Carte tartaria
La Chine du XVIIe siècle : Merveilles, Gouvernance et Société d'un Empire lointain selon un récit de voyage anglais
Introduction à la Chine : Un Empire aux confins du monde
Ce Royaume est donc la limite la plus orientale de tout le Continent, et par conséquent se trouve le plus éloigné de la Chrétienté ; la maîtresse des arts, et l'exemple de civilité pour toutes les autres parties du monde : pourtant les Chinois nous surpassent de beaucoup, par leurs villes immenses, leurs artisans ingénieux, et la multitude de leurs habitants.
- Le texte situe d'abord la Chine dans le contexte plus large de l'Asie, expliquant que toute la région à l'est du fleuve Indus est connue sous le nom d'Indes orientales. Celle-ci est ensuite divisée par le Gange en deux parties : l'Inde en deçà du Gange, qui fait face à l'Europe, et l'Inde au-delà du Gange, qui s'étend jusqu'à l'extrême Orient. L'auteur note que cette dernière région, autrefois appelée Sersa, porte désormais divers noms imposés par ses habitants, tels qu'Indostan, Tame, Tangi, Mangi, Macyn, et enfin Sinarum Regio, ou Chine. Cette introduction géographique établit le cadre pour la description détaillée qui va suivre.
- L'auteur souligne l'éloignement extrême de la Chine, la décrivant comme la frontière ultime du continent à l'Est. Malgré cette distance qui la sépare de la Chrétienté, considérée comme le berceau des arts et de la civilité, l'auteur admet que les Chinois surpassent les Européens dans plusieurs domaines clés. Il met en avant l'ampleur de leurs cités, l'ingéniosité de leurs artisans et la densité de leur population. Cette reconnaissance initiale établit un ton d'admiration teintée d'une certaine prudence, l'auteur cherchant à évaluer de manière critique les affirmations extraordinaires concernant cette civilisation lointaine.
- La question de l'antiquité de la Chine est immédiatement abordée avec scepticisme. L'auteur rejette l'idée que les fils de Jocktan s'y soient installés et remet en question les annales chinoises qui prétendent à une succession de 262 rois sur une période de plus de 4000 ans. Il calcule que depuis le Déluge biblique, il ne s'est écoulé que 3920 ans, rendant une histoire chinoise de plus de 4000 ans chronologiquement impossible. Il conclut donc que les Chinois n'ont pas été exemptés du Déluge universel, et attribue leurs chronologies exagérées à une « vaine gloire ignorante », facilitée par leur isolement des nations capables de contredire leurs récits.
- L'auteur aborde ensuite brièvement la mythologie fondatrice chinoise. Il rapporte que leur premier roi se nommait Vitei, censé avoir régné cent ans, et que la lignée royale se poursuivit sans interruption jusqu'à leur 242e prince, avant d'être interrompue par une conquête tartare. Cette invasion fut prédite au dernier roi de la première race, Farfar, par une prophétie annonçant un conquérant aux « cent yeux ». L'auteur note avec ironie que le chef des envahisseurs, Chisanbaan, portait un nom signifiant justement « cent yeux », ce qu'il qualifie de « pauvre supercherie du Diable » destinée à éblouir les idolâtres. La dynastie tartare dura neuf princes avant que le royaume ne soit reconquis par Gombne, leur 251e roi.
- Reconnaissant le manque de fiabilité de ces anciens récits, l'auteur admet qu'il ne peut garantir leur véracité pour la période antérieure aux contacts avec les Européens. Il souligne que même Ptolémée, le célèbre géographe, savait peu de choses sur cette région, se contentant peut-être d'en connaître le nom, Sinarum Regio. Il annonce donc sa méthode : passer rapidement sur ces âges obscurs et se concentrer sur les temps modernes, où les récits de voyageurs plus récents, y compris ceux de sa propre nation, offrent une bien plus grande certitude.
Géographie, Climat et Richesses Naturelles d'un Terroir Exceptionnel
Le sol cultivé rend en abondance du blé, du froment et de l'orge ; leurs hauteurs produisent des légumes et leurs terres basses du riz en grande quantité : leurs jardins sont plaisants, plantés de toutes sortes de fleurs qui peuvent ravir l'œil ou l'odorat : presque aucune motte de terre n'y est sans sa richesse ; car ce qui ne produit pas de fruits est enrichi de mines d'or et d'argent.
- La géographie de la Chine est décrite en termes de longitude et de latitude, s'étendant du Tropique du Cancer jusqu'au 53e degré de latitude nord, et du 130e au 160e degré de longitude. Les frontières du royaume sont clairement définies : l'Indostan à l'ouest, la mer de Chine à l'est, l'Empire du Grand Khan au nord, séparé par de hautes montagnes et un mur de mille miles construit par leur 117e roi, Tainlien, et le royaume de Cauchin-China au sud. Cette délimitation précise ancre la Chine dans un cadre cartographique connu des lecteurs européens de l'époque.
- L'auteur dépeint un environnement d'une richesse prodigieuse. Les montagnes et les champs sauvages regorgent de bétail, de sangliers, de renards, de lièvres et de lapins, fournissant à la fois de la nourriture et des peaux pour l'habillement. Les terres cultivées produisent une abondance de céréales, de légumes et de riz. Les jardins sont décrits comme des lieux de délice, remplis de fleurs pour le plaisir des sens. La fertilité du sol est telle que même les terres non cultivées recèlent des mines d'or et d'argent, un contraste frappant avec l'idée d'une terre simplement agricole.
- L'hydrographie joue un rôle central dans cette prospérité. Le fleuve principal, nommé Polysango, ainsi que les autres cours d'eau, fournissent du poisson en abondance et une telle quantité de sauvagine que cela pourrait nourrir une nation entière. L'auteur cite un certain Maginus, qui rapporte que dix ou douze mille canards sauvages ont été dépensés en une seule journée dans la ville de Canton. Les rivières ne sont pas seulement une source de nourriture, mais aussi des artères vitales pour le commerce, permettant aux marchands de transporter leurs marchandises vers différentes parties de l'empire.
- Le commerce extérieur et intérieur de la Chine est florissant. Les principales marchandises d'exportation sont la soie et le sucre, mais la liste inclut également la laine, le coton, les olives, les métaux, la rhubarbe, le miel, la porcelaine, le camphre, le gingembre, le poivre, le musc et une grande quantité de sel. L'importance économique de ce commerce est illustrée par les droits de douane de la seule ville de Canton, qui s'élèvent à une valeur annuelle de 18 000 couronnes. Cette richesse, combinée à la grande industrie des habitants qui méprisent l'oisiveté, rend l'empire « infiniment peuplé » et « proportionnellement riche », au-delà de toute autre nation.
- L'auteur conclut cette section en liant la fortune du sol à l'éthique de travail de la population. Les Chinois considèrent comme un déshonneur d'être oisifs et tirent le meilleur parti de ce qu'ils possèdent. Ce mélange de ressources naturelles abondantes et d'une main-d'œuvre diligente et ingénieuse est présenté comme la clé de la richesse exceptionnelle de la Chine, la plaçant au-dessus de toutes les autres nations du monde en termes de prospérité.
Apparence, Costumes et Mœurs Sociales des Habitants
Ils ne touchent pas leur viande avec la main, mais utilisent une fourchette d'argent, ou bien quelque bâton d'ivoire ou d'ébène, qui n'en est pas très différent : ils mangent trois fois par jour, mais avec frugalité.
- L'auteur décrit l'apparence physique des Chinois, notant qu'ils ont la peau d'une couleur, le nez crochu, de petits yeux noirs et une barbe très fine, mais de longs cheveux sur la tête. Il observe avec un certain amusement que si une personne est considérée comme laide par leurs standards, les autres Chinois sont aussi prompts à se moquer de sa physionomie qu'un avare le serait d'un visage bien fait. Cette observation, bien que teintée du regard européen de l'époque, révèle l'existence de canons de beauté et d'une conscience esthétique propres à la culture chinoise.
- Les vêtements varient selon le statut social. Les personnes de qualité sont vêtues de longues robes de soie, tandis que le peuple ordinaire porte du lin, car ils ne savent pas encore bien travailler la laine. Les femmes de la haute société se parent la tête d'or et de bijoux précieux et se montrent rarement en public sans une grande escorte de serviteurs, témoignant de leur statut et de la stricte séparation des genres dans les classes supérieures.
- Les coutumes domestiques sont comparées à celles de l'Europe, ce qui est présenté comme une marque de civilité. À table, les Chinois s'assoient sur des chaises et des bancs, contrairement à la plupart des autres Asiatiques qui s'allongent sur le sol. Leur usage de la fourchette en argent ou de baguettes d'ivoire ou d'ébène pour manger, sans toucher la nourriture avec les mains, est un détail qui a dû frapper les lecteurs européens, pour qui la fourchette était une innovation relativement récente. Ils prennent trois repas par jour, mais avec modération.
- Une innovation surprenante est décrite dans leurs moyens de transport : des chariots propulsés par le vent avec des voiles, comme des navires sur terre. Les conducteurs de ces chars à voile sont aussi habiles à les diriger qu'un marin l'est à guider son navire. Cette description étonnante illustre à la fois l'ingéniosité technique attribuée aux Chinois et le caractère merveilleux du récit. Parallèlement à cela, l'auteur décrit une vie aquatique tout aussi développée : de nombreux habitants vivent en permanence sur l'eau, dans des bateaux rangés comme des rues, où ils naissent, vivent, commercent, se marient et meurent.
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