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L'Ordre Cannibale : Médecine, Économie et Société selon Jacques Attali
La Crise Économique et la Marchandisation de la Santé
J'ai constaté en étudiant les problèmes économiques généraux de la société occidentale que les coûts de la santé sont un des facteurs essentiels de la crise économique.
- Jacques Attali, économiste, explique son intérêt pour la médecine par une analyse structurelle de la crise économique occidentale. Il identifie les coûts de la santé comme un facteur clé de cette crise, car la "production de consommateurs" (c'est-à-dire l'entretien et la reproduction de la population) est devenue extrêmement onéreuse. Sa thèse centrale est que la productivité dans le secteur de la santé n'augmente pas aussi vite que dans la production industrielle de biens matériels. Cette divergence crée une tension économique insoutenable.
- Pour résoudre cette contradiction, Attali prédit une transformation profonde du système de santé, qui passera par sa marchandisation et son industrialisation. Il s'agit d'un processus historique récurrent selon lui : les activités artisanales (comme la médecine traditionnelle) sont progressivement transformées en activités industrielles. Cette évolution implique le remplacement du travail humain du médecin par des machines et des prothèses, vues comme des "copies d'organes" destinées à être consommées.
Le Cannibalisme comme Métaphore Fondatrice de la Thérapeutique
Dans le langage économique la métaphore est claire : c'est celle du cannibalisme. On consomme du corps.
- Attali développe une théorie audacieuse en utilisant le cannibalisme comme métaphore axiomatique pour comprendre l'histoire des rapports à la maladie et à la guérison. Il postule que le cannibalisme primitif était une stratégie thérapeutique fondatrice, visant à séparer les âmes des morts de leurs corps pour préserver la communauté du mal. Cette consommation du corps de l'autre est ainsi interprétée comme un acte de séparation et de purification.
- Il identifie ensuite un invariant structurel dans toutes les stratégies de guérison, qu'elles soient chamaniques, religieuses ou médicales modernes. Ces stratégies reposent toujours sur une séquence d'opérations identiques : sélectionner des signes à observer (symptômes), les surveiller, dénoncer ce qui rompt l'ordre (le Mal), négocier avec lui, et finalement le séparer. Le passage d'un système à un autre (du religieux au médical) ne change pas ces opérations fondamentales, mais seulement les acteurs qui les exécutent (prêtre, policier, médecin).
Les Quatre Ordres Historiques de la Guérison
Il y a l’ordre fondamental, l’ordre cannibale... il y a des langues intermédiaires, en quelque sorte, quatre grandes langues.
- Attali découpe l'histoire en quatre "ordres" ou systèmes successifs de gestion du mal et de la maladie, séparés par trois grandes crises. Le premier est l'ordre cannibale primitif, où la consommation du corps de l'autre est la thérapeutique directe. Les dieux de cet ordre sont eux-mêmes cannibales.
- Le deuxième ordre est l'ordre religieux. La civilisation religieuse ritualise et met en scène le cannibalisme (comme dans l'Eucharistie chrétienne, interprétée comme un acte cannibale thérapeutique). Le mal est la possession par les dieux, et le guérisseur est le prêtre, assisté d'un praticien (chirurgien). La maladie et la pauvreté commencent à être associées.
- Le troisième ordre est l'ordre policier (du XIIIe au XIXe siècle). Avec la fin de l'esclavage et la circulation des hommes et des marchandises, les épidémies se diffusent. Le pauvre et le malade deviennent synonymes. La stratégie n'est plus de guérir mais de contenir et séparer : quarantaine, lazaret, hôpital, "work-houses". Le policier remplace le prêtre comme thérapeute principal chargé de cette séparation sociale.
L'Ordre Médical Clinique et sa Crise Actuelle
Aujourd’hui, la crise est triple. D’une part... la médecine est largement incapable de soigner toutes les maladies car les coûts deviennent trop élevés.
- Le quatrième ordre est l'ordre médical clinique qui émerge au XIXe siècle. Les signes observés sont ceux de la "machine" humaine, la maladie est une panne. Le langage clinique objective le mal. L'hygiène devient la nouvelle surveillance, et le médecin-chirurgien supplante le policier et le prêtre. C'est l'apogée de la médecine moderne.
- Cependant, cet ordre est aujourd'hui en crise profonde, une crise triple selon Attali. Premièrement, le système est financièrement insoutenable face à l'explosion des coûts. Deuxièmement, le médecin perd sa crédibilité au profit des données quantifiées et des machines. Troisièmement, apparaissent de nouvelles maladies (comportementales, chroniques) qui échappent au modèle clinique classique. Cette crise annonce un nouveau basculement.
Vers le Quatrième Ordre : La Prothèse et le Profil de Vie
La troisième phase est constituée par l’apparition de prothèses qui permettent de désigner le mal... la recherche d’un profil de vie économe en dépenses de santé.
- Attali décrit la transition en cours vers un nouvel ordre, qui passe par trois phases imbriquées. La première est la tentative de contrôler les coûts, qui débouche sur la nécessité de définir des normes de santé et des profils de vie économes en dépenses médicales. L'individu doit se soumettre à une autosurveillance préventive.
- La seconde phase est l'émergence de prothèses électroniques et biochimiques (comme les médicaments à libération programmée par micro-ordinateur). Ces prothèses ne réparent plus, mais régulent et remplacent les fonctions organiques. La santé devient alors le nouveau moteur de l'expansion industrielle.
- La troisième phase, la plus aboutie, est celle où la prothèse rend la mort un moment optionnel. Les concepts traditionnels de production, consommation, vie et mort disparaissent. L'homme devient un "consommateur parmi d'autres machines de consommation". La science sociale dominante ne sera plus celle des machines (Marx) mais celle des codes, notamment le code informationnel et génétique.
Les Choix de Société : Totalitarisme Décentralisé ou Utopie Humaniste ?
Je crois plutôt à un totalitarisme implicite avec un « Big Brother » invisible et décentralisé.
- Face à cette évolution, Attali envisage trois scénarios possibles pour l'avenir. Le premier est la conservation du système médical actuel, jugé impossible. Le second est l'acceptation de l'évolution vers la prothèse, qu'il faut tenter de rendre la meilleure possible (par exemple en garantissant l'accès équitable).
- Le troisième scénario, qu'il privilégie, est une utopie humaniste qui accepterait la mort pour se concentrer sur la qualité de la vie vécue, et non sur son allongement. Il met en garde contre le risque majeur : un totalitarisme décentralisé et implicite. Ce ne sera pas un "Big Brother" visible, mais une normalisation douce par des outils d'autosurveillance santé, des psychotropes et un conformisme aux normes biologiques, accepté par les individus "pour leur bien".
- Il compare ce choix à celui posé par le moteur à explosion : favoriser les transports en commun ou l'automobile individualiste. De même, le génie génétique pourrait soit libérer l'humanité, soit créer un marché d'êtres humains clonés ou modifiés, des "marchandises nouvelles". Il prédit, avec pessimisme, que le choix se portera sur la seconde option.
Les Conséquences Sociétales : Euthanasie, Procréation et Démographie
L'euthanasie, qu’elle soit une valeur de liberté ou une marchandise, sera une des règles de la société future.
- Dans la logique économique du nouvel ordre, Attali considère que l'euthanasie deviendra inévitable. Dans une société socialiste, elle serait un droit à la liberté (suicide). Dans une société capitaliste, elle deviendrait une "marchandise", une solution technique pour éliminer une vie devenue trop coûteuse. Elle sera une règle de gestion de la population.
- La procréation elle-même est appelée à devenir un marché. Attali imagine un système où l'État achèterait des enfants aux familles contre des allocations substantielles, transformant l'enfant en une "monnaie d'échange". Le génie génétique et le clonage rendront techniquement possible la production d'enfants en série, répondant à des besoins démographiques ou économiques, créant une contradiction radicale entre l'intérêt familial et l'intérêt collectif.
- La médecine mentale suivra cette piste : après une phase de psychotropes, elle évoluera vers des prothèses électroniques de contrôle de la douleur ou des dialogues psychanalytiques informatisés. Le but ultime sera "l'explicitation du normal", c'est-à-dire la définition quantitative et la promotion d'un comportement social conforme et consommable.
L'Avenir du Médecin et la Maîtrise du Progrès Technique
Les médecins intégrés dans le système industriel deviendront les faire-valoir de la prothèse biologique.
- Dans le nouvel ordre industriel de la santé, le médecin traditionnel disparaîtra. À l'image des lavandières remplacées par les machines à laver, le médecin-thérapeute laissera place à une nouvelle catégorie socio-professionnelle au service de l'industrie de la prothèse : créateurs, vendeurs, installateurs, réparateurs. Attali note que les grandes firmes automobiles (Renault, General Motors) sont déjà en pointe dans la réflexion sur les prothèses.
- La question éthique centrale devient alors la maîtrise du progrès technique. L'informatisation généralisée des dossiers médicaux, nécessaire pour des raisons épidémiologiques et économiques, pose le risque d'un accès par la police. Attali souligne que la démocratie doit s'adapter et créer de nouvelles procédures de protection face à ces technologies, sous peine de glisser vers le totalitarisme.
- En conclusion, Attali passe d'un constat économique à un avertissement philosophique. Le monde en préparation, fondé sur la prothèse et la normalisation biologique, lui semble "affreux" et signifierait "la mort de l'homme". La seule résistance possible est la connaissance et la culture, qui donnent aux individus les outils pour refuser l'impuissance et les solutions aliénantes. Il appelle à comprendre ces mécanismes pour "éviter le pire".
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