencement ou du fondement, mais celle de la consolidation des matériaux pour capter des forces impensables. La machine musicale moderne (synthétiseur) devient opérateur de cosmisation en molecularisant la matière sonore et captant l'énergie cosmique.

Forces terrestres vs forces populaires dans le romantisme

«На сей раз герой — это герой народа, а не герой земли; он связан с Один-Толпа, а не с Один-Все.»
  • Le texte analyse la divergence entre deux pôles du romantisme : le romantisme allemand centré sur les forces de la Terre (l'Un-Tout) et le romantisme latin/slave centré sur les forces du Peuple (l'Un-Foule). Dans le premier cas, le héros romantique agit comme sujet individuel dont la voix subjective rencontre des groupements de puissance non subjectifs. La orchestration y organise des affects comme relations de l'Universel. Dans le second cas, ce sont les individuations de groupe qui constituent l'affect - ce que le texte nomme le "Dividuel".
  • Cette différence technique se manifeste dans le rapport voix-instrumentation : chez Wagner, l'orchestration mobilise des affects non subjectifs correspondant aux forces terrestres ; chez Verdi, elle capture des individuations de groupe correspondant aux forces populaires. Le problème musical et politique consiste à créer une foule non comme addition d'individus mais comme individuation collective. Des compositeurs comme Moussorgski ou Bartók développeront une nouvelle gamme du Dividuel through des motifs populaires retravaillés.

La ritournelle cosmique et la machine abstraite

«Музыка молекуляризует звуковую материю, но также становится способной захватывать такие незвуковые силы, как Длительность, Интенсивность.»
  • La modernité artistique opère un saut vers le cosmique où l'agencement ne s'oppose plus au chaos ni ne plonge dans les forces terrestres, mais s'ouvre aux forces du Cosmos. Le rapport essentiel devient matériau-forces, le matériau étant de la matière molecularisée devant capter des forces cosmiques. La ritournelle devient à la fois moléculaire et cosmique, capable de capturer des forces non sonores comme la Durée ou l'Intensité.
  • La machine musicale de Varèse illustre cette orientation : machine à sons (et non de reproduction sonore) qui molecularise, atomise et ionise la matière sonore tout en captant l'énergie cosmique. Le synthétiseur incarne cette machine de consistance qui, en agençant modules vibratoires et micro-intervalles, rend audible le processus sonore lui-même et nous met en contact avec d'autres matériaux. La philosophie elle-même suit ce mouvement, cherchant à produire un matériau de pensée pour capter des forces impensables, devenant une philosophie-cosmos à la manière de Nietzsche.

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La philosophie du devenir et la machine de guerre

Le synthétiseur comme opérateur cosmique

Le synthétiseur, avec son opération de consistance, a pris la place du fondement dans le jugement synthétique a priori : sa synthèse est une synthèse du moléculaire et du cosmique, du matériau et de la force, et non de la forme et de la matière.
  • Le synthétiseur représente un changement paradigmatique dans la pensée philosophique et artistique, où il ne s'agit plus de produire des jugements synthétiques mais d'opérer comme un synthétiseur de pensées. Cet instrument permet de connecter des éléments hétérogènes et de transporter des paramètres au-delà de leur domaine d'origine, créant ainsi une synthèse des disparités. Cependant, cette opération n'est pas sans ambiguïté : elle peut soit produire une machine cosmique capable de "faire voyager l'effet sonore", soit retomber dans une machine de reproduction qui ne génère que du bruit et des interférences. La clé réside dans le degré de consistance qui permet de distinguer les éléments disparates tout en évitant l'accumulation statistique.
  • La territorialisation et la déterritorialisation sont au cœur de cette problématique. Un matériau trop riche reste "territorialisable" sur des sources de bruit ou la nature des objets, créant un ensemble flou plutôt qu'un véritable agencement cosmique. La modération et la retenue deviennent des conditions essentielles pour permettre la déterritorialisation des matières et leur ouverture vers le cosmique. Des artistes comme Paul Klee et Varèse illustrent cette nécessité de simplicité et de pureté dans le geste créateur pour éviter le brouillage visuel ou sonore et atteindre véritablement les forces cosmiques.

L'artiste comme artisan cosmique

Être artisan, et non artiste, créateur ou fondateur — voilà l'unique façon de devenir cosmique, de quitter les milieux, de quitter la terre.
  • La figure moderne de l'artiste n'est plus celle de l'enfant, du fou ou du créateur romantique, mais celle de l'artisan cosmique qui opère par connections techniques avec les forces de l'univers. Cette transformation implique un changement radical dans le rapport à la terre et au peuple : la terre est désormais déterritorialisée (point dans une galaxie parmi d'autres), et le peuple est molecularisé (population d'oscillateurs). L'artiste renonce aux figures romantiques et affronte les pouvoirs établis qui ont occupé la terre et créé des organisations populaires de reproduction.
  • La bataille se déplace vers le niveau moléculaire et cosmique, où les populations moléculaires peuvent soit bombarder le peuple existant (le tueur), soit engendrer un peuple à venir (le poète). Des formes artistiques comme la pop musique peuvent potentiellement semer les graines d'un nouveau type de peuple indifférent aux ordres médiatiques et aux contrôles étatiques. L'artiste ne s'adresse plus à un peuple constitué mais constate son manque, travaillant à créer à partir de cette absence fondamentale.

Les trois âges de l'art et la ritournelle

Il n'y a pas de Temps comme forme a priori, c'est la ritournelle qui est la forme a priori du temps, qui chaque fois fabrique des temps différents.
  • L'analyse distingue trois "âges" artistiques (classique, romantique, moderne) non pas comme une évolution mais comme différents agencements machiniques. Ce qui caractérise l'âge moderne, c'est l'apparition de la matière suffisamment déterritorialisée pour apparaître comme moléculaire et faire émerger des forces pures attribuables au Cosmos. La ritournelle devient la forme a priori du temps, capable de fabriquer différents temps selon ses agencements.
  • La ritournelle se décline en plusieurs types : ritournelles des milieux, ritournelles territoriales, ritournelles populaires et folkloriques, et enfin ritournelles molécularisées liées aux forces cosmiques. La ritournelle est privilégiée dans le domaine sonore en raison de son pouvoir de déterritorialisation supérieur aux composantes visuelles. Le son possède une ligne phylétique de pression sélective qui en fait le point extrême de déterritorialisation, avec toute l'ambiguïté que cela comporte (extase et hypnose, territorialisations massives).

La nature de la ritournelle comme cristal spatio-temporel

La ritournelle est un prisme, un cristal de l'espace-temps. Elle agit sur ce qui l'entoure, sons ou lumières, pour en tirer des vibrations variées, des décompositions, projections et transformations.
  • La ritournelle fonctionne comme un cristal ou une protéine, avec une fonction catalytique qui accélère les échanges et permet des interactions indirectes entre éléments sans ressemblance naturelle. Sa structure interne combine augmentation et diminution, addition et soustraction, avec la présence d'un mouvement rétrograde essentiel. Elle fabrique des temps selon deux pôles : la formule fermée et associative, ou le cristal pur atteignant les forces cosmiques.
  • La musique utilise toutes les ritournelles, même médiocres, comme tremplin pour passer des ritournelles territoriales aux grandes ritournelles machiniques cosmiques. Des compositeurs comme Bartók montrent comment transformer les mélodies populaires autonomes en un nouveau chromatisme qui les fait communiquer. Le travail profond sur le premier type de ritournelle crée le second type, la petite phrase du Cosmos, comme objectif ultime de la musique.

La machine de guerre contre l'appareil d'État

La machine de guerre est de nature et d'origine différentes de l'appareil d'État. Elle vient d'ailleurs.
  • La machine de guerre se définit par son extériorité radicale par rapport à l'appareil d'État. La mythologie indo-européenne (analyse de Dumézil) montre que la souveraineté politique a deux têtes (roi-magicien et prêtre-juriste) mais que le dieu guerrier Indra représente une puissance tierce, pure multiplicité sans mesure. La comparaison entre le jeu d'échecs (jeu d'État) et le jeu de Go (jeu de guerre) illustre cette différence fondamentale : échecs = espace strié, métrique, avec pièces codées ; Go = espace lisse, occupation nomade, avec pierres anonymes.
  • La machine de guerre invente la vitesse et le secret comme éléments essentiels, s'opposant à la lourdeur et à la publicité de l'État. Des figures comme Kleist incarnent cette machine de guerre avec ses affects qui deviennent des armes, sa temporalité faite de catalonies et d'éclairs. Même vaincue par l'État, la machine de guerre témoigne de son irréductibilité et se métamorphose en machines à penser, aimer, mourir ou créer.

Les sociétés contre l'État

La guerre dans les sociétés primitives est le mécanisme même qui empêche la formation de l'État.
  • Les travaux de Pierre Clastres montrent que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés "avant l'État" mais des sociétés activement contre l'État, avec des mécanismes préventifs empêchant la concentration du pouvoir. La position du chef y est précaire, sans armes institutionnelles autres que son prestige. La guerre primitive maintient la dispersion et la segmentation des groupes, s'opposant à l'unification étatique.
  • Ces mécanismes anti-étatiques fonctionnent aussi dans les bandes modernes (bandes d'adolescents, sociabilités mondaines) avec ce que Jacques Meunier appelle le "chantage à la dispersion". Cependant, contrairement à Clastres qui maintient une vision évolutionniste, il faut penser la coexistence permanente de l'État et de son extérieur. L'État a toujours existé sous forme impériale, mais il coexiste avec des machines de guerre qui lui échappent ou s'y opposent.

La science nomade contre la science royale

Il y a une sorte de science ou de recherche scientifique d'un genre particulier, qui semble difficilement classable, et dont l'histoire est malaisée à tracer.
  • La science nomade ou "mineure" s'oppose à la science royale ou étatique par ses caractéristiques fondamentales : modèle hydraulique plutôt que solide, modèle du devenir et de l'hétérogène, espace lisse plutôt que strié, approche problématique plutôt que théorématique. Elle trouve ses origines chez Démocrite, Archimède, et se perpétue à travers des figures comme Vaudan, Desargues ou Carnot.
  • La science étatique ne cesse de s'approprier les inventions de la science nomade tout en limitant leurs conséquences sociales. Des exemples comme la construction gothique (avec son plan projectif et son tailage de pierres comme variation continue) ou les ponts du XVIIIe siècle (Perronet s'inspirant des modèles orientaux) montrent cette tension permanente. La science nomade opère par "génération" plutôt que par représentation, avec une logique qualitative du meilleur solution.

Corps collectifs et esprit de corps

Le corps ne se réduit pas à l'organisme, pas plus que l'esprit de corps ne se réduit à l'âme d'organisme.
  • Les grands corps de l'État ne se réduisent pas à des organismes différenciés et hiérarchisés ; ils conservent toujours une frange ou des minorités qui rétablissent des équivalents de machine de guerre. Ibn Khaldoun analyse comment la machine de guerre nomade articule famille plus esprit de corps (asabiyah), avec une mobilité généalogique opposée à la fixation étatique.
  • La protogéométrie husserlienne travaille avec des essences morphologiques vaguees, "anexactes yet rigoureuses", qui correspondent aux nomades. Ces essences (le rond par opposition au cercle exact) extraient des choses un devenir plus grand que leur physicalité. Les corps collectifs peuvent soudainement basculer dans des devenirs-nomades, même brièvement, dans des moments révolutionnaires ou d'élan expérimental.

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Traité de nomadologie : la machine de guerre

La dualité des sciences : royale et nomade

Il y a deux conceptions formellement distinctes de la science ; et aussi, ontologiquement, un seul et même champ d’interaction où la science royale ne cesse de reprendre à son compte les contenus de la science nomade ou vague, tandis que la science nomade ne cesse de faire échapper les contenus de la science royale.
  • La section établit une distinction fondamentale entre la « science royale » et la « science nomade ». La science royale, incarnée par la géométrie euclidienne, opère selon un modèle « hylémorphique » où une forme invariante s'applique à une matière préparée. Elle recherche des constantes, des lois et une organisation métrique de l'espace, reflétant la structure étatique avec sa division entre dirigeants et exécutants, travail intellectuel et manuel. En revanche, la science nomade, comme la géométrie descriptive opérationnelle, est une « science vague mais rigoureuse ». Elle ne part pas d'une matière homogène mais suit les singularités de la matière, opérant dans un espace lisse et suivant des processus de variation continue. Elle est intrinsèquement liée à un autre type de division du travail, non hiérarchique, et se constitue dans un « plan de consistance » plutôt que dans un plan d'organisation.
  • L'analyse montre que cette distinction n'est pas une simple opposition binaire, mais un champ d'interaction dynamique. La science royale tente constamment de s'approprier, de formaliser et de subordonner les contenus et les pratiques de la science nomade, les reléguant au statut de techniques ou de savoirs pré-scientifiques. Inversement, la science nomade résiste à cette capture et fait constamment échapper des contenus. La position de Husserl, qui voit dans la science vague une « protogéométrie » (un médiateur plutôt qu'une science pure), est critiquée comme une tentative de maintenir la primauté de la science royale, témoignant des préoccupations de « l'homme d'État ».

Les modèles scientifiques : Compas et Dispars

On pourrait opposer deux modèles scientifiques, comme Platon le fait dans le Timée. L’un pourrait s’appeler Compas, l’autre Dispars.
  • Le « Compas » représente le modèle légal ou juridique de la science royale. Il s'agit de dégager des constantes, même sous forme de relations entre variables (équations). Il repose sur le schéma hylémorphique : une forme invariante des variables, une matière variable de l'invariant. Son espace homogène est en réalité un espace strié, organisé par des verticales gravitationnelles, des couches parallèles et des flux laminaires. La gravitation devient la loi des lois, établissant une règle de correspondance biunivoque. Ce modèle cherche à reproduire et à itérer dans un espace où les phénomènes se répètent sous les mêmes conditions.
  • Le « Dispars » est l'élément de la science nomade. Il renvoie à une matière-force plutôt qu'à une matière-forme. Il ne s'agit pas d'extraire des constantes, mais de mettre les variables elles-mêmes en état de variation continue. Ses équations sont des adéquations, des inégalités, des équations différentielles inséparables de l'intuition sensible du varier. Au lieu de constituer une forme générale, elles saisissent des singularités de la matière et conduisent à des individualités par événements (heccéités). Ce modèle suit un nomos plutôt qu'un logos, un champ de vecteurs plutôt qu'un chemin fixe, opérant dans un espace lisse, non-métrique, a-centré.

L'espace lisse et l'espace strié

L’espace lisse est un espace de contact, de petites actions tactiles ou manuelles de contact, bien plus qu’un espace visuel comme l’espace strié euclidien.
  • L'espace strié est caractéristique de l'État et de la science royale. C'est un espace clos, métrique, hiérarchisé, canalisé par des murs, des clôtures et des routes fixes. Il est centré, organisé par des parallèles gravitationnelles qui permettent la mesure et la comparaison. Le mouvement y est relatif, allant d'un point à un autre. La pensée et la science qui s'y déploient adoptent une forme d'intériorité, avec un sujet universel et une totalité englobante comme horizon. C'est l'espace de la sédentarité, de la propriété et de la communication régulée.
  • L'espace lisse est l'élément de la machine de guerre et de la science nomade. C'est un espace ouvert, non métrique, « haptique » (tactile et sonore) plutôt que visuel. Il est occupé sans être compté, et ne peut être appréhendé que « pas à pas ». Il est défini par des vitesses et des lenteurs qualitatives, par un mouvement absolu (vortex, tourbillon) et non relatif. La vitesse y est intensive, distincte du mouvement extensif. Le nomade n'y a pas de points et de chemins fixes, mais des relais et des intermezzos. Il se réterritorialise sur la déterritorialisation elle-même, habitant des lieux comme le désert qu'il contribue à étendre.

Noologie : la pensée et la forme-État

Il y a une image de la pensée qui recouvre toute la pensée, — image qui est l’objet spécial d’une « noologie » et qui ressemble à la forme-Etat développée dans la pensée.
  • La noologie est l'étude des images de la pensée. La pensée classique, selon Deleuze et Guattari, est recouverte par une image inspirée par l'appareil d'État. Cette image a deux têtes, correspondant aux deux pôles de la souveraineté : l'imperium de la pensée véritable, agissant par capture magique et fondement efficace (muthos), et la république des esprits libres, agissant par contrat et organisation juridique (logos). Ces deux pôles, antagonistes et complémentaires, interagissent constamment (« une république des esprits dont le souverain serait l’idée de l’Être suprême »).
  • Cette image étatique de la pensée lui confère une lourdeur et un centre qu'elle n'aurait pas par elle-même. En retour, l'État gagne son universalité de droit par la pensée, qui invente la fiction d'un État universel. La philosophie, en se chargeant de fonder, a constamment béni le pouvoir établi. La « critique » kantienne, par exemple, critique les mauvais usages pour mieux bénir la fonction, faisant du philosophe un professeur public ou un fonctionnaire d'État. L'unité des facultés dans le Cogito est le consensus de l'État érigé en absolu.

La contre-pensée et la machine de guerre

Mettre la pensée en rapport immédiat avec l’extérieur, avec les forces du dehors, bref faire de la pensée une machine de guerre, telle est l’entreprise étrange dont on peut apprendre les procédures rigoureuses chez Nietzsche.
  • Face à l'image étatique de la pensée émerge une contre-pensée, une pensée du dehors. Représentée par des figures comme Nietzsche, Kierkegaard, Artaud ou Kleist, cette pensée ne forme pas un autre image, mais détruit l'image et son modèle de vérité. Elle fonctionne par relais et intermezzo, et non par méthode architectonique. Elle est un « pathos » (un antilogos et un antimuthos), se développant dans un espace lisse, affrontant les forces extérieures plutôt que de se rassembler dans une forme intérieure.
  • Cette pensée nomade ne se réfère pas à un sujet universel, mais à une race singulière, un « tribu ». Elle ne s'appuie pas sur une totalité, mais se déploie dans un milieu sans horizon (steppe, désert, mer). Cette race n'est pas une race dominante, mais une race mineure, opprimée, définie par le mélange (paria, métis). La pensée devient ainsi un devenir, un double devenir (devenir-pensée de la femme, devenir-femme du penseur), et non un attribut du Sujet. Elle est peuplée, solitaire mais connectée, appelant un peuple à venir.

L'existence nomade et la territorialité

Le nomade a un territoire, il suit des chemins coutumiers, il va d’un point à un autre… Mais le point n’est qu’une relève sur le trajet.
  • L'existence nomade incarne spatialement les conditions de la machine de guerre. Le nomade possède un territoire, mais il est défini par les trajets et non par les points. Chaque point (point d'eau, campement) n'est qu'un relai à dépasser. Le trajet entre les points a une consistance autonome. La vie nomade est un « intermezzo ». Contrairement au migrant qui se déplace d'un point à un autre, le nomade distribue les gens dans un espace ouvert, non communicant. Son nomos est un mode de distribution sans division en lots, une consistance d'ensemble flou.
  • Le nomade est celui qui tient l'espace lisse, qui ne bouge pas plus qu'il ne veut bouger. Sa vitesse est intensive et absolue (mouvement vortical), contrairement au mouvement extensif et relatif. Il est le déterritorialisé par excellence parce qu'il se réterritorialise sur la déterritorialisation même. Il habite des lieux où l'espace devient lisse (désert, steppe) et agit comme un vecteur de déterritorialisation, ajoutant le désert au désert par des opérations locales. Il est dans un « local absolu », faisant apparaître l'absolu dans un lieu non limité.

Religion, État et machine de guerre

La religion convertit l’absolu. En ce sens, la religion est une pièce de l’appareil d’État.
  • La religion, en particulier le monothéisme, cherche à faire apparaître l'absolu dans un lieu spécial (centre sacré) pour le fixer dans un horizon global. Elle opère ainsi une conversion de l'absolu qui en fait un élément de l'appareil d'État (sous les formes de la « liaison » magico-religieuse ou du « contrat » républicain). Les religions universalistes ont historiquement favorisé la sédentarité et se sont adressées aux composantes migratoires plutôt qu'aux nomades, rencontrant souvent leur « entêtement athée ».
  • Cependant, à un niveau profond, la religion peut muter et devenir un élément de machine de guerre. La figure du prophète, s'opposant au roi et au prêtre, trace un mouvement par lequel la religion devient machine de guerre (exemple de l'islam naissant, « société réduite à l’entreprise militaire »). L'idée de guerre sainte mobilise une énorme réserve de nomadisme. Les Croisades, par exemple, bien qu'orientées vers la Terre Sainte, ont impliqué une variabilité de directions et de facteurs qui font partie intégrante de l'idée de croisade elle-même, démontrant cette conversion de la religion en machine de guerre.

Le nombre et l'organisation numérique

Dizaines, centaines, milliers, myriades — toutes les armées détiennent ces groupements décimaux à un tel point que, chaque fois que nous les rencontrons, nous pouvons supposer une organisation militaire.
  • Le nombre est un élément essentiel de la machine de guerre. L'organisation numérique des hommes (en dizaines, centaines, etc.) est une invention nomade (comme l'illustrent les Hyksos en Égypte ou l'organisation du peuple hébreu lors de l'Exode). Ce nomos est d'abord numérique et arithmétique. Cette organisation s'oppose à d'autres types : l'organisation lignagère des sociétés dites « primitives » (où le nombre est un moyen d'enregistrement pour la « géodésie » du lignage sur la terre) et l'organisation territoriale des sociétés à État (où la terre devient objet de propriété et est surcodée par un espace métrique, astronomique ou géométrique).
  • L'État utilise également le nombre, mais pour coder la matière (matière première, objets, population) et la soumettre à son cadre spatio-temporel. Le nombre étatique est toujours subordonné à des grandeurs métriques. En revanche, le nombre nomade est lié à l'organisation de la machine de guerre elle-même, comme principe de composition dans l'espace lisse. Il ne s'agit pas de quantité, mais d'une organisation qui déterritorialise le guerrier, le libérant des attaches territoriales ou lignagères pour en faire un élément d'un ensemble numérique mouvant.

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Traité de nomadologie : la machine de guerre

Le nombre nomadique et son autonomie

Le nombre devient sujet. L'indépendance du nombre par rapport à l'espace n'est pas le résultat d'une abstraction, mais le résultat de la nature concrète de l'espace lisse qui est occupé sans devenir pour autant dénombrable.
  • Le concept de « nombre nomadique » ou « nombre énumérant » se définit par son autonomie radicale par rapport aux structures spatiales étatiques. Contrairement au « nombre dénombrable » de l'État qui mesure et organise un espace strié, le nombre nomadique est un principe mobile qui occupe un « espace lisse ». Il ne sert pas à compter ou à mesurer, mais devient un moyen de déplacement lui-même. Cette indépendance n'est pas le fruit d'une abstraction supérieure, mais découle directement des conditions concrètes du nomadisme et de la machine de guerre. Le nombre énumérant opère avec de petites quantités articulées de manière complexe, contrairement aux grandes quantités homogènes traitées par les armées étatiques. Sa logique est rhythmique et directionnelle, liée à des orientations géographiques (droite/gauche) plutôt qu'à une métrique fixe.
  • L'organisation numérique nomadique s'oppose simultanément aux codes héréditaires des sociétés primitives et au surcodage de l'État. Elle implique une double opération de déterritorialisation : d'une part, une arithmétisation des ensembles initiaux (la parenté), et d'autre part, la formation d'un « corps spécial du nombre » distinct. Cette dualité est essentielle au fonctionnement de la machine de guerre, comme le montrent les exemples de Moïse (avec les Lévites) et de Gengis Khan (avec ses « antrustions »). Ce corps spécial, souvent composé d'étrangers, d'esclaves ou de membres détachés, constitue l'élément décisif du pouvoir au sein de la machine de guerre, empêchant à la fois le retour d'une aristocratie héréditaire et la formation de bureaucrates étatiques.

L'affect de la machine de guerre : l'arme et la vitesse

L'économie de la violence n'est pas l'économie du chasseur dans l'éleveur, mais l'économie de la bête traquée. Dans la course à cheval, nous conservons l'énergie cinétique, la vitesse du cheval, et non ses protéines (le moteur, et non la chair).
  • La distinction fondamentale entre l'outil et l'arme ne réside pas dans leur usage (production de biens contre destruction), mais dans leur relation à la vitesse et au modèle d'action qu'ils impliquent. L'arme est intrinsèquement liée au vecteur de vitesse et relève d'un modèle d'« action libre », alors que l'outil est associé à la gravité, au travail et à un modèle de « labour ». L'arme est balistique et projective, son essence est le mouvement et la projection, tandis que l'outil est introceptif, préparant la matière à distance pour l'adapter à une forme intérieure. Cette différence est liée aux agencements collectifs qui les sous-tendent : la machine de guerre pour l'arme, la machine de travail pour l'outil.
  • La machine de guerre libère un vecteur de vitesse qui lui est propre. Elle n'est pas un dérivé de la chasse, mais une invention des éleveurs nomades qui ont découvert un système de projection et de missile en captant la force de l'animal traqué. L'« économie de la violence » propre à la guerre consiste à rendre la violence durable et illimitée, en préservant l'énergie cinétique plutôt qu'en cherchant une mise à mort immédiate. Cette relation privilégiée à la vitesse explique pourquoi des phénomènes apparemment contraires comme l'attente, l'immobilité ou la catatonie dans la guerre peuvent encore renvoyer à une composante de vitesse pure, surtout lorsque la machine de guerre est appropriée par l'État et canalisée dans un espace strié.

Les agencements et la primauté du collectif sur la technique

L'arme n'est rien en dehors de l'organisation du combat avec laquelle elle entre en rapport. C'est l'agencement qui constitue toujours le système d'armement.
  • L'élément technique (arme ou outil) reste abstrait et indéterminé tant qu'on ne le rapporte pas à l'agencement machinique collectif qui le présuppose. C'est l'agencement social, la « machine collective », qui détermine la nature, l'usage et la compréhension de l'élément technique. L'arme n'existe pas en soi, mais prend son sens dans l'agencement « machine de guerre », de même que l'outil dans l'agencement « machine de travail ». Par exemple, l'armement hoplite (le bouclier à deux mains) n'a de sens qu'avec la phalange comme mutation de la machine de guerre. L'agencement est une composition de désir, mobilisant des passions et des affects spécifiques.
  • Ces agencements sont passionnels et constituent des compositions de désir. Le régime de la machine de guerre est un régime d'affects, renvoyant aux vitesses et aux compositions de vitesse entre les éléments. L'affect est une décharge rapide d'émotion, un projectile comme l'arme, tandis que le sentiment, lié au travail, est introspectif comme l'outil. Il existe un rapport affectif à l'arme, visible dans la mythologie, l'épopée ou le roman courtois. L'arme est un affect, et l'affect de l'arme. Les arts martiaux, en subordonnant l'armement à la vitesse mentale, sont aussi des arts de la suspension et de l'immobilité, extremes que parcourt l'affect.

Relation arme-joyau et sémiotique affective

Les joyaux sont des affects, correspondant à l'arme, emportés par le même vecteur de vitesse.
  • Un rapport essentiel lie l'arme au joyau, de la même manière que l'outil est lié aux signes de l'écriture. La production d'objets en or et en argent, l'art du bijou, est un « art barbare » par excellence, attaché à l'économie nomadique et guerrière. Ces joyaux concernent de petits objets mobiles, appartenant à l'objet seulement comme objet en mouvement. Ils constituent des traits d'expression de vitesse pure sur des supports eux-mêmes mobiles. Leur relation n'est pas de type forme-matière, mais motif-support, où le support est aussi mobile que le motif. Ils communiquent des couleurs de la vitesse de la lumière.
  • Cette sémiotique affective, comme l'écriture runique primitive, constitue un « texte décoratif » plutôt qu'une écriture à proprement parler. Elle a une valeur de communication faible et une fonction publique limitée, consistant surtout en des signatures (marques de possession) et de brefs messages guerriers ou amoureux. Ce n'est que secondairement, avec la réforme danoise du IXe siècle et en liaison avec l'État et le travail, qu'elle acquiert une valeur d'écriture monumentale. L'arme et le joyau partagent une ligne de fuite commune, une possibilité de mutation qui peut unir, dans de nouveaux agencements, des masses ouvrières et guerrières d'un type nouveau.

Le flux métallurgique et le filum machinique

Le filum machinique est une matérialité, naturelle ou artificielle, ou les deux à la fois, c'est la matière en mouvement, en flux, en variation, la matière comme support de singularités et de traits d'expression.
  • La métallurgie constitue un flux qui converge nécessairement avec le nomadisme. Le filum machinique (ou lignée technologique) est un flux de matière-mouvement, de matière en variation continue, support de singularités et de traits d'expression. Ce flux est à la fois naturel et artificiel. Une « préhension technologique » existe chaque fois qu'un ensemble de singularités est prolongé par des opérations qui convergent vers des traits d'expression définis (ex: la singularité de la fusion à haute température pour l'acier). Les agencements sont des inventions qui prélèvent, organisent et stratifient des singularités et des traits de ce flux.
  • La matière de ce flux est une matière déstratifiée, déterritorialisée. Elle correspond à ce que Husserl appelait les « essences morphologiques » ou « inexactes », mais rigoureuses, qui se distinguent des essences exactes, métriques. Cette matérialité est inséparable de processus de déformation et de qualités affectives intensives. Simondon critique le modèle hylémorphique (forme-matière) pour son insuffisance technologique, lui opposant l'idée d'une matière-énergie porteuse de singularités et d'affects variables. La métallurgie rend visible cette vie de la matière, ce vitalisme matériel, en libérant une matérialité énergétique par rapport à la matière préparée et une transformation qualitative par rapport à la forme à incarner.

L'artisan-métallurgiste, le voyageur du flux

Nous définirons donc l'artisan comme celui qui est contraint de suivre le flux de matière, le filum machinique. Il est celui qui voyage, qui erre.
  • L'artisan, et en particulier l'artisan-métallurgiste, est le premier « voyageur » au sens strict, car il suit le flux de matière-mouvement. Il n'est ni chasseur, ni agriculteur, ni éleveur, mais « homme des sousterrains » qui suit la productivité pure de la matière sous sa forme minérale. Le métallurgiste est le premier artisan spécialisé, formant des corps sociaux distincts (sociétés secrètes, guildes). Son existence dépend des surplus agricoles des sociétés sédentaires, mais son activité l'amène à entretenir des relations avec les habitants de la forêt (pour le charbon) et surtout avec les nomades, car les zones minières, souvent situées dans des déserts ou des montagnes, interfèrent avec les espaces lisses.
  • Le contrôle des mines est un enjeu politique crucial qui met en relation des peuples extrêmement divers (Empires, nomades, peuples métallurgiques). Les mines sont des sources de flux, de mélange et de fuite, générant des mouvements d'exploitation clandestine et d'alliances entre mineurs, invasions barbares et révoltes paysannes. Le statut du forgeron est souvent analysé en termes d'ambivalence (honoré, craint, méprisé), mais cette approche psychologisante manque la question politique essentielle : les rapports objectifs que le métallurgiste entretient avec les différents agencements (impériaux, nomadiques, forestiers) en fonction de sa position dans le flux matériel et des lignes de fuite qu'il emprunte.

La pensée métallurgique et la vie inorganique

La métallurgie est la conscience ou la pensée du flux de matière, et le métal est le corrélat de cette conscience. L'idée incroyable de la vie inorganique est une invention, une intuition de la métallurgie.
  • Le métal et la métallurgie amènent à la conscience une vie inhérente à la matière, un « vitalisme matériel » habituellement caché ou décomposé par le modèle hylémorphique. Le métal n'est pas un organisme, mais un « corps sans organes ». La ligne gothique ou nordique est une ligne minière et métallique qui entoure un tel corps. Le rapport de la métallurgie avec l'alchimie ne repose pas sur une valeur symbolique, mais sur la puissance immanente de la corporalité dans toute matière. La pensée naît avec le métal, non avec la pierre. La métallurgie est la « science mineure » par excellence, une phénoménologie de la matière.
  • Cette intuition se manifeste dans la tendance à substituer aux formes séparées un développement continu de la forme, et aux matières variables une variation continue de la matière. Un chromatisme élargi emporte aussi bien la musique que la métallurgie ; le forgeron musicien est le premier « transformeur ». En ce sens, le métal est coextensif à toute la matière. Non pas que tout soit métal, mais le métal est partout, il est le conducteur de toute matière. Le filum machinique est métallurgique, ou du moins possède une tête métallique, une tête exploratrice et voyageuse. Cette pensée métallurgique est au cœur de la machine de guerre nomadique.

SE. pe 7. À js À EE TE ù XUnb . flenez Pennkc F8aTrrapy DYAS1r)) FE à # ET ; 1” (©) > EU (partie 17)

Traité de nomadologie : la machine de guerre et l'appareil de capture

chapter: "1"

title: "L'espace troué et la figure du forgeron"

quote: "Il est troglodyte, mais non par nature, par art et par besoin. [...] Il fore les montagnes, au lieu de les gravir, il creuse la terre, au lieu de la labourer, il troue l'espace, au lieu de le tenir lisse, il fait de la terre un fromage suisse."

details:

  • Le forgeron est présenté comme une figure essentiellement ambiguë, ni nomade ni sédentaire, mais errante. Son espace spécifique est "troué", distinct à la fois de l'espace strié des sédentaires et de l'espace lisse des nomades. Il habite des abris temporaires, des grottes ou des trous, à l'image du métal qu'il travaille. Cette spatialité trouée communique asymétriquement avec les autres espaces. Le forgeron est un hybride, un "mixte" endogame, qui entretient des relations affectives particulières avec les nomades et les sédentaires. Son art métallurgique invente un affect métallique et un type de relation autre, fondé sur le percement et la variation.
  • Le texte d'Élie Faure est convoqué pour illustrer cette spatialité trouée à travers l'image des peuples voyageurs de l'Inde qui "perforent" l'espace, vivant dans le granit et y creusant des galeries, laissant derrière eux des formes brutes extraites de l'informe. Cette activité est comparée à l'image eisensteinienne de la "Grève", où le peuple émerge de trous comme d'un champ miné. Le signe de Caïn est interprété comme ce signe errant des profondeurs, traversant tous les espaces sans s'arrêter, marquant une double trahison ou un double vol vis-à-vis de l'agriculture et de l'élevage.
  • La métallurgie est décrite comme un "phylum machinique", une ligne de variation extrêmement déterritorialisée. Du côté des agencements nomades, ce phylum est connecté comme une rhizome, avec ses sauts, ses galeries, ses lignes de fuite. Du côté des agencements sédentaires et des appareils d'État, il est capturé, conjugué, et ses lignes de fuite sont bouchées. L'opération technologique est soumise au modèle du travail, et les connexions sont soumises à un régime d'arborescence. Cette double connexion définit la relation complexe entre la machine de guerre nomadique (forme d'expression) et la métallurgie voyageuse (forme de contenu).

chapter: "2"

title: "La machine de guerre : buts et objets"

quote: "La guerre n'a pas nécessairement pour but la bataille, et, plus important, la machine de guerre n'a pas nécessairement pour but la guerre, bien que la guerre et la bataille puissent nécessairement découler de la machine de guerre."

details:

  • La machine de guerre nomade a pour objectif positif la composition de l'espace lisse, son occupation et l'organisation des hommes qui y vivent (le nomos). La guerre n'est qu'un objectif secondaire, synthétique, qui apparaît lorsque cette machine entre en collision avec les États et les villes, ces forces de striage qui s'opposent à son objectif positif. La guerre est donc un "supplément" nécessaire de la machine de guerre, mais non son essence. L'exemple de Moïse est donné : il forme une machine de guerre dans le désert, mais c'est Josué qui sera responsable de la guerre, révélant ainsi le supplément belliqueux.
  • Le problème central est celui de l'appropriation de la machine de guerre par l'appareil d'État. Lorsque l'État s'approprie la machine de guerre, il en change la nature et la fonction : elle est désormais dirigée contre les nomades ou exprime les relations entre États. C'est à ce moment-là que la machine de guerre prend la guerre pour but immédiat et premier, et que la guerre elle-même devient subordonnée aux buts de l'État. Cette appropriation est un processus paradoxal et dangereux, tant pour les nomades (risque d'intégration) que pour l'État (risque de déstabilisation, comme avec Tamerlan).
  • La formule de Clausewitz ("La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens") est réinterprétée. L'Idée pure de la guerre n'est pas la guerre absolue, mais la machine de guerre n'ayant pas la guerre pour but. L'appropriation étatique inverse la relation : la politique devient la continuation de la guerre. Avec le capitalisme et la guerre totale, la machine de guerre peut se reconstituer à une échelle mondiale, prenant la paix comme objectif sous la forme d'un ordre terrorisant de survie. La machine de guerre mondiale dépasse alors les États, qui n'en sont plus que les parties.

chapter: "3"

title: "Les deux pôles de la machine de guerre"

quote: "Il y a une grande différence entre les deux pôles, même et surtout du point de vue de la mort : la ligne de fuite qui crée, ou bien se transforme en ligne de destruction ; le plan de consistance qui se constitue, fût-ce pas à pas, ou bien se transforme en plan d'organisation et de domination."

details:

  • Un pôle représente l'essence de la machine de guerre : avec des "quantités" infiniment petites, elle a pour but de tracer une ligne de fuite créatrice, de composer un espace lisse et un mouvement de vie. La guerre n'y est qu'un objet synthétique et supplémentaire, dirigé contre l'État. C'est le pôle révolutionnaire, mineur, populaire, correspondant à la guérilla. L'autre pôle est celui où la machine de guerre, appropriée, a pour but la guerre elle-même, engendrant une ligne de destruction illimitée. C'est le pôle de la guerre totale et de l'organisation mondiale sous la terreur.
  • Ces deux pôles communiquent et s'empruntent mutuellement des éléments. La pire machine de guerre mondiale reconstitue un espace lisse pour encercler la terre. Mais la terre oppose sa puissance de déterritorialisation, ses lignes de fuite et ses espaces lisses qui percent pour une nouvelle terre. Il ne s'agit pas de quantités, mais de quantités incommensurables qui s'affrontent. Les machines de guerre se constituent contre les appareils qui les capturent ; elles mettent en œuvre des connexions contre les grandes conjonctions d'appareils.

chapter: "4"

title: "L'appareil d'État et ses pôles selon Dumézil"

quote: "Le dieu Odin, borgne, de son œil unique émet des signes qui capturent, qui lient des nœuds et des distances. D'autre part, les Rois-juristes, manchots, dressent leur main unique comme élément de droit, de technique, de loi et d'outil."

details:

  • La souveraineté politique de l'État comporte deux pôles complémentaires, analysés par Dumézil. Le pôle impérial, magique et terrible (Odin, Varuna), agit par capture, liens et réseaux. Le pôle juridique et sacerdotal (Tyr, Mitra), agit par pactes, contrats et lois. Cette combinaison signes-outils est la marque distinctive de la souveraineté étatique. Le guerrier, extérieur à cette souveraineté, proteste contre les deux pôles : il est à la fois libérateur et parjure.
  • La violence étatique est présentée comme plus fondamentale que la violence guerrière. L'appareil d'État a besoin, pour fonctionner, de sujets déjà estropiés, "zombies", comme condition préalable. La mutilation n'est pas seulement une conséquence de la guerre, mais une condition du travail et de l'organisation étatique. L'État nécessite des infirmes de naissance, des morts-nés, des "borgnes" et des "manchots" à son sommet comme à sa base.
  • Une hypothèse séduisante place la machine de guerre "entre" les deux pôles de l'État, assurant le passage de l'un à l'autre (exemples mythologiques d'Odin, du loup Fenrir et de Tyr ; exemple historique de la réforme hoplitique en Grèce). Cependant, cette séquence 1-2-3 ne doit pas être interprétée causalement. La machine de guerre n'explique pas l'État ; elle lui est soit extérieure, soit déjà appropriée. L'évolution de l'État suppose une unité de composition interne, un "coup unique" de capture magique qui est toujours déjà là.

chapter: "5"

title: "L'État archaïque et la question des origines"

quote: "Ce n'est pas l'entrepôt qui suppose un surplus potentiel, c'est tout le contraire. Ce n'est pas l'État qui suppose des communautés agricoles avancées, c'est tout le contraire."

details:

  • Le premier pôle de capture est l'État impérial ou despotique (formation "asiatique" selon Marx), qui constitue la première "mégamachine". Il se superpose à des communautés agricoles primitives, les surcode, et soumet tout à la propriété publique du despote, organisateur des grands travaux. Son régime de signes est le surcodage ou Signifiance. Son régime économique est celui du nexum, du lien magico-religieux, où la propriété n'est pas aliénable et où l'argent n'existe que sous forme de taxe.
  • Les découvertes archéologiques (comme Çatal Hüyük) remettent en cause l'évolutionnisme. L'État archaïque n'apparaît pas après le développement des communautés agricoles, mais les précède et les crée. C'est la ville-État qui invente l'agriculture en hybridant des semences sur ses entrepôts. La "révolution urbaine" et la "révolution étatique" pourraient être paléolithiques. L'État surgit d'un coup, comme un Urstaat toujours déjà là.
  • La critique de l'évolutionnisme est approfondie via Pierre Clastres : les sociétés primitives ne sont pas "sans État" mais "contre l'État", organisant des mécanismes pour en empêcher la cristallisation. Cependant, il faut penser la coexistence et l'imbrication des sociétés primitives et des empires, dès le néolithique et même le paléolithique. Les sociétés primitives préviennent et anticipent le seuil de consistance de l'État, dans un mouvement de vague convergente où l'État agit comme une limite avant même d'exister.

chapter: "6"

title: "Ville et État : deux seuils de consistance"

quote: "« Chaque fois il y a deux coureurs, l'État et la Ville » — deux formes et deux vitesses de déterritorialisation — « et d'ordinaire l'État a gagné [...] il a discipliné, de force ou non, les villes d'une obstination instinctive, partout où se porte le regard en Europe [...], il a rejoint le galop des villes. »"

details:

  • La Ville et l'État représentent deux seuils de consistance et de déterritorialisation différents, qui coexistent. La Ville est un phénomène de "transconsistance", un réseau de points-pôles sur des lignes horizontales de circulation. Elle polarise les flux, impose une fréquence, et opère une intégration locale et complète. Son pouvoir est une puissance de polarisation ou de milieu. L'État est un phénomène d'"intraconsistance", qui fait résonner des points hétérogènes dans un ensemble vertical et hiérarchisé. Il agit par stratification, isolant une zone de récurrence. Son pouvoir est hiérarchique et bureaucratique.
  • Les sociétés primitives préviennent ces deux seuils. Elles possèdent des formations de pouvoir, mais des mécanismes (comme la nécessité d'un "tiers" pour communiquer) empêchent la cristallisation d'un centre unique de résonance (État) ou de polarisation (Ville). La question n'est pas de savoir qui est premier, mais de comprendre leur relation inverse dans la réciprocité. L'État despotique subordonne la ville. Inversement, la ville peut s'émanciper lorsque le surcodage étatique provoque des flux décodés, nécessitant un recodage urbain (exemples de la mer Égée, du Moyen Âge occidental).
  • Le capitalisme n'est pas le fruit des villes. Les villes marchandes ne font que freiner la conjugaison des flux décodés. C'est la forme-État, et non la forme-Ville, qui l'emporte avec le capitalisme, en fournissant les modèles de réalisation de l'axiomatique des flux décodés. L'État disciplinaire a vaincu la Ville à partir du XVe siècle, notamment par sa capacité à s'approprier pleinement la machine de guerre. Le capitalisme réalisé est une axiomatique mondiale indépendante, qui ressemble à une seule Ville-Mégapole dont les États sont les quartiers.

chapter: "7"

title: "Cohabitation des formations et pouvoir des processus"

quote: "L'organisation universelle internationale ne naît pas d'un centre impérial qui s'imposerait au dehors pour l'homogénéiser ; elle ne se réduit pas davantage à des rapports entre formations de même ordre. Au contraire, elle constitue un milieu entre des ordres différents coexistants."

details:

  • Les formations sociales sont définies par des processus machiniques, et non par des modes de production. Elles coexistent extérieurement : les sociétés primitives, les États, les villes, les machines guerrières s'interpénètrent dans un réseau complexe. L'organisation internationale ou universelle n'est pas une homogénéisation, mais une totalisation qui passe "entre" des ordres hétérogènes, assurant la consistance de la différence (exemples des religions monothéistes, des mouvements artistiques).
  • Sous le capitalisme, l'axiomatique mondiale assure l'isomorphie des formations sociales comme modèles de réalisation, mais non leur homogénéité. Elle entretient même un polymorphisme périphérique, essential à son expansion. Le "Tiers-Monde" est constitué de formations hétérogènes, à la fois ultra-modernes (production capitaliste) et précapitalistes ou surcapitalistes, en raison de l'inadéquation de leur marché intérieur.
  • Les processus machiniques coexistent aussi intérieurement. Chaque processus peut fonctionner sous la "puissance" d'un autre. L'appareil de capture étatique a le pouvoir de s'approprier la machine de guerre, les instruments de polarisation urbaine, les mécanismes d'anticipation primitifs. Inversement, ces mécanismes ont un pouvoir de transfert et de résistance, et peuvent ressurgir ailleurs. Chaque puissance est une force de déterritorialisation en rapport avec les autres. La "capture" est ce pouvoir d'appropriation qui définit l'État.

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Appareil de capture et formes de l'État

L'évaluation marginaliste et la logique des séries primitives

« Le 'dernier' comme objet de l'évaluation collective fixe la valeur de toute la série. Il marque le point précis où l'agencement doit se reproduire, où doit reprendre la nouvelle année financière ou le nouveau cycle. »
  • Le texte ouvre sur une analyse du marginalisme, non pas comme une théorie économique faible, mais comme une logique puissante applicable aux échanges primitifs. L'idée centrale est que la valeur d'une série d'objets échangés est déterminée par l'évaluation du « dernier » objet, entendu non comme le plus récent, mais comme l'objet-limite, le pré-dernier, celui dont l'obtention marque le point où un agencement (une organisation sociale, un cycle d'activité) peut se reproduire sans changer de nature. Cet objet « marginal » fixe la valeur de toute la série. L'exemple de deux groupes abstraits, l'un donnant des graines et recevant des haches, illustre cette évaluation réciproque et subjective du dernier objet acceptable avant qu'un changement d'agencement ne soit nécessaire. Cette logique s'applique à des situations quotidiennes comme la consommation d'un alcoolique (le « dernier verre » comme limite) ou les disputes conjugales (le « dernier mot »).
  • Une distinction conceptuelle cruciale est établie entre le « seuil » (limite) et le « porche » (seuil de changement). Le seuil est ce point de renouvellement cyclique d'un agencement, tandis que le porche marque le point de non-retour où l'agencement doit nécessairement se transformer radicalement (par exemple, l'alcoolique qui doit changer de vie, ou le couple qui divorce). L'échange primitif est ainsi un phénomène régi par cette évaluation sérielle et anticipatrice du « dernier » de part et d'autre, produisant une équivalence apparente. Il n'y a pas de valeur d'échange ou d'usage en soi, mais une évaluation du risque lié au dépassement de la limite pour chaque groupe.

L'émergence du stock et le nouvel agencement territorial

« Le stock surgit au moment précis où l'échange cesse d'être intéressant, désirable pour les deux parties. [...] Le stock a pour corrélat nécessaire soit la coexistence de territoires exploités simultanément, soit la succession d'exploitations sur un même territoire. »
  • Le stock n'apparaît pas avec l'échange, mais au contraire lorsque l'échange cesse d'être désirable. Jusque-là, il pouvait exister des greniers d'échange, mais pas de stock au sens propre. Le stock est le corrélat d'un nouvel agencement qui implique une transformation du rapport à la terre : le passage d'une exploitation territoriale itinérante (chasseurs-cueilleurs) à une exploitation sédentaire, soit extensive (plusieurs territoires coexistants), soit intensive (succession sur un même territoire). C'est à ce moment que les territoires forment la « Terre » comme objet d'exploitation homogène et comparable.
  • Cet agencement territorial sédentaire, l'agriculture, opère une déterritorialisation relative. La loi de la succession temporelle (séries itératives) cède la place à une loi de coexistence spatiale et de comparaison symétrique. La terre devient un objet géométrique, rifflé, permettant la comparaison des productivités. C'est la condition d'apparition de la rente foncière différentielle, qui naît de la comparaison entre les terres simultanément exploitées, la moins productive servant de référence pour le prix. Le stock permet cette comparaison et cette homogénéisation.

L'appareil de capture : rente, profit et impôt

« L'appareil de capture à trois têtes, dont la 'formule triple' se déduit de la formule de Marx : Rente (Propriétaire) - Profit (Entrepreneur) - Impôt (Banquier). »
  • L'appareil de capture est le mécanisme fondamental de l'État archaïque impérial. Il fonctionne selon trois modalités convergentes, correspondant aux trois aspects du stock : la terre, le travail et la monnaie. Chaque modalité combine deux opérations : une comparaison directe (rentes différentielles, travail comparé, marchandises équivalentes) et une appropriation monopolistique (rente absolue, surtravail, émission monétaire). Ces trois têtes – rente, profit, impôt – constituent un système unique de prélèvement.
  • L'impôt joue un rôle fondateur dans la monétarisation de l'économie. Contrairement à une idée reçue, la monnaie ne dérive pas du commerce, mais de l'impôt. C'est l'impôt qui crée la nécessité de la circulation et établit l'équivalence entre la monnaie, les marchandises et les services. L'impôt indirect, en particulier, constitue la première couche du prix « objectif », un aimant monétaire auquel les autres éléments (rente, profit) viennent s'agréger. L'appareil d'État est cette machine sémologique qui constitue un espace de comparaison général et un centre d'appropriation mobile.

Le modèle abstrait de la capture selon Bernard Schmitt

« Le Mécanisme de capture ou de 'captage' [...] il n'y a ni voleur ni victime, car le producteur ne perd que ce qu'il ne possède pas. »
  • Bernard Schmitt propose un modèle abstrait de l'appareil de capture. Il part d'un flux indivisé (A), un « stock pur » non encore approprié. Ce flux est ensuite distribué entre les facteurs de production, les « pauvres », sous forme de salaires nominaux (B). Cette distribution n'est pas encore une richesse, mais une opération de type « pehit » (saisie magique). La capacité d'achat émerge de cette distribution lorsque la masse monétaire (B) entre en correspondance avec la masse des biens produits (C).
  • Le « captage » réside dans la différence nécessaire entre la masse distribuée (B) et la masse convertible (B'). Les producteurs ne peuvent convertir qu'une partie de leur salaire nominal en biens réels. La différence, le surplus, est l'objet de l'appropriation monopolistique par les « riches ». Ce captage n'est ni un vol ni une spoliation visible ; il est inhérent au mécanisme de distribution et de conversion. Le salaire réel n'est qu'une partie du salaire nominal, tout comme le travail « utile » n'est qu'une partie du travail fourni. Ce modèle illustre la violence structurelle et toujours-déjà accomplie de l'État.

Genèse et évolution des formes de l'État

« Nous partons de l'État impérial archaïque, du surcodage, de l'appareil de capture, de la machine d'asservissement. [...] La question est : l'État étant apparu d'un coup, comment 'évoluera'-t-il ? »
  • L'État archaïque impérial (Urstaat) apparaît d'un coup comme une machine d'asservissement machinique, un surcodage des flux codés par les sociétés primitives. Son évolution est déclenchée de manière interne par le fait que son propre surcodage libère des flux décodés (travail indépendant, monnaie, propriété privée) qui tendent à lui échapper. Ces flux trouvent un terrain plus favorable en Europe (monde égéen) qui, trop pauvre pour constituer ses propres stocks agricoles, profite des stocks orientaux via le commerce, permettant un statut plus libre aux artisans et marchands.
  • On distingue trois grandes formes étatiques historiques : 1) Les États impériaux archaïques (asservissement machinique, surcodage) ; 2) Les États développés, villes, systèmes féodaux (assujettissement social, conjonctions topiques de flux décodés) ; 3) Les États-nations modernes (modèles de réalisation pour une axiomatique des flux décodés). Ces formes ne se succèdent pas simplement ; elles coexistent et résonnent intérieurement. L'État-nation, par exemple, combine l'assujettissement social et un nouvel asservissement machinique de type cybernétique.

Le capitalisme comme axiomatique mondiale des flux décodés

« Le capitalisme se constitue quand le flux de richesse qualitativement indéterminé rencontre et se conjugue avec le flux de travail qualitativement indéterminé. »
  • Le capitalisme se forme par la conjonction axiomatique de flux décodés à un seuil jamais atteint : le travail libre et « nu » (décodé des liens personnels de dépendance) et le capital indépendant et abstrait. Il ne s'agit plus de conjonctions topiques et qualitatives, mais d'une conjugaison générale et quantitative. Le capital devient un droit actif, une subjectivité universelle (le Capital) s'exprimant dans un objet général (la Valeur). Cette axiomatique immanente est mondialement déterritorialisante.
  • Contrairement à une vision qui verrait l'État disparaître avec le capitalisme, ce dernier a besoin des États-nations comme « modèles de réalisation » pour son axiomatique. Les États ne sont plus des paradigmes transcendants (surocodage) mais des modèles immanents qui organisent la réalisation concrète des flux abstraits. Ils fournissent la reterritorialisation compensatoire nécessaire à la déterritorialisation illimitée du capital. La politique capitaliste devient une axiomatique en lutte contre les propositions indécidables et les puissances supérieures qui lui échappent.

Assujettissement social et asservissement machinique

« Un peu de subjectivation nous éloigne de l'asservissement machinique, mais beaucoup de subjectivation nous y ramène. »
  • Une distinction essentielle est opérée entre l'asservissement machinique et l'assujettissement social. L'asservissement machinique caractérise les empires archaïques : les hommes sont des pièces composantes d'une méga-machine (la « machine humaine » de Mumford) sous l'unité transcendante du despote. L'assujettissement social apparaît avec les États antiques et féodaux : l'homme est constitué comme sujet, en relation avec un objet extérieur (la machine technique). Le capitalisme pousse l'assujettissement à son comble en constituant tous les hommes en sujets du Capital.
  • Cependant, à l'ère des machines cybernétiques et informationnelles, un nouvel asservissement machinique émerge, immanent celui-ci. Dans les « systèmes hommes-machines », l'homme n'est plus un utilisateur ou un travailleur soumis, mais une pièce interne du système, un élément de communication et de feedback récursif (exemple : le téléspectateur comme composante de la machine-télévision). Le capitalisme contemporain combine ainsi de manière extrême l'assujettissement social (au niveau des modèles étatiques) et l'asservissement machinique (au niveau de l'axiomatique mondiale).

La politique comme axiomatique et les lignes de fuite

« La politique n'est certes pas une science apodictique. Elle procède par expérimentation, tâtonnements [...] C'est une raison de plus pour la rapprocher de l'axiomatique. »
  • La politique capitaliste actuelle fonctionne comme une axiomatique, confrontée à des expérimentations, des tâtonnements, des ajouts et des retraits d'axiomes (politiques économiques). Elle est confrontée à des « propositions indécidables » (crises, contradictions internes) et à des « puissances » supérieures qu'elle ne peut maîtriser (puissance du continu, mouvements révolutionnaires). L'axiomatique n'est pas un système parfait et clos, mais un point d'arrêt provisoire qui tente de colmater les lignes de fuite.
  • L'espoir réside précisément dans ces lignes de fuite que l'axiomatique ne peut complètement contrôler. De même qu'en mathématiques l'intuitionnisme et le calcul des problèmes s'opposent à l'axiomatique officielle, en politique, les processus de déterritorialisation et les agencements de lutte créent des échappées qui déjouent la capture étatique et capitaliste. L'analyse de l'appareil de capture ne vise pas à un pessimisme total, mais à identifier les points de résistance et les possibilités de création de nouveaux agencements non étatiques.

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Capitalisme comme axiomatique et espaces lisses/striés

La nature axiomatique du capitalisme

Les axiomes du capitalisme ne sont évidemment ni des propositions théoriques, ni des formules idéologiques, mais des énoncés opératoires, constituant la forme sémiologique du Capital.
  • Les axiomes capitalistes sont présentés comme des énoncés opératoires primaires qui ne dépendent d'aucun principe supérieur. Ils constituent la forme sémiologique du Capital et entrent dans l'agencement de la production, circulation et consommation. Le capitalisme montre une tendance permanente à ajouter de nouveaux axiomes, comme le démontrent les réponses historiques aux crises : l'économie keynésienne et le New Deal après la crise de 1929 et la révolution russe, ou le Plan Marshall et la transformation du système monétaire après la Seconde Guerre mondiale. Ces ajouts concernent la classe ouvrière, l'emploi, les syndicats, le rôle de l'État et les marchés. La tendance inverse, celle de soustraire des axiomes, est également constitutive du capitalisme, visant à réduire leur nombre pour ne réguler que les flux dominants.
  • L'analyse oppose deux pôles étatiques incarnant ces tendances : la "société-démocratie", qui représente la tendance à l'ajout d'axiomes pour maîtriser les flux via un marché intérieur intégré, et le "totalitarisme", qui incarne la tendance à la soustraction, limitant les axiomes aux équilibres sectoriels externes (capitaux étrangers, industrie d'exportation) et laissant d'autres flux à l'état "sauvage". Le fascisme est distingué comme un cas particulier, combinant la réduction des axiomes et la destruction du marché intérieur avec une économie de guerre expansionniste, conduisant à une multiplication tautologique des axiomes.

Les limites du capitalisme et la lutte au niveau des axiomes

Le capitalisme est bien une axiomatique, car il n'a d'autres lois qu'immanentes. Il voudrait faire croire qu'il se heurte aux limites de l'Univers, à la limite extrême des ressources et de l'énergie. Mais il ne se heurte qu'à ses propres limites.
  • Le capitalisme fonctionne comme une axiomatique immanente qui ne rencontre que ses propres limites, qu'il déplace constamment plutôt que des limites absolues. La fameuse loi de la baisse tendancielle du taux de profit illustre ce mécanisme : le capitalisme affronte et dépasse périodiquement ses limites par la dévalorisation du capital existant et la formation de nouveau capital dans de nouvelles industries à haut profit (exemple du pétrole et de l'énergie nucléaire). La tendance totalitaire correspond à l'affrontement des limites, tandis que la tendance socio-démocrate correspond à leur déplacement.
  • La lutte des classes dépasse le cadre de l'entreprise et concerne directement les axiomes qui régissent les dépenses publiques et les organisations internationales. Il est crucial de lutter au niveau des axiomes pour contrer les réductions totalitaires et orienter les ajouts socio-démocrates, empêchant leur récupération technocratique. La pression des flux vivants doit s'exercer au sein de l'axiomatique elle-même, en maintenant la distinction fondamentale entre ces flux et les axiomes qui les soumettent à des centres de contrôle.

Isomorphie, hétéromorphie et polymorphie des États

En principe tous les États sont isomorphes, c'est-à-dire qu'ils sont des domaines de réalisation du capital comme fonction d'un seul et unique marché mondial extérieur.
  • Tous les États capitalistes sont isomorphes en tant que domaines de réalisation du capital pour un marché mondial unique. Cette isomorphie n'implique pas l'homogénéité, mais renvoie à la distribution variable des marchés intérieur et externe, avec les deux pôles d'ajout et de soustraction d'axiomes. Une seconde bipolarité (Occident-Orient) introduit une hétéromorphie avec les États socialistes bureaucratiques, où le rapport de production n'est pas le Capital mais le Plan, bien qu'ils restent des modèles de réalisation pour l'axiomatique capitaliste via le marché mondial.
  • Une troisième bipolarité (Centre-Périphérie) est analysée via Samir Amin : les axiomes de la périphérie diffèrent de ceux du centre, mais cette indépendance relative assure la consistance de l'axiomatique mondiale. Le capitalisme central a besoin de la périphérie (Tiers-Monde) pour y installer ses industries les plus modernes et s'y approvisionner en capital. On parle alors de polymorphie des États du Tiers-Monde, où le capital comme rapport de production opère dans des modes de production non capitalistes. Cette polymorphie, partiellement organisée par le centre, est plus essentielle au capitalisme que l'hétéromorphie des États socialistes.

La machine de guerre et la puissance de destruction

Supposons que l'axiomatique C dégage nécessairement une puissance plus forte que celle qu'elle possède, c'est-à-dire la puissance des ensembles qui lui servent de modèles.
  • L'axiomatique capitaliste libère une puissance de destruction (guerre) supérieure à celle des ensembles qui lui servent de modèles, incarnée dans les complexes militaro-industriels. Cette puissance suit le mouvement du capitalisme : la guerre devient une "guerre de matériel" où l'homme est un élément d'asservissement machinique. L'importance croissante du capital constant signifie que la dévalorisation du capital existant et la formation de nouveau capital passent nécessairement par la machine de guerre pour les redistributions mondiales.
  • Après la Seconde Guerre mondiale, l'automatisation de la machine de guerre inverse la formule de Clausewitz : la politique devient la continuation de la guerre. La machine de guerre a pour objet la paix, l'ordre mondial, fonctionnant dans un espace lisse (mer, air, atmosphère) où la guerre est matérialisée. Les États ne s'approprient plus la machine de guerre ; ils en sont des parties. Paul Virilio analyse cela comme une "insécurité du territoire", une guerre matérialisée contre n'importe quel ennemi, intérieur ou extérieur.

Le Tiers inclus et les flux incontrôlables

Personne n'a mieux montré que Braudel que l'axiomatique capitaliste a besoin d'un centre, et que ce centre, au cours d'un long processus historique, s'est constitué au Nord.
  • L'axiomatique capitaliste nécessite un centre historique au Nord. La bipolarité Nord-Sud (Centre-Périphérie) est aujourd'hui plus déterminante que l'axe Est-Ouest. L'équilibre au centre entre l'Est et l'Ouest se déstabilise du Nord au Sud, conséquence de l'axiome capitaliste de l'échange inégal. Cette déstabilisation n'est pas accidentelle mais un corollaire de l'axiomatique, reproduisant un vieux schéma impérial : plus les flux décodés entrent dans l'axiomatique centrale, plus ils tendent à s'enfuir vers la périphérie.
  • Quatre flux majeurs inquiètent l'économie mondiale : matière-énergie, population, nourriture et flux urbains. L'axiomatique crée ces problèmes sans pouvoir les résoudre, même avec des axiomes additionnels pour la périphérie. La périphérie et le centre échangent leurs déterminations : le centre se déterritorialise tandis que des formations périphériques deviennent des centres d'investissement, et le centre génère en son sein un Tiers-Monde interne, des zones de sous-développement avec un travail précaire et des masses dépendantes des allocations de l'État.

Les minorités et le pouvoir de l'innombrable

Notre siècle devient le siècle des minorités.
  • Une minorité n'est pas définie par un petit nombre mais par un devenir ou une fluctuation, un écart qui la sépare de l'axiome constituant une majorité ("l'ouvrier national, qualifié, de sexe masculin et âgé de plus de trente-cinq ans"). Une minorité peut être nombreuse, constituant une majorité absolue et indéfinie (exemple des "non-blancs"). Ce qui la définit est une relation interne au nombre : elle est un ensemble innombrable, une "masse", par opposition aux ensembles dénombrables de la majorité que manipule l'axiomatique.
  • Les mouvements minoritaires restaurent des phénomènes "nationalitaires" que les États-nations ont contrôlés. Leur puissance ne réside pas dans l'intégration à la majorité (même avec de nouveaux axiomes), mais dans la valorisation de la force des ensembles innombrables. La lutte pour des statuts (femmes, jeunes, régions) est cruciale, mais indique toujours une bataille plus profonde contre l'axiomatique. Le devenir-minoritaire est une figure universelle : "Femme, nous devons tous le devenir", "Non-blanc, nous devons tous le devenir".

Les propositions indécidables et la révolution

Ce que nous appelons 'propositions indécidables', ce n'est pas l'incertitude des conséquences appartenant nécessairement à tout système. C'est au contraire la coexistence ou l'inséparabilité de ce que le système conjugue, et de ce qui ne cesse de lui échapper.
  • Les solutions d'extermination ou d'intégration des minorités semblent impossibles en raison de la loi profonde du capitalisme : il établit et réétablit ses limites tout en produisant des flux qui échappent à son axiomatique. Le capitalisme conjugue les flux décodés et déterritorialisés, mais ceux-ci tendent à former des "connexions" esquissant une nouvelle terre, une machine de guerre révolutionnaire dont le but n'est ni la guerre d'extermination ni la paix de terreur, mais un mouvement révolutionnaire de connexion de flux et de composition d'ensembles innombrables.
  • Les "propositions indécidables" désignent la coexistence inséparable de ce que le système conjugue et de ce qui lui échappe. L'indécidable est le germe des solutions révolutionnaires. L'asservissement machinique de la système mondial produit lui-même des armes pour le devenir-revolutionnaire (devenir-radio, devenir-électronique). Toute lutte passe par ces propositions indécidables et construit des connexions révolutionnaires opposées à la conjugaison axiomatique.

L'espace lisse et l'espace strié

L'espace lisse et l'espace strié, l'espace nomade et l'espace sédentaire, l'espace où se développe la machine de guerre et l'espace institué par l'appareil d'État n'ont pas la même nature.
  • L'opposition entre l'espace lisse (nomade, machine de guerre) et l'espace strié (sédentaire, appareil d'État) est fondamentale. Le modèle technologique oppose le tissu (strié : éléments fixes et mobiles, espace clos, endroit/envers) au feutre (lisse : agglomérat de fibres, espace ouvert, sans centre). Le patchwork ("crazy patchwork") est un exemple d'espace lisse, un assemblage amorphe de pièces pouvant se connecter de multiples façons, analogue à un espace riemannien.
  • Le modèle musical (Pierre Boulez) oppose l'espace strié (métrique, à intervalles, avec un "modulo" de distribution) à l'espace lisse (non métrique, à distribution statistique de fréquences, directionnel). Le modèle maritime montre que la mer, espace lisse par excellence, a été le premier à subir un striage rigoureux (navigation astronomique, cartes avec méridiens et parallèles). Le striage est une opération de l'État, mais la mer peut redevenir lisse (sous-marins stratégiques). Les mouvements de striage de l'espace lisse et de lissage de l'espace strié sont asymétriques.

Les multiplicités et la pensée nomade

Ce fut un événement décisif quand le mathématicien Riemann arracha le multiple à l'état de prédicat pour en faire un substantif, 'multiplicité'.
  • La théorie des multiplicités (Riemann) oppose les multiplicités métriques ou de grandeur (espace strié, nombre dénombrable) aux multiplicités non métriques ou de distance (espace lisse, nombre nomade). Bergson a développé cette opposition entre la durée (multiplicité qualitative, continue, qui change de nature en se divisant) et l'espace homogène (multiplicité quantitative, discrète). Les multiplicités non métriques sont des espaces directionnels, intensifs, relevant d'une perception haptique, et non des espaces dimensionnels, extensifs, relevant d'une perception optique.
  • Les espaces riemanniens sont des multiplicités lisses, non homogènes, définies par des conditions de voisinage et d'accumulation, comme un "assemblage amorphe de pièces mises côte à côte". Les objets fractals (Mandelbrot) offrent une définition mathématique de l'espace lisse : des ensembles à dimension fractionnaire, entre la ligne et la surface (courbe de Koch) ou entre la surface et le volume (éponge de Menger). La pensée elle-même voyage dans l'espace lisse ou strié ; le "voyage sur place" est le nom de toutes les intensités, le devenir de la pensée.

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Glisse et strié : une analyse des espaces lisses et striés

chapter: "1"

title: "Définition et modèles de l'espace lisse et strié"

quote: "Le nombre fractal de dimension est l'indice d'un espace proprement directionnel (avec variation continue de direction sans tangente)"

details:

  • L'espace lisse se définit comme un espace non-métrique constitué par la construction de lignes à dimension fractale supérieure à 1. Il se caractérise par l'absence de dimension supplémentaire à ce qui s'y meut, créant une identité entre l'espace et son occupation. Cet espace amorphe se forme par accumulation de proximités, chaque accumulation définissant une zone d'indiscernabilité propre au «devenir». Contrairement à l'homogénéité souvent attribuée au lisse, celle-ci apparaît plutôt comme le résultat ultime du striage parfait, un espace strié dans toutes les directions. La dimension fractale devient ainsi l'indice d'un espace directionnel pur, où la variation est continue et sans tangente, défiant les mesures traditionnelles.
  • Le modèle physique illustre le striage par l'intersection de deux séries de parallèles perpendiculaires, où les verticales jouent le rôle de constantes et les horizontales de variables. Plus l'intersection est régulière et dense, plus l'espace tend vers l'homogène. Les Grecs ont opéré ce passage d'un espace strié verticalement à un espace centré, strié dans tous les sens, pour constituer l'homogénéité. Ce modèle trouve un écho dans les appareils d'État, qu'ils soient verticaux (empire) ou isotropes (ville), montrant que la géométrie se situe à l'intersection de la physique et des affaires de l'État.
  • L'espace strié rencontre ses limites, que l'espace dépasse par la déviation minimale (clinamen) et le tourbillon (vortex). Le lien entre la plus petite déviation de la verticale et le vortex qui dépasse le strié constitue précisément l'espace lisse. La force de l'atomisme antique, de Démocrite à Lucrèce, réside dans son inseparabilité d'une hydraulique ou d'une théorie généralisée des flux. Cette corrélation entre une géométrie archimédienne et une physique déterritorialisée est liée non pas à l'appareil d'État, mais à la machine de guerre, une physique de bandes, de tempêtes et de catastrophes.

chapter: "2"

title: "Le modèle travail et son rapport à l'État"

quote: "Imposer le modèle du Travail à n'importe quelle activité, traduire toute action en travail possible ou virtuel, discipliner l'action libre"

details:

  • Le XIXe siècle voit la création conjointe du concept physico-scientifique de Travail (poids-hauteur, force-déplacement) et du concept socio-économique de force de travail ou travail abstrait. Ce modèle du Travail, fondamental pour l'appareil d'État, opère un striage généralisé de l'espace-temps, soumettant l'action libre et annulant les espaces lisses. La physique fournissait la «monnaie mécanique» du travail, tandis que la société en fournissait la mesure économique, établissant une profonde connexion entre physique et sociologie autour de l'homme standardisé.
  • Le modèle du Travail appartient à l'appareil d'État pour deux raisons principales. Premièrement, le travail n'apparaît qu'avec l'institution d'un surplus, il n'y a pas de travail sans stockage. Deuxièmement, le travail effectue une opération généralisée de striage de l'espace-temps. C'est par la capture de la machine de guerre que l'État a trouvé le moyen de soumettre cette dernière au modèle du Travail, la machine de guerre étant peut-être la première chose à avoir été striée, libérant ainsi le temps du travail abstrait.
  • À l'inverse, les sociétés dites «primitives» sont des sociétés d'action libre et d'espace lisse, qui n'ont pas besoin du facteur-travail ni de la création de stocks. Leur activité est régie par une variation continue, une mobilité qui exclut les réserves. La catégorie de travail, avec son organisation et sa mesure abstraite, leur est étrangère, comme en témoignent les récits sur les Indiens ou les sociétés de chasseurs-cueilleurs, où l'action libre prévaut sur le modèle du travail discipliné.

chapter: "3"

title: "Capitalisme et transformation des espaces"

quote: "Le capitalisme n'agit pas tellement sur la quantité de travail, mais sur des processus qualitatifs complexes"

details:

  • Dans le régime capitaliste, le surtravail devient indiscernable du travail «proprement dit» et l'imprègne totalement. La plus-value n'est plus localisable, la machine elle-même en devient le générateur. Le capitalisme agit de moins en moins par le striage de l'espace-temps correspondant au concept de travail, mais plutôt par un «asservissement machinique» généralisé où la plus-value devient indépendante de tout travail. Le consommateur tend à devenir un employé, et le capitalisme opère via des processus qualitatifs complexes engageant les transports, l'urbanisme, les médias, les industries du divertissement.
  • Au niveau du capitalisme intégré mondial, un nouvel espace lisse est produit, où le capital atteint sa vitesse «absolue», basée sur des composantes machiniques et non plus sur la force de travail humaine. Les corporations transnationales fabriquent un espace lisse et déterritorialisé, où les points d'occupation et les pôles d'échange deviennent indépendants des voies classiques de striage. La distinction essentielle n'est plus entre capital constant et variable, mais entre capital strié et capital lisse.
  • L'espace lisse n'est donc pas une simple opposition au strié, mais souvent son résultat. Le capitalisme a porté le striage à un degré de perfection inégalé, mais le capital circulant recrée nécessairement des espaces lisses où se rejoue le destin des hommes. Le striage subsiste sous ses formes les plus strictes, renvoyant au pôle étatique du capitalisme, tandis qu'un espace lisse se reconstitue au niveau supérieur du capital mondial, créant de nouvelles formes de circulation et de déterritorialisation.

chapter: "4"

title: "Modèle esthétique : l'art nomade et la perception"

quote: "Le Lisse nous paraît être à la fois l'objet de la vision de près par excellence, et l'élément de l'espace haptique"

details:

  • L'art nomade est défini par la «vision de près» et l'«espace haptique», par opposition à la «vision de loin» et à l'«espace optique» du strié. Le haptique, concept emprunté à Aloïs Riegl, ne oppose pas deux organes des sens mais désigne une fonction que l'œil lui-même peut exercer. Le Lisse est l'objet de la vision de près et l'élément de l'espace haptique, un espace de variation continue des directions, des repères et des connexions, qui agit pas à pas, comme dans le désert, la steppe ou la mer.
  • L'espace lisse et haptique se caractérise par l'absence de constante directionnelle, de modèle visuel pour les repères, et d'espace environnant pour les connexions. Les directions changent selon les occupations et les perceptions. L'absolu nomade existe comme une intégration locale, allant de partie à partie, constituant l'espace lisse dans une suite infinie d'ajouts et de changements de direction. C'est un absolu de transition qui se confond avec sa propre manifestation, un absolu local parce que le lieu n'est pas limité.
  • La ligne abstraite, centrale dans l'art nomade, n'est pas géométrique et rectiligne (comme dans l'art égyptien impérial), mais multiplement orientée, passant entre les points et les figures. Elle est positivement motivée dans l'espace lisse qu'elle trace. Cette ligne, sans contour, sans début ni fin, en changement continuel, est la ligne du devenir, dotée d'un pouvoir d'expression et de répétition, et non de forme et de symétrie. Elle libère une puissance de vie non organique, une vie intense précisément parce qu'elle est sans organes.

chapter: "5"

title: "Les strates, les agencements et le plan de consistance"

quote: "Les strates sont des phénomènes de sédimentation sur le Corps de la terre, moléculaires et molaires à la fois"

details:

  • Les strates sont des articulations qui forment des ceintures de sédimentation sur le Corps de la terre. On distingue trois grandes strates : physico-chimique, organique et anthropomorphique (ou alloplastique). Chaque strate est constituée de milieux codés et de substances formées, articulant un contenu et une expression. Les strates sont mobiles, une strate pouvant servir de substrat à une autre, avec des phénomènes d'inter-strates (transcodages, passages). La stratification est un processus continu de création à partir du chaos.
  • Les agencements se produisent dans les strates mais agissent dans des zones de décodage des milieux. Ils sont avant tout territoriaux, créés à partir de fragments décodés qui acquièrent la valeur de «propriétés». Un agencement comporte une double articulation : un agencement machinique (système pragmatique d'actions) et un agencement d'énoncé (régime de signes). L'expression y devient un système sémiotique exprimant des transformations incorporelles attribuées aux corps. L'agencement possède une tétravalence : contenu/expression et territorialité/déterritorialisation.
  • Le plan de consistance (ou Planomenon) s'oppose au plan d'organisation et de développement. Il ignore la substance et la forme et est composé de relations de vitesse et de lenteur entre éléments non formés, ainsi que de compositions d'affects intensifs. C'est sur ce plan que s'inscrivent les heccéités, les devenirs, les espaces lisses. Les Corps sans Organes (CsO) y entrent en jeu, supports d'une vie non organique intense. Le plan de consistance est construit par connexions qui augmentent le nombre de liaisons, neutralisant les lignes de mort et sélectionnant les corps viables.

chapter: "6"

title: "La déterritorialisation et ses formes"

quote: "Le mouvement est absolu quand, quelle que soit sa quantité et sa vitesse, il rapporte 'un' Corps considéré comme multiple, à l'espace lisse qu'il occupe à la manière d'un vortex"

details:

  • La déterritorialisation (D) est le mouvement par lequel on quitte un territoire. Elle peut être négative quand elle est couverte par une reterritorialisation compensatrice qui bloque la ligne de fuite (ex: l'appareil d'État qui déterritorialise mais se reterritorialise immédiatement sur la propriété, le travail, l'argent). Elle peut être positive mais relative quand la ligne de fuite est segmentée, noyée dans des trous noirs. La D absolue crée de la nouvelle terre, elle connecte les lignes de fuite et dessine le plan de consistance.
  • La D est toujours multiple et complexe, impliquant différentes vitesses et mouvements. Elle est inséparable de reterritorialisations corrélatives qui sont des relations différentielles internes à la D elle-même. La terre n'est pas l'opposé de la D, mais son corrélat strict ; elle est elle-même déterritorialisée (ex: les glaces) et appartient au Cosmos. La D absolue est créatrice de terre nouvelle, d'univers, et non simplement de reterritorialisation.
  • L'absolu qualifie un type de mouvement, et non une transcendance. Le mouvement est absolu quand il rapporte un Corps multiple à un espace lisse (vortex); il est relatif quand il rapporte un Corps comme Un à un espace strié qu'il mesure. Il faut distinguer au moins quatre formes de D qui se combinent : la D négative, la D positive relative, la D absolue créatrice, et l'absolu limitatif qui totalise et convertit les lignes de fuite en lignes de destruction. Le salut réside dans la D absolue qui consolide et connecte avec le Cosmos.

chapter: "7"

title: "Les machines abstraites et leur typologie"

quote: "Les machines abstraites sont faites de matières non formées et de fonctions non formelles"

details:

  • Les machines abstraites sont immanentes aux agencements concrets et sont définies par les bords de décodage et de déterritorialisation. Elles ignorent les formes et les substances et consistent en un ensemble consolidé de matières-fonctions (phylum et diagramme). Sur le plan technologique, cela correspond à des matières ne présentant que des degrés d'intensité (résistance, conduction) et des fonctions diagrammatiques représentant des équations différentielles (tenseurs). Elles sont singulières, datées et nommées (machine d'Einstein, de Webern).
  • Sur le plan de consistance, le contenu et l'expression deviennent des «fonctifs d'une même fonction». La variation continue les rend indiscernables tout en distribuant des pôles mobiles et relatifs. Le phylum est une matière-mouvement porteuse de singularités, et le diagramme est une expressivité-mouvement porteuse de catégories non linguistiques. Une machine de guerre (comme l'écriture ou la musique) est plus proche d'une machine abstraite que ne l'est un appareil d'État, car elle est capable de métamorphoses.
  • Il existe des types généraux de machines abstraites. 1) Les machines abstraites de consistance, singulières et mutantes, à connexions multipliées, qui dessinent le plan de consistance. 2) Les machines abstraites de stratification, qui entourent le plan de consistance d'un autre plan (substance/forme, contenu/expression). 3) Les machines abstraites axiomatiques ou surcodantes, qui représentent des totalisations, des homogénéisations, des conjonctions de clôture (ex: machine visagéité, machine d'asservissement). Ces types ne cessent de travailler les uns dans les autres, définissant qualitativement les agencements dans la méchanosphère.

chapter: "8"

title: "Vers une pensée de la complexité"

quote: "La pensée complexe devrait être considérée plutôt comme une méthode pour comprendre la diversité, que comme une métathéorie unifiée"

details:

  • Le contemporain est marqué par un «point de bascule» ou un «macroschift» paradigmatique qui affecte nos idées, valeurs, organisation corporelle et perception du monde. Ce changement est stimulé par les technologies modernes qui convergent (convergence NBIC : nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives) et remettent en cause les dichotomies fondamentales (sujet/objet, vivant/non-vivant). Cette convergence a lieu entre différents niveaux ou strates de la réalité, nécessitant un nouveau langage conceptuel.
  • La «complexité» dont il est question n'est pas la complication ou le caractère composite d'un objet, mais une paradigme spécifique qui réactive des questions oubliées et apporte de l'inconnu et du mystère. Elle libère des rationalisations délirantes qui prétendent réduire le réel à l'idée. Il s'agit d'un style de pensée qui reconnaît le caractère ingénieusement complexe de la nature et de la société, où les règles sont créées et changées dans un processus continu d'actions intentionnelles et d'interactions uniques.
  • Cette pensée complexe est une méthode pour comprendre la diversité, et non une métathéorie unifiée. Sa valeur épistémologique vient de la reconnaissance de la complexité de la nature et de la société. Elle s'oriente vers la compréhension des interfaces entre les réalités désignées par les termes des vieilles oppositions, exigeant un appareil conceptuel qui dépasse les modes de description établis. C'est un progrès de la connaissance qui nous apporte l'inimaginable et l'invraisemblable, dans une forme poétique.

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La philosophie de la complexité dans "Mille Plateaux" de Deleuze et Guattari

Introduction à la philosophie de la complexité et au projet de Mille Plateaux

Pour схватывания подобной сложностности, не укладывающейся полностью в рамки имеющихся в наличии способов осмысления «положения человека в космосе» (да и самого космоса), необходимы особые философские технологии
  • Le texte présente "Mille Plateaux" comme une réponse philosophique à la complexité croissante de la réalité contemporaine, où les frontières entre le social, le psychique et le biologique deviennent de plus en plus poreuses. L'ouvrage s'inscrit dans le projet plus large de "Capitalisme et Schizophrénie", dont il constitue le second tome après "L'Anti-Œdipe". Alors que le premier volume est décrit comme une critique du psychanalyse, notamment dans sa version lacanienne, "Mille Plateaux" se veut la partie "positive" de la diptyque, bien qu'il contienne également une polémique sous-jacente contre l'historicisme hégélien du XIXe siècle et sa téléologie. L'unité des deux tomes repose sur une interprétation dynamique et processuelle du social, de la psyché et de la nature, privilégiant la variabilité extrême et les "points de bifurcation" non locaux.
  • La métaphore du "plateau" est centrale pour comprendre l'approche philosophique de l'ouvrage. Inspirée de la géographie, elle désigne une surface plane, un espace à l'horizon indéfini et une zone intermédiaire d'intensité. Son caractère intermédiaire - sans début ni fin - souligne la stratégie philosophique que Deleuze et Guattari nomment la "pensée du milieu". Il ne s'agit pas d'une simple métaphore, mais d'une métamorphose, comme le précise une citation d'Arnaud Villani : le plateau a un sens précis en géographie, en mécanique, en scénographie. Le livre lui-même est présenté comme un "espace intermédiaire", un "Guattarès" fuyant qui facilite le dialogue entre les deux auteurs.

Genèse et méthode de collaboration entre Deleuze et Guattari

«Nous ne collaborions pas comme deux personnes. Nous étions plutôt comme deux ruisseaux qui se rejoignent pour en faire “quelque chose” de troisième, qui n’était pas nous»
  • La rencontre décisive entre Gilles Deleuze et Félix Guattari a lieu en juin 1969 à Saint-Léonard-de-Noblat, dans le Limousin, facilitée par le Dr. Jean-Pierre Muyard, un médecin lié à la clinique de La Borde où travaillait Guattari. Le contexte est important : Guattari était déjà désillusionné par les stratégies psychanalytiques de Jacques Lacan, tandis que Deleze, philosophe reconnu, se remettait d'une lourde opération pulmonaire. Leur correspondance, débutée presque immédiatement après leur rencontre, révèle les fondements de leur projet commun. Dans une lettre du 16 juillet 1969, Deleze insiste sur la nécessité de dépasser les formules de politesse tout en conservant les formes d'amitié, et esquisse une critique de la "fidélité aux valeurs familiales" de la psychanalyse.
  • Leur méthode de travail était unique et constitutive de leur pensée. L'ouvrage fut principalement composé par correspondance, une épreuve pour Guattari, plus habitué au travail collectif. Ils se rencontraient également chaque mardi après-midi pour discuter de leur écriture. Deleze exprimait une aversion pour les discussions basées sur le pur échange d'opinions, leur préférant une conversation stimulante permettant une polémique interne à l'énoncé. De cet échange naissait une "machine de travail" où il devenait impossible de distinguer la contribution de l'un de celle de l'autre. Leur collaboration visait à transformer le "est" en "et", non comme une simple conjonction, mais comme une implication d'une série de relations, ouvrant la possibilité de la création, du bégaiement créatif et de la multiplicité.

La réception et la structure innovante de Mille Plateaux

Le livre « expose » essentiellement un espace pour une écriture et une pensée sans précédent
  • La réception de "Mille Plateaux" à sa publication en 1980 fut beaucoup plus réservée que celle de "L'Anti-Œdipe". Considéré comme trop difficile et déroutant, il fallut attendre cinq ans pour qu'Arnaud Villani en propose une analyse approfondie dans la revue Critique, reconnaissant son caractère novateur. Catherine Clément, dans Le Matin, parla d'un "changement d'itinéraire", soulignant le concept de nomadisme et les figures d'anormalité qui défient la loi et exigent de penser autrement. Les auteurs eux-mêmes notaient que la composition de ce second tome était bien plus complexe et les domaines traités bien plus variés, mais que leur pratique convergente de la pensée s'était affinée.
  • La structure de "Mille Plateaux" est fondamentalement anti-chronologique et anti-évolutionniste. Chaque "plateau" est daté par un événement historique (par exemple, "20 novembre 1923" ou "7000 avant J.-C."), non pour établir une chronologie, mais pour souligner la signification de l'événement dans la stratégie philosophique déployée. Le livre peut être vu comme un voyage à travers diverses disciplines – de la littérature aux sciences naturelles – en mettant l'accent sur les relations transversales entre ces domaines hétérogènes. Ces relations sont présentées comme l'expression même de la philosophie, poursuivant le projet d'une nouvelle ontologie de la différence en identifiant des points de résonance entre des disciplines convergentes.

Les concepts opératoires : Rizome, Mécanosphère et Plan de consistance

« Ce que Guattari et moi appellerons rhizome représente tout de même le cas d’un système ouvert »
  • Un des concepts centraux introduits dans "Mille Plateaux" est celui de "rhizome", qui s'oppose au modèle arborescent de la connaissance. Le rhizome désigne une structure en réseau, acentrée, non hiérarchique et connectée en tout point, à l'image des tubercules. Contrairement à une racine unique, le rhizome permet une multiplicité de connexions et de lignes de fuite. Ce concept est au cœur de la stratégie de "décodage" des auteurs, qui vise à résister aux entreprises de "codage" représentées par la Loi, le Contrat et l'Institution. Il s'agit de brouiller les codes établis, même au niveau de l'écriture et du langage.
  • Pour caractériser l'interconnexion des points de résonance entre les différents domaines, Deleuze et Guattari introduisent le concept opérateur de "mécanosphère". La constitution de la mécanosphère s'effectue de manière constructiviste et pragmatique, à partir de l'identification de "plans de consistance" ou de plateaux où s'inscrivent des séries asymétriques de points. Ces séries sont appelées à se rejoindre dans un espace virtuel fonctionnant comme un réseau d'actions et de réactions. Cette vision s'oppose aux systèmes centrés et forme une vision du monde particulière, un "monisme" alternatif, un système philosophique sans point de référence fixe, héritier de l'interprétation bergsonienne du mouvement au-delà de l'expérience.

Le concept-clé d'« Agencement » et sa portée philosophique

Le concept d'agencement vient remplacer l’expression « machines désirantes » qui prévalait dans L'Anti-Œdipe
  • Le concept d' "agencement" ( assemblage ) est présenté comme le concept fondamental qui traverse chaque plateau, succédant aux "machines désirantes" de "L'Anti-Œdipe". Selon Deleuze, ce concept a pour but de montrer la possibilité de connecter des éléments extrêmement hétérogènes, formant une "diagramme" ou une "carte", et non un calque. Les agencements permettent toute forme de connexions, y compris non-humaines (exemples donnés : guêpe-orchidée, cheval-homme-arc), ce qui libère les forces de l'extérieur. C'est grâce à ces agencements que l'homme se reconnecte avec la nature, brouillant les distinctions entre intérieur et extérieur.
  • Le concept d'agencement implique également une révision radicale du projet transcendantal kantien. Il pointe vers un "empirisme supérieur" (Schelling) où les conditions de l'expérience en général deviennent les conditions génétiques de l'expérience réelle. L'agencement désigne le lieu de naissance d'une pensée qui n'est pas orientée vers la reconnaissance d'objets à l'aide de catégories, mais vers la confrontation avec quelque chose d'irreconnaissable. Il est le résultat de forces interactives qui, de l'extérieur, engendrent la pensée. Ces forces, en perpétuel devenir, confèrent à l'agencement un caractère d'intensité plutôt que d'objectivité extensive.

Critique des modèles classiques et pensée du devenir

« Le devenir n’est pas un ni deux, ni le rapport des deux ; il est l’intervalle, la frontière, la ligne de fuite ou de chute, perpendiculaire aux deux »
  • La philosophie de Deleuze et Guattari opère une rupture avec le modèle hylémorphique aristotélicien, où la forme s'impose à une matière homogène. Pour eux, la matière n'est pas une substance passive mais un flux d'intensités qui rend la forme possible. Les formes ne sont pas des modèles fixes mais sont déterminées par les singularités du matériau, qui imposent des processus cachés de déformation et de transformation. L'importance de la notion d'intensité est cruciale : au-delà de la matière préparée se trouve une matérialité énergétique en variation continue, et au-delà de la forme fixe, des processus qualitatifs de déformation en développement continu.
  • La théorie de la complexité des auteurs se manifeste à travers ce qu'ils appellent le "caractère machinique" du devenir. Il s'agit de l'expérience d'une "communication transversale" entre différentes lignées généalogiques, s'opposant à "l'escalade de l'arbre généalogique". Les lignes de devenir ne sont pas définies par les points qui les composent, mais ont le statut d'un "milieu", de ce qui se répartit "au milieu". Ce milieu fonctionne comme un moyen opératoire qui anime toutes les strates. Le devenir crée un "bloc" sur une ligne de fuite grâce à des mouvements asymétriques. Cette complexité est définie par le terme "machine", et non "mécanisme", soulignant son caractère dynamique et non réductible à des parties discrètes.

Les dualités productives : Machine de guerre contre Appareil d'État

La machine de guerre non seulement ne dépend pas de l’État, mais toute sa dynamique s’oppose à la logique étatique
  • Deleuze et Guattari utilisent des oppositions binaires, non pour défendre des dualismes, mais pour les détruire et les remplacer par des multiplicités. L'opposition entre la "machine de guerre" et l'"appareil d'État" en est un exemple marquant. La machine de guerre n'est pas un produit dérivé de l'État ; les deux termes sont des pôles radicalement différents par nature. La machine de guerre est orientée vers la résistance et la lutte contre le mécanisme de l'État, ce dernier étant un appareil de capture. L'une des tâches principales de l'État est de s'approprier la machine de guerre. Il n'y a pas de transitions "dialectiques" au sens hégélien entre eux.
  • Cette opposition se retrouve également dans leur distinction entre deux types de sciences ou positions gnoséologiques. D'un côté, la science "royale", "majeure", "étatique", orientée vers la répétition, la fixation et les itérations dans la connaissance, cherchant des solutions (modèle théorématique). De l'autre, la science "nomade", orientée non pas vers la recherche de solutions, mais vers la formulation de problèmes, saisissant les instabilités et les mouvements chaotiques. Les deux types de sciences se complètent mutuellement, l'une éclipsant parfois l'autre, ou la seconde perçant à travers la première. Cette complémentarité illustre l'idée de l'imbrication du lisse (nomade) et du strié (étatique).

Actualité et pertinence contemporaine : Les nanotechnologies comme exemple

Les nanotechnologies constituent cet espace lisse dont il est question dans Mille Plateaux
  • Le texte établit un lien entre la philosophie de "Mille Plateaux" et les enjeux contemporains, en particulier les nanotechnologies. Celles-ci mettent en avant le caractère fluide et processuel de la réalité, estompant les oppositions classiques. Opérant à l'échelle nanométrique, dans un monde de mouvement brownien et d'indéterminations quantiques, les nanotechnologies fonctionnent via la formation d'"agencements" qui permettent de contrôler des particules submoléculaires pour gérer des systèmes biologiques ou des synthèses chimiques. Leur influence dépasse largement les réalités "objectales" spécifiques.
  • On peut distinguer au moins deux stratégies ou "cultures" des nanotechnologies, correspondant à deux ontologies du monde matériel. La première version, inspirée par le "mécanisme", conçoit le monde comme divisible en particules distinctes pouvant être agencées mécaniquement selon une configuration désirée. La seconde version, plutôt inspirée par la biologie, est dite "machinique" au sens de Deleuze et Guattari : au lieu d'un agencement mécanique, l'accent est mis sur les possibilités virtuelles des systèmes transformables (comme une protéine). Cette seconde ontologie est confrontée au "hétérogenèse machinique", exprimant une instabilité fondamentale qui reflète la spécificité complexe (et non simplement compliquée) des nanotechnologies. Elles constituent un "espace lisse" qui intègre des enjeux nomades (comme le transhumanisme) dans la science "royale", illustrant leur complémentarité.

Épilogue : L'amitié comme agencement philosophique

cette assemblage ne peut fonctionner, en tout cas pour Deleuze, qu’à la condition que Guattari y soit présent
  • La publication de "Mille Plateaux" marque pratiquement la fin de la longue collaboration (mais non de l'amitié) entre Deleuze et Guattari, débutée en 1969. Bien qu'un autre livre, "Qu'est-ce que la philosophie ?", soit publié sous leurs deux noms, l'après-propos suggère, citant Dominique Séglaard, qu'il fut essentiellement écrit par Deleuze seul. Cependant, l'amitié joua un rôle crucial dans le maintien des deux noms sur la couverture, malgré des rumeurs contraires en 1990. Guattari, bien qu'en dépression à cette période, participa activement à la préparation finale du manuscrit.
  • Cette relation elle-même est présentée comme un agencement philosophique exemplaire. Deleuze rejeta catégoriquement toute idée de retirer le nom de son ami de la couverture. Leur collaboration, décrite comme la confluence de deux ruisseaux créant une troisième entité, incarne le principe même de l'agencement : une connexion productive d'hétérogénéités qui génère du nouveau. Leur amitié fut le terreau sur lequel leur "machine de travail" abstraite a pu fonctionner, démontrant pratiquement comment une "assemblage" peut libérer des forces créatrices qui transcendent les individus qui la composent.

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