Conférence du 20/04/2017 : Napoléon III face à la guerre de 1870
La Guerre de 1870 et la chute de Napoléon III
La perception contrastée de Napoléon III dans l'histoire française
Dans les plateaux de la balance il y a un côté négatif [...] et il y a un autre plateau de la balance positif avec l'œuvre économique et social.
- La conférence s'ouvre sur une réflexion concernant la place ambiguë qu'occupe Napoléon III dans la mémoire collective française, illustrée par un classement de 2005 des personnalités historiques où l'empereur est absent, contrairement à des figures comme de Gaulle, Pasteur ou Victor Hugo. Cette absence reflète la difficulté à évaluer un règne marqué par des contradictions profondes, entre les aspects positifs du Second Empire en matière de modernisation économique, de transformations urbaines sous l'impulsion du baron Haussmann, et les aspects négatifs, au premier rang desquels la désastreuse politique extérieure qui conduira à la guerre de 1870. L'historien annonce d'emblée son intention d'analyser en priorité cet échec fatal, tout en reconnaissant la complexité du personnage et la nécessité de ne pas réduire son héritage à la seule débâcle de Sedan, évoquant ce que Zola appellera plus tard "la Débâcle" dans son roman.
- L'analyse de la perception historique révèle comment l'opposition farouche de Victor Hugo à Napoléon III a durablement marqué l'image de l'empereur, contribuant à occulter les réalisations intérieures du régime. Pourtant, comme le note le conférencier, Louis Pasteur, dont les découvertes majeures interviennent sous le Second Empire, vouait une véritable vénération à Napoléon III, qu'il continuera à honorer même après la chute du régime. Cette dichotomie entre l'image noircie par les opposants républicains et la réalité des accomplissements du régime constitue le cœur du paradoxe napoléonien, un règne qui fut à la fois un "âge d'or" économique pour la France contemporaine selon la plupart des historiens actuels, et une tragédie politique se terminant dans le désastre militaire.
Le contexte européen et l'émergence de la menace prussienne
Bismarck annonce que la Prusse va faire l'unité de l'Allemagne s'il le faut par le fer et par le sang.
- La situation géopolitique européenne des années 1860 est caractérisée par l'affaiblissement progressif de la position française face à la montée en puissance du royaume de Prusse. Napoléon III qualifie lui-même cette période d'"années qui assombrissent son règne", marquées par une série d'échecs diplomatiques et militaires. La politique italienne de l'empereur, d'abord favorable à l'unification, se retourne contre lui lorsqu'il cherche à protéger les États pontificaux, s'aliénant ainsi les patriotes italiens. L'expédition du Mexique, qualifiée imprudemment par le ministre Rouher de "plus grande pensée du règne", se solde par le désastre de l'exécution de l'empereur Maximilien en 1867, affaiblissant considérablement le prestige international de la France et drainant ses ressources militaires.
- L'arrivée au pouvoir d'Otto von Bismarck comme chancelier de Prusse en 1862 marque un tournant décisif. Cet habile stratège, qui a pu observer les cours européennes lors de ses postes diplomatiques à Saint-Pétersbourg et Paris, nourrit l'ambition claire de réaliser l'unité allemande autour de la Prusse, au détriment de l'Autriche. Son célèbre discours sur la politique du "fer et par le sang" illustre sa détermination à utiliser la force pour parvenir à ses fins. La bataille de Sadowa en 1866, où la Prusse écrase l'Autriche en une seule journée, constitue un choc pour Napoléon III qui n'avait pas anticipé cette issue rapide et se retrouve face à une nouvelle configuration géopolitique défavorable à la France.
Les erreurs stratégiques françaises et le piège bismarckien
Toute la science de Bismarck va être d'amener la France à lui déclarer la guerre pour pouvoir l'écraser.
- La période suivant la bataille de Sadowa voit Napoléon III commettre une série d'erreurs stratégiques qui vont progressivement isoler la France sur la scène internationale. Au lieu de réagir fermement à l'expansionnisme prussien, l'empereur hésite et se lance dans une politique contradictoire. D'un côté, il réclame des compensations territoriales (Belgique, Luxembourg) qui seront qualifiées avec mépris par Bismarck de "politique des pourboires", et dont le chancelier prussien gardera précieusement les traces écrites pour les utiliser ultérieurement contre la France. De l'autre, Napoléon III tente de réformer l'armée française avec le projet de loi Niel, mais se heurte à l'opposition des députés, des paysans et de la presse, aboutissant à une version édulcorée et inefficace de la réforme en 1868.
- La libéralisation de l'Empire en 1870 avec le gouvernement d'Émile Ollivier, républicain rallié et pacifiste, affaiblit encore la position française. Ollivier, germanophile et attaché au principe des nationalités, réduit le contingent militaire pour rassurer la Prusse, au moment même où Bismarck prépare son piège. La crise de la succession d'Espagne offre au chancelier prussien l'occasion idéale de provoquer la France. La candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne est habilement manipulée par Bismarck qui, après le retrait de cette candidature, publie la dépêche d'Ems - un texte délibérément insultant pour la France qui va déclencher l'escalade vers la guerre.
La marche vers la guerre et les responsabilités partagées
Si les Prussiens sont menaçants, nous les reconduirons de l'autre côté de la frontière à grands coups de crosse dans le dos.
- L'analyse des rapports préfectoraux commandés par Napoléon III révèle une opinion publique française majoritairement belliciste en juillet 1870, contrairement à ce qu'affirmeront later les républicains après la chute de l'Empire. Dans de nombreuses régions, particulièrement dans les villes patriotes de l'Est, l'ennemi est clairement identifié : c'est la Prusse. Seules quelques zones rurales comme la Bretagne ou le Midi manifestent un pacifisme marqué. Cette pression de l'opinion, combinée à l'excitation des journaux bonapartistes autoritaires et de certains titres républicains, crée un climat nationaliste difficile à contrôler pour le gouvernement.
- La séance du Corps législatif du 15 juillet 1870 représente un moment tragique où les crédits de guerre sont votés par 245 voix contre 10, malgré les mises en garde courageuses d'Adolphe Thiers qui perçoit le danger prussien. Le ministre des Affaires étrangères Grammont et le ministre de la Guerre Le Bœuf portent une responsabilité particulièrement lourde dans l'entraînement de la France vers le conflit. Grammont altère sciemment le contenu des dépêches de l'ambassadeur Benedetti pour grossir l'affront prussien, tandis que Le Bœuf affirme à tort que l'armée française est prête "jusqu'au dernier bouton de guêtre" et presse la déclaration de guerre avant que les Prussiens ne prennent l'initiative.
Le désastre militaire et les faiblesses structurelles de l'armée française
Je suis bien vieux pour une pareille campagne [...] mais il faut que je commande mon armée.
- Dès le début des hostilités, le déséquilibre des forces entre la France et la Prusse apparaît criant. L'armée française souffre de multiples faiblesses structurelles : ses généraux, pour la plupart formés lors des guerres coloniales en Algérie, ne sont pas préparés à affronter une armée moderne comme celle de la Prusse ; le matériel est inférieur, à l'exception notable du fusil Chassepot et de la mitrailleuse ; l'intendance est déficiente ; et surtout, l'armée française est numériquement inférieure avec 280 000 hommes contre plus de 430 000 du côté allemand. La division en sept corps d'armée dispersés contraste avec la concentration en trois corps compacts du côté prussien.
- La situation est aggravée par l'état de santé déplorable de Napoléon III, souffrant de la maladie de la pierre avec un calcul vésical de la taille d'un "œuf de perdrix" qui le rend incapable de monter à cheval pendant de longues périodes. Malgré sa lucidité sur son état et les difficultés à venir - il confie à sa cousine Mathilde être "bien vieux pour une pareille campagne" -, l'empereur insiste pour commander personnellement l'armée, cherchant à imiter la geste napoléonienne. Son départ de Saint-Cloud le 28 juillet avec le prince impérial âgé de 14 ans, censé représenter la continuité dynastique, se fait dans une ambiance lourde de pressentiments tragiques.
L'enchaînement des défaites et l'effondrement du régime
La vérité, c'est qu'on le chasse. On ne veut plus de moi à l'armée, on ne veut plus de moi à Paris.
- La campagne militaire se révèle catastrophique dès les premiers engagements. L'opération de Sarrebruck le 2 août, présentée comme une victoire par la propagande impériale, n'est en réalité qu'une escarmouche sans lendemain, menée alors que Napoléon III subit une crise aiguë de sa maladie. Le 4 août, la défaite de Wissembourg suivie des défaites jumelles de Froeschwiller-Woerth et de Spicheren les 6 août obligent les Français à abandonner l'Alsace et ouvrent la Lorraine à l'envahisseur. Ces revers entraînent la chute du gouvernement Ollivier, remplacé par le général de Palikao, bonapartiste autoritaire.
- L'encerclement de Bazaine dans Metz après les batailles du 14 au 18 août scelle le sort de la meilleure armée française. Napoléon III, de plus en plus marginalisé, se voit contraint de suivre la stratégie risquée de Palikao qui envisage une manœuvre de contournement pour secourir Bazaine. L'impératrice Eugénie, régente à Paris, lui interdit de revenir dans la capitale par crainte d'une révolution, le laissant désemparé : "La vérité, c'est qu'on le chasse". L'armée de Mac-Mahon, avec l'empereur et le prince impérial, se dirige alors vers Sedan, piégée dans une position indéfendable.
La capitulation de Sedan et ses conséquences immédiates
Nous ne sortirons jamais vivant d'ici.
- La bataille de Sedan le 1er septembre 1870 représente l'aboutissement tragique de cette campagne désastreuse. Napoléon III, lucide, avait prédit : "Nous ne sortirons jamais vivant d'ici". La ville, située dans une cuvette et dominée par les hauteurs, est pilonnée sans merci par l'artillerie prussienne supérieure. Mac-Mahon est blessé dès le début de la bataille, laissant l'armée française sans commandement efficace. Malgré des actes de bravoure héroïque, comme la défense de Bazeilles immortalisée par le tableau "La Dernière Cartouche", la situation est désespérée.
- Napoléon III, errant sur le champ de bataille en cherchant apparemment la mort, décide finalement de hisser le drapeau blanc pour épargner un massacre inutile. Sa lettre de reddition au roi Guillaume - "Monsieur mon frère, n'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, il ne me reste qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté" - marque la fin du Second Empire. L'entrevue avec Bismarck le 2 septembre au château de Bellevue montre un empereur effondré face à un chancelier inflexible. La capture de 100 000 soldats français et de l'empereur lui-même constitue un traumatisme national sans précédent.
L'effondrement du Second Empire et l'exil final
N'est-ce pas que nous n'avons pas été des lâches à Sedan ?
- La nouvelle de la capitulation de Sedan provoque la chute immédiate du Second Empire. Dès le 4 septembre, les Parisiens envahissent le Corps législatif et proclament la République, marquant le début d'une épuration symbolique violente : les aigles impériaux sont martelés sur les bâtiments publics, et la colonne Vendôme sera abattue pendant la Commune. Napoléon III, devenu un bouc émissaire commode, est caricaturé en vautour ou en prisonnier traînant un boulet, illustration de son discrédit total.
- La captivité de l'empereur au château de Wilhelmshöhe puis son exil en Angleterre jusqu'à sa mort en janvier 1873 ferment définitivement le chapitre du Second Empire. Ses dernières années sont marquées par des réflexions sur la création d'un droit international et d'une cour d'arbitrage pour régler les conflits entre nations. Ses derniers mots, adressés à son médecin Conneau - "N'est-ce pas que nous n'avons pas été des lâches à Sedan ?" - témoignent de l'obsession de justifier son comportement lors du drame fondateur de sa légende noire. La guerre de 1870, voulue par Bismarck et subie par une France mal préparée, scelle non seulement le destin de Napoléon III mais aussi l'avenir des relations franco-allemandes pour des décennies.
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