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en-têtes
La Cuarta Teoría Política : Une synthèse existentielle contre la modernité
Introduction et contexte éditorial
La Cuarta Teoría Política no es una teoría cerrada en absoluto, sino que es una teoría en construcción.
- Le préfacier présente cet ouvrage d'Alexander Dugin comme une contribution essentielle pour comprendre les mutations idéologiques globales. Publié d'abord en portugais et en anglais, il est ici traduit en espagnol à partir de la version anglaise, avec des adaptations.Le livre vise à offrir une alternative au monde unipolaire, en dépassant les clivages du XXe siècle. L'auteur insiste sur le fait que la Cuarta Teoría Política n'est pas un dogme, mais une invitation à la réflexion et à la construction collective, ouverte aux contributions de tous ceux qui rejettent le libéralisme triomphant.
- Le contexte de la traduction est marqué par la rencontre de Dugin au Brésil en 2012, où il a présenté ses idées. Les traducteurs soulignent l'importance d'une version hispanophone pour le public d'Amérique latine et d'Espagne. Ils comparent la Cuarta Teoría Política à la théorie des supercordes en physique, qui cherche à unifier des approches apparemment contradictoires. De même, cette nouvelle théorie politique ambitionne de synthétiser des éléments du marxisme, du fascisme et du libéralisme pour les transcender. L'objectif est de créer une conscience face à la menace post-libérale, qui atomise les individus et détruit les identités collectives.
- Le préfacier met en garde contre la transition du libéralisme classique vers un post-libéralisme où l'État-nation, la religion et la sexualité sont dissous au profit du marché et des médias. Il voit dans le livre de Dugin un outil indispensable pour préparer la réponse à ce défi imminent.
La victoire du libéralisme et la fin de la Modernité
La Modernidad = el liberalismo. Esta fórmula es correcta.
- Dugin pose comme axiome que la modernité européenne s'est achevée avec la victoire du libéralisme sur ses deux grandes rivales : le marxisme et le fascisme. Cette victoire marque la fin des grandes idéologies politiques modernes. Le libéralisme n'est plus une idéologie parmi d'autres, mais devient le paradigme dominant, le « sens commun » de la société contemporaine. Il s'incarne dans le capitalisme global et l'ordre mondial américanocentré. Dugin accepte cette équation comme un fait historique indépassable, rejetant toute tentative de relancer les vieux combats du XXe siècle.
- Cette reconnaissance ouvre la voie à une nouvelle approche. Puisque le libéralisme est identique à la modernité, s'y opposer ne peut plus se faire au nom d'autres idéologies modernes (communisme, fascisme), car toutes partagent les mêmes racines ontologiques. La quatrième théorie politique doit donc attaquer non pas les conséquences du libéralisme, mais ses fondements mêmes, c'est-à-dire la modernité en tant que projet. Elle se présente comme une insurrection radicale contre le monde moderne, ses schémas logiques et ses normes.
- L'auteur distingue alors deux mouvements : reconnaître l'absence d'alternative dans le cadre moderne, et proposer une nouvelle alternative fondée sur d'autres règles, une « autre géométrie ». Cette alternative ne consiste pas à revenir en arrière, mais à aller de l'avant, en synthétisant ce qui n'est pas moderne : la pré-modernité (traditions) et la post-modernité (critique radicale). C'est une négation universelle de la menace globale du libéralisme, qui se tourne vers des traditions locales pour construire un futur multipolaire.
Le Dasein comme sujet politique existentiel
El sujeto de la Cuarta teoría política es el Dasein.
- Dugin emprunte à Martin Heidegger le concept de Dasein pour fonder le sujet de sa nouvelle théorie politique. Le Dasein n'est ni l'individu du libéralisme, ni la classe du marxisme, ni l'État/la race du fascisme. Il est l'existence humaine dans son état primaire, antérieur à toutes les constructions idéologiques. C'est une « implosion » du sujet politique, une chute dans la facticité existentielle, face à la mort. Cette approche vise à dépasser les identités artificielles produites par la modernité.
- Heidegger distingue deux modes du Dasein : authentique (eigene) et inauthentique (uneigene). Le mode inauthentique est la vie quotidienne dominée par le « das Man », le « on » anonyme. La modernité, selon Dugin, est précisément le règne de ce mode inauthentique. Les idéologies modernes (libéralisme, marxisme, fascisme) ne sont que des modifications de ce das Man, des produits de l'aliénation de l'existence. L'individu, la classe, l'État sont des « chimères » d'un être perdu.
- La quatrième théorie politique vise à réveiller le Dasein authentique, à provoquer un « éclair de conscience » qui peut changer radicalement l'état des choses. Elle ne prétend pas transcender l'histoire, mais opère comme une rupture existentielle. Ce réveil permet de retrouver le « Sein » (l'être) au sein même de l'inauthenticité. C'est une invitation à sortir de la fascination pour les évidences libérales et à se confronter à sa propre mortalité et à son être propre.
La multiplicité des Dasein et le problème de l'universalité
Dasein existiert völkisch.
- Si le das Man (l'inauthenticité) est universel et uniforme, le Dasein authentique, lui, est lié à un lieu, un « Da » particulier. Ce lieu est déterminé par la culture, l'histoire et le peuple. Dugin avance que le Dasein existe de manière « völkisch » (populaire). Ainsi, le réveil existentiel ne se produit pas de manière abstraite, mais à travers une communauté concrète, ancrée dans une tradition. Cela pose la question de l'unité ou de la pluralité du Dasein à l'échelle mondiale.
- L'auteur reconnaît une tension : d'un côté, Heidegger et son disciple von Hermann tendent vers un Dasein unique dont les cultures ne seraient que des manifestations secondaires. Mais Dugin rejette cet eurocentrisme latent. Il propose, avec des philosophes comme Ahmad Fardid ou l'école de Kyoto, l'hypothèse d'une multiplicité des Dasein. La décision sur l'unité ou la pluralité doit être laissée aux Dasein eux-mêmes, après leur réveil. L'important est de les éveiller et de leur renvoyer la question.
- Cette multiplicité n'empêche pas une coordination globale contre l'ennemi commun qu'est le libéralisme mondialisé. La quatrième théorie politique suit une dialectique : 1) unité dans la négation (contre l'inauthenticité), 2) pluralisme dans l'affirmation (chaque peuple selon sa tradition), 3) question ouverte sur une éventuelle unité supérieure, peut-être apophatique (indicible). Cette approche permet de respecter les spécificités tout en luttant contre l'uniformisation.
L'exemple de l'Espagne : la 'España Negra' et le Duende
España es el único país donde la muerte es el espectáculo nacional.
- Pour illustrer la multiplicité du Dasein, Dugin prend l'exemple de l'Espagne. Il évoque deux figures de la guerre civile espagnole : le colonel Moscardó, défenseur de l'Alcázar de Tolède, et le poète Federico García Lorca. Malgré leur opposition politique, tous deux incarnent le même esprit existentiel : une relation authentique à la mort. L'épisode du colonel, prêt à sacrifier son fils pour ne pas rendre la forteresse, est présenté comme une manifestation de la « España Negra », une Espagne tournée vers la mort.
- Dugin s'appuie ensuite sur la conférence de Lorca sur le « Duende » pour approfondir cette ontologie. Le Duende est un esprit tellurique, lié à la mort, qui s'empare de l'artiste et le pousse à créer. Contrairement à l'ange ou à la muse, il vient de l'intérieur, des « derniers recoins du sang ». Lorca affirme que l'Espagne est un pays « ouvert à la mort », où la mort n'est pas une fin mais un spectacle national. Cette ouverture à la mort est, pour Dugin, une expression du Dasein authentique.
- Le Duende est ainsi rapproché du concept heideggérien de Dasein : il est le « seigneur » du lieu (Da), il ouvre un espace existentiel. Le lieu (topos) devient la zone d'une explosion de l'être. L'Espagne, comme lieu du Duende, est un topos existentiel où l'être-hanté-par-la-mort permet l'authenticité. Dugin appelle alors au réveil de cette Espagne profonde, noire, mortelle, contre la modernité uniformisante. Ce réveil doit passer par la découverte du plan existentiel propre à chaque peuple.
L'impasse libérale et la nécessité d'une nouvelle politique
El liberalismo ha conducido a un repliegue en la política.
- Dugin analyse la situation contemporaine comme une victoire paradoxale du libéralisme qui, après avoir vaincu tous ses ennemis, s'est lui-même évaporé en tant que politique. Le libéralisme, qui visait la minimisation du politique, a fini par l'éliminer complètement. Il s'est transformé en biopolitique, en mode de vie quotidien, en consumérisme et en individualisme postmoderne. La politique n'est plus une lutte d'idées, mais une gestion technique de la vie.
- Cette disparition de l'ennemi (nécessaire selon Carl Schmitt à la définition du politique) rend la formation d'une alternative extrêmement difficile. Les opposants au libéralisme luttent contre le vide, contre un état de choses « objectif » et apolitique. Les vieilles idéologies (conservatisme, fascisme, communisme) sont devenues obsolètes, et même le libéralisme classique n'est plus identifiable. Il s'agit donc de créer une politique nouvelle, au-delà des batailles du XIXe et du XXe siècle.
- Pour sortir de cette impasse, Dugin propose cinq étapes : 1) modifier l'interprétation de l'histoire politique récente, 2) comprendre la structure profonde de la société globale, 3) décrypter le paradigme postmoderne, 4) ne plus s'opposer à un programme mais au tissu social apolitique lui-même, 5) construire un modèle politique indépendant. La quatrième théorie politique n'est pas un dogme mais une invitation à la création politique, une tendance large ouverte aux intellectuels de droite comme de gauche, ainsi qu'aux libéraux désenchantés.
L'enjeu pour la Russie et la question du 'être ou ne pas être'
Si Rusia decide 'ser', significa automáticamente crear una Cuarta Teoría Política.
- Dugin applique sa réflexion à la Russie post-soviétique, qui a vécu l'intégration libérale mondiale comme un drame et une perte d'identité. Le libéralisme y est largement rejeté, mais le retour au communisme ou au fascisme est impossible, tant pour des raisons historiques que morales. La Russie a besoin d'une nouvelle idée politique pour combler le vide, ni libérale, ni totalitaire. C'est une question de vie ou de mort pour la nation russe, sa survie historique.
- L'auteur insiste sur l'actualité de la question shakespearienne : « être ou ne pas être ». Pour la Russie, « être » signifie créer activement cette quatrième théorie politique, c'est-à-dire une alternative existentielle au libéralisme mondialisé. « Ne pas être » équivaut à se dissoudre lentement dans un monde qui n'est pas le sien, à sortir de l'arène historique. Ce choix n'est pas théorique mais pratique : il engage l'avenir même du peuple russe.
- Dugin voit dans la quatrième théorie politique un outil pour redonner un sens à l'existence collective de la Russie. Elle doit permettre de concilier le rejet du libéralisme avec le refus des solutions du passé. Cette approche est exemplaire de la dimension existentielle de la théorie : elle ne repose pas sur des programmes économiques ou sociaux, mais sur une ontologie politique où l'identité et le destin d'un peuple sont en jeu. La Russie devient ainsi un laboratoire pour ce nouveau paradigme politique.
Chapitre 1: Chapitre I
La Quatrième Théorie Politique : Une Critique Radicale du Post-Libéralisme et du Monde Moderne
La Fin du XXe Siècle et l'Épuisement de l'Ère Moderne
Le XXe siècle a été le siècle des idéologies... Aujourd'hui, nous sortons rapidement de cette époque.
- Le XXe siècle est analysé comme le siècle des idéologies politiques, où la politique a pris un caractère purement idéologique, redessinant la carte du monde. Ces idéologies, bien qu'ancrées dans des tendances civilisationnelles profondes, étaient aussi des créations novatrices de l'époque moderne. Le libéralisme, le communisme et le fascisme sont identifiés comme les trois idéologies majeures qui ont structuré la vie politique et les conflits mondiaux. Leur compétition féroce a façonné l'histoire dramatique et sanglante du siècle. Aujourd'hui, un constat de crise des idéologies, voire de leur fin, est largement répandu. Cette situation, marquée par la négation même d'une idéologie d'État dans la Constitution russe, appelle à un examen plus approfondi du destin de ces systèmes de pensée à l'aube d'un nouveau siècle, où leur pertinence est remise en question.
- Le libéralisme, première théorie politique née au XVIIIe siècle, a été la plus stable et la plus réussie, finissant par vaincre ses rivaux et s'imposer comme l'héritière de la philosophie des Lumières. Il est présenté comme l'idéologie la plus adaptée à l'ère moderne. Le communisme, deuxième théorie, est apparue comme une réaction critique au capitalisme bourgeois que le libéralisme exprimait. Enfin, le fascisme, troisième théorie, a tenté une interprétation unique de l'esprit moderne en se tournant vers les symboles et les idées de la société traditionnelle, ce qui a souvent conduit à un éclectisme. Cette troisième théorie a péri de manière prématurée et violente, contrairement à l'Union soviétique, laissant derrière elle un fantôme qui hante encore l'imaginaire post-moderne, notamment pour son aura de "mal absolu".
- Le fascisme a disparu, laissant place à l'affrontement bipolaire de la Guerre Froide entre la première (libéralisme) et la deuxième (socialisme) théories politiques. En 1991, le triomphe du libéralisme a marqué le déclin du communisme. À la fin du XXe siècle, une seule idéologie sur les trois semble en vie : le libéralisme. Paradoxalement, c'est précisément cette victoire qui coïncide avec la proclamation de la "fin des idéologies". Le libéralisme, en tant qu'idéologie combattante, a disparu en se métamorphosant en système post-idéologique universel. Il n'est plus une option mais un destin, un nouvel ordre de choses, passant de la sphère du sujet à celle de l'objet, et préparant le terrain pour le post-libéralisme et la globalisation technologique.
Les Trois Idéologies et Leur Sujet Fondateur
Le sujet du communisme était la classe. Le sujet du fascisme était l'État... Dans le libéralisme, le sujet est l'individu, libéré de toutes les formes d'identité collective.
- L'analyse des trois théories politiques repose sur leur conception du "sujet historique". Le communisme identifie la classe sociale comme l'acteur central de l'histoire, détenteur d'une mission révolutionnaire. Le fascisme, dans ses variantes italienne et allemande, place l'État ou la race au cœur de son projet. Enfin, le libéralisme, en tant que première théorie, a pour sujet l'individu, délié de toute appartenance collective, que ce soit la classe, la nation ou la religion. Ces différents sujets ont été au cœur des conflits idéologiques, offrant aux sociétés un choix fondamental sur l'identité à privilégier. La victoire finale du libéralisme a imposé l'individu comme sujet normatif universel, éliminant cette pluralité de choix et ouvrant la voie à un nouveau paradigme globalisé.
- La victoire du libéralisme a transformé l'individu d'une option choisie en une donnée obligatoire. La libération de l'individu de ses "appartenances" et l'adoption universelle des "droits de l'homme" sont devenues impératives. L'humanité, conçue comme un ensemble d'individus, tend naturellement vers l'universalité et la globalisation. Ce processus a engendré le projet d'un "État global" et d'un "gouvernement mondial". Parallèlement, le développement technologique permet une indépendance vis-à-vis des structures de classe de la société industrielle. Le post-industrialisme et la condition postmoderne, qui exaltent la liberté individuelle contre toutes les formes de contrainte (raison, morale, identité, discipline), deviennent les caractéristiques de cette nouvelle ère.
- Dans cette nouvelle configuration, le libéralisme cesse d'être une idéologie pour devenir une pratique post-politique. La "fin de l'histoire" approche, la politique est remplacée par l'économie globalisée. Les États-nations et les identités collectives se dissolvent dans le creuset de la globalisation. Le libéralisme, victorieux, disparaît pour se muer en post-libéralisme, une entité sans dimension politique, un destin inéluctable. Ainsi, la fin du XXe siècle marque la fin de toutes les idéologies, chacune ayant connu une fin différente : violente pour le fascisme, décrépite pour le communisme, et par métamorphose pour le libéralisme. Les formes historiques des trois grandes théories sont devenues obsolètes, incapables d'expliquer le présent ou de répondre aux défis globaux, ce qui justifie la nécessité d'une Quatrième Théorie Politique.
Le Post-Libéralisme et le Triomphe du Nihilisme Marchand
Le libéralisme victorieux disparaît, se transformant en quelque chose d'autre, le post-libéralisme... il n'a plus de dimension politique... c'est une sorte de 'destin'.
- Le post-libéralisme est la forme que prend le libéralisme après sa victoire totale. Il n'est plus une idéologie parmi d'autres, mais l'unique contenu de l'existence sociale et technologique. Il devient un fait existentiel, un ordre "objectif" des choses qu'il est difficile d'affronter. Ce passage de la sphère du sujet à celle de l'objet conduit à un remplacement complet de la réalité par la virtualité. La gouvernance ("la gouvernance") remplace la politique ; les décisions historiques sont supplantées par des décisions techniques. Les masses humaines sont traitées comme une masse unique d'objets individuels. La réalité post-libérale mène à une abolition totale de la politique, un processus que le philosophe français Alain de Benoist qualifie de "gouvernance".
- L'essence du post-libéralisme est la logique de la technique et du calcul, que Heidegger nomme le "Gestell". Cette technique devient l'horizon indépassable de l'existence humaine, réduisant l'homme à un simple rouage du système. L'économie devient le destin, une force impersonnelle qui dicte la vie des sociétés. Le libéralisme, en triomphant, a aboli toute alternative. Il n'y a plus de "droite" ou de "gauche" face à ce système ; il n'y a que la conformité (le centre) ou la dissidence (la périphérie). La Quatrième Théorie Politique se conçoit précisément comme une dissidence contre ce statu quo, une opposition non pas à une idéologie, mais à une réalité matérielle et technique, une "possibilité en conflit avec la réalité".
- La situation est totalement nouvelle : les anciennes idéologies, fascisme et communisme, ne peuvent pas être reprises telles quelles. Elles ont perdu la bataille contre l'esprit moderne et la modernité elle-même. La lutte contre le post-libéralisme doit être qualitativement différente, basée sur de nouveaux principes. La Quatrième Théorie Politique n'est pas un simple retour aux vieilles idéologies, mais une "cruzada" contre la postmodernité, la société post-industrielle, la globalisation et ses bases technologiques. Elle représente l'union de tout ce qui a été rejeté et humilié par la "société du spectacle". La "pierre rejetée par les constructeurs", comme l'indique la citation biblique, doit devenir la "pierre angulaire" d'une nouvelle pensée, en s'appuyant sur la "métaphysique des décombres", c'est-à-dire les éléments marginaux et rejetés des idéologies vaincues.
Repenser le Passé : L'Héritage des Idéologies Vaincues
Les Deuxième et Troisième théories politiques... sont totalement insuffisantes... Cependant, une lecture croisée de ces théories semble beaucoup plus productive.
- Les deuxième et troisième théories politiques, bien qu'inacceptables comme point de départ pour une opposition au libéralisme, ne sont pas sans valeur. Leur défaite même est un signe positif : elle montre qu'elles n'appartenaient pas à l'esprit de la modernité, qui a conduit à la matrice post-libérale. Elles se tenaient, consciemment ou non, du côté de la Tradition. Leur valeur réside précisément dans leur échec face au modernisme triomphant. Il est nécessaire de repenser leur interprétation en rejetant leur "orthodoxie" — ce qu'elles ont de moins intéressant — pour en extraire des éléments marginaux, des intuitions précieuses et souvent négligées, qui peuvent être utiles pour la Quatrième Théorie.
- La méthode proposée est celle d'une "lecture croisée" : interpréter Marx à travers une perspective de droite, ou Evola à travers une perspective de gauche. Ce type de contenu "national-bolchevik", qui a fasciné des penseurs comme Nikolaï Oustrialov ou Ernst Niekisch, est une piste, mais il ne suffit pas. La simple addition des deux idéologies vaincues ne mène nulle part. C'est seulement en rétrospective, en dessinant leurs zones de convergence contre le libéralisme, que l'on peut s'en servir comme un échauffement avant d'élaborer la Quatrième Théorie. Une véritable relecture, décisive, n'est possible qu'à la lumière de cette Quatrième Théorie déjà constituée. Le post-libéralisme et la postmodernité sont les objets de cette nouvelle théorie, bien que niés catégoriquement.
- Le contexte de la postmodernité offre une nouvelle perspective. La bataille finale pour l'héritage de la modernité a été perdue par les deuxième et troisième théories. Le libéralisme a gagné, créant un "fin de l'histoire" à son image. Dès lors, tout appel à la modernité est obsolète. La nouvelle bataille est celle de la postmodernité, un terrain où la dictature des idées devient une dictature des objets, des codes-barres et de l'accès technique. Des "trous" apparaissent dans le tissu de la réalité postmoderne. La Quatrième Théorie Politique peut utiliser ces brèches, comme les anciennes idéologies tentaient de "dompter la modernité", pour opposer une résistance créative. Les événements du 11 septembre montrent que même des attaques technologiques contre le système sont possibles dans cette société en réseau.
Le Retour de la Tradition, de la Théologie et du Mythe
La tradition — la religion, la hiérarchie et la famille — et ses valeurs ont été abattues à l'aube de la modernité... Cependant, si le moderne s'épuise dans le postmoderne, la lutte ouverte contre la religion prend fin.
- Les trois théories politiques modernes étaient des constructions idéologiques artificielles nées de "la mort de Dieu" et du désenchantement du monde. L'homme avait pris la place de Dieu, la science celle de la religion. Mais avec la fin de la modernité et l'avènement de la postmodernité, la guerre ouverte contre la religion cesse. L'homme postmoderne n'est pas hostile à la religion, mais indifférent. Le temps de la persécution de la Tradition est terminé, même si cela pourrait mener à une nouvelle pseudo-religion mondiale syncrétique. Cette perte de vigueur de l'athéisme militant offre une opportunité pour un retour des valeurs pré-modernes. La Quatrième Théorie Politique peut ainsi puiser dans tout ce qui a précédé la modernité pour s'inspirer.
- La reconnaissance de la "mort de Dieu" n'est plus une obligation pour être pertinent. L'individu postmoderne est tellement résigné à cet événement qu'il n'arrive plus à le comprendre. Les porteurs de la Quatrième Théorie Politique peuvent quant à eux simplement ignorer cet "événement" et réaffirmer leur foi. La théologie fait ainsi son grand retour et devient un élément central de la nouvelle théorie. La postmodernité — globalisation, post-libéralisme, société post-industrielle — est alors facilement identifiée au "Règne de l'Antéchrist" ou à ses équivalents dans d'autres traditions religieuses (dajja, érev rav, kali-yuga). Cette vision n'est pas une métaphore mais un fait religieux, celui de l'Apocalypse.
- Le retour à la Tradition permet une réhabilitation de l'archaïsme et du mythe. Si l'athéisme moderne n'est plus obligatoire, la théologie des religions monothéistes n'est pas non plus la dernière instance de vérité. Rien ne limite théoriquement l'appel aux valeurs antiques, qui, correctement identifiées, peuvent trouver une place dans la Quatrième Théorie. En rejetant l'idée de progrès, caractéristique de la modernité, tout ce qui est ancien acquiert une valeur et une crédibilité intrinsèques. "Antique signifie bon, et plus c'est antique, mieux c'est." La plus antique des créations est le Paradis, et les porteurs de la Quatrième Théorie doivent aspirer à le retrouver, en s'affranchissant des dogmes rationalistes qui ont affecté les religions tardives. L'élément irrationnel des cultes et des légendes devient une ressource précieuse.
Heidegger et le Fondement Ontologique de la Quatrième Théorie
Au cœur de la Quatrième Théorie Politique, dans son centre magnétique, se trouve la trajectoire de l'Ereignis — l'Événement — qui approche.
- La Quatrième Théorie Politique trouve son fondement ontologique profond dans la philosophie de Martin Heidegger. Pour Heidegger, l'histoire de la pensée occidentale est celle d'un "oubli de l'Être". Dès les présocratiques, l'homme a perdu de vue la question de l'Être pur (Seyn) pour se focaliser sur les étants (Seiende). Cette aliénation a conduit à l'émergence de la "pensée calculante" et au développement de la technique. La modernité est l'apogée de ce processus, où le "Gestell" (l'arraisonnement technique) détrône l'Être et met le néant sur le trône. Le libéralisme, pour Heidegger, est une expression directe de ce "nihilisme occidental". La postmodernité, qu'il n'a pas vécue, représente l'oubli final de l'Être, la "minuit du monde".
- Heidegger n'est pas un penseur purement pessimiste. Il voit dans la "nuit du monde" la chance d'un salut paradoxal. Au moment du plus grand danger, "là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve", cite-t-il du poète Hölderlin. Ce salut est nommé "Ereignis", l'Événement. C'est un retour soudain et triomphal de l'Être au moment même où l'humanité l'a complètement oublié. Cet Événement est la clef de voûte de la Quatrième Théorie Politique. Il fait la connexion entre la relecture des anciennes idéologies, le retour de la théologie et du mythe. La Quatrième Théorie se structure autour de l'attente et de la préparation de cet "Ereignis", cet instant révolutionnaire qui brisera la prison nihiliste du post-libéralisme.
- La philosophie de Heidegger est décisive car elle dépasse le simple clivage politique. Elle offre une critique radicale de la modernité et de la technique qui est antérieure et plus profonde que celle du communisme ou du fascisme. Elle montre que le problème n'est pas seulement économique ou social, mais ontologique : c'est l'Être lui-même qui est en jeu. En intégrant le concept d'Ereignis, la Quatrième Théorie Politique obtient une dimension eschatologique et spirituelle. Elle ne se contente pas de résister au post-libéralisme ; elle se présente comme l'attente active d'un avènement, d'une rupture qualitative dans l'histoire, où l'humanité pourrait retrouver son rapport authentique à l'Être et à la réalité, échappant ainsi au simulacre et au nihilisme dominant.
La Quatrième Théorie et le Destin de la Russie
Aujourd'hui, beaucoup de gens comprennent intuitivement que la Russie n'a pas sa place dans le 'meilleur des mondes' de la globalisation... Le futur de la Russie dépend entièrement de nos efforts pour développer la Quatrième Théorie Politique.
- La Russie est présentée comme l'acteur clé et le lieu privilégié pour l'émergence de la Quatrième Théorie Politique. La totalité de l'histoire russe est interprétée comme une discussion dialectique avec l'Occident, une lutte pour préserver sa propre "vérité russe", son identité messianique et sa propre version de la "fin de l'histoire". De la Sainte Russie orthodoxe à l'empire de Pierre le Grand, en passant par la révolution communiste mondiale, la Russie a toujours cherché une voie alternative au destin occidental. La crise économique mondiale n'est que le début d'un processus plus profond. Le post-libéralisme, avec sa "technologie émancipée sans restrictions", plonge le monde dans une nuit de plus en plus noire, un oubli total de la lumière.
- La Russie ne peut pas se contenter de solutions locales ou de corrections superficielles du statu quo. Le modèle soviétique a échoué, et la situation idéologique a changé irréversiblement. Le défi de la postmodernité est immense, car il plonge ses racines dans l'oubli de l'Être (ontologique) et dans l'éloignement de l'homme de ses racines spirituelles (théologiques). Une réponse technique ou de simples relations publiques est impossible. Il est nécessaire de se référer aux fondements philosophiques de l'histoire et de faire un effort métaphysique. Le futur de la Russie dépend donc de sa capacité à développer la Quatrième Théorie Politique, en tant que réponse radicale et globale à la crise.
- Le développement de cette théorie ne peut pas être l'effort d'un seul homme ou d'un petit groupe. Il doit être un effort collectif, partagé, impliquant d'autres cultures et peuples d'Europe et d'Asie qui ressentent la même tension eschatologique. On peut affirmer que la version russe de la Quatrième Théorie Politique, fondée sur le rejet du statu quo, se centrera sur "l'Ereignis russe". Ce sera un "Événement" unique et extraordinaire, pour lequel plusieurs générations de Russes ont vécu et espéré, depuis la naissance de la nation jusqu'à la venue de la fin des Temps. La Russie doit incarner ce refus du système global et préparer l'avènement de cet Événement salvateur, devenant ainsi le phare d'une nouvelle humanité.
Chapitre 2: Chapitre II
La Quatrième Théorie Politique : Le Dasein comme Acteur et les Éléments d'une Nouvelle Idéologie
Introduction et Contexte : Rejeter les Trois Idéologies Classiques
La Quatrième Théorie Politique proclame : 'dites "non" au fascisme, "non" au communisme, et "non" au libéralisme !'
- Ce chapitre introductif pose les bases de la Quatrième Théorie Politique (QTP) en opposition radicale aux trois grandes idéologies politiques du XXe siècle : le libéralisme, le communisme et le fascisme (incluant le national-socialisme). L'auteur, Alexandre Douguine, insiste sur le fait que ces trois systèmes sont dépassés et que leur rejet simultané constitue un acte fondateur et libérateur. Il compare ce rejet à une célébration philosophique du Nouvel An, où le libéralisme est la dernière survivance d'un passé qui refuse de disparaître. Cependant, il ne s'agit pas seulement d'une négation nihiliste ; l'objectif est de dépasser cette phase pour construire un contenu positif. Chacune des trois idéologies possède un sujet historique central : l'individu pour le libéralisme, la classe pour le communisme et l'État/race pour le fascisme. La QTP doit d'abord refuser ces sujets pour ouvrir un espace à une nouvelle subjectivité politique. L'auteur compare ensuite le projet de Benoist (critique de droite) à celui de Wallerstein (critique de gauche), soulignant que Benoist rejette le progressisme mécanique du marxisme et adopte une vision organiciste et holistique, plus proche du conservatisme authentique.
La Recherche du Sujet Historique : Quatre Hypothèses
Le sujet historique n'est ni l'individu, ni la classe, ni l'État, ni la race. C'est l'axiome anthropologique et historique de la Quatrième Théorie Politique.
- Après avoir écarté les sujets historiques des trois idéologies, Douguine propose quatre grandes hypothèses pour identifier le nouveau sujet de la QTP. La première hypothèse renonce à chercher un sujet unique et envisage un sujet composite, une combinaison d'éléments issus des anciens modèles (individu, classe, race, nation) sans que l'un domine. La deuxième hypothèse adopte une approche phénoménologique radicale : suspendre toute connaissance préétablie sur le sujet (epoché husserlienne) et observer empiriquement le "monde vécu" politique. Cela permet de considérer des acteurs historiques non cartésiens (École des Annales, désécularisation de Berger, décisionnisme de Schmitt) et même des approches postmodernes (Deleuze, Derrida). La troisième hypothèse est la plus développée : identifier le Dasein heideggérien comme le sujet de la QTP. Le Dasein, avec sa structure existentielle (être-au-monde, temporalité, spatialité), offre une base ontologique robuste pour repenser la politique (État, stratification, pouvoir, citoyenneté). Enfin, la quatrième hypothèse fait appel au concept d'imaginaire (Gilbert Durand), où l'imagination autonome précède l'individu, la classe ou la race, et peut être reconnue comme un acteur politique à part entière.
Le Rejet du Racisme et l'Adoption de l'Ethnos (Fascisme)
Sans le racisme, le national-socialisme n'est plus du national-socialisme, ni théoriquement ni pratiquement, et devient inoffensif et décontaminé.
- Pour récupérer des éléments du fascisme et du national-socialisme sans leurs dérives criminelles, Douguine exige d'abord un rejet catégorique de toute forme de racisme. Il analyse le racisme sous ses multiples visages : biologique, culturel, technologique, économique, évolutionniste et même le "racisme du glamour" de la société contemporaine. La QTP s'oppose à toute hiérarchie normative entre sociétés (ethnique, religieuse, matérielle). Ce rejet brise le "cercle herméneutique" du national-socialisme. Ce qui peut être conservé, en revanche, est l'attitude positive envers l'ethnos et l'ethnocentrisme. L'ethnos, comme communauté organique de langue, religion, vie quotidienne et territoire (Gumilev, Mühlmann), devient un candidat privilégié pour le sujet de la QTP. Il permet de repenser la politique depuis la perspective du "Dorfstaat" (État-village) et des provinces, contre l'hégémonie de la polis urbaine. L'ethnos est vu comme antérieur à l'individu libéral, à la classe marxiste ou à la race nazie, et offre une base pluraliste et non hiérarchique pour le monde multipolaire.
L'Héritage Marxiste : Rejeter le Matérialisme, Retenir le Mythe et la Critique
Le marxisme que nous pouvons accepter est un marxisme sociologique et mythique. Comme mythe, le marxisme raconte l'histoire d'un état paradisiaque originel – le communisme primitif – perdu puis reconquis à la fin de l'histoire.
- De la Deuxième Théorie Politique (socialisme/communisme), la QTP rejette fermement le matérialisme historique, le déterminisme économique, l'idée de progrès linéaire et la dictature du prolétariat. Ces éléments sont considérés comme réducteurs et tout aussi racistes que l'idéologie nazie (discrimination du passé). Cependant, le marxisme conserve un potentiel critique immense. Douguine propose de réutiliser celui-ci comme mythe sociologique : un récit eschatologique puissant où le Capital (le mal) affronte le Travail (le bien), et où la lutte des classes est une parabole universelle. Ce mythe peut servir d'outil contre l'hégémonie libérale. De plus, le marxisme offre une méthode sociologique remarquable pour démasquer l'aliénation et les mécanismes de domination du capitalisme. L'auteur cite l'approche d'Alain de Benoist, qui a su lire Gramsci "par la droite", en extrayant la logique de l'hégémonie culturelle sans adopter le dogme matérialiste. Ainsi, la QTP peut incorporer la critique marxiste tout en rejetant son fondement philosophique.
Le Libéralisme : Ennemi Principal, mais Source de la Liberté
La Quatrième Théorie Politique doit être la théorie de la liberté absolue, mais pas comme dans le marxisme où elle coïncide avec la nécessité absolue. Non, la liberté peut être de toute sorte, libre de toute corrélation.
- Le libéralisme est le principal ennemi de la QTP. Son sujet historique, l'individu, doit être destitué. Douguine critique la "liberté de" (liberté négative) prônée par Mill, qui maintient l'homme dans une prison individuelle sans objectif substantiel. La QTP rejette l'idée d'un individu autonome et rationnel comme base politique. Pourtant, le concept de liberté lui-même est le plus grand héritage potentiel du libéralisme. La QTP doit devenir la théorie de la liberté absolue, mais cette liberté est celle du Dasein, non celle de l'individu. Elle est ouverture à l'être, risque et authenticité. Sortir des limites de l'individualité permet d'atteindre une liberté véritable, mais aussi de grands dangers. La QTP n'offre pas de garantie ; elle appelle à "vivre dangereusement" et à penser sans entraves. L'individu libéral est un "homme petit" que l'on peut laisser libre car il ne peut rien accomplir de grand. La QTP veut libérer l'homme grand (homo maximus), capable de décisions authentiques et de se confronter au chaos et à l'ordre. La liberté devient ainsi un attribut du Dasein en tant qu'être-au-monde.
Vers une Théorie Ouverte et Ontologique : Le Dasein et la Liberté comme Destin
Contrairement aux autres théories politiques, la Quatrième Théorie Politique ne veut pas mentir, calmer ou séduire. Elle nous appelle à vivre dangereusement, à penser risquement et à libérer toutes les choses qui ne peuvent être enfermées.
- La QTP se distingue par son refus de se constituer en dogme fermé. Elle reste délibérément ouverte, insinuante et prémonitoire. Son cercle herméneutique inclut le "Quatrième Nomos de la Terre" (Carl Schmitt), intégrant ainsi la géopolitique comme une pensée spatiale postmoderne. Le sujet central reste le Dasein heideggérien, dont la structure existentielle (spatialité, temporalité) offre une base pour repenser des concepts politiques classiques (État, citoyenneté, révolution). La liberté du Dasein est celle de choisir l'Être authentique plutôt que le "On" (das Man) inauthentique. Ce choix est un risque infini, car l'homme peut toujours se détourner de l'Être vers le bavardage et l'ironie. La QTP mise sur le destin de l'Être et confie le destin à l'Être. Elle ne propose pas de solution toute faite mais une voie exigeante : dépasser les idéologies closes pour accéder à une politique de l'ouverture, de la décision et de la volonté. Cette dimension ontologique fait de la QTP non seulement une théorie politique, mais une théorie fondamentale de l'être, une ontologie politique qui redonne à l'action humaine sa dimension existentielle et tragique.
Chapitre 3: Chapitre III
Critique des processus monotoniques et fondements de la quatrième théorie politique
L'idée de progrès comme axiome commun aux trois idéologies classiques
L'idée de modernisation est basée sur l'idée de progrès. Lorsque nous utilisons le terme 'modernisation', nous voulons sans doute dire progrès, accumulation linéaire et un processus continu déterminé.
- Le chapitre III de La Quatrième Théorie Politique d'Alexandre Dugin commence par une critique fondamentale de la notion de progrès, qu'il identifie comme le socle commun aux trois grandes idéologies politiques de la modernité : le libéralisme, le communisme et le fascisme. Selon Dugin, parler de « modernisation » présuppose un développement, une croissance et une évolution linéaires, enracinés dans un optimisme historique hérité des sciences humaines et naturelles des XVIIIe et XIXe siècles. Ces idées sont devenues un axiome indiscutable, structurant toute l'historiographie et l'analyse prédictive de l'époque. Dugin affirme que les trois idéologies, malgré leurs différences, partagent cette vision d'un progrès unidirectionnel et cumulatif, ce qui les rend profondément similaires dans leur essence. Il annonce ainsi que la « quatrième théorie politique » devra se construire sur le rejet radical de ce paradigme commun, en dépassant les trois premières idéologies désormais caduques.
- Pour Dugin, le concept de progrès n'est pas neutre : il sous-tend une vision du monde où l'accumulation et la croissance sont présentées comme inéluctables et bénéfiques. Ce postulat a permis à chaque idéologie de justifier ses propres formes de domination et d'exploitation. L'auteur souligne que ce « processus monotonique » — terme emprunté à Gregory Bateson — est en réalité incompatible avec la vie, la mécanique et les sociétés réelles. En effet, la nature ne connaît pas de croissance linéaire infinie : toute accumulation excessive conduit à la destruction. Dugin invite donc à repenser la modernisation non comme un progrès, mais comme un cycle où l'équilibre et la régulation sont essentiels. Ce rejet du progrès linéaire sera le pilier central de la quatrième théorie politique, qui devra promouvoir un conservatisme philosophique ancré dans la vitalité et l'éternel retour.
Le libéralisme comme darwinisme social
Selon Spencer, plus cette lutte pour la survie est parfaite – entre espèces, au sein des espèces, la lutte des plus forts contre les plus faibles –, plus notre société devient parfaite.
- Dugin analyse d'abord le libéralisme à travers la pensée d'Herbert Spencer, père du darwinisme social. Spencer transpose les lois de l'évolution animale (lutte pour la survie, sélection naturelle) à la société humaine, affirmant que le progrès social résulte de l'élimination des faibles par les forts. Il distingue deux phases : d'abord une lutte brutale par la force (monde antique), puis une lutte plus subtile par les moyens économiques après la révolution bourgeoise. Dans cette seconde phase, les plus forts sont les plus riches, et la compétition économique devient le nouveau champ de bataille. Le progrès libéral n'est donc qu'une forme plus efficace de l'agression animale, où les forts (capitalistes, banquiers) dominent les faibles (pauvres, nations dominées). Dugin cite l'exemple d'Alan Greenspan et Ben Bernanke, disciples d'Ayn Rand, pour illustrer comment l'idée de croissance économique libérale perpétue cette lutte darwinienne.
- L'auteur relie directement cette vision à l'objectivisme d'Ayn Rand, qui érige la richesse en vertu et la pauvreté en vice. Pour Rand, les riches sont des saints, les pauvres des pécheurs, et elle appelle à une « conspiration des riches » contre toute justice sociale. Dugin voit là l'aboutissement logique du libéralisme : une croisade des puissants contre les faibles, justifiée par un pseudo-progrès. Il insiste sur l'incompatibilité de cette idéologie avec les valeurs russes traditionnelles, appelant à un rejet catégorique d'une telle modernisation. Le libéralisme, prétendument universel, n'est en réalité qu'un racisme économique et culturel, aussi cruel que les autres idéologies. Dugin conclut que le terme « libéralisme » devrait être mis sur le même plan que « fascisme » et « communisme », car il est responsable de crimes historiques majeurs (esclavage, destruction des Amérindiens, Hiroshima, etc.).
Le communisme et la croyance en un progrès linéaire
Marx voyait l'histoire de manière positive – comme un progrès – et la voyait comme une histoire de croissance et d'amélioration, du plus petit au plus grand, du simple au complexe.
- Dugin montre que le marxisme, malgré sa critique du capitalisme, partage la même foi dans le progrès linéaire. Marx et Engels, dans le Manifeste communiste, s'en prennent aux philosophies anti-bourgeoises réactionnaires, mais ils soutiennent en réalité la victoire de la bourgeoisie, car elle s'inscrit dans la logique du progrès historique. Le communisme se présente comme l'étape ultime de cette évolution, après la dictature du prolétariat. Dugin souligne que le marxisme intègre le darwinisme social, la croyance dans la science et la technologie, et une téléologie qui justifie la violence révolutionnaire. L'expérience soviétique du XXe siècle a montré les conséquences désastreuses de cette modernisation forcée, que le peuple russe a déjà trop payée. L'auteur rappelle que cette version de la modernisation est rejetée par la majorité des Russes et ne saurait être une option pour l'avenir.
- L'auteur critique également le caractère réducteur du matérialisme historique, qui réduit la diversité humaine à des stades de développement. Cette vision linéaire ignore les cycles, les particularismes culturels et les alternatives. Dugin affirme que le marxisme, comme le libéralisme, est une idéologie du XIXe siècle, désormais dépassée par les paradigmes scientifiques du XXe siècle (théorie des systèmes, pensée cyclique). Le communisme, en tant que théorie politique, n'est pas plus valable que le fascisme. Pour la quatrième théorie politique, il faut donc abandonner toute idée de progrès linéaire, qu'elle soit libérale ou marxiste, et se tourner vers une conception cyclique de l'histoire, plus respectueuse de la vie et des équilibres naturels.
Le fascisme et le mythe de la race supérieure
Nietzsche était un évolutionniste et croyait que, sur la base de la logique du développement des espèces, l'homme serait remplacé par le 'surhomme', tout comme l'homme a remplacé le singe.
- Dugin aborde ensuite le fascisme et le nazisme, qu'il présente comme une troisième version de la croyance au progrès. Il cite Nietzsche, qui parle de la « bête blonde » et de la « volonté de puissance », et qui voit le surhomme comme un stade supérieur d'évolution, dépassant l'homme comme l'homme dépasse le singe. Les nationaux-socialistes ont ajouté une interprétation raciale : la race blanche serait plus développée que les autres et aurait le droit de dominer le monde. Cette idée repose sur le même paradigme progressiste : les races « inférieures » sont moins évoluées, et leur domination est justifiée par un pseudo-darwinisme racial. Dugin souligne que le racisme biologique n'est que la version la plus explicite d'un racisme plus général, présent aussi dans le libéralisme (racisme économique) et le communisme (racisme de classe).
- Mais l'auteur va plus loin : il montre que le fascisme partage avec les deux autres idéologies le même attachement au progrès technique et industriel. La supériorité raciale est souvent justifiée par la possession d'« instruments de production sophistiqués ». Aujourd'hui, le fascisme est officiellement rejeté, mais ses fondements évolutionnistes persistent dans les autres idéologies. Dugin appelle à une critique radicale de toute forme de racisme, y compris culturel ou technologique. La quatrième théorie politique doit rejeter toute hiérarchie linéaire entre les cultures et les peuples, et reconnaître la diversité comme une richesse, non comme un stade de développement. L'histoire cyclique, où chaque civilisation connaît son ascension et son déclin, est plus conforme à la réalité.
Le processus monotonique selon Bateson : une force destructrice
Le processus monotonique, en biologie, est incompatible avec la vie – c'est un phénomène anti-biologique. Les processus monotoniques sont complètement absents de la nature.
- Dugin présente la notion de « processus monotonique » développée par Gregory Bateson, qui l'étudie dans trois domaines : la biologie, la mécanique et la société. Un processus monotonique est un processus qui évolue toujours dans la même direction, avec des indicateurs qui augmentent de façon constante, sans cycles ni oscillations. Bateson démontre que dans la nature, un tel processus est mortel : dès qu'il apparaît (par exemple, une croissance anormale), il produit des monstres ou des dysfonctionnements incompatibles avec la vie. Ainsi, l'accentuation excessive d'un seul trait conduit à la disparition de l'espèce. Dans les machines à vapeur, le régulateur centrifuge a été inventé précisément pour empêcher l'emballement monotonique qui ferait exploser le moteur. Dans les sociétés, les processus monotoniques (comme la croissance démographique illimitée) mènent à la guerre ou à l'effondrement.
- L'auteur insiste sur le fait que les processus monotoniques n'existent que dans l'esprit des humains modernes, en tant que constructions idéologiques. Ils sont absents des réalités biologiques, mécaniques et sociales. La croyance dans le progrès linéaire est donc une illusion dangereuse. Dugin cite également Marcel Mauss, qui a montré que les sociétés traditionnelles pratiquaient la destruction rituelle des excédents (potlatch) pour éviter l'accumulation monotonique. Pour elles, l'excès était une forme de mal, de « likho », qu'il fallait sacrifier. Cette sagesse ancestrale s'oppose à la logique capitaliste de croissance infinie. La quatrième théorie politique doit donc rejeter toute forme de croissance unidirectionnelle et adopter une logique de cycle, de régulation et d'équilibre, seule compatible avec la vie.
Les preuves anthropologiques et sociologiques contre le progrès
Les primitifs et les sociétés primitives sont simplement des personnes différentes et des sociétés différentes. Les êtres humains modernes sont un groupe et les humains archaïques un autre. Ils ne sont ni meilleurs ni pires.
- Dugin mobilise plusieurs grands sociologues et anthropologues du XXe siècle pour démontrer que l'idée de progrès social est un mythe. Émile Durkheim, Pitirim Sorokin et Georges Gurvitch affirment que le progrès n'est pas un phénomène social objectif, mais un concept artificiel. Claude Lévi-Strauss, contrairement à Lucien Lévy-Brühl, montre que la pensée des « sauvages » n'est pas prélogique, mais simplement différente : leur taxonomie est aussi logique que la nôtre, parfois plus raffinée. Franz Boas et son école établissent que les sociétés dites « primitives » ne sont pas des versions sous-développées des sociétés modernes ; ce sont des formes d'humanité distinctes, avec leurs propres valeurs. Les enfants des sociétés traditionnelles, par exemple, sont souvent plus cyniques et pragmatiques que leurs parents, inversant le stéréotype.
- De même, des historiens et philosophes comme Nikolai Danilevsky, Oswald Spengler, Carl Schmitt, Ernst Jünger, Martin Heidegger et Arnold Toynbee ont avancé une conception cyclique de l'histoire, où se succèdent des phases de développement et de déclin. Lev Gumilev, avec sa théorie de la « passionnalité », propose une vision cyclique de l'ethnogenèse. Tous ces penseurs rejettent l'idée d'un progrès linéaire universel. Dugin cite également le sociologue polonais Piotr Sztompka, qui affirme que le paradigme du progrès est devenu presque anti-scientifique au XXe siècle, remplacé par un paradigme de crise et de catastrophe. Toute affirmation selon laquelle une culture est « plus avancée » qu'une autre est une forme de racisme, incompatible avec la science et la tolérance. La quatrième théorie politique doit donc abandonner toute notion de hiérarchie entre les sociétés et embrasser la diversité et la cyclicité.
Pour une quatrième théorie politique fondée sur le refus du monotonique
La vie est plus importante que la croissance. Au lieu de l'idéologie du développement, nous devons placer nos paris sur l'idéologie du conservatisme et de la conservation.
- Dugin conclut en appelant à une rupture radicale avec les trois idéologies classiques et leur fondement commun : le processus monotonique. La quatrième théorie politique doit se construire sur le rejet de toute forme de progrès linéaire, d'évolution, de modernisation et de croissance. Elle doit promouvoir des valeurs opposées : la répétition, la préservation de ce qui a de la valeur, l'équilibre, l'adaptabilité et l'harmonie. Au lieu de regarder vers le haut et vers l'avant, il faut s'ancrer dans ce qui existe, comprendre où l'on est et harmoniser les processus sociopolitiques. Dugin cite Nietzsche, qui a intégré l'idée du « retour éternel » au cœur de sa pensée, montrant que la vie elle-même est cyclique : Apollon et Dionysos se complètent, la modernisation et la décadence alternent. Il n'y a pas de vie sans mort, et une attention à la mort (être-pour-la-mort selon Heidegger) est une glorification de la vie.
- L'auteur s'en prend particulièrement au libéralisme, qu'il juge aussi criminel que le fascisme et le communisme, mais qui reste moins stigmatisé. Il rappelle les crimes du libéralisme : esclavage, génocide des Amérindiens, bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, agressions en Serbie, Irak, Afghanistan, exploitation économique mondiale. Pour Dugin, il faut donc rejeter les trois idéologies sur un pied d'égalité. La quatrième théorie politique doit être conservatrice au sens philosophique : elle doit conserver les racines, les constantes, l'éternité. Elle doit proposer un « demain conservateur », fondé sur la vitalité et non sur la croissance. Citant Arthur Moeller van den Bruck : « L'éternité est du côté du conservateur. » Le refus du monotonique est ainsi la base méthodologique de toute politique future viable.
Chapitre 4: Chapitre IV
La Quatrième Théorie Politique et la Réversibilité du Temps
La critique des idéologies modernes et de l'irréversibilité du temps
Le progrès implique l'irréversibilité du temps, un processus évolutif prédéterminé qui avance toujours. Le progrès est à la fois orthogénétique et monotélique.
- L'auteur, Alexandre Douguine, commence par déconstruire les trois grandes idéologies politiques de la modernité – le libéralisme, le communisme et le national-socialisme – en montrant qu'elles partagent toutes une même base philosophique héritée de Hegel. Selon lui, ces idéologies reposent sur une conception unidirectionnelle et irréversible du temps historique, celle du progrès. Cette topographie du progrès conçoit l'histoire comme une évolution nécessaire et linéaire, où chaque étape est censée dépasser la précédente. Douguine rappelle que chez Hegel, le sens de l'histoire est celui de l'Esprit Absolu s'éloignant de lui-même pour revenir à soi par la dialectique, aboutissant à une monarchie éclairée. Marx reprend cette structure, tout comme les libéraux après Alexandre Kojève et Francis Fukuyama. Dans le national-socialisme, l'hégélianisme se manifeste extérieurement par le concept de Reich Final et par le darwinisme social, qui adapte la sélection naturelle à la société et aux races. Le darwinisme social est également inhérent au libéralisme de Spencer. Ainsi, ces trois idéologies reconnaissent implicitement l'impératif totalisateur de la modernisation, qu'elle soit libérale, communiste ou fasciste.
- L'exemple de la modernisation fasciste est donné par le succès, bien que brutal, de la modernisation industrielle de Hitler dans l'Allemagne des années 1930. Pour Douguine, ces idéologies modernes, bien que différentes dans leurs contenus, partagent une même structure temporelle linéaire. Elles sont toutes des produits de l'idéologie de la modernité, basée sur la topographie du progrès. Cette conception du temps est présentée comme un fait ontologique, mais l'auteur la remet en cause en affirmant qu'elle n'est qu'une construction sociale particulière. Il souligne que ces théories politiques modernes sont considérées comme inoffensives parce qu'elles ne sont pas exécutables, mais qu'en pratique elles se contredisent spectaculairement. Cette critique ouvre la voie à la proposition d'une quatrième théorie politique radicalement différente, qui rejette entièrement cette idée d'irréversibilité.
La Quatrième Théorie Politique comme théorie non moderne et le rejet de l'histoire unidirectionnelle
La Quatrième Théorie Politique est une théorie non moderne. Comme l'a dit Bruno Latour : 'Nous n'avons jamais été contemporains'.
- Douguine présente ici le fondement de sa quatrième théorie politique : elle se veut résolument non moderne. Elle s'appuie sur l'affirmation de Bruno Latour selon laquelle nous n'avons jamais été véritablement contemporains, ce qui signifie que les axiomes théoriques de la modernité sont en réalité inefficaces car ils ne correspondent pas à la réalité sociale concrète. La quatrième théorie politique écarte complètement l'idée d'irréversibilité de l'histoire, qui était pourtant centrale dans les idéologies modernes. Pour construire cette nouvelle approche, l'auteur se réfère à Georges Dumézil avec son anti-évhémérisme, ainsi qu'à Gilbert Durand. Il rappelle ses propres travaux antérieurs sur la sociologie et la morphologie du temps dans des ouvrages comme Postphilosophie, Sociologie de l'Imagination et Sociologie de la Société Russe. Le temps y est présenté comme un phénomène social : ses structures ne dépendent pas d'objectifs extérieurs mais du domaine des paradigmes sociaux dominants, car l'objet lui-même est déterminé par la société.
- Dans la société moderne, le temps est perçu comme irréversible, progressif et unidirectionnel. Cependant, cette perception n'est pas universelle. Dans les sociétés qui n'acceptent pas la modernité, on trouve des conceptions cycliques, voire régressives du temps. Par conséquent, pour la quatrième théorie politique, l'histoire politique doit être comprise dans le cadre d'une topographie des conceptions plurielles du temps. Il existe autant de conceptions du temps que de sociétés. Cela signifie que le temps n'est pas un donné objectif et universel, mais une construction sociale variable. L'auteur insiste sur le fait que la quatrième théorie politique ne se contente pas de rejeter simplement le progrès et la modernisation. Au contraire, elle les envisage en relation intime avec les « occasions sémantiques historiques, sociales et politiques » concrètes, suivant une approche occasionaliste. Ainsi, le progrès et la modernisation sont réels, mais relatifs et non absolus : ils représentent des étapes spécifiques, non la tendance absolue de l'histoire.
L'occasionalisme systématisé et la classification pluraliste des transformations sociales
Le progrès et la modernisation sont réels, mais relatifs, non absolus. Ce qui signifie qu'ils sont des étapes spécifiques, mais non la tendance absolue de l'histoire.
- Douguine propose une version alternative de l'histoire politique basée sur un « occasionalisme systématisé ». Il mentionne que Carl Schmitt s'en est approché dans son œuvre, tout comme Fernand Braudel et l'École des Annales. Cette approche consiste à replacer la transformation politique d'une société dans son contexte sémantique spécifique : l'histoire, la religion, la philosophie, l'économie et la culture, en tenant compte de ses particularités ethniques et ethno-sociologiques. Cela exige une nouvelle classification de la transformation sociale et politique. L'auteur reconnaît l'existence de ces transformations, mais refuse de les placer sur une échelle universelle qui serait le « destin » commun de toutes les sociétés modernes. Ce rejet de l'universalisme historique permet d'aboutir à un pluralisme politique authentique. Chaque société suit sa propre trajectoire, et il n'y a pas de sens unique de l'histoire.
- Cette approche pluraliste implique que la quatrième théorie politique utilise une conception du temps réversible et socialement dépendante. Dans le contexte de la modernité, il semblait impossible de revenir en arrière dans l'histoire. Mais pour Douguine, cette réversibilité est parfaitement possible. Il cite l'idée de Nicolas Berdiaev d'un « Nouveau Moyen Âge » comme applicable. Les sociétés peuvent être construites et transformées de multiples façons. L'expérience des années 1990 est démonstrative : en Union soviétique, les gens étaient convaincus que le socialisme succéderait au capitalisme, mais ils ont vu le contraire. La Russie pourrait revenir au féodalisme, voire à une société esclavagiste, ou au contraire à une société communiste ou primordiale. Ceux qui rient de ces possibilités sont, selon Douguine, prisonniers de la modernité et de son hypnose. En reconnaissant la réversibilité du temps politique et historique, on accède à un nouveau point de vue pluraliste en science politique, nécessaire à la construction idéologique.
Le Dasein et le Traiectum comme sujets de la Quatrième Théorie Politique
Le Dasein est le sujet de la Quatrième Théorie Politique. Le Dasein peut être récupéré par le raffinement de la vérité existentielle dérivée de la superstructure ontologique de la société.
- L'auteur introduit ici le concept central de Dasein, emprunté à Heidegger, comme le sujet de la quatrième théorie politique. Le Dasein n'est pas une fonction du temps, mais c'est le temps qui est une fonction du Dasein/Traiectum. Pour expliciter cette idée, il se réfère à Gilbert Durand qui « institutionnalise le temps par le Traiectum dans sa topographie ». Le Traiectum/Dasein est donc ce qui institue le temps. Le temps devient ainsi une catégorie politique. Dans la quatrième théorie politique, la construction politique peut utiliser des éléments de différentes formes politiques sans aucune connexion avec une échelle temporelle objective. Il n'y a pas d'étapes ni d'époques, seulement des préconcepts et des concepts. Les constructions théologiques, les antiquités, les castes et autres aspects de la société traditionnelle ne sont que des variantes possibles, au même titre que le socialisme, le keynésianisme, le libre marché, la démocratie parlementaire ou le nationalisme.
- Ces formes ne sont pas liées à une topographie implicite du « temps historique objectif ». Selon Douguine, un temps « historique » ne peut être « objectif ». Le Dasein est ce qui institutionnalise le temps. Il peut être récupéré par le raffinement de la vérité existentielle dérivée de la superstructure ontologique de la société. Cette approche permet une totale liberté dans le choix des formes politiques, indépendamment de leur position dans une chronologie linéaire. Ainsi, la quatrième théorie politique peut construire et reconstruire la société en dehors des axiomes modernes. Elle offre une perspective unique : si l'on comprend le principe de la réversibilité du temps, on peut non seulement composer le projet d'une société future, mais toute une série de projets de sociétés futures différentes. Cela permet de suggérer des stratégies non linéaires pour une nouvelle institutionnalisation du monde.
La Quatrième Théorie Politique comme libération du conservatisme et des contraintes temporelles
La Quatrième Théorie Politique n'est pas une invitation à un retour à la société traditionnelle, c'est-à-dire qu'elle n'est pas le conservatisme au sens conventionnel.
- Douguine prend soin de distinguer sa quatrième théorie politique du simple conservatisme. Il ne s'agit pas de prôner un retour à la société traditionnelle, car il y a de nombreuses caractéristiques agréables et désagréables dans notre passé chronologique. De plus, les formes traditionnelles de société sont très différentes les unes des autres. Enfin, dans les différentes sociétés contemporaines, les matrices ethniques et sociologiques, ainsi que les contextes, sont également différents. Par conséquent, la quatrième théorie politique ne doit rien imposer à personne. Elle rejette toute forme de prescription universelle. Les partisans de cette théorie doivent agir pas à pas. La première et plus importante étape est d'affirmer le Dasein comme le sujet de la théorie et la réversibilité du temps. Cette affirmation libère pour le développement des préconcepts.
- Une fois cette libération acquise, on peut définir plusieurs préconcepts relatifs à la réversibilité du temps et au Dasein/Traiectum, puis définir plusieurs concepts politiques du temps. Chacun de ces concepts peut être situé dans un projet politique actuel, en accord avec les principes de la quatrième théorie politique. Douguine insiste sur le caractère non dogmatique et ouvert de son approche. Elle offre une plateforme pour la créativité politique, affranchie des carcans de la modernité et de son historicisme linéaire. La quatrième théorie politique ne prétend pas remplacer les idéologies modernes par une nouvelle idéologie totalisante, mais plutôt proposer une métathéorie qui permet d'utiliser des éléments de différentes formes politiques sans les hiérarchiser selon une prétendue échelle du progrès. Elle est une invitation à penser le politique en dehors de la temporalité moderne.
Vers une nouvelle institutionnalisation du monde : stratégies non linéaires
Si nous comprenons le principe de la réversibilité du temps, non seulement nous serons capables de composer le projet d'une société future, mais nous pourrons aussi composer toute une série de projets de différentes sociétés futures.
- Dans cette dernière section, Douguine expose les implications pratiques de sa théorie. La compréhension de la réversibilité du temps ouvre la voie à une pluralité de projets politiques. Il ne s'agit plus de suivre une seule direction historique, mais d'imaginer et de construire différentes sociétés futures selon les contextes et les choix. L'auteur parle de « stratégies non linéaires pour une nouvelle institutionnalisation du monde ». Cela signifie que le politique n'est plus confiné à une séquence temporelle prédéterminée. On peut puiser dans le passé, le présent ou le futur imaginé sans être contraint par un sens de l'histoire unique. Le temps devient un matériau à façonner politiquement.
- Le Dasein, en tant que sujet de la théorie, est le point d'ancrage de cette institutionnalisation. C'est à travers lui que les préconcepts et les concepts politiques du temps sont définis. Chaque société, chaque groupe, peut ainsi définir son propre rapport au temps et construire son projet politique en conséquence. Cette approche implique un pluralisme radical, où aucune forme politique n'est considérée comme plus « avancée » ou « arriérée ». La quatrième théorie politique se présente donc comme un outil de libération intellectuelle et politique. Elle refuse la tyrannie de l'histoire unique et du progrès imposé. En conclusion, Douguine propose une vision du politique où le temps est une catégorie politique malléable, institutionnalisée par le Dasein, et où la réversibilité permet une créativité politique infinie, au-delà des dichotomies modernes entre tradition et modernité, droite et gauche.
Chapitre 5: Chapitre V
La transition globale et ses ennemis : perspectives américaine et alternatives sur le nouvel ordre mondial
Le concept de Nouvel Ordre Mondial et son contexte historique
La base du NOM était probablement produit de la théorie de la convergence, qui prédit la synthèse des formes politiques du socialisme soviétique et du capitalisme occidental.
- Le Nouvel Ordre Mondial (NOM) est popularisé à la fin de la guerre froide, lorsque la coopération entre les États-Unis et l'Union soviétique semblait possible. Cette idée repose sur la théorie de la convergence, envisageant une synthèse des systèmes politiques et une collaboration pour résoudre des crises régionales, comme la première guerre du Golfe en 1991. Cependant, après l'effondrement de l'URSS, le projet est abandonné et remplacé par une vision unipolaire centrée sur les États-Unis, décrite notamment par Francis Fukuyama dans "La Fin de l'Histoire". Ce nouveau modèle prétend universaliser l'économie de marché libre, la démocratie libérale et les droits de l'homme, supposés acceptés par tous les pays. Les sceptiques, comme Samuel Huntington avec le "choc des civilisations", prévoient au contraire la résurgence de conflits identitaires. L'ordre westphalien des États-nations est remis en cause par des acteurs transnationaux et subnationaux. Ainsi, le monde contemporain n'est pas un ordre achevé mais une transition vers un paradigme incertain, dont la nature (globalisation, régionalisation, chaos) reste indéterminée.
- La question centrale est de savoir si l'avenir sera réellement global, dominé par des tendances régionalistes, ou si plusieurs ordres locaux coexisteront. Cette incertitude est renforcée par le manque de consensus parmi les élites mondiales américaines et occidentales sur le projet de futur. Si les néoconservateurs ont une vision claire d'un empire américain, d'autres factions (multilatéralistes, globalistes accélérés) proposent des modèles plus flous. La transition est donc certaine, mais son aboutissement demeure ambigu.
Les trois stratégies américaines pour la transition globale
Les États-Unis semblent promouvoir simultanément les trois stratégies, comme partie d'une politique étrangère à multiples vecteurs.
- Du point de vue américain, trois voies possibles se dégagent pour structurer l'ordre mondial futur. La première est la création d'un empire américain strict, avec un noyau impérial développé et une périphérie maintenue dans un état de chaos fragmenté. Ce modèle, soutenu par les néoconservateurs, prône une hégémonie unilatérale. La deuxième voie est une unipolarité multilatérale, où les États-Unis coopèrent avec des puissances amies (Canada, Europe, Australie, Japon, Israël, etc.) pour résoudre les problèmes régionaux et faire pression sur les "États voyous" comme l'Iran, le Venezuela ou la Corée du Nord, tout en empêchant l'émergence de puissances régionales indépendantes (Chine, Russie). Cette approche semble privilégiée par les démocrates et l'administration Obama. La troisième stratégie est une globalisation accélérée visant la création d'un gouvernement mondial, avec une perte rapide de souveraineté des États-nations. Ce projet, incarné par George Soros et ses fondations, utilise les révolutions de couleur comme outil de déstabilisation. Les États-Unis appliquent souvent ces trois stratégies simultanément, créant un contexte géopolitique complexe.
- Malgré leurs différences, ces trois visions partagent des objectifs communs : affirmer la domination stratégique, économique et politique américaine, affaiblir les autres acteurs globaux, promouvoir une perte progressive de souveraineté des États indépendants, et diffuser des valeurs "universelles" qui sont en réalité celles du monde occidental (démocratie libérale, droits de l'homme, libre marché). Ce faisant, les États-Unis se positionnent comme le noyau d'un réseau impérial planétaire, dont les rayons d'influence (stratégique, économique, politique, technologique, informationnel) imprègnent le reste du monde, selon la capacité des sociétés à accepter ou rejeter cette emprise.
La dimension historique et politique de l'ordre mondial américanocentré
L'existence historique des États-Unis coïncide avec le cours de l'histoire humaine. Ainsi, 'américain' signifie 'universel'.
- Historiquement, les États-Unis se perçoivent comme l'aboutissement logique de la civilisation occidentale, depuis l'Empire romain et la chrétienté médiévale jusqu'à la modernité des Lumières et de la colonisation. Le discours du "destin manifeste" et de la doctrine Monroe a évolué vers une promotion des droits de l'homme "universels", de la démocratie et du libre marché. L'histoire est conçue comme un progrès univoque vers la libération individuelle de toute identité collective, la tradition et le conservatisme étant considérés comme des obstacles. Les États-Unis se placent à l'avant-garde de ce progrès, avec le droit et le devoir d'entraîner le monde sur cette voie. Les autres cultures n'ont d'avenir que si elles s'américanisent. Politiquement, le libéralisme a triomphé du fascisme et du socialisme, devenant le seul système possible. Il évolue aujourd'hui vers un post-humanisme promu par des auteurs comme Hardt et Negri dans "Empire". La démocratie libérale est présentée comme le modèle universel, mais elle peut fonctionner comme un virus : elle renforce les sociétés démocratiques matures, mais détruit et plonge dans le chaos les sociétés traditionnelles qui n'y sont pas préparées, comme l'illustre la "printemps arabe".
- Cette double utilisation de la démocratie comme arme de chaos contrôlé est explicitée par l'expert militaire Stephen R. Mann. Après la fragmentation complète des sociétés par l'individualisation et l'atomisation (via Internet, téléphones mobiles, réseaux sociaux), une seconde phase suivra : la dissolution de l'individu humain lui-même par la technologie et les expériences génétiques pour créer la "post-humanité". Cette "post-politique" représente l'horizon ultime du futurisme politique. Idéologiquement, les États-Unis lient de plus en plus leur politique étrangère à la promotion de la démocratie, abandonnant progressivement le pragmatisme réaliste qui tolérait des régimes autoritaires alliés (comme l'Arabie saoudite). L'apogée de cette tendance serait un soulèvement en Arabie saoudite, mettant à l'épreuve la cohérence idéologique américaine.
Les défis économiques et géoéconomiques de l'hégémonie américaine
La croissance excessive des institutions financières américaines et la délocalisation de l'industrie ont créé une discontinuité entre la sphère monétaire et l'équilibre capitaliste classique.
- Sur le plan économique, la domination américaine est confrontée à plusieurs défis. La montée de la Chine, la sécurité énergétique, la dette et le déficit budgétaire, ainsi que la divergence entre le secteur financier et l'industrie réelle, fragilisent l'économie états-unienne. La crise financière de 2008 trouve son origine dans la bulle financière excessive et la délocalisation industrielle, qui ont rompu l'équilibre classique entre l'offre et la demande. La Chine cherche à affirmer son indépendance vis-à-vis de l'hégémonie américaine. Le contrôle des ressources naturelles par la Russie, l'Iran, le Venezuela et d'autres pays relativement indépendants limite l'influence économique américaine. L'Union européenne et le Japon représentent des pôles de compétition potentiels au sein même du monde occidental. Les États-Unis utilisent non seulement des instruments économiques, mais aussi politiques et militaires pour résoudre ces problèmes : les invasions de l'Irak et de l'Afghanistan, les interventions en Libye, en Iran et en Syrie, ainsi que le soutien à l'opposition politique en Russie, en Iran et en Chine, s'inscrivent dans cette logique.
- Le défi principal est d'organiser une économie postmoderne centrée sur la croissance continue, tout en surmontant le fossé grandissant entre l'économie réelle et le secteur financier autonome. Les États-Unis sont l'acteur central et asymétrique de la transition mondiale, mais leur conscience de l'issue finale est incertaine. Les néoconservateurs ont une vision claire d'un empire américain, les multilatéralistes une vision plus floue d'une démocratie globale dirigée par les États-Unis, et les partisans de la globalisation accélérée une vision utopique et potentiellement chaotique. Richard Haass qualifie ces derniers paradigmes de "non-polarité". Ainsi, la transition reste centrée sur les États-Unis, qui orientent et contrôlent les processus globaux, mais l'incertitude demeure quant au modèle final.
Les perspectives non américaines : les États-nations en quête de souveraineté
La volonté de préserver la souveraineté représente la contradiction naturelle et le point de résistance face à l'hégémonie américaine/occidentale ou aux tendances globalistes.
- Face à l'hégémonie américaine, il existe des acteurs secondaires et tertiaires qui sont les perdants potentiels des stratégies états-uniennes. La première catégorie regroupe des États-nations qui refusent de perdre leur indépendance, soit par une hégémonie ouverte, soit par un gouvernement mondial, soit par une dissolution chaotique. Les plus importants sont la Chine, la Russie, l'Iran, l'Inde, ainsi que de nombreux pays d'Amérique du Sud et des États islamiques. Ils cherchent à résister ou à s'adapter pour éviter les conséquences logiques de la domination américaine. Leur désir commun est de préserver le statu quo international consacré par la Charte des Nations unies et leur propre souveraineté. On distingue plusieurs sous-groupes : ceux qui s'adaptent aux normes occidentales tout en maintenant des relations amicales (Inde, Turquie, Brésil, Russie, Kazakhstan) ; ceux coopèrent sans ingérence (Arabie saoudite, Pakistan) ; ceux qui filtrent les éléments compatibles de la culture occidentale pour renforcer leur indépendance (Chine, parfois Russie) ; et ceux qui s'opposent directement (Iran, Venezuela, Corée du Nord).
- Cependant, tous ces États manquent d'une stratégie globale alternative comparable aux visions américaines. Leur position est essentiellement réactive, variant dans le degré de radicalisme de leur rejet de l'américanisation. Ils agissent individuellement, défendant leurs intérêts immédiats sans offrir de vision d'avenir cohérente. Leur idéal se limite à la conservation éternelle du statu quo, c'est-à-dire la modernité westphalienne et l'ONU actuelle. Cette absence de projet commun affaiblit leur capacité à s'opposer durablement à la transition hégémonique.
Les acteurs subnationaux et transnationaux : visions alternatives de l'ordre mondial
La forme la plus connue actuellement est la vision du monde islamique qui aspire à l'utopie d'un État global basé sur une interprétation stricte de la loi islamique, soit un Califat universel.
- La deuxième catégorie d'acteurs qui rejettent la transition américaine est composée de groupes, mouvements et organisations subnationaux motivés par des considérations religieuses, idéologiques ou ethniques. Paradoxalement, la globalisation facilite leur transformation en acteurs transnationaux, car les mêmes idéologies traversent les frontières. Trois exemples majeurs sont présentés. Le premier est la vision islamiste radicale, incarnée par Al-Qaida, qui prône un État global basé sur la charia (Califat universel). Les attentats du 11 septembre 2001 illustrent la puissance de ces réseaux. Le deuxième est le néo-socialisme transnational, représenté par la gauche sud-américaine (Hugo Chávez) et certains régimes arabes (Jamahiriya libyenne de Kadhafi). Cette approche combine critique marxiste du capitalisme, nationalisme et sentiment ethnique (zapatistes, Bolivie), visant une révolution socialiste mondiale précédée de campagnes de libération anti-américaines. Le troisième est le projet eurasien, prônant la multipolarité, les Grands Espaces et les Grandes Puissances. Il propose un modèle d'ordre mondial basé sur des civilisations uniques et des entités transnationales régionales (Union européenne, Union eurasiatique proposée par Poutine et Nazarbayev, Union islamique, Union sud-américaine/bolivarienne, Union chinoise, Union indienne, Union pan-pacifique). L'Amérique du Nord (ALENA) ne serait qu'un pôle parmi d'autres.
- Ces visions alternatives existent mais souffrent d'une fracture importante : les États-nations non américains manquent de vision et d'idéologie, tandis que les mouvements alternatifs manquent d'infrastructure et de ressources pour mettre en œuvre leurs idées. Si un jour cette fracture peut être surmontée, en tenant compte du poids démographique, économique et stratégique croissant du monde non occidental (le "Reste"), une alternative réaliste et théoriquement fondée à la transition américaine/occidentale pourrait émerger comme paradigme crédible pour l'ordre mondial futur.
Chapitre 6: Chapitre VI
La Quatrième Théorie Politique : Conservatisme et Postmodernité selon Alexandre Douguine
La Modernité et l'Avènement de la Postmodernité
Nous sommes dans la postmodernité : un processus qui a un caractère véritablement global est le processus de déplacement de la modernité, une fois victorieuse la postmodernité.
- L'auteur identifie la postmodernité comme le stade ultime et global du développement occidental, succédant à la modernité. Ce processus, bien que mondial, trouve son épicentre et son laboratoire idéal aux États-Unis d'Amérique. Douguine affirme que la société américaine a été construite ex nihilo, sur une "page blanche", sans le poids des traditions européennes, permettant ainsi une réalisation maximale des principes de liberté issus de la pensée occidentale. Cependant, cette liberté était sélective, exclusive, fondée sur la non-reconnaissance des Amérindiens comme personnes et le traitement des Afro-Américains comme citoyens de seconde classe, comme le démontrent Hardt et Negri dans Empire.
- Le cœur de ce processus est la quête d'une liberté absolue, qui constitue le sens même de l'histoire humaine selon la conception occidentale. Cette liberté, culminant dans la postmodernité, se retourne contre l'individu lui-même. L'homme, libéré de toutes contraintes, y compris de lui-même, se désintègre. Douguine utilise l'image du téléspectateur zappant constamment entre les chaînes, incapable de suivre un programme du début à la fin. Ce "sous-spectateur" ne perçoit plus que des fragments, un flux d'images dénué de sens, illustré par le film Spy Kids 2 de Robert Rodriguez, un spectacle sans signification mais captivant.
Les Paradoxes de la Liberté et l'Argument de la Machine à Laver
Le modèle libéral occidental dit : vous voulez vous opposer à nous ? S'il vous plaît, vous en avez le droit, mais, regardez : vous ne désirez pas rendre la machine à laver, n'est-ce pas ? La machine à laver est l'argument absolu des partisans du progrès.
- Douguine expose le paradoxe fondamental du libéralisme : la liberté absolue qu'il prône aboutit à la négation de la liberté de s'y opposer. La liberté devient un dogme totalitaire qui interdit toute contestation de son propre fondement. L'auteur utilise la métaphore puissante de la "machine à laver" pour illustrer ce point. Le libéralisme impose ses valeurs (progrès technique, confort matériel) comme des évidences indiscutables, essentialisées au point qu'une vie sans machine à laver est considérée comme impensable. Cet argument de la "machine à laver" est présenté comme un instrument de chantage intellectuel et une forme de terrorisme culturel.
- L'auteur souligne la force coercitive de cet argument libéral. Même les conservateurs, les traditionalistes, les communistes, bien que partant de logiques différentes, finissent par adhérer à ce modèle de progrès matériel. Personne ne semble capable de dire "non" à la machine à laver. Pourtant, Douguine affirme qu'une vie sans elle est non seulement possible mais pourrait être totalement heureuse. Le refus de cet impératif technique et consumériste devient alors un acte de résistance ontologique, le point de départ d'une position véritablement conservatrice. L'enjeu n'est plus politique ou économique, mais métaphysique : il s'agit de réaffirmer la possibilité d'une ontologie alternative.
Le Conservatisme Fondamental ou Traditionalisme
Le traditionalisme est la forme de conservatisme qui soutient ceci : ce qui est mauvais, ce ne sont pas les fragments séparés ici et là dans un système plus large qui provoque notre rejet. Tout est mauvais dans le monde moderne.
- Le premier type de conservatisme identifié par Douguine est le traditionalisme ou conservatisme fondamental. Son principe est le rejet global et systémique de la modernité et de la postmodernité. Il ne critique pas des aspects particuliers, mais le vecteur fondamental du développement historique lui-même : l'idée de progrès, le développement technologique, la philosophie cartésienne, la science positive. C'est une opposition radicale au temps historique et à son mouvement linéaire, perçu comme une dégénérescence.
- L'auteur cite des auteurs comme René Guénon, Julius Evola, Titus Burckhardt et Leopold Ziegler comme les représentants les plus éminents de ce courant au XXe siècle. Ils ont formulé le traditionalisme le plus radical précisément quand la modernité était triomphante, dépeignant la société moderne comme le produit d'une "Chute", d'une "dégradation" et d'un renversement des hiérarchies spirituelles. Douguine mentionne également des manifestations contemporaines de ce conservatisme fondamental, comme l'Islamisme radical, certains courants protestants américains ou les Vieux-Croyants russes. Ces groupes, bien que souvent moqués pour leur "retard", opèrent selon une logique différente, un "logos" alternatif où le temps n'est pas un progrès mais une régression.
Le Conservatisme du Statu Quo (Conservatisme Libéral)
C'est un conservateur libéral parce qu'il dit 'oui' aux principales tendances qui se produisent dans la modernité. Mais à chaque étape de cette tendance, il tente de freiner : 'allons-y plus doucement, ne faisons pas cela maintenant, reportons cela.'
- Le deuxième type est le conservatisme libéral ou du statu quo. Contrairement aux traditionalistes, les conservateurs libéraux acceptent pleinement les tendances fondamentales de la modernité (liberté individuelle, marché, progrès). Leur posture conservatrice consiste à vouloir ralentir le rythme de ces évolutions, à freiner leurs manifestations les plus radicales et à éviter les ruptures brutales comme les révolutions. Edmund Burke est donné comme exemple emblématique, favorable aux Lumières mais horrifié par la Révolution française.
- Douguine illustre cette position avec l'exemple de Francis Fukuyama, qui, après avoir proclamé la "fin de l'histoire" comme un effacement total des nations et des cultures, a ultérieurement appelé à renforcer temporairement les gouvernements nationaux pour gérer cette transition postmoderne avec prudence. L'auteur explique que ce qui motive le conservateur libéral est la peur de libérer, par une accélération trop brutale, des énergies pré-modernes refoulées (traditionalisme, religion). La figure d'Oussama ben Laden est analysée comme un "signe philosophique" créé par l'imaginaire libéral pour incarner cette menace terrifiante de retour du refoulé traditionnel.
La Révolution Conservatrice (RC)
Les conservateurs antérieurs ont essayé d'arrêter la révolution, mais nous devons la conduire.
- Le troisième type, le plus intéressant philosophiquement selon Douguine, est celui de la Révolution Conservatrice. Représentée par des penseurs comme Arthur Moeller van den Bruck, Martin Heidegger, Carl Schmitt ou Ernst Jünger, elle adopte une position dialectique face à la modernité. Elle partage le diagnostic de dégénérescence du monde avec les traditionalistes, mais refuse un simple retour au passé. Elle soupçonne que le "bacille" de la décadence moderne était déjà présent au sein même de la société traditionnelle et de ses formes religieuses.
- Ainsi, la modernité n'est pas seulement une maladie du présent, mais une "révélation" de ce qui était latent dans le passé. La tâche du révolutionnaire-conservateur n'est donc pas de stopper le temps ou de revenir en arrière, mais de mener la révolution jusqu'à son terme pour extirper les racines du mal. Il s'agit de vivre pleinement la modernité, d'en traverser le nihilisme jusqu'au bout, pour que "les portes secrètes et les archétypes ontologiques anciens et éternels viennent à la surface et, d'une manière terrible, mettent fin au jeu." Douguine convoque le concept heideggérien du Ge-Stell (Arraisonnement technique) comme un signal de l'Être lui-même, un message complexe à déchiffrer, et non comme un simple mal à combattre.
Le Conservatisme de Gauche et l'Eurasisme comme Épistémè
L'Eurasisme n'est pas une philosophie politique, mais une épistémè. Il englobe toute une classe d'idéologies conservatrices et a des caractéristiques du conservatisme fondamental ou du traditionalisme et de la Révolution Conservatrice.
- Douguine mentionne brièvement le "conservatisme social" ou "de gauche", associé à des figures comme Georges Sorel et le national-bolchevisme. Ce courant, proche de la Révolution Conservatrice, partage la haine de la bourgeoisie avec la gauche tout en préservant des valeurs nationales et traditionnelles. L'auteur note que le parti "Russie Unie" a adopté cette orientation.
- Le chapitre se conclut par une présentation de l'Eurasisme comme une "épistémè" plutôt qu'une simple idéologie. L'Eurasisme se caractérise par le refus de la prétention à l'universalité du logos occidental, qu'il considère comme un phénomène local et temporel. Il affirme l'existence d'une multiplicité de civilisations, chacune ayant sa propre temporalité et son propre logos. Face à l'épistémè unitaire de la modernité, l'Eurasisme oppose une pluralité d'épistémès (russe, chinoise, islamique...), sur lesquelles doivent se fonder des projets sociopolitiques libérés de l'hégémonie occidentale. Le néo-eurasianisme, intégrant des apports de Guénon, Heidegger et du structuralisme, actualise cette pensée pour le XXIe siècle, s'enracinant dans une critique radicale de la modernité vue de l'extérieur.
Chapitre 7: Chapitre VII
La Quatrième Théorie Politique : La Civilisation comme Concept Idéologique et Multipolaire
La Définition Historique de la Civilisation : Un Concept de la Modernité
Le terme 'civilisation' reçut une large diffusion à l'époque du rapide développement de la théorie du progrès. Cette théorie procédait de deux axiomes paradigmatiques fondamentaux de la modernité : le caractère progressif et unidirectionnel du développement humain et l'universalité de l'homme comme phénomène.
- Dugin commence par situer le concept de civilisation dans le contexte historique du XIXe siècle, en le liant étroitement à la théorie du progrès. Il explique que ce terme, popularisé par des auteurs comme Lewis Henry Morgan, définit une étape finale de l'évolution des sociétés, succédant à la "barbarie" et au "sauvage". Cette conception linéaire et universelle du développement humain est un des piliers de la pensée moderne. Morgan et Engels, adoptés par les marxistes, ont systématisé cette vision en associant le "sauvage" aux chasseurs-cueilleurs, la "barbarie" aux sociétés agricoles pré-alphabétisées, et la "civilisation" aux sociétés possédant l'écriture, les institutions politiques, les villes, une division du travail et des systèmes religieux développés. Cette définition insiste sur l'idée d'une progression inéluctable et universelle de l'humanité.
- Dugin souligne que cette approche historique de la civilisation a également une dimension territoriale et impériale. Une civilisation nécessite une large zone d'influence, ce qui la rapproche du concept d'empire, mais non dans un sens administratif. Il s'agit plutôt d'une expansion active et d'une exportation d'influence depuis un centre vers des périphéries considérées comme "barbares" ou "sauvages". Ce processus d'expansion a caractérisé les empires antique et moderne, où la civilisation se définit non seulement par son contenu intrinsèque, mais aussi par sa capacité à se propager et à transformer les territoires environnants. Cette dimension spatiale est cruciale car elle relie le concept de civilisation à celui d'hégémonie et d'influence géopolitique, préparant le terrain pour l'analyse ultérieure de Dugin sur les "grands espaces".
Civilisation et Universalité : La Création d'un Nouveau Type Humain
La civilisation élabora un nouveau type universel, qualitativement différent des modèles des 'barbares' et des sociétés 'sauvages', construite grâce à la 'globalisation' de son centre ethno-tribal et/ou religieux, transformant le naturel et l'organique en un système rationnel et conscient fait par l'homme.
- L'auteur analyse la manière dont la civilisation a créé un nouveau modèle d'humanité universel. Ce processus a impliqué la "globalisation" des caractéristiques ethno-tribales et religieuses d'un centre civilisateur, les élevant au rang de norme universelle. En transcendant l'ethnos d'origine, la civilisation a construit un système rationnel et conscient. Dugin donne comme exemples les citoyens de Rome, qui différaient des résidents typiques du Latium, ou les musulmans contemporains, souvent éloignés des tribus bédouines originelles. Ce passage à la civilisation a entraîné un changement qualitatif dans l'anthropologie sociale : l'individu doit désormais assimiler un corpus culturel fixe et abstrait.
- Cette universalité implique l'émergence d'une force rationnelle et volontaire chez l'homme, que les philosophes du XVIIe siècle, après Descartes, ont appelé le "sujet". Dugin explique que s'intégrer à une civilisation exigeait une série d'opérations rationnelles et logiques, plutôt qu'une adhésion organique à des archétypes inconscients comme dans les tribus. Cela a rendu l'adoption des bases de la civilisation plus facile, car elle ne nécessitait pas de s'arrêter pour assimiler une multitude d'archétypes inconscients. Ainsi, la civilisation se présente comme un système culturel abstrait, accessible par la raison, mais qui, en se détachant de ses racines organiques, crée une nouvelle forme d'identité collective.
Civilisation versus Culture : La Critique Spenglérienne
Oswald Spengler, dans son célèbre livre 'Le Déclin de l'Occident', opposa civilisation et culture, considérant la seconde comme une expression de l'esprit vital organique de l'homme et la première comme un produit du refroidissement de cet esprit dans une forme purement technique et mécanique.
- Ce chapitre introduit une distinction cruciale, popularisée par Oswald Spengler, entre les concepts de culture et de civilisation. Alors que dans certains contextes, les deux termes sont utilisés comme synonymes, Spengler a proposé une opposition radicale. Pour lui, la culture est l'expression de l'esprit vital et organique d'un peuple, une phase dynamique de croissance et de créativité. En revanche, la civilisation représente le stade ultime et sclérosé d'une culture, lorsque son esprit créateur s'éteint, laissant place à des formes purement techniques, mécaniques et matérialistes. Cette vision fait de la civilisation un produit de la "mort culturelle", une phase de décadence inévitable.
- Dugin note que cette observation perspicace de Spengler n'a pas été universellement reconnue, même si elle capture certaines caractéristiques de la civilisation occidentale contemporaine. Aujourd'hui, bien que les termes soient souvent employés comme synonymes, la distinction spenglérienne reste une référence pour comprendre la critique de la modernité. Elle permet de voir la civilisation non comme un aboutissement positif, mais comme un processus de dévitalisation et de rationalisation croissante, où la technique et la mécanisation prennent le pas sur l'élan vital et l'expression organique de l'esprit humain. Cette critique prépare le terrain pour l'approche déconstructive que Dugin va appliquer au concept de civilisation.
Déconstruction Postmoderne de la Civilisation : Le Passage au Synchronique
Dans la postmodernité, la critique de l'optimisme historique, de l'universalisme et de l'historicisme acquit un caractère systématique et établit les prémisses doctrinales pour une révision totale de l'appareil conceptuel de la philosophie d'Europe Occidentale.
- Dugin opère un tournant majeur en introduisant la critique postmoderne du concept de civilisation. Il s'appuie sur les "philosophes du soupçon" (Nietzsche, Freud) et les penseurs du XXe siècle (Heidegger, structuralistes, postmodernes) pour déconstruire l'optimisme naïf du XIXe siècle. Ces penseurs ont remis en cause la foi dans le progrès linéaire, l'universalisme et l'historicisme. Paul Ricœur, par exemple, est cité pour sa thèse selon laquelle la société humaine est composée d'un élément rationnel (le "kerigma" pour Bultmann, la "superstructure" pour Marx, l'"ego" pour Freud) et d'un élément inconscient (la "volonté de puissance" pour Nietzsche, les "structures" pour les structuralistes). Cette révélation change la donne.
- La conséquence directe de cette critique est que la civilisation n'élimine pas le sauvage et la barbarie. Au contraire, elle les refoule dans l'inconscient. La raison, loin de dominer, est souvent au service d'une répression des pulsions inconscientes. Les conflits, les guerres et les atrocités du XXe siècle, loin d'être des anomalies, sont la manifestation de ce refoulement. Dugin en conclut qu'il faut passer d'une interprétation diachronique (étapes successives) à une interprétation synchronique : la civilisation ne vient pas après la barbarie, elle coexiste avec elle. Le sauvage et la barbarie deviennent le "dénominateur" d'une fraction dont la civilisation est le "numérateur", expliquant en profondeur le fonctionnement réel des sociétés.
La Fausse Universalité et l'Exclusivisme Caché des Civilisations
Les prétentions historiques à l'universalité de la civilisation ont été constamment confrontées au fait qu'au-delà des nations 'barbares' existaient d'autres civilisations, avec leurs propres variantes uniques et différentes d'universalisme.
- Dugin poursuit sa déconstruction en montrant que l'universalité revendiquée par les civilisations est une illusion. Les civilisations historiques, comme la Grèce antique ou la Perse mazdéenne, bien qu'elles se considéraient comme universelles et inclusives, ont en réalité fonctionné sur un principe d'exclusion envers les autres. Les Grecs traitaient tous les non-Grecs de "barbares", un terme onomatopéique qui déniait toute capacité de langage articulé, les ravalant au rang d'animaux. De même, les anciens Perses (Irén) divisaient le monde entre les "personnes" (Irén) et les "démons" (Turan), justifiant des pratiques extrêmes comme la normalisation de l'inceste pour préserver la pureté divine.
- L'auteur montre que cette logique d'exclusion ethnocentrique, typique des tribus, est simplement transposée à un niveau supérieur au sein des civilisations. Les civilisations ne surmontent donc pas le particularisme tribal ; elles le généralisent. Le judaïsme, bien qu'étant une religion mondiale ayant donné naissance au christianisme et à l'islam, maintient une limitation presque ethnique, basée sur le sang et la Halakhah. Enfin, les systèmes d'éducation et d'initiation des civilisations modernes ne sont que des répliques rationalisées des mythologies tribales, où les mêmes fonctions de légitimation et de transmission des valeurs sont à l'œuvre. Ainsi, l'homme "civilisé" n'est souvent qu'un "sauvage pervers" et un "barbare défectueux et perverti".
La Civilisation comme Nouvelle Idéologie Centrale : Multipolarité et Critiques de la Globalisation
Le concept de civilisation, interprété dans le contexte philosophique contemporain, s'est avéré être le centre d'une nouvelle idéologie. Cette idéologie peut être décrite comme une multipolarité.
- Dugin explique pourquoi le concept de civilisation est devenu central dans l'analyse politique du XXIe siècle. Avec la chute des idéologies du XXe siècle (fascisme, communisme) et la crise du libéralisme lui-même, la civilisation offre un nouveau paradigme. Il distingue trois approches américaines : le globalisme optimiste de Fukuyama (fin de l'histoire), le globalisme technologique de Barnett (centre/périphérie), et le réalisme des civilisations de Huntington (choc des civilisations). Dugin estime que l'approche de Huntington, qui voit les civilisations comme des "plaques tectoniques profondes" de l'inconscient collectif, est la plus pertinente pour comprendre la réalité actuelle.
- L'auteur affirme que le concept de civilisation est l'outil idéologique le plus favorable pour les opposants à la globalisation et au monde unipolaire. Il permet d'organiser un projet alternatif à l'échelle mondiale. En reconnaissant la pluralité des civilisations, on peut unifier les forces éparses qui résistent à la globalisation : les anti-globalistes, les États-nations souverainistes, et les communautés religieuses et ethniques. Ce nouveau paradigme, que Dugin appelle "multipolarité", offre une base pour une "globalisation régionale". Il s'agit de dépasser à la fois l'universalisme libéral (qui cache un impérialisme occidental) et le nationalisme étroit, pour construire un monde composé de "grands espaces" civilisateurs, chacun capable de développer ses propres normes et son propre rythme. La civilisation devient ainsi la nouvelle unité de base de la politique mondiale, remplaçant les États-nations.
Vers les 'Grands Espaces' : Un Monde Multipolaire de Civilisations
La civilisation permet que tout soit développé en son lieu approprié. La raison et les systèmes philosophiques, sociaux, politiques et économiques créés par elle pourront se développer selon leurs propres directives tandis que l'inconscient collectif pourra préserver librement ses archétypes.
- Dugin conclut en dessinant les contours d'un ordre mondial multipolaire basé sur les "grands espaces" (Grossraum) de Carl Schmitt. Ces espaces supranationaux, fondés sur une culture, une histoire et des valeurs communes, sont les véritables sujets politiques de l'avenir. L'Union européenne est présentée comme un prototype de cette "globalisation régionale", bien que Dugin critique sa tendance atlantiste. Il esquisse une liste de civilisations-pôles potentiels : la civilisation occidentale (elle-même divisée entre l'atlantisme et une Europe continentale), la civilisation eurasiatique (russe, slave-orthodoxe), la civilisation islamique (divisée en plusieurs "grands espaces"), et les civilisations chinoise, japonaise, indienne, latino-américaine et africaine.
- L'objectif ultime de ce projet multipolaire est de permettre à chaque civilisation de développer sa propre mesure des choses, sans imposer d'étalon universel. Cela permettrait de résoudre la contradiction fondamentale entre l'exclusivisme et l'inclusivisme, en créant non pas une seule œcumène (qui, dans les faits, produit du racisme culturel), mais plusieurs œcumènes coexistantes. L'histoire pourrait alors continuer, échappant à l'impasse du progrès linéaire. Le principal défi à relever pour réaliser ce projet est de faire face à la volonté de puissance du pôle occidental atlantiste (États-Unis) qui, utilisant le terme "civilisation" au singulier, cherche à imposer son hégémonie unipolaire. La réponse adéquate, selon Dugin, est la consolidation de chaque civilisation en un sujet politique fort, capable de dialoguer et de résister.
Chapitre 8: Chapitre VIII
La transformation de la gauche au XXIe siècle selon Alexandre Douguine
La crise des idées de gauche et le contexte historique
Contrairement à la situation d'il y a cent ans, il n'y a actuellement aucune marge pour les idées et projets politiques de gauche (socialistes ou communistes).
- Le chapitre s'ouvre sur un constat de crise profonde de la philosophie politique de gauche, liée notamment à l'effondrement de l'Union soviétique et à la perte d'influence du marxisme européen. L'auteur souligne que cette crise n'est pas seulement conjoncturelle mais structurelle. Il rappelle que même à son apogée, le projet de gauche n'était ni uniforme ni universel. La pratique politique concrète de différents pays a montré que, d'un point de vue purement théorique, il existe plusieurs tendances fondamentales qui doivent être étudiées séparément. La philosophie politique de gauche a d'abord été pensée comme une critique systématique du capitalisme libéral. Cependant, au milieu du XXe siècle, une critique systématique du projet de gauche est apparue, à la fois de la part des libéraux (Hayek, Popper) et des néo-marxistes. Ces écoles ont fait subir à l'idéologie de gauche ce que celle-ci avait fait au capitalisme libéral cent ou cent cinquante ans auparavant. Cette introduction pose le cadre d'une analyse des trois grandes orientations de la gauche contemporaine.
La Vieille Gauche : orthodoxie marxiste et impasses théoriques
La carence la plus importante des marxistes orthodoxes occidentaux consiste en ce qu'ils continuent à utiliser les termes de la société industrielle à une époque où l'Europe occidentale et surtout la société nord-américaine se trouvent dans une étape qualitativement nouvelle, la société post-industrielle (de l'information).
- La Vieille Gauche, selon Douguine, se divise en plusieurs courants : marxistes orthodoxes, sociaux-démocrates, post-sociaux-démocrates de la "troisième voie", et marxistes orthodoxes européens. Ces derniers subsistent par inertie, souvent intégrés dans des partis communistes, mais ils ont adouci la radicalité de Marx en rejetant l'appel à la révolution et à la dictature du prolétariat. Le mouvement trotskiste (Quatrième Internationale) est présenté comme la forme la plus durable du marxisme orthodoxe, car il est né d'une critique du système soviétique. L'auteur note un paradoxe : les marxistes les plus orthodoxes se trouvent dans des pays où aucune révolution socialiste prolétarienne n'a eu lieu, alors que Marx prédisait ces révolutions dans les pays industriels les plus développés. Ces marxistes refusent l'expérience soviétique comme une déviation historique et défendent leurs vues par fidélité morale plus que par croyance en un soulèvement réel. Leur plus grande faiblesse est d'utiliser des concepts de la société industrielle dans une société post-industrielle, ce qui rend leur discours dépourvu de sens prophétique et politique, les transformant en une secte fermée au dialogue avec les autres forces antilibérales.
La social-démocratie européenne et la Troisième Voie
Le projet de la Troisième Voie consiste en une coopération des sociaux-démocrates et des libéraux dans la construction d'une société européenne basée sur l'élargissement des droits civils, la préservation de la propriété privée et un mécanisme de redistribution des revenus avec des limites préétablies.
- Les sociaux-démocrates européens, issus du marxisme mais ayant opté pour la voie évolutionniste, visent à construire une influence politique de gauche par la justice sociale et l'État-providence via des mécanismes parlementaires. Leurs objectifs économiques s'opposent aux thèses libérales : impôt progressif, nationalisation des monopoles, gratuité de la santé et de l'éducation. Ils utilisent aussi des slogans libertaires (légalisation des drogues douces, protection des minorités, écologie) combinés à des exigences sociales. L'auteur distingue une variante récente : la "Troisième Voie" théorisée par Anthony Giddens. Celle-ci propose un compromis entre la social-démocratie classique et le libéralisme anglo-saxon sur la base de leurs racines communes dans les Lumières. Les partisans de cette tendance, comme José Manuel Durão Barroso, acceptent de modifier l'impôt progressif vers un impôt proportionnel et s'alignent sur les droits humains libéraux. Douguine critique cette approche comme une trahison des idéaux de gauche, visant uniquement à préserver le statu quo. Il note que ces socialistes de la Troisième Voie sont les seuls à soutenir ouvertement les États-Unis et l'alliance atlantique, contrairement aux autres gauches.
Le national-gauchisme : paradoxes et énergies archaïques
Le sens du nationalisme de gauche (national-gauchisme) consiste en la mobilisation des fondements archaïques – généralement locaux – afin qu'ils brisent la surface et se réalisent dans la créativité sociopolitique.
- Le national-gauchisme (ou national-communisme) est un phénomène unique et peu étudié, car ses adeptes cachent souvent la composante nationale, se définissant simplement comme communistes orthodoxes. Douguine souligne un paradoxe fondamental du marxisme : les révolutions socialistes n'ont triomphé que dans des sociétés agraires, avec un faible développement capitaliste et peu de prolétaires urbains, là où Marx les jugeait impossibles. Les bolcheviks ont tenté de masquer cette incohérence en construisant artificiellement une réalité conforme à la théorie. L'auteur voit dans le national-communisme la clé du succès de ces révolutions : le marxisme a mobilisé des énergies archaïques et des mythes nationaux (comme l'attente eschatologique de "l'âge d'or") en leur donnant une forme universaliste. Il cite des exemples : l'URSS, la Chine, le Vietnam, la Corée du Nord, mais aussi des mouvements comme les Tigres tamouls ou le socialisme islamique. En Amérique latine, des régimes comme ceux de Cuba, du Venezuela et de la Bolivie d'Evo Morales incarnent cette tendance. Le national-gauchisme repose sur l'alliance des idées de gauche avec les énergies ethniques et religieuses locales, créant un projet messianique. L'auteur estime que ces énergies ne sont pas épuisées et que ce courant a un avenir global.
La Nouvelle Gauche et le postmodernisme : critique radicale et libération post-humaine
La société bourgeoise, malgré sa façade démocratique, s'est révélée être une société totalitaire et fortement disciplinée.
- La Nouvelle Gauche, née dans les années 1950-1960 en Europe, se distingue par son usage éclectique de Marx, Freud, Nietzsche et Heidegger, ainsi que du structuralisme et du post-structuralisme. Les "philosophes du soupçon" sont au cœur de leur méthode. Ils considèrent que le capitalisme n'est pas seulement un mal socio-politique mais une expression fondamentale du mensonge global sur l'homme, la réalité et la raison. En combinant les analyses de l'infrastructure de Marx, de la volonté de puissance de Nietzsche et de l'inconscient de Freud, ils élaborent une critique de la "société disciplinaire". Foucault, dans son Histoire de la folie, montre que la société bourgeoise traite les malades comme des criminels, dévoilant un racisme intellectuel. Les nouveaux gauchistes dénoncent la raison, la science et la notion même d'homme comme des constructions oppressives. Ils prônent le rejet de la raison (schizophrénie volontaire), la "mort de l'homme", la transgression de tous les tabous sexuels, la légalisation des drogues dures, et la création de communautés anarchiques. L'ouvrage Empire de Negri et Hardt est présenté comme un manifeste politique de cette tendance, appelant à une révolution planétaire pour faire émerger le "post-humain" (mutants, cyborgs, clones) et détruire le pouvoir global de l' "Empire" capitaliste mondialisé.
Le projet politique de la Nouvelle Gauche et la Russie contemporaine
La Nouvelle Gauche et le postmodernisme sont pratiquement absents du spectre politique russe : le discours philosophique de la postmodernité est trop compliqué pour lui.
- Le projet de la Nouvelle Gauche est mis en œuvre à travers des actions concrètes : forums altermondialistes (Foro de São Paulo), marches des fiertés, mouvements Occupy Wall Street, émeutes dans les banlieues, défense des droits des squatteurs, actions écologiques. L'auteur note une convergence paradoxale entre les altermondialistes et les libéraux-globalistes : les premiers considèrent que plus l' "Empire" capitaliste renforce sa dictature planétaire, plus la révolution mondiale des masses est proche. Le postmodernisme, en tant que courant artistique dominant, infiltre les modes de vie via le cinéma, le design, les technologies de communication (SMS, blogs, flash mobs), imposant une logique fragmentée et post-humaine. En Russie, Douguine dresse un constat contrasté. Les "vieux gauchistes" sont quasi inexistants. Le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) est en réalité un national-communiste inconscient, mais ses dirigeants ont abandonné la conceptualisation du volet national. Le national-bolchevisme que l'auteur a tenté de promouvoir a dégénéré en "hooliganisme". La Nouvelle Gauche est absente sur le plan politique et théorique en Russie, mais le postmodernisme pénètre via l'art (Sorokine, Pelevine) et les produits culturels occidentaux. La Russie devient un consommateur passif qui ne comprend pas la charge idéologique de ce qu'il consomme, suivant la mode globale sans en saisir les enjeux politiques profonds.
Bilan et perspectives des trois grandes tendances de la gauche
Le national-gauchisme a certainement un futur global dans la mesure où, parmi de nombreux secteurs de l'humanité, les énergies archaïques, ethniques et religieuses sont loin d'être épuisées.
- En conclusion de cette analyse, l'auteur compare les trois orientations. La Vieille Gauche (marxisme orthodoxe et social-démocratie classique) est en crise, incapable de s'adapter à la société post-industrielle et manquant de projet prophétique. Les partisans de la Troisième Voie ont renoncé aux principes de gauche pour un compromis libéral. Le national-gauchisme, malgré ses contradictions (absence de conceptualisation claire du national, isolement des cercles néo-bolcheviques), possède une énergie puissante grâce à son enracinement dans les sociétés traditionnelles. Il a démontré sa capacité à résister et à évoluer, comme en Chine ou en Amérique latine. La Nouvelle Gauche, bien que la plus active intellectuellement et la plus influente culturellement, reste ambiguë : elle critique sévèrement le capitalisme tout en s'en rapprochant stratégiquement (plus le système est aliénant, plus la révolution est proche). Douguine rejette cette approche comme nihiliste. Pour lui, seule une quatrième théorie politique, dépassant ces trois impasses, peut offrir une alternative véritable. Il souligne l'importance de reconnaître le rôle des énergies nationales et religieuses dans tout projet politique d'avenir, contrairement au rationalisme occidental épuisé. La Russie, selon lui, doit puiser dans son propre national-communisme latent pour construire une voie souveraine et antilibérale.
Chapitre 9: Chapitre IX
La Quatrième Théorie Politique : Chapitre IX – Le Libéralisme et ses Métamorphoses
Le Libéralisme comme Destin Maléfique et l'Appel à la Résistance
Aujourd'hui, on peut dire la même chose du libéralisme en tant qu'idéologie, qui a triomphé en Occident et étend son influence sur le monde entier... 'Le libéralisme est le destin maléfique de la civilisation humaine'.
- Le chapitre s'ouvre sur une analogie historique puissante, évoquant la figure d'Ernst Niekisch, un national-bolchevique allemand qui, dès 1932, considéra Hitler comme un "désastre pour l'Allemagne". Refusant de se soumettre à ce qu'il percevait comme un destin funeste mais inévitable, Niekisch et ses partisans, dont Harro Schulze-Boysen de l'Orchestre Rouge, organisèrent une résistance farouche, même face à une force apparemment invincible. Dugin utilise cet exemple pour établir un parallèle direct avec la situation contemporaine : le libéralisme, après sa victoire lors de la Guerre Froide, s'est imposé comme une idéologie mondiale unique et inéluctable, un "destin maléfique" pour l'humanité. L'auteur appelle à une résistance morale et intellectuelle similaire à celle de Niekisch, arguant que la dignité humaine réside dans la capacité à dire "non", même face à une puissance écrasante. Le libéralisme est ainsi présenté non comme une simple option politique, mais comme un vecteur de destruction civilisationnelle qu'il est impératif de combattre par tous les moyens, y compris en réfutant ses dogmes.
Définition et Principes Fondamentaux du Libéralisme
Le libéralisme est une philosophie et une idéologie politique et économique qui contient en elle-même les lignes de force les plus importantes de la modernité et de l'époque moderne.
- Dugin définit le libéralisme comme l'expression la plus pure et raffinée de toute la civilisation occidentale moderne. Il en énumère les principes cardinaux : la conception de l'individu comme mesure de toutes choses, le caractère sacré de la propriété privée, l'égalité des chances comme loi morale, la nature contractuelle de toutes les institutions sociopolitiques, l'abolition des autorités traditionnelles (religieuses, gouvernementales, sociales) détenant une "vérité universelle", la séparation des pouvoirs, le remplacement des gouvernements traditionnels par une société civile sans races ni peuples, la primauté des relations de marché (la thèse "l'économie est le destin"), et la certitude que la voie historique occidentale est un modèle universel de développement. Ces principes, développés par Locke, Mill, Kant, et plus tard par l'école néolibérale (Hayek, Popper), forment le socle idéologique du libéralisme historique. L'auteur souligne que cette idéologie n'est pas accidentelle mais le résultat de processus historiques profonds.
La 'Liberté de' comme Fondement Négatif
La 'liberté de' est la formule la plus répugnante de l'esclavage, puisqu'elle tente l'homme de se révolter contre Dieu, contre les valeurs traditionnelles et contre les fondements moraux et spirituels de son peuple et de sa culture.
- Le chapitre analyse en profondeur le concept central de "liberté" dans le libéralisme, en distinguant la "liberté de" (liberty en anglais) qui est une liberté négative, une émancipation de toute contrainte, de la "liberté pour" (freedom), qui est un but positif. Les libéraux, selon Dugin, mettent l'accent exclusivement sur la première, considérant la seconde comme une affaire privée sans valeur politique. Cette "liberté de" s'applique à une multitude de domaines : le contrôle de l'État sur l'économie, les dogmes religieux, les systèmes de classe, la propriété commune, la redistribution sociale (qualifiée d'immorale par le libéral Philip Nemo), les liens ethniques et toute identité collective. Bien que cela puisse évoquer l'anarchie, Dugin distingue le libéralisme de celle-ci car il défend farouchement la propriété privée et le marché. En pratique, le libéralisme tolère l'État s'il est démocratique-bourgeois et garantit le marché, mais va jusqu'à rejeter la famille et les différences sexuelles, les considérant comme des entités purement contractuelles. Cette quête de "liberté de" est dépeinte comme une forme d'esclavage déguisé, menant à une révolte contre l'ordre traditionnel et spirituel.
Le Libéralisme, la Nation et le Défi du Marxisme
Le marxisme a attaqué son système et parfois remporté des succès importants... Au cours de plus de deux siècles, le marxisme a été l'adversaire idéologique et le concurrent le plus important du libéralisme.
- Dugin explique comment le libéralisme a historiquement forgé l'idée moderne de nation, comprise non comme une entité ethnique ou historique, mais comme un ensemble de citoyens unis par un contrat territorial et économique, une "compagnie" ou "entreprise". Il oppose ce nationalisme "contractuel" et libéral à d'autres formes. Cependant, le libéralisme a rapidement été confronté au défi du marxisme, qui a émergé de la modernité même. Marx a critiqué le libéralisme non depuis une position passéiste (droite), mais depuis une position future (gauche). Dugin détaille les points de rupture : le marxisme rejette l'individu comme sujet au profit d'un sujet de classe collectif ; il dénonce l'injustice de l'appropriation de la plus-value ; il voit la "liberté" bourgeoise comme une domination de classe voilée ; il appelle à l'abolition du marché et de la propriété privée ; et il critique le nationalisme bourgeois comme instrument d'oppression. Pendant plus de deux siècles, le marxisme a été le principal adversaire du libéralisme, et à certains moments, comme au XXe siècle, il a semblé pouvoir l'emporter, donnant naissance à des tendances comme le social-libéralisme et la social-démocratie.
La Victoire Finale du Libéralisme et l'Aube du 'Siècle Américain'
En 1991, avec la dissolution de l'URSS, il est devenu évident que la 'fin de l'histoire' n'aurait pas une forme marxiste, mais libérale, dont le philosophe américain Francis Fukuyama s'est empressé d'informer l'humanité.
- La chute de l'Union soviétique et la défaite de la gauche dans la Guerre Froide ont scellé, selon Dugin, la victoire définitive du libéralisme. Cette victoire a signifié que le libéralisme, et non le marxisme, était le véritable héritier de la modernité et du progrès. Le libéralisme est alors devenu, non plus une idéologie parmi d'autres, mais le "destin", un système absolu et sans alternative. Cette nouvelle ère a vu l'émergence des États-Unis non plus comme une superpuissance, mais comme une "hyperpuissance" (selon le terme d'Hubert Védrine), le seul héros planétaire. Dugin souligne que les États-Unis ne sont pas seulement le champion du libéralisme, mais son incarnation même. Leurs néoconservateurs, héritiers du trotskisme selon l'auteur, proclament le "siècle américain", un projet de globalisation totale du modèle américain (the American way of life) comme ordre mondial obligatoire. Ce projet, appelé "démocratisation", vise à remodeler des régions entières (Grand Moyen-Orient, Grande Asie Centrale) en éradiquant les modèles nationaux, politiques et culturels existants pour les remplacer par le "système d'exploitation" du libéralisme états-unien.
La Métamorphose Postmoderne du Libéralisme
Dans la postmodernité, le libéralisme, tout en conservant et même en accroissant son influence, projette de moins en moins une philosophie politique intelligente et librement adoptée ; il devient quelque chose d'inconscient, d'évident et d'instinctif.
- Dugin analyse la transformation du libéralisme après sa victoire absolue. Il passe du statut d'idéologie choisie (comme un système d'exploitation parmi d'autres) à celui de "système d'exploitation" universel et tacite, un "consensus" inconscient. C'est le passage de la modernité à la postmodernité. Ce "libéralisme instinctif" devient une "matrice" de la contemporanéité et engendre des "monstruosités post-libérales" qui poussent les principes libéraux à leurs conclusions extrêmes. L'individu devient un "dividu", un assemblage ironique de composants (organes, clones, images, cyborgs). La propriété privée devient idolâtre et possède l'homme. La société devient une "société du spectacle". Le monde devient un modèle technique virtuel. La séparation des pouvoirs se mue en un référendum électronique permanent. Dugin critique Fukuyama qui, effrayé par cette perspective, prône un retour au libéralisme classique, mais l'auteur juge cette tentative vaine car la logique de libération de l'homme de tout ce qui n'est pas lui mène inéluctablement à sa propre dissolution. La victoire totale du libéralisme conduit à l'abîme postmoderne.
Le Libéralisme en Russie : une Absence d'Idéologie Authentique
Si nous opposons tout ce qui a été dit ci-dessus sur le libéralisme à ce qui est entendu par libéralisme en Russie, nous devrions admettre qu'il n'y a pas de libéralisme ici. Il y a des libéraux, mais pas de libéralisme.
- Selon Dugin, le libéralisme en Russie postsoviétique n'a jamais été une idéologie authentique et profondément adoptée. Il a été un produit d'importation, une imitation servile et souvent malhonnête de l'Occident, utilisé comme outil de désintégration de l'État soviétique. Les élites postsoviétiques, formées sous le communisme, ont adopté le libéralisme par opportunisme, en se lançant dans des privatisations et en obéissant aux instructions des "curateurs occidentaux" pour décomposer l'État russe. Ils n'ont jamais véritablement choisi les principes libéraux. Lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir et a tenté de restaurer la souveraineté russe, il n'a rencontré aucune opposition idéologique de grande envergure de la part de ces libéraux, qui se sont rapidement transformés en "partisans de Poutine". Dugin distingue le "vrai libéral", prêt à mourir pour ses principes, du libéral russe qui n'est libéral que lorsque cela est autorisé. Ainsi, le libéralisme en Russie est décrit comme un phénomène superficiel et largement inexistant, ce qui explique pourquoi Poutine a pu le marginaliser sans recourir à une idéologie alternative structurée.
Le Mal Absolu et l'Appel à une Croisade Contre l'Occident
Le libéralisme est le mal absolu, non seulement pour ses réalisations factuelles, mais aussi pour ses présupposés théoriques fondamentaux. Et sa victoire, son triomphe mondial, ne fait que souligner et montrer ses qualités les plus perverses qui étaient auparavant voilées.
- La conclusion du chapitre est un appel virulent à une "croisade mondiale" contre les États-Unis, l'Occident, la globalisation et leur expression idéologique, le libéralisme. Dugin soutient que le libéralisme n'est pas une simple erreur ou une hérésie accidentelle, mais le mal absolu, ancré dans les fondements métaphysiques de la modernité et de l'Illumination. Sa logique, qui pousse à se libérer de Dieu, de la tradition, de la communauté et finalement de soi-même, est inéluctable et mène à l'abîme postmoderne. Pour le combattre efficacement, il ne suffit pas de résister à ses manifestations ; il faut arracher ses racines, ce qui pourrait nécessiter d'effacer les "halos spirituels et physiques" d'où est issue cette "hérésie mondiale". Dugin insiste sur la nécessité de reconnaître le libéralisme comme un destin au sens métaphysique pour pouvoir y opposer un "non" radical. Il appelle à une alliance de la Russie avec toutes les puissances opposées au "siècle américain" pour mener cette bataille décisive, reconnaissant que la lutte commence par une compréhension authentique du passé et du sens métaphysique de ce mal.
Chapitre 10: Chapitre X
L'ontologie du futur et la critique de l'universalisme temporel dans la Quatrième Théorie Politique
Les trois ekstases du temps et leur fondement ontologique
Le futur est le moins fiable des trois ekstases du temps. Le futur ne peut pas être considéré au même niveau que le « il y a » ou le « il y avait ».
- L'auteur examine la hiérarchie ontologique des trois dimensions temporelles : le présent (immédiateté), le passé (documentaire) et le futur (probabiliste). Si le présent semble le plus évident, Kant remet en question la solidité de cette évidence via la chose en soi. Le passé est attesté par des traces historiques, mais toujours falsifiables. Quant au futur, il est le plus douteux des trois, car aucun événement à venir n'est certain. Pourtant, en adoptant une perspective phénoménologique, les trois ekstases acquièrent une valeur égale : le futur est tout aussi réel que le présent et le passé, car il est un phénomène de la conscience. Cette inversion – où l'incertitude du futur devient une forme de réalité – est centrale pour l'argumentation ultérieure sur la subjectivité du temps.
Phénoménologie du temps : Husserl, la musique et le cortocircuit de la conscience
La conscience du temps est nécessaire pour cacher le présent, qui est l'expérience traumatique de la nature autoréférentielle de la conscience pure.
- En s'appuyant sur Husserl et sa célèbre analyse de l'écoute musicale, l'auteur montre que le temps n'est pas une succession de « maintenant » isolés. La conscience musicale intègre la résonance des notes passées dans le présent, créant un « cas continu » où le passé demeure présent en train de s'évanouir. Plus profondément, Husserl découvre un niveau sous-jacent : la subjectivité transcendantale, qui est une expérience autoréférentielle et traumatique de la conscience se percevant elle-même. Ce « cortocircuit » est insoutenable, et la conscience fuit cette tension en créant la dualité temporelle (passé-présent-futur) et logique (vrai-faux, etc.). Le temps devient alors un mécanisme d'évitement de l'angoisse de l'auto-perception pure.
La subjectivité du temps et sa construction sociale
Le temps est ce qui est en nous et qui fait que nous sommes qui nous sommes. Le temps est la dernière identité de l'homme.
- L'auteur affirme que le temps est fondamentalement subjectif : il n'existe pas dans les objets (pierres, animaux, machines), mais seulement dans la conscience humaine. Cette subjectivité n'est pas un libre arbitre ; au contraire, le sujet est strictement déterminé par sa structure historique. Le temps a besoin du futur comme espace d'évasion du présent, sans quoi le présent gelé équivaudrait à la mort. La société, de la même manière, fuit sa propre tension en racontant une histoire et en projetant un futur. Par conséquent, le futur est aussi réel que le passé et le présent, et même une prophétie non réalisée a un sens, car elle contribue à la compréhension du présent. Le temps est donc une nécessité existentielle pour le sujet transcendantal.
Les différentes organisations du temps : circulaire, traditionnelle, messianique et matérielle
Le temps peut être construit et organisé de différentes manières. Ainsi, le temps circulaire est basé sur un éternel refrain, le temps traditionnel sur l'effort perpétuel de l'anamnèse platonicienne, le temps messianique sur l'attente permanente du futur.
- L'auteur distingue plusieurs morphologies temporelles selon la position du « cortocircuit » de la conscience. Dans le temps circulaire (éternel retour), le traumatisme est au centre, refoulé à la périphérie. Dans le temps traditionnel, l'expérience du cortocircuit est située dans le passé : la mémoire et la transmission dominent, le présent et le futur sont construits par le passé. Le temps messianique projette le cortocircuit vers le futur : l'histoire trouve son sens dans l'à-venir. Enfin, le temps matériel, celui de l'objet, déplace le sujet à la périphérie extrême, menant à la mort du sujet. Chaque société, chaque culture, possède sa propre temporalité, ce qui signifie que l'histoire est locale et non universelle.
La fin de l'histoire et l'abolition du futur par la mondialisation
La mondialisation est la mort du temps. La mondialisation élimine la subjectivité transcendantale de Husserl ou le Dasein de Heidegger. Il n'y aurait plus de temps, plus d'existence.
- L'auteur reprend la thèse de Fukuyama sur la fin de l'histoire, mais pour la critiquer radicalement. La mondialisation, en imposant un futur unique et universel, abolit la diversité des histoires locales. Sans diversité temporelle, le temps lui-même disparaît : il n'y a plus d'évasion possible pour la conscience, le cortocircuit devient explosif. Pour éviter cette conflagration, le système tente de piéger la conscience dans la virtualité et les réseaux, créant un monde post-humain où la subjectivité est réduite à zéro. Le « futur commun » n'est pas un futur ; c'est une cacophonie ou un silence absolu. La mondialisation mène à la post-humanité, où le présent lui-même est aboli, et où l'homme devient un automate.
La nécessité de futurs multiples et la résistance à l'universalisme occidental
Au lieu d'une seule histoire, il faut une symphonie des différentes musiques des histoires locales, créées par les rythmes chronologiques exclusifs des temps, et non une partie qui cherche à s'étendre et à écraser le reste.
- Contre l'impérialisme temporel de l'Occident, l'auteur défend un pluralisme ontologique. Chaque société, chaque civilisation (au sens de Huntington) a son propre « sens de l'histoire », sa propre musique. L'Occident ne peut pas imposer son temps comme universel sans détruire les autres. L'auteur rejette à la fois l'assimilation et la domination. Il propose un monde multipolaire où chaque culture conserve son passé, son présent et son futur distincts. Ce n'est pas nécessairement un choc inévitable : la paix et la guerre coexistent depuis toujours. L'important est de préserver la possibilité d'un futur pour chaque société, ce qui implique de résister à l'homogénéisation globaliste. L'histoire doit rester locale, et le futur doit être multiple.
Le Sujet Radical : au-delà de la subjectivité transcendantale
Pour le Sujet Radical, le temps, sous toutes ses formes et configurations, n'est rien d'autre qu'un piège, une tromperie, un leurre, retardant la décision réelle.
- L'auteur introduit un concept ultime : le Sujet Radical, une couche encore plus profonde que la subjectivité transcendantale de Husserl. Ce Sujet Radical est la source du cortocircuit lui-même. Il ne peut se réaliser dans le temps, car toute temporalité est une prison. La création du temps par la subjectivité transcendantale est un obstacle à son accomplissement. Ainsi, la décision en faveur de la mondialisation et de la fin de l'histoire ne vient pas d'une volonté extérieure, mais de ce Sujet Radical lui-même, qui cherche à se libérer du temps en provoquant l'anti-temps. L'auteur suggère que la post-humanité et l'effacement du présent pourraient être l'œuvre de cette instance radicale. C'est une hypothèse spéculative qui ouvre une dimension mystique ou apocalyptique.
Conclusion : le travail historique et la responsabilité des sociétés
Pendant que quelqu'un est vivant, il peut changer non seulement le futur, mais aussi le passé. Un geste ou une action significative réalisée dans le présent ajoutera un nouveau sens au passé.
- L'auteur termine par un appel à l'action : les sociétés ne sont pas prisonnières d'un destin linéaire. Elles peuvent réinterpréter leur passé et ainsi ouvrir des futurs alternatifs. Le temps n'est pas une règle immuable ; il est une musique que l'on peut rejouer. La mondialisation n'est pas inévitable : elle est un choix (celui du Sujet Radical, mais aussi des hommes). La tâche est de défendre la diversité des histoires et des temporalités, contre l'uniformisation post-humaine. Le « chronocide » (meurtre du temps) est possible, mais il n'est pas une fatalité. Chaque société doit se demander quel futur elle veut construire, enraciné dans son propre passé. C'est en ce sens que la Quatrième Théorie Politique propose une ontologie politique du futur, fondée sur la pluralité des mondes et le refus de l'impérialisme temporel occidental.
Chapitre 11: Chapitre XI
La Nouvelle Anthropologie Politique : L'Homme Politique et ses Mutations dans la Quatrième Théorie Politique
L'Homme comme Fonction de la Politique
C'est la politique, étant le dispositif de la violence et du pouvoir légitime, ce qui définit l'homme.
- La thèse centrale de ce chapitre est que l'homme n'est pas une essence préexistante, mais le produit de son système politique. Le pouvoir, constitué de deux éléments – la capacité de créer un paradigme intégré par les institutions étatiques et la violence comme moyen d'imposer ce paradigme – façonne le concept politique de l'homme. Ainsi, l'autorité suprême et la structure du pouvoir contrôlent notre compréhension de ce qu'est l'homme dans une société donnée. L'anthropologie politique émerge de cette relation : elle étudie le concept politique de l'homme, c'est-à-dire la manière dont l'État ou le système politique installe en nous une certaine définition de l'humanité. Ce concept nous donne ou nous retire nos droits, et notre statut politique est déterminé bien avant notre naissance (lieu de naissance, conditions médicales, etc.). En ce sens, la politique précède et conditionne l'anthropologie.
- La distinction fondamentale est établie entre le « concept politique de l'homme » (l'image que le système installe en nous) et « l'homme politique » (le moyen de corréler l'homme avec son État). L'homme politique n'est pas un simple individu, mais une entité façonnée par le dispositif politico-anthropologique. Ce façonnage n'est pas seulement idéologique ; il est existentiel : changer de système politique entraîne une mutation de la structure anthropologique elle-même. Par exemple, la transition de la société traditionnelle à la société moderne a radicalement transformé l'homme dans son niveau le plus fondamental, et non pas seulement les institutions. Dugin insiste sur le fait que nous croyons être la cause de nous-mêmes, alors que notre être même est un effet de la politique.
- Le pouvoir intellectuel et conceptuel du système politique est illimité. Il ne se contente pas de gouverner les corps, il définit les catégories mêmes de la pensée et de l'identité. Dans ce cadre, l'anthropologie politique étudie comment le système politique « donne » ou « retire » les droits, et comment il « ajoute » ou « supprime » un statut politique. Ce processus est antérieur à toute conceptualisation consciente : il opère au niveau pré-conceptuel. Ainsi, la réponse à la question anthropologique se trouve dans la configuration du pouvoir dans la société, ce qui fait de la politique le véritable fondement de l'humain.
Les Deux Paradigmes de l'Homme Politique : Tradition et Modernité
De fait, le Homo politicus, l'homme politique, a été postulé dans les deux paradigmes.
- Dugin distingue deux grandes conceptions de l'homme politique, correspondant respectivement à la société traditionnelle et à la société moderne. Dans le pôle de la modernité, l'homme est un individu autonome et rationnel, un sujet libre et autodéterminé. Dans le pôle traditionnel (ou pré-moderne), l'homme est une particule d'un ensemble holistique, intégré dans un ordre cosmique et communautaire. Malgré leurs différences radicales, ces deux modèles partagent un point commun essentiel : ils postulent l'existence d'un « Homme » défini par la politique. Que cet homme soit libéral-individualiste ou holistique, il reste une figure centrale et reconnaissable de l'anthropologie politique.
- L'auteur souligne que le passage de l'État traditionnel à l'État moderne a provoqué un changement « colossal » dans l'anthropologie politique. Ce n'est pas seulement un changement d'institutions, mais une transformation de l'homme lui-même à son niveau le plus intime. La modernité a imposé l'individu comme unité de base, tandis que la tradition voyait l'homme comme partie d'un tout organique. Cependant, ces deux figures restaient anthropologiquement stables : elles étaient des sujets politiques clairement définis, avec des droits, des devoirs et une identité politique cohérente.
- Aujourd'hui, nous sommes à un tournant : nous sortons de la modernité pour entrer dans la postmodernité. Dugin affirme que nous assistons à une convergence des paramètres des sociétés traditionnelle et moderne, non pas pour les dépasser, mais pour les dissoudre dans une nouvelle configuration. L'important n'est plus le contenu de l'homme (individu ou partie d'un tout), mais le fait que ce concept même d'« Homme » soit remis en cause. La postmodernité ne propose pas un nouveau modèle d'homme politique, mais une déconstruction radicale de toute anthropologie politique classique.
Les Symptômes de la Post-Anthropologie : Dépolitisation et Trans-Individualité
Aujourd'hui, l'homme n'est pas considéré comme un tout (ses parties sont considérées comme indépendantes). Ce qui importe, ce sont ses désirs, ses émotions, son humeur et ses inclinations.
- Dans la postmodernité, l'homme politique classique est remplacé par une entité fragmentée. Dugin identifie quatre symptômes majeurs : dépolitisation, autonomisation, microscopisation et sub- et trans-humanisation. L'homme n'est plus une totalité ; ses composantes (désirs, émotions, instincts) deviennent autonomes. L'attention se déplace du niveau individuel vers le niveau sub-individuel (les pulsions, les affects) et simultanément vers le niveau trans-individuel (les réseaux, les foules anonymes). La métaphore de la discothèque contemporaine illustre parfaitement cette réalité : les danseurs ne sont plus des individus distincts, mais des êtres au sexe incertain, à l'apparence vague, se mouvant régulièrement au rythme de la musique.
- Le danseur de discothèque est hyper-individualiste dans le sens où il obéit à ses propres impulsions, mais en même temps, il est mû par une force collective qui le dépasse. Il ne se meut pas, il est mû. Cette simultanéité de mouvements séparés mais en résonance caractérise la nouvelle politique : une dés-individualisation de l'individu et une sub- et trans-individualisation des structures politiques. Les institutions politiques elles-mêmes deviennent rhizomatiques, sans hiérarchie claire, à l'image du concept de Deleuze et Guattari. Le pouvoir n'est plus vertical, il se diffuse horizontalement.
- Ce processus conduit à une forme inédite de politique dont l'essence est la négation de la politique elle-même en tant que ligne distincte et autoritaire. La question du pouvoir (qui gouverne ?) n'est plus pertinente. On ne parle plus de sujets, mais de « multitudes » (Negri et Hardt). L'État est remplacé par le « post-État », idée d'abolition de l'État. La propriété privée justifie cette abolition : l'État est présenté comme un obstacle à la liberté absolue. Toute symétrie verticale, toute hiérarchie, doit être détruite. L'anthropologie politique se dissout alors dans une poussière rhizomatique.
L'Essence de la Post-Politique : Une Volonté de Liquidation Active
Ce n'est pas de l'Apoliteia ou de l'indifférence envers la politique, mais nous trouvons une tendance délibérée, axiologique. C'est la liquidation des structures politiques.
- Dugin insiste sur le fait que la dépolitisation postmoderne n'est pas une simple apathie ou un désintérêt (Apoliteia). C'est un projet actif, une tendance axologique délibérée qui vise à liquider les structures politiques de la pré-modernité et de la modernité. Pour dénoncer activement la politique, on a encore besoin d'elle. La postmodernité est donc chargée de signification politique : elle est obsédée par l'épistémologie de l'apolitisation. Il ne s'agit pas d'entropie, mais d'un contre-projet révolutionnaire, un schéma théorique de post-anthropologie politique. Le cœur de cette post-anthropologie est le réseau rhizomatique sub- et trans-individuel.
- Cette « politique absolue » (absolut Politische) s'ajoute à la sphère du politique classique (au sens de Carl Schmitt, incluant le conflit ami-ennemi). Dugin place aux limites de cette politique absolue deux modèles anthropologiques fondamentaux. Le premier est l'« homme contemporain », constitué par la politique pour lutter contre la politique. Il possède un blog, regarde la télévision, vote pour l'opposition, mais en état latent, il s'identifie aux tendances politiques destructrices et anti-étatiques. Même sans politique cohérente, son attitude est agressive et vise à créer une influence avec un objectif spécifique : la dissolution du politique.
- Le second modèle est le « Soldat Politique » (das Politische Soldat), concept développé dans les années 1930. Le soldat politique se distingue de l'homme ordinaire par le fait qu'il tue et meurt pour la politique. Sa mort personnelle devient un élément essentiel de la manifestation du politique. La politique acquiert pour lui une dimension existentielle. Contrairement au politicien professionnel qui travaille dans la politique mais ne tue ni ne meurt pour elle, le soldat politique est prêt à sacrifier sa vie pour ses convictions. Dugin cite Nietzsche sur la guerre pour la connaissance et les hauts idéaux, appliquant cette figure au XXe siècle.
Le Soldat Politique : Figure Héroïque du XXe Siècle
Quand sera cette époque ? Ce fut le XXe siècle. La totalité de ce siècle fut remplie de soldats politiques se tuant les uns les autres pour leurs croyances. Ils tuaient et étaient tués.
- Dugin décrit le soldat politique comme une figure centrale de la modernité, notamment du XXe siècle. Cette figure n'est pas réservée aux idéaux nobles : même un libéral peut devenir un soldat politique, bien que ses idées soient sans valeur spirituelle. L'essentiel est qu'il est prêt à mourir pour elles. Le soldat politique est une notion instrumentale, non une hyperbole romantique. Il a construit les grands empires (Gengis Khan, Empire russe) et a animé les guerres idéologiques du XXe siècle. C'est une figure utilitaire de la modernité, mais qui donne à la politique une intensité existentielle.
- Aujourd'hui, au niveau de l'anthropologie politique, ce soldat politique est confronté à l'androïde post-humain rhizomatique et décomposé. On pourrait penser que ce conflit est ouvert et que le soldat politique a une chance de s'opposer au monde postmoderne. Mais Dugin affirme que le résultat est prédéterminé : la figure de l'homme politique classique est en train d'être éliminée. L'espace anthropologique est occupé par une nouvelle personnalité, astucieuse et suspecte, qui n'est ni le soldat politique ni le sub-individu charlatan. C'est une imitation du soldat politique, tout comme la postmodernité imite la modernité.
- Le fascisme contemporain illustre parfaitement cette condition. Tout fascisme authentique, incarné par de vrais soldats politiques, a pris fin en 1945. Tout ce qui est déclaré fasciste après cette date n'est qu'une image, une parodie. De même, le communisme a créé sa propre image ; les derniers communistes étaient déjà des pseudo-soldats politiques. Aujourd'hui, le libéralisme arrive au même point : les libéraux actuels ne sont pas de vrais soldats politiques, ils déclarent n'importe quoi pour de l'argent. Nous traitons avec des entités qui n'ont aucune ressemblance avec l'anthropologie politique classique.
Le Fatalisme de la Post-Anthropologie et l'Angelopolis
Il est impossible de parler d'anthropologie politique tout en décrivant le modèle post-anthropologique de la politique actuelle. Il nous est interdit de parler de théologie politique intégrale parce que nous avons assisté à cette mutation fondamentale du 'pli'.
- Dugin introduit le concept deleuzien de « pli » pour décrire la confrontation entre l'anthropologie post-politique et le pseudo-soldat politique. Dans ce cadre, l'antithèse du post-humain est le non-humain. Cette perspective est à la fois fantasmagorique (Baudrillard) et désespérante. Cependant, si l'on comprend la fatalité de ce couple, on peut prendre du recul et évaluer la situation. Il faut chercher une solution tout en reconnaissant que cette post-anthropologie est déjà là. Dugin se tourne alors vers Carl Schmitt et sa théologie politique, mais constate que celle-ci ne s'applique plus car nous avons franchi les limites de la théologie politique.
- La théologie politique présupposait l'existence d'un telos politique, d'un but ultime (que ce soit le Léviathan de Hobbes ou l'Empire catholique). Dans la structure post-anthropologique, ce telos a disparu. Il n'y a plus ni Homme ni Dieu comme acteurs politiques centraux. Alors, qui est l'acteur de cette post-politique ? Dugin propose le concept d'Angelopolis, la « cité des anges » ou Angelpolitik (politique angélique). Il s'agit d'un passage de la théologie politique à l'angélologie politique. La sphère politique commence à être contrôlée par des entités supra-humaines qui s'affrontent entre elles, ni humaines ni divines.
- Angelopolis a le potentiel d'assigner des rôles politiques sans tenir compte des humanoïdes et des post-humanoïdes. Par exemple, une personne envoie un SMS, mais en réalité c'est le SMS qui s'envoie lui-même, tant son contenu est standardisé et dépourvu d'originalité. Il y a bien un centre de commandement dans la post-politique, des acteurs et des décisions, mais ils sont totalement déshumanisés. Dugin soutient que les enseignements traditionnels et les eschatologies affirment que la Fin des Temps ne viendra pas de la main de l'homme, mais d'une guerre d'anges. Angelopolis est une métaphore scientifique et rationnelle, au même titre que la théologie politique de Schmitt, pour comprendre les processus contemporains aliénés de l'anthropologie.
Angelopolis : Métaphore pour Comprendre la Politique Contemporaine
Angelopolis est une méthode pour comprendre et décrypter de manière herméneutique les processus contemporains qui nous entourent et qui sont considérés comme aliénés de l'anthropologie politique, de l'humanité comme espèce et comme notion constituée et institutionnalisée politiquement.
- Dugin précise que le concept d'Angelopolis (ou Politique Angélique) est dénué de mysticisme et d'ésotérisme. C'est une métaphore rationnelle et scientifique, analogue à la « Théologie Politique » de Schmitt. Alors que la théologie politique postulait un Dieu ou un telos humain comme fondement du politique, l'angélologie politique reconnaît que les acteurs actuels sont des entités supra-individuelles, non humaines, qui agissent en deçà ou au-delà des catégories anthropologiques classiques. Ces entités ne sont pas des dieux, mais des « anges » – des intermédiaires, des forces impersonnelles.
- Un exemple concret est l'envoi de SMS : l'acte semble individuel, mais la standardisation du message révèle une source supra-individuelle. De même, les réseaux sociaux, les algorithmes, les flux financiers, ou les idéologies diffusées sans auteurs clairs sont autant de manifestations de ces entités angéliques. Il y a bien des décisions, des centres de commandement, mais ils sont déshumanisés. La politique ne se joue plus entre des hommes conscients, mais entre des forces anonymes qui utilisent les humains comme supports.
- L'eschatologie traditionnelle appuie cette hypothèse : l'Acte final ne dépendra pas de l'homme, mais d'une guerre d'anges, d'une confrontation d'entités non soumises aux lois économiques et historiques habituelles. Angelopolis permet donc de penser politiquement cette guerre angélique. C'est une herméneutique pour décrypter les processus post-modernes, où la politique a perdu son sujet humain classique pour devenir le champ de bataille d'énergies trans-individuelles. Cette perspective permet de sortir du fatalisme en offrant un cadre d'analyse pour comprendre l'actuel effacement de l'homme politique et l'émergence d'un nouveau régime de pouvoir.
Chapitre 12: Chapitre XII
La Quatrième Théorie Politique et sa Pratique : Au-delà du Dualisme Moderne
Introduction et Plan de la Quatrième Pratique Politique
« Si nous prenons la Quatrième Théorie Politique comme un ensemble de concepts et une définition théorique, elle doit être mise en pratique, car toute construction théorique peut être mise en pratique ou non, selon les circonstances. »
- Le chapitre s'ouvre sur l'affirmation que la Quatrième Théorie Politique (QTP) nécessite un plan d'action concret. L'auteur, Alexander Dugin, insiste sur le fait qu'une théorie ne peut rester purement spéculative ; elle doit être activée dans le monde réel. Ce plan d'action est nommé la « Quatrième Pratique Politique » (QPP). L'objectif est d'articuler la théorie et la pratique de manière à ce que la QTP ne soit pas une simple variation des idéologies modernes, mais une rupture fondamentale avec leur logique. Pour structurer cette articulation, Dugin propose un tableau reliant différents domaines de connaissance (science, métaphysique, religion, philosophie, technologie) à leurs pôles théorique et pratique. Par exemple, la science est liée à la contemplation (théorie) et à l'expérimentation (pratique). Cette grille de lecture initiale sert à cartographier le passage de l'abstraction à l'action dans une perspective politique nouvelle.
- Dugin approfondit la distinction entre les termes latins et grecs pour désigner la « chose » et la « réalité ». Il note que le grec n'a pas d'équivalent exact pour le mot latin 'res', d'où découle 'realitas' (réalité). En grec, le mot 'pragma' signifie à la fois « action » et « objet », unissant la pratique et la chose elle-même. Cette absence est cruciale pour Dugin car elle révèle une différence ontologique profonde entre la pensée latine (moderne, objective) et la pensée grecque antique (plus unifiée, processuelle). Il utilise cette observation pour souligner que notre conception moderne de la « réalité » est une construction historique spécifique, ancrée dans un dualisme sujet-objet que la QTP vise à dépasser. La métaphysique grecque, oscillant entre la théorie (contemplation) et la praxis (action), est présentée comme un terrain plus fertile pour la QPP que la rigide subjectivité latine.
La Grille d'Analyse : Corrélation Théorie-Pratique
« Si nous amplifions la dualité mentionnée précédemment dans ce tableau, nous trouverions le modèle de Guénon du 'principe de la manifestation' ; principalement cette manifestation ici est plus proche de la pratique, mais pas de ce qui est manifesté. »
- En s'appuyant sur René Guénon, Dugin interprète le tableau des domaines de connaissance comme une illustration de la relation entre un principe (théorie) et sa manifestation (pratique). Dans chaque domaine (religion, philosophie, technologie), la dualité théorie-pratique est fondamentale. Par exemple, en religion, le mythe (récit théorique) est inséparable du rite (action pratique) ; en philosophie, la mentalité (vision du monde) est liée à l'activité (éthique, politique) ; en technologie, le projet (idée) précède sa réalisation (objet technique). Cette analyse vise à montrer que toute activité humaine s'inscrit dans cette polarité. Cependant, l'objectif de la QPP n'est pas de simplement choisir un pôle, mais de comprendre leur origine commune pour la transformer.
- Dugin examine ensuite la possibilité d'appliquer directement le cadre conceptuel de la QTP à la colonne pratique. Il suggère que si la QTP est construite à partir des mêmes éléments que les idéologies modernes, mais avec une topographie différente, la QPP devrait en être le reflet pratique spécifique. Il invite à explorer les champs sémantiques associés à la QTP dans le domaine du « Terme 2 » (la pratique). Cependant, l'auteur choisit une voie différente. Il déclare que le « noyau dur » de la QTP est l'échappatoire au dualisme sujet-objet, à l'intention et à la réalisation. Cette topographie dualiste est le fondement de la science, de la philosophie et de la politique modernes. La QPP ne peut donc pas se contenter de remplir une case dans un tableau dualiste ; elle doit chercher une racine commune qui précède et transcende cette division, comme le fait le concept heideggérien de Dasein.
Le Dasein comme Centre : L'Inzwischen Fondamental
« Dasein, tel que proposé par Heidegger, est une voie pour surmonter la dualité sujet-objet, c'est-à-dire une aspiration à trouver la racine de l'ontologie. »
- Ce chapitre place le concept de Dasein (Être-là) de Martin Heidegger au cœur de la QTP. Dugin affirme que le Dasein, compris comme « inzwischen » (entre-deux), est le véritable sujet de la QTP. Contrairement au sujet moderne (individu rationnel, conscience) ou à l'objet (le monde mesuré), le Dasein est l'être même qui se tient dans l'ouverture entre l'être et l'étant, entre le sujet et l'objet. Cette position « intermédiaire » n'est pas un compromis ou un moyen terme, mais le lieu ontologique fondamental d'où émergent toutes les distinctions ultérieures. Dugin soutient que pour fonder une pratique politique authentique, la QTP doit s'ancrer dans ce niveau pré-dualiste du Dasein, plutôt que dans une idéologie ou une doctrine. Le Dasein est une réalité éthico-ontologique qui précède toute construction politique moderne.
- Dugin explique ensuite pourquoi le Dasein doit être le point central de la QPP. Si le Dasein est l'inzwischen, alors la QPP ne peut être ni une simple application théorique ni une action pragmatique séparée. Elle doit émerger de cette racine commune inzwischen (entre-deux) qui unifie la théorie et la pratique. Cela signifie que la QPP n'est pas une pratique au sens moderne du terme, mais une forme d'Être qui intègre la contemplation et l'action. L'auteur insiste sur le fait que le Dasein ne doit pas être réduit à une construction théorique, un principe, un mythe ou une mentalité. Il est une « racine » éthique et ontologique. Cette approche permet de dépasser la fausse opposition entre matérialisme et idéalisme, qui a stérilisé la pensée politique du XXe siècle. La priorité n'est plus la conscience ou la matière, mais leur source commune dans le Dasein.
La Quatrième Pratique Politique : Action et Contemplation Unifiées
« Nous sommes intéressés par ce niveau intermédiaire non atteint par une considération horizontale de ces paires, mais seulement par une dimension nouvelle et non horizontale. »
- Dugin pose la question centrale : qu'est-ce que la QPP si elle est centrée sur le Dasein ? Sa réponse est radicale : la QPP est une forme de contemplation. Inversant l'ordre des colonnes, il affirme que la pratique devient théorie, la manifestation devient principe, l'activité devient mentalité, et l'action devient pensée. Concrètement, le mythe est conçu comme rite (acte théurgique, inspiré du néoplatonisme), et l'activité est pensée comme une magie où les idées transforment la réalité. La QPP ainsi conçue opère dans un monde « surnaturel », où il n'y a plus de frontière entre l'idée et sa réalisation. C'est une perspective magique du monde, où la pensée pure est le seul véhicule qui traverse les mondes. « La Quatrième Pratique Politique nous amène à la nature du monde surnaturel », écrit Dugin.
- Cette vision implique une transformation profonde de la lutte politique. Pour Dugin, la lutte politique authentique doit être « sotériologique » (relative au salut) et « ésotérique » (relative aux fins ultimes). Sans cette dimension verticale, la politique n'a aucun sens. Il s'agit de lutter contre la déchéance ontologique du monde moderne, non pas en construisant un avenir meilleur, mais en revenant à la racine éthique et pré-moderne du Dasein. La QPP n'est pas une action dans le monde au sens horizontal (progressiste ou réactionnaire), mais une action verticale, profonde, qui touche aux fondements mêmes de l'être. En ce sens, elle est une « méta-politique » qui précède et conditionne toute politique concrète. L'auteur critique les approches hégéliennes ou marxistes qui restent prisonnières de la ligne horizontale entre la théorie et la pratique, et propose une métaphysique active comme fondement de la pratique politique.
Le Piège de la Postmodernité : Une Parodie Horizontale
« La virtualité essaie de mélanger les champs sémantiques des colonnes sur un plan horizontal de sorte qu'ils deviennent indistincts. Nous pouvons dire que le rhizome de Deleuze est une parodie postmoderne et post-structuraliste du Dasein de Heidegger. »
- Dugin opère une comparaison cruciale entre la QPP et la postmodernité, en particulier avec la pensée de Gilles Deleuze. Il reconnaît que le monde virtuel et connecté de la postmodernité semble, à première vue, briser le dualisme moderne. La virtualité ne fait plus de distinction claire entre théorie et pratique, mythe et rite, pensée et action. Cette indistinction horizontale ressemble à la QPP, mais Dugin la qualifie de simple « parodie ». La différence fondamentale est que la postmodernité opère sur un plan horizontal (surface, rhizome), tandis que la QPP recherche une racine verticale (profondeur, Dasein). La virtualité homogénéise tout en surface sans jamais accéder à l'être véritable. Elle est une démence, un « corps sans organes » qui libère l'Homo demens, mais sans aucune orientation verticale.
- Dugin illustre cette différence en se référant à la notion de « corps sans organes » de Deleuze. Il y voit une tentative de démolir les structures (nivellement des colonnes) et de fonder la réalité sur la surface de « l'épiderme humain », une simple toile de projection. C'est une démence horizontale qui manque de profondeur ontologique. Si la QPP cherche à unifier la théorie et la pratique en les enracinant dans le Dasein (une profondeur), la postmodernité se contente de les mélanger superficiellement. Pour Dugin, cela signifie que la postmodernité est une impasse. Elle ne peut pas réaliser le véritable projet de la QPP, qui est de libérer l'homme de la modernité sans le plonger dans un non-sens horizontal. La QPP est une alternative à la fois à la rigidité moderne et au chaos postmoderne. C'est une démence verticale, une folie sacrée, qui a une direction et une finalité eschatologique.
L'Enjeu Eschatologique : La Fin des Temps Comme Tâche
« Si la Quatrième Pratique Politique ne peut réaliser la fin des temps, alors elle serait invalide. La fin des jours doit arriver ; mais elle n'arrivera pas par elle-même. C'est une tâche, mais pas une certitude. C'est une métaphysique active. C'est une pratique. »
- Le dernier chapitre aborde l'enjeu ultime de la QPP : la fin des temps et le salut. Dugin rejette toute forme de progressisme ou d'attente passive. La QPP n'est ni une utopie à construire ni un apocalypse à attendre passivement. Elle est une pratique métaphysique active qui doit provoquer la fin du monde moderne et l'avènement d'un nouveau monde, ou plutôt d'un monde pré-moderne, d'un monde de l'être authentique. L'auteur reprend le concept heideggérien de « noch nicht » (pas encore). L'histoire moderne n'est qu'un interminable « pas encore », une stratégie pour éviter la confrontation finale avec l'être. La QPP doit briser cette éternelle procrastination. Elle doit être une action sacrée qui force la main au destin, qui concrétise l'eschaton (la fin) dans le présent.
- Dugin conclut que le combat politique est un combat ontologique et eschatologique. Il est impossible de réformer la modernité ; il faut la détruire en revenant à sa racine, avant même sa conception. Les ruines du monde moderne (technologies, capitalisme, nihilisme) ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont l'expression d'une métaphysique particulière qui a évolué. La QPP doit donc s'attaquer à cette racine métaphysique. Elle est une pratique de la libération, une sotériologie politique. L'objectif n'est pas de survivre dans le monde moderne, mais de le vaincre en activant une puissance ontologique plus profonde. En ce sens, la QPP est une « métaphysique active » qui vise à transformer la réalité elle-même. Son échec serait la preuve de l'invalidité de la QTP, mais sa réussite signifierait l'effondrement de la modernité et l'émergence d'un nouvel Ère de l'Être, libre du dualisme meurtrier de l'Occident moderne.
Chapitre 13: Chapitre XIII
La Quatrième Théorie Politique : Le Genre et le Dépassement des Paradigmes Modernes
Introduction : La Construction Politique du Genre dans la Modernité
Le genre est une convention sociale qui peut changer d’une société à une autre. En même temps, la formulation politique du genre est la norme sociale, qui est approuvée comme un impératif sur la base du pouvoir politique.
- Ce chapitre introductif établit le cadre de l'analyse en définissant le genre non pas comme une donnée biologique immuable, mais comme une construction sociale et politique fondamentale. L'auteur, Alexander Dugin, commence par souligner que, bien que la modernité ait hérité d'un fond patriarcal de la société européenne traditionnelle, elle a développé ses propres normes de genre spécifiques. Il insiste sur la distinction entre le "sexe" anatomique et le "genre" en tant que phénomène social, variant selon les sociétés et les périodes historiques. Les rites de passage archaïques, où un garçon devient "homme" socialement, ou encore la castration des esclaves pour les priver de leur statut masculin, sont donnés en exemple pour illustrer le caractère performatif et politique du genre. Ainsi, l'analyse part du principe que les trois grandes idéologies politiques de la modernité—libéralisme, marxisme et fascisme—ont chacune une conception du genre qui sert à définir qui est la "personne politique" et à maintenir un ordre social spécifique.
- Dugin explique que la "personne politique" dans la modernité est historiquement et sociologiquement l'homme, mais un homme très spécifique. Il s'agit d'un individu riche, rationnel, urbain, mature et de peau blanche. Ce modèle exclut de facto les femmes, les pauvres, les paysans, les non-Blancs et ceux considérés comme irrationnels. L'auteur illustre ce point avec l'exemple des premières élections à la Douma d'État en Russie en 1905, où la voix d'un citadin valait celle de cent paysans. Ce faisant, il démontre que le genre politique moderne est un outil de hiérarchisation et d'exclusion, ancré dans des critères socio-économiques et raciaux. L'objectif de l'analyse est de montrer comment chaque théorie politique traite, critique ou exalte ce modèle standardisé de "l'homme" pour finalement proposer une alternative radicale avec la Quatrième Théorie Politique qui cherche à dépasser complètement cette construction.
Le Genre dans le Libéralisme : La Canonisation du Bourgeois
Le libéralisme canonise cette conception du genre et la standardise, en tentant d'éterniser le système social bourgeois, typique de l'Europe des XVIIIe et XIXe siècles.
- Selon Dugin, la première théorie politique, le libéralisme, considère le modèle de l'homme blanc, riche, adulte et rationnel comme une norme naturelle et universelle. Il s'agit d'une position affirmative de la masculinité bourgeoise qui cherche à perpétuer l'ordre social existant. Le libéralisme ne remet pas en cause cette structure de genre, mais l'étend progressivement à d'autres catégories. Ce processus d'extension, ou d'exportation du modèle, consiste à assimiler les exclus à l'archétype dominant. Ainsi, la libération des femmes est conçue comme leur identification à l'homme : une femme d'affaires manifeste des qualités masculines et devient un "homme social". De même, le paysan doit devenir citadin, le non-Blanc doit devenir Blanc, et le pauvre doit devenir riche. Cette logique universaliste, bien qu'elle prône l'égalité des droits techniques, ne modifie pas la construction sociale binaire du genre, elle l'étend simplement, ce qui, pour Dugin, en fait une solution superficielle qui reconduit les mêmes schémas de pouvoir.
- L'analyse du libéralisme met en lumière sa contradiction interne : il prône l'égalité formelle tout en reposant sur un modèle de genre normatif qu'il ne remet pas en question. Dugin critique cette approche en affirmant qu'une femme au volant d'une voiture n'est qu'une "caricature d'homme". Le libéralisme, dans sa quête d'expansion de l'archétype masculin bourgeois, échoue à reconnaître la différence qualitative entre les sexes et les cultures. Il impose un cadre unique et homogénéisant, niant la spécificité de ceux qui ne correspondent pas au standard. Cette vision du genre est donc à la fois conservatrice dans son essence (car elle canonise un modèle historique spécifique) et expansionniste dans sa méthode (car elle cherche à l'imposer à tous). Pour Dugin, cette incapacité à dépasser la figure de "l'homme" bourgeois est une impasse historique.
Le Genre dans le Marxisme : De l'Égalitarisme à la 'Machine Désirante'
Le concept d'égalité de genre dans la deuxième théorie politique diffère qualitativement de la compréhension de l'égalité dans la première théorie politique.
- La deuxième théorie politique, le marxisme, part du même constat que le libéralisme—le genre est une construction sociale bourgeoise—mais pour en proposer une critique radicale et une transformation. Dugin explique que pour les marxistes, l'objectif n'est pas d'étendre le modèle masculin bourgeois, mais de le dépasser. L'égalitarisme de genre marxiste vise à abolir la distinction même entre hommes et femmes telle qu'elle existe dans la société bourgeoise. Cette perspective, plus subversive, cherche à descendre en dessous des hiérarchies de genre établies pour atteindre un état indifférencié, celui du travailleur, où les qualités de "bonne cuisinière" ou de "héros masculin" perdent leur sens. L'auteur cite le philosophe néo-marxiste Georg Lukács pour expliquer que la classe prolétarienne est le sujet de l'histoire qui peut dépasser ces divisions. Cette approche théorique vise une transgression du modèle bourgeois par le bas, en direction d'une substance matérielle primordiale.
- Cependant, Dugin note une ambiguïté dans l'application pratique du marxisme, notamment dans la Russie stalinienne où l'archétype masculin dominant a prévalu. Malgré cela, il souligne l'importance théorique de l'idée marxiste de "machine désirante", empruntée à Deleuze et Guattari. Cette idée, qui assimile le désir à un processus productif et non à un manque, est vue comme un outil puissant pour déconstruire les identités de genre fixes. En se référant à la matérialité du corps et à la "substance" indifférenciée du travail, le marxisme ouvre la voie à une dissolution des catégories bourgeoises. L'auteur voit donc dans le marxisme une contribution majeure à l'érosion des constructions de genre de la modernité, bien qu'il le considère comme insuffisant pour fonder un nouveau modèle, car il reste prisonnier d'une vision matérialiste et d'une logique de lutte des classes qui ne permet pas de penser l'être au-delà de ces catégories.
Le Genre dans le Fascisme : L'Exaltation de la Masculinité et ses Marges
Si le libéralisme accepte ce modèle comme norme, le fascisme commence à donner à 'l'homme' des propriétés supplémentaires.
- La troisième théorie politique, le fascisme et plus particulièrement le national-socialisme, prend le modèle de "l'homme" moderne et l'exalte en le poussant à son extrême. Il ne se contente pas d'affirmer une norme, il l'hypertrophie. Dugin explique que le fascisme ajoute des attributs supplémentaires de pureté raciale et de masculinité héroïque. Le modèle libéral devient un surhomme racial : il ne suffit pas d'être blanc, il faut être blanc nordique ; il ne suffit pas d'être rationnel, il faut posséder la raison propre à la race aryenne germanique. Cette exaltation de la masculinité s'accompagne d'une relégation des femmes à des rôles domestiques, résumés par les trois "k" : Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église). Cette vision repose sur une hiérarchie des sexes considérée comme naturelle et ontologique, théorisée par des auteurs comme Julius Evola.
- Dugin, dans son analyse, distingue deux courants au sein de la pensée fasciste : le courant "classique" et les courants "marginaux". Le modèle classique, qui reprend et aggrave les stéréotypes libéraux, est pour lui sans intérêt pour la construction de la Quatrième Théorie Politique. En revanche, il s'intéresse aux théories développées en marge, comme la "métaphysique du sexe" de Julius Evola, qui parle de l'homme comme d'un "dieu endormi" potentiel et de la femme comme d'une "déesse endormie", et surtout la théorie du "matriarcat nordique" d'Herman Wirth. Ce dernier, disciple de Bachofen, postule l'existence d'une ontologie féminine primordiale où l'Être suprême est une femme. Pour Dugin, ces conceptions marginales, qui "ontologisent" le sexe et dépassent la simple hiérarchie biologique, offrent une piste de réflexion pour penser le genre au-delà du modèle patriarcal moderne.
La Quatrième Théorie Politique : Vers un Genre Radical et Non Moderne
La Quatrième Théorie Politique ne s'adresse pas à cet 'homme ultime', étant donné qu'il représente l'archétype fermé de la modernité.
- Ce chapitre marque le cœur de la proposition de Dugin. La Quatrième Théorie Politique aspire à dépasser la construction de genre issue des trois théories politiques de la modernité. Elle ne cherche pas à réformer le modèle de "l'homme" moderne (riche, blanc, rationnel), mais à le faire mourir. L'auteur se rebelle contre cette image, qu'il considère comme une impasse historique, un "point mort". L'homme moderne est vu comme une entité fermée sur elle-même, se mirant dans des miroirs infinis et incapable de transcender ses propres limites. La Quatrième Théorie Politique s'adresse donc à un sujet radicalement différent, qui vit en dehors des catégories de la modernité. Dugin propose ainsi une liste d'attributs positifs pour ce nouveau sujet : le non-adulte, le non-blanc, le fou, le non-urbain, l'écologiste ou l'autochtone. Ces figures, rejetées ou ignorées par la modernité, deviennent les éléments d'un nouvel algorithme de recherche pour un être intensif.
- Le sujet de la Quatrième Théorie Politique n'est plus l'homme, mais le Dasein ou le Zwischen (l'entre-deux) de la philosophie heideggérienne. Ce concept désigne un espace liminal entre le sujet et l'objet, l'intérieur et l'extérieur. Dugin se demande alors quel est le sexe du Dasein. Il émet l'hypothèse d'un sexe androgyne, mais pas au sens platonicien d'une unité originelle divisée en deux moitiés (homme et femme). Il propose un "androgyne radical", du latin radicula (racine), qui ne résulte pas de la combinaison des deux sexes mais qui représente l'unité primordiale et intacte. Ce genre n'est pas une moitié en quête de son complément, mais une totalité autosuffisante. Le genre de la Quatrième Théorie Politique serait ainsi une réalité antérieure et supérieure à la division sexuée, une potentialité pure qui se situe dans le domaine de l'imaginaire et de l'incertitude.
Le Genre Postmoderne : Entre Explosion et Point de Rupture
L'archétype du 'homme' se brise en morceaux, qui ne forment plus des parties de l'ensemble, mais ne se représentent qu'eux-mêmes.
- Dugin analyse ensuite la situation du genre dans la postmodernité, qu'il considère comme une combinaison et une explosion des trois théories politiques modernes. La postmodernité est présentée comme l'aboutissement logique de la modernité, une "hypermodernité" où les archétypes de genre sont projetés et poussés à leurs limites. Il décrit un processus de "réextension" du genre libéral qui, en voulant tout assimiler, finit par perdre son sens et devenir un "moule de pourriture". Les étapes de cette rupture sont multiples : le féminisme, l'homosexualité, les opérations de changement de sexe, le BDSM. Chaque courant politique moderne contribue à cette déconstruction : le marxisme à travers la "machine désirante" et le cyborg de Donna Haraway, le fascisme à travers le sadomasochisme. Le genre postmoderne est ainsi un champ de ruines où l'archétype masculin s'est effondré en une multitude de fragments sans cohérence.
- L'auteur décrit une transition chaotique entre l'hypermoderne et le postmoderne, un moment où la vérité et la réalité sont devenues indéterminées. Dans cette configuration, "il n'y aura plus d'hommes". Face à cette situation, les forces conservatrices tentent de maintenir l'archétype du "vrai homme" (blanc, riche, rationnel), mais Dugin juge cette position désespérée car elle ne fait que tenter de prolonger artificiellement une modernité en faillite. La Quatrième Théorie Politique propose une voie alternative : au lieu de reconstruire le modèle effondré, elle suggère d'aller au-delà, en traversant les limites du genre connu pour atteindre un domaine d'incertitude et d'androgynie radicale. Ce nouveau genre, celui du Dasein, est une "réalité radicale" qui se situe au-delà des paradigmes de base de la modernité, dans un espace risqué mais nécessaire.
Chapitre 14: Chapitre XIV
Contre le Monde Postmoderne et pour une Quatrième Théorie Politique
La Critique de l'Unipolarité et de l'Impérialisme Américain
Le monde actuel est unipolaire, avec l'Occident Global comme son centre et les États-Unis comme son noyau. [...] C'est mal parce que cela prive les autres États et nations de leur souveraineté réelle. Lorsqu'il n'y a qu'un seul pouvoir qui décide qui a raison et qui a tort, et qui doit être puni et qui ne doit pas l'être, nous avons une forme de dictature mondiale.
- L'analyse d'Alexandre Douguine débute par une condamnation sans équivoque de la structure unipolaire du monde contemporain. Il identifie les États-Unis comme le noyau d'un « Occident Global » qui exerce une domination à la fois géopolitique et idéologique. La domination géopolitique se manifeste par une suprématie stratégique qui permet à Washington d'organiser l'équilibre des forces planétaires selon ses intérêts nationaux et impérialistes. Douguine considère cette situation comme profondément néfaste car elle réduit la souveraineté des autres États à une coquille vide. Pour lui, ce système où une seule puissance détient le pouvoir de juger et de punir équivaut à une dictature globale intolérable, contre laquelle il est impératif de lutter. Il affirme que l'« Empire Américain » doit être détruit et le sera le moment venu. Cette position radicale constitue le fondement de sa critique de l'ordre mondial actuel et de son appel à une résistance ouverte.
- Le texte insiste sur le fait que l'unipolarité n'est pas seulement militaire ou économique, mais profondément idéologique. Elle repose sur des valeurs modernes et postmodernes qui sont, selon Douguine, ouvertement anti-traditionnelles. Il se réclame de la pensée de René Guénon et de Julius Evola, qui considéraient la modernité et son socle idéologique (individualisme, démocratie libérale, capitalisme, consumérisme) comme la cause d'une future catastrophe pour l'humanité. La domination globale du mode de vie occidental est interprétée comme la raison de la dégradation finale de la Terre. Spirituellement, Douguine assimile la globalisation à la création d'une grande parodie, le règne de l'Antéchrist, dont les États-Unis seraient le centre d'expansion. Il rejette catégoriquement la prétention des valeurs américaines à l'universalité, les considérant comme une nouvelle forme d'agression idéologique contre la diversité des cultures et des traditions. Cette analyse légitime son opposition absolue à l'Occident.
L'Appel à un Front Anti-Globalisation et la Défense de la Tradition
Par conséquent, tous les traditionalistes devraient être contre l'Occident et la Globalisation, ainsi que contre la politique impérialiste des États-Unis. C'est la seule position logique et conséquente.
- Douguine élargit son appel à la résistance en proposant la création d'un large front anti-globalisation et anti-impérialiste. Il y invite toutes les forces qui luttent contre l'Occident, les États-Unis, la démocratie libérale et la postmodernité. Cela inclut, selon lui, aussi bien les musulmans que les chrétiens, les hindous que les juifs, les Russes que les Chinois, ainsi que des mouvements de gauche et de droite. Le seul critère d'inclusion est le rejet de l'état actuel des choses. Douguine met en avant l'idée que leurs idéaux potentiels, bien que différents, sont secondaires face à l'ennemi commun réel qui est la réalité sociale présente. Ce rejet partagé du mal omniprésent constitue la base solide pour une nouvelle alliance stratégique. Il encourage la coordination des efforts pour élaborer une résistance efficace, incluant même les dissidents au sein des États-Unis qui choisissent la voie de la Tradition. Ce front est conçu comme une coalition hétéroclite unie par un même adversaire, au-delà de leurs divergences politiques ou religieuses.
- Un aspect crucial de cette alliance est la nécessité de dépasser les clivages traditionnels, notamment l'opposition entre droite et gauche. Douguine exhorte à mettre de côté les préjugés anti-communistes et anti-fascistes, qu'il présente comme des instruments de division maniés par les élites libérales et globalistes pour maintenir leurs ennemis divisés. Il appelle également à une trêve dans les conflits interreligieux (musulmans contre chrétiens, etc.), qu'il perçoit comme des forces travaillant pour le « Règne de l'Antéchrist ». Le but est de réaliser une union sacrée de la Droite, de la Gauche et des religions traditionnelles contre un ennemi commun. Ce rejet des antagonismes historiques vise à créer un bloc de résistance suffisamment large pour contrer efficacement la puissance de l'ordre libéral mondial. La devise qu'il propose, inspirée d'Alain Soral, résume cette synthèse : « La droite des valeurs et la gauche du travail ».
Les Fondements de la Quatrième Théorie Politique
Je pense que toutes les idéologies anti-libérales précédentes (communisme, socialisme et fascisme) ne sont plus pertinentes. Elles ont essayé de lutter contre le capitalisme libéral et ont échoué. [...] Il est donc temps de commencer à réviser en profondeur les idéologies non libérales du passé.
- Pour Douguine, les idéologies anti-libérales historiques que sont le communisme, le socialisme et le fascisme sont devenues obsolètes et ont échoué dans leur lutte contre le capitalisme. La construction d'une nouvelle idéologie de résistance nécessite donc une révision profonde de ces doctrines. Il propose de conserver leurs aspects positifs – à savoir leur caractère anti-libéral, anti-capitaliste, anti-cosmopolite et anti-individualiste – tout en rejetant leurs faiblesses. Par exemple, il faut rejeter les aspects modernistes, athées, matérialistes et cosmopolites du communisme, mais conserver sa solidarité sociale, sa justice sociale et son approche holistique de la société. Ce processus de tri sélectif est la première étape vers l'élaboration de la « Quatrième Théorie Politique » (4TP). L'objectif est de dépasser les contradictions internes des anciennes idéologies pour créer une synthèse plus robuste et adaptée au défi de la mondialisation.
- La critique des « Théories de la Troisième Voie » (fascisme, national-socialisme) est tout aussi importante. Douguine en rejette catégoriquement les éléments racistes, xénophobes et chauvins. Il argue que ces attitudes sont non seulement moralement condamnables, mais aussi théoriquement et anthropologiquement incohérentes. Les différences entre ethnies ne sont pas des marques de supériorité ou d'infériorité. Il prône l'acceptation et l'affirmation des différences sans aucune considération raciste, jugeant toute tentative d'une société d'en juger une autre comme un acte de violence intellectuelle et une forme d'ethnocentrisme, qui est précisément le crime de la globalisation et de l'impérialisme américain. Le rejet de ces éléments toxiques est essentiel pour purifier la Troisième Voie et en extraire des éléments socialement justes et identitaires pouvant nourrir la future 4TP.
Synthèse, Dasein et Multipolarité dans la Quatrième Théorie Politique
Nous proposons, à titre de suggestion, que le sujet principal de la Quatrième Théorie Politique se trouve dans le concept de Dasein, de Heidegger. [...] Ce qui est crucial, c'est de considérer l'authenticité ou la fausseté de l'existence du Dasein.
- Le processus de construction de la 4TP ne se limite pas à une simple somme mécanique d'éléments révisés du communisme et de la Troisième Voie. Douguine, suivant une inspiration de Julius Evola, appelle à puiser dans les sources prémodernes comme l'État idéal platonicien, la société hiérarchique médiévale et les visions théologiques des normes sociales et politiques (chrétiennes, islamiques, etc.). Cette synthèse, qu'il nomme « national-bolchevisme » dans un premier temps, est une étape préliminaire. Pour aller plus loin, il définit le sujet central de cette nouvelle idéologie comme le concept heideggérien de Dasein. Le Dasein est un concept concret mais profond, qui peut servir de dénominateur commun pour le développement ontologique de la Quatrième Théorie Politique. L'accent est mis sur l'authenticité de l'existence du Dasein, ce qui fait de la 4TP l'antithèse de toute forme d'aliénation (sociale, économique, nationale, religieuse).
- La quatrième théorie politique se structure autour de trois piliers essentiels : la justice sociale, la souveraineté nationale et les valeurs traditionnelles. Ce triptyque doit servir de base à l'unité des forces diverses qu'il appelle à coaliser. Le concept de multipolarité est présenté comme le point de ralliement final, dans tous les sens du terme : géopolitique, culturel, axiologique, économique. Douguine utilise l'image du « nous » (l'intellect) de Plotin pour décrire cet idéal : une entité à la fois une et multiple, riche de ses différences internes et non uniforme. Le monde futur doit être « noétique », caractérisé par la multiplicité, avec de nombreuses civilisations, pôles, centres et ensembles de valeurs coexistant sur une seule planète. Ce projet multipolaire s'oppose frontalement à ceux qui veulent imposer l'uniformité de l'« American way of life » par la force, la tentation et la persuasion.
Le Projet pour une Grande Europe : Un Contre-Modèle Multipolaire
L'unique alternative viable dans les circonstances actuelles se trouve dans le contexte d'un monde multipolaire. La multipolarité peut offrir à tout pays ou civilisation du monde le droit et la liberté de développer son propre potentiel, d'organiser sa propre réalité interne selon l'identité spécifique de sa culture et de son peuple.
- L'Appendice du chapitre développe une application concrète de la pensée multipolaire : le projet d'une « Grande Europe ». Le texte commence par une critique du monde unipolaire dominé par les États-Unis, où l'Europe n'est perçue que comme une simple extension de l'Amérique, un « objet » géopolitique sans volonté ni identité autonome, privée de souveraineté réelle. Cette vision est jugée dangereuse car elle dépouille l'Europe de son propre être et de son héritage culturel, politique et idéologique riche et complexe. Douguine et ses co-auteurs estiment que les intérêts stratégiques de l'Europe diffèrent substantiellement de ceux de Washington, que ce soit en termes de défense, d'approvisionnement énergétique ou de relations avec ses voisins. La nécessité d'une alternative se fait donc pressante pour éviter que l'Europe ne perde sa forme culturelle et politique sous le rouleau compresseur de l'uniformisation libérale américaine.
- Le contre-projet proposé est celui d'une « Grande Europe » conçue à l'intérieur du cadre d'un monde multipolaire. Les limites de cette entité coïncideraient avec les frontières de sa civilisation, ce qui introduit le concept novateur d'« État-civilisation ». Ce type de frontière serait fluide et non abrupt. La Grande Europe serait un pôle géopolitique souverain, doté de sa propre identité culturelle, d'options politiques et sociales fondées sur la tradition démocratique européenne, de son propre système de défense (incluant l'arme nucléaire) et d'un accès indépendant aux ressources. Cette vision s'oppose directement aux projets impérialistes à l'ancienne comme le Grand Moyen-Orient. Les auteurs lancent un appel à toutes les forces, en Europe, en Russie et ailleurs, pour soutenir ce projet multipolaire et créer des comités pour une Grande Europe, afin de bâtir un monde « équilibré, juste et meilleur » où chaque culture trouvera sa juste place.
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