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deepseek_pdf_Histoire de l'Afrique du Nord - Bernard Lugan

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Chapitre 1: Chapitre I (partie 1)

Histoire de l'Afrique du Nord : de la Préhistoire à la Conquête Ottomane

La Préhistoire et les Changements Climatiques

La préhistoire de cette immense région qu’est l’Afrique du Nord se lit à travers un fil conducteur chronologique.
  • Le document retrace une chronologie climatique et humaine longue de plusieurs centaines de millions d'années. Il décrit une succession de transformations majeures : une couverture glaciaire, puis océanique, remplacée par une forêt équatoriale humide il y a cent millions d'années. Une phase d'assèchement entre 1 et 2 millions d'années transforme cette forêt en savane arborée, parcourue par les premiers hominidés. Des traces spécifiques, comme l'Homo mauritanicus (un Homo erectus) il y a environ 700 000 ans avec ses haches bifaces, et l'apparition des premiers Hommes modernes entre 200 000 et 150 000 ans, marquent les étapes du peuplement ancien, notamment en Tripolitaine et Cyrénaïque.
  • L'histoire du peuplement est intrinsèquement liée aux fluctuations climatiques depuis environ 60 000 ans, avec une tendance générale à l'aridification. Le document distingue quatre périodes holocènes clés : le Grand Humide (≈7000-4000 av. J.-C.), où le Sahara est réoccupé ; l'Aride mi-Holocène (≈6000-4500 av. J.-C.) ; le Petit Humide ou Néolithique (≈5000/4500-2500 av. J.-C.), période pastorale majeure ; et l'Aride post-néolithique (≈2500-1500 av. J.-C.) qui mène à l'aridité actuelle, provoquant des exodes et des raids de pasteurs berbères.
  • Le cas de l'Égypte est présenté comme un « miracle » directement expliqué par les variations du Nil. Durant les phases humides, le fleuve coulait 6 à 9 mètres au-dessus de son niveau actuel, inondant la vallée et repoussant ses habitants. Durant les phases arides, son débit diminuait mais persistait grâce aux affluents équatoriaux, permettant le retour des populations. Cette alternance a dicté un cycle de peuplement et de dépeuplement, structurant l'adaptation humaine au milieu nilotique.
  • La chronologie détaillée de la vallée du Nil met en évidence quatre phases majeures depuis 20 000 ans : une période d'Adaptation nilotique (≈16000-13000 av. J.-C.) où les chasseurs-cueilleurs se sédentarisent et rationalisent l'exploitation d'un espace restreint ; une phase de Répulsion nilotique (≈13000-7000/6000 av. J.-C.) due aux débordements du Nil ; un repeuplement lors de l'Aride intermédiaire (≈7000/6000-5000/4000 av. J.-C.) par des pasteurs sahariens ; et enfin l'Équilibre nilotique (≈3500/3000 av. J.-C. à nos jours) à l'intérieur de l'Aride post-néolithique.

Les Premiers Habitants et la Question Berbère

« L’homme capsien est un protoméditerranéen bien plus proche par ses caractères physiques des populations berbères actuelles que de son contemporain, l’Homme de Mechta [...] » (Camps, 1981).
  • Le peuplement du Maghreb entre ≈40 000 et ≈8000 av. J.-C. est décrit en trois strates culturelles successives. La première est l'Atérien, associé à un Homme moderne non cromagnoïde. La seconde est l'Ibéromaurusien, lié à l'Homme de Mechta el-Arbi, présentant des traits physiques similaires aux Cro-Magnon européens mais étant considéré comme un authentique Maghrébin, ni d'origine européenne ni proche-orientale. La troisième strate est le Capsien (≈8000-5000 av. J.-C.), une culture progressant d'est en ouest, caractérisée par une industrie lithique microlithique et de grandes escargotières.
  • L'origine des Berbères est abordée à travers les apports de la génétique et de la linguistique. Les études génétiques, notamment celles de Lucotte et Mercier (2003), établissent l'unité originelle des populations berbères de l'Égypte au Maroc, avec des fréquences élevées de l'haplotype Y V (marqueur berbère) et confirment des liens avec les anciens Guanches des Canaries. Le fond de peuplement berbère est présenté comme ayant été peu pénétré par les Arabes.
  • La langue berbère est située dans la famille afrasienne (ou afro-asiatique). Contrairement à l'hypothèse d'une origine moyen-orientale (Greenberg), le document suit la thèse de Christopher Ehret qui propose une origine purement africaine, en Éthiopie-Érythrée, il y a environ 20 000 ans. La fragmentation de cette langue mère aurait donné naissance, entre autres, au proto-berbère, au proto-égyptien et au proto-sémitique vers 8000 av. J.-C.
  • La diversité morphotypique des Berbères (blonds, roux, yeux clairs) est expliquée par des contacts anciens avec des populations venues d'Europe, facilités par la régression marine durant le Dernier Maximum glaciaire. Ces migrants auraient adopté la langue berbère. Les Berbères méridionaux présentent quant à eux un métissage ancien avec des populations subsahariennes. Malgré cette diversité, le monde libyco-berbère formait un ensemble ethnique uni linguistiquement et culturellement.

La Conquête Arabo-Musulmane de l'Égypte à la Libye (VIIe siècle)

« Le Dieu des vengeances voyant la méchanceté des Grecs [...] amena de la région du Sud les fils d’Ismaël pour nous délivrer [...] » (Michel le Syrien, cité par Cannuyer, 2000 : 62).
  • La conquête de l'Égypte byzantine, initiée en 639 sous le calife Omar par Amr ibn al-As, est décrite comme relativement rapide (achevée en 646) et facilitée par les divisions internes du christianisme entre orthodoxes byzantins et monophysites coptes. La chute d'Alexandrie en 642, suivie d'une reprise byzantine éphémère en 645, marque un tournant. Les Coptes, opprimés par Byzance, accueillirent souvent favorablement les conquérants, comme l'atteste la citation de Michel le Syrien.
  • La progression vers l'ouest en Cyrénaïque et Tripolitaine est détaillée. Amr ibn al-As prend Barqa en 642, Tripoli et Sabratha en 643, et pousse jusqu'au Fezzan (Ghadamès). Contrairement à une « légende tenace », la résistance byzantine en Libye est présentée comme réelle, avec la reprise temporaire des villes par Byzance dès 644. Les Arabes s'appuyèrent sur certaines tribus berbères, notamment les Lawâta (Laguatan), dont une partie se convertit rapidement et fournit des contingents pour les campagnes ultérieures.
  • La conquête du Sahara méridional est évoquée, avec la prise du Kawar (région de Bilma au Niger) par Uqba ben Nafi en 666-667. Cette expansion permettait de contrôler les axes commerciaux transsahariens vers la région tchadienne. L'incorporation de guerriers berbères islamisés, comme le général lawâta Hilâl ben Tarwân al-Luwâti, fut un élément clé de la stratégie arabe pour stabiliser et étendre leur domination dans ces régions.

Un Siècle de Résistance en Berbérie (644-750)

Il fallut plus d’un siècle de difficiles campagnes faites de laborieuses avancées et de reculs précipités pour que la Berbérie soit conquise. Et encore, ne le fut-elle que superficiellement.
  • La conquête de la Berbérie (Maghreb central et oriental) fut un processus long et conflictuel, marqué par sept campagnes principales entre 644 et 698. Elle se heurta d'abord à la résistance byzantine, puis à celle des Berbères. La première campagne en 647 vit la victoire arabe à Sufutela (Sbeitla) sur le patrice Grégoire, mais sans occupation durable. Les luttes internes au califat (assassinat d'Othman en 656) offrirent un répit aux défenseurs.
  • La fondation de Kairouan en 670 par Uqba ben Nafi el-Fihry servit de base permanente pour les expéditions. Cependant, la résistance berbère s'organisa autour de chefs comme Kusayla (Qusayla), chef des Awréba, décrit comme un exarque investi par les Byzantins. Après la mort d'Uqba en 683 à Tahuda, Kusayla s'empara même de Kairouan, forçant les Arabes à un repli jusqu'en Cyrénaïque.
  • La figure de la Kahena (Dihya), reine guerrière des Jarawa de l'Aurès, incarne l'ultime résistance berbère à la fin du VIIe siècle. Après la défaite définitive des Byzantins (reprise de Carthage en 698 par Hassan ben Numan), elle mena plusieurs batailles victorieuses avant d'être vaincue et tuée vers 698/702 dans la région de Gabès. Sa légende rapporte qu'elle aurait conseillé à ses fils de se convertir pour sauver leur lignée.
  • La conquête du Maroc par Musa ben Nusayr (698-715) est présentée comme plus rapide, avec une conversion apparemment massive et sans grande résistance des Berbères locaux. Dès 710, les tribus du Rif fournirent des contingents à Tarik ibn Ziyad pour la conquête de l'Espagne. Henri Terrasse souligne que cette participation à l'expansion musulmane consolida l'islamisation du Maroc.

Islamisation et Arabisation : Processus et Paradoxes

« Comment l’Afrique du Nord, peuplée de Berbères en partie romanisés, en partie christianisés, est-elle devenue en quelques siècles un ensemble de pays entièrement musulmans et très largement arabisés [...] ? » (Camps, 1987 : 132).
  • Le document distingue soigneusement islamisation (adoption de la religion) et arabisation (adoption de la langue et de l'identité culturelle). L'apport démographique arabe fut minime, mais l'obligation de réciter le Coran en arabe et l'adoption de noms et de généalogies arabes par les convertis berbères (processus de « clientélisme » tribal) favorisèrent l'arabisation. Cependant, de nombreuses régions (Kabylie, Atlas, Sahara) échappèrent à cette arabisation tout en adoptant l'islam.
  • Un paradoxe central est mis en lumière : les Berbères les plus romanisés et christianisés (comme en Tunisie et Algérie orientale) résistèrent d'abord farouchement avant de finir par s'islamiser et s'arabiser. À l'inverse, les Berbères peu ou pas romanisés (comme au Maroc) se convertirent rapidement à l'islam, ce qui leur permit paradoxalement de mieux préserver leur langue et identité berbères en adoptant parfois des formes hétérodoxes de l'islam pour échapper au contrôle arabe orthodoxe.
  • L'ampleur de la christianisation pré-islamique est attestée par la présence d'au moins 600 évêchés en Afrique du Nord, avec une forte densité en Algérie et Tunisie, mais seulement deux au Maroc. La disparition rapide du christianisme, contrairement aux communautés coptes ou maronites, s'explique par son ancrage dans la langue et la culture latines, qui s'effacèrent avec la fin de la domination romano-byzantine, laissant le christianisme sans support culturel face à l'arabe coranique.
  • La question des ethnonymes est abordée : le terme « Berbère » lui-même pourrait dériver de la prononciation arabe du latin barbari. Les sources arabes simplifièrent la cartographie tribale complexe des sources grecques, romaines et byzantines, regroupant de nombreuses tribus sous quelques noms ethniques génériques (Lawâta, Hawwâra, Zenata, etc.), donnant l'impression d'un effacement du passé pré-arabe.

Le Déclin du Sultanat Mamelouk et la Menace Ottomane (XIVe-XVIe siècles)

« Jusqu’à la fin […], l’arquebuse ne fut confiée que très rarement à des Blancs, moins encore à des Mamelouks. Manier cette arme fut toujours considéré comme une tâche dégradante pour un Blanc. » (Clôt, 1999 : 185).
  • Après une période de chaos et d'épidémies (Peste Noire de 1348) suivant la mort du sultan Nasir Mohammed Ibn Kalaoun en 1340, le sultanat mamelouk connut une renaissance sous Barsbay (1422-1437). Son règne fut marqué par la conquête et la vassalisation de Chypre (1426), la reprise du contrôle des Lieux saints et la réorganisation du commerce des épices en mer Rouge via Djeddah, qu'il étatisera pour renflouer les finances.
  • Le déclin s'accéléra après Barsbay, avec des sultans souvent âgés, incompétents ou renversés, et des luttes intestines incessantes. Le sultan Kansouh al-Ghouri (1501-1516) tenta de moderniser l'armée et les finances face à la double menace ottomane et portugaise. Cependant, le conservatisme militaire des Mamelouks, qui méprisaient les armes à feu (confiées à des esclaves noirs), constitua un handicap majeur face aux Ottomans.
  • La menace portugaise dans l'océan Indien, après l'ouverture de la route du cap de Bonne-Espérance, perturba gravement le commerce des épices, vital pour l'Égypte et Venise. Une alliance turco-égyptienne construisit une flotte pour contrer les Portugais, remportant une victoire à Diu en 1508 avant d'être écrasée définitivement au large de la même ville en 1509, consolidant la domination portugaise sur les routes maritimes asiatiques.
  • La confrontation finale avec les Ottomans eut lieu sous le sultan Sélim Ier. La bataille décisive se déroula près d'Alep en août 1516. Malgré une résistance acharnée, la défection d'une partie des Mamelouks menés par Khayr Bey fit basculer le combat. Le Caire tomba après de rudes combats de rue en janvier 1517, et le dernier sultan, Touman, fut pendu en avril. L'Égypte devint une province ottomane, mais les Mamelouks conservèrent une grande partie de leur pouvoir administratif et militaire sous la nouvelle domination.

Chapitre 1: Chapitre I (partie 2)

L'Afrique du Nord et le Machrek du XIXe au XXe siècle : entre impérialismes et éveil national

Le déclin des Mamelouks et la fin de l'Égypte ottomane

En 1492, le tiers des Mamelouks périt de la peste.
  • Le texte décrit la période de déclin du sultanat mamelouk d'Égypte aux XVe et XVIe siècles, marquée par des épidémies dévastatrices comme la peste de 1492. Ce déclin est accéléré par des pressions extérieures, notamment des attaques chrétiennes comme celle contre Alexandrie en 1403 organisée par le roi de Chypre et les chevaliers de Rhodes. La fragilité interne est également soulignée par l'instabilité dynastique, avec des sultans comme Barkouk inaugurant une lignée circassienne et des règnes parfois très courts. Cette faiblesse prépare le terrain pour la confrontation finale avec l'Empire ottoman.
  • Les persécutions contre les chrétiens d'Égypte au XIVe siècle sont un autre aspect de cette période troublée. En représailles au soutien arménien aux Mongols, les autorités mameloukes imposent des mesures vexatoires : port de vêtements de couleur distinctive (bleu pour les chrétiens, jaune pour les juifs), interdictions professionnelles, restrictions sur les montures et la hauteur des maisons. Le sac d'Alexandrie en 1365 par les croisés conduit à une amplification de ces discriminations, illustrant l'insécurité des minorités et la crispation identitaire dans un contexte de conflit géopolitique.
  • La rivalité entre Ottomans et Mamelouks culmine à la fin du XVe siècle autour de la succession de Mehmed II. Le conflit fratricide entre ses fils, Bayezid et Djem, a des répercussions régionales lorsque Djem, battu, se réfugie et demande l'asile au sultan mamelouk Kaitbay au Caire en 1481. Ce dernier l'accueille avec honneurs et le soutient dans sa tentative de reconquête du pouvoir, un échec qui illustre les ingérences et les jeux d'alliances complexes à la veille de la conquête ottomane. La fin des Mamelouks est scellée par leur défaite face aux Ottomans, équipés d'une artillerie supérieure, en 1516-1517.

L'expédition française en Égypte (1798-1801) et son héritage

« … Embarquer les meilleurs soldats et les meilleurs généraux de la République sur une flotte que risquaient à tout moment de couler les Anglais … tout incitait en 1798, à s ‘interroger sur une tentative aussi suicidaire » (Tulard, 1983 : 30).
  • L'expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1801) est présentée comme une entreprise à haut risque, motivée par des calculs géopolitiques (contourner l'Angleterre, anticiper le démembrement de l'Empire ottoman) et par l'ambition personnelle du général. Malgré des préparatifs rapides et discrets, l'entreprise est qualifiée d'extravagante, voire de suicidaire, en raison de la menace navale britannique, de l'absence de déclaration de guerre et des conditions climatiques difficiles. Le corps expéditionnaire, fort de 38 000 hommes et d'un millier de pièces d'artillerie, est assemblé en dépit de la faiblesse de la marine française post-révolutionnaire.
  • L'expédition possède une dimension scientifique majeure, comparable aux grands voyages d'exploration du XVIIIe siècle. Une commission des sciences et des arts, comprenant des figures comme Monge, Berthollet, Fourier et Geoffroy Saint-Hilaire, accompagne l'armée et fonde l'Institut d'Égypte. Cette mission permet la redécouverte du monde pharaonique, symbolisée par la découverte de la pierre de Rosette en 1799, qui permettra plus tard à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes. Le bilan scientifique et culturel contraste avec l'échec militaire final.
  • La campagne militaire est d'abord un succès rapide : prise d'Alexandrie (2 juillet 1798), victoire décisive des Pyramides (21 juillet) contre les Mamelouks de Mourad Bey, et entrée au Caire. Cependant, la destruction de la flotte française par Nelson à la bataille d'Aboukir (1er août 1798) isole l'armée d'Égypte. Malgré des victoires en Haute-Égypte (Desaix) et en Syrie (siège infructueux de Saint-Jean-d'Acre en 1799), les pertes, les maladies et le manque de renforts obligent Bonaparte à rentrer discrètement en France en août 1799, laissant le commandement à Kléber.
  • L'occupation française, bien que courte, a des conséquences durables. Elle introduit des réformes administratives (recensement, fiscalité plus équitable), sanitaires (création d'hôpitaux) et économiques (travaux d'irrigation, projets de canal à Suez). Elle réveille aussi une conscience nationale égyptienne et prépare le terrain pour l'ascension de Méhémet Ali. Cependant, elle reste une occupation, provoquant des révoltes comme celle du Caire en octobre 1798, durement réprimée. Le départ final des troupes françaises en 1801, après les défaites face aux Anglais et aux Ottomans, clôt cette « parenthèse » mais laisse un héritage de modernisation et de confrontation avec l'Europe.

L'Égypte de Méhémet Ali : construction étatique et ambitions impériales (1805-1848)

Méhémet Ali exploita habilement cette situation pour en arriver à incarner le nationalisme égyptien.
  • Méhémet Ali, officier albanais au service de l'Empire ottoman, s'empare du pouvoir en Égypte en 1805 en s'alliant aux Mamelouks puis en les éliminant. Profitant de l'affaiblissement de la Porte et de l'émergence d'une conscience nationale parmi les élites égyptiennes, il se fait reconnaître comme pacha et entame un vaste programme de modernisation et d'expansion. Sa victoire contre une expédition anglaise à Alexandrie en 1807 renforce son prestige et son autonomie.
  • L'élimination des Mamelouks est un tournant. En 1811, profitant d'une cérémonie à la citadelle du Caire, il fait massacrer la plupart des chefs mamelouks dans un guet-apens sanglant décrit en détail par le général Boyer. Cette extermination systématique, suivie de poursuites dans les provinces, lui permet de consolider son pouvoir absolu en éradiquant la classe militaire traditionnelle qui dominait l'Égypte depuis des siècles.
  • Méhémet Ali se met au service du sultan ottoman pour réprimer la révolte wahhabite en Arabie (campagnes de 1811-1818, menées par ses fils), conquérir le Soudan (à partir de 1820) et intervenir contre les insurgés grecs (à partir de 1823). En échange, il réclame le gouvernement de la Syrie. Le refus du sultan le pousse à envahir la Palestine et la Syrie en 1831, où son fils Ibrahim remporte des victoires. La Convention de Kutâhyeh (1833) lui accorde la Syrie, mais la crise d'Orient qui en découle oppose les puissances européennes.
  • L'apogée et le reflux de sa puissance sont dictés par la diplomatie européenne. Après une nouvelle victoire sur les Ottomans en 1839, l'Angleterre, craignant une hégémonie française via l'Égypte, forme une coalition (Convention de Londres, 1840) pour le contraindre à évacuer la Syrie et la Crète. Malgré le soutien de la France de Thiers, Méhémet Ali doit céder. Il conserve cependant le pachalik héréditaire d'Égypte, reconnu par la Porte en 1841. Son règne jette les bases d'un État égyptien moderne et puissant, bien que finalement contenu dans ses ambitions régionales par l'équilibre des puissances.

Les Régences d'Alger et de Tripoli face aux pressions (1800-1830)

Le Dey Hussein rejeta cet ultimatum insultant et la marine française mit le blocus devant Alger.
  • La Régence d'Alger connaît une instabilité interne à la veille de la conquête française. Les tensions entre Turcs (Janissaires) et populations kabyles dégénèrent en révoltes, comme en 1824. Le pouvoir du Dey est affaibli après que Ali Kodja (1817-1818) ait brisé la milice des Janissaires, lui faisant perdre sa principale force militaire. Le différend financier avec la France autour de la « créance Bacri » (une dette de 7 millions de francs pour des livraisons de blé non réglée) empoisonne les relations.
  • L'« incident Deval » du 30 avril 1827 sert de prétexte à l'intervention française. Le Dey Hussein, congédiant le consul français avec un chasse-mouches, refuse de présenter des excuses à un ultimatum humiliant. Un blocus naval est établi, suivi d'incidents violents (massacre de marins français en 1829). L'expédition de 1830, planifiée par le maréchal de Bourmont, débarque à Sidi Ferruch et s'empare d'Alger le 5 juillet après des combats à Staoueli et Sidi Khalef, exploitant la vulnérabilité des défenses tournées vers la mer.
  • La Régence de Tripoli, dirigée par la dynastie des Karamanli, doit faire face à la première guerre des États-Unis en dehors de leur continent (Guerre de Tripoli, 1801-1805). Le conflit éclate sur la question du tribut (« droit de protection ») exigé par les corsaires barbaresques pour la sécurité du commerce. La victoire américaine conduit à un traité en 1805 mettant fin à ces pratiques. Plus tard, après une période de rapprochement avec la Porte, l'Empire ottoman, encouragé par l'Angleterre qui craint un axe français du Maghreb à l'Égypte, reprend le contrôle direct de la Tripolitaine en 1835 par une expédition militaire, mettant fin à son autonomie de fait.

Le Maroc entre crises internes et fragilité (1792-1822)

« La rébellion était dirigée contre tout ce qui parlait arabe au Maroc ; elle devenait ouvertement une révolte berbère » (Henri Terrasse, 1949).
  • Le Maroc du début du XIXe siècle est affaibli par des calamités naturelles (sécheresse, peste) et des crises dynastiques. Le règne de Moulay Slimane (1792-1822) est marqué par son adhésion aux idées wahhabites et sa volonté de purifier l'islam en interdisant les cultes des saints (moussems). Cette réforme rigoriste lui aliène une partie de la population et des confréries religieuses, créant une crise religieuse.
  • Une crise montagnarde et berbère éclate parallèlement. Dans le Moyen Atlas, des conflits entre tribus pour le contrôle des plaines dégénèrent en une large coalition berbère dirigée par Abou Bekr Amhaouch. En 1818, cette coalition bat et capture brièvement Moulay Slimane. Bien que le sultan soit libéré et que la révolte ne remette pas en cause la dynastie alaouite, elle démontre la faiblesse du pouvoir central (Makhzen) face aux régions de dissidence (Siba).
  • La synthèse des crises religieuse et berbère produit une crise dynastique. En 1820, les chefs des confréries et les insurgés berbères décident de déposer Moulay Slimane au profit de Moulay Saïd. Le sultan, soutenu par des tribus arabes, contre-attaque et l'emporte temporairement, mais est définitivement battu en 1822. Il abdique en faveur de Moulay Abderrahmane. Cette période illustre la dialectique constante au Maroc entre le « Bled el-Makhzen » (territoire sous contrôle) et le « Bled es-Siba » (territoire d'insoumission), une réalité mouvante liée à la force du pouvoir central bien plus qu'à une opposition ethnique fixe.

La traite esclavagiste transsaharienne via la Libye

« Contre la gale, un seul remède : le goudron ; contre la misère, un seul remède : le Sudan » (proverbe libyen cité par Jacques Thiry).
  • Le texte révèle l'ampleur méconnue de la traite esclavagiste transitant par le Fezzan libyen entre le VIIIe et le XIXe siècle. Cette route était le point d'aboutissement majeur du commerce d'êtres humains en provenance de l'Afrique subsaharienne (région tchado-sahélienne). Les estimations de Jacques Thiry sont colossales : entre 750 et 1800, la seule route du Fezzan occidental aurait vu passer 2,8 millions d'esclaves, et jusqu'à 5,25 millions en incluant le marché de Kano.
  • L'organisation de ce commerce est décrite avec précision. À Mourzouk, le butin des razzias était partagé : un quart pour le sultan, trois quarts pour les troupes. Les esclaves étaient ensuite divisés en trois lots : un pour la domesticité locale au Fezzan, un pour la Tripolitaine, et un dernier pour les marchés égyptiens. Les conditions de transport à travers le Sahara étaient atroces, avec une mortalité extrême due à la fatigue, la soif et les mauvais traitements, comme en témoignent les récits des voyageurs européens.
  • Les descriptions des raids, notamment par Gustave Nachtigal au Baguirmi, sont d'une brutalité saisissante. Elles détaillent les massacres, les viols, y compris sur de très jeunes filles, et l'abandon des enfants incapables de marcher. Le texte note que les Toubou étaient réputés pour une cruauté particulière envers leurs captifs. Ce commerce, pilier économique pour les populations du Fezzan, ne déclina qu'avec la colonisation européenne qui occupa les zones de capture au sud du Sahara, plongeant la région dans la léthargie économique.

L'émancipation de l'Égypte et le nationalisme du Wafd (1919-1939)

Le renouveau du nationalisme égyptien s’incarna dans l’opposition à ce refus.
  • Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le nationalisme égyptien connaît un essor considérable, cristallisé par le refus britannique de laisser une délégation menée par Saad Zaghloul se rendre à la Conférence de la Paix de Paris en 1918. Ce refus conduit à la formation du parti Wafd (« la délégation ») et à la « Révolution de 1919 », marquée par des manifestations massives et une répression britannique. Face à l'agitation, le Royaume-Uni accorde unilatéralement l'indépendance à l'Égypte le 28 février 1922, mais avec des « points réservés » sur la défense et le canal de Suez.
  • La vie politique égyptienne des années 1920 et 1930 est dominée par la rivalité triangulaire entre le Wafd (parti nationaliste populaire), la monarchie (rois Fouad Ier puis Farouk Ier) et les Britanniques. Le Wafd, victorieux aux élections, forme le premier gouvernement après l'indépendance en 1924. Cependant, le roi, craignant pour son trône, combat le Wafd et favorise des partis rivaux comme le Parti du peuple (al-Cha’b). Paradoxalement, le Wafd en vient parfois à se rapprocher des Britanniques pour affronter la monarchie.
  • Un tournant majeur intervient avec le traité anglo-égyptien du 26 août 1936. Ce traité remplace le régime d'occupation par une alliance : le Royaume-Uni peut maintenir des troupes dans la zone du canal pour 20 ans et utiliser les infrastructures en cas de guerre, mais le Haut-Commissaire est remplacé par un ambassadeur. L'Égypte entre à la SDN en 1937. Malgré ces avancées, la lutte pour l'évacuation totale des troupes britanniques et la souveraineté pleine reste l'objectif central des nationalistes, préparant le terrain pour les bouleversements de l'après-Seconde Guerre mondiale.

La colonisation italienne en Libye et la résistance senussiste (1911-1943)

Capturé le 11 septembre 1931 par des Libyens engagés dans l’armée italienne, Omar al-Mukhtar fut pendu.
  • La conquête italienne de la Libye après 1911 se heurte à une résistance opiniâtre, particulièrement en Cyrénaïque sous la direction de la confrérie senussiste et de son commandant militaire, Omar al-Mukhtar. Malgré des accords comme celui d'Ar-Rajmah (1920) qui accorde une autonomie à l'émir Idris As-Sanûsi dans le sud, l'Italie fasciste lance une reconquête systématique à partir de 1922. La résistance, qualifiée de « guerre sainte », utilise la guérilla pour harceler les forces italiennes.
  • La répression italienne, sous les généraux Badoglio puis Graziani, est impitoyable et méthodique. Pour isoler les résistants, Graziani fait construire une ligne de barbelés fortifiée de la frontière égyptienne à l'oasis d'Al-Jaghbub. La capture et l'exécution par pendaison d'Omar al-Mukhtar en septembre 1931 symbolisent la fin de la résistance organisée. La conquête, achevée en 1932, a coûté la vie à près de 8 900 soldats italiens.
  • L'administration coloniale italienne (la Libye devient province italienne, le « Quatrième Rivage », en 1939) réalise d'importants travaux d'infrastructure comme la route côtière « Balbia » et tente de sédentariser la population. Cependant, contrairement aux protectorats français, elle ne construit pas d'État libyen. La colonie reste coûteuse (12,5% du budget de l'État italien en 1938) et la présence italienne, bien que significative (120 000 colons en 1939), ne parvient pas à s'enraciner profondément avant la défaite de l'Italie dans la Seconde Guerre mondiale, qui ouvre la voie à l'administration britannique et française puis à l'indépendance.

L'Égypte, fer de lance de la décolonisation arabe (1945-1952)

À la fin du second conflit mondial, l’Égypte, indépendante depuis 1922, mais en réalité demeurée en quelque sorte protectorat déguisé, fut un pays moteur dans le combat contre l’impérialisme et pour la décolonisation.
  • Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'Égypte, bien que nominalement indépendante, intensifie sa lutte contre la présence militaire britannique, perçue comme un vestige du colonialisme. De graves émeutes anti-britanniques secouent Le Caire, Alexandrie et Ismailia en 1946, dans un contexte de négociations pour l'abrogation du traité de 1936 et l'évacuation de la zone du canal. Cette agitation populaire pousse le gouvernement égyptien à adopter une position plus ferme.
  • L'Égypte joue un rôle pionnier dans la structuration du monde arabe post-colonial. Dès le 22 mars 1945, elle prend l'initiative de fonder la Ligue arabe au Caire, avec pour membres fondateurs l'Arabie saoudite, l'Irak, le Liban, la Syrie, la Transjordanie et le Yémen. Cet organisme a explicitement pour objectif de soutenir la décolonisation des pays arabes. En 1947, Le Caire accueille également la création du Comité de Libération du Maghreb, montrant son ambition de leader régional.
  • Cette période d'activisme diplomatique et de tension interne culmine avec la révolution des Officiers libres de juillet 1952, qui renverse la monarchie du roi Farouk. Bien que postérieure à la période couverte en détail par les extraits, cet événement est l'aboutissement logique des luttes nationalistes et anti-impérialistes décrites. L'Égypte nassérienne deviendra effectivement le centre névralgique des mouvements de décolonisation et du panarabisme dans les années 1950 et 1960, confirmant son rôle de « moteur » identifié dans l'immédiat après-guerre.

Chapitre 1: Chapitre I (partie 3)

L'Égypte, la Libye et la Tunisie de l'après-guerre aux révolutions arabes

La Révolution Égyptienne et l'Ère Nasser (1948-1970)

« Peuple égyptien, tu as sept mille ans d’histoire derrière toi. Sois fier car tu peux l’être. Relève la tête, tu as ta dignité à défendre. »
  • La défaite de 1948 contre Israël et l'humiliation de l'occupation britannique créent un terreau fertile pour le nationalisme. Le parti Wafd, revenu au pouvoir en 1950, mène une surenchère nationaliste, abrogeant unilatéralement le traité de 1936 avec la Grande-Bretagne et l'accord de 1899 sur le condominium anglo-égyptien au Soudan. Cette décision, rejetée par Londres, provoque des attaques contre les garnisons britanniques et une répression sanglante, menant à la rupture des relations diplomatiques. L'instabilité culmine avec les émeutes du Caire du 26 janvier 1952 et le renversement du gouvernement Wafd, ouvrant la voie au coup d'État des Officiers libres le 22 juillet 1952.
  • Le coup d'État des Officiers libres, mené par Gamal Abdel Nasser, Anouar el-Sadate, Zakaria Mohieddine et Abd al-Hakim Amer, renverse la monarchie. Le roi Farouk abdique le 26 juillet 1952. Après une brève période sous Mohammed Néguib, Nasser consolide son pouvoir, devient président en 1954 et proclame la République. Son idéologie, le « socialisme arabe », vise à effacer l'humiliation de 1948, libérer le monde arabe du colonialisme et s'opposer aux régimes arabes « modérés » qu'il accuse de collusion avec les « sionistes » et les Américains. Sa politique radicalise la région et favorise l'ascension de figures comme Kadhafi, Hafez el-Assad et Saddam Hussein.
  • Nasser élimine systématiquement toute opposition interne. Dès février 1954, il décide l'élimination des Frères musulmans, mouvement islamiste fondé par Hassan al-Banna en 1927. Après un attentat contre sa personne en octobre 1954, il lance une répression féroce : des milliers d'arrestations, des tortures et six pendaisons publiques. Il réprime également les communistes, interdit leur parti et fait pendre deux de ses responsables. Cette consolidation du pouvoir lui permet de négocier le départ des troupes britanniques, finalisé par le traité du 27 juillet 1954 et l'évacuation le 19 octobre 1954.
  • Sur la scène internationale, Nasser adopte une politique de non-alignement, se positionnant comme leader du Tiers-monde aux côtés de Nehru, Tito et Chou-en-Laï lors de la conférence de Bandoeng en 1955. Ce positionnement, perçu par les États-Unis comme une adhésion de facto au bloc soviétique, dégrade ses relations avec l'Occident. La signature du Pacte de Bagdad en 1955 (Irak, Turquie, Pakistan, Iran, Grande-Bretagne) est vue comme une manœuvre pour faire des Arabes des partenaires de l'Occident, ce à quoi Nasser réagit en tentant de constituer un front arabe neutraliste avec la Syrie et l'Arabie Saoudite.
  • La crise de Suez en 1956 est l'apogée de cette confrontation. En représailles au refus occidental de financer le barrage d'Assouan, Nasser nationalise le canal de Suez le 26 juillet 1956. La France et la Grande-Bretagne, en accord secret avec Israël (Accord de Sèvres), lancent une expédition militaire (Plan Mousquetaire). Bien que militairement victorieuse, l'opération est un fiasco diplomatique : les États-Unis et l'URSS imposent un cessez-le-feu le 6 novembre, et l'ONU crée la FUNU pour remplacer les troupes franco-britanniques. Cet épisode consacre Nasser comme héros arabe ayant tenu tête aux puissances coloniales.

La Question du Soudan et les Ambitions Régionales de Nasser

Le 1er janvier 1956, en accédant à l’indépendance, le Soudan rompit définitivement avec l’Égypte.
  • La question du Soudan est un enjeu majeur pour l'Égypte d'après-guerre. Les nationalistes égyptiens, puis Nasser, revendiquent l'union des deux pays (« la vallée du Nil »). Cependant, cette union est rejetée à la fois par les Britanniques, qui administrent le Soudan, et par une partie des Soudanais. Les Britanniques avaient mis en place une « Southern Policy » (politique du Sud) dès 1922, créant des « Closed Districts » pour protéger les populations animistes et chrétiennes du sud de l'islamisation et de l'arabisation, interdisant la langue arabe et les déplacements de population.
  • Le processus vers l'indépendance soudanaise est chaotique. En 1948, les Britanniques accordent une Constitution au Soudan, prélude à une indépendance séparée. Les élections de fin 1948 voient la victoire de l'Umma Party, favorable à l'indépendance sans union avec l'Égypte. En réaction, le gouvernement égyptien abroge unilatéralement l'accord de condominium de 1899 le 15 octobre 1951 et proclame le roi Farouk « roi d'Égypte et du Soudan », une mesure déclarée nulle par Londres.
  • En février 1953, Londres met fin au condominium et concède l'autonomie interne au Soudan. Les élections de novembre 1953 donnent la victoire au Parti national Unioniste, pro-égyptien. Cependant, un revirement se produit en 1954 : ce parti se prononce pour l'indépendance sans liens avec l'Égypte, en réaction à la mise à l'écart du général Néguib (d'origine soudanaise) et à la répression des Frères musulmans par Nasser. Cette décision scelle le destin séparé des deux nations.
  • L'indépendance du Soudan est proclamée le 1er janvier 1956, marquant un échec pour le projet panarabe de Nasser. Peu après, en août 1955, une révolte éclate dans le sud du Soudan, où les populations animistes et chrétiennes, regroupées dans le mouvement Anyanya, combattent la mainmise du nord musulman. Ce conflit est le prélude aux longues guerres civiles soudanaises. Parallèlement, Nasser tente d'autres unions, comme la République arabe unie (RAU) avec la Syrie en 1958, mais celle-ci éclate en 1961.

De Sadate à Moubarak : L'Égypte entre Paix et Crise Structurelle (1970-2011)

La pression démographique est « la mère de tous les maux », la huitième plaie d’Égypte en quelque sorte.
  • Anouar el-Sadate succède à Nasser en 1970. Il rompt avec l'orientation pro-soviétique, expulse les conseillers militaires soviétiques en 1972, et se rapproche des États-Unis. Pour restaurer la fierté nationale et reprendre l'initiative, il déclenche avec la Syrie la guerre du Kippour en octobre 1973. L'armée égyptienne franchit le canal de Suez, mais une erreur stratégique (passage à la défensive) permet à Israël de contre-attaquer et d'encercler la 3e armée égyptienne. Malgré la défaite tactique, la guerre permet à Sadate d'engager un processus de paix.
  • Sadate opère un virage historique en se rendant à Jérusalem en novembre 1977 et en signant les accords de Camp David (1978) puis le traité de paix avec Israël (1979). Cette paix séparée lui vaut l'ostracisme du monde arabe (exclusion de la Ligue arabe) et conduit à son assassinat par des islamistes le 6 octobre 1981. Son successeur, Hosni Moubarak, poursuit l'alliance avec les États-Unis et maintient la paix avec Israël, faisant de l'Égypte un pilier de la stabilité régionale.
  • Le régime de Moubarak est miné par des crises structurelles profondes. La plus grave est la pression démographique : la population passe de 23 millions en 1955 à plus de 80 millions en 2016, avec plus de 50% de moins de 25 ans. Moubarak lui-même qualifie cette croissance de « suicide démographique ». L'Égypte, plus grand importateur de blé au monde, est vulnérable aux émeutes de la faim (2008, 2010-2011). En 2010, plus de 40% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour.
  • La libéralisation économique (l'Infitah ou « ouverture ») des années 1990-2000, menée sous les recommandations du FMI et de la Banque mondiale, aggrave les inégalités. La privatisation des entreprises publiques crée une oligarchie corrompue tandis que le tissu industriel s'effondre. Le chômage des jeunes diplômés est massif (50% des hommes et 80% des femmes de 15 à 29 ans diplômés du supérieur). Combiné à un état d'urgence quasi-permanent depuis 1967 et à l'étouffement des libertés, ce contexte prépare l'explosion sociale de la révolution de 2011 qui chasse Moubarak du pouvoir.

La Libye : De la Monarchie d'Idriss au Régime de Kadhafi (1951-2011)

« Ces jeunes gens sont une vraie catastrophe […] ils sont incroyablement naïfs et scandaleusement purs. » (Mohamed Heykal à propos des officiers libyens putschistes)
  • Après la Seconde Guerre mondiale, la Libye, ancienne colonie italienne, est administrée par la France (Fezzan) et la Grande-Bretagne (Cyrénaïque et Tripolitaine). Contre le plan de partition Bevin-Sforza, l'ONU impose l'unité et l'indépendance par sa résolution 289 de 1949. Le pays accède à l'indépendance le 24 décembre 1951 sous la forme d'une monarchie fédérale dirigée par le roi Idriss Ier (Mohammed Idris As-Sanûsi), émir de Cyrénaïque. Le régime, soutenu par les tribus de Cyrénaïque, est pro-occidental et signe des accords permettant des bases militaires britanniques et américaines.
  • La découverte et l'exploitation du pétrole à partir de 1960 transforment l'économie mais n'empêchent pas le mécontentement. Le manque de solidarité du roi avec l'Égypte lors de la guerre des Six Jours (1967) et son alignement sur l'Occident discréditent la monarchie. Le 1er septembre 1969, un groupe d'officiers nationalistes et panarabes, les « Officiers libres », renverse le roi Idriss (qui s'apprêtait à abdiquer) et proclame la République arabe libyenne. Le capitaine Mouammar Kadhafi annonce le coup d'État à la radio.
  • Le nouveau régime, un Conseil de commandement de la révolution (CCR) de douze membres multi-tribaux, rassure d'abord l'Occident en garantissant la sécurité des biens étrangers et en affichant un anticommunisme. Cependant, il révèle rapidement ses intentions : refus de renouveler les baux des bases militaires étrangères (évacuation en 1970), renégociation des contrats pétroliers, et abolition de la constitution fédérale de 1951 au profit d'un État centralisé. Le 15 avril 1973, Kadhafi consolide son pouvoir par un « coup d'État pacifique », appelant les masses à reprendre le pouvoir, et lance une « révolution culturelle ».
  • Le pouvoir de Kadhafi repose sur une gestion complexe et évolutive des alliances tribales. Issu de la petite tribu des Qadhadfa (confédération des Awlad Sulayman), il construit son assise en s'alliant successivement ou simultanément avec les grandes tribus et confédérations : les Barasa et tribus alliées de Cyrénaïque (par mariage), les Magarha de Tripolitaine, et les Warfalla. Il rompt avec la ville lettrée et commerçante de Misrata en 1975, un conflit qui aura des conséquences fatales en 2011. Après une tentative de coup d'État des Warfalla en 1993, il se méfie de la Cyrénaïque et reconstruit son pouvoir sur les tribus de Tripolitaine et du Fezzan.

La Politique Internationale et les Réalisations du Régime Kadhafi

« Lorsqu’un animal est malade, le vétérinaire doit l’abattre pour éviter la contamination des autres animaux […] Nous devons être cruels. » (Kadhafi sur les islamistes)
  • Sur le plan international, Kadhafi mène une politique d'activisme et de soutien au terrorisme durant les années 1970-1980. Il cherche à fusionner avec divers pays arabes (Égypte, Syrie, Maroc, Tunisie, Algérie, Soudan), sans succès. Son soutien à des groupes terroristes (attentat de la discothèque de Berlin en 1986, attentat de Lockerbie en 1988, attentat du vol UTA en 1989) lui vaut un isolement international et des sanctions de l'ONU à partir de 1992. Il mène également des guerres coûteuses et infructueuses au Tchad (1973-1989) pour le contrôle de la bande d'Aouzou, finalement attribuée au Tchad par la Cour de La Haye en 1994.
  • À partir des années 2000, Kadhafi opère un spectaculaire retournement. Il reconnaît sa responsabilité dans l'attentat de Lockerbie, verse des dédommagements, renonce aux armes de destruction massive (2003) et signe le protocole additionnel du Traité de non-prolifération nucléaire (2004). Les sanctions sont levées, et il est reçu officiellement à Paris et Madrid. En 2008, il signe un accord avec l'Italie, recevant 5 milliards de dollars de dédommagement pour la période coloniale.
  • Sur le plan intérieur, Kadhafi théorise un système politique unique, la Jamahiriya (« État des masses ») exposé dans son Livre Vert (1975), une troisième voie rejetant capitalisme et socialisme. En pratique, c'est un régime autoritaire où il est le « Guide de la Révolution ». Grâce à la rente pétrolière et à une faible population, l'État providence libyen offre un niveau de vie exceptionnel en Afrique : soins gratuits, éducation, grands projets d'infrastructure comme le « Great Man-Made River » pour l'irrigation, subventions à l'agriculture et à l'industrie. Le chômage est quasi inexistant.
  • L'opposition principale vient des islamistes, tant des Frères musulmans que des salafistes djihadistes, particulièrement en Cyrénaïque. Une rébellion islamiste dans le jebel Akhdar (1995-1999) est écrasée dans le sang. Kadhafi réprime férocement, ferme les zawiya (confréries) et fait arrêter des milliers de personnes. Ces islamistes survivants, souvent proches d'Al-Qaïda, seront le fer de lance de l'insurrection de 2011 à Benghazi. Méfiant envers l'armée régulière, Kadhafi s'appuie sur des brigades d'élite fidèles, composées de membres de sa famille et de sa tribu.

La Tunisie : Modernisation Autoritaire de Bourguiba à Ben Ali (1956-2011)

« Parce que je suis homme, donc sujet à l’erreur, je me suis trompé, je le dis en toute modestie. Je demande donc pardon au Peuple... » (Habib Bourguiba, 1970)
  • Après l'indépendance en 1956, Habib Bourguiba, leader du Neo-Destour, engage une modernisation rapide de la Tunisie sur un modèle laïc et républicain inspiré du kémalisme. Il abolit la monarchie husseinite (25 juillet 1957) et instaure le Code du statut personnel (13 août 1956), une législation progressiste qui émancipe les femmes. Il s'oppose aux conservateurs religieux et arabisants, incarnés par son ancien compagnon Salah ben Youssef, qu'il fait condamner à mort. Bourguiba consolide un régime à parti unique, le Parti socialiste destourien (PSD).
  • Les relations avec la France sont tendues en raison du soutien tunisien au FLN algérien (bombardement de Sakiet Sidi Youssef en 1958) et de la crise de Bizerte. En juillet 1961, l'armée tunisienne tente de prendre la base française de Bizerte, déclenchant une intervention militaire française (opérations Bouledogue, Charrue courte) qui fait plusieurs centaines de morts tunisiens. La France évacuue finalement la base en 1963. Le général de Gaulle justifie cette intervention par la nécessité de répondre à une attaque et de ne pas perdre la face.
  • Dans les années 1960, sous l'impulsion du ministre Ahmed Ben Salah, la Tunisie tente une expérience collectiviste et socialiste, avec la création de coopératives agricoles d'État et la nationalisation des terres des colons français. Cette politique, très impopulaire, provoque une révolte agraire et ruine le pays. Bourguiba limoge Ben Salah en 1969, fait son autocritique publique en 1970 et opère un virage libéral sous Hédi Nouira. Cependant, le pays reste miné par une crise économique et la question de la succession du président, devenu président à vie en 1975.
  • Le régime est secoué par de graves crises sociales : la grève générale et la répression du « Jeudi noir » (26 janvier 1978), et les émeutes du pain de décembre 1983-janvier 1984, réprimées dans le sang. L'ascension du général Zine el-Abidine Ben Ali, nommé ministre de l'Intérieur puis Premier ministre, s'accélère. Le 7 novembre 1987, s'appuyant sur un certificat médical attestant de l'incapacité de Bourguiba, Ben Ali dépose le vieux président par un « coup d'État médical », salué comme une ouverture démocratique.

Le Règne de Ben Ali : Libéralisation et Renfermement Autoritaire

Le président Ben Ali fut l’objet d’une campagne de dénigrement et de déstabilisation menée à la fois par l’islamisme clandestin et l’intelligentsia tunisienne...
  • Les premières années de Ben Ali sont marquées par des réformes démocratiques apparentes : abolition de la présidence à vie, limitation à trois mandats, légalisation de partis politiques, et transformation du PSD en Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Il se présente comme le continuateur de l'œuvre modernisatrice de Bourguiba. Cependant, la découverte d'un complot islamiste en 1991, avec des ramifications dans l'armée et la police, conduit à une répression sévère et à des procès en 1992, justifiant un durcissement du régime.
  • À partir des années 2000, le régime se sclérose et se corrompt. Ben Ali tombe sous l'influence du clan affairiste de sa seconde épouse, Leïla Trabelsi. Il revient sur ses promesses démocratiques : par un référendum en 2002, il fait supprimer la limite d'âge et la limitation du nombre de mandats, se faisant réélire en 2004 puis en 2009. La contestation intellectuelle et médiatique grandit, soutenue par des relais en Europe. Le régime est également confronté au terrorisme islamiste (attentat de la synagogue de la Ghriba à Djerba en 2002).
  • Le régime de Ben Ali, bien que présentant une stabilité et une croissance économique relative comparée à ses voisins, est miné par le népotisme, la corruption et l'absence de libertés politiques. Une large partie de l'économie est contrôlée par le clan Trabelsi. Cette corruption, combinée à un chômage élevé des jeunes diplômés et à des inégalités régionales, crée un mécontentement latent. L'intelligentsia tunisienne et les médias internationaux mènent une campagne de dénigrement contre le président.
  • Ce contexte de crise latente prépare le terrain pour l'étincelle de la révolution. Bien que le texte fourni s'arrête avant 2011, il décrit les facteurs structurels (chômage des jeunes, corruption, absence de libertés) communs à la Tunisie et à l'Égypte qui expliquent pourquoi ces deux pays ont été les épicentres du « Printemps arabe ». En Tunisie, l'immolation par le feu du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi en décembre 2010 déclenchera la révolte qui chassera Ben Ali du pouvoir en janvier 2011, événement qui inspirera ensuite la révolution égyptienne.

Chapitre 1: Chapitre I (partie 4)

Les révolutions du Printemps arabe en Tunisie et en Égypte

Les causes communes des révolutions tunisienne et égyptienne

En Tunisie et en Égypte, le mouvement qui aboutit au renversement des présidents Ben Ali et Moubarak eut sept caractéristiques communes.
  • La première caractéristique commune est le rôle central d'une jeunesse frustrée, souvent diplômée mais confrontée à un chômage massif et à l'absence de perspectives, poussant à l'émigration. En Tunisie, à la veille de la révolution, deux chômeurs sur trois avaient moins de 30 ans. Ce facteur générationnel, combiné à une profonde crise sociale, a fourni les gros bataillons de la contestation. La jeunesse, se sentant oubliée du développement malgré un niveau d'éducation élevé, a été l'étincelle et le moteur des soulèvements.
  • Une autre caractéristique majeure est la longévité et l'essoufflement des régimes, incarnés par des dirigeants vieillissants et malades au pouvoir depuis des décennies : Ben Ali pendant 24 ans et Moubarak pendant 30 ans. Cette longévité a engendré une corruption systémique et un rejet des clans familiaux, notamment autour des épouses des présidents, perçus comme accaparant les richesses du pays. Le pouvoir s'est effondré sur lui-même en quelques semaines, démontrant sa fragilité une fois la contestation populaire lancée.
  • Le rôle ambigu de l'armée a été déterminant dans les deux cas. Les hauts états-majors se sont détachés du pouvoir en place, l'ont abandonné, voire trahi. En Tunisie, l'armée a fini par se poser en protectrice des manifestants contre la police. En Égypte, l'armée a refusé de voler au secours de Moubarak, scellant son destin. Cette défection des institutions militaires, colonnes vertébrales des régimes autoritaires, a été un facteur clé de leur chute rapide.
  • Initialement, ces révolutions furent des mouvements bourgeois et citadins, qui se sont greffés sur des crises sociales provinciales profondes, longtemps cantonnées à des foyers excentrés de misère. En Tunisie, l'agitation avait débuté en 2008 dans le bassin minier de Gafsa. Ces crises périphériques, combinées au mécontentement des classes moyennes urbaines, ont créé une coalition hétéroclite mais puissante contre le pouvoir.
  • Enfin, un point commun crucial est la manière dont les mouvements islamistes, qui n'étaient pas à l'origine des révolutions, ont réussi à les coiffer par la suite. En Tunisie avec Ennahda et en Égypte avec les Frères musulmans, ces groupes, mieux organisés et disposant de réseaux solides, ont su exploiter l'espace politique ouvert par le départ des dictateurs pour s'imposer électoralement, transformant la nature des révolutions initiales.

La révolution tunisienne : causes, déclenchement et phases

La révolution tunisienne de 2010-2014 eut quatre principales causes : un facteur générationnel, une agitation sociale, la détestation du clan Trabelsi et l'intention de Ben Ali de briguer un cinquième mandat.
  • Le facteur déclencheur immédiat fut l'immolation par le feu de Mohammed Bouazizi, un vendeur ambulant de 27 ans, à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010, après s'être fait confisquer sa marchandise et avoir été insulté par les autorités. Cet acte de désespoir a catalysé un mécontentement latent, transformant une protestation locale en un mouvement national. Les manifestations, parties de Sidi Bouzid, se sont rapidement propagées aux villes de Gafsa, Kasserine et enfin à Tunis, avec pour slogan unique et puissant : « Dégage ».
  • La révolution s'est déroulée en quatre phases distinctes. La première, la « révolution du jasmin », dura quatre semaines et aboutit au départ de Ben Ali le 14 janvier 2011. La deuxième phase (janvier-octobre 2011) fut une période d'anarchie et de révolution inachevée, marquée par des gouvernements de transition instables. La troisième phase, après les élections de l'Assemblée constituante en octobre 2011, vit la tentative de confiscation du processus par les islamistes d'Ennahda. La quatrième phase débuta en janvier 2014 avec la démission du gouvernement islamiste et s'acheva par l'élection de Béji Caïd Essebsi à la présidence.
  • Le régime de Ben Ali, pourtant présenté comme un modèle de stabilité et de modernité avec des indicateurs socio-économiques positifs (taux d'alphabétisation élevé, droits des femmes, croissance maîtrisée), s'est effondré en une vingtaine de jours. Les tentatives de Ben Ali pour calmer la rue (remaniement, promesses de réformes, annonce de ne pas se représenter en 2014) furent perçues comme des signes de faiblesse et arrivèrent trop tard. L'armée, en refusant de réprimer les manifestants et en facilitant l'exfiltration du président, a joué un rôle décisif dans sa chute.
  • La période de transition post-Ben Ali fut extrêmement chaotique. La nomination de gouvernements incluant d'anciens dignitaires du RCD (parti de Ben Ali) a provoqué le rejet de la rue et de l'UGTT, le puissant syndicat ouvrier. La pression populaire a conduit à la démission successive des Premiers ministers Mohammed Ghannouchi puis Hamadi Jebali. L'élection de l'Assemblée constituante en octobre 2011, remportée par Ennahda, a ouvert une période de forte polarisation entre islamistes et forces laïques.

La lutte pour le pouvoir en Tunisie : islamistes contre laïcs

Les islamistes au pouvoir, tout en étant minoritaires, avaient un objectif politique très clair : faire adopter une Constitution ayant la charia pour norme et comme source unique du droit.
  • Une fois au pouvoir, le parti Ennahda, allié au Congrès pour la République et à Ettakatol, a cherché à imposer un agenda islamiste. Leur objectif était de faire adopter une Constitution faisant de la charia la source unique du droit, avec un conseil d'Oulémas habilité à interpréter la conformité des lois. Cela représentait une menace directe pour le Code du statut personnel (CSP), pierre angulaire des droits des femmes en Tunisie depuis Bourguiba, garantissant l'égalité entre les sexes.
  • La montée en puissance des salafistes et de milices comme la Ligue de protection de la révolution a accru les tensions. Des attaques contre des artistes, des journalistes et le siège de l'UGTT ont semé la violence. Le député d'Ennahda Sadok Chourou a même menacé les grévistes de mort. L'assassinat de l'opposant laïc Chokri Belaïd en février 2013, qui accusait Ennahda de complaisance envers les fondamentalistes et de liens avec des camps djihadistes, a plongé le pays dans une crise majeure et provoqué d'immenses manifestations.
  • Face à la poussée islamiste, la principale force d'opposition organisée fut l'UGTT, syndicat historique revendiquant 500 000 membres. L'UGTT a joué un rôle crucial en organisant des grèves générales et en servant de contre-pouvoir, évitant à plusieurs reprises l'explosion par la retenue, comme en levant le mot d'ordre de grève en décembre 2012 par crainte d'un bain de sang. Son secrétaire général, Hocine Abassi, a clairement mis en garde contre les risques d'affrontements.
  • Le bilan économique et social de la période post-révolution fut catastrophique. La corruption persista, le chômage explosa (passant de 490 000 en 2010 à plus de 800 000 en 2013, avec 42% de chômage des jeunes). Les services publics se dégradèrent, l'insécurité augmenta et le tourisme, pilier de l'économie, s'effondra (-36% de visiteurs en 2011). Les investissements étrangers directs chutèrent de 30%, entraînant des fermetures d'usines et une croissance inférieure à 1%.
  • La sortie de crise est finalement intervenue par les urnes. Le mouvement Tamarod, inspiré de l'Égypte, a canalisé le mécontentement. Les élections de 2014 ont vu la victoire des modérés de Nidaa Tounes (86 sièges) devant Ennahda (69 sièges). Béji Caïd Essebsi fut élu président, marquant un retour des forces laïques. Cependant, la carte électorale a révélé une Tunisie coupée en deux : le nord et Tunis votant Essebsi, le centre et le sud soutenant le candidat islamiste Marzouki.

La révolution égyptienne : le renversement de Moubarak

En Égypte, le président Moubarak fut chassé du pouvoir au bout de 17 jours de manifestations.
  • Les causes de la révolution égyptienne étaient multiples et profondes : problèmes économiques structurels, chômage endémique, manque de logements, corruption, abus policiers et rejet de l'état d'urgence permanent. Ces griefs, partagés par toutes les classes sociales, y compris les classes moyennes (comme en témoigne la grève des pharmaciens en 2009), ont permis de rassembler des foules considérables à partir du 25 janvier 2011, la « journée de la colère ».
  • La rupture du pacte entre l'armée et Hosni Moubarak a été l'élément décisif de sa chute. L'armée, institution suprême en Égypte depuis 1952, s'est distanciée de Moubarak pour deux raisons : son projet de donner un habillage démocratique au régime sous pression occidentale, et surtout sa volonté d'organiser sa succession au profit de son fils Gamal, brisant la tradition non héréditaire du pouvoir. L'armée a donc refusé de le soutenir face à la rue.
  • Le processus de renversement fut rapide. Après l'échec de ses discours à la nation, Moubarak, devenu prisonnier de l'armée, nomma le général Omar Soliman vice-président et le général Ahmed Chafik Premier ministre. Le 10 février, l'armée réalisa un coup d'État discret en convoquant le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) sans l'aval du président. Le 11 février, après un dernier discours qui exaspéra la foule, l'armée exfiltra Moubarak et contraignit Soliman à annoncer sa démission, transférant le pouvoir aux militaires.
  • La première phase de la révolution fit entre 365 et 864 morts parmi les manifestants selon les bilans. Elle laissa le pays sous la tutelle du CSFA, présidé par le maréchal Tantawi, qui suspendit la constitution, dissout le parlement et ouvrit une période transitoire de six mois. L'armée se posa en garant d'une transition vers des élections libres, tout en gardant fermement le contrôle du processus.

L'Égypte sous les Frères Musulmans : l'expérience Morsi

Les islamistes utilisèrent les institutions démocratiques pour arriver au pouvoir. L'ayant légalement conquis par les urnes [...] ils voulurent imposer une constitution théocratique.
  • L'armée, jouant un jeu habile, ouvrit un « couloir politique balisé » aux Frères Musulmans, leur permettant de participer aux élections à condition de ne pas viser la majorité. Cependant, profitant de leur popularité, les Frères musulmans présentèrent des candidats partout et remportèrent une victoire écrasante aux législatives de fin 2011-début 2012. Leur Parti de la Liberté et de la Justice obtint 44,6% des voix, et avec les salafistes d'Al-Nour (22,5%), les islamistes contrôlaient 67% du parlement.
  • Mohammed Morsi, candidat des Frères Musulmans, fut élu président en juin 2012 avec 51,6% des voix face au général Ahmed Chafik, lors d'un scrutin serré qui divisa le pays. Une fois élu, Morsi défia l'armée et la justice. Il annula par décret la dissolution du parlement ordonnée par la Haute Cour constitutionnelle, puis en novembre 2012, s'octroya des pouvoirs législatifs étendus pour imposer une constitution islamiste, suscitant d'énormes manifestations.
  • La constitution, rédigée par une assemblée dominée par les islamistes, fut adoptée par référendum en décembre 2012 avec 63,8% de « oui », mais avec une participation très faible de 32,9%. Elle fut donc approuvée par moins d'un quart des Égyptiens. Le régime s'appuya financièrement sur le Qatar, la Turquie et la Libye, qui lui fournirent 13 milliards de dollars pour combler le déficit budgétaire.
  • L'autisme politique de Morsi et la dégradation économique accrurent son impopularité. Le mouvement Tamarod récolta 22 millions de signatures pour exiger son départ. Le 1er juillet 2013, le ministre de la Défense, le général Abdel Fattah al-Sissi, lança un ultimatum de 48 heures. Le 3 juillet, l'armée renversa Morsi, le plaça en détention et nomma le président de la Haute Cour constitutionnelle, Adly Mansour, président par intérim à la tête d'un gouvernement de technocrates.

L'idéologie islamiste et le contexte régional

L’échec du panarabisme créa un vide dans lequel s’est engouffré l’islamisme politique dont la vision est universelle car elle ne se limite pas aux seuls Arabes.
  • Le document explique l'idéologie des Frères Musulmans à travers la pensée de Sayyed Qutb, pour qui le monde est divisé entre le monde musulman et le monde de l'ignorance (jahaliyya). L'objectif final est l'instauration d'un État islamique universel. La priorité stratégique est donc de renverser les régimes arabes nationalistes ou pro-occidentaux, considérés comme des obstacles, ce qui explique leur activisme en Tunisie et en Égypte.
  • En Tunisie, le leader d'Ennahda, Rached Ghannouchi, incarne cette mouvance. Après avoir été condamné à la prison à vie en 1981, il s'exila en Grande-Bretagne avant de revenir après la révolution. Son mouvement, bien que se présentant comme modéré, a toléré et parfois encouragé l'action de milices salafistes, créant un climat d'intimidation contre les opposants laïcs et les défenseurs des libertés individuelles.
  • La révolution égyptienne a eu des conséquences économiques désastreuses : baisse du PIB de 4,2% au premier trimestre 2011, effondrement du tourisme (jusqu'à -80%), recul de l'industrie et des transports. Les grèves et l'insécurité ont paralysé l'économie. Après l'éviction de Morsi, l'insécurité a persisté, notamment dans le Sinaï où des groupes jihadistes ont lancé des attaques, ruinant définitivement le secteur touristique qui représentait plus de 11% du PIB.
  • Le soutien étranger aux Frères Musulmans est analysé comme un facteur géopolitique important. Le Qatar, la Turquie et la Libye post-Kadhafi ont fourni une aide financière massive au gouvernement Morsi pour le maintenir à flot. Ce soutien est perçu comme une tentative d'influencer l'orientation politique de l'Égypte et de consolider un axe islamiste dans la région, face aux monarchies du Golfe et aux régimes militaires.

Bilans et perspectives après le Printemps arabe

Après le départ du président Ben Ali, la « démocratie » n’ayant résolu aucun des maux du pays, l’euphorie tunisienne née durant la « révolution du jasmin » fut de courte durée.
  • Le bilan du Printemps arabe en Tunisie et en Égypte est mitigé et souvent amer. Les espoirs de démocratie et de prospérité se sont heurtés à la dure réalité des luttes de pouvoir, de la crise économique et de la montée de l'insécurité. En Tunisie, malgré une transition réussie vers un système pluraliste, les problèmes structurels (chômage, dette à 60% du PIB, terrorisme) persistent. L'attentat du Bardo en 2015 et le départ de milliers de jeunes Tunisiens rejoindre Daesh illustrent les nouveaux défis.
  • En Égypte, le cycle révolutionnaire a abouti au retour d'un régime militaire fort sous la direction du général al-Sissi, élu président en 2014. La parenthèse islamiste a été fermée dans la violence (massacre de manifestants pro-Morsi) et la répression. Le pays cherche la stabilité, mais au prix des libertés civiles et face à une menace terroriste persistante dans le Sinaï. L'économie reste fragile et très dépendante de l'aide étrangère.
  • Une différence majeure entre les deux pays réside dans le rôle de l'armée. En Égypte, institution hégémonique, elle a été l'arbitre final, renversant Morsi. En Tunisie, l'armée, plus petite et apolitique, n'a pas joué ce rôle, laissant le processus politique se dérouler, avec ses crises, jusqu'à une résolution par les urnes. Cette divergence explique en partie les trajectoires différentes des deux révolutions.
  • Les révolutions ont révélé et exacerbé les fractures profondes des sociétés, notamment la ligne de faille entre islamistes et laïcs/secularistes. Elles ont également mis en lumière l'importance des acteurs organisés comme les syndicats (UGTT en Tunisie) et les confréries religieuses (Frères Musulmans). L'idéal panarabe ayant échoué, c'est l'islamisme politique, avec son projet universaliste, qui a tenté de remplir le vide idéologique, avec des succès limités et temporaires.
  • En définitive, le « Printemps arabe » a démontré la rapidité avec laquelle des régimes autoritaires apparemment solides pouvaient s'effondrer. Cependant, il a aussi montré la difficulté de construire des démocraties stables et prospères sur les ruines de la dictature, dans un contexte de crises socio-économiques aiguës, d'interférences régionales et de compétition idéologique féroce. La Tunisie reste un cas unique de transition négociée, tandis que l'Égypte est revenue à un autoritarisme militaire.

Chapitre 2: Chapitre II (partie 1)

L'Égypte et la Cyrénaïque jusqu'à la conquête d'Alexandre

Les origines et la formation de l'Égypte dynastique

La protohistoire de l’Égypte débuta il y a environ 8000 ans (± 6000 av. J.-C.). Des populations d’éleveurs berbères chassées du Sahara oriental par la péjoration climatique vinrent alors chercher refuge dans la vallée du Nil redevenue accueillante après la phase de Répulsion nilotique (± 13 000/ ± 6000 av. J.-C.).
  • Le document établit les fondations de l'Égypte dans un contexte de changements climatiques majeurs. Vers 6000 av. J.-C., l'assèchement du Sahara oriental pousse des populations pastorales berbères vers la vallée du Nil, redevenue habitable. Cette migration initie la protohistoire égyptienne. L'époque néolithique (vers 8050-3450 av. J.-C.) voit se développer des cultures distinctes mais liées : le Néolithique saharien (ancien et récent, centré sur Nabta Playa), le Néolithique égyptien (Fayoum A) et le Néolithique nubien. Ces interactions entre le Sahara et la vallée du Nil, attestées par des parentés culturelles dans l'art rupestre, sont fondamentales pour comprendre la genèse de la civilisation égyptienne.
  • La période prédynastique (vers 5500-3500 av. J.-C.) et protodynastique (vers 3500-3200 av. J.-C.) est marquée par la sédentarisation et l'émergence de l'agriculture. Face à un nouvel épisode de sécheresse, les populations se concentrent dans la vallée, abandonnant le nomadisme. Des cultures comme le Badarien, l'Amratien (Nagada I) et le Gerzéen (Nagada II) se succèdent. Une révolution sociale se produit avec le Nagadien : l'augmentation de la densité humaine oblige à une organisation collective rigoureuse pour gérer l'inondation du Nil et les limons, jetant les bases de l'administration pharaonique.
  • L'unification politique est un processus graduel. Vers 3500-3000 av. J.-C., trois entités ou proto-royaumes (Nekhen/Hiérakonpolis, Noubt/Nagada et Thinis/Abydos) sont en compétition pour la domination de la Haute-Égypte. Une unité culturelle et économique préexiste de la Nubie au Delta. La période de Nagada III (vers 3200-3100 av. J.-C.) voit l'achèvement de ce processus, débouchant sur la Période Thinite ou archaïque. La Première dynastie apparaît vers 3200 av. J.-C., avec l'unification par la conquête de la Basse-Égypte par la Haute-Égypte et l'installation de la capitale à Memphis.

L'Ancien Empire et les premières périodes de fragmentation

Dès cette époque, le pharaon fut le socle de la civilisation égyptienne dont il constituait le cœur du système politico-religieux. Sans lui, le monde se serait écroulé puisqu’il était le responsable de sa bonne marche.
  • L'Ancien Empire (vers 2700-2200 av. J.-C.), aussi appelé Empire memphite, consolide l'union du pays. Il est composé des IIIe à VIe dynasties. La continuité dynastique est forte, comme entre la IIe et la IIIe dynastie. La IVe dynastie, célèbre pour les pyramides de Gizeh, comprend des pharaons bâtisseurs et guerriers comme Snéfrou (expéditions contre Bédouins, Nubiens et Berbères), Khoufou (Khéops), Khafré (Chéphren) et Menkaouré (Mycérinus). La Ve dynastie, descendante de Khéops, mène des expéditions pacifiques (Liban, pays de Pount) et guerrières (Berbères, nomades du Sinaï).
  • La VIe dynastie marque un apogée puis un déclin. Sous Pépy I (règne de 50 ans), l'Égypte atteint un sommet politique et culturel avec une administration réorganisée. Son fils Mérenré soumet la basse Nubie. Le règne exceptionnellement long de Pépy II (peut-être centenaire) est contrasté : une première partie brillante avec des expéditions lointaines en Nubie (pays de Yam), et une seconde partie marquée par l'affaiblissement du pouvoir central, des révoltes paysannes, des famines et des raids berbères. Sa mort met fin à la dynastie et à l'Ancien Empire.
  • La Première Période Intermédiaire (vers 2200-2050 av. J.-C.) est une ère de dislocation et de morcellement territorial. Le pouvoir central s'effrite au profit des nomarques (gouverneurs de provinces). Les frontières sont menacées : à l'ouest par les Berbères fuyant un Sahara de plus en plus sec, et au nord par des populations asiatiques qui occupent le Delta. Cette période couvre les VIIe à Xe dynasties (capitale Memphis puis Hérakléopolis). L'unité est rétablie par Mentouhotep II de la XIe dynastie, qui fait la transition avec le Moyen Empire.

La question de l'identité des anciens Égyptiens

Cette question est régulièrement posée depuis que Cheikh Anta Diop a jadis affirmé avec une grande radicalité que l’Égypte était « Nègre ». Ses postulats sont aujourd’hui abandonnés pour plusieurs raisons.
  • Le document réfute de manière détaillée la thèse de Cheikh Anta Diop sur une Égypte "nègre". L'argument linguistique est primordial : l'ancien égyptien appartient au groupe afro-asiatique (afrasien), tandis que le nubien ancien relève du groupe nilo-saharien. Ce sont deux familles linguistiques distinctes, ce qui invalide l'idée d'une origine commune négro-africaine unique. Les études génétiques sur les haplotypes du chromosome Y des Égyptiens actuels confirment cette distinction.
  • Les preuves anthropologiques et artistiques contredisent également cette thèse. L'étude des momies montre que les Égyptiens anciens étaient majoritairement leucodermes (à peau claire), de type "méditerranéen", avec des cheveux lisses ou ondulés, non crépus. Les portraits du Fayoum (Ier siècle apr. J.-C.) représentent des "Blancs". Les codes artistiques égyptiens étaient stricts : les Égyptiens se représentaient en rouge (hommes) ou teinte claire (femmes), les Nubiens en cuivré, et les Soudanais en noir avec des traits négroïdes. Le noir n'était utilisé que pour les cheveux.
  • L'analyse génétique (Lucotte et Mercier, 2003) révèle que le fond ancien du peuplement de la vallée du Nil n'était pas "nègre". Trois haplotypes Y principaux sont identifiés : l'haplotype V, d'origine berbère (40% des sujets, jusqu'à 52% dans le Delta) ; l'haplotype XI, d'origine orientale/éthiopienne (19%) ; et l'haplotype IV, marqueur des populations sub-sahariennes, qui ne représente que 14% des sujets et est quasi inexistant dans le Delta (1,2%). Il atteint 39% en Nubie, confirmant un gradient du nord au sud. Le document conclut que l'Égypte ancienne était le pays des "Blancs" et la Nubie celui des "Noirs", et qu'elle n'a pas transmis sa culture au reste de l'Afrique.

Le Moyen Empire, le Nouvel Empire et les périodes de domination étrangère

Le Nouvel Empire qui a connu trois dynasties (XVIIIe, XIXe et XXe) fut une période d’unité et d’expansion territoriale, notamment en direction de la Nubie et de la Palestine.
  • Le Moyen Empire (vers 2064-1800 av. J.-C.), incluant la fin de la XIe et la XIIe dynastie, est une période de renaissance. Mentouhotep II réunifie l'Égypte. La XIIe dynastie, avec des pharaons comme Amenemhat Ier, Sésostris Ier (âge d'or) et Sésostris III (bâtisseur et guerrier), consolide l'État, mène des expéditions en Nubie (établissant la frontière à la 2e cataracte) et vers le pays de Pount. Cependant, un effondrement sous Amenemhat IV et Sébeknéférou ouvre la Deuxième Période Intermédiaire (vers 1800-1543 av. J.-C.), marquée par l'invasion des Hyksos (peuples indo-européens et asiatiques) qui dominent le Delta et imposent un tribut à Thèbes, et par la résurgence du royaume nubien de Kerma.
  • Le Nouvel Empire (vers 1543-1078 av. J.-C.) est une ère de puissance et d'expansion. La XVIIIe dynastie, fondée par Amosis qui expulse les Hyksos, lance de grandes campagnes. Thoutmosis Ier étend l'Égypte au-delà de la 4e cataracte en Nubie et détruit Kerma. La corégence puis le règne de Thoutmosis III voient l'apogée de l'expansion asiatique (soumission de la Palestine, de la Phénicie). La période amarnienne d'Akhénaton, tentative de révolution religieuse monothéiste (culte d'Aton) pour affaiblir le clergé d'Amon, échoue et est suivie d'une restauration.
  • Les XIXe et XXe dynasties font face à de nouvelles menaces. Ramsès II, grand bâtisseur et guerrier, combat les Hittites (bataille de Qadesh) et les Berbères. Son successeur Mérenptah et surtout Ramsès III doivent repousser des invasions combinées des "Peuples de la mer" et des Berbères, dont les poussées sont accentuées par la sécheresse. La fin de la XXe dynastie (dynastie ramesside) est une période de décadence, d'insécurité, de famines et de pillages des tombeaux, aboutissant à la perte de souveraineté et au début de la Basse Époque.

Géopolitique régionale : les relations avec la Libye, la Nubie et la mer Rouge

De par sa situation géographique, l’Égypte est en contact avec trois grandes régions : le Sahara à l’ouest, le Sinaï et le Moyen-Orient au nord-est, la mer Rouge et la Nubie à l’est et au sud.
  • Les relations avec les Berbères libyens sont caractérisées par une pression migratoire et militaire constante, motivée par l'aridification du Sahara. Dès le Moyen Empire, Amenemhat Ier doit les contenir. Au Nouvel Empire, ils constituent une menace permanente, forçant Ramsès II à construire une ligne de fortifications à l'ouest du Delta. Sous Mérenptah et Ramsès III, ils tentent de véritables invasions, souvent en alliance avec d'autres ennemis. Cette pression aboutit, à la Troisième Période Intermédiaire, à l'installation de dynasties berbères (XXIIe, XXIIIe, XXIVe) en Égypte, fondées par des chefs de tribus comme les Meshwesh (Sheshonq Ier) et les Lebou.
  • La politique égyptienne en Nubie évolue du commerce à la conquête, motivée par l'or. L'Ancien Empire prend le contrôle de la 1re cataracte. Le Moyen Empire (Sésostris Ier et III) érige des citadelles et repousse la frontière jusqu'à la 2e cataracte (Semna, Koumma). Après la parenthèse du royaume de Kerma, le Nouvel Empire (Amosis, Thoutmosis Ier et III) conquiert la région jusqu'à la 4e cataracte, détruisant Kerma et pacifiant le pays de Ouaouat. La Nubie devient une dépendance, marquée par les grands travaux de Ramsès II (Abou Simbel). Cette domination sera inversée lors de la XXVe dynastie nubienne.
  • Les expéditions maritimes vers le pays de Pount, via la mer Rouge, sont une constante de la politique commerciale égyptienne. Dès l'Ancien Empire (Pépy I, Pépy II), des navires ramènent de Pount (localisé sur la côte érythréenne/somalienne) de l'encens, de l'ivoire, de l'or, de l'ébène et des animaux exotiques. La reine Hatchepsout renoue ces contacts au Nouvel Empire ; les bas-reliefs de Deir el-Bahari détaillent les navires, le village sur pilotis, les habitants aux traits fins et les cargaisons (arbres à encens, peaux, ivoire). Ces voyages démontrent les capacités de la construction navale égyptienne et son ouverture vers l'Afrique orientale.

La Troisième Période Intermédiaire et la Basse Époque : dominations étrangères

La poussée libyenne vers l’Égypte se traduisit de deux manières. D’une part, des groupes de migrants réussirent à s’installer dans la vallée [...] D’autre part, constamment enrôlés dans l’armée égyptienne, ils finirent par former une caste militaire qui s’empara du pouvoir.
  • La Troisième Période Intermédiaire (vers 1078-664 av. J.-C.) voit l'Égypte sous domination étrangère. Après l'échec des pharaons de Tanis (XXIe dynastie) à contenir le pouvoir des Grands Prêtres d'Amon, des dynasties berbères "libyennes" prennent le pouvoir. La XXIIe dynastie, fondée par Sheshonq Ier (un Meshwesh), mène une politique active (pillage de Jérusalem) mais ne peut réunifier l'Égypte, émiettée par les coutumes de partage territorial. Les XXIIIe et XXIVe dynasties (autres tribus berbères) se chevauchent dans un contexte de fragmentation.
  • La domination passe ensuite aux Nubiens de Napata, soutenus par le clergé d'Amon exilé. Piankhi fonde la XXVe dynastie nubienne (vers 715-663 av. J.-C.), qui contrôle théoriquement l'Égypte de la Méditerranée à la 6e cataracte. Cependant, elle doit faire face aux invasions assyriennes. Le roi Assarhadon puis Assurbanipal conquièrent l'Égypte en plusieurs campagnes, prenant Memphis (675 et 663 av. J.-C.) et Thèbes (663 av. J.-C.), mettant fin à la domination nubienne.
  • La Basse Époque (664-332 av. J.-C.) débute avec la "renaissance saïte" de la XXVIe dynastie, fondée par Psammétique Ier (d'origine en partie berbère). Libérée des Assyriens, l'Égypte connaît un renouveau culturel et une hellénisation (recours aux mercenaires grecs). Elle mène des expéditions en Palestine et en Nubie (Psammétique II). Toutefois, elle succombe face aux Perses : Cambyse II conquiert l'Égypte en 525 av. J.-C., inaugurant la première domination perse (XXVIIe dynastie). Après de brèves périodes d'indépendance (XXVIIIe à XXXe dynasties, dont celle de Nectanébo II, dernier souverain indigène), les Perses reprennent le contrôle (XXXIe dynastie) jusqu'à l'arrivée d'Alexandre le Grand, accueilli en libérateur en 332 av. J.-C.

La Cyrénaïque grecque : fondation, développement et relations

À la fin du VIIe siècle, avant J.-C., certaines cités grecques commencèrent à se lancer dans une entreprise coloniale dans le nord de l’Afrique où elles avaient été précédées par les Phéniciens, puis par les Carthaginois. La Cyrénaïque fut leur principal centre.
  • La colonisation grecque de la Cyrénaïque débute vers 630 av. J.-C. par des colons de l'île de Théra, suivant l'oracle de Delphes. Après des débuts difficiles sur l'île de Platéa puis à Aziris, ils fondent Cyrène vers 570 av. J.-C. à l'intérieur des terres, sur le fertile plateau du Djebel Akhdar ("le ciel est troué"). Le site est idéal : pluviométrie favorable, source, climat sain, proximité d'un port (Apollonia) et relations initialement pacifiques avec la tribu berbère locale des Absystes, avec lesquels des mariages ont lieu. D'autres cités sont fondées (Euhespéridès/Béréniké, Barca, Taucheira), formant la Pentapole.
  • Les relations de la Cyrénaïque sont complexes. Avec l'Égypte, elles sont conflictuelles : le pharaon Apriès est battu à Irasa vers 570 av. J.-C., mais les Égyptiens remportent une victoire sous Arcésilas II. Avec Carthage, la rivalité pour le contrôle du golfe des Syrtes est réglée par la légende des "Frères Philènes", un concours de course à pied qui fixe la frontière loin à l'ouest de Cyrène, avantageant Carthage. Avec les Perses, après la conquête de l'Égypte, Cyrène reconnaît l'autorité de Cambyse et sert d'interface pour l'empire.
  • Les relations avec les Berbères sont contrastées, alternant conflits et alliances, peut-être selon un clivage entre nomades et sédentaires. Les Grecs s'impliquent aussi dans les querelles successorales berbères, soutenant des prétendants selon des logiques de partage du pouvoir. Cyrène évolue de la monarchie (dynastie des Battos) à la tyrannie puis à la démocratie (république en 440 av. J.-C.) après l'assassinat d'Arcésilas IV. La région devient un foyer culturel hellénistique majeur, donnant naissance à des figures comme le philosophe Aristippe, le poète Callimaque, le mathématicien Théodoros et le géographe Ératosthène. Elle est finalement annexée par Ptolémée Ier d'Égypte en 321 av. J.-C.

Chapitre 2: Chapitre II (partie 2)

Les débuts de l'Afrique du Nord musulmane et les dynasties berbères médiévales

La transition de l'Égypte chrétienne à l'Égypte musulmane (VIIe-Xe siècles)

Durant les premières années de la conquête, les Arabes se montrèrent tolérants. Le patriarche d’Alexandrie, Benjamin, qui avait été déposé par les Byzantins fut rétabli, les structures administratives antérieures furent conservées et la collecte des impôts fut confiée aux Coptes.
  • La conquête arabe de l'Égypte s'est initialement caractérisée par une politique de tolérance relative. Les nouveaux dirigeants ont rétabli le patriarche copte Benjamin, maintenu les structures administratives byzantines et confié la collecte des impôts aux Coptes eux-mêmes. En échange de la protection (dhimma) et du droit de pratiquer leur religion, les Coptes devaient acquitter deux impôts spécifiques : la jizya (impôt de capitation) et le kharâj (impôt foncier). Cette période de relative coexistence a cependant été brève, car le califat omeyyade a rapidement engagé une politique d'arabisation forcée.
  • Le processus d'arabisation et d'islamisation s'est accéléré de manière décisive sous le calife omeyyade Al-Walid Ier (705-715). En 706, l'arabe fut imposé comme langue officielle de l'administration, remplaçant le grec et le copte. Le dernier document bilingue grec-arabe date de 709, ce qui indique la rapidité du changement. En 715, les fonctionnaires chrétiens furent massivement remplacés par des musulmans. Ces mesures, combinées à une pression fiscale croissante (l'impôt doubla cinq fois entre 705 et 868), ont provoqué de violentes révoltes coptes, notamment la grande insurrection du Delta en 829-832.
  • La période a également vu l'émergence de dynasties semi-autonomes en Égypte, marquant un affaiblissement du pouvoir central abbasside de Bagdad. La plus notable fut celle des Toulounides, fondée par le gouverneur turc Ahmed ibn Touloun (868-884). Il construisit une nouvelle capitale, Al-Qata'i (le Caire actuel), et étendit son influence jusqu'en Syrie. Après leur chute en 905, l'Égypte fut brièvement réintégrée au califat avant de passer sous le contrôle des Ikhchidides (935-969), une autre dynastie d'origine turque. Ces pouvoirs locaux ont préparé le terrain pour la conquête fatimide à la fin du Xe siècle.

La grande révolte berbère et l'émergence du Kharijisme (VIIIe siècle)

Les Berbères qui estimaient être les égaux des Arabes au sein de la Umma, se mirent alors à nourrir un profond sentiment de révolte, non envers l’islam, mais envers ses dirigeants arabes.
  • La révolte berbère du VIIIe siècle trouve son origine dans une injustice fiscale et un traitement discriminatoire de la part des gouverneurs omeyyades. En 720, le gouverneur de Tanger, Yazid ben Ali Muslim, décida d'imposer aux Berbères convertis à l'islam les mêmes taxes (jizya et kharâj) que celles payées par les non-musulmans, une mesure contraire au droit islamique qui exempte les croyants de l'impôt de capitation. Les Berbères, qui se considéraient comme des égaux au sein de la communauté musulmane (Umma), perçurent cela comme une marque de mépris et le signe que le califat omeyyade était un État arabe ethnique dirigé par l'aristocratie mecquoise des Quraych.
  • Cette révolte a pris une forme religieuse et doctrinale à travers l'adoption du kharijisme, un schisme de l'islam apparu après l'assassinat du calife Othman en 656. Contrairement au chiisme qui prônait un califat héréditaire au sein de la famille du Prophète, le kharijisme défendait un califat électif, ouvert à tout musulman pieux, sans distinction d'origine ethnique. Cette doctrine égalitaire et "démocratique" offrait un cadre idéal pour exprimer la révolte berbère contre la domination arabe. Comme le soulignent les historiens, le kharijisme fut au Maghreb "clairement une révolte ethnique des Berbères", succédant aux anciennes principautés berbères indépendantes.
  • Le soulèvement, initié vers 740 par Maysara el-Madghari dans le Rif et les plaines atlantiques, s'étendit rapidement à tout le Maghreb et à la Tripolitaine. Les revendications berbères, consignées dans un mémorandum de 739, dénonçaient leur utilisation comme chair à canon lors des combats, l'accaparement du butin par les Arabes, la confiscation de leurs troupeaux et l'enlèvement de leurs femmes. Malgré des victoires initiales, comme celle de l'oued Chélif en 741, la révolte fut finalement contenue, mais elle brisa l'unité omeyyade et permit l'émergence de royaumes berbères autonomes après l'avènement des Abbassides en 750.

Les royaumes berbères post-révolte : Kharijites et autres (VIIIe-Xe siècles)

Paradoxalement, les Berbères qui s’étaient lancés dans l’aventure kharijite afin de se défaire de la domination orientale, accueillirent donc avec enthousiasme des Arabes d’auguste naissance qui furent des fondateurs de royaumes.
  • Après la grande révolte, le Maghreb se fragmenta en une mosaïque d'États. Plusieurs royaumes kharijites virent le jour, incarnant la résistance berbère et l'autonomie politique. En Tripolitaine, l'imamat ibadite d'Abu el-Hattab (757-761) puis d'Abu Hatim (770-772) contrôla temporairement Tripoli et Kairouan. Dans le sud marocain, le royaume sufrite de Sijilmassa (fondé en 757) et l'imamat ibadite des Rustumides à Tahert (777-909) prospérèrent. Les Rustumides, fondés par un Persan marié à une Berbère, furent des alliés des Omeyyades de Cordoue contre les Abbassides et leurs vassaux.
  • Deux royaumes non-kharijites émergèrent aux extrémités du Maghreb, fondés par des Arabes mais s'appuyant sur des bases berbères. À l'est, les Aghlabides (800-909), une dynastie arabe nommée héréditairement par le calife Haroun al-Rachid, régnèrent depuis Kairouan sur l'Ifrikiya (Tunisie et est de l'Algérie) et menèrent la conquête de la Sicile. À l'ouest, les Idrissides (788-974) fondèrent le premier État marocain. Idriss Ier, un descendant d'Ali fuyant les Abbassides, fut accueilli par la tribu berbère des Awarba à Volubilis et proclamé imam. Son fils Idriss II établit la capitale à Fès.
  • Un cas particulier est celui du royaume des Barghwata (742-1147) sur la côte atlantique marocaine. Cette confédération de tribus masmouda développa, sous le règne de Younès ben Ilyas (842-884), une forme syncrétique d'islam adaptée à la "berbérité", refusant l'arabe au profit du berbère pour la liturgie. Ils interprétaient un verset coranique pour affirmer que le message de Mahomet était destiné aux seuls Arabes, justifiant ainsi leur propre prophète et leur loi. Ce royaume, perçu comme hérétique, survécut jusqu'à sa destruction par les Almoravides.

Les Fatimides : d'une révolte kabyle au califat du Caire (909-1171)

Ces derniers trouvèrent dans le shiisme le moyen de combattre, non pas l’islamisation, mais l’arabisation.
  • L'empire fatimide est né d'une alliance entre un missionnaire chiite ismaélien, Abou Abdallah al-Shi’i, et la tribu berbère des Kutama en Petite Kabylie vers 893. Pour les Kutama, engagés dans la révolte contre le pouvoir arabe aghlabide (vassal des Abbassides), le chiisme offrait une idéologie de contestation légitimiste, prônant le pouvoir des descendants de Fatima et d'Ali. En 909, après avoir vaincu les Aghlabides, les Kutama proclamèrent calife Obaid Allah, qui se présentait comme le Mahdi descendant du Prophète, et fondèrent la capitale de Mahdiya.
  • Après avoir consolidé leur pouvoir au Maghreb (en écrasant notamment le royaume rustumide de Tahert), les Fatimides tournèrent leurs ambitions vers l'Égypte, cœur du califat abbasside rival. En 969, une armée majoritairement composée de Berbères Kutama et Zirides, commandée par le général Jawhar al-Siqilli, conquit l'Égypte. Le calife Al-Mu'izz transféra sa capitale au Caire (Al-Qahira) en 973, créant un califat chiite concurrent de celui de Bagdad. L'empire fatimide s'étendait alors de l'Ifrikiya à la Palestine, avec la Libye actuelle comme élément central.
  • Le califat fatimide d'Égypte entra progressivement en crise. Sous le règne troublé d'Al-Hakim (996-1021), connu pour ses persécutions contre les Coptes et les Juifs, l'armée, composée de factions ethniques rivales (Berbères, Turcs, Slaves, Nubiens), se déchira. Les Berbères, ancien pilier de la dynastie, se rebellèrent contre la prééminence des Turcs. La crise culmina au XIe siècle avec des révoltes militaires et une mainmise des vizirs militaires, comme l'Arménien Badr al-Djamali, qui sauva la dynastie en 1074 en procédant à une sanglante épuration, vendant 20 000 femmes berbères comme esclaves. Affaibli, le califat s'éteignit en 1171, renversé par Saladin.

Le Maghreb après les Almohades : Hafsides, Zianides et Mérinides (XIIIe-XVe siècles)

Ces trois pôles politiques maghrébins qui rappelaient les trois royaumes berbères pré-Romains, eurent des orientations différentes.
  • Après la chute de l'empire almohade au XIIIe siècle, le Maghreb se structura autour de trois dynasties berbères rivales, perpétuant une division tripartite ancienne. À l'est, les Hafsides (1229-1574), issus des gouverneurs almohades de Tunis, régnèrent sur l'Ifrikiya (Tunisie et est algérien). Leur apogée fut atteint sous Mohammed Ier al-Mustansir (1249-1277), qui prit le titre de calife après la chute de Bagdad aux Mongols. Leur histoire fut marquée par des divisions internes (sécession de Bougie et Constantine) et une dépendance croissante envers les tribus arabes, avant de succomber aux Ottomans.
  • Au centre, les Zianides (ou Abd al-Wadides, 1235-1554) régnèrent depuis Tlemcen. Fondée par Yaghmoracen, cette dynastie dut constamment lutter pour son indépendance, prise en tenaille entre les Mérinides à l'ouest et les Hafsides à l'est. Malgré des sièges prolongés (comme celui de huit ans par les Mérinides de 1299 à 1307), Tlemcen connut une grande prospérité commerciale et culturelle aux XIVe et XVe siècles, entretenant des relations étroites avec le royaume d'Aragon, dont elle était le principal partenaire commercial au Maghreb.
  • À l'ouest, les Mérinides (1258-1420), des Berbères zénètes nomades originaires des confins sahariens, supplantèrent les Almohades au Maroc. Leur fondateur, Abou Youssef Yakoub (1258-1286), fit de Fès sa capitale et y construisit Fès Jdid. Leur ambition fut de reconstituer l'unité du Maghreb et de secourir l'Espagne musulmane. Le sultan Abou l'Hassan (1331-1351) atteignit l'apogée en annexant Tlemcen et Tunis, mais son empire s'effondra après la défaite de Rio Salado (1340) en Espagne et une révolte en Afrique. Leur déclin fut accéléré par des querelles successorales, l'émiettement du territoire et l'arrivée des Portugais sur les côtes.

Apogée et déclin des Mérinides : défis et héritage

L’échec des Mérinides s’explique par trois grandes raisons : leur base ethnique numériquement insuffisante, l'absence de message réformateur religieux, et le problème arabe.
  • Le règne d'Abou l'Hassan (1331-1351) illustre à la fois l'apogée et les limites du pouvoir mérinide. Après des succès militaires (prise de Gibraltar en 1333, conquête de Tlemcen en 1337), il tenta de stopper la Reconquista chrétienne en Espagne. Sa défaite écrasante à la bataille du Rio Salado (1340), suivie de la perte d'Algésiras (1344), scella le sort d'Al-Andalus. Bien qu'il ait brièvement unifié le Maghreb en annexant Tunis en 1347, son empire s'effondra rapidement face à une révolte, la peste noire et la trahison de ses contingents arabes.
  • La décadence mérinide postérieure (1351-1465) fut une période d'anarchie profonde, marquée par l'emprise des vizirs qui firent et défirent les sultans (17 sultans se succédèrent, dont 7 assassinés). Le Maroc devint un enjeu pour les puissances étrangères : les Nasrides de Grenade y exercèrent une tutelle, les Castillans ravagèrent Tétouan (1399), et surtout, les Portugais lancèrent une conquête systématique des ports atlantiques à partir de la prise de Ceuta en 1415, créant des fronteiras fortifiées comme à Agadir, Safi et Azemmour.
  • L'échec final des Mérinides est analysé comme structurel. Premièrement, leur base tribale (les Béni Merine) était trop étroite numériquement pour contrôler durablement un vaste empire. Deuxièmement, à la différence des Almoravides et Almohades, ils n'étaient pas porteurs d'un projet religieux réformateur ou légitimiste, ce qui les privait d'une assise idéologique forte. Troisièmement, ils ne parvinrent jamais à résoudre le "problème arabe", oscillant entre l'utilisation et la répression des tribus bédouines arabes (Banu Hilal), qu'ils devaient soudoyer par des alliances ou des concessions territoriales, accélérant ainsi la fragmentation du pays. Leur héritage principal reste monumental, à travers les médersas et les mosquées qu'ils firent construire, notamment à Fès.

Les Béni Watta et la dislocation finale du Maroc pré-moderne

La décadence mérinide fit entrer le Maroc dans un processus de décomposition interne aboutissant à une dislocation territoriale.
  • À la suite de l'assassinat du dernier sultan mérinide en 1420, le Maroc sombra dans une période de dislocation et de guerres civiles. Le pouvoir central s'effaça au profit de trois grands ensembles : un Atlas émietté en tribus indépendantes, un sud marocain avec des dynasties locales, et un Grand Sud contrôlé par les Arabes Maqil. C'est dans ce contexte qu'émergèrent les Béni Watta (1420-1554), une tribu berbère zénète apparentée aux Mérinides qui jouait déjà un rôle de régents.
  • Les Béni Watta parvinrent à s'emparer du pouvoir à Fès en empêchant une tentative d'ingérence du sultan hafside de Tunis, Abou Faris. Cependant, ils ne régnèrent jamais que sur un royaume réduit, souvent limité à la région de Fès, et furent incapables de restaurer l'unité marocaine ou de repousser la pression portugaise sur les côtes. Leur règne fut celui d'un Maroc affaibli et divisé, préparant le terrain pour l'émergence de nouvelles forces, notamment les chérifs saadiens qui allaient les renverser au milieu du XVIe siècle et initier une nouvelle phase de l'histoire du pays.
  • Cette période de fragmentation politique, couvrant la fin du Moyen Âge et le début de l'époque moderne, clôt un cycle majeur de l'histoire du Maghreb. Elle met en évidence la difficulté persistante à maintenir une unité politique durable dans la région, tiraillée entre les influences méditerranéennes, les dynamiques tribales internes et les pressions extérieures européennes naissantes. L'échec des grandes dynasties berbères médiévales (Almoravides, Almohades, Mérinides) à pérenniser leur empire ouvre la voie aux recompositions de l'époque moderne, avec l'avènement des chérifiens au Maroc et l'arrivée des Ottomans en Algérie et en Tunisie.

Chapitre 2: Chapitre II (partie 3)

Le Maghreb et l'Égypte aux XVe-XIXe siècles : entre fragmentation, expansion ottomane et confrontation coloniale

Le déclin des dynasties wattasside et mérinide et la fragmentation du Maroc (XVe-XVIe siècles)

Nous touchons là au mal principal dont souffrit le Maroc à l’époque : le démembrement par la dissociation territoriale, phénomène qui concerna tout le pays.
  • La fin de la dynastie mérinide et la montée des Wattassides (Béni Watta) est marquée par une instabilité profonde et des luttes de pouvoir sanglantes. Après le massacre de la famille mérinide en 1458, seul le bébé Abd al Haqq survécut, placé sous la régence des Wattassides. Ces derniers, comme Abou Zakaria Yahya, tentèrent de freiner l'éclatement du royaume mais périrent souvent en combattant des révoltes tribales arabes. En 1458, Abd al Haqq, désireux de s'émanciper, fit assassiner ses régents wattassides, déclenchant un cycle de violences. Cette période est caractérisée par une grande incertitude historique, l'une des plus mal connues de l'histoire du Maroc, où le pouvoir central s'effrite face aux dissidences régionales et aux ambitions tribales.
  • Le règne d'Abd al Haqq (1458-1465) illustre la fragilité du pouvoir. Voulant remplacer l'administration wattasside, il nomma un vizir juif, Haroun, dont les réformes fiscales (réduisant la part des impôts pour les confréries religieuses) le rendirent très impopulaire. Son assassinat lors d'une émeute à Fès en 1465, suivie du massacre de nombreux Juifs, plongea la capitale dans le chaos. Un prétendant idrisside, Abou Abdallah al Jouti, fut brièvement proclamé sultan, mais son autorité était limitée à Fès et à deux tribus arabes, démontrant l'incapacité à unifier le pays.
  • La prise de Fès en 1472 par Mohammed Ech-Cheikh marque le début officiel de la dynastie wattasside. Cependant, son pouvoir était extrêmement limité. Il « n’eut pas les moyens d’intervenir au-delà de Fès », et le Maroc sombra dans un démembrement territorial généralisé. Au nord, des zones entrèrent en dissidence, tandis qu'au sud, la région de Marrakech devint indépendante. Cette fragmentation fut exacerbée par la pression portugaise sur les ports côtiers (Ceuta, Tanger, El-Ksar es-Sghir) et l'émergence de rivaux dynastiques comme les Saadiens à Marrakech dès 1522.
  • Le règne de Mohammed al-Bortougali (1505-1524), fils de Mohammed Ech-Cheikh, fut marqué par des échecs militaires face aux Portugais (échecs devant Arzila en 1508 et 1516, et Tanger en 1511) et l'accélération du démembrement. Dans le nord, les émirs idrissides de Tétouan et de Chaouen, en première ligne contre les Portugais, devinrent des chefs de guerre sainte quasi indépendants. Cette déliquescence du pouvoir central wattasside préparait le terrain pour la montée en puissance des Saadiens.

La fin de la présence musulmane en Espagne et l'expansion ibérique

Une page d’histoire ouverte en 711 se referma alors.
  • Le royaume nasride de Grenade survécut près de 150 ans après la défaite mérinide de Rio Salado (1340) grâce à une politique habile de soumission et de résistance envers la Castille. Contrairement à une vision simpliste, la Castille ne chercha pas immédiatement sa conquête totale ; le royaume remplissait fidèlement ses obligations de vassalité et les rois castillans, ayant des ambitions européennes, pratiquaient une politique de tolérance. Comme l'écrit Terrasse, il n'était « ni gênant, ni illogique de conserver un grand vassal musulman » dans un État multi-confessionnel.
  • La situation changea radicalement après le mariage de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille (1478), qui unifia l'Espagne. Les « Rois Catholiques » décidèrent d'achever la Reconquête. Le Maroc wattasside, affaibli et dont les ports stratégiques étaient aux mains des Portugais, ne pouvait apporter aucun secours à Grenade. La conquête fut lente et méthodique : de 1484 à 1489, les Espagnols isolèrent Grenade de la côte, prenant successivement Alhama, Ronda, Loja, Malaga, Baza, Almeria et Guadix.
  • La chute finale de Grenade intervint en 1492 après un siège et des négociations complexes avec le dernier roi nasride, Abou Abdallah (Boabdil). Initialement, un accord prévoyait qu'il livre la ville en échange du maintien de son commandement avec un titre nobiliaire. Après un revirement, un nouvel accord fut trouvé et la ville fut livrée sans combat. Le 2 janvier 1492, les Espagnols prirent possession de Grenade, et le 6 janvier, les Rois Catholiques y firent une entrée solennelle, mettant fin à près de 800 ans de présence musulmane dans la péninsule ibérique.

L'entrée en scène des Ottomans au Maghreb et la rivalité avec l'Espagne (XVIe siècle)

Alors que l’Espagne prenait peu à peu le contrôle des ports maghrébins, les Ottomans intervinrent à leur tour en Méditerranée occidentale.
  • Au début du XVIe siècle, l'expansion ottomane vers l'ouest les mit en confrontation directe avec l'Espagne et ses alliés hafsides de Tunis. En réaction aux raids de corsaires maghrébins sur les côtes espagnoles (comme les razzias d'Alicante et Malaga en 1505), l'Espagne lança une contre-offensive pour occuper les ports du sud de la Méditerranée : Mers el Kébir (1505), Velez et Oran (1508), Bougie et Tripoli (1510). Alger, menacée, céda l'îlot du Penon aux Espagnols.
  • Les frères Barberousse (Areuj et Khayr ad-Din) jouèrent un rôle décisif dans l'implantation ottomane. D'abord corsaires, ils furent appelés à l'aide par le « roi d'Alger » Salim Ettoumi pour chasser les Espagnoles du Penon. Après des succès et des revers (Areuj fut tué en 1518), Khayr ad-Din comprit la nécessité d'un soutien ottoman. Il prêta hommage au sultan Sélim Ier, qui lui accorda le titre de beylerbey et lui envoya 6000 soldats (2000 Janissaires et 4000 réguliers), jetant les bases de la régence ottomane d'Alger.
  • La lutte pour le contrôle du Maghreb central fut acharnée. Khayr ad-Din s'empara définitivement d'Alger en 1529 après un siège du Penon, fit exécuter le commandant espagnol et utilisa les pierres du fort pour construire une digue. Il étendit son influence à Tunis en 1534, y installant un souverain hafside rival, mais la ville fut reprise par Charles Quint en 1535. Une expédition espagnole massive contre Alger en 1541 échoua en raison d'une tempête dévastatrice et de la résistance turque. Cette défaite encouragea le roi de Tlemcen à se rallier aux Ottomans.
  • La rivalité se poursuivit avec des succès alternés : les Turcs prirent Bougie aux Espagnols en 1555 et Tunis en 1569, mais subirent la défaite navale de Lépante en 1571. Finalement, en 1573, les Turcs commandés par Sinan Pacha s'emparèrent définitivement de Tunis, mettant un terme à la dynastie hafside et y installant un bey turc. Cette période consolida la domination ottomane sur la majeure partie du Maghreb, à l'exception notable du Maroc.

L'échec de la modernisation égyptienne et l'intervention britannique (XIXe siècle)

S’étant déraisonnablement endettée afin de financer des projets surdimensionnés, l’Égypte rata son entrée dans la « modernité ».
  • Après Méhémet Ali, ses successeurs tentèrent de moderniser l'Égypte tout en naviguant entre les influences européennes. Abbas I (1848-1854) chercha à limiter l'influence française et se rapprocha de l'Angleterre, lui accordant la construction du chemin de fer Alexandrie-Le Caire. Mohammed Saïd (1854-1863) accorda à Ferdinand de Lesseps le firman pour creuser le canal de Suez en 1854, projet initialement financé à 42% par l'Égypte et 52% par des particuliers français, l'Angleterre restant sceptique.
  • Le khédive Ismaël (1863-1879), formé en France, poursuivit une politique de grands travaux (canaux, chemins de fer, urbanisme) financée par un endettement massif auprès de créanciers britanniques et français. En 1875, incapable de rembourser, l'Égypte vendit ses parts du canal de Suez à la Grande-Bretagne, qui devint actionnaire majoritaire. En 1876, la banqueroute conduisit à l'imposition de deux contrôleurs généraux des finances, un Français et un Anglais, puis en 1878 à un gouvernement d'expertes européens, provoquant une vive agitation nationaliste.
  • La révolte nationaliste fut menée par Ahmed Urabi (Arabi Pacha), un officier d'origine paysanne égyptienne (et non turco-mamelouk) qui fonda le Parti nationaliste (Al-Hizab al Watani). Devenu ministre de la Guerre en 1882, il menaça directement les intérêts britanniques. Après des massacres d'Européens à Alexandrie et l'échec d'une intervention franco-britannique (la France se retira après un vote parlementaire), la Grande-Bretagne bombarda Alexandrie en juillet 1882 et défit Urabi. Capturé et exilé, il fut remplacé par le khédive Tewfik, marquant le début de l'occupation britannique de l'Égypte.

Le retour des Ottomans en Libye et le rôle de la Sanûsiya (XIXe siècle)

« La force est employée à la turque : les colonnes de réguliers [...] usent du sabre, du fusil et du canon, brûlent récoltes et villages, s’emparent d’otages, empalent et décapitent... »
  • Le retour de l'autorité ottomane directe sur le Wilayet de Tripoli à partir de 1835 fut brutal et s'effectua par une campagne militaire violente pour soumettre les tribus de l'intérieur. Les Ottomans utilisèrent une force combinée de terreur (exécutions, destructions) et de diplomatie pour diviser les insurgés. Ils s'appuyèrent sur des villes côtières comme Misrata et écrasèrent les rébellions, comme celle de Ghouma el-Mahmoudi dans le Djebel Nefusa en 1842 et celle des Awlad Sulayman, dont le chef Abd el-Galil fut décapité.
  • L'administration ottomane se structura avec la création d'un wilayet en 1864, divisé en cinq sandjaks. Cependant, leur contrôle réel était limité à la Tripolitaine, avec un contingent ne dépassant pas 5000 hommes. Pour la Cyrénaïque et le Fezzan, les Ottomans déléguèrent leur autorité à la confrérie religieuse de la Sanûsiya, fondée par l'Algérien Saïd Muhammad ben Ali As-Sanûsi. Cette confrérie, installée à Al-Jaghbub puis à Koufra, contrôlait les axes caravaniers et devint l'intermédiaire essentiel entre le sultan et les tribus.
  • La Sanûsiya devint le fer de lance de la résistance à l'expansion coloniale française dans le Sahara oriental et, plus tard, à l'Italie. Encouragée par Istanbul, elle mena la « guerre franco-senoussi » contre la poussée française vers le bassin du Tchad au début du XXe siècle. Les Ottomans armèrent les Touareg Ajjer, alliés de la Sanûsiya, tandis que les Français s'appuyaient sur leurs adversaires traditionnels, les Arabes Chaamba. Ce conflit fut une guerre par procuration entre puissances via des nomades sahariens.

La conquête et l'administration de l'Algérie française : du régime militaire au « royaume arabe »

« L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un « royaume arabe ». Les indigènes ont comme les colons un droit égal à ma protection. » - Napoléon III, 1863
  • La conquête de l'Algérie (1830-1857) fut suivie d'un débat en France sur la nature de l'occupation. Le général Bugeaud, initialement opposé à une conquête totale, signa le traité de la Tafna (1837) reconnaissant l'autorité d'Abd el-Kader sur une grande partie de l'Ouest algérien. Rappelé en 1840 et nommé gouverneur général, il changea de stratégie, adoptant une guerre de mouvement avec des colonnes mobiles et légères pour soumettre le pays et pourchasser Abd el-Kader, qui se rendit en 1847.
  • Bugeaud fut le fondateur des « Bureaux arabes » (créés par arrêté en 1844), un service d'élite composé d'officiers connaissant langues et coutumes locales. Ces bureaux assuraient l'administration, la justice, la médiation et le contrôle des tribus. Ils s'opposèrent à la politique de « cantonnement » qui spoliait les tribus de leurs terres au profit des colons européens, et respectèrent les structures sociales et religieuses musulmanes, s'attirant ainsi l'hostilité des colons.
  • Sous le Second Empire, Napoléon III, influencé par le saint-simonien Ismaïl Urbain, élabora la politique du « royaume arabe ». Lors de ses voyages en Algérie (1860, 1865), il affirma vouloir protéger les Arabes et non sacrifier « deux millions d’indigènes à deux cent mille colons ». Les sénatus-consultes de 1863 et 1865 reconnurent la propriété tribale des terres et firent des musulmans algériens des « sujets français » conservant leur statut personnel. Cette politique visait à créer un État algérien lié à la France par une union personnelle.
  • Cette politique généreuse envers les indigènes fut farouchement combattue par les colons européens, dont le nombre passait de 160 000 en 1856 à plus de 200 000 en 1870. Ils se rallièrent à l'opposition républicaine pour mettre fin au régime protecteur de l'Empire. Le décret Crémieux de 1870, en accordant la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie (qui avaient déjà la nationalité), cristallisa les tensions et marqua un tournant vers une politique d'assimilation différenciée.

Le Maroc face aux pressions européennes et la crise structurelle (XIXe siècle)

« 28 Rajab 1260… Jour funeste : de mémoire d’historien, jamais le Maroc n’avait perdu une bataille sur son territoire. » - Ahmed Alaoui, évoquant la bataille d'Isly (1844)
  • Au début du XIXe siècle, le Maroc de Moulay Abderrahmane (1822-1859) disposait encore d'une armée structurée en tribus guich, abids (esclaves soldats) et contingents tribaux, mais elle était technologiquement dépassée. Le sultan tenta une ouverture commerciale (traités avec le Portugal, l'Angleterre, la France) et voulut relancer la course, provoquant des incidents internationaux (blocus de Tanger par les Anglais en 1828, bombardements autrichiens en 1829).
  • Le Maroc fut entraîné malgré lui dans le conflit franco-algérien via son soutien à Abd el-Kader, considéré comme le meneur d'un jihad. Après l'attaque d'une unité française par des troupes marocaines en 1844, la France lança une expédition punitive. La bataille de l'oued Isly (14 août 1844) fut un désastre pour l'armée marocaine, pourtant supérieure en nombre (40 000 cavaliers), face aux 11 000 hommes disciplinés et bien équipés du maréchal Bugeaud. La défaite, suivie du bombardement de Mogador, fut un traumatisme national.
  • Les traités de Tanger (1844) et de Lalla Maghnia (1845) imposèrent au Maroc de mettre hors-la-loi Abd el-Kader et fixèrent une frontière algéro-marocaine artificielle et incomplète, source de futurs conflits. Le sultan, voyant en Abd el-Kader un agitateur menaçant son trône, finit par collaborer avec la France pour le neutraliser. L'émir, traqué à la fois par les Français et les troupes du sultan, se rendit finalement aux Français en décembre 1847.
  • Cette période marqua le début du déclin militaire et politique irrémédiable du Maroc. Incapable de suivre l'évolution technique européenne, le pays s'enfonça dans une crise structurelle, devenant la proie des convoitises des puissances coloniales qui, selon l'expression d'Ahmed Alaoui, se mirent à « arracher les feuilles de l'artichaut » marocain tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle, préparant le terrain pour les protectorats français et espagnol du XXe siècle.

Chapitre 2: Chapitre II (partie 4)

Le Maghreb sous domination coloniale et les luttes pour l'indépendance

La pression coloniale sur le Maroc au XIXe siècle

« Le sultan marocain sortit donc victorieux mais non pas indemne de l’épisode Abd el-Kader. D’autant plus que, pendant que la France le pressait sur sa frontière orientale, la Grande-Bretagne prenait des gages. »
  • Le sultan Moulay Abderrahmane, bien que sorti victorieux de l'affaire Abd el-Kader, subit une pression croissante des puissances européennes. La France le menaçait à l'est, tandis que la Grande-Bretagne imposait ses conditions économiques. En 1856, après trois ans de négociations, le Maroc fut contraint de signer un traité inégal avec Londres. Ce traité accordait aux ressortissants britanniques le droit de propriété, l'exemption d'impôts (sauf douanes), le principe d'exterritorialité en matière de justice et d'importants avantages commerciaux. Des consuls britanniques furent installés dans tous les ports ouverts, et à partir de 1863, ces représentants eurent le rang de ministres résidents, marquant une ingérence accrue dans les affaires marocaines.
  • L'accession au trône de Mohammed IV (1859-1873) fut immédiatement marquée par un conflit avec l'Espagne. Une attaque de la tribu Anjra contre une redoute espagnole à Ceuta en 1859 servit de prétexte à Madrid pour déclarer la guerre. Une expédition de plus de 40 000 hommes sous les ordres du général Juan Prim occupa Tétouan en février 1860. Cependant, l'Espagne ne put s'emparer de Tanger en raison de l'opposition de l'Angleterre, soucieuse de préserver l'équilibre des forces dans le détroit de Gibraltar. Ce conflit illustre la vulnérabilité du Maroc face aux interventions militaires européennes.
  • Le traité de paix de Ceuta (26 avril 1860) imposa des conditions très lourdes au Maroc. Outre une indemnité de guerre exorbitante de vingt mille douros (environ cent millions de francs-or), une clause permit à l'Espagne de s'emparer d'un territoire sur la côte atlantique près de Santa Cruz la Pequeña. Incapable de payer, le Makhzen dut accepter un prêt garanti par les droits de douane auprès de banques anglaises. Cet endettement marqua le début d'une crise financière chronique qui, couplée à des emprunts successifs, affaiblit considérablement l'indépendance du pays et le rendit vulnérable aux exigences des consuls étrangers.

L'émergence des nationalismes en Tunisie et en Algérie (1919-1939)

« En Tunisie les revendications nationalistes s’affirmèrent entre 1919 et 1939. Les demandes étaient alors modérées puisqu’elles se limitaient à des réformes démocratiques et à une plus grande participation des Tunisiens aux affaires. »
  • En Tunisie, le mouvement nationaliste se structure dès 1919 autour de la revendication d'une Constitution (Destour). Le Parti Libéral Constitutionnel (Destour) est créé en 1920, demandant non pas l'indépendance immédiate mais la convocation d'une assemblée délibérante. Une seconde caractéristique importante est l'émergence d'un syndicalisme tunisien puissant avec la Confédération générale des travailleurs tunisiens (CGTT). Les tensions sociales, parfois ethniques (entre ouvriers tunisiens et européens), et religieuses (autour de l'inhumation des naturalisés) marquent cette période. La répression s'intensifie avec le résident Marcel Peyrouton en 1933, qui dissout le Destour.
  • Le congrès de Ksar-Hellal en mars 1934 provoque la scission du mouvement nationaliste tunisien. Le « Vieux-Destour », conservateur et centré sur le bey, perd de son influence. Le « Néo-Destour », mené par le jeune avocat Habib Bourguiba, prend le relais. Ce nouveau parti, influencé par les idées de la Révolution française et animé par des cadres ayant milité en France, met en avant l'idée de nation tunisienne, parfois avec des références laïques. Il évolue d'une demande d'autonomie interne vers la revendication de l'indépendance, assortie d'un traité d'amitié avec la France.
  • En Algérie, la période est caractérisée par un immobilisme politique officiel, masqué par les fastes du centenaire de la présence française en 1930. Cependant, la revendication nationaliste s'affirme. La loi Jonnart de 1919 élargit légèrement la représentation indigène. En 1926 est fondée à Paris l'Étoile Nord-Africaine, dirigée par Ahmed Messali Hadj, qui réclame l'indépendance. Bien que Messali Hadj soit originaire de Tlemcen, ce sont des militants kabyles (Ali Abdel Kader, Imache Amar) qui impulsent initialement le mouvement. La création de la Fédération des élus indigènes d'Algérie en 1927 constitue une autre forme de contestation, plus modérée.

Les chemins divergents vers l'indépendance : Tunisie et Maroc (1945-1956)

« L’indépendance ne se réalisera que selon trois formules : une révolution populaire, violente et généralisée [...] une défaite militaire française [...] ou une solution pacifique, à travers des étapes, avec l’aide de la France et sous son égide. [...] il ne nous reste que la voie de la délivrance pacifique sous l’égide de la France. » – Habib Bourguiba, 1937
  • En Tunisie, le processus vers l'indépendance est largement piloté par le Néo-Destour de Habib Bourguiba et l'UGTT syndicale. Après la destitution contestée du bey Moncef en 1942, les revendications s'accélèrent, soutenues diplomatiquement par les États-Unis et à l'ONU. Le « discours de Carthage » du président du Conseil français Pierre Mendès France le 31 juillet 1954 reconnaît l'autonomie interne de la Tunisie, une rupture majeure. Les conventions de juin 1955, signées par Tahar Ben Ammar, Mongi Slim et Ahmed Mestiri, mettent fin à la participation française à l'administration. L'indépendance est finalement reconnue le 20 mars 1956.
  • Le parcours tunisien est marqué par des violences : attentats nationalistes et contre-attentats d'organisations comme la « Main Rouge », assassinats de figures comme le syndicaliste Ferhat Hached (1952) et le prince héritier Ezzedine Bey (1953), actions des fellaghas dans les campagnes. Une rivalité interne au Néo-Destour oppose Bourguiba, pragmatique, à Salah ben Youssef, partisan d'une indépendance totale et immédiate et d'une ligne plus arabo-islamique. Ben Youssef est exclu du parti en octobre 1955.
  • Au Maroc, le nationalisme est incarné par la monarchie. Le sultan Mohammed ben Youssef (futur Mohammed V) et le parti Istiqlal, dirigé par Allal el-Fassi, réclament l'indépendance. Face à la « grève du sceau » du sultan qui bloque l'administration, la Résidence française, avec le général Juin puis le général Guillaume, tente de l'« algérianiser ». Elle s'appuie sur des féodaux berbères comme Thami el Glaoui pour faire pression. Le point de rupture est atteint avec la déposition et l'exil du sultan le 20 août 1953, remplacé par le vieux Moulay Mohammed Ben Arafa.
  • La déposition de Mohammed V provoque une vague de nationalisme et de terrorisme. La situation se débloque lors de la conférence d'Aix-les-Bains en août 1955. Thami el Glaoui opère un spectaculaire revirement, réclamant le retour du sultan légitime. Mohammed V rentre triomphalement le 16 novembre 1955. La France reconnaît l'indépendance du Maroc le 2 mars 1956, suivie par l'Espagne en avril pour sa zone nord. Le processus marocain consolide l'institution monarchique, contrairement à la Tunisie où le beylicat est marginalisé.

Le Maroc post-indépendance : consolidation monarchique et crises internes (1956-2011)

« Politiquement, l’Istiqlal qui constituait un quasi-État dans l’État, entra en conflit avec le souverain. Le danger pour la monarchie venait à la fois de cette position hégémonique [...] et du fait que l’Istiqlal comportait une puissante aile gauchiste. »
  • Après l'indépendance, le roi Mohammed V (ancien sultan) puis son fils Hassan II (intronisé en 1961) doivent affronter la puissance du parti Istiqlal, divisé entre une aile droite (Ahmed Balafrej) et une aile gauche révolutionnaire (Mehdi Ben Barka). Pour contrer son hégémonie, le Palais soutient la création du Mouvement Populaire (MP) par d'anciens résistants berbères en 1959. La même année, une scission au sein de l'Istiqlal donne naissance à l'Union nationale des forces populaires (UNFP) de Ben Barka et Bouabid. Le multipartisme devient un outil pour la monarchie, qui se pose en arbitre au-dessus des factions.
  • Hassan II entame une modernisation institutionnelle en dotant le pays de constitutions (1962, 1970, 1972). Cependant, l'opposition entre la légitimité religieuse et traditionnelle du « Commandeur des Croyants » et la légitimité démocratique revendiquée par la gauche paralyse la vie politique. Des émeutes sanglantes à Casablanca en mars 1965 conduisent à l'état d'exception. Le régime est secoué par de graves complots : la tentative de coup d'État de Skhirat (juillet 1971) par des cadets militaires et la tentative d'assassinat en avion (août 1972) attribuée au général Oufkir.
  • La période des « années de plomb » est marquée par une répression sévère. L'enlèvement à Paris du leader de l'opposition Mehdi Ben Barka en 1965, impliquant selon la justice française le général Oufkir, tend les relations avec la France. Hassan II stabilise finalement son pouvoir par une combinaison de fermeté (armée, sûreté) et d'ouverture politique graduelle. Les réformes constitutionnelles de 1992 et 1996 élargissent les prérogatives du parlement. En 1998, l'opposant historique Abderramane Youssoufi (USFP) est nommé Premier ministre, inaugurant une « alternance consensuelle ». Le roi reconnaît également officiellement le caractère arabe et berbère de l'identité marocaine en 1994.

La question des frontières et les conflits territoriaux du Maroc

« Tant que Tanger ne sera pas dégagé de son statut international, tant que les territoires espagnols du sud [...] tant que le Sahara de Tindouf à Atar [...] ne seront pas dégagés de leur tutelle, notre indépendance demeurera boiteuse [...] Car notre indépendance ne sera complète qu’avec le Sahara ! » – Allal el-Fassi, 1956
  • Dès son indépendance, le Maroc hérite de contentieux frontaliers majeurs issus des découpages coloniaux. Il est amputé à l'est au profit de l'Algérie (régions de Tindouf, Touat), au nord par la zone espagnole, à l'ouest par les enclaves espagnoles (Sidi Ifni, Tarfaya) et au sud par la création de la Mauritanie. La revendication du « Grand Maroc » inclut ces territoires. Le Maroc conteste d'abord la création de la Mauritanie en 1960, qu'il considère comme une création coloniale faisant historiquement partie de l'empire chérifien. Il ne la reconnaîtra qu'en 1969, dans un calcul réaliste visant à isoler l'Espagne au Sahara occidental.
  • Le contentieux frontalier avec l'Algérie dégénère en conflit armé, la « Guerre des sables », en octobre 1963. Ce conflit fait suite au refus du président algérien Ahmed Ben Bella d'appliquer l'accord du 6 juillet 1961 signé avec le GPRA, qui prévoyait une négociation sur les frontières. L'armée algérienne lance une attaque surprise près de Figuig. Les Forces armées royales (FAR) marocaines contre-attaquent et remportent des victoires à Hassi-Beida et Tinjoub. Un cessez-le-feu est finalement négocié sous l'égide de l'OUA. Ce conflit laisse une rancœur durable entre les deux voisins et influence la position algérienne dans le dossier du Sahara occidental.
  • La question du Sahara occidental devient le principal enjeu territorial. À la suite de la « Marche verte » lancée par Hassan II en 1975 et des accords de Madrid, le Maroc récupère administrativement l'ancien Sahara espagnol. Cependant, le Front Polisario, soutenu militairement et diplomatiquement par l'Algérie, proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et engage une guerre de guérilla jusqu'au cessez-le-feu de 1991. Le conflit reste gelé, le Maroc contrôlant la majorité du territoire derrière un mur de défense et proposant un plan d'autonomie, tandis que le Polisario et l'Algérie exigent l'application d'un référendum d'autodétermination sous l'égide de l'ONU.

Figures et fractures du nationalisme maghrébin

« Menottez-donc cette main qui signa l’indépendance de la Tunisie. » – Tahar Ben Ammar face à ses geôliers
  • Le document met en lumière plusieurs figures clés dont le rôle a parfois été occulté par l'histoire officielle. En Tunisie, Tahar Ben Ammar, cofondateur du Destour en 1920 et signataire des accords d'autonomie (1955) et d'indépendance (1956), incarne cette tendance. Homme d'honneur, il refuse de témoigner contre le bey Lamine et est emprisonné sous Bourguiba, illustrant les luttes de pouvoir post-indépendance. En Algérie, Ahmed Messali Hadj, fondateur de l'Étoile Nord-Africaine et du PPA, est présenté comme le « père du nationalisme », mais fut marginalisé et ses partisans « exterminés » par le FLN après l'indépendance.
  • Des fractures internes traversent les mouvements nationalistes. Au Maroc, l'insurrection du Rif (1957-1959) n'est pas seulement une révolte régionale, mais aussi le reflet des luttes au sein de l'Istiqlal. Les Rifains accusent l'aile gauche du parti (Mehdi Ben Barka) d'avoir fait assassiner Abbas Messadi, chef de l'Armée de Libération dans le Rif, pour prendre le contrôle de cette force militaire. Cette version, rapportée par Abdelkrim El Khattib, montre les tensions entre nationalistes « arabo-fassis » et berbères rifains, et la compétition pour le pouvoir dans le Maroc naissant.
  • Les stratégies pour l'indépendance divergent radicalement. Habib Bourguiba incarne un nationalisme pragmatique, légaliste et influencé par les Lumières françaises, prônant une émancipation par étapes en coopération avec la France. À l'opposé, Salah ben Youssef en Tunisie ou l'aile gauche de l'Istiqlal au Maroc défendent des positions plus radicales, immédiatistes et ancrées dans l'arabisme et l'islam. Ces divergences stratégiques et idéologiques expliquent en partie les conflits fratricides qui ont suivi les indépendances et la difficulté à construire des démocraties pluralistes stables.

Chapitre 2: Chapitre II (partie 5)

Conflits territoriaux et instabilité politique au Maghreb

La Guerre des Sables et la question de Tindouf

« […] ça ne servira à rien, moi je pars du principe, peut-être cynique, que lorsqu’on fait la guerre à quelqu’un c’est pour avoir la paix pendant au moins une génération. Si on n’est pas assuré de la tranquillité pendant trente ans après avoir mis au tapis son adversaire, il vaut mieux éviter de lancer une opération militaire, parce qu’on défigure le présent, on compromet l’avenir, on tue des hommes, on dépense de l’argent, pour recommencer quatre ou cinq années après » (Hassan II, 1993 : 86).
  • La Guerre des Sables (1963) éclata à propos du territoire de Tindouf, que le Maroc revendiquait comme historiquement sien. Malgré un avantage militaire initial, le Maroc se retrouva diplomatiquement isolé, tandis que l'Algérie nouvellement indépendante bénéficiait du soutien du bloc de l'Est, de la Ligue arabe et de l'OUA. Le conflit fut finalement réglé par une médiation menée par le président malien Modibo Keita et l'empereur éthiopien Haïlé Sélassié, aboutissant à un cessez-le-feu négocié à Bamako les 29-30 octobre 1963. Une zone démilitarisée de 1000 km, surveillée par des observateurs éthiopiens et maliens, fut établie le long de la frontière.
  • L'argument historique de la « marocanité » de Tindouf est longuement développé. L'agglomération, connue depuis le XVIe siècle, dépendait avant le Protectorat du khalifa du Tafilalet, et ses caïds étaient nommés par Dahir du sultan. La France occupa la région en 1934, l'intégrant d'abord à la zone militaire marocaine avant de la placer sous l'autorité de l'Algérie française. En 1956, Tindouf était administrativement rattachée à la région marocaine d'Agadir. Ce n'est qu'en octobre 1962, après le retrait français, que l'Armée de libération nationale algérienne s'y installa par la force, en chassant les représentants marocains, malgré l'allégeance des tribus locales (Tajakant et Rguibat) au roi en juillet de la même année.

Le Sahara occidental, un contentieux majeur

Véritable pomme de discorde entre le Maroc et l’Algérie, la question du Sahara occidental est, depuis plusieurs décennies, le principal obstacle au projet d’union du « Maghreb arabe ».
  • Le Sahara occidental est présenté comme l'« Alsace-Lorraine » marocaine, composé de deux régions : la Saquia el Hamra au nord et l'Oued ed Dahab (ancien Rio de Oro) au sud. Dès mars 1956, un congrès à Saquia el Hamra vit des milliers de représentants tribaux proclamer leur attachement au trône alaouite. Une insurrection armée éclata en juin 1956, et en 1957, l'Armée de libération marocaine parvint à contrôler une grande partie du territoire, à l'exception de trois bastions espagnols.
  • Face à cette avancée, une opération militaire conjointe franco-espagnole, baptisée « Ouragan » (incluant l'opération française « Écouvillon »), fut lancée en février 1958. Elle permit à l'Espagne de rétablir son contrôle et força les unités marocaines et des réfugiés à se replier vers le Maroc. Le seul gain pour Rabat fut l'ouverture de pourparlers aboutissant à l'accord de Cintra (1er avril 1958) et la restitution de la région de Tarfaya.

La Marche verte et la récupération du territoire

Fort de cet arrêt de la Cour internationale de justice, devant les hésitations espagnoles et inquiet des manœuvres algériennes, le roi Hassan II décida de forcer le destin. Il eut alors l’idée d’envoyer des centaines de milliers d’hommes et de femmes prendre pacifiquement possession de cette partie du territoire national perdue lors des partages coloniaux. Ce fut la « Marche verte ».
  • L'avis consultatif de la Cour internationale de Justice du 16 septembre 1975 fut un tournant. La Cour reconnut que le Sahara occidental n'était pas un terra nullius au moment de la colonisation espagnole et qu'il existait des « liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus vivant sur le territoire ». Fort de ce jugement, le roi Hassan II organisa la Marche verte, qui débuta le 6 novembre 1975 avec plus de 200 000 civils marocains franchissant la frontière.
  • Cet acte de force pacifique précipita la signature de l'Accord tripartite de Madrid le 14 novembre 1975 entre l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie. L'accord prévoyait une administration transitoire jusqu'en février 1976 et le partage du territoire : la Saquia el Hamra au Maroc et l'Oued ed Dahab à la Mauritanie. L'armée espagnole se retira progressivement, laissant place aux forces marocaines qui entrèrent à El Ayoun en décembre 1975 et à Dakhla en janvier 1976.

La guerre avec le Polisario et l'émergence de la RASD

La RASD (République arabe saharaouie démocratique) fut proclamée au début du mois de février 1976 et portée sur les fonts baptismaux par l’Algérie dont l’intérêt régional était triple : politique, économique et stratégique.
  • Le Front Polisario, créé en 1973 et soutenu par l'Algérie, s'opposa militairement à l'installation marocaine. Des combats violents eurent lieu, notamment à Amgala en janvier-février 1976. Le Polisario proclama la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en février 1976. Le conflit s'intensifia, obligeant le Maroc à intervenir en Mauritanie en 1977 pour soutenir son allié attaqué par le Polisario.
  • Après le coup d'État de juillet 1979 en Mauritanie, le nouveau pouvoir signa un accord de paix avec le Polisario à Alger le 5 août, abandonnant sa part du Sahara occidental (Oued ed Dahab). Le Maroc, considérant ce territoire comme historiquement sien, y envoya immédiatement son armée et le réintégra le 11 août 1979. Pour se protéger des raids du Polisario lancés depuis l'Algérie, le Maroc construisit à partir de 1980 un mur de défense long de 2 700 km.

Processus de paix et blocages internationaux

Le cœur du problème est, comme l’a dit Hubert Védrine, ancien chef de la diplomatie française que « […] l’affaire du Sahara est une affaire nationale pour le Maroc et une affaire identitaire pour l’armée algérienne ».
  • Un cessez-le-feu parrainé par l'ONU entra en vigueur le 6 septembre 1991, et la MINURSO fut créée pour organiser un référendum. Cependant, le processus buta continuellement sur la question épineuse de la composition du corps électoral. Le Maroc contestait les listes électorales espagnoles de 1974, qui excluaient selon lui 65 000 réfugiés sahraouis favorables à la marocanité, ayant fui après l'opération Écouvillon.
  • Les plans de paix successifs, notamment les plans Baker I (2000) et Baker II (2003), échouèrent. Le plan Baker II, prévoyant une autonomie puis un référendum, fut rejeté par le Maroc qui y voyait une menace pour son intégrité territoriale. En 2007, l'ONU se rangea à l'option d'une autonomie sous souveraineté marocaine sans référendum, mais les pourparlers directs à Manhasset (2007-2008) entre le Maroc et le Polisario échouèrent. Fin 2015, la situation restait bloquée, l'ONU considérant le territoire comme décolonisé mais au statut non réglé.

Évolution politique interne du Maroc sous Mohammed VI

Le nouveau souverain ouvrit rapidement un nouveau chapitre de l’histoire du Maroc car, dès la fin du mois d’août 1999 fut mise en place une Commission royale d’indemnisation des anciens prisonniers politiques.
  • L'avènement de Mohammed VI en juillet 1999 marqua une ouverture politique symbolique, avec la création d'une commission d'indemnisation des anciens prisonniers politiques, le retour d'exil de l'opposant Abraham Serfaty et le limogeage du puissant ministre de l'Intérieur Driss Basri. Ces mesures inaugurèrent une période de libéralisation relative.
  • Le paysage politique évolua significativement avec la montée en puissance du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste). Après des scores modérés en 2002 et 2007, le PJD remporta les élections législatives de 2011 avec 107 sièges sur 395, dans un contexte de Printemps arabe, et son leader Abdelilah Benkirane fut nommé chef du gouvernement. Cette percée confirma l'ancrage urbain de l'islamisme politique marocain.

La guerre civile libyenne de 2011

« Depuis le début des opérations de l’Otan en Libye et jusqu’à la chute de Kadhafi, je n’ai cessé de mettre en garde quant aux conséquences non maîtrisées de cette guerre. J’ai trop longtemps prêché dans le désert […] ma crainte a un nom : la somalisation » (Idriss Déby, Jeune Afrique, 23 juillet 2012).
  • Le soulèvement en Libye en 2011, présenté comme un « printemps arabe », était en réalité une guerre civile aux racines tribales, régionales et religieuses. Il débuta en Cyrénaïque (est), région historiquement rebelle et fief de l'islamisme, et fut renforcé par le soulèvement des Berbères du Djebel Nefusa (ouest) et de la ville de Misrata. Contrairement à la Tunisie et à l'Égypte, les causes n'étaient pas principalement économiques.
  • L'intervention militaire internationale, menée sous l'égide de la résolution 1973 de l'ONU (mars 2011) pour établir une zone d'exclusion aérienne, dévia rapidement vers une guerre ouverte pour renverser Kadhafi. Pilotée par la France, le Royaume-Uni et l'OTAN, elle fournit un appui aérien décisif aux rebelles. Le régime s'effondra avec la chute de Tripoli en août et la mort de Kadhafi, capturé et lynché à Syrte le 20 octobre 2011.

La désintégration et l'anarchie post-Kadhafi

Le vrai pouvoir appartenait donc aux milices ; or, ces dernières se combattaient au grand jour.
  • Après la chute de Kadhafi, la Libye sombra dans l'anarchie, devenant une mosaïque de territoires contrôlés par des milices tribales, régionales et islamistes. Le Conseil national de transition (CNT), puis le Congrès national général (CNG) élu en juillet 2012, se révélèrent incapables d'imposer leur autorité. Le pays se fractura entre un gouvernement reconnu internationalement à Tobrouk (est) et un pouvoir islamiste à Tripoli (ouest).
  • Une seconde guerre civile éclata en 2014, opposant les forces du général Khalifa Haftar (opération « Dignité ») en Cyrénaïque aux milices islamistes, dont celles liées aux Frères musulmans et, plus tard, à l'État islamique (EI). L'EI établit une branche à Derna en 2014 avant d'être chassé et de se replier dans la région stratégique de Syrte. Le pays était divisé en trois zones : une Cyrénaïque en guerre, une Tripolitaine fragmentée, et un Fezzan sudiste livré aux conflits entre Touareg, Toubou et Arabes.

Géopolitique régionale et menaces émergentes

La fin du régime du colonel Kadhafi entraîna une nouvelle définition de la géopolitique régionale.
  • L'effondrement de l'État libyen eut des conséquences régionales dévastatrices. Des arsenaux entiers furent pillés, inondant le Sahel d'armes et alimentant les conflits au Mali, au Tchad et ailleurs. Les frontières poreuses menacèrent directement la sécurité de la Tunisie, de l'Algérie et de l'Égypte.
  • L'émergence de l'État islamique en Libye à partir de 2014-2015 ajouta une nouvelle couche de complexité et de danger. Bien que contenu dans la région de Syrte et confronté aux fortes identités tribales, l'EI chercha à fédérer les groupes jihadistes locaux. Face à cette menace, un gouvernement d'union nationale (GNA) parrainé par l'ONU, dirigé par Fayez al-Sarraj, tenta de s'imposer à partir de Tripoli en 2016, dans un contexte de profonde fragmentation et de compétition entre puissances étrangères.

Chapitre 2: Chapitre II (partie 6)

La Libye post-Kadhafi et les racines historiques du Maghreb

L'instabilité politique et la montée des milices en Libye (2013-2014)

« une nation qui n’apprécie pas ceux qui se sont sacrifiés »
  • Le texte décrit une période d'extrême instabilité en Libye après la chute de Kadhafi, marquée par la violence politique et les attentats. En 2013, l'ambassade de France à Tripoli est la cible d'un attentat à la voiture piégée, blessant deux gendarmes, et le consul de France à Benghazi échappe de peu à une attaque. Ces événements illustrent l'effondrement de la sécurité et la présence de groupes armés hostiles aux intérêts étrangers, dans un contexte où l'État central est défaillant et incapable d'assurer l'ordre ou de contrôler son territoire, laissant le champ libre à l'action des milices.
  • La vie politique est dominée par des manœuvres de force et des prises de pouvoir illégitimes. Le Congrès Général National (CNG), élu en juillet 2012, est initialement dominé par des forces libérales, mais les islamistes et les Frères musulmans, bien que minoritaires, en prennent le contrôle par la terreur, poussant de nombreux députés à fuir. Cette prise de pouvoir s'accentue en 2014 lorsque le CNG, arrivé au terme de son mandat, se proroge unilatéralement jusqu'en décembre, puis destitue le Premier ministre Ali Zeidan à l'issue d'un "scrutin truqué". Ces actions démontrent l'absence d'État de droit et la prééminence de la coercition sur les processus démocratiques.
  • La violence des milices urbaines est un facteur clé de déstabilisation. Un événement déclencheur majeur est le massacre du 15 novembre 2013 à Tripoli, où des miliciens de la ville de Misrata ouvrent le feu sur des manifestants pacifiques réclamant leur départ, faisant des dizaines de morts et des centaines de blessés. Cet épisode cristallise l'impuissance de l'État face à des groupes armés agissant en toute impunité et exacerbe les tensions régionales et communautaires, préparant le terrain pour l'intervention militaire ultérieure du général Haftar.
  • La nomination de figures controversées aux plus hautes fonctions achève de polariser le pays. En mai 2014, le CNG impose Ahmed Miitig, un Frère musulman originaire de Misrata, au poste de Premier ministre. Cette nomination, perçue comme une mainmise islamiste sur le pouvoir exécutif, s'ajoute à la mainmise déjà effective sur le législatif. Elle intervient dans un climat où l'ancien ministre de la Justice de Kadhafi, un ancien "baron" du régime ayant confirmé la condamnation à mort des infirmières bulgares avant de rejoindre la rébellion, dénonce amèrement l'ingratitude de la nation, symbolisant les retournements d'alliance et les rancœurs qui traversent la classe politique.

Les acteurs clés et les dynamiques tribales

il ne rompit en revanche jamais les liens avec sa tribu, ce qui le plaça au cœur d’une alchimie tribale stratégique
  • Le général Khalifa Haftar émerge comme une figure centrale, dont le pouvoir s'enracine dans des réseaux tribaux complexes. Ancien compagnon d'armes de Kadhafi lors du coup d'État de 1969, Haftar est issu de la tribu Farjan, dont le fief est la région de Syrte. Sa force réside dans le maintien de liens solides avec sa tribu malgré sa brouille avec Kadhafi, ce qui le positionne stratégiquement à la jonction de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine. Cette "alchimie tribale" est présentée comme un atout capital dans le paysage libyen fragmenté, où l'allégeance tribale reste souvent plus forte que la loyauté nationale.
  • Le texte révèle les parcours ambigus d'anciens dignitaires du régime qui ont rejoint la rébellion. Un cas emblématique est celui d'un ancien ministre de la Justice, membre de la Sanûsiya et proche des Frères musulmans, qui présida la cour d'appel ayant confirmé les condamnations à mort des infirmières bulgares. Récompensé par Kadhafi pour son zèle, il démissionne en 2010 pour protester contre la politique anti-islamiste du régime avant de rejoindre le soulèvement de 2011. Ce parcours illustre les recompositions et les alliances contre-nature qui caractérisent la transition, où d'anciens piliers du système se recyclent dans le nouvel ordre politique.
  • La dimension tribale dépasse les frontières libyennes et s'étend au Tchad voisin, créant des liens transnationaux durables. Le texte identifie des tribus libyennes, comme les Awlad Soulayman (comprenant des segments des Hassouna, Magharba et même des Kadhafda, la tribu de Kadhafi), qui se sont historiquement installées dans le nord du Kanem tchadien. D'autres tribus commerçantes de Tripolitaine, comme les Majabra, les Zouweye et les Massamra, ont également des segments au Tchad. Ces connexions historiques créent un continuum humain et politique qui influence les relations entre les deux pays.
  • Ces liens se concrétisent par l'ascension de personnalités d'origine tchadienne à des postes clés sous Kadhafi. Le texte cite plusieurs exemples : Ahmad Ibrahim (vice-président du Parlement), Grène Saleh Grène (ambassadeur au Tchad), Abdessalam Zadmah (commandant en second de la garde personnelle de Kadhafi), le général Yunus Jaber (chef de l'armée) et Ibrahim Bishari (chef des renseignements), ces deux derniers ayant des mères tchadiennes. Cette intégration de cadres d'origine étrangère démontre la politique de clientélisme et d'incorporation tribale menée par le régime, qui utilisait ces réseaux pour consolider son influence régionale.

Les racines historiques : l'Afrique du Nord musulmane (VIIe-Xe siècles)

N/A
  • Cette section, présentée sous forme de plan de chapitre, esquisse les fondations de l'histoire médiévale du Maghreb. Elle commence par la transition de "l'Égypte chrétienne à l'Égypte musulmane" entre 650 et 968, couvrant ainsi la conquête arabe et la période de consolidation du pouvoir musulman, qui a fondamentalement transformé l'identité culturelle et religieuse de la région. Cette phase est cruciale pour comprendre l'islamisation qui deviendra un trait définitif de l'Afrique du Nord.
  • Un événement majeur de cette période est la "révolte berbère du VIIIe siècle". Cette révolte, souvent liée à des motifs à la fois religieux (l'adhésion au kharidjisme, une branche dissidente de l'islam) et socio-économiques (la rébellion contre la domination et l'impôt arabe), démontre la résistance des populations autochtones amazighes (berbères) à l'autorité du Califat omeyyade. Elle aboutit à la création de principautés et d'États indépendants, marquant une première affirmation politique berbère.
  • La période post-révolte voit l'émergence d'entités politiques stables. La section "Le Maghreb après la révolte berbère" traite de la consolidation des premiers États autonomes dans la région. Ensuite, l'ascension des Fatimides (909-1171) est mise en avant. Originaires de Kabylie, cette dynastie chiite ismaélienne parvient à établir un puissant califat qui s'étendra de l'Afrique du Nord à l'Égypte et à la Syrie, déplaçant finalement sa capitale au Caire en 969. Leur règne représente un âge d'or de la puissance maghrébine et une période de prospérité économique et culturelle.

L'apogée des empires berbères (XIe-XIIIe siècles)

À l’ouest, le « feu de paille » almoravide
  • Le chapitre III est consacré à "l'apogée berbère" aux XIe-XIIIe siècles, une période où les dynasties berbères dominent politiquement et militairement le Maghreb. À l'est et au centre, se forment des "États berbères" tels que les Zirides (vassaux des Fatimides devenus indépendants), les Hammadides et les Ifrénides. Ces dynasties, souvent issues de tribus berbères sédentarisées, développent une civilisation urbaine raffinée, avec des capitales comme Achir et la Kalaa des Beni Hammad, et jouent un rôle crucial dans les échanges transsahariens et méditerranéens.
  • À l'ouest, l'empire almoravide est décrit comme un "feu de paille", suggérant une ascension fulgurante mais un déclin rapide. Fondé par des tribus berbères sanhadja nomades du Sahara, cet empire rigoriste sur le plan religieux (malékite) unifie le Maghreb occidental et une partie de l'Espagne musulmane (Al-Andalus) au XIe siècle. Cependant, l'expression "feu de paille" indique que sa domination fut relativement brève, affaiblie par des tensions internes, le relâchement des mœurs et la pression d'un nouveau mouvement réformateur, les Almohades.
  • La victoire des Almohades sur les Almoravides au XIIe siècle marque un tournant. Ce mouvement, fondé par Ibn Toumert parmi les tribus masmouda de l'Atlas, prône un retour à un islam pur et unitaire (d'où leur nom, al-Muwahhidun, "les unitaristes"). Leur conquête rapide du Maghreb et d'Al-Andalus crée le plus vaste empire que la région ait connu depuis les Romains, unifiant politiquement un espace immense sous une idéologie religieuse et une administration centralisées.
  • Le règne almohade est également la période d'une "arabisation de la Berbèrie" accélérée, comme l'indique le titre du chapitre IV. Ce processus est largement attribué aux "migrations hilaliennes" du XIe siècle, où des tribus arabes bédouines, initialement envoyées par les Fatimides pour punir les Zirides, se répandent à travers le Maghreb. Leur implantation progressive, notamment en Libye et dans les plaines intérieures, modifie durablement le paysage ethnolinguistique, renforçant l'usage de l'arabe au détriment des langues berbères et transformant les structures sociales et économiques.

L'Égypte mamelouke et la fin de l'ère médiévale (XIIIe-XIVe siècles)

N/A
  • Le dernier chapitre esquissé se focalise sur l'Égypte aux XIIIe et XIVe siècles, une puissance régionale majeure dont l'histoire est intimement liée à celle du Maghreb. Il commence par "La parenthèse des Ayyubides (1240-1259)", la dynastie fondée par Saladin. Bien que kurde, cette dynastie a consolidé les structures de l'Égypte musulmane après la fin de la période fatimide. Leur règne, qualifié de "parenthèse", fut relativement court mais crucial dans la lutte contre les Croisés et la préparation du terrain pour le régime suivant.
  • La section centrale décrit "Le premier régime mamelouk (1250-1340)". Les Mamelouks, des esclaves-soldats (souvent d'origine turque ou circassienne) affranchis qui formaient l'élite militaire, renversent les Ayyubides et établissent leur propre sultanat. Cette période est marquée par une grande efficacité militaire, comme en témoigne leur célèbre victoire contre les Mongols à Aïn Jalout en 1260, qui sauva le cœur du monde islamique. Leur régime, basé sur un système militaire et une rotation du pouvoir parmi les émirs, dirige l'Égypte et la Syrie pendant des siècles.
  • L'ère mamelouke représente l'apogée du pouvoir politique et culturel de l'Égypte médiévale post-califale. Le Caire devient une métropole florissante, un centre intellectuel et commercial de premier plan. Le texte, en s'arrêtant sur ce "premier régime", met probablement l'accent sur sa phase de formation et de consolidation, caractérisée par une administration centralisée, des projets architecturaux grandioses et une stabilité relative qui contraste avec les fragmentations politiques contemporaines au Maghreb. Cette période clôt ainsi le panorama historique en présentant un modèle étatique puissant et durable à l'est du monde arabe.

Chapitre 3: Chapitre III (partie 1)

L'Afrique du Nord antique et médiévale : des royaumes hellénistiques aux empires berbères

L'Égypte ptolémaïque et son rayonnement économique

Avec les Lagides, l’Égypte ne fut plus tout à fait égyptienne. Les Grecs de Macédoine qui en firent leur pays, lui donnèrent en effet une nouvelle capitale, Alexandrie, qui remplaça Memphis.
  • La période ptolémaïque (323-30 av. J.-C.) marque une transformation profonde de l'Égypte, désormais tournée vers le monde grec et la Méditerranée. Ptolémée Ier Sôter, ancien général d'Alexandre, établit une dynastie qui perpétue la monarchie pharaonique tout en s'intégrant aux élites locales, notamment par des restaurations de temples. Son règne voit la reconstitution d'une puissance égyptienne étendue, incluant Chypre, la Palestine et des parties de l'Anatolie. Cette continuité dans la forme du pouvoir, avec des souverains se faisant représenter en pharaons, facilite l'acceptation de la dynastie par le clergé et la population.
  • Sous Ptolémée II Philadelphe, l'Égypte connaît un essor économique et culturel remarquable, symbolisé par la construction du Phare et de la Bibliothèque d'Alexandrie. Pour financer ces grands travaux, les Ptolémées remettent en exploitation les mines d'or du désert nubien, abandonnées depuis des siècles. Cette politique de grands travaux et de développement économique s'inscrit dans une stratégie de rayonnement et de centralisation du pouvoir autour de la nouvelle capitale hellénistique.
  • L'Égypte lagide devient un acteur majeur du commerce entre l'Asie et la Méditerranée grâce au contrôle de ports stratégiques en mer Rouge. Sous Ptolémée II et III, des ports comme Myos Hormos (Quseir), Soterias Limen (Port Soudan) et surtout Adoulis (Massaoua) sont fondés ou aménagés. Adoulis, avant-port d'Axoum, devient le principal centre du commerce avec l'Inde, captant les routes caravanières venues de Méroé et de l'intérieur de l'Afrique.
  • Le commerce avec l'Inde est dominé par des intermédiaires grecs et yéménites. Le Périple de la Mer Érythrée, guide anonyme du IIe siècle, témoigne de l'organisation sophistiquée de ces échanges. Les Yéménites détiennent le monopole de la traversée de l'océan Indien, tandis que les Grecs, comme Eudoxe de Cyzique, jouent un rôle pionnier dans l'ouverture de cette route maritime. Ce commerce génère une prospérité considérable jusqu'à la conquête arabo-musulmane.
  • Le déclin de la dynastie commence après Ptolémée III Évergète. Les treize souverains suivants voient leur pouvoir s'affaiblir dans des intrigues familiales. La fin est précipitée sous Ptolémée XII Aulète, dont le règne marque la perte d'indépendance face à Rome. Sa fille, Cléopâtre VII, tente de sauver le royaume par des alliances avec Jules César puis Marc Antoine, mais sa défaite face à Octave (futur Auguste) en 30 av. J.-C. entraîne l'annexion de l'Égypte par Rome et la fin de la dynastie lagide.

Les royaumes berbères de l'Antiquité

« […] en Libye, les bords de la mer qui la limite vers le nord à partir de l’Égypte jusqu’au cap Soloeis, qui marque la fin du continent libyen, sont habités d’un bout à l’autre par des hommes de race libyenne divisés en nombreuses peuplades […] »
  • Les Grecs désignaient sous le nom de "Libyens" l'ensemble des populations berbères du nord de l'Afrique, de l'Égypte au détroit de Gibraltar. Le monde berbère antique se divisait en deux ensembles : les "Libyco-berbères" à l'est, en contact avec les colonies grecques de Cyrénaïque, et les Berbères de l'ouest (Berbérie), sur lesquels les connaissances sont plus abondantes pour la Tunisie et l'est algérien. Leur religion reposait sur un au-delà et l'immortalité de l'âme, avec des cultes rendus aux forces naturelles et au bélier.
  • Contrairement à leurs frères de l'est, les Berbères de l'ouest créèrent des États structurés. Au IVe siècle av. J.-C., trois grands royaumes émergent, préfigurant la division moderne du Maghreb : le royaume de Maurétanie (actuel Maroc), le royaume des Masaesyles (centre de l'Algérie) et le royaume des Massyles ou Numidie (est algérien et Tunisie). Ces entités étaient dirigées par des Aguellid, chefs de confédérations tribales et de guerre.
  • L'organisation politique de ces royaumes était fragile, en raison de l'absence de règles claires de succession et de la jalousie des tribus pour leur autonomie. La mort d'un souverain déclenchait régulièrement des guerres civiles. Cette instabilité chronique contrastait avec la puissance de Carthage, avec laquelle ces royaumes entrèrent en contact et en conflit à partir du Ve siècle av. J.-C.
  • L'art funéraire monumental berbère est illustré par les djedars, pyramides funéraires, et des mausolées prestigieux comme le Medracen, la Souma du Khroub, le mausolée de Beni Rhénane à Siga et le "Tombeau de la Chrétienne" en Maurétanie. Ces monuments témoignent de l'existence d'une aristocratie puissante et d'un savoir-faire architectural avancé parmi les élites berbères.
  • Les Guanches des îles Canaries, identifiés comme des Berbères, constituent un cas particulier. Leur disparition rapide après la découverte et la conquête espagnole aux XVe-XVIe siècles a laissé des traces archéologiques importantes, notamment des momies. Des études de génétique moléculaire ont confirmé leur apparentement étroit avec les populations berbères de l'Atlas marocain, ainsi que des points communs linguistiques (toponymie, tifinagh).

Carthage : de la colonie phénicienne à la puissance impériale

Carthage ne fut pas une simple colonie phénicienne accrochée en terre d’Afrique au milieu d’un monde hostile.
  • Fondée vers 814 av. J.-C. par des colons phéniciens de Tyr, Carthage ("Quart Hadasht", la nouvelle ville) acquiert son autonomie totale au VIe siècle av. J.-C., profitant des troubles en Phénicie. Elle développe alors un empire maritime en Méditerranée occidentale, s'étendant aux Baléares, à la Sicile et à la Sardaigne, et entre en rivalité avec les Grecs de Sicile et les négociants de Massalia (Marseille).
  • L'empire carthaginois en Afrique du Nord se compose d'un réseau de comptoirs puniques le long des côtes, de l'actuelle Tunisie au Maroc. En Algérie, on trouve Hippo Regius (Annaba), Cirta (Constantine), Icosim (Alger) ou Tipaza. Au Maroc, ils s'installent à Tanger, Lixus et sur l'îlot de Mogador (Essaouira), recherchant l'or de l'Atlas et exploitant la fameuse "pourpre gétule", une teinture rare tirée du coquillage Purpura hemastoma.
  • La puissance de Carthage, fondée sur le commerce (blé, huile), atteint son apogée à l'époque des Magonides (535-450 av. J.-C.). Un traité avec Rome en 510 av. J.-C. reconnaît son monopole commercial en Méditerranée occidentale. Cependant, la défaite contre les Grecs de Syracuse à Himère en 480 av. J.-C. brise son expansion et la contraint à recentrer son empire sur l'Afrique du Nord.
  • À partir du Ve siècle av. J.-C., Carthage entame une expansion territoriale à l'intérieur des terres, aux dépens des Berbères numides. Elle contrôle ainsi la totalité de l'actuelle Tunisie et une partie de l'est algérien jusqu'à Tébessa. Pour ses guerres, elle recrute massivement des mercenaires berbères, notamment les fameux cavaliers numides qui deviendront une composante essentielle de ses armées.
  • Les relations entre Carthaginois et Berbères furent complexes, faites d'alliances, de conflits et d'intégration culturelle. Des alliances matrimoniales étaient fréquentes, et la culture punique imprégnait les élites berbères, comme en témoigne l'usage du punique pour les dédicaces religieuses, les textes administratifs et les légendes monétaires dans toute l'Afrique du Nord. Le roi numide Massinissa lui-même était décrit comme étant autant punique que berbère.

Les Guerres puniques et la fin de Carthage

« C’est à eux-mêmes que devaient s’en prendre les Carthaginois devant l’étendue de leurs maux ; en effet, ils avaient […] fait sentir avec rigueur leur domination sur les Libyens ; ils avaient réclamé la moitié de toutes les récoltes, doublé le tribut dû par les villes... »
  • La Première Guerre punique (264-241 av. J.-C.) éclate à propos de la Sicile. Rome, puissance continentale, défait la flotte carthaginoise à Mylae (260) et Ecnome (256). Une expédition romaine en Afrique échoue. La guerre se conclut par la victoire navale romaine aux îles Aegates (241). Carthage perd la Sicile et doit payer un lourd tribut, ce qui provoque la révolte de ses mercenaires impayés et de ses alliés berbères, écrasée par Hamilcar Barca.
  • La Deuxième Guerre punique (218-201 av. J.-C.) est déclenchée par Hannibal qui prend Sagonte. Il traverse les Alpes et inflige de lourdes défaites à Rome (Trasimène, Cannes). Rome cherche alors des alliés chez les Berbères, s'alliant avec Syphax, roi des Masaesyles, contre Massinissa, allié de Carthage. Après des retournements d'alliance complexes, Scipion et Massinissa remportent la bataille des "Grandes Plaines" (203) et capturent Syphax.
  • La bataille décisive de Zama (202 av. J.-C.) voit la défaite d'Hannibal face à Scipion. Le traité de paix impose à Carthage le désarmement de sa flotte, l'abandon de ses éléphants de guerre, le versement d'une énorme indemnité et l'interdiction de faire la guerre sans l'accord de Rome. Carthage conserve ses possessions africaines, mais Massinissa, désormais allié de Rome, grignote progressivement son territoire.
  • La Troisième Guerre punique (149-146 av. J.-C.) éclate lorsque Carthage, poussée à bout par les empiètements de Massinissa, riposte. Rome, ne voulant pas d'un État berbère fort, décide d'en finir. Après un siège de trois ans dirigé par Scipion Émilien, Carthage est prise, rasée et son emplacement salé. La région est annexée et la Numidie est partagée entre les héritiers de Massinissa.
  • La cruauté de la guerre est soulignée par les atrocités commises par les Carthaginois, comme la torture de prisonniers romains ordonnée par Hasdrubal le Boétharque. Ces actes, selon l'historien Yann Le Bohec, expliquent en partie l'acharnement des Romains à détruire physiquement la ville et sa population, rendant la guerre "inexpiable" et toute clémence impossible.

Les États berbères du Maghreb médiéval (XIe-XIIIe siècles)

Aux XIe-XIIe siècles, dans l’est et dans le centre du Maghreb apparurent et se développèrent trois principaux États berbères, à savoir les deux royaumes ziride et hammadide, parents mais rivaux, et le royaume ifrénide de Tlemcen.
  • Après le départ des Fatimides pour l'Égypte en 972, leur vassaux berbères sanhaja, les Zirides, prennent le contrôle du Maghreb central. En 1014, une scission donne naissance à deux royaumes rivaux : les Zirides "Badisides" en Tunisie (capitale Mahdiya) et les Hammadides dans la région de Bougie. Les deux dynasties abandonnent le chiisme fatimide pour le sunnisme et se rallient au calife de Bagdad.
  • Ces royaumes font face aux invasions des tribus arabes hilaliennes à partir du milieu du XIe siècle. Les Hilaliens atteignent l'Atlas saharien en 1051. Les Hammadides s'allient même à eux pour détruire le royaume ifrénide de Tlemcen en 1058. Ces invasions contribuent à l'affaiblissement des structures étatiques sédentaires et à l'arabisation partielle des campagnes.
  • Parallèlement, à l'ouest, émerge l'empire almoravide, fondé par des Berbères sanhaja voilés du Sahara occidental. Leur mouvement naît d'une réforme religieuse rigoriste menée par le prédicateur Abd Allah ben Yacin, qui fonde un ribat (communauté religieuse militaire) et impose le malékisme strict. Ils conquièrent le Sahara, puis le sud du Maroc, fondant Marrakech comme base.
  • Sous Youssef ben Tachfin (1061-1106), les Almoravides réorganisent leur armée, substituant la cavalerie aux méharis et créant une infanterie disciplinée. Ils soumettent le Maghreb occidental (Fès, Tlemcen, Oran, Alger) et répondent à l'appel des princes musulmans d'Espagne, menacés par la Reconquista chrétienne d'Alphonse VI de Castille.
  • En 1086, Youssef ben Tachfin remporte la bataille de Zallaca sur Alphonse VI, stoppant temporairement l'avance chrétienne. Les Almoravides finissent par conquérir la plupart des taifas (petits royaumes) d'Al-Andalus, unifiant l'Espagne musulmane sous leur autorité et créant un "empire des deux rives" s'étendant du Sénégal à l'Ebre.

L'apogée et le déclin de l'empire almoravide

Ils ont une intrépidité qui n’appartient qu’à eux seuls et se laissent tuer plutôt que de fuir. On ne se rappelle pas de les avoir vus reculer devant l’ennemi.
  • L'empire almoravide atteint son extension maximale sous Ali ben Youssef (1106-1143). Ils prennent Saragosse (1110), menacent les Pyrénées, et contrôlent les Baléares. Cependant, leur puritanisme religieux et leur administration perçue comme étrangère (de nombreux chefs ne parlant que le berbère) deviennent de plus en plus impopulaires en Andalousie, nostalgique de la culture raffinée du califat omeyyade.
  • Le retournement commence avec la reprise de l'offensive chrétienne. Le roi d'Aragon Alphonse Ier le Batailleur reprend Saragosse en 1118 et mène un raid profond en terre musulmane jusqu'à Grenade en 1125-1126. Bien que les Almoravides remportent une dernière grande victoire à Fraga en 1134, leur emprise se relâche.
  • Le déclin est accéléré par l'émergence au Maroc d'un nouveau mouvement religieux et politique rival, celui des Almohades, parmi les Masmouda de l'Atlas. Les Almoravides, affaiblis par des luttes internes et la perte de leur élan religieux initial, ne peuvent contenir cette double pression. L'empire entre en décomposition dans les années 1130-1140.
  • L'épopée almoravide est décrite comme un "feu de paille" brillant mais bref. En moins d'un siècle, ils passent de l'ascèse d'un ribat saharien à la domination d'un vaste empire, pour finalement s'effondrer, ne laissant qu'une trace limitée dans la longue durée politique et religieuse du Maghreb, mais ayant profondément marqué l'histoire du Maroc et de l'Espagne.
  • Le mouvement almoravide illustre la dynamique récurrente dans l'histoire du Maghreb : l'émergence, depuis les confins sahariens ou montagnards, de confédérations tribales berbères unies par un idéal religieux rigoriste, qui conquièrent les plaines et les villes sédentaires, fondent des empires, avant de s'affaiblir par leur assimilation aux modes de vie urbains et de succomber à de nouvelles révoltes venues des marges.

Le Maroc saadien : entre unité nationale et menaces étrangères

Au début du XVIe siècle, le Maroc traversa une crise profonde et multiforme car elle fut à la fois politique, régionale et religieuse. Le pays subit également une double tentative de conquête, portugaise à l’ouest, sur sa façade maritime, turque à l’est.
  • Les Saadiens, d'origine arabe chérifienne installée dans le sud marocain (région de Zagora), s'imposent au XVIe siècle dans un contexte de crise des Wattassides, de pression portugaise sur les côtes et de menace ottomane à l'est. Leur ascension est portée par un renouveau islamique et le soutien des confréries religieuses, notamment la jazoula.
  • Après des luttes contre les Wattassides, Mohammed Ech-Cheikh al-Mahdi réunifie le Maroc en 1554. Sa politique est réaliste : il considère la menace turque comme plus pressante que la chrétienne et s'allie même à l'Espagne contre l'Empire ottoman. Il est finalement assassiné en 1557 sur ordre du caïd d'Alger, Hassan Corso, qui lui envoie un faux déserteur turc.
  • Les Saadiens mettent fin à la présence portugaise sur la côte atlantique. La prise d'Agadir (Santa Cruz) en 1541 par Mohammed Ech-Cheikh précipite le retrait portugais. Le roi Jean III, accaparé par le Brésil et les Indes, ordonne l'évacuation de Safi, Azemmour, Arzila et El-Ksar es-Seghir. Le Portugal ne conserve que Tanger, Ceuta et Mazagan.
  • Une grave crise successorale éclate à la mort du sultan Abdallah el-Ghalib Billah en 1574. Son fils Mohammed el-Moutaoukil s'oppose à son oncle Abd el-Malek, soutenu par les Ottomans. Vaincu, el-Moutaoukil se réfugie au Portugal et persuade le jeune roi Sébastien de lancer une croisade pour le rétablir, promettant un protectorat.
  • La bataille des Trois Rois (ou de l'oued el-Makhazen) le 4 août 1578 est une catastrophe pour le Portugal. Le roi Sébastien, le sultan déchu Mohammed el-Moutaoukil et le sultan régnant Abd el-Malek y trouvent la mort. La victoire revient au frère d'Abd el-Malek, Ahmed al-Mansur, qui monte sur le trône. Cette bataille consolide l'indépendance marocaine face aux Ottomans et aux Européens, mais plonge le Portugal dans une crise successorale qui conduit à son union avec l'Espagne.

Chapitre 3: Chapitre III (partie 2)

La Dynastie Saadienne et les Débuts de la Colonisation en Afrique du Nord

La Bataille des Trois Rois et ses Causes

« Les raisons de la folle aventure qui coûta son indépendance au Portugal ont longuement été analysées. Les historiens ont parlé de l’inconscience chevaleresque du roi mais, à ce trait de caractère sans lequel il n’y aurait évidemment pas eu d’expédition, ne peut-on pas ajouter, cause peut-être essentielle, une analyse erronée du danger turc dans cette partie de la Méditerranée ? »
  • L'analyse se concentre sur les motivations de l'expédition désastreuse du roi Sébastien Ier du Portugal au Maroc en 1578, qui aboutit à la bataille d'Alcácer-Quibir (ou bataille des Trois Rois). Au-delà de l'inconscience chevaleresque traditionnellement attribuée au souverain, l'auteur avance une cause structurelle majeure : une évaluation erronée de la menace ottomane. Dans les années précédant 1578, l'Espagne et le Portugal avaient pour priorité d'arrêter l'avancée ottomane vers le Maroc, qui menaçait la navigation en Méditerranée occidentale. Cependant, au moment du lancement de l'expédition, le contexte géopolitique avait radicalement changé. Les priorités ottomanes s'étaient déplacées vers la Perse, et le sultan marocain Moulay Abd-el-Malek avait réussi à éloigner ses alliés turcs pour rétablir une alliance avec l'Espagne. Le danger turc, réel en 1576, s'était donc éloigné en 1578, rendant le prétexte de l'intervention portugais obsolète.
  • Face à la détermination belliqueuse du roi Sébastien, le sultan Moulay Abd-el-Malek déploya une intense diplomatie pour éviter le conflit. Il tenta de raisonner le monarque portugais, lui faisant valoir qu'une guerre n'était dans l'intérêt ni du Portugal ni du Maroc. Il proposa même des concessions territoriales substantielles, comme la remise d'un port marocain au choix et l'élargissement de l'hinterland des places portugaises encore tenues sur la côte. Ces offres, perçues par Sébastien comme des aveux de faiblesse, furent rejetées. Moulay Abd-el-Malek écrivit également au roi pour lui démontrer que la menace turc n'existait plus et demanda en vain l'intermédiaire pacificateur de Philippe II d'Espagne, l'oncle de Sébastien.
  • La préparation militaire des Saadiens est un élément clé de leur succès. Malgré ses efforts de paix, Moulay Abd-el-Malek modernisa son armée, suivant une tradition initiée par ses prédécesseurs comme Mohammed Ech-Cheikh al-Mahdi, qui avait créé une fonderie de canons à Fès. L'armée marocaine disposait ainsi d'un parc d'artillerie, d'une cavalerie nombreuse (élément essentiel) et même d'un service de santé, la classant parmi les armées modernes de l'époque. Face à une armée portugaise lourde, peu mobile et handicapée par ses convois de ravitaillement, les forces marocaines, vivant sur le pays, jouissaient d'une nette supériorité numérique et d'une grande mobilité tactique.

Forces en Présence et Déroulement de la Bataille d'Alcácer-Quibir

« Accumulant les erreurs, ne tenant aucun compte des avertissements ou des renseignements qui lui étaient donnés par des déserteurs de l’armée marocaine, le 4 août au matin, le souverain portugais commit une faute grossière en positionnant ses troupes en un carré massif, dos au fleuve. »
  • Les effectifs détaillés des deux armées, tirés des travaux de Berthier (1985), révèlent un déséquilibre majeur. L'armée marocaine alignait environ 50 000 combattants, dont 14 750 fantassins et 35 250 cavaliers. En face, l'armée portugaise, multinationale (comprenant des Portugais, des Espagnols, des Allemands et des Italiens), ne comptait qu'environ 16 350 combattants, avec seulement 1 550 cavaliers. Cette infériorité numérique était aggravée par la présence d'un grand nombre de non-combattants (domestiques, personnel de charroi) dans le camp portugais, ce qui explique le nombre élevé de prisonniers après la défaite.
  • La bataille, livrée le 4 août 1578, fut marquée par des erreurs tactiques fatales du côté portugais. Le roi Sébastien, ignorant les avertissements, positionna son armée en un carré massif, le dos à l'oued el-Makhazen. Cette disposition empêcha toute manœuvre de son aile droite et rendit toute retraite impossible. En face, Moulay Abd-el-Malek, bien que gravement malade, adopta une formation en croissant, plus mobile, permettant une manœuvre d'encerclement. La bataille fut un désastre total pour le Portugal : environ 10 000 morts et des milliers de prisonniers (jusqu'à 15 000 captifs selon les sources), contre seulement 2 000 pertes marocaines.
  • L'issue de la bataille fut tragique pour les trois monarques présents, d'où son nom de "bataille des Trois Rois". Le roi Sébastien du Portugal et son protégé, le prétendant marocain Mohammed el-Moutaoukil, se noyèrent dans l'oued en tentant de fuir. Le sultan Moulay Abd-el-Malek mourut de maladie au début des combats, mais sa mort fut cachée à ses troupes pour préserver leur moral. Sur le champ de bataille, le frère de Moulay Abd-el-Malek fut proclamé sultan sous le nom d'Ahmed El-Mansour (le Victorieux), inaugurant un règne de 25 ans marqué par la paix, la stabilité et la prospérité.

La Politique Africaine des Saadiens et le Commerce Transsaharien

« Sous les Saadiens, le Maroc fut un pont entre le monde méditerranéen et l’Afrique noire, ou Bilad al-Sudan (le pays des Noirs) dont il écoulait les productions en échange des articles de son artisanat et des produits de son agriculture. »
  • Le Maroc saadien jouait un rôle central dans le commerce transsaharien, fonctionnant comme un pont économique entre la Méditerranée et l'Afrique subsaharienne (Bilad al-Sudan). Les caravanes apportaient du sud de l'or (provenant du Bambouk, du Bouré et du Lobi), de l'ambre gris, de la gomme arabique, des peaux et des esclaves. En échange, le Maroc exportait vers le sud des articles de luxe (bijoux, armes, étoffes), des produits artisanaux courants (ustensiles, poterie, tissus) et des denrées agricoles (blé, fruits secs, dattes), ainsi que des chevaux.
  • La ville de Sijilmassa, dans le Tafilalet, était la plaque tournante incontournable de ce commerce. Décrite comme le "port du nord du Sahara", elle était le point de convergence des caravanes venant de Fès, du littoral méditerranéen et du sud. Sa position stratégique et ses ressources en eau lui permettaient de ravitailler les caravanes pour la traversée du désert. L'historien Jean-Michel Lessard la définit non comme un simple entrepôt passif, mais comme un élément moteur du commerce régional et international, générant une activité économique pour toute une population d'agriculteurs, d'artisans et de commerçants.
  • À partir de la fin du XVe siècle, ce système fut bouleversé par l'arrivée des Portugais sur les côtes du golfe de Guinée. La "victoire de la caravelle sur la caravane" détourna les flux d'or et de commerce. L'or du Soudan fut désormais exporté via le golfe de Guinée sous contrôle européen, et les produits artisanaux portugais concurrencèrent ceux du Maroc sur les marchés africains. Cette crise économique, couplée à la montée en puissance de l'empire songhai qui contrôlait les salines de Teghaza, poussa les sultans saadiens à envisager une conquête directe des zones productrices d'or et de sel.

L'Expédition du Niger et la Conquête de l'Empire Songhai

« Le motif de ce message... est de vous informer que la mine de sel de Teghaza (localité de notre empire et placée sous notre juridiction imâmienne) fait partie... de l’ensemble des mines sur lesquelles il incombe au Trésor public des Musulmans de percevoir le fructueux haraj. »
  • Les relations entre le Maroc saadien et l'empire songhai furent conflictuelles dès le milieu du XVIe siècle, centrées sur le contrôle des salines de Teghaza, cruciales pour le commerce transsaharien. Le sultan Ahmed El-Mansour, après sa victoire à Alcácer-Quibir, revendiqua avec fermeté sa suzeraineté sur ces mines, invoquant des arguments religieux et juridiques. Il exigea de l'Askia Ishaq II un tribut d'un mithqal d'or par charge de sel exportée, arguant que les revenus devaient financer la guerre sainte contre les infidèles. Le refus hautain du souverain songhai, accompagné d'un envoi de javelots, précipita le conflit.
  • En 1590, Ahmed El-Mansour lança une expédition militaire de grande envergure pour soumettre le Songhai. Le corps expéditionnaire, fort de 3 000 hommes (dont 500 renégats chrétiens), 8 000 chameaux et 1 000 chevaux, fut placé sous le commandement du pacha Jouder, un renégat d'origine espagnole. Après une marche épique de 135 jours depuis Marrakech, l'armée marocaine atteignit le Niger. Le 13 mars 1591, à Tondibi, elle écrasa les forces songhai, pourtant très supérieures en nombre, grâce à sa supériorité technologique (arquebuses, artillerie).
  • Malgré la victoire militaire et la prise de Gao et Tombouctou, les résultats économiques furent décevants. Les richesses immédiates escomptées à Gao ne se matérialisèrent pas. Bien que les convois d'or vers le Maroc aient repris (avec des estimations allant jusqu'à plusieurs tonnes), ils ne compensèrent pas le déclin structurel du commerce transsaharien traditionnel. Le Maroc créa un pachalik au Soudan, mais les nouveaux circuits commerciaux, détournés vers les zones sous contrôle turc (Tripoli) ou européen (golfe de Guinée), empêchèrent la renaissance des anciens flux qui avaient fait la fortune du royaume. La conquête n'atteignit donc pas son objectif économique principal.

Le Rôle de la Mer et la Course Salétine sous les Saadiens

« Contrairement à ce qui fut longtemps soutenu, nous savons aujourd’hui que la mer a joué un rôle dans le Maroc ancien. »
  • L'historiographie révisionniste présentée ici contredit l'idée d'un Maroc tourné uniquement vers l'intérieur des terres. Dès le début du XVIe siècle, en réaction à la conquête chrétienne de son littoral, le Maroc développa une activité corsaire significative. Les ports de Tétouan et de Larache attaquaient les navires portugais sur les routes des Indes et des Amériques. Sous les sultans Moulay Abdallah el-Ghalib (1557-1574) et Mohammed el-Moutaoukil (1574-1576), la flotte de guerre marocaine comptait respectivement trente et quarante navires.
  • L'installation des Morisques chassés d'Espagne, notamment les Hornacheros à partir de 1609, donna un nouvel essor à la course. Ils s'établirent à Rabat (kasbah des Oudaïa) et fondèrent Salé-la-Neuve, formant une "république corsaire" semi-indépendante. Financés par les riches Hornacheros et commandés par des Andalous ou des renégats européens (comme le redoutable Hollandais Morat-Rais), les corsaires salétins écumaient les grandes routes maritimes. Leurs navires, fins et rapides, construits localement à Rabat, opéraient jusqu'en Manche, en mer d'Irlande et sur les bancs de Terre-Neuve.
  • L'activité corsaire, bien que lucrative (prises, cargaisons et captifs vendus aux enchères), provoqua de violentes réactions européennes, se traduisant par des bombardements de ports et des blocus. Parallèlement, le Maroc entretenait un commerce pacifique important avec l'Europe du Nord, notamment avec Anvers qui envoya 34 navires à Agadir entre 1549 et 1555. La mer était donc à la fois un espace de confrontation, de razzia économique et d'échanges commerciaux réguliers pour le Maroc saadien.

Le Déclin et la Chute de la Dynastie Saadienne

« Ayant à peine régné durant un siècle, la dynastie saadienne finit donc dans une catastrophe totale. Son bilan est-il pour autant aussi négatif que ce qu’en ont écrit certains auteurs... ? »
  • La mort du sultan Ahmed El-Mansour en 1603, emporté par la peste, marqua la fin de l'apogée saadien et ouvrit une période de chaos. Ses fils se déchirèrent pour le pouvoir dans des guerres fratricides qui divisèrent le pays. Trois d'entre eux, Moulay Zidane (proclamé à Fès), Abou Faris (à Marrakech) et Al-Mamoun (sorti de prison), s'affrontèrent, s'alliant et se trahissant tour à tour. Le Maroc fut coupé en deux, avec un sultan à Fès et un autre à Marrakech. Cette anarchie fut exacerbée par une seconde "crise maraboutique", où des entités religieuses territorialisées contestèrent l'autorité centrale affaiblie.
  • L'Espagne, ne pouvant tolérer un tel désordre à ses portes, intervint en soutenant Al-Mamoun, l'héritier désigné par El-Mansour. En échange de la cession de Larache en 1610, l'aide espagnole permit à Al-Mamoun de reprendre Fès. La dynastie continua de s'effriter avec des successions rapides et violentes à Fès et à Marrakech, dans un climat d'anarchie croissante, jusqu'à ce que les Alaouites rétablissent l'ordre dans les années 1660.
  • Malgré cette fin catastrophique, l'auteur propose un bilan nuancé de la dynastie saadienne. Les premiers sultans réussirent à canaliser une réaction nationale et islamique contre la présence portugaise, à contenir la menace ottomane et à suivre une politique réaliste d'alliance avec l'Espagne. Héritant de l'anarchie wattasside, ils opérèrent un réel redressement, culminant avec l'apogée du règne d'Ahmed El-Mansour. Cet essor fut porté par la victoire d'Alcácer-Quibir, la conquête du Songhai, la course salétine, le mécénat artistique et culturel, et surtout par une ouverture sur le monde (Europe, Turquie, Andalousie, Afrique noire) qui permit une synthèse culturelle remarquable et un rayonnement urbain, notamment depuis Fès et Marrakech.

Les Débuts de la Colonisation Européenne en Afrique du Nord (1881-1914)

« La colonisation de l’Afrique du Nord débuta en 1881 avec l’intervention française en Tunisie suivie de celle de la Grande-Bretagne en Égypte en 1882. »
  • Le processus de colonisation de l'Afrique du Nord par les puissances européennes s'amorça dans les dernières décennies du XIXe siècle. Il débuta par l'établissement du protectorat français sur la Tunisie en 1881, suivi de l'occupation britannique de l'Égypte en 1882. L'Italie prit pied en Libye en 1911, et la France imposa son protectorat au Maroc en 1912. Dans ces deux derniers pays, les résistances locales furent particulièrement fortes et durables, la "pacification" marocaine n'étant pas achevée au déclenchement de la Première Guerre mondiale.
  • En Égypte, l'occupation britannique, initialement présentée comme temporaire, devint permanente pour des raisons géostratégiques vitales pour Londres : garantir la liberté de navigation vers les Indes via le canal de Suez, et contrer les ambitions russes en Méditerranée orientale en soutenant l'Empire ottoman gardien des Détroits. Cette tutelle favorisa l'émergence d'un nationalisme égyptien, d'abord panislamiste (soutien au sultan ottoman) avec des figures comme Arabi Pacha, puis plus laïc et tourné vers l'indépendance avec Mustapha Kamil et le parti Umma à partir de 1907.
  • La fondation du Soudan anglo-égyptien fut une conséquence directe de la crise égyptienne. Le mouvement mahdiste, mené par Muhamad Ahmed, infligea de sévères défaites aux forces anglo-égyptiennes (massacre de la colonne Hicks Pacha en 1883, chute de Khartoum et mort du général Gordon en 1885). Les Britanniques, craignant la contagion de l'exemple, la progression française vers le haut-Nil et les ambitions italiennes en mer Rouge, lancèrent une contre-offensive. Sous le commandement de Kitchener, qui fit avancer ses troupes au rythme de la construction d'une voie ferrée, ils écrasèrent les Mahdistes en 1898-1899 et établirent un condominium anglo-égyptien sur le Soudan, évitant de justesse une confrontation avec l'expédition française de Marchand à Fachoda.

La Conquête Italienne de la Libye et l'Instauration du Protectorat Français en Tunisie

« Dans la nuit du 26 au 27 septembre 1911, l’Italie adressa un ultimatum au gouvernement ottoman... Le 29 septembre, le royaume d’Italie déclara la guerre à l’Empire ottoman. »
  • La conquête italienne de la Libye (alors Régence de Tripoli) fut motivée par un nationalisme blessé après la défaite d'Adoua en Éthiopie (1896) et la frustration de voir la France s'emparer de la Tunisie, où vivait une importante communauté italienne. Après avoir obtenu le feu vert diplomatique de la France (en échange de son désintérêt pour le Maroc) et le soutien de la Russie, l'Italie lança un ultimatum à l'Empire ottoman en septembre 1911, prétextant la protection de ses ressortissants. Malgré une proposition turque de "transfert de contrôle", Rome déclara la guerre.
  • La guerre italo-turque (1911-1912) vit le débarquement des troupes italiennes à Tobrouk, Tripoli, Darnah et Benghazi. Malgré une contre-attaque turque menée par Enver Pacha et Mustafa Kemal, la supériorité numérique et navale italienne fut écrasante. En ouvrant un second front en mer Égée (prise de Rhodes et du Dodécanèse), l'Italie contraignit la Turquie, menacée sur plusieurs fronts, à signer le traité de Lausanne-Ouchy en octobre 1912, cédant la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Cependant, la résistance, soutenue par la confrérie sanûsiya, se poursuivit dans l'intérieur, notamment en Cyrénaïque, jusqu'en 1918.
  • L'établissement du protectorat français en Tunisie fut le résultat d'une longue crise financière et de rivalités impérialistes. La Régence, ruinée par des réformes coûteuses et surendettée auprès de banques européennes, fut placée sous le contrôle d'une commission financière internationale en 1869. Au congrès de Berlin (1878), les puissances offrirent la Tunisie à la France, qui hésita par crainte de heurter l'Italie (qui la revendiquait) et la Grande-Bretagne. Sous la pression de Bismarck et pour des raisons de sécurité algérienne, le gouvernement de Jules Ferry intervint en avril 1881, prétextant des incursions de la tribu des Kroumir. Le traité du Bardo (mai 1881) puis la convention de La Marsa (juin 1883) instaurèrent un protectorat où le bey conservait une souveraineté formelle, mais où la France contrôlait la politique étrangère, la défense et les réformes administratives.

L'Algérie sous la IIIe République : Assimilation, Révoltes et Conquête du Sahara

« Deux choses manquent (en Algérie) et sont absolument nécessaires : 1°) Des terres pour établir des colons ; 2°) Des colons pour peupler les terres. » - Mgr Lavigerie, Notes sur l'Algérie (1870)
  • La chute du Second Empire en 1870 marqua un tournant radical en Algérie avec l'avènement du régime civil républicain, porté par des figures comme Adolphe Crémieux et le cardinal Lavigerie. Leur projet était l'"assimilation" totale de l'Algérie à la France métropolitaine. Les décrets Crémieux (octobre 1870) accordèrent la citoyenneté française collective aux Juifs d'Algérie, tandis que les musulmans restaient des "sujets" français, créant une distinction juridique fondamentale. Le régime militaire et les Bureaux arabes, accusés de protéger les indigènes et de freiner la colonisation, furent démantelés au profit d'une administration civile directe de type jacobin.
  • Cette politique brutale d'assimilation et de spoliation des terres (prônée par Lavigerie qui suggérait l'expropriation "pour cause d'utilité publique") provoqua le traumatisme de la grande révolte kabyle de 1871. Menée par Mohammed el-Mokrani et soutenue par la confrérie des Rahmania, elle mobilisa entre 80 000 et 100 000 combattants. Mokrani, un notable qui avait servi la France, se révolta principalement contre le nouveau régime civil qui humiliait les chefs traditionnels en les plaçant sous l'autorité de maires, souvent des colons. Sa déclaration : "Je consens à obéir à un soldat, mais je ne recevrai jamais d’ordres d’un juif, ni d’un marchand" résume le rejet des décrets Crémieux et du nouveau pouvoir civil. La répression fut féroce (exécutions, déportations, confiscations massives de terres).
  • Après la révolte, l'Algérie fut organisée en trois départements français. Le code de l'indigénat (1881) instaura un statut pénal discriminatoire pour les musulmans. La période fut aussi celle de la conquête du Sahara algérien, entrecoupée d'explorations tragiques (massacre de la mission Flatters en 1881) et de révoltes (Ouled Sidi Cheikh, Bou Amama). La conquête systématique fut menée à partir des années 1890-1900 par des militaires comme Foureau-Lamy (traversée jusqu'au Tchad), Laperrine (soumission des Touareg du Hoggar) et Lyautey (pacification du sud oranais), achevant la mainmise française sur l'ensemble du territoire.

La Question Marocaine et la Marche vers le Protectorat

« C’est grâce à la protection qu’ils (les « protégés ») se livrent à un trafic inavouable, en achetant des créances véreuses […] en inventant des vols... et en abusant du prêt usuraire. » - Rapport d'un consul de France (1885)
  • Aux XIXe et XXe siècles, le Maroc des sultans Hassan Ier (1873-1894) et Moulay Abd el-Aziz (1894-1908) fut progressivement déstabilisé par l'ingérence économique et diplomatique des puissances européennes, formant la "Question marocaine". Le système des "protégés" fut un instrument majeur de cette déstabilisation. Les consulats européens accordaient à des Marocains (juifs ou musulmans) un statut de protection qui les exemptait d'impôts et de la juridiction marocaine. Ce système, source de corruption et d'abus (prêts usuraires, créances véreuses), permettait aux puissances de s'immiscer dans les affaires intérieures et de saper l'autorité du Makhzen et ses finances.
  • Les sultans tentèrent de moderniser le pays, notamment l'armée, en créant des unités permanentes (les tabors) instruites par des conseillers européens. Mais ces efforts restèrent précaires, entravés par le manque de fonds (soldes impayées entraînant désertions et revente d'équipement) et l'instabilité chronique. Le pays était également miné par des révoltes tribales et une crise financière aiguë, le rendant vulnérable aux pressions extérieures.
  • L'incapacité du pouvoir central à contrôler la situation et les rivalités entre puissances (notamment entre la France et l'Allemagne, cristallisées par les crises de Tanger en 1905 et d'Agadir en 1911) conduisirent inéluctablement à l'instauration du protectorat français en 1912 par le traité de Fès. Comme pour la Tunisie, la France justifia son intervention par la nécessité de rétablir l'ordre et de protéger ses intérêts, dans un contexte de compétition impériale où le Maroc était la dernière proie "libre" du Maghreb. La résistance à la pénétration française, cependant, allait être bien plus longue et acharnée que dans les autres territoires de la région.

Chapitre 3: Chapitre III (partie 3)

La Fin de l'Indépendance Marocaine et l'Établissement du Protectorat Français

L'Internationalisation de la Question Marocaine et l'Affaiblissement du Makhzen

La terre marocaine et les sujets du sultan échappaient donc peu à peu à la souveraineté nationale.
  • La conférence de Madrid en 1880, convoquée à la demande du sultan Hassan Ier, marque le début de l'internationalisation de la question marocaine. Elle étend les privilèges de protection, auparavant réservés à la France et l'Angleterre, à une douzaine de puissances européennes et aux États-Unis. Ces puissances obtiennent également le droit de propriété sur tout l'empire, entamant gravement la souveraineté nationale. Cet événement est complété par le règlement de Tanger en 1881, qui institutionnalise cette ingérence étrangère. La figure des « Protégés », des sujets marocains placés sous la juridiction de puissances étrangères, devient un problème majeur, sapant l'autorité du Makhzen et préparant le terrain pour une domination plus directe.
  • L'avènement du jeune sultan Moulay Abd el Aziz en 1894, sous la régence du Grand Vizir Ba Ahmed ben Moussa, est contesté. À la mort de ce dernier en 1900, le sultan lance un vaste programme de réformes modernisatrices, notamment une restructuration administrative. Cependant, ces réformes coûtent cher alors que les recettes fiscales sont en baisse. Pour y remédier, il instaure le « Tertib », une réforme fiscale radicale visant à remplacer les impôts coraniques traditionnels par un impôt unique sur les biens agricoles. Cette mesure, perçue comme injuste et contraire à la tradition, provoque un rejet massif de la population et des notables, plongeant le pays dans une crise financière aiguë et l'isolant politiquement, le rendant vulnérable aux pressions extérieures.

L'Expansion Française depuis l'Algérie et les Accords Secrets

Désormais, il était clair que la France allait amplifier sa politique de prise de contrôle du Maroc à partir de l’Algérie.
  • La frontière algéro-marocaine devient une zone de tension permanente. Le traité de Lalla Maghnia (1845) avait accordé à la France un droit de suite, mais l'incapacité du Makhzen à contrôler les tribus frontalières, comme les Ouled Sidi Cheikh, conduit à des interventions directes. Le marabout Bou Amama demande la protection du sultan sur les oasis du Touat pour contrer les ambitions françaises, illustrant la faiblesse du pouvoir central. Les Accords des Confins de 1902 tentent d'instaurer un contrôle commun, mais sont rapidement violés par les initiatives militaires françaises menées par des figures comme le général Lyautey et soutenues par le gouverneur d'Algérie Charles Jonnart.
  • Lyautey, nommé pour pacifier la frontière, adopte une politique de fait accompli. Il occupe Béchar (octobre 1903) et Ras el Aïn/Berguent (juin 1904) en territoire marocain, défiant parfois les ordres directs de Paris. En 1907-1908, il mate la révolte des Béni Snassen et fonde une série de postes militaires, prenant le contrôle de la région entre la frontière algérienne et la Moulouya. Ces actions lui valent la création d'un haut-commissariat à la frontière dont il prend la tête en mai 1908, officialisant la stratégie de pénétration à partir de l'est.
  • Parallèlement, la France conclut des accords secrets avec d'autres puissances pour isoler le Maroc. L'Entente cordiale avec l'Angleterre (8 avril 1904) reconnaît la sphère d'influence française au Maroc. L'Espagne, déçue, accepte par un accord du 3 octobre 1904 une zone limitée dans le nord (future zone de protectorat espagnol) et de petits territoires côtiers au sud (Ifni, Sahara atlantique). Ces arrangements bilatéraux, conclus sans consulter le Maroc, scellent son sort sur la scène internationale.

La Crise de 1905-1911 et le Chemin vers le Protectorat

Le Maroc n’était donc plus un pays indépendant, et, selon l’expression de Jaurès, la France s’engagea alors dans le « guêpier marocain ».
  • En 1905, la France tente d'imposer un programme de réformes contrôlé par elle (armée, douanes, travaux publics, banque d'État) au sultan Moulay Abd el Aziz en échange d'un prêt. Le sultan résiste, et sa position est renforcée par la visite spectaculaire de l'empereur allemand Guillaume II à Tanger le 31 mars 1905 (le « Discours de Tanger »). L'Allemagne, inquiète des ambitions françaises, pousse à la tenue d'une conférence internationale, qui se tient à Algésiras du janvier à avril 1906. La France, soutenue par l'Angleterre, en sort victorieuse : l'Acte d'Algésiras reconnaît formellement l'indépendance du Maroc mais accorde à la France le contrôle de ports clés (Rabat, Safi...) et une position majoritaire dans la nouvelle Banque d'État, lui donnant la mainmise sur les finances.
  • L'Acte d'Algésiras provoque un mécontentement populaire profond. Des émeutes anti-européennes et anti-juives éclatent. L'assassinat du docteur Mauchamp à Marrakech (mars 1907) déclenche une intervention militaire française : bombardement et débarquement à Casablanca (août 1907) et occupation d'Oujda. La France se retrouve prise dans une guerre civile marocaine entre le sultan légitime Moulay Abd el Aziz, qu'elle soutient maladroitement, et son frère Moulay Hafid, soutenu par les grands féodaux du sud (comme Madani Glaoui) hostiles aux réformes.
  • La crise atteint son paroxysme en 1911. Moulay Hafid, au pouvoir depuis 1908 mais incapable de tenir ses promesses (abroger l'Acte d'Algésiras, libérer la Chaouia), est assiégé dans Fès par des tribus insurgées. Il appelle à l'aide la France, qui envoie une colonne commandée par le général Moinier. Cette intervention viole l'Acte d'Algésiras. L'Espagne en profite pour occuper Larache et d'autres villes du nord. L'Allemagne réagit en envoyant la canonnière Panther à Agadir le 1er juillet 1911, déclenchant une grave crise internationale. Pour éviter la guerre, la France négocie et, par la convention du 4 novembre 1911, cède à l'Allemagne des territoires en Afrique équatoriale (le « bec de canard ») en échange de la reconnaissance de ses droits au Maroc. La France a désormais « les mains libres ».

L'Instauration du Protectorat et la Philosophie de Lyautey

« Je crois comme une vérité historique que dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome, se détachera de la métropole. Il faut qu’à ce moment-là, et ce doit être le but suprême de notre politique, cette séparation se fasse sans douleur. »
  • Le traité de Fès est signé le 30 mars 1912 sous la contrainte (5 000 soldats français campent aux portes du palais). Il institue le protectorat français sur le Maroc. Le sultan conserve son prestige spirituel (il reste Commandeur des Croyants) mais délègue à la France l'exercice de ses pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Le Résident général de France, nommé par Paris et dépendant du Quai d'Orsay, dirige l'administration, commande l'armée et contrôle la nomination des fonctionnaires. Un protectorat espagnol est établi dans le nord par un accord franco-espagnol séparé.
  • Le maréchal Hubert Lyautey, nommé Résident général, incarne une approche unique et visionnaire de la colonisation. Contrairement au modèle assimilationniste appliqué en Algérie, Lyautey conçoit le protectorat comme une collaboration visant à moderniser le Maroc tout en préservant ses structures étatiques et culturelles. Il se considère comme le « premier serviteur du sultan ». Sa politique repose sur le respect des institutions marocaines, une colonisation élitiste (il s'oppose à une colonisation de peuplement de « petits blancs ») et une mise en valeur économique ambitieuse (ports, chemins de fer, mines de phosphates, barrages).
  • Lyautey a une vision à long terme résolument non assimilationniste. Dès 1920, il prédit et accepte l'idée de l'indépendance future du Maroc et de toute l'Afrique du Nord, plaidant pour une séparation pacifique. Cette position, révolutionnaire pour l'époque, le distingue radicalement de la plupart des acteurs coloniaux. Il crée également l'École militaire de Dar el-Beida à Meknès (1918) pour former une élite marocaine, qui fournira plus tard les cadres de l'armée royale indépendante.

La « Pacification » et les Résistances Armées (1912-1934)

« La pacification du Maroc, restez-en bien convaincus, est une très grosse affaire, à très longue échéance. »
  • La « pacification » est une conquête militaire longue et difficile, présentée comme une restauration de l'autorité du sultan sur des tribus rebelles. Elle commence dès 1912 avec la révolte d'El-Hiba dans le Sud, qui prend Marrakech avant d'être écrasé à Sidi Bou Othmane. Les résistances les plus tenaces ont lieu dans le Moyen Atlas, où des chefs comme Moha ou Hammou es Zaïani mènent une guérilla efficace. Ce dernier inflige une lourde défaite aux Français à El Herri en novembre 1914. La résistance se poursuit dans diverses régions (Tafilalet, Haut Atlas) jusqu'en 1934.
  • Lyautey pratique une politique d'« intervention par procuration » et de « tache d'huile », s'appuyant quand c'est possible sur les grands caïds locaux (comme les Glaoui à Marrakech) pour soumettre les tribus. Ironiquement, cette stratégie, en brisant la résistance des grands ensembles berbères indépendants, renforce in fine l'État central arabo-musulman du sultan. Les nationalistes berbères contemporains critiqueront d'ailleurs Lyautey pour avoir été le « meilleur allié des cercles makhzéniens ».
  • La guerre du Rif (1921-1926) constitue l'épisode de résistance le plus important et le mieux structuré. Menée par Mohammed Ben Abd el-Krim dans la zone espagnole, elle débute par la retentissante victoire rifaine à Anoual (juillet 1921), où l'armée espagnole subit une déroute catastrophique. Abd el-Krim proclame la « République confédérée des tribus du Rif ». En 1925, il attaque les positions françaises, menaçant Fès. La France et l'Espagne unissent alors leurs forces. Lyautey, partisan d'une stratégie politique ciblée, est écarté au profit du maréchal Pétain, qui mène une guerre totale avec des moyens massifs (aviation, troupes fraîches). Un débarquement franco-espagnol à Alhucemas (septembre 1925) et une offensive concertée en 1926 viennent à bout de la résistance rifaine.

L'Émergence du Nationalisme Politique et le Dahir Berbère

le Dahir berbère étant le « catalyseur du nationalisme marocain »
  • Après le départ de Lyautey (1925) et la mort du sultan Moulay Youssef (1927), son fils Mohammed ben Youssef (futur Mohammed V) monte sur le trône. La fin de la pacification permet l'émergence d'un nationalisme politique urbain. L'élément déclencheur majeur est le « Dahir berbère » du 16 mai 1930. Ce décret, préparé par l'administration française, vise à soustraire les régions berbères à la juridiction islamique (Charia) pour les placer sous le droit coutumier (Orf), avec des tribunaux spéciaux.
  • Les nationalistes marocains, essentiellement issus de l'élite arabe de Fès, y voient une manœuvre de « diviser pour régner » destinée à briser l'unité religieuse et nationale du pays, à « désarabiser » puis « désislamiser » les Berbères pour les détacher de l'autorité du Commandeur des Croyants. Cette mesure provoque une vague de protestations (prières du latif, manifestations) et unit les premiers militants contre le protectorat. Le sultan Mohammed V, après avoir soutenu le mouvement, négocie son atténuation (Dahir d'abrogation partielle d'avril 1934).
  • La décennie 1930 voit la structuration du mouvement nationaliste. Des revues comme Maghreb (Paris, 1932) et L'Action du Peuple (Fès, 1933) voient le jour. En 1934, est fondé le premier parti politique, le Comité d'Action Marocain (CAM), par des figures comme Allal el Fassi et Mohammed Hassan Ouazzani. Le CAM se scinde en 1937 en deux courants : le Parti national pour les réformes (el Fassi) et le Mouvement national (Ouazzani). Leurs leaders sont arrêtés ou exilés après les manifestations de 1937. La Seconde Guerre mondiale mettra temporairement en pause ces revendications, le sultan faisant preuve de loyauté envers la France.

Chapitre 3: Chapitre III (partie 4)

La Guerre d'Algérie : Naissance du Nationalisme, Conflit et Indépendance

Les Origines du Nationalisme Algérien et la Crise Berbériste

« La nation algérienne, arabe et musulmane existe depuis le VIIe siècle »
  • Le nationalisme algérien moderne émerge dans les années 1920-1930, porté par de nouvelles élites urbanisées formées par l'école républicaine française. Ces élites sont confrontées à la contradiction entre les idéaux assimilationnistes de la République et la réalité d'une société coloniale profondément inégalitaire. Face à elles, les élites traditionnelles, souvent issues de l'armée, restent généralement fidèles à la France, ce qui leur vaudra d'être violemment éliminées par le FLN durant la guerre. Le mouvement nationaliste se structure autour de quatre grands courants : les intégrationnistes de Ferhat Abbas (UDMA), les religieux réformistes de l'Association des Oulémas, le Parti Communiste Algérien (PCA), et les nationalistes du Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj.
  • La question de l'identité nationale divise profondément le mouvement dès ses débuts, cristallisée par la "crise berbériste" de 1949. Cette crise oppose les militants kabyles, qui souhaitent reconnaître la "berbérité" comme composante intrinsèque de l'identité algérienne, à la direction arabo-islamique du PPA/MTLD. Pour des leaders comme Messali Hadj, l'arabisme et l'islam sont les éléments constitutifs indispensables à la cohésion nationale, considérant le berbérisme comme une manœuvre du colonisateur pour diviser. Les cadres kabyles sont exclus, voire assassinés, et la définition officielle du nationalisme devient exclusivement arabo-musulmane, marginalisant la langue et la culture berbères dans les textes fondateurs de la révolution.

Sétif (1945) : Insurrection, Répression et Instrumentalisation Historique

« Assimiler peu ou prou le système colonial à une anticipation du IIIe Reich, voire à un « précédent inquiétant » d’Auschwitz, est une entreprise idéologique frauduleuse »
  • Les événements de Sétif du 8 mai 1945 débutent comme une manifestation nationaliste à l'occasion des célébrations de la victoire alliée. La situation dégénère lorsque des manifestants arborent des drapeaux algériens interdits. L'intervention maladroite d'un jeune sous-préfet, remplaçant des administrateurs expérimentés épurés pour vichysme, et le faible dispositif de gendarmerie (20 hommes) conduisent à un massacre d'une centaine de civils européens, dont une fillette juive de huit ans. La région, vidée de troupes, reste plusieurs jours sous le contrôle des insurgés avant que des renforts, incluant des unités sénégalaises et l'aviation, ne reprennent le contrôle.
  • La répression qui suit est brutale, mais son bilan fait l'objet de manipulations historiques considérables. Les nationalistes algériens et une source diplomatique américaine favorable avancent le chiffre de 40 000 morts. Les travaux historiques récents, notamment ceux de Roger Vétillard, natif de Sétif, ramènent cette estimation à 7 000-10 000 morts. Le document souligne que cette insurrection était une tentative organisée, peut-être encouragée par les États-Unis, pour forcer la main à la France, préfigurant en quelque sorte celle de la Toussaint 1954.
  • Dans les années 1990, les autorités algériennes, en quête d'un thème d'union nationale durant la guerre civile, réactivent et instrumentalisent la mémoire de Sétif. Elles en font le symbole des "massacres coloniaux", poussant la surenchère jusqu'à assimiler, en 2005, la répression aux fours crématoires d'Auschchwitz. Cette réécriture de l'histoire est sévèrement critiquée par des historiens comme Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet, qui dénoncent ces analogies frauduleuses et cette politisation de l'histoire, mettant à mal le travail d'objectivation mené par les chercheurs des deux rives de la Méditerranée depuis les années 1960.

La Guerre d'Indépendance (1954-1957) : Déclenchement et Bataille d'Alger

« L’Algérie c’est la France, et non un pays étranger que nous protégeons »
  • La guerre éclate dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 avec une série d'attaques coordonnées par le FLN, nouvellement formé à partir du CRUA. La réaction française, incarnée par le président du Conseil Pierre Mendès-France et son ministre de l'Intérieur François Mitterrand, est d'une fermeté absolue, refusant toute négociation et affirmant l'irrévocable appartenance de l'Algérie à la France. Cette position est partagée par la gauche française, y compris le PCF qui avait qualifié les nationalistes de Sétif de "provocateurs à gages hitlériens". Le gouvernement tente parallèlement des réformes socio-économiques, mais celles-ci sont insuffisantes et sabotées par les élus européens d'Algérie.
  • La nomination de Jacques Soustelle comme Gouverneur général en 1955 marque une tentative de solution par "l'intégration", visant à faire de l'Algérie une province française à part entière. Son plan en trois piliers (intégration financière, politique et administrative) est combattu de toutes parts : par de Gaulle qui y voit une menace pour l'identité française, par le gouvernement qui en redoute le coût, et par les musulmans qui se radicalisent. La situation se dégrade, conduisant à l'envoi du contingent et aux pouvoirs spéciaux en 1956.
  • Ne parvenant pas à l'emporter dans les campagnes, le FLN transporte le conflit au cœur d'Alger à l'automne 1956, déclenchant une campagne d'attentats depuis la Casbah. En janvier 1957, le gouvernement socialiste de Guy Mollet confie au général Massu et à ses parachutistes le soin de démanteler les réseaux FLN. C'est la "Bataille d'Alger". Par des arrestations massives (24 000 personnes) et l'usage de la torture, l'armée remporte une victoire militaire totale en neutralisant l'appareil terroriste, mais subit une défaite politique et médiatique cuisante face à une campagne dénonçant les méthodes employées.

La Victoire Militaire Française et la Guerre en Métropole (1958-1961)

« La bataille des frontières fit au total 2 400 morts et 300 prisonniers dans les rangs de l’ALN et 279 morts et 758 blessés du côté français. »
  • Entre 1958 et 1960, l'armée française obtient une supériorité militaire écrasante. La "bataille des frontières" (janvier-mai 1958) voit l'échec des tentatives de l'ALN pour franchir les barrages électrifiés de la "ligne Morice" et de la "ligne Challe" aux frontières tunisienne et marocaine. Ces barrages, longs de 460 km et 700 km, asphyxient les maquis de l'intérieur en les coupant de leurs bases et de leur ravitaillement. Les pertes sont lourdes pour l'ALN (2 400 morts) contre des pertes françaises limitées.
  • Le "plan Challe" (1959-1961) achève de détruire l'organisation politico-militaire du FLN à l'intérieur de l'Algérie. Par des ratissages systématiques, le regroupement des populations et l'action des commandos de chasse, il élimine 26 000 combattants et fait 11 000 prisonniers. À la fin de la guerre, selon Benyoucef Benkhedda, les maquis de l'intérieur ne comptent plus que 35 000 hommes, tandis que plus de 200 000 Algériens servent dans l'armée française (tirailleurs, harkis, etc.).
  • Le conflit s'exporte aussi en métropole, où le FLN mène une guerre impitoyable pour le contrôle de la communauté algérienne immigrée. Entre 1955 et 1962, le FLN assassine environ 6 000 Algériens (opposants, partisans du MNA de Messali Hadj) et en blesse 9 000 autres. La manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, organisée par le FLN pour protester contre un couvre-feu, donne lieu à une répression policière. Le document déconstruit minutieusement le "mythe du massacre", s'appuyant sur les travaux de la commission Mandelkern et de l'historien Jean-Paul Brunet pour démontrer que les chiffres avancés (jusqu'à 300 morts, des noyades dans la Seine) sont largement exagérés et fabriqués, et que la plupart des morts algériens de cette période sont victimes de la guerre interne FLN-MNA.

Le Renversement de De Gaulle et la Marche vers l'Indépendance (1958-1962)

« Avant que je revienne au pouvoir et lorsque j’y suis revenu, j’ai toujours su qu’il faudrait donner à l’Algérie son indépendance. Mais imaginez que j’aie dit sur le Forum qu’il fallait que les Algériens prennent eux-mêmes leur gouvernement. Il n’y aurait plus eu de De Gaulle. »
  • De Gaulle, revenu au pouvoir en mai 1958 avec le soutien des partisans de l'Algérie française, prend rapidement conscience de l'impasse. Dès janvier 1959, dans une lettre au général Ely, il estime que l'intégration est un "vain mot" et que la seule solution est de "désamorcer la guerre" en donnant une personnalité à l'Algérie. Il engage un processus graduel vers l'autodétermination, annoncée en septembre 1959, tout en maintenant une ambiguïté tactique pour ne pas braquer l'armée et les pieds-noirs.
  • Cette politique provoque de violentes réactions : la "semaine des barricades" à Alger en janvier 1960, le putsch des généraux en avril 1961, et la lutte désespérée de l'OAS (Organisation Armée Secrète) à partir de février 1961. L'OAS, dirigée par le général Salan et divisée en plusieurs branches (ORO, APP, OM), tente par le terrorisme de créer une situation insurrectionnelle pour empêcher la remise du pouvoir au FLN, mais elle est minée par des rivalités internes.
  • Les négociations aboutissent aux accords d'Évian, signés le 18 mars 1962 et ratifiés par référendum en France (90,8% de oui) le 8 avril. Un cessez-le-feu est décrété, mais il n'arrête pas les violences. Le FLN n'accepte pas ces accords, considérés comme un compromis par l'armée des frontières de Houari Boumedienne. Le référendum d'autodétermination en Algérie, le 1er juillet, donne 99,72% pour l'indépendance, proclamée le 3 juillet 1962.

Bilans Humain et Économique : Le "Fardeau Algérien" et l'Épuration

« L’Algérie fut un fardeau pour la métropole. En 1959, toutes dépenses confondues, celle qu’il baptisa la « Chère Algérie » engloutissait ainsi à elle seule 20 % du budget de l’État français »
  • Le bilan humain de la guerre est lourd et complexe. Du côté algérien, l'ALN perd environ 143 500 hommes. Du côté français, l'armée déplore 24 614 morts (dont 15 583 au combat). Les pertes civiles causées par le FLN entre 1954 et mars 1962 s'élèvent à 33 337 personnes (Européens et Musulmans confondus). Après les accords d'Évian, des dizaines de milliers de harkis (entre 60 000 et 80 000) sont massacrés, et plusieurs milliers d'Européens sont enlevés et assassinés.
  • L'été 1962 voit la première grande épuration ethnique de l'après-guerre avec l'exode de près de 1,1 million de pieds-noirs. Le FLN mène une politique de terreur organisée (enlèvements, massacres comme à Oran le 5 juillet 1962) pour rendre caduques les clauses des accords d'Évian garantissant leur droit de rester. Les travaux de Jean-Jacques Jordi et Grégoire Mathias, basés sur des archives déclassifiées, attestent de ces enlèvements, tortures et meurtres de civils européens, souvent sous les yeux de forces françaises passives ou complices.
  • Sur le plan économique, les travaux de Daniel Lefeuvre démontrent que l'Algérie était un "fardeau" financier colossal pour la France. En 1959, elle absorbe 20% du budget de l'État. L'économie algérienne, non compétitive, survit uniquement grâce à des subventions massives et à un marché captif français qui achète ses produits (blé, vin, etc.) à des prix bien supérieurs à ceux du marché mondial. L'industrialisation est impossible sans subventions, et la main-d'œuvre y est plus chère qu'en métropole. Cette réalité économique explique en partie la décision de De Gaulle de se désengager de ce "tonneau des Danaïdes".

Chapitre 3: Chapitre III (partie 5)

L'Algérie et le Maroc depuis les indépendances : trajectoires politiques et défis contemporains

La lutte pour le pouvoir en Algérie à l'indépendance (1962)

« Certains officiers qui ont vécu à l’extérieur n’ont pas connu la guerre révolutionnaire comme leurs frères du maquis […] ».
  • La période suivant immédiatement l'indépendance de l'Algérie en 1962 fut marquée par une crise de légitimité et une lutte de pouvoir acharnée. Deux entités principales s'opposaient : le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), reconnu internationalement et soutenu par les survivants des maquis de l'intérieur, et l'Armée de libération nationale (ALN) des frontières, cantonnée au Maroc et en Tunisie et dirigée par Houari Boumediene. Cette dernière, ayant peu combattu, était militairement intacte. Le conflit éclata au grand jour lors de la réunion du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) en mai 1962, où Ahmed Ben Bella, soutenu par Boumediene, tenta de constituer un Bureau politique pour court-circuiter le GPRA. Les tensions aboutirent à la destitution de l'état-major général (EMG) par le GPRA le 30 juin, déclenchant une escalade militaire.
  • La crise se cristallisa autour de deux coalitions géographiques et politiques. Le « groupe de Tlemcen », mené par Ben Bella et Boumediene et rejoint par Ferhat Abbas, s'opposait au « groupe d'Alger » du GPRA de Benyoucef Benkhedda. Un troisième pôle, le « groupe de Tizi Ouzou », émergea en Kabylie autour de Mohammed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed et Krim Belkacem, qui dénonçaient une dérive dictatoriale. Cette fragmentation dégénéra en affrontements armés, notamment à Constantine, Alger, Boghari et Chlef, alors que l'armée des frontières marchait sur la capitale. La victoire militaire du clan de Tlemcen scella le sort du processus politique.
  • L'accession au pouvoir d'Ahmed Ben Bella en septembre 1962 se fit par la force et au mépris d'un processus démocratique. Les élections à l'assemblée constituante du 20 septembre se tinrent sur listes uniques, Ben Bella justifiant cette mesure en déclarant que « la démocratie est un luxe que l’Algérie ne peut encore s’offrir ». Son gouvernement, formé sous la surveillance de Boumediene, instaura le FLN comme parti unique et engagea le pays sur la voie d'un socialisme autogestionnaire et tiers-mondiste. Cette prise de pouvoir par la force et l'écrasement de la révolte kabyle de 1963, qualifiée de « guerre arabo-kabyle », établirent un précédent pour la domination militaire et l'élimination des pluralismes dans l'Algérie post-indépendance.

Les dictatures militaires : de Boumediene à Chadli (1965-1992)

À partir de ce moment, l’armée n’allait plus cesser de détenir le pouvoir en Algérie. Officiellement ou dans l’ombre.
  • Le coup d'État du 19 juin 1965 par Houari Boumediene contre Ahmed Ben Bella marqua l'avènement d'une dictature militaire ouverte, inspirée du socialisme stalinien. Boumediene, un apparatchik austère formé dans les universités islamiques, avait un passé militaire limité mais avait habilement gravi les échelons de l'ALN. Son régime, appuyé sur des fidèles comme Abdelaziz Bouteflika, imposa une politique économique désordonnée axée sur une industrialisation forcée (pétrole, pétrochimie) et des nationalisations massives (1966), alignant le pays sur l'URSS et la Chine. Cette gestion catastrophique ruina l'agriculture, créa une dépendance alimentaire chronique et engendra des gouffres financiers, aggravés par une explosion démographique encouragée par l'État.
  • La mort de Boumediene en 1977 ouvrit une période de transition sous la présidence du colonel Chadli Bendjedid (1978-1992). Ce dernier, bon vivant à l'opposé de l'ascète Boumediene, opéra un virage politique en mettant entre parenthèses le « tout industriel » pour privilégier l'autosuffisance alimentaire et l'amélioration des conditions de vie. Il lança une campagne de réduction des naissances qui échoua et provoqua la colère des islamistes. Après les « années de plomb », un vent de liberté sembla souffler avec la libération de Ben Bella en 1980, permettant l'expression d'oppositions longtemps contenues, notamment estudiantines et syndicales.
  • Cependant, le règne de Chadli fut miné par une crise économique profonde, accélérée par l'effondrement des cours du pétrole et du gaz dans les années 1980. Le gouvernement, acculé financièrement, réduisit les importations, plongeant le pays dans la pénurie et un chômage massif. Parallèlement, les revendications identitaires berbères, culminant avec le « printemps berbère » de 1980, et la montée en puissance des islamistes, qui offraient un message égalitaire et une assistance aux masses paupérisées, sapèrent la légitimité du régime. Ces tensions explosives débouchèrent sur les émeutes de la misère d'octobre 1988, violemment réprimées (centaines de morts), obligeant le pouvoir à entamer une libéralisation politique.

L'échec de la transition démocratique et la guerre civile (1989-1999)

Pour l’armée et pour la nomenklatura au pouvoir depuis l’indépendance, le danger était mortel. La réaction fut donc brutale.
  • La libéralisation engagée après 1988 (nouvelle constitution multipartite de 1989, légalisation du Front islamique du salut - FIS) déboucha sur une victoire écrasante des islamistes aux élections locales de 1990 (55% des voix). Lors du premier tour des législatives de décembre 1991, le FIS obtint 47,3% des voix, le plaçant en position de remporter la majorité absolue et de transformer l'Algérie en République islamique. Face à cette menace existentielle, l'armée organisa un coup de force constitutionnel en janvier 1992 : le président Chadli fut écarté, les élections annulées, et un Haut Comité d'État (HCE) fut instauré, présidé par Mohammed Boudiaf, ramené d'exil pour servir de caution historique.
  • L'annulation du processus électoral plongea l'Algérie dans une décennie de guerre civile atroce (les « années noires »), faisant entre 100 000 et 150 000 morts. Le conflit opposa l'État et ses forces de sécurité à une nébuleuse islamiste fracturée. Le FIS créa sa branche armée, l'Armée islamique du salut (AIS), mais les Groupes islamiques armés (GIA), plus radicaux et recrutant parmi les « Afghans » et les délinquants, imposèrent une violence aveugle contre les civils, les intellectuels, les étrangers et même les militants du FIS, accusés de modérantisme. Les exactions, d'une cruauté inouïe, ciblèrent particulièrement les femmes, enlevées et réduites en esclavage sexuel.
  • Le pouvoir militaire, sous la présidence du général Lamine Zeroual (1994-1999), mena une double stratégie de répression et d'ouverture politique limitée. Il organisa une élection présidentielle en 1995, qu'il remporta avec 61% des voix, et poursuivit un dialogue avec la tendance « djezarienne » (nationaliste) du FIS, libérant certains de ses leaders. Cette tactique contribua à discréditer le FIS auprès des extrémistes et à fissurer le front islamiste. La trêve unilatérale de l'AIS en octobre 1997 marqua une rupture avec les GIA. Cependant, incapable d'éradiquer le terrorisme et dans une impasse, Zeroual annonça en 1998 son retrait et l'organisation d'élections anticipées.

L'ère Bouteflika et la « réconciliation nationale » (1999-2010)

Sa marge de manœuvre était alors singulièrement réduite car l’armée ne l’avait fait élire que parce qu’elle était à la recherche d’un alibi civil crédible.
  • Élu président en avril 1999 sur un programme de paix, Abdelaziz Bouteflika était un civil de façade, choisi par l'armée pour lui servir d'alibi. Ancien ministre des Affaires étrangères et fidèle de Boumediene, son pouvoir était étroitement circonscrit par les généraux. Sa principale initiative fut la « concorde civile », plébiscitée par référendum en 1999, qui officialisa essentiellement la trêve de l'AIS mais n'eut que peu d'impact sur les GIA, qui redoublèrent de violence. Critiqué par les « durs » de l'armée, Bouteflika parvint néanmoins à redresser sa position à partir de 2002, avec une baisse des attentats et un retour des investissements.
  • La stratégie de Bouteflika pour mettre fin à la guerre civile reposa sur une combinaison d'amnistie et de militarisation sécuritaire. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum en 2005, offrit une amnistie partielle aux insurgés qui déposaient les armes. En parallèle, l'État recruta environ 200 000 supplétifs (Groupes de légitime défense - GLD) pour quadriller le territoire et encadrer la population, permettant à l'armée régulière de se concentrer sur l'éradication des derniers maquis. Cette approche permit de venir à bout de l'insurrection majoritaire, bien que des groupes radicaux comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) perpétuèrent des attentats sporadiques.
  • Malgré ses succès sécuritaires relatifs, le régime de Bouteflika perpétua un système caractérisé par la corruption, le gaspillage et la dépendance aux hydrocarbures. L'économie demeurait étatisée et inefficace, avec des subventions massives (représentant 25 à 30% du PIB) pour maintenir la paix sociale. La question de sa succession, associée à l'épuisement progressif de la rente pétrolière, commença à se poser avec acuité dès 2012-2013, révélant les vulnérabilités structurelles d'un État-providence financé par une ressource non renouvelable.

L'Algérie face aux « Printemps arabes » et à la crise des hydrocarbures

« D’ici 2030, l’Algérie ne sera plus en mesure d’exporter les hydrocarbures, sinon en petites quantités seulement […]. D’ici 2030, nos réserves couvriront nos besoins internes seulement. »
  • En 2010-2011, l'Algérie présentait tous les symptômes d'une explosion sociale imminente : démographie jeune, chômage massif des jeunes (35%), misère, État policier et président malade. Pourtant, le pays échappa à un mouvement révolutionnaire de type « printemps arabe ». Cinq facteurs expliquent cette résilience paradoxale : la banalisation des émeutes locales et circonscrites ; le désenchantement post-« printemps berbère » de 1980 ; la mémoire traumatique de la guerre civile des années 1990 ; la capacité de l'État à acheter la paix sociale grâce aux revenus pétroliers ; et la cohésion de la nomenklatura face au danger.
  • La véritable crise algérienne est économique et liée à l'épuisement de sa rente pétrolière. Le pic de production (2 millions de barils/jour) fut atteint entre 2005 et 2007, suivi d'un déclin. Les réserves de pétrole conventionnel pourraient être épuisées entre 2020 et 2045. Pour le gaz, les réserves officielles (4 600 milliards de m³) sont contestées, et la consommation intérieure croissante réduit drastiquement le volume exportable. Le gaz de schiste, bien que présent, n'est pas une solution viable à court terme en raison de coûts de production élevés et d'une demande en eau prohibitifs pour un pays aride.
  • Cette dépendance vitale aux hydrocarbures (95-97% des exportations, 75% des recettes budgétaires) place l'Algérie dans une situation périlleuse. Le Fonds de régulation des recettes (FRR) s'épuise. Le prix d'équilibre budgétaire du pétrole était estimé à 111 dollars le baril en 2015, un niveau bien supérieur aux cours actuels. L'économie non pétrolière est quasi inexistante, et les subventions aux produits de base (essence à 0,10€/litre) et aux salaires de la fonction publique pléthorique pèsent lourdement. Le régime est donc confronté à des choix économiques drastiques (réduction des subventions, austérité) qui risquent de déstabiliser le fragile équilibre social acheté à prix d'or durant des décennies.

Le Maroc et la monarchie réformatrice face aux contestations

Le roi ne se laissa donc pas déborder par une rue agitée par une opposition ni réformiste, ni démocratique, mais bel et bien radicale et révolutionnaire puisqu’elle contestait les bases mêmes du régime.
  • Contrairement à l'Algérie, le Maroc échappa aux « printemps arabes » de 2011 grâce à une réaction préemptive et réformatrice de la monarchie. Le « Mouvement du 20 février », rassemblant une gauche radicale et des islamistes fondamentalistes (Al Adl wal Ihsane), contestait les fondements du régime (monarchie héréditaire, Commandeur des Croyants). Face à cette contestation, le roi Mohammed VI annonça dès le 9 mars 2011 une réforme constitutionnelle, adoptée par référendum le 1er juillet avec 98% de « oui » et une participation record de 73%, désamorçant ainsi la mobilisation.
  • La Constitution de 2011 introduisit des évolutions significatives tout en préservant les prérogatives essentielles de la monarchie. Elle définit le Maroc comme une « monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale ». Le roi demeure Commandeur des Croyants, garant de l'islam, et chef de l'État, symbole de l'unité nationale. Les innovations majeures incluent : la nomination du Premier ministre issu du parti arrivé en tête des législatives, le droit de dissolution de la chambre partagé avec le Premier ministre, la lutte contre le « nomadisme » partisan des députés, et surtout l'officialisation de la langue amazighe (berbère) comme langue officielle aux côtés de l'arabe.
  • Le système politique marocain démontra sa capacité à intégrer l'opposition islamiste modérée via les urnes. Le Parti de la justice et du développement (PJD), islamiste modéré, remporta les élections législatives de 2011, portant son leader Abdelilah Benkiran au poste de Premier ministre. Cette intégration contraste avec la répression subie par les islamistes radicaux d'Al Adl wal Ihsane. La monarchie s'appuie également sur un « légitimisme islamique » traditionnel, incarné par les confréries soufies comme la Tariqa qadiriya boudchichiya, pour contrer le salafisme importé. Cette stratégie combinant réformes contrôlées, ouverture politique mesurée et ancrage religieux traditionnel a permis au régime de traverser la période des printemps arabes sans secousse majeure.

Annexes et références : définitions et précisions historiques

Le « printemps berbère » de 1980 ou Tafsut Imazighen constitue le retour en force de la berbérité qui fit une intrusion remarquée dans le paysage politique algérien, faisant éclater le mythe de l’arabité plaqué sur le pays depuis 1962.
  • Les notes en annexe fournissent des précisions essentielles sur des concepts clés évoqués dans le texte. La « wilaya » est définie comme l'organisation territoriale du FLN pendant la guerre d'indépendance, équivalente à une préfecture française, subdivisée en « katiba » (groupes de combattants). Le « printemps berbère » de 1980 (Tafsut Imazighen) est présenté comme un mouvement identitaire majeur qui a remis en cause le mythe de l'arabité imposé depuis l'indépendance et a marqué le retour des solidarités tribales et pré-islamiques en Kabylie, notamment après les émeutes de 2001.
  • Des notices biographiques détaillent les parcours de figures politiques secondaires mais importantes. Ali Kafi (1928-2013), qui succéda à Boudiaf à la tête du HCE, était un ancien chef de la wilaya II (Constantine) qui avait évité les intrigues de clans. Lamine Zeroual (né en 1941), président de 1994 à 1999, était un ancien maquisard des Aurès formé en URSS, mis à la retraite en 1991 pour s'être opposé au président Chadli. Ces notices soulignent les parcours militaires et les luttes internes qui ont structuré l'élite au pouvoir.
  • Les notes contextualisent également des événements récents, comme la vague d'immolations par le feu en Algérie en janvier 2011, symptôme du désespoir social, et la persistance d'attentats terroristes après la guerre civile (notamment la prise d'otages d'In Aménas en 2013). Une note explique enfin l'origine historique de la tension au Maroc entre l'islam soufi et maraboutique, ancré dans la tradition, et le salafisme wahhabite importé d'Arabie au XVIIIe siècle, un clivage que la monarchie utilise encore aujourd'hui pour asseoir sa légitimité religieuse face aux islamistes radicaux.

Chapitre 3: Chapitre III (partie 6)

Bibliographie historique exhaustive sur l'Afrique du Nord et le Sahara

Sources et historiographie de l'Afrique du Nord antique

"« Recherches sur l’activité des Méditerranéens aux confins de l’Afrique (VIe siècle avant J.-C.-IVe siècle après J.-C.) » - J. Desanges, 1978.
  • Cette section recense un corpus fondamental d'études sur l'Afrique du Nord dans l'Antiquité, couvrant les périodes pharaonique, punique, numide, romaine et byzantine. Les travaux de Stéphane Gsell, avec son « Histoire ancienne de l’Afrique du Nord » en huit volumes (1913-1929), demeurent une référence incontournable. Des recherches plus récentes, comme celles de Jehan Desanges sur les interactions méditerranéennes aux confins de l'Afrique, ou de Yann Le Bohec sur l'Afrique romaine et l'armée, approfondissent et renouvellent ces champs d'étude. Les ouvrages abordent des thèmes variés : la civilisation carthaginoise (F. Decret, H. Dridi), les royaumes numides et maurétaniens (C. Colonna, M. Coltelloni-Trannoy), la romanisation (E.-F. Gauthier, J. Mesnage), et la période vandale et byzantine (C. Courtois, Y. Modéran).
  • L'archéologie et l'épigraphie occupent une place prépondérante dans cette bibliographie, avec des études spécifiques sur des sites majeurs comme Volubilis, Leptis Magna ou Cyrène. Les travaux d'André Laronde sur la Cyrénaïque hellénistique et ceux de René Rebuffat sur le limes tripolitain et les fermes du désert illustrent l'importance des données de terrain. La question des relations transsahariennes dans l'Antiquité est également abordée, notamment à travers les recherches de Raymond Mauny sur les navigations pré-portugaises et les échanges avec le Bilad al-Sudan, préparant le terrain pour les études sur les périodes médiévales.
  • La bibliographie inclut des analyses sur les résistances à la domination romaine, comme les révoltes des Maures étudiées par Yves Modéran, ou la figure de Jugurtha. Elle témoigne aussi d'un intérêt pour les aspects socio-culturels, tels que le christianisme africain (F. Decret, J.-M. Cuoq), les cultes locaux, ou la persistance des structures tribales berbères à l'époque romaine. Cette section constitue donc un outil essentiel pour saisir la complexité et la richesse des sociétés nord-africaines avant l'arrivée de l'islam, à travers une diversité d'approches méthodologiques et historiographiques.

Conquête arabe, islamisation et empires médiévaux (VIIe-XVIe siècles)

"« L’islamisation de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs du Maghreb » - E.-F. Gauthier, 1927.
  • Cette partie de la bibliographie est consacrée à la transition majeure que constitue la conquête arabo-musulmane et la formation des premiers États islamiques au Maghreb. Elle rassemble des sources arabes classiques traduites, comme les œuvres d'Ibn Khaldoun, d'Ibn al-Athir ou d'al-Bakri, ainsi que des études critiques modernes. Les travaux de Hady Roger Idris sur la Berbérie ziride, de Mohamed Talbi sur l'émirat aghlabide, ou de Faïcal Dachraoui sur les Fatimides, analysent les processus politiques et institutionnels de cette période fondatrice. La question controversée de l'impact des invasions hilaliennes au XIe siècle est traitée à travers le débat entre historiens, illustré par les articles de Idris et de Jean Poncet.
  • L'émergence et l'apogée des grands empires berbères médiévaux – Almoravides, Almohades, Mérinides – font l'objet de nombreuses monographies. Les recherches de Vincent Lagardère sur les Almoravides, d'Ambrosio Huici Miranda ou de Pascal Buresi sur les Almohades, et d'Abdelaziz Khaneboubi sur les Mérinides, explorent leurs idéologies (notamment le mahdisme almohade), leurs structures militaires et administratives, et leur rôle dans les échanges entre l'Afrique subsaharienne, le Maghreb et al-Andalus. La bibliographie inclut également des études sur des entités politiques spécifiques comme les Barghwata ou le royaume hafside de Tunis.
  • Au-delà de la sphère politique, cette section recense des travaux sur les dynamiques sociales, économiques et culturelles. Les thèmes du commerce transsaharien (avec des études sur Sijilmassa ou le Touat), de la vie urbaine, des mouvements religieux et des confréries, ainsi que des relations avec les puissances chrétiennes de la Méditerranée (Reconquista, croisades, piraterie) sont largement couverts. Des ouvrages comme ceux de Dominique Valérian sur les relations commerciales ou de Jocelyne Dakhlia sur les liens culturels témoignent de la vitalité de la recherche sur cette période charnière.

Époques moderne et pré-coloniale : Régences, Sultanats et expansion européenne (XVIe-XIXe siècles)

"« L’établissement des dynasties des Chérifs au Maroc et leur rivalité avec les Turcs de la Régence d’Alger (1509-1830) » - A. Cour, 1904.
  • Cette section couvre la période qui voit la consolidation des États modernes en Afrique du Nord, marquée par l'émergence des régences ottomanes à Alger, Tunis et Tripoli, et la dynastie chérifienne au Maroc. Les études de A. Cour, de M. H. Chérif sur la Tunisie ottomane, ou de N. Lafi sur Tripoli, analysent les structures de pouvoir, les relations avec la Porte et les spécificités de chaque entité. La bibliographie aborde également la montée en puissance des sultanats saadiens et alaouites au Maroc, avec des travaux sur Moulay Ismaïl et son armée d'abid, et sur les relations diplomatiques et conflictuelles avec l'Europe.
  • Un thème récurrent est celui des relations en Méditerranée, dominées par la « course barbaresque » et l'esclavage. Les ouvrages de Roland Courtinat, de Jacques Heers, ou de Robert C. Davis sur l'esclavage des chrétiens, examinent ce phénomène sous ses aspects économiques, sociaux et diplomatiques. La bibliographie mentionne également les récits de captifs et les missions de rachat, offrant des sources précieuses sur les perceptions croisées. Parallèlement, l'expansion portugaise et espagnole sur les côtes marocaines (Ceuta, Melilla, Mazagan) est documentée par les travaux de Robert Ricard et d'autres.
  • La période pré-coloniale est aussi celle d'une intensification des contacts et des rivalités européennes au Maghreb. Les études de Jean-Louis Miège sur « Le Maroc et l'Europe » ou de Pierre Guillen sur les relations franco-allemandes au Maroc, retracent la progressive pénétration économique et diplomatique qui précède la conquête militaire. Cette section inclut enfin des recherches sur les réformes militaires et administratives entreprises dans l'Empire ottoman et au Maroc au XIXe siècle (les tanzimat, le règne de Méhémet Ali en Égypte), tentatives de modernisation face à la pression croissante des puissances coloniales.

Conquêtes coloniales, résistances et systèmes de domination (1830-1945)

"« Les militaires à la conquête de l’Algérie (1830-1857) » - P. Guiral, 1992.
  • Le cœur de cette bibliographie traite de la colonisation européenne en Afrique du Nord, initiée par la prise d'Alger en 1830. Pour l'Algérie, une vaste littérature couvre la conquête militaire, ses méthodes et ses violences (P. Guiral, G. Meynier), la résistance d'Abd el-Kader et des insurrections comme celle de 1871 en Kabylie (A. Gaïd, Ch. Sicard), et la mise en place du système colonial (bureaux arabes, spoliation des terres, code de l'indigénat). Les travaux de Charles-Robert Ageron restent fondamentaux pour comprendre cette période.
  • L'établissement des protectorats français au Maroc (1912) et en Tunisie (1881), ainsi que la colonisation italienne de la Libye (1911-1912), font l'objet d'analyses détaillées. Les études sur le Maroc mettent l'accent sur le rôle du maréchal Lyautey et sa doctrine de « pacification » (D. Rivet, W. A. Hoisington), ainsi que sur les résistances, notamment la grande guerre du Rif menée par Abdelkrim al-Khattabi (V. Courcelle-Labrousse). Pour la Libye, les travaux d'Angelo Del Boca ou d'Antoine Martel examinent la conquête italienne et la résistance sanusie menée par Omar al-Mokhtar.
  • Cette section aborde également la gestion coloniale, les transformations économiques et sociales, et l'émergence des premiers nationalismes. Des ouvrages analysent la politique berbère du protectorat marocain (dahir de 1930), la condition des « indigènes », et la naissance des mouvements réformistes et nationalistes (Allal al-Fassi, Habib Bourguiba, le Parti du Peuple Algérien). La participation des troupes nord-africaines aux deux guerres mondiales et ses conséquences politiques sont également documentées, complétant le tableau d'une période de domination profonde et de mutations accélérées.

Guerres d'indépendance et décolonisation (1945-1962)

"« Histoire intérieure du FLN (1954-1962) » - G. Meynier, 2003.
  • Cette partie est dominée par la guerre d'Algérie (1954-1962), conflit majeur de la décolonisation. La bibliographie présente une multitude d'approches : histoire militaire et de la guérilla (J.-C. Jauffret), histoire politique du FLN et du nationalisme algérien (M. Harbi, G. Meynier), études sur l'armée française et ses méthodes (bataille d'Alger, ligne Morice), et analyses des violences des deux côtés (massacres, torture). Des ouvrages comme ceux de Benjamin Stora ou de Sylvie Thénault interrogent également les mémoires conflictuelles et les aspects judiciaires de cette guerre.
  • La décolonisation du Maroc et de la Tunisie, bien que moins conflictuelle, est également couverte. Les travaux de Charles-André Julien, de Samya El Mechat, ou les mémoires d'acteurs comme Georges Grandval, retracent les crises politiques, les négociations et l'accès à l'indépendance en 1956. La bibliographie aborde des épisodes clés comme la déposition de Mohammed V, la crise de Bizerte en 1961, ou le rôle des partis nationalistes comme l'Istiqlal et le Néo-Destour. L'affaire de Suez en 1956, impliquant l'Égypte nassérienne, est également traitée comme un moment charnière du tiers-mondisme.
  • Un sous-ensemble important est consacré à l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète) et à la fin tragique de l'Algérie française. Les ouvrages d'Anne-Marie Duranton-Crabol, de Rémy Kauffer, ou les témoignages de participants, analysent la genèse, les actions et l'idéologie de cette organisation clandestine, ainsi que les épisodes violents de la fin de la guerre, comme le massacre des harkis ou les événements d'Oran en juillet 1962. Cette littérature reflète les profondes fractures que la décolonisation a engendrées au sein de la société française.

Afrique du Nord indépendante : États, conflits et sociétés (depuis 1962)

"« Monarchie et islam politique au Maroc » - M. Tozy, 1999.
  • Pour la période post-indépendance, la bibliographie se structure autour des trajectoires nationales distinctes des pays du Maghreb. Pour l'Algérie, elle couvre le régime du FLN, la décennie noire des années 1990, la question berbère (revendications culturelles et politiques kabyles), et les enjeux économiques (rente pétrolière). Les travaux de Luis Martinez, de Mohammed Harbi, ou de Yahia Zoubir offrent des clés de lecture sur les dynamiques internes du pouvoir et de la société algérienne.
  • L'évolution du Maroc sous Hassan II et Mohammed VI est analysée à travers le prisme de la monarchie exécutive, des relations avec l'opposition (socialiste puis islamiste), des droits de l'homme (années de plomb), et de la question du Sahara occidental. Des ouvrages comme ceux de John P. Entelis, de Mohamed Tozy sur l'islam politique, ou de Pierre Vermeren sur les transformations sociales, dressent un portrait nuancé du « modèle marocain ». Le conflit du Sahara occidental, avec ses dimensions régionales et internationales, fait l'objet de nombreuses études (K. Mohsen-Finan, E. Moha).
  • La Libye de Kadhafi constitue un cas à part, traité par des ouvrages analysant le système politique de la Jamahiriya, son idéologie, son rôle régional et ses relations tumultueuses avec l'Occident. Les travaux d'Annabelle M. H. Böttcher, de Dirk Vandewalle, ou de Patrick Haimzadeh, explorent les spécificités de ce régime. Enfin, la bibliographie s'étend jusqu'aux récents bouleversements du « Printemps arabe » et leurs conséquences en Tunisie, en Libye et en Égypte, avec des analyses sur les transitions politiques, les crises sécuritaires et les nouveaux acteurs islamistes.

Histoire saharienne et espaces transfrontaliers

"« La dynamique des alliances ouest-sahariennes. De l’espace géographique à l’espace social » - M. Naïmi, 2004.
  • Cette section transversale est dédiée au Sahara, espace de circulation, de conflits et de cultures spécifiques. Elle regroupe des études sur la préhistoire saharienne, notamment l'art rupestre du Tassili, du Hoggar et de l'Atlas (M. Hachid, J.-L. Le Quellec, A. Muzzolini), ainsi que sur les débuts de la métallurgie et du pastoralisme. Les recherches archéologiques récentes, comme celles d'E. de Faucamberge en Cyrénaïque, y sont référencées.
  • L'histoire médiévale et moderne du Sahara est abordée à travers le commerce transsaharien, les cités-étapes (Sijilmassa, Tadmakka), et le rôle des confréries religieuses comme vecteurs d'islamisation et d'organisation sociale. Les travaux de E. Ann McDougall, de James L. A. Webb, ou de Jean-Louis Triaud sur la Sanusiyya, illustrent l'importance de ces réseaux. La pénétration et la résistance à la colonisation française et espagnole dans le Sahara (guerre du Rio de Oro, rôle de Ma el-Aïnin) font également l'objet de nombreuses monographies.
  • Enfin, cette bibliographie couvre les enjeux contemporains des espaces sahariens : les rébellions touarègues au Mali et au Niger (F. Deycard), les trafics transfrontaliers, et les conflits territoriaux comme celui du Sahara occidental. Elle inclut des analyses géopolitiques sur la Libye sahélienne et ses relations avec le Tchad, mettant en lumière la permanence des logiques tribales et la fragilité des frontières étatiques dans cette vaste région. Ces travaux soulignent que le Sahara reste un espace crucial pour comprendre les dynamiques de l'Afrique du Nord et du Sahel.

Thèmes transversaux : identités, cultures et religions

"« Berbères ou Arabes ? Le tango des spécialistes » - H. Claudot-Hawad (dir.), 2006.
  • Un ensemble significatif d'ouvrages est consacré à la question berbère/amazighe, thème identitaire central. La bibliographie recense des travaux sur l'histoire longue des Berbères (B. Lugan), leur langue et leur culture, ainsi que sur les mouvements de revendication culturelle et politique aux XXe et XXIe siècles en Algérie, au Maroc et parmi la diaspora. Les études de Salem Chaker, de Mohand Tilmatine, ou les actes de colloques dirigés par Hélène Claudot-Hawad, analysent les enjeux de cette « renaissance » amazighe face aux nationalismes arabes et aux États centralisateurs.
  • Les dimensions religieuses et confrériques de l'islam maghrébin font l'objet d'une attention particulière. Outre les études déjà mentionnées sur les Sanusis, la Tijaniyya ou la Qadiriyya, des ouvrages examinent le rôle social et politique des zaouïas, le phénomène du maraboutisme, et les interactions entre islam « officiel » et pratiques populaires. La montée des islamismes politiques contemporains, des Frères musulmans égyptiens au Parti de la Justice et du Développement (PJD) marocain, est également documentée par des recherches en sciences politiques et sociologie.
  • Enfin, cette section inclut des travaux sur des thèmes socio-culturels variés : l'esclavage et les traites en terre d'islam (M. Gordon, O. Pétré-Grenouilleau), les migrations, les questions de genre, et les productions culturelles (littérature, cinéma). Des approches anthropologiques et ethnologiques viennent compléter les perspectives historiques, offrant une vision plus fine des sociétés nord-africaines dans leur diversité et leurs transformations. Cette bibliographie transversale témoigne de la richesse et de la complexité des identités et des expressions culturelles en Afrique du Nord.

Chapitre 3: Chapitre III (partie 7)

Références bibliographiques et index d'une histoire du Maghreb et de l'Afrique du Nord

Bibliographie exhaustive sur l'histoire du Maghreb et de l'Afrique du Nord

La bibliographie présentée couvre un large spectre chronologique, de la préhistoire à l'époque contemporaine, témoignant de la richesse et de la complexité des études sur cette région.
  • Cette section constitue une bibliographie extrêmement détaillée, organisée alphabétiquement par auteur, couvrant les pages 823 à 826. Elle répertorie des centaines d'ouvrages et d'articles scientifiques traitant de l'histoire, de l'archéologie, de la sociologie et de la politique du Maghreb et de l'Afrique du Nord dans son ensemble. Les références s'étendent de l'Égypte ancienne (avec des auteurs comme Vercoutter, Vandersleyen) à l'histoire médiévale et moderne (Trimingham, Triaud & Robinson sur les confréries), en passant par la période coloniale et les décolonisations (Valat sur la guerre d'Algérie, Vermeren sur le Maroc contemporain). Cette compilation sert de fondement académique solide pour l'ouvrage, indiquant une approche historiographique rigoureuse et pluridisciplinaire.
  • La diversité des thèmes abordés est remarquable : l'islam et les confréries (Tijâniyya, Sanusiyah), les frontières sahariennes (Trousset), les représentations (l'image du Noir dans l'Égypte ancienne), les conflits modernes (guerre d'Algérie, tragédie de Mers el-Kébir) et la construction étatique post-coloniale (le Maroc de Hassan II). Cette variété reflète la complexité de l'objet d'étude, qui ne se limite pas à une chronologie politique mais intègre des dimensions culturelles, religieuses et sociales. La présence de thèses de doctorat et d'articles en ligne signale également l'incorporation de recherches récentes.

Index des noms propres : figures historiques majeures

L'index des noms propres, des Abassides aux Zianides, dresse la cartographie des acteurs individuels et collectifs qui ont façonné l'histoire régionale.
  • Cet index monumental, s'étendant des pages 827 à 887, recense plusieurs milliers de noms propres, organisés alphabétiquement. Il couvre une période allant de l'Antiquité pharaonique (Akhenaton, Ramsès II) à l'époque la plus contemporaine (Kadhafi, Bouteflika, Mohammed VI). Y figurent des souverains (Moulay Ismail, Ahmed al-Mansour), des chefs militaires et résistants (Abd el-Kader, Abd el-Krim, Larbi Ben M'Hidi), des intellectuels et réformateurs (Ibn Khaldoun, Allal el-Fassi), ainsi que des acteurs de la colonisation et de la décolonisation (Lyautey, de Gaulle, Ben Bella). Cet outil est indispensable pour naviguer dans la dense narration historique de l'ouvrage.
  • La structure de l'index révèle l'ampleur de la recherche. Les entrées sont souvent accompagnées de précisions (titres, dynasties, dates) et de renvois aux pages, en faisant un instrument de travail précieux. La présence simultanée de figures berbères (la Kahena, Massinissa), arabes, ottomanes et européennes illustre la perspective transversale et connectée de l'histoire proposée. Il met en lumière l'imbrication des destins individuels dans les grands mouvements historiques, des conquêtes islamiques aux luttes pour l'indépendance.

Index des peuples, dynasties et tribus : structures sociales et politiques

Des Almohades aux Zénètes, l'index des groupes humains retrace la trame ethnique, tribale et dynastique constitutive des sociétés nord-africaines.
  • Cet index complémentaire (pages 888 à 898) liste les entités collectives qui ont structuré l'histoire de la région. Il inclut les grandes dynasties (Almohades, Mérinides, Hafsides, Alaouites), les confédérations tribales berbères et arabes (Sanhaja, Zénètes, Beni Hilal, Awlad Sulayman), les groupes ethniques (Touaregs, Toubous) et les désignations historiques (Garamantes, Numides, Vandales). Cet inventaire est crucial pour comprendre les logiques de pouvoir, les alliances et les conflits qui ont animé le Maghreb et le Sahara sur la longue durée.
  • L'index montre comment l'identité et l'appartenance ont été des facteurs politiques majeurs. Il permet de suivre l'évolution des formations étatiques, depuis les royaumes antiques jusqu'aux sultanats médiévaux et aux États-nations modernes, en passant par les structures tribales et confédérales. La mention de groupes spécifiques liés à des périodes récentes (comme les Qadhadfa en Libye) fait le lien avec les enjeux politiques contemporains, démontrant la persistance des affiliations et des solidarités traditionnelles au sein des États modernes.

Période antique : des Pharaons à Rome et Byzance

Des origines pharaoniennes aux provinces romaines et byzantines, les fondations anciennes de l'Afrique du Nord sont solidement documentées.
  • Les références et index témoignent d'une couverture approfondie de l'Antiquité. Pour l'Égypte, les ouvrages cités (Vercoutter, Vandersleyen) traitent des origines, de l'Ancien et du Nouvel Empire, des relations avec la Nubie et des invasions successives (Hyksôs, Perses). Pour le Maghreb, les sources couvrent les civilisations pré-romaines (Garamantes, Numides), l'époque carthaginoise, puis la domination romaine et byzantine. Des figures comme Jugurtha, Massinissa, ou l'empereur byzantin Justinien et ses généraux (Bélisaire) sont indexées, de même que des peuples comme les Maures ou les Laguatan.
  • Cette section met en évidence la profondeur historique de la région et son intégration précoce dans des ensembles méditerranéens plus vastes. Les travaux cités sur la frontière saharienne à l'époque romaine (Trousset) ou sur l'Afrique vandale et byzantine montrent un intérêt pour les zones de contact et les périodes de transition. L'index inclut également des références aux cultes et aux figures religieuses de l'Antiquité tardive (donatisme, Augustin), soulignant l'importance de la dimension religieuse dans la formation des sociétés.

Moyen Âge islamique : conquêtes, empires et confréries

Des conquêtes omeyyades aux empires almoravide, almohade et mamelouk, le Moyen Âge voit l'islamisation et la formation de puissantes entités politiques.
  • Cette période est richement documentée à travers les dynasties (Aghlabides, Fatimides, Almoravides, Almohades, Mérinides, Hafsides) et les figures emblématiques comme Ibn Toumert, Abd al-Moumen, ou Saladin. Les index et bibliographie montrent un focus sur les processus de conversion, les mouvements religieux (Kharijisme, chiisme fatimide) et les interactions entre Berbères et Arabes. Des ouvrages spécifiques sont consacrés à des confréries comme la Tijâniyya, indiquant leur rôle social et politique durable.
  • L'attention portée aux sources arabes médiévales (Ibn Khaldoun, Al-Bakri) est notable. La période couvre également les prolongements sahéliens des empires maghrébins (Songhaï, Mali), avec des références à l'expédition marocaine de Tombouctou en 1591. Les conflits avec les puissances chrétiennes de la péninsule ibérique (Reconquista) et les croisades sont également présents, situant le Maghreb dans un contexte méditerranéen conflictuel. La structuration tribale et les grandes migrations (Banu Hilal) sont des thèmes récurrents.

Époque moderne : Ottomans, Saadiens et Alaouites

Entre régences ottomanes, sultanat saadien et consolidation alaouite, l'époque moderne est marquée par de nouvelles configurations politiques.
  • Les index listent abondamment les acteurs des « régences » ottomanes d'Alger, Tunis et Tripoli (deys, beys, pachas comme Khayr ad-Din Barberousse) ainsi que les sultans marocains des dynasties Saadienne (Ahmed al-Mansour) et Alaouite (Moulay Ismail, Sidi Mohammed ben Abdallah). Cette période est celle de la course en Méditerranée, des relations conflictuelles avec les puissances européennes (Espagne, Portugal, France) et de la consolidation d'entités politiques distinctes de l'Empire ottoman, notamment au Maroc.
  • Les références bibliographiques incluent des études sur la guerre de course, la diplomatie et les traités, ainsi que sur la structure interne de ces États, souvent basée sur un équilibre entre le pouvoir central et les tribus. La figure de Moulay Ismail et son « armée noire » des Abid illustrent les modes spécifiques de construction du pouvoir. Cette époque pose également les bases des confrontations à venir avec l'expansionnisme colonial européen au XIXe siècle.

Colonisation et résistances (XIXe-XXe siècles)

De la conquête d'Alger à la guerre du Rif, le choc colonial et les résistances qu'il suscite redessinent la carte politique de l'Afrique du Nord.
  • Cette section cruciale couvre l'expansion française en Algérie (Bugeaud, Abd el-Kader), le protectorat au Maroc (Lyautey, Abd el-Krim), l'occupation de la Tunisie et de la Libye (Italiens contre Omar al-Moukhtar). Les index font une large place aux militaires coloniaux, aux résistants et aux premiers nationalistes. Des événements clés comme la bataille d'Isly, la guerre du Rif, les massacres de Sétif en 1945 sont référencés à travers les auteurs qui les ont étudiés.
  • L'analyse semble porter sur les méthodes de la conquête (pacification, colonisation de peuplement), les transformations économiques et sociales, et l'émergence des mouvements nationalistes. Les figures de l'Étoile Nord-Africaine et du parti de l'Istiqlal, comme Messali Hadj et Allal el-Fassi, sont présentes. La période du protectorat et ses acteurs marocains (Glaoui, sultan Mohammed V) sont également bien couverts, tout comme la situation en Libye sous la Sanûsiya et l'occupation italienne.

Décolonisations et construction des États indépendants

Des indépendances aux Printemps arabes, le second XXe siècle et le début du XXIe sont une quête tumultueuse de souveraineté, de développement et d'identité.
  • Les index et la bibliographie traitent en détail des guerres d'indépendance (Algérie, Maroc, Tunisie), avec les acteurs du FLN, de l'ALN, de l'armée française et de l'OAS. Les leaders des nouveaux États (Bourguiba, Ben Bella, Boumediene, Hassan II) et leurs politiques (socialisme, arabisation, répression) sont largement indexés. Pour la Libye, la figure centrale est le colonel Kadhafi, son coup d'État de 1969 et son régime jusqu'à la chute en 2011.
  • L'ouvrage aborde également les défis post-indépendance : les conflits frontaliers (guerre des Sables, conflit du Sahara Occidental), les luttes pour le pouvoir (coup d'État de Skhirat au Maroc, décennie noire en Algérie), la question berbère (Printemps berbère, assassinat de Matoub Lounès), et la montée de l'islamisme politique. Les références aux Printemps arabes (Bouazizi, chute de Ben Ali et de Moubarak, guerre civile libyenne) montrent que l'analyse se prolonge jusqu'aux bouleversements les plus récents, interrogeant la permanence des structures étatiques et sociales issues de la période coloniale et des indépendances.

Chapitre 4: Chapitre IV (partie 1)

L'Afrique du Nord sous domination romaine et les débuts de l'arabisation

L'établissement et l'administration de l'Afrique romaine

Rome exerça son autorité sur la totalité de l’Afrique du Nord, de l’Égypte à l’atlantique, durant moins de trois siècles. Dès 285 apr. J.-C., l’intérieur de la Maurétanie tingitane, l’actuel Maroc, fut évacué ainsi que les zones de faible implantation de l’actuelle Oranie et la région des hauts plateaux de l’actuelle Algérie. En Tripolitaine, Rome se replia sur le littoral. Le mouvement général fut celui d’un « recentrage » sur l’Afrique du Nord urbaine et « utile ».
  • L'occupation romaine en Afrique du Nord fut un processus graduel et inégal, s'étendant de l'Égypte (prise en 30 av. J.-C.) à la Maurétanie tingitane. Elle débuta véritablement après la Troisième Guerre punique (146 av. J.-C.) avec l'installation dans la région de Carthage. L'administration romaine privilégia le contrôle des zones côtières et économiquement productives, laissant une grande partie de l'intérieur sous une influence indirecte. Cette stratégie se traduisit par la création de limes, des frontières militarisées, et par l'établissement de plus de 500 agglomérations de type urbain, dont les trois quarts se concentraient entre l'ouest d'Alger et la Tunisie actuelle, illustrant la focalisation sur le cœur agricole de l'Africa.
  • La relation avec les royaumes berbères fut complexe et déterminante. Après la mort de Massinissa (148 av. J.-C.), Rome intervint directement dans la succession numide pour empêcher l'émergence d'une puissance unifiée, favorisant d'abord un partage du pouvoir. Le conflit avec Jugurtha (112-105 av. J.-C.), souvent présenté comme une vengeance pour le massacre de Cirta, cachait en réalité une volonté stratégique d'empêcher la consolidation d'un État berbère fort. La victoire romaine mena à l'annexion de la Numidie en Africa Nova et au morcellement des royaumes clients, intégrant progressivement la région à l'Empire.
  • L'administration romaine fut pragmatique et adaptée aux réalités locales. En Berbérie, Rome gouverna une multitude de tribus (gentes) soit par l'intermédiaire de préfets (souvent d'anciens officiers berbères), soit en reconnaissant les chefs traditionnels via des traités d'alliance. En Égypte, province considérée comme patrimoine impérial, un préfet de haut rang administrait directement au nom de l'empereur. La Maurétanie fut divisée en deux provinces sous Claude : la Tingitane (capitale Tingi/Tanger) et la Césarienne (capitale Césarée/Cherchell), cette dernière étant plus densément romanisée.
  • La Tingitane (actuel Maroc) constitua un cas particulier d'occupation superficielle et défensive. Rome n'y contrôla solidement qu'un triangle limité (Tingi-Volubilis-Sala), s'appuyant sur des tribus clientes comme tampons. Une garnison importante (5 000 à 10 000 hommes) y était stationnée, non pour une conquête en profondeur, mais principalement pour protéger l'Espagne (la Bétique) des raids berbères venus d'Afrique, comme en attestent les inscriptions commémorant les interventions du procurateur Vallius Maximianus au IIe siècle.
  • L'économie de l'Afrique romaine était diversifiée et vitale pour l'Empire. L'Égypte puis l'Africa servirent de grenier à blé, fournissant l'annone à Rome. La Libye et le Maghreb développèrent la culture de l'olivier, de la vigne et des arbres fruitiers. Un commerce majeur était celui des africanae : lions, panthères, éléphants et rhinocéros capturés localement pour alimenter les jeux du cirque dans tout l'Empire, comme en témoignent les chiffres impressionnants rapportés par les sources (centaines de lions lors de spectacles sous Sylla, Pompée ou César).

Révoltes et résistances : réinterprétation de la « crise du IIIe siècle »

« Tacfarinas ne luttait pas pour instaurer un État numide. Il n’exigeait pas de Rome qu’elle se retirât d’Afrique. Son combat avait des objectifs plus précis, répondant à des nécessités immédiates. […] la pénétration romaine dans le sud de la Proconsulaire et de la Numidie avait gravement perturbé la vie économique et sociale des populations » (Decret et Fantar, 1998).
  • Les révoltes en Afrique romaine furent fréquentes mais leurs motivations doivent être nuancées. La rébellion de Tacfarinas (17-24 apr. J.-C.), un ancien auxiliaire numide, mobilisa des tribus semi-nomades contre l'empiètement romain sur leurs territoires et modes de vie pastoraux. Elle fut en partie combattue par des Berbères sédentaires, transformant le conflit en une « guerre berbéro-berbère ». Cette dynamique montre que l'opposition n'était pas systématiquement « Romains contre Berbères », mais souvent liée à des conflits d'intérêts entre groupes aux économies différentes (nomades vs. sédentaires).
  • Le IIIe siècle fut marqué par des troubles, mais leur interprétation comme une « résistance berbère » généralisée est remise en cause. Des historiens comme C.-A. Julien et Marcel Benabou y virent une preuve de l'antagonisme indigène, une vision influencée par le contexte anticolonial des années 1950. Cependant, Yvon Thébert souligne que l'Afrique romaine n'était pas une société coloniale au sens moderne, car Rome s'appuyait sur les élites locales. Les soulèvements (comme celui des Bavares en Kabylie à la fin du siècle) étaient souvent localisés et répondaient à des pressions fiscales ou à des conflits successoraux.
  • Une analyse régionale et de longue durée, proposée par Marcel Euzennat, minimise l'idée d'une rupture au IIIe siècle. Les incursions de tribus présahariennes (Nasamons, Mazices, Garamantes) étaient un phénomène structurel lié au nomadisme pastoral et non à une volonté délibérée d'invasion ou de libération nationale. Rome répondit par une politique défensive (construction du limes de Septime Sévère en Tripolitaine) et parfois par le refoulement des tribus, comme les Nasamons vers les oasis intérieures.
  • Les recherches récentes, notamment celles de Claude Lepelley, montrent que le IVe siècle fut une période de prospérité et de renaissance urbaine dans de nombreuses régions, comme l'Africa (Tunisie) et l'est de la Césarienne (Algérie), contredisant la thèse d'un déclin irréversible. L'apogée de la romanisation et de la christianisation se situe même à cette époque dans ces zones. Cela invalide l'idée d'un reflux généralisé de la romanité sous les coups d'une « berbérité revancharde ».

Le christianisme et les querelles religieuses affaiblissant la romanité

« Schismes et hérésies ont tellement marqué l’aventure du christianisme en Berbérie qu’on peut se demander si, dans cette chrétienté fort ancienne et profondément implantée, la véritable tradition n’a pas été représentée par ces courants dissidents […] le donatisme aura été le plus « africain » » (François Decret, 2002).
  • Le christianisme se développa de manière inégale en Afrique du Nord. En Égypte, il fut précoce et profond, menant à l'inculturation avec l'adoption du copte et à de violentes persécutions, notamment sous Dioclétien. En Berbérie orientale et centrale, il fut florissant, comptant 120 évêchés au Ve siècle. En revanche, en Maurétanie Tingitane, les traces sont ténues : seulement onze épitaphes chrétiennes identifiées et très peu de lieux de culte avérés (une basilique à Lixus, une église à Asilah), ce qui remet en cause l'idée d'une christianisation « en profondeur ».
  • Les divisions doctrinales, notamment le donatisme et l'arianisme, déchirèrent les communautés chrétiennes et eurent des implications politiques majeures. Le donatisme, né en Numidie en 307 d'un conflit sur la réintégration des lapsi (ceux qui avaient renié leur foi pendant les persécutions), devint un mouvement de masse. Condamné par Rome et l'empereur Constantin, il prit une dimension contestataire, s'opposant à l'Église officielle perçue comme compromise avec le pouvoir impérial.
  • Le mouvement social des Circoncellions (« ceux qui vont de grange en grange »), bien que distinct, s'allia souvent aux donatistes. Composé de paysans pauvres et endettés, il aspirait à une « révolution sociale » et se livrait au pillage. Cette jacquerie, combinée aux dissidences religieuses, affaiblit considérablement l'autorité romaine en créant des zones d'insécurité et en sapant l'ordre social et économique.
  • Ces crises religieuses se mêlèrent à des rébellions politiques. Ainsi, la révolte du chef berbère Firmus (372-375), soutenue par les donatistes et les Circoncellions, fut une menace sérieuse qui nécessita l'envoi d'un corps expéditionnaire dirigé par le général Théodose. Plus tard, son frère Gildon, devenu comte d'Afrique, se rebella à son tour et tenta d'asphyxier Rome en coupant les livraisons de blé. Ces épisodes illustrent comment les fractures religieuses exacerbèrent les tensions politiques et contribuèrent à l'effritement du contrôle romain.

Les Almohades : une révolution berbère puritaine et son paradoxe

Les Almoravides étaient des Berbères sahariens appartenant au groupe Sanhaja. Les Almohades qui les évincèrent étaient des Berbères montagnards se rattachant au groupe Masmouda. […] paradoxe, ce furent eux qui arabisèrent le Maghreb.
  • Le mouvement almohade naquit au XIIe siècle de la prédication d'Ibn Toumert, un Berbère masmouda de l'Anti-Atlas. Après un voyage en Orient, il revint prêcher une réforme puritaine et rigoriste de l'Islam, rejetant le malékisme officiel des Almoravides qu'il jugeait corrompu et trop juridique. Sa doctrine insistait sur l'unicité divine (tawhid, d'où le nom al-Muwahhidun, « les unitariens »), une moralité stricte (interdiction du vin, voilement des femmes) et un retour direct au Coran et à la Sunna.
  • Ibn Toumert s'inscrivit dans une tradition berbère de mahdisme, se proclamant l'Imam impeccable et le Mahdi attendu. Cette attente messianique, alimentée par le mécontentement social et le désir de justice, trouva un écho puissant parmi les tribus montagnardes de l'Atlas hostiles à la domination almoravide (sanhaja). Il établit sa capitale à Tinmel, un ribat (forteresse-monastère) où il organisa sa communauté avec une discipline de fer, éliminant les dissidents.
  • Après la mort d'Ibn Toumert (1130), son disciple Abd el Moumen, un Berbère zénète, prit la tête du mouvement. Stratège prudent, il unifia les tribus masmouda et étendit son influence. Profitant des divisions almoravides, il conquit méthodiquement le Maroc, prenant Tlemcen (1145), Fès, Salé et finalement Marrakech (1147), où il massacra la dynastie almoravide. Il fonda ainsi l'empire almohade qui domina l'Occident musulman pendant un demi-siècle.
  • Le paradoxe almohade réside dans le fait que ce mouvement berbère, né en réaction à une dynastie berbère et en rupture avec l'Orient abbasside, fut un vecteur majeur d'arabisation. Pour unifier leur vaste empire et imposer leur doctrine, les Almohades promurent l'usage de l'arabe classique dans l'administration, la théologie et la culture, marginalisant progressivement le berbère écrit et accélérant la transition linguistique et culturelle du Maghreb.

Les migrations hilaliennes et la transformation du Maghreb

« L’invasion hilalienne est à coup sûr l’événement le plus important de tout le Moyen Âge maghrébin. C’est elle, bien plus que la conquête musulmane, qui a transformé le Maghreb pour des siècles. » (Charles-André Julien, 1952)
  • Au milieu du XIe siècle, des tribus bédouines arabes (Beni Hilal, Beni Sulaym, Beni Maaqil), initialement installées en Haute-Égypte, furent envoyées vers le Maghreb par les Fatimides du Caire pour punir leurs vassaux zirides et hammadides, devenus sunnites et indépendants. Munis de « titres de propriété » fatimides, ils lancèrent une migration massive qui bouleversa durablement la région.
  • L'impact de ces migrations fut d'abord économique et social dévastateur, décrit par Ibn Khaldoun comme une « nuée de sauterelles ». Les Hilaliens, pasteurs nomades, pillèrent les campagnes, détruisirent les infrastructures agricoles (vergers, systèmes d'irrigation) et accaparèrent les terres, provoquant le déclin de villes intérieures comme Kairouan et la fuite des populations sédentaires vers les côtes ou les massifs montagneux (Kabylie, Aurès). L'économie bascula d'une agriculture prospère vers un pastoralisme nomade dominant.
  • Sur le long terme, le phénomène hilalien entraîna une arabisation linguistique et culturelle profonde des plaines et des steppes. Les dialectes arabes bédouins apportés par ces tribus sont à l'origine de la plupart des parlers arabes ruraux actuels du Maghreb. Leur mode de vie nomade, partagé par les Berbères semi-nomades des steppes, facilita une fusion ethnique et culturelle progressive, transformant une grande partie de la Berbérie en une société arabo-berbère.
  • Les historiens débattent de la nature de cet événement : simple catastrophe destructrice ou transformation socio-économique fondamentale ? Si les sources médiévales insistent sur les ravages, des analyses modernes, comme celle d'André Martel, soulignent que les Hilaliens véhiculaient des valeurs (nomadisme, structures tribales) qui renforcèrent les populations locales aux modes de vie similaires. Leur avancée fut lente mais irrésistible, remodelant en profondeur le paysage humain et économique du Maghreb pour les siècles à venir.

Chapitre 4: Chapitre IV (partie 2)

L'Afrique du Nord médiévale et moderne : des empires berbères aux Régences ottomanes

L'expansion almohade et l'intégration des tribus arabes hilaliennes

Plus musulman que Berbère, Abd el Moumen donna ainsi la priorité au jihad tout en interdisant une éventuelle alliance entre les Bédouins et les princes normands de Sicile habiles à jouer des divisions susceptibles d’affaiblir le camp musulman.
  • La section décrit la conquête almohade de l'Ifriqiya (Tunisie actuelle) au milieu du XIIe siècle, menée par le calife Abd el Moumen. Face à la double menace des tribus arabes bédouines hilaliennes (comme les Beni Riyah et les Beni Sulaym) qui avaient dévasté la région depuis leur victoire à Haydaran en 1052, et de l'expansion normande depuis la Sicile (Roger II contrôlant des ports comme Mahdiya et menaçant Bougie), les Almohades décident d'intervenir. Après une campagne militaire depuis le Maroc, Abd el Moumen défait les Hammadides à Bougie en 1151. Plutôt que de refouler les tribus arabes, il prend une décision stratégique majeure en 1152 après la bataille de Sétif : il les intègre dans son armée (le djish) en échange d'exemptions fiscales (kharadj). Cette décision, motivée par le désir de rassembler toutes les forces musulmanes pour le jihad en Al-Andalus, marque le début de l'installation durable des Arabes au Maghreb sous l'égide d'un empire berbère.
  • Sous le règne de Yakoub al-Mansour (1184-1199), cette politique d'intégration se concrétise par l'autorisation donnée à des tribus arabes (Riyah, Athbej, Zoghba, etc.) de s'installer dans les riches plaines atlantiques du Maroc, peuplées alors de tribus berbères masmouda (Doukkala, Barghwata...). Ce processus entraîne le refoulement partiel des Berbères vers l'Atlas et une assimilation progressive, à tel point que les habitants de ces régions se considèrent aujourd'hui d'origine arabe. Certains Beni Maqil migrent même vers la Mauritanie, donnant naissance aux tribus Hassan. L'auteur souligne ainsi le paradoxe fondateur : "Ce furent donc les Berbères almohades qui ouvrirent le Maroc aux Arabes".
  • La consolidation du pouvoir almohade sur tout le Maghreb est achevée par Abd el Moumen en 1159, avec une expédition qui reprend Tunis et chasse les Normands de Mahdiya. Cependant, l'autorité reste précaire face aux velléités de révolte des tribus arabes, comme en témoigne la répression féroce d'une tentative de coup de main sur Kairouan, où une pyramide de têtes coupées est édifiée. Cette unification sous domination marocaine permet ensuite à l'empire de tourner ses ambitions vers la péninsule Ibérique (Al-Andalus), engageant une lutte longue et épuisante contre la Reconquista chrétienne.

Al-Andalus et le déclin militaire et politique des Almohades

En réalité, tout comme celle remportée en 1086 à Zallaca par les Almoravides, la victoire d’Alarcos ne fit que contenir une poussée chrétienne désormais inexorable car la Reconquista conservait Tolède et Cuenca, les deux positions essentielles du cœur de la péninsule.
  • Les Almohades interviennent en Al-Andalus à partir de 1146, répondant à l'appel des musulmans menacés par l'avancée chrétienne (prise de Lisbonne, Santarem, Almeria). Ils reprennent rapidement le contrôle du sud de la péninsule (Séville, Cordoue, Grenade). Le règne d'Abou Yakoub Youssef (1163-1184), un "Berbère de cœur andalou", est entièrement consacré à ce front. Malgré des succès comme la reprise d'Almeria en 1157 et la victoire d'Alarcos en 1195 remportée par Yakoub al-Mansour, les Almohades ne parviennent pas à inverser le cours de la Reconquista. La victoire d'Alarcos, bien que retentissante, est présentée comme une simple contenance, car les chrétiens conservent des positions stratégiques clés comme Tolède et Cuenca.
  • L'effort almohade en Espagne est continuellement sapé par des révoltes en Afrique du Nord. Dès 1183, Ali ben Ghaniya, héritier almoravide des Baléares, porte la guerre en Berbérie, s'empare de Bougie et rallie des tribus arabes, menaçant tout l'est de l'empire de la Tunisie à Tripoli. Son frère Yahia ben Ghaniya poursuit la lutte, créant une "situation catastrophique" dans l'Ifriqiya. Les sultans almohades sont ainsi contraints de mener une guerre sur deux fronts, dispersant leurs forces et épuisant leurs ressources entre la péninsule Ibérique et le Maghreb oriental.
  • L'apogée du déclin est marqué par la défaite décisive de Las Navas de Tolosa le 16 juillet 1212. Le sultan Mohammed An Nasir, à la tête d'une immense armée, est battu par les rois chrétiens coalisés sous le commandement d'Alphonse VIII de Castille. Cette défaite "sonna le glas d'Al-Andalus". Elle est suivie d'une période de décadence interne avec une série de califes faibles (Al-Mostansir, Al-Adil), des luttes fratricides et une anarchie croissante. Le pouvoir se délite, ouvrant la voie à la prise de contrôle par les Mérinides, qui s'emparent de Marrakech en 1269.

L'Égypte des Mamelouks : anarchie et factions aux XVIIe et XVIIIe siècles

En Égypte, où la Porte ottomane ne réussit pas à s’imposer véritablement aux Mamelouk, les XVIIe et XVIIIe siècles furent une période d’anarchie.
  • Après la conquête ottomane de 1517, l'Égypte demeure en réalité dominée par l'aristocratie militaire mamelouke, qui se divise en deux factions rivales : les Fakariya et les Kasimiya. Le pouvoir oscille entre beys, mamelouks et janissaires dans un climat de violence permanente. La Porte ottomane, depuis Istanbul, adopte une politique de laisser-faire, jouant des divisions pour maintenir une présence minimale et garantir la perception de l'impôt (hazine). Cette période est caractérisée par une succession de coups d'État, d'assassinats et de règlements de comptes sanglants au sein de la caste mamelouke.
  • La figure d'Ali Bey (1760-1773) illustre cette instabilité. Il tente de restaurer l'ancien sultanat mamelouk en destituant le gouverneur ottoman et en plaçant un bey égyptien à Djeddah. Son assassinat en 1773 par son fils adoptif déclenche une nouvelle période de conflits entre trois beys rivaux : Ismaël, Mourad et Ibrahim. La Porte n'intervient militairement qu'en 1786, quand le sultan craint pour son autorité, en envoyant une expédition commandée par Hassan Pacha qui bat les Mamelouks à Alexandrie.
  • Finalement, un accord est conclu en 1792 entre les beys mamelouks Mourad et Ibrahim et la Sublime Porte : ces derniers versent un impôt annuel en échange d'un abandon de fait de l'Égypte par Istanbul. Le pays sombre alors dans "l'anarchie, l'oppression, les crises" jusqu'à l'intervention française de 1798, perçue initialement par la population comme une libération. Cette analyse montre l'échec du modèle ottoman à administrer directement l'Égypte et la résilience des structures de pouvoir mameloukes.

Les Régences ottomanes d'Afrique du Nord : autonomie, course et relations complexes avec Istanbul

« La cupidité est le principal mobile de cet État (la Libye), comme tous ceux de ce rivage. Ceux qui donnent le plus sont considérés comme leurs meilleurs amis. » (Robert White, consul anglais, 1750)
  • L'Afrique du Nord ottomane est organisée en trois Régences (Tripoli, Tunis, Alger) ou Sandjak, bénéficiant à des degrés divers de l'« ordre ottoman ». L'autorité du sultan devient rapidement symbolique, surtout à Alger, et disparaît pratiquement à Tripoli et Tunis au XVIIIe siècle. L'historiographie est marquée par des enjeux idéologiques : les historiens colonialistes français insistaient sur la quasi-indépendance pour justifier la conquête de 1830, tandis que les histoires nationales post-coloniales y voient l'émergence précoce des nations maghrébines.
  • La Régence de Tripoli est d'abord instable, avec une succession de deys imposés par la milice janissaire. Elle s'émancipe avec la dynastie des Karamanli à partir de 1711. Son économie repose largement sur la course (piraterie), qui provoque de multiples conflits avec les puissances européennes (France, Angleterre, Hollande). L'auteur décrit en détail les expéditions punitives, les bombardements de Tripoli (comme celui de l'amiral d'Estrées en 1685), et les traités de paix précaires. La cupidité est présentée comme le moteur principal de sa politique étrangère.
  • La Régence de Tunis connaît une évolution vers une monarchie pré-nationale avec deux dynasties beylicales : les Mouradites (à partir de 1631) puis les Husseinites (à partir de 1705). Une fusion s'opère entre l'aristocratie turque conquérante, les Kouloughlis (métis) et les notables indigènes. Sous Ali Bey et Hammuda Bey (1782-1814), la Régence prospère grâce aux exportations de blé et à la reprise de la course, remportant même des conflits contre Venise, Tripoli et Alger.

La Régence d'Alger : une colonie militaire ottomane et le système du Makhzen

« […] aucun vali ne sera envoyé chez vous. Vous pouvez vouer obéissance à qui bon vous semble. Le Padichah n’a pas besoin des serviteurs de votre genre. [...] Dorénavant il vous est interdit de vous approcher des côtes ottomanes » (Lettre du Grand Vizir Kopriliu aux Algérois, 1659).
  • Contrairement à Tunis et Tripoli, Alger demeure une colonie militaire ottomane plus étroitement liée à la Porte, bien que cherchant une large autonomie. Les relations sont complexes, comme en témoigne la crise de 1659 où le Grand Vizir menace de couper les liens, avant d'envoyer finalement un pacha. L'élite turque pratique une ségrégation stricte pour éviter de se dissoudre dans la population locale, discriminant les Kouloughlis (fils de Turcs et de femmes indigènes).
  • L'autorité du dey, choisi par la milice des Janissaires (l'odjaq), est limitée. Le territoire est divisé en trois beylik (provinces) : Constantine, Titteri (Médéa) et Mascara (puis Oran). L'administration turque, avec seulement 15 000 janissaires, ne contrôle pas directement l'intérieur. Elle s'appuie sur un système de tribus makhzen (alliées), exemptées d'impôt et fournissant un service militaire en échange du droit de lever l'impôt et de razziar les tribus rebelles. Des tribus berbères, comme les Zaoua ou les Aït Boukhtouche en Kabylie, font partie de ce Makhzen.
  • La Kabylie et de nombreuses régions de l'intérieur restent de fait indépendantes. L'autorité centrale est régulièrement contestée par des révoltes, y compris de tribus makhzen (comme les Guechtoula en 1757 ou les Flissa Oum Ellil en 1767). La Course constitue le cœur économique et politique de la Régence du XVIe au début du XIXe siècle, attirant de nombreuses expéditions punitives européennes (bombardements français en 1682-1688, attaque anglo-hollandaise en 1816). L'auteur conteste l'analyse de Lemnouar Merouche qui y voit une activité d'État, arguant qu'il s'agissait d'une piraterie motivée par le butin.

La Première Guerre mondiale en Afrique du Nord : le front de Libye et l'engagement des troupes coloniales

Pour maintenir le moral, Lyautey accrédita le fait que les Allemands soutenaient et finançaient la rébellion et qu’il existait donc un « front marocain » qu’il fallait tenir comme celui de France.
  • L'entrée en guerre de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne en novembre 1914 transforme la Libye et l'Égypte en théâtres d'opérations. En Libye, la confrérie senoussie, appuyée par des officiers turcs et allemands (comme Nury Bey), attaque les positions italiennes, reprenant le Fezzan et la Tripolitaine et menaçant la Tunisie et le Sahara algérien. Les combats s'étendent jusqu'au Niger, où le chef touareg Kaoucen assiège Agadès en 1916-1917. Les Alliés doivent mobiliser d'importantes ressources pour contenir cette menace sur leurs arrières africains.
  • En Égypte, les Britanniques profitent de la guerre pour transformer leur occupation en protectorat officiel en décembre 1914, déposant le khédive Abbas II. Le pays devient une base cruciale pour la défense du canal de Suez, attaqué sans succès par une armée turque en 1915. La présence britannique génère des tensions avec le roi Farouk et les nationalistes.
  • Au Maroc, le résident général Lyautey adopte une "politique de la langouste" pour maintenir le dispositif français tout en envoyant le maximum de troupes sur le front européen. Il confie la défense de régions aux grands féodaux, mobilise les colons et utilise des réservistes. La "Division Marocaine" est formée et se bat héroïquement en France, subissant de lourdes pertes. Lyautey instrumentalise la menace allemande pour justifier l'effort de guerre. En Algérie, la mobilisation massive (251 000 hommes, dont 73 000 Français d'Algérie) entraîne un relâchement du peuplement colonial et un reflux des colons vers les villes.

La Seconde Guerre mondiale : campagnes du désert, débarquement allié et éveil nationaliste

Le débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord précipita les événements. Pour éviter d’être attaqués sur deux fronts à la fois, les Allemands lancèrent une puissante offensive vers l’ouest, depuis la Libye et à travers la Tunisie.
  • De 1940 à 1942, les combats principaux se déroulent en Libye et en Égypte, autour de l'enjeu stratégique du canal de Suez. L'Afrika Korps de Rommel lance une offensive vers l'Égypte mais est stoppé à El-Alamein en juin 1942. La contre-offensive britannique du général Montgomery à El-Alamein (octobre-novembre 1942) et le débarquement allié en Afrique du Nord (Opération Torch, 8 novembre 1942) prennent les forces de l'Axe en tenaille. Les troupes françaises libres de la colonne Leclerc, parties du Tchad, conquièrent le Fezzan et rejoignent les Britanniques à Tripoli en janvier 1943.
  • Le débarquement allié au Maroc et en Algérie rencontre une résistance déterminée des forces françaises fidèles à Vichy, qui défendent l'Empire conformément à l'armistice de 1940. De rudes combats ont lieu à Casablanca (face au général Patton) et à Oran, causant des centaines de morts des deux côtés et la destruction d'une partie de la flotte française. L'amiral Darlan, présent à Alger, finit par ordonner le cessez-le-feu le 10 novembre.
  • La période de guerre accélère la maturation des nationalismes. Au Maroc, le sultan Mohammed V appelle initialement à la loyauté. En Algérie, le mouvement est encore minoritaire. En Tunisie, le nationalisme est plus actif, porté par Moncef Bey qui présente un plan d'autonomie. L'Égypte, bien que théoriquement alliée du Royaume-Uni, est travaillée par des sympathies pour l'Axe, et le roi Farouk est contraint par un ultimatum britannique de nommer un gouvernement pro-allié en 1942. Partout, les années de guerre creusent le fossé avec les puissances coloniales et préparent le terrain pour les luttes d'indépendance de l'après-guerre.

Chapitre 4: Chapitre IV (partie 3)

L'Afrique du Nord durant la Seconde Guerre mondiale et les mouvements d'indépendance

La Campagne de Tunisie et le retour de l'Armée d'Afrique dans la guerre

L’armée d’Afrique était donc rentrée dans la guerre, fournissant à la France combattante des unités qui participèrent à la campagne de Tunisie, puis aux débarquements de Corse, de l’île d’Elbe, de Provence, à la campagne d’Italie, à l’épopée de Rhin et Danube et à celle de la 2e DB.
  • La réaction allemande au débarquement allié en Afrique du Nord (Opération Torch) fut immédiate et efficace. Dès le 9 novembre 1942, une noria d'avions achemina des troupes en Tunisie, permettant la prise de Tunis et des grandes villes le 14 novembre. Le plan du maréchal Rommel était d'attaquer les forces alliées à revers et de s'emparer du port stratégique de Bône (Annaba). Face à cette menace, les forces françaises, sous commandement américain du général Lloyd Fredendall, engagèrent 76 000 hommes dès le 19 novembre pour couvrir les troupes américaines qui subirent des pertes sévères, incluant 150 chars et 2 000 prisonniers.
  • Le tournant de la campagne intervint au printemps 1943. L'armée française, désormais réengagée aux côtés des Alliés, remporta deux victoires significatives en mars à Medjez El-Bab dans le nord et à Sbeitla dans le sud. Ces succès, couplés au recul de Rommel face aux Britanniques en Libye le 22 mars, scellèrent le sort des forces de l'Axe. La campagne s'acheva par l'entrée des Alliés dans Tunis le 7 mai et la capitulation des forces allemandes d'Afrique le 13 mai 1943, marquant la fin de la présence de l'Axe sur le continent.
  • La contribution de l'Armée d'Afrique s'avéra décisive et se prolongea bien au-delà de la Tunisie. Elle fournit le socle de troupes expérimentées qui participèrent aux campagnes ultérieures de la libération de l'Europe, notamment les débarquements en Corse, à l'île d'Elbe et en Provence (août 1944), ainsi qu'aux campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne. Cette réintégration dans le conflit redonna une légitimité militaire et politique à la France combattante et permit la reconstitution d'une armée française moderne et aguerrie.
  • Les pertes humaines nord-africaines durant la guerre furent substantielles. Sur une population musulmane d'environ 15 millions pour l'Afrique du Nord française (AFN), les effectifs engagés furent de 244 000 hommes (soit 1,6%), comprenant 132 000 Algériens, 90 000 Marocains et 22 000 Tunisiens. Le total des pertes parmi ces soldats s'éleva à environ 20 000, réparties sur les différents théâtres d'opérations : 5 400 en 1940, 3 750 au Levant, 3 458 en Tunisie, 4 019 en Italie et en Corse, et 3 716 durant les campagnes de France et d'Allemagne.

Reconfigurations politiques : la fin de Vichy et l'émergence du CFLN

Le 3 juin 1943, le CFLN (Comité français de libération nationale) fut créé à Alger et le général De Gaulle s’y imposa face au général Giraud.
  • La libération de l'Afrique du Nord entraîna un bouleversement politique majeur pour la France. Le Comité français de libération nationale (CFLN) fut créé à Alger le 3 juin 1943, unissant les forces de la France libre et celles d'Afrique du Nord. Cette création marqua la fin effective de l'autorité de Vichy dans la région. Le général de Gaulle parvint à s'imposer face au général Giraud, pourtant soutenu initialement par les Américains, consolidant ainsi son leadership sur la France combattante et préparant la restauration républicaine.
  • La chute de l'administration vichyste se manifesta par la démission forcée des hauts fonctionnaires. Le général Charles Noguès, Résident général au Maroc et ancien commandant en chef du théâtre d'opérations d'Afrique du Nord, démissionna le 4 juin 1943. Après l'armistice de 1940, Noguès avait tenté de maintenir l'outil militaire en créant des arsenaux clandestins et en levant des recrues à l'insu des commissions d'armistice. Il fut remplacé par Gabriel Puaux et partit en exil via la zone espagnole du Maroc et Lisbonne.
  • L'épilogue judiciaire de l'après-guerre rattrapa Charles Noguès. Le 28 novembre 1947, la Haute Cour de justice française le condamna par contumace à 20 ans de travaux forcés et à l'indignité nationale pour son rôle sous Vichy. Fait notable, le sultan Mohammed ben Youssef, qui l'estimait beaucoup, ordonna à un de ses officiers de témoigner en sa faveur. Noguès se constitua prisonnier en 1954, fut condamné à nouveau puis relevé de sa peine. Paradoxalement, la IVe République fera plus tard appel à lui pour négocier avec le sultan exilé, reconnaissant indirectement son influence.

Le débarquement allié comme catalyseur des nationalismes maghrébins

« Cette seconde défaite, après celle enregistrée devant les Allemands, a eu un profond effet sur les Marocains qui ont vu leurs protecteurs à leur tour protégés et ont constaté que les Français ne jouaient plus qu’un rôle d’exécutants. »
  • Le débarquement allié de novembre 1942 agit comme un puissant révélateur géopolitique pour les populations nord-africaines. Comme l'analyse Abdelwahhab Benmansour, la défaite française face aux Allemands en 1940, puis sa soumission aux ordres américains en 1942, brisa le mythe de l'invincibilité et de la suprématie du colonisateur. Les nationalistes marocains perçurent que la France n'était plus qu'un exécutant sous contrôle étranger, ce qui élargit considérablement la marge de manœuvre et le prestige des autorités marocaines traditionnelles, désormais consultées directement par les Américains.
  • La Conférence d'Anfa (Casablanca) en janvier 1943, où Roosevelt, Churchill et de Gaulle décidèrent de la capitulation sans condition de l'Axe, eut une portée symbolique immense. Le président américain s'entretint longuement et séparément avec le sultan Mohammed ben Youssef et le prince héritier (futur Hassan II). Roosevelt promit explicitement l'aide des États-Unis pour hâter l'indépendance du Maroc après la guerre et s'engagea à faire pression sur la France, offrant ainsi une légitimation internationale inédite aux aspirations nationalistes.
  • Cette dynamique conduisit à la structuration des mouvements indépendantistes. En avril 1943, Ahmed Balafrej, de retour d'exil, unifia les divers courants nationalistes marocains au sein du Parti de l'Istiqlal (Parti de l'Indépendance), qui succéda au Comité d'action marocaine. Le 11 janvier 1944, l'Istiqlal publia un Manifeste demandant la fin du protectorat. Le sultan prit officiellement fait et cause pour ce mouvement le 13 janvier, désignant des négociateurs, ce qui marqua l'alliance décisive entre le trône et le mouvement national moderne.

L'éveil national en Algérie et en Tunisie (1943-1944)

« L’Allemagne ne gagnera pas la guerre et ne peut la gagner […] L’ordre vous est donné, à vous et aux militants d’entrer en relation avec les Français gaullistes en vue de conjuguer notre action clandestine. »
  • En Algérie, le mouvement national se cristallisa autour du « Manifeste du peuple algérien » rédigé par Ferhat Abbas. Rendu public le 10 février 1943 et publié en mai, il revendiquait l'égalité totale entre Algériens et Français et la constitution d'une nation algérienne autonome associée à la France. Signé par 28 élus, le texte fut transmis aux autorités alliées mais fut rejeté par le CFLN. En réaction, les nationalistes se regroupèrent le 14 mars 1944 dans une structure plus large, les Amis du Manifeste et de la Liberté (AML). Face à cette agitation, de Gaulle tenta une réforme en supprimant le code de l'indigénat le 7 mars 1944 et en accordant la citoyenneté française à 65 000 Algériens, mesures jugées trop timides et tardives.
  • La situation en Tunisie était particulièrement complexe du fait de l'occupation germano-italienne après novembre 1942. Certains nationalistes furent tentés de collaborer avec les forces de l'Axe pour arracher l'indépendance. Cependant, Habib Bourguiba, leader du Néo-Destour, adopta une position clairvoyante et stratégique. Dès août 1942, depuis sa prison, il ordonna à ses partisans de s'allier avec les Français gaullistes, jugeant que l'Allemagne ne pouvait gagner la guerre. Le 7 mai 1943, à la veille de la libération de Tunis, il appela les Tunisiens à « faire bloc autour de la France », espérant des contreparties politiques.
  • Malgré les appels de Bourguiba à la modération, les autorités françaises procédèrent à un changement forcé à la tête de la Régence. Le 13 mai 1943, le général Alphonse Juin, Résident général par intérim, demanda au bey Moncef, perçu comme trop nationaliste, d'abdiquer. Sur son refus, il le déposa le 14 mai et le remplaça par son cousin Lamine Bey, considéré comme plus docile. Ce coup de force, intervenant au moment même de la libération, discrédita la promesse française de réformes et renforça la détermination des indépendantistes tunisiens.

Le contexte international post-1945 et le droit à l'autodétermination

« […] le droit des peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils veulent vivre. »
  • Dès le début de la guerre, le président américain Franklin D. Roosevelt plaça la question coloniale au cœur du nouvel ordre mondial à construire. Le principe de l'émancipation des peuples colonisés fut inscrit dans la Charte de l'Atlantique signée avec Churchill le 14 août 1941, dont les articles 3 et 4 affirmaient le droit des peuples à choisir leur gouvernement. Cette position fut confirmée lors des conférences de Téhéran (1943) et de Yalta (1945), les deux grands vainqueurs, États-Unis et URSS, soutenant la lutte anticoloniale.
  • L'Organisation des Nations Unies (ONU), née le 26 juin 1945, devint la tribune principale du combat pour la décolonisation. Le chapitre XI de sa Charte, intitulé « Déclaration relative aux territoires non autonomes », affirma clairement le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce rôle fut encore renforcé en 1961 avec la création du Comité de décolonisation. L'ONU offrit ainsi une arène juridique et diplomatique cruciale où les mouvements nationalistes maghrébins purent internationaliser leur cause et faire pression sur les puissances coloniales.
  • Le processus vers l'indépendance en Afrique du Nord présenta des trajectoires distinctes, liées à la nature différente des dominations coloniales. Au Machreq, l'Égypte avait acquis une indépendance formelle en 1922 et la Libye devint indépendante en 1951. Au Maghreb, une distinction fondamentale existait entre les protectorats de Tunisie et du Maroc, qui par définition conservaient une souveraineté théorique et avaient vocation à la retrouver, et l'Algérie, juridiquement assimilée à une partie intégrante de la République française et marquée par la présence d'une importante minorité européenne (les « pieds-noirs »).

La renaissance berbère : affirmation identitaire et conflits avec le nationalisme arabe

« Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie sont peuplés de Berbères que l’on qualifie audacieusement d’Arabes. »
  • La « renaissance berbère » ou « amazighe » émergea comme une force culturelle et politique majeure à partir des années 1990-2000, après une longue période de marginalisation. Elle trouve ses racines dans la rencontre en émigration, notamment en France dans l'entre-deux-guerres, où des Berbères de différentes régions prirent conscience de leurs racines communes. Le mouvement s'institutionnalisa avec la création du Congrès mondial amazigh (CMA) en 1995, promouvant l'idée d'une « Tamazgha » (Grande Berbérie) transnationale. Cette revendication, parfois radicale, s'oppose frontalement au « totalitarisme arabo-islamique » perçu comme dominant.
  • Le nationalisme arabo-musulman officiel dans les États du Maghreb a historiquement nié ou minimisé l'identité berbère, la considérant comme une menace pour l'unité nationale. Un article d'Al Istiqlal en 1956 résume cette vision : la fusion ethnique, la communauté de religion et de culture auraient réduit les différences berbères à de simples caractéristiques régionales. Pour les tenants de cette thèse, l'islamisation a définitivement « arabisé » les Berbères. Le ministre algérien de l'Éducation Abderrahmane Ben Hamida déclara en 1962 que « Les Berbères sont une invention des Pères Blancs », illustrant le rejet de cette identité perçue comme une création coloniale.
  • La revendication berbère représente donc un « danger existentiel » pour le dogme nationaliste arabo-musulman, car elle remet en cause le postulat d'une nation homogène fondée sur la langue arabe et l'islam. Elle déconstruit l'idée que l'arabe est le seul creuset culturel légitime. La reconnaissance de la langue et de la culture amazighes implique une redéfinition pluraliste de l'identité nationale, ce que les régimes centralisateurs et les partis panarabistes ont longtemps combattu, y voyant un risque de séparatisme ou de fragmentation.

L'Algérie : un conflit permanent entre berbérisme et jacobinisme arabo-islamique

En 1962, dès l’indépendance acquise, le gouvernement algérien supprima la chaire de kabyle de l’université d’Alger.
  • Dès l'indépendance en 1962, l'Algérie engagea une politique systématique d'arabisation et de négation de l'identité berbère, symbolisée par la suppression de la chaire de kabyle à l'université d'Alger. Le régime du FLN fonda sa légitimité sur le dogme de l'Algérie « arabe et musulmane », présentant toute revendication berbère comme une conspiration séparatiste et une menace pour l'unité nationale. Cette politique fut vécue comme une trahison par de nombreux Kabyles et Chaouis qui avaient pourtant joué un rôle majeur dans la guerre de libération, mais se retrouvèrent marginalisés au profit des cadres arabophones.
  • L'affirmation du fait berbère s'est faite par vagues successives et souvent réprimées dans le sang. Elle débuta par la rébellion du Front des Forces Socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed en 1963. Puis vinrent le « Printemps berbère » d'avril 1980, déclenché par l'interdiction d'une conférence de Mouloud Mammeri, la « grève du cartable » (1994-1995), les émeutes après l'assassinat du chanteur Matoub Lounès (1998), et le mouvement des « Aarchs » en 2001-2002, né après la mort du lycéen Massinissa. Chaque épisode fut marqué par une répression violente et une radicalisation des positions.
  • Face à cette pression, l'État algérien a concédé des réformes de façade tout en maintenant le cadre idéologique arabo-islamique. Sous la pression de la « grève du cartable », il créa le Haut Commissariat à l'Amazighité (HCA) et introduisit l'enseignement du berbère. En avril 2002, le tamazight fut reconnu comme « langue nationale », mais pas officielle, et son enseignement fut limité aux zones berbérophones, visant à la cantonner. Le pouvoir a constamment réaffirmé ses « constantes nationales » : islam religion d'État, arabe langue officielle, unité nationale. Ainsi, malgré les luttes, la structure jacobine et arabo-centrée de l'État demeure intacte.

Le Maroc : une intégration progressive de l'amazighité dans l'identité nationale

« L’amazighité, qui plonge ses racines au plus profond de l’histoire du peuple marocain, appartient à tous les Marocains. »
  • Contrairement à l'Algérie, le Maroc a emprunté une voie d'intégration progressive et institutionnelle de l'identité berbère. Après une période post-indépendance de méfiance, où les partis nationalistes comme l'Istiqlal voyaient le berbérisme comme une invention coloniale, le mouvement a gagné en reconnaissance à travers plusieurs étapes clés : la Charte d'Agadir (1991), la fondation du Congrès mondial amazigh (1995), et surtout le « Manifeste berbère » de Mohammed Chafik (2000). Ce manifeste, calqué sur le Manifeste de l'Indépendance de 1944, inscrivait la revendication dans le cadre de l'État-nation marocain, sans visée sécessionniste.
  • Le tournant décisif fut opéré par le roi Mohammed VI. Le 30 juillet 2001, il reconnut l'amazighité comme une « composante essentielle » de l'identité marocaine. Puis, le 17 octobre 2001, il créa par dahir l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) lors d'une cérémonie hautement symbolique à Ajdir, village natal d'Abdelkrim al-Khattabi. Cette institutionnalisation marquait le passage d'une revendication communautaire à une affaire d'État, intégrée à la nation. Mohammed Chafik en fut nommé recteur.
  • L'apogée de ce processus fut l'officialisation constitutionnelle de 2011. L'article 5 de la nouvelle Constitution stipule que « l'amazighe constitue une langue officielle de l'État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception », aux côtés de l'arabe qui demeure la langue officielle. Ce compromis historique, arraché malgré l'opposition des panarabistes de l'Istiqlal et des islamistes du PJD, consacre une vision pluraliste de l'identité nationale. Cependant, des courants berbères radicaux estiment que cette formulation ne va pas assez loin et qu'elle maintient une hiérarchie implicite entre les deux langues.

La Libye et la Tunisie : des situations contrastées de la berbérité

Le contentieux opposant les berbérophones au colonel Kadhafi reposait sur l’arabisme « racial » de ce dernier à l’encontre des musulmans non arabes.
  • En Libye, la question berbère a été violemment réprimée sous le régime de Mouammar Kadhafi, dont l'idéologie panarabe et islamiste niait toute existence à une identité distincte. Kadhafi affirmait l'origine arabe des Berbères et considérait les musulmans non-arabes comme inférieurs, appartenant à un « second cercle » de l'islam. Les militants de la cause amazighe, comme le chanteur Abdellah Achini ou Said Sifaw el-Mahroug (assassiné en 1994), furent persécutés, emprisonnés et accusés d'être des agents de l'étranger. Le Mouvement culturel amazigh libyen (MCAL) réclamait en vain la reconnaissance officielle de la langue.
  • Lors de la guerre civile de 2011, les Berbères (environ 10% de la population, mais concentrés à plus de 20% en Tripolitaine) jouèrent un rôle militaire crucial. Ils furent parmi les premiers à se soulever et ouvrirent un front depuis le Djebel Nefusa, coupant la frontière avec la Tunisie et isolant Tripoli, ce qui facilita sa chute. Cependant, le renversement de Kadhafi n'a pas fondamentalement changé leur statut, les nouvelles autorités ayant réaffirmé leur attachement au dogme arabo-islamique, perpétuant ainsi la marginalisation politique des Amazighs.
  • La Tunisie représente le cas d'arabisation la plus avancée du Maghreb, avec seulement environ 1% de berbérophones concentrés dans l'île de Djerba et la région de Matmata. Malgré un substrat berbère évident dans la toponymie, le mouvement de renaissance y est très faible et confidentiel comparé à l'Algérie ou au Maroc. Les raisons sont historiques (ancienneté de l'arabisation, rôle des villes-côtes) et politiques, l'État-nation tunisien moderne s'étant construit sur une identité arabo-musulmane homogène, laissant peu d'espace à l'expression d'une spécificité berbère.

Le « Printemps arabe » en Afrique du Nord : une reconfiguration géopolitique limitée

Le « printemps arabe » n’a donc concerné que deux pays d’Afrique du Nord sur cinq.
  • Les événements de 2010-2011, qualifiés de « Printemps arabe », n'ont touché l'Afrique du Nord que de manière inégale. Seule la Tunisie (chute de Ben Ali) et l'Égypte (chute de Moubarak) connurent des révolutions populaires ayant renversé les régimes en place. Le Maroc y répondit par des réformes constitutionnelles préventives, tandis que l'Algérie, grâce à sa rente pétrolière et à la mémoire de la « décennie noire », contint la contestation. La Libye, quant à elle, vécut non une révolution mais une guerre civile, dont l'issue fut déterminée par une intervention militaire étrangère (OTAN).
  • Ces événements ont provoqué une redéfinition profonde de la géopolitique régionale. Ils ont affaibli des régimes autoritaires séculiers, ouvert une période d'instabilité et d'incertitude (notamment en Libye), et permis l'émergence ou la consolidation de forces politiques islamistes (Ennahdha en Tunisie, Frères musulmans en Égypte). Ils ont également mis en lumière les fractures internes persistantes, qu'elles soient ethniques (Berbères en Libye), religieuses ou socio-économiques.
  • Le bilan à moyen terme est mitigé et a conduit à des trajectoires divergentes : transition fragile en Tunisie, retour de l'autoritarisme militaire en Égypte, chaos en Libye, et statu quo relatif en Algérie et au Maroc. Le « Printemps arabe » a ainsi démontré la résilience des structures étatiques profondes et la complexité des sociétés nord-africaines, loin du scénario uniforme de démocratisation parfois anticipé. Il a inscrit de nouvelles lignes de conflit tout en confirmant l'ancienneté d'autres, comme la question berbère.

Chapitre 5: Chapitre V (partie 1)

L'Afrique du Nord entre Rome et les Arabes, des Mamelouks aux Alaouites

La crise de l'Afrique romaine et l'émergence des royaumes vandale et byzantin (Ve-VIIe siècles)

À partir de la fin du IVe siècle, qu’il s’agisse de crises religieuses, politiques ou des deux à la fois, de l’Égypte à la Tingitane, toute l’Afrique romaine fut en crise.
  • Le chapitre V s'ouvre sur une période de profonde crise dans toute l'Afrique romaine à partir de la fin du IVe siècle, marquée par des tensions religieuses et politiques. En Berbérie, les populations locales voient successivement passer les Vandales (à partir de 429) puis les Byzantins. Le royaume vandale, qui dura environ un siècle (430-533), ne couvrit pas l'ensemble de l'ancienne Afrique romaine mais s'étendit sur la Numidie, la Byzacène, une partie de la Proconsulaire et de la Tripolitaine. Cette intrusion eut des conséquences sociales, politiques et religieuses majeures, notamment l'imposition de l'arianisme, tandis que d'autres régions restèrent à l'écart de cette domination.
  • En Égypte, la rupture entre les chrétiens coptes et le pouvoir byzantin de Constantinople fut consommée lors du concile de Chalcédoine en 451. L'évêque Dioscore, affirmant la prééminence du patriarcat d'Alexandrie, fut déposé et exilé. L'Église d'Égypte, se définissant comme pré-chalcédonienne, fut dès lors considérée comme dissidente et hérétique par l'Empire, notamment sous Justinien (527-565). Cette fracture religieuse, doublée d'un rejet politique de la tutelle de Constantinople, affaiblit l'Empire byzantin et prépara indirectement le terrain à la future conquête arabo-musulmane.
  • La conquête vandale de l'Afrique du Nord fut menée par le roi Genséric (428-477). Après un débarquement incertain (peut-être près de Ceuta ou Tanger), ils progressèrent vers l'est, battant l'armée romaine en 430. Par le traité d'Hippone en 435, l'empereur Valentinien III leur accorda le statut de fédérés. Genséric s'empara ensuite de Carthage en 439 et étendit son royaume jusqu'à reconstituer un territoire semblable à celui de Carthage antique, incluant des îles méditerranéennes. Les relations avec les tribus berbères furent d'abord d'alliance, puis conflictuelles après sa mort.
  • Les causes des soulèvements berbères contre les Vandales ont été interprétées différemment. Une historiographie coloniale a privilégié l'explication religieuse, liant les persécutions des catholiques par le roi vandale Gunthamund (484-496) au soulèvement des Aurès en 484. Cependant, l'historien Yves Modéran souligne que cette approche n'explique que le déclenchement, non les causes profondes. L'explication économique, évoquant une rupture brutale, n'est pas non plus recevable, les études montrant plutôt une lente asphyxie du commerce touchant particulièrement le monde rural peu romanisé.
  • La période byzantine (533-632) débuta avec l'expédition du général Bélisaire, envoyé par l'empereur Justinien. Débarqué près de Sousse en 533 avec 14 000 hommes, il fut accueilli en libérateur, s'empara de Carthage et vainquit définitivement le roi vandale Gélimer en 534. Justinien ordonna alors le rétablissement de l'autorité impériale sur toute l'ancienne Afrique romaine, avec une politique visant à expulser les Berbères (qualifiés de "Maures") des territoires qu'ils occupaient à l'intérieur des anciennes frontières, une vision en décalage avec la réalité ethnographique et politique du VIe siècle.

Les guerres berbères et la difficile pacification byzantine

« Cette politique apparaît d’une simplicité extrême : le Maure est perçu ici essentiellement comme un envahisseur étranger, de même nature que le Vandale [...] Il s’agit désormais de l’en expulser et de rétablir des frontières fortifiées isolant les provinces de ces gens » (Modéran, 2003c : 589).
  • L'incompréhension entre les Byzantins et les chefs berbères déclencha une série de guerres prolongées. Les Byzantins, suivant les instructions de Justinien, voulaient restaurer la romanité dans ses frontières du IIIe siècle et expulser les tribus berbères installées sur d'anciens territoires romains. À l'inverse, les chefs berbères qui avaient soutenu Bélisaire croyaient que leur appui serait récompensé par la reconnaissance de leur installation et de leur autonomie sous la suzeraineté nominale de l'Empereur. Ce malentendu fondamental engendra des insurrections en Byzacène et en Numidie dès 534.
  • Les conflits impliquèrent une multitude d'acteurs et de tribus. Dès 534, les révoltes en Byzacène et Numidie reçurent le renfort de tribus sahariennes comme les Austuriani, les Ifuraces et les Laguatan. La chance des Byzantins fut que le chef des Aurès, Antalas, resta leur allié jusqu'en 543. Les généraux byzantins comme Solomon et Germanos durent mener de rudes campagnes, s'appuyant parfois sur certains chefs berbères (comme Cusina) pour en combattre d'autres (comme Iaudas dans les Aurès).
  • Un tournant majeur fut le massacre, ordonné par le commandant byzantin Sergius, d'une délégation de 79 représentants de la tribu des Laguatan venus négocier vers 543-544. Cet acte rendit furieux les Laguatan, qui s'alliant au chef des Ifuraces, Carcasan, lancèrent de vastes opérations de pillage à travers la Tripolitaine, la Cyrénaïque (prise de Béréniké/Benghazi) et la Byzacène, où ils rejoignirent les forces d'Antalas. Ils remportèrent la bataille de Cillium (Kasserine) en 544, au cours de laquelle le général Solomon fut tué.
  • La stratégie des Laguatan, tribus essentiellement nomades ou semi-nomades, différait fondamentalement de celle des sédentaires de Byzacène. Comme l'analyse Yves Modéran, leur logique était pastorale : ils menaient des expéditions de printemps pour le butin et retournaient vers leurs terres de Tripolitaine à l'automne, sans projet d'occupation à long terme. C'est pourquoi ils levèrent le siège de la ville fortifiée de Laribus en 544, laissant Antalas seul face aux Byzantins. Cette divergence stratégique empêcha la consolidation d'une grande révolte berbère unifiée.
  • La pacification fut finalement l'œuvre du général Jean Troglita, nommé par Justinien en 546. Il adopta une politique réaliste de "méthode Lyautey avant la lettre", s'appuyant sur les "grands féodaux" berbères. Il accepta la présence de certaines tribus à l'intérieur des limites impériales, gérées par leurs coutumes, en échange de leur reconnaissance de la suzeraineté byzantine. Un pilier de sa politique fut la christianisation comme outil de contrôle à long terme. Il battit Antalas et, après un revers, vainquit et tua Carcasan en 548, brûlant leur capitale Ghirza et refoulant les Laguatan.

L'Égypte des Ayyubides à l'avènement des Mamelouks (XIIe-XIIIe siècles)

L’empire ayyubide sunnite fondé par un Kurde, succéda donc au califat fatimide chiite d’origine arabe et à base ethnique berbère né en Ifrikiya.
  • Le chapitre sur l'Égypte aux XIIIe-XIVe siècles revient sur la transition du pouvoir fatimide vers la dynastie ayyubide. Pour échapper à la tutelle des contingents berbères, le calife fatimide al-Aziz (975-996) avait incorporé des Turcs dans son armée, posant les bases du futur régime mamelouk. Au XIIe siècle, l'Égypte fatimide, affaiblie, se rapprocha des Croisés face à la menace turque sunnite de Nur al-Din. Ce dernier envoya une armée commandée par le Kurde Shirkuh, qui devint vizir en 1169. À sa mort, son neveu Salah al-Din (Saladin) le remplaça.
  • Saladin consolida son pouvoir en éliminant la garde noire fidèle au calife fatimide Al-Adid. À la mort de ce dernier en 1171, il abolit le califat fatimide chiite et rétablit l'orthodoxie sunnite en faisant dire la prière au nom du calife abbasside de Bagdad. Il unifia les principautés musulmanes et engagea la reconquête des territoires croisés. Cependant, à sa mort en 1193, l'empire ayyubide fut démembré par ses fils, plongeant dans des querelles fratricides jusqu'à l'avènement d'Al-Malik al-Salih en 1240.
  • La faiblesse structurelle des Ayyubides tenait à leurs fortes structures claniques kurdes, plaquées sur la société égyptienne. L'armée, composée de Turcs et de Kurdes vivant du système de l'ikta (concession de terres en échange d'un service militaire), était perçue comme une force d'occupation. Les sultans décidèrent donc de fonder leur puissance sur les Mamelouks, des esclaves guerriers blancs importés d'Asie centrale, de Russie méridionale et du Caucase. Cette armée d'élite se révéla décisive contre la sixième croisade de Louis IX en 1249.
  • La fin de la dynastie ayyubide fut précipitée par la rivalité avec les Mamelouks. Après la mort d'Al-Malik al-Salih lors de la croisade, son successeur Turanshah tenta de reprendre le contrôle des Mamelouks en leur retirant des possessions. En réponse, les Mamelouks l'assassinèrent le 12 novembre 1250. Le chef mamelouk Koutouz fut alors proclamé sultan, inaugurant un régime qui allait durer 258 ans et compter 45 sultans. Les Ayyubides laissèrent place à une caste militaire étrangère qui allait dominer l'Égypte.

Le système mamelouk : une caste guerrière au service de l'Islam

« Le système mamelouk était fondé sur une évidente sélection raciale, puisqu’on ne recrutait pas les futurs Mamelouks dans n’importe quelle tribu nomade ni dans n’importe quelle région non musulmane. » (Ayalon, 1996 : 90)
  • Les Mamelouks constituaient une caste militaire exclusive d'esclaves guerriers, recrutés exclusivement parmi les populations blanches (Slaves, Turcs, Caucasiens) et jamais parmi les Noirs ou les Asiatiques. Ils étaient achetés enfants sur les marchés d'esclaves, souvent par l'intermédiaire de marchands génois pour ceux de la mer Noire (Kipcak). Après la fermeture des détroits par les Ottomans, le recrutement se concentra sur le Caucase, dominé par l'ethnie circassienne. La sélection était rigoureuse, visant "la fine fleur des prisonniers".
  • Une fois achetés, les jeunes garçons étaient placés dans des écoles (Hilqa ou Tibaq) où ils subissaient un dressage militaire et religieux intense (al-Furusiyya). Ils étaient convertis à l'islam, formés au combat et intégrés à une nouvelle "famille" militaire qui remplaçait leur famille biologique. Après leur affranchissement, ils accédaient à la classe supérieure, mais ce statut était viager et non transmissible à leurs descendants, qui retombaient dans la population civile. C'était une "noblesse à titre viager".
  • Le système était marqué par une forte ethnicisation et des signes distinctifs. Les Mamelouks portaient des prénoms turcs, même ceux d'origine non turque. Leur cognomen indiquait leur rattachement à la troupe (halqa) du chef qui les avait achetés et formés (ex: as-Salihiya pour les hommes de Salih). David Ayalon estime que ce système de renouvellement constant par des jeunes esclaves provenant des territoires non-musulmans ("territoire de la guerre") a été crucial pour la puissance et l'expansion de l'islam.
  • Le régime politique mamelouk était instable et violent, nourri par les intrigues de clans. Chaque nouveau sultan, porté au pouvoir par son propre clan de Mamelouks, écartait les hommes de confiance de son prédécesseur, alimentant un cycle de vengeance. Sur les 45 sultans de la période, 22 accédèrent au pouvoir par la violence. L'élite était constituée des "mamelouks royaux", achetés et formés personnellement par le sultan, qui tenaient garnison au Caire et formaient sa garde rapprochée.

L'apogée du sultanat mamelouk : Baybars, Kalaoun et l'effondrement des États croisés

La renaissance de l’empire arabe détruit par les Mongols se fit donc en Égypte.
  • Le sultanat mamelouk atteignit son apogée sous Baybars (1260-1277) et Kalaoun (1279-1290). Baybars consolida son pouvoir en assassinant son prédécesseur Koutouz et en incorporant la Syrie à l'Égypte. Il triompha des Mongols à la bataille d'Aïn Jalout en 1260, sauvant l'islam d'une invasion dévastatrice. Il mena une guerre incessante contre les derniers États croisés, reprenant Jaffa, Césarée, Safad, le Krak des Chevaliers et Antioche (1268), où il fit massacrer la population masculine.
  • Un événement capital renforça le prestige religieux et politique des sultans mamelouks : l'arrivée au Caire en 1260 du dernier calife abbasside survivant du sac de Bagdad par les Mongols (1258). Ce calife accorda son investiture à Baybars, faisant du sultanat mamelouk le nouveau centre de l'islam sunnite et le gardien des Lieux Saints après la prise de contrôle de La Mecque et Médine. Cette tutelle sur le pèlerinage (hajj) assurait d'immenses revenus et une prééminence sur les autres souverains musulmans.
  • Le règne de Kalaoun fut marqué par l'élimination systématique des dernières possessions franques en Terre Sainte. Malgré une trêve de dix ans signée en 1281, il reprit les hostilités, s'emparant de la citadelle de Markab (1285), de Lattaquié (1287) et de Tripoli (1289), dont les hommes furent exécutés et la ville rasée. Son fils et successeur Khalil (1290-1294) acheva la reconquête en prenant Saint-Jean-d'Acre en 1291 après un siège de six semaines, mettant fin à la présence croisée en Palestine.
  • Les Mamelouks étendirent également leur influence vers le sud, en Nubie chrétienne. Sous Baybars puis Kalaoun, le royaume de Makuria (capitale Dongola) fut attaqué, vassalisé et contraint de reprendre le paiement du bakt (tribut). En 1315, le sultan Nasir Mohammed ibn Kalaoun déposa le dernier roi chrétien, Kérenbès, le fit prisonnier (il se convertit à l'islam) et installa un gouverneur musulman. En 1317, la cathédrale de Dongola fut transformée en mosquée, marquant symboliquement la fin de la chrétienté nubienne.

Le Maroc alaouite : reconstruction et affrontements aux XVIIe-XVIIIe siècles

Dans ce climat anarchique apparut la dynastie alaouite qui refit l’unité du pays après une longue lutte contre la zaouia de Dila dont la base ethnopolitique était composée des Berbères du Maroc central.
  • Après la mort du sultan saadien Ahmed El-Mansour en 1603, le Maroc sombra dans la guerre civile et l'éclatement en cinq zones rivales : la zaouia (confrérie) de Dila (centre), la région de Chaouen (nord), la république corsaire de Salé, la zaouia d'Illigh (sud-ouest/Souss) et le Tafilalet. C'est dans ce contexte que la dynastie alaouite, des chérifs descendants du Prophète par sa fille Fatima et Ali, émergea du Tafilalet pour reconstruire l'unité du pays.
  • La montée en puissance des Alaouites se fit contre les grandes zaouias, notamment celle de Dila. Fondée par des Berbères sanhaja du Moyen Atlas, la zaouia de Dila, sous Mohammed el Hajj, étendit son contrôle sur le Tadla, les cols de l'Atlas et la route Fès-Marrakech, s'emparant même de Fès, Meknès et Salé (1651). Elle représentait une puissance berbère sédentaire s'opposant à la fois aux Alaouites et à la zaouia d'El Ayachi, basée sur des tribus arabes du nord-ouest.
  • Moulay Rachid (1664-1672), frère du fondateur alaouite Moulay Mohammed, réussit en moins de dix ans à unifier le Maroc. Sa stratégie fut de prendre le contrôle de la route caravanière transsaharienne entre Sijilmassa (Tafilalet) et la Méditerranée, s'assurant ainsi les profits du commerce de l'or. Avec ces ressources, il put lever une armée, attaquer et détruire le cœur de la zaouia de Dila en 1668, puis conquérir Marrakech en 1669, reconstituant l'État marocain.
  • Moulay Ismail (1672-1727), demi-frère de Moulay Rachid, consolida cette unité après avoir maté une révolte familiale et les derniers bastions berbères liés à Dila (1692-93). Il mena une "guerre sainte" contre les présences chrétiennes, récupérant la plupart des places fortes portugaises et anglaises (Mehdiya, Tanger, Larache, Arzila), à l'exception de Mazagan (jusqu'en 1769) et des présides espagnols de Ceuta, Melilla, etc. Il fortifia la frontière orientale face aux Turcs d'Alger.

L'armée et la diplomatie de Moulay Ismail : les Abids et les relations avec la France

C’est parce qu’ils « étaient devenus trop puissants et trop peu fiables » (Nolet, 2008 : 109) que Moulay Ismail décida de limiter leur place dans l’armée.
  • Moulay Ismail réorganisa profondément l'armée marocaine, la structurant autour de trois piliers. Il réduisit la place des "renégats" (chrétiens islamisés ou mercenaires), jugés peu fiables, surtout en cas de conflit avec des puissances chrétiennes. Il maintint les contingents fournis par les tribus guich (tribus militaires rémunérées par des terres). Son innovation majeure fut la création d'une puissante armée d'esclaves noirs, les abids, théoriquement dévoués corps et âme au sultan.
  • Cette armée noire (abid), formée à partir d'un noyau de gardes du corps, atteignit des effectifs considérables, estimés entre 30 000 et 150 000 hommes. Moulay Ismail en fit le cœur de sa force militaire. Cependant, cette armée de mercenaires posa par la suite de graves problèmes de discipline et de prétentions politiques à ses successeurs, contribuant aux périodes d'anarchie du XVIIIe siècle. Le pouvoir alaouite s'appuyait aussi sur la mhalla, la cour itinérante du sultan accompagnée de son armée, qui permettait un contrôle direct et la perception des impôts dans les provinces récalcitrantes (bled siba).
  • Les relations diplomatiques et commerciales entre le Maroc de Moulay Ismail et l'Europe, notamment la France de Louis XIV, furent intenses mais conflictuelles, centrées sur la question de la course salétine. Les corsaires marocains de Salé écumaient l'Atlantique et la Méditerranée, capturant navires et équipages chrétiens. Louis XIV lança plusieurs expéditions navales de représailles (1671, 1681, 1687) et des négociations furent menées, notamment via l'ambassadeur-corsaire Abdallah ben Aïcha en 1699.
  • Les négociations échouèrent systématiquement sur deux points fondamentaux. Moulay Ismail conditionnait la fin de la course à une alliance militaire française contre l'Espagne pour l'aider à reprendre les présides espagnols au Maroc. Louis XIV refusait catégoriquement de s'allier à un État musulman contre une puissance catholique. De plus, un désaccord persistait sur l'échange des captifs : la France refusait de libérer tous les corsaires marocains devenus rameurs sur ses galères. Les relations furent rompues pour quarante ans après 1700, profitant aux commerçants anglais.

Crise et renaissance sous Sidi Mohammed ben Abdallah (1757-1790)

Souverain pacificateur, Sidi Mohammed ben Abdallah rétablit l’ordre, restaura l’autorité chérifienne et reconstruisit un pays ravagé.
  • Après la mort de Moulay Ismail en 1727, le Maroc entra dans une "trentaine d'années d'anarchie" (1727-1757). Sept de ses fils se disputèrent le trône lors de douze règnes chaotiques, souvent renversés par l'armée des abids et des Oudaias (tribu arabe) qui vidèrent les coffres de l'État, provoquant ruine et famines. Cependant, la légitimité dynastique alaouite ne fut jamais remise en cause, les putschistes remplaçant toujours un sultan par un autre de la même famille.
  • Sidi Mohammed ben Abdallah (1757-1790) mit fin à cette période de désintégration. Reconnu héritier légitime, sa priorité fut de briser le pouvoir des abids qui avaient dominé la scène politique. Pour cela, il s'appuya sur les tribus arabes Maqil du Souss, massacrant une grande partie des mercenaires noirs et n'en conservant que 15 000, répartis en garnisons et encadrés par des contingents berbères et guich. Il réorganisa totalement l'armée et fortifia les villes côtières.
  • Son règne fut aussi marqué par un renouveau des tensions avec les puissances chrétiennes à cause de la piraterie. Un incident majeur fut "l'affaire de Larache" en 1765, où la capture de navires français et l'esclavage de leurs équipages motivèrent des plans de représailles. Le sultan chercha à développer une marine de course et à se procurer des équipements militaires en Suède et en Turquie, sans grand succès. Le texte cite un mémoire de 1787 détaillant le coût économique exorbitant de la piraterie pour le commerce français.
  • Malgré ces tensions, Sidi Mohammed ben Abdallah est présenté comme un souverain reconstructeur qui rétablit l'ordre interne, la paix et l'autorité centrale après des décennies de chaos. Son règne marque une phase de stabilisation et de renaissance pour le Maroc alaouite, même si les défis de la course en Méditerranée et des pressions européennes persistaient, annonçant les bouleversements du siècle suivant.

Chapitre 5: Chapitre V (partie 2)

Le Maroc Alaouite et l'Afrique du Nord au tournant du XIXe siècle

L'expédition punitive française de 1765 et ses conséquences

Devant la lenteur des négociations, Choiseul, secrétaire d’État à la marine, persuada le roi Louis XV de la nécessité d’une importante démonstration destinée à détruire les ports servant de base aux corsaires marocains.
  • En 1764, la France de Louis XV, s'appuyant sur un traité non ratifié de 1682, décide de négocier avec le Maroc pour mettre fin aux activités corsaires. Face à la lenteur des pourparlers, le duc de Choiseul convainc le roi de mener une démonstration de force. Une expédition navale de vingt navires (vaisseaux, frégates, chebecs, galiotes) est placée sous le commandement du comte Louis du Chaffault. L'objectif est clair : bombarder et détruire les ports servant de refuge aux corsaires marocains, notamment Salé et Larache, afin de contraindre le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah à un accord durable.
  • L'opération militaire culmine en juin 1765 avec le bombardement de Salé et une tentative de débarquement désastreuse à Larache. Le 27 juin, un corps de débarquement de 300 hommes sous les ordres du commandant de Beauregard tente de détruire les derniers navires corsaires dans le port. Bien qu'ils parviennent à incendier une frégate et un chebec, le renversement de la marée et des tirs nourris depuis la terre piègent les Français. Ils subissent une lourde défaite : cinq chaloupes sont perdues, 300 hommes périssent ou sont capturés, dont Beauregard. Seuls 49 survivants sont réduits en esclavage. Cet échec tactique, dû à une méconnaissance des conditions locales, n'empêche pas la flotte française d'imposer un blocus des ports marocains durant l'été.
  • Cette démonstration de force, malgré le revers de Larache, conduit finalement à une trêve signée à Mogador le 10 octobre 1765 et à un traité de paix le 28 mai 1767. Ce traité, qui prévoit le rachat de tous les captifs français (203 personnes, incluant les marins de Larache), marque pratiquement la fin de la course marocaine en tant que menace majeure pour la navigation européenne. Il ouvre une période de relations diplomatiques et commerciales plus stables entre le Maroc et les puissances européennes, illustrant le passage d'une logique de confrontation à une logique de négociation et de commerce.

La politique d'ouverture et de modernisation de Sidi Mohammed ben Abdallah

Sidi Mohammed ben Abdallah eut d’ambitieux projets. Il voulut ainsi concentrer la plus grande partie du commerce extérieur du Maroc dans un port qu’il pourrait facilement contrôler.
  • Le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah (1757-1790) engage une politique volontariste d'ouverture diplomatique et commerciale pour reconstruire et stabiliser le Maroc après les troubles successoraux. Il signe une série de traités avec les puissances européennes, notamment avec l'Espagne et la France en 1767, le Danemark (1757), l'Angleterre (1760 et 1765), la Suède (1763) et Venise (1765). Cette diversification des partenaires vise à réduire la dépendance et à revitaliser l'économie par le commerce, marquant une rupture avec l'isolement relatif de certaines périodes antérieures.
  • Cette politique se concrétise par d'ambitieux projets d'infrastructure. Pour centraliser et contrôler le commerce extérieur, le sultan choisit la baie de Mogador (Essaouira) et confie sa construction à un ingénieur français captif, François Théodore Cornut, fait prisonnier à Larache en 1765. Avec l'aide de 400 prisonniers chrétiens, Cornut édifie une grande partie de la ville et de ses fortifications sur un plan européen, avec un quartier réservé aux commerçants étrangers. Le port de Dar el Beida (Casablanca) est également modernisé. Ces réalisations témoignent d'une volonté d'utiliser l'expertise européenne au service du développement du pays.
  • Le règne de Sidi Mohammed ben Abdallah est aussi marqué par une affirmation de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et les routes commerciales sahariennes. Il signe ses lettres comme « souverain de Gao et de Guinée », une titulature reflétant l'influence réelle du Maroc jusqu'au fleuve Sénégal, où des caïds levaient l'impôt pour le Makhzen. Un exemple concret de cette autorité est son intervention en 1775-1778 pour faire libérer, contre rançon, vingt naufragés français vendus comme esclaves après le naufrage de la Louise près du Cap Bojador, démontrant son contrôle effectif sur ces régions.

Crise successorale et désastres démographiques à la fin du XVIIIe siècle

Le sultan mourut en 1790, laissant un pays reconstruit mais dans lequel les ferments de division subsistaient.
  • La mort de Sidi Mohammed ben Abdallah en 1790 ouvre une période d'instabilité et de violences successorales typique de la dynastie alaouite. Son fils, Moulay Yazid, règne brièvement (1790-1792) et mène une guerre contre l'Espagne. Son règne est surtout marqué par une répression féroce des rébellions de ses frères, l'un à Marrakech et l'autre dans le Tafilalet. Marrakech est livrée au pillage, et Moulay Yazid trouve lui-même la mort, touché par une balle en pleine tête alors qu'il supervise cette répression. Cet épisode illustre la fragilité du pouvoir central face aux ambitions des princes et aux dissensions tribales.
  • Cette instabilité politique est aggravée par des catastrophes naturelles et sanitaires dévastatrices. De 1776 à 1782, une sécheresse sévère frappe le Maroc. Puis, de 1797 à 1800, une épidémie de peste ravage le pays. La combinaison de la famine et de la maladie aurait entraîné la mort de la moitié de la population marocaine en l'espace de vingt-cinq ans. Ces fléaux provoquent l'abandon des villes et un exode massif des populations vers des régions moins touchées, déstructurant profondément l'économie et la société et affaiblissant considérablement l'État.
  • Ces crises en cascade – politique, climatique et sanitaire – laissent le Maroc dans une situation de grande vulnérabilité à l'aube du XIXe siècle. Le pays, qui avait connu une phase de reconstruction et d'ouverture sous Sidi Mohammed ben Abdallah, se retrouve affaibli, dépeuplé et en proie à des divisions internes. Ce contexte de faiblesse structurelle prépare le terrain pour les défis et les pressions extérieures accrues qui caractériseront le XIXe siècle marocain, le rendant plus perméable aux influences et aux convoitises européennes.

Fondements du pouvoir alaouite : l'armée et la Garde Noire

Afin de s’assurer leur fidélité, Moulay Ismail fit prêter serment à ces hommes sur le recueil de Traditions de l’imam Al Bokhari, ce qui explique pourquoi ils étaient également désignés sous le nom d’abid al Bokhari ou Bouakhar.
  • Le sultan Moulay Ismail (1672-1727), fondateur de la puissance alaouite moderne, s'appuya sur une armée permanente et dévouée pour unifier et pacifier le Maroc. Il créa la célèbre Garde Noire (abid al Bokhari), un corps d'élite formé de soldats esclaves originaires d'Afrique subsaharienne (Haratin). Leur recrutement était facilité par l'autorité marocaine qui s'étendait alors jusqu'aux fleuves Sénégal et Niger. Pour garantir une loyauté absolue, Moulay Ismail leur faisait prêter serment sur le recueil de hadiths d'Al-Bokhari, créant un lien religieux aussi fort que militaire.
  • Cette armée servait à la fois d'instrument de coercition contre les tribus rebelles et de pilier du pouvoir central, indépendant des grandes familles et des confréries religieuses. Les abid étaient stationnés dans des casernes, notamment à Meknès, la capitale impériale bâtie par Moulay Ismail. Leur existence permettait au sultan de projeter sa puissance régulièrement, comme en témoignent les expéditions décrites par le captif anglais Thomas Pellow vers le Sahara et le Sénégal pour lever l'impôt et affirmer l'autorité du Makhzen dans les confins sud de l'empire.
  • La Garde Noire symbolise la méthode de gouvernement de Moulay Ismail : un pouvoir centralisé, absolutiste, reposant sur une force militaire personnelle et une administration directe. Cependant, après sa mort, cette armée devint un facteur d'instabilité, intervenant fréquemment dans les querelles successorales entre ses nombreux fils. Le contrôle de la Garde Noire était un enjeu crucial pour tout prétendant au trône, et son pouvoir déstabilisateur contribua aux troubles et à la « désintégration » qui marquèrent la période 1727-1757, avec douze règnes successifs.

La course maritime marocaine : entre jihad, économie et diplomatie

Pour Moulay Ismail, la course était une affaire licite, légitime et lucrative, tandis que, pour Louis XIV, il s’agissait tout simplement de piraterie.
  • La course salétine (basée à Salé et Rabat) fut une réalité économique, militaire et religieuse majeure aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pour les sultans marocains, c'était une forme de jihad maritime légitime contre les navires chrétiens, une source de revenus importante (butin et rançons) et un instrument de pression diplomatique. Les corsaires, souvent d'origine morisque, opéraient avec une relative autonomie, l'État se contentant d'en prélever une part. Leurs prises étaient nombreuses, comme en 1670-1671 où six navires français furent capturés.
  • La figure d'Abdallah ben Aïcha incarne la sophistication de cette institution. Descendant d'une famille morisque, captif en Angleterre puis libéré, il fut nommé par Moulay Ismail « Général des vaisseaux de Salé » et « Caïd des deux rives ». Il supervisait ainsi non seulement les activités corsaires, mais aussi la douane, le mouvement des bateaux et les relations diplomatiques avec les consuls étrangers. Son cas montre comment la course était intégrée à l'appareil d'État et servait d'interface avec le monde chrétien.
  • La pratique générait un important commerce d'esclaves chrétiens, détenus dans des bagnes (bagnos) à Salé, Fès, Marrakech puis principalement à Meknès sous Moulay Ismail. Leur nombre variait (environ 1000 captifs de toutes nationalités en 1681, 800 en 1708). Leur rachat donna lieu à des « missions de Rédemption » menées par des ordres religieux comme les Trinitaires. Le rachat de 135 Français en 1681 ou de 75 en 1736 illustre ces échanges complexes mêlant humanitaire, diplomatie et économie. La fin de la course au XVIIIe siècle mit progressivement fin à ce phénomène.

L'Afrique du Nord au XIXe siècle : une période de mutations et de colonisation

Le XIXe siècle fut pour l’Afrique du Nord une période charnière qui ouvrit sur de profondes mutations.
  • Le texte esquisse une vue d'ensemble du destin de l'Afrique du Nord au XIXe siècle, présenté comme un tournant crucial vers la modernité et, in fine, la domination coloniale. Chaque territoire suit une trajectoire distincte mais converge vers une mise sous tutelle européenne. En Égypte, l'expédition de Bonaparte (1798-1801) ouvre une brèche, suivie par le projet modernisateur de Méhémet Ali, qui fait du pays une puissance régionale rivale de l'Empire ottoman. Cependant, l'échec de cette modernisation et un endettement incontrôlable conduisent à la mise sous tutelle financière puis politique du pays par les Britanniques.
  • Au Maghreb central, la Régence ottomane d'Alger est conquise par la France à partir de 1830, devenant l'Algérie française. Elle est désormais flanquée de deux entités encore indépendantes mais en crise : la Régence de Tunis à l'est et l'Empire chérifien (Maroc) à l'ouest. Le texte annonce que le XIXe siècle verra ces deux territoires traverser une « crise profonde » dont la France profitera pour en prendre possession, évoquant ainsi le protectorat tunisien (1881) et le protectorat marocain (1912).
  • En Libye, la dynastie autonome des Karamanli prend fin avec le retour direct de l'administration ottomane. Ce « Wilayet de Tripoli » devient ensuite l'objet des convoitises de l'Italie, qui l'annexe à la veille de la Première Guerre mondiale (guerre italo-turque de 1911-1912). Ainsi, le tableau général est celui d'une région entière passant, par des chemins divers, de statuts variés (province ottomane, régime autonome, empire indépendant) sous la domination de puissances européennes rivales (France, Grande-Bretagne, Italie), scellant son entrée dans l'ère coloniale.

Structure de l'ouvrage et historiographie

Sur l’histoire de la dynastie alaouite, il sera utile de se reporter à Jacques Benoist-Méchin (1994).
  • Le document fourni est manifestement un extrait d'un ouvrage historique plus vaste, comme en témoigne la table des matières partielle et les nombreuses notes de bas de page renvoyant à une bibliographie spécialisée. La structure révèle une organisation chronologique et thématique rigoureuse. La « Quatrième Partie » est consacrée à « L'Afrique du Nord jusqu'en 1918 », précédée d'un chapitre sur « Le Maroc des Alaouites (1636-1790) » subdivisé en trois sections : la reconstruction, le règne de Moulay Ismail, et la période 1727-1790. Cela situe les événements détaillés (expédition de 1765, règne de Sidi Mohammed ben Abdallah) dans le cadre plus large de l'histoire de la dynastie.
  • L'auteur s'appuie sur une historiographie riche et variée, citant abondamment ses sources en notes. Pour la dynastie alaouite, il renvoie à Jacques Benoist-Méchin. Pour les corsaires et les captifs, la bibliographie est très fournie : Coindreau (1948), Bookin-Weiner (1992), la thèse de Leila Maziane (2007) sur Salé, ainsi que des mémoires de captifs comme ceux de Germain Mouette, Samuel Pepys ou Thomas Pellow. Des études sur les missions de rachat (Larquie, Nolet) et des travaux sur des figures comme Abdallah ben Aïcha (Harakat, 2001) sont également mentionnés.
  • Cette approche érudite montre que le récit s'inscrit dans un travail académique fondé sur des sources primaires (récits de captifs, correspondance diplomatique) et secondaires récentes. Les notes fournissent aussi des précisions contextuelles importantes : l'origine de la Garde Noire, le nombre fluctuant d'esclaves chrétiens, la liste chaotique des successeurs de Moulay Ismail, ou les détails des traités commerciaux. Cette méthode confère au texte une grande densité informative et en fait un outil de référence pour comprendre la complexité des relations entre le Maroc et l'Europe à l'époque moderne.

en-têtes

Histoire de l'Afrique du Nord de Bernard Lugan

Introduction et Cadrage Géohistorique

L’Afrique du Nord est formée de cinq pays, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Dans l’appellation courante, cette immense région est divisée en Machrek (Égypte et Libye) et en Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), deux mots arabes signifiant « Levant » pour le premier, « Couchant » pour le second.
  • L'ouvrage de Bernard Lugan se présente comme une synthèse historique ambitieuse couvrant l'ensemble de l'Afrique du Nord, de la préhistoire à l'époque contemporaine. L'auteur commence par définir le cadre géographique et les subdivisions traditionnelles de la région. Il distingue le Machrek (l'Orient, comprenant l'Égypte et la Libye) du Maghreb (le Couchant, regroupant la Tunisie, l'Algérie et le Maroc). Cette division, basée sur des termes arabes, structure la perception historique et culturelle de l'espace. Lugan souligne d'emblée la complexité de la Libye, dont la partie orientale (Cyrénaïque) est culturellement rattachée au Machrek, tandis que sa partie occidentale (Tripolitaine) appartient au monde maghrébin, une dualité héritée des influences hellénistique et carthaginoise respectivement.
  • L'auteur retrace l'étymologie et l'évolution des noms de la région. Le terme "Libye" proviendrait des Égyptiens, dérivant des "Lebou", des Berbères sahariens. Le nom "Afrique", quant à lui, fut forgé par les Romains à partir de l'ethnique "Afer", désignant initialement des tribus du nord-est tunisien avant de s'étendre aux territoires conquis sur Carthage. Pour les conquérants arabes, le Maghreb était la "Djezirah el-Maghreb" (l'île du Couchant), avec sa partie orientale baptisée "Ifriqiya". Ils nommaient ses habitants les "Roumis" (Romains), en référence à l'héritage byzantin. Cette analyse toponymique met en lumière les strates successives d'identité et de domination qui ont marqué la région.

Les Fondations : Préhistoire et Anciens Royaumes

Vers 10 000 av. J.-C., les ancêtres des actuels Berbères semblent occuper toute la région allant du delta du Nil jusqu’à l’océan atlantique.
  • La première partie de l'ouvrage, intitulée "Des origines à la veille de la conquête arabo-musulmane", plonge dans la très longue durée. Lugan rappelle que les premières traces humaines, sous forme de galets aménagés, remontent à plus de deux millions d'années. La région fut ensuite parcourue par Homo erectus il y a environ 500 000 ans, puis par les premiers hommes modernes il y a 100 000 ans. C'est vers 10 000 av. J.-C. que les ancêtres des Berbères actuels semblent occuper l'ensemble de l'Afrique du Nord, établissant une continuité ethnoculturelle profonde sur cet espace immense, du Nil à l'Atlantique.
  • Parallèlement, un processus de sédentarisation et de complexification sociale débute vers 6000 av. J.-C. dans la vallée du Nil, aboutissant trois millénaires plus tard à la civilisation dynastique égyptienne, présentée comme brillante et originale. À l'ouest, dans le Maghreb, la seconde moitié du dernier millénaire avant notre ère voit l'émergence de royaumes berbères structurés : le royaume Massyle (correspondant grosso modo à la Tunisie actuelle), le royaume Masaesyle (Algérie) et le royaume de Maurétanie (Maroc). Lugan note que cette tripartition préfigure déjà la division étatique moderne du Maghreb, suggérant une certaine permanence des cadres politiques régionaux.

Les Empires Méditerranéens : Rome et Byzance

La romanisation de l’Afrique du Nord fut d’inégale ampleur. Profonde sur le littoral de l’actuelle Libye, dans l’actuelle Tunisie et dans l’ouest algérien, elle fut en revanche insignifiante dans l’actuel Maroc.
  • L'empreinte de Rome sur l'Afrique du Nord fut massive mais inégale. L'auteur détaille que la romanisation fut profonde et durable sur le littoral libyen, en Tunisie et dans l'ouest algérien, où elle modela les paysages urbains, l'administration et la culture. En revanche, son impact fut qualifié d'"insignifiant" dans l'actuel Maroc, qui ne fut qu'effleuré. La christianisation suivit globalement le même schéma géographique, avec une exception notable : l'Égypte, qui fut évangélisée "en profondeur", donnant naissance à une Église copte vigoureuse.
  • La fin de l'Antiquité est marquée par des fractures politiques. Sous Dioclétien (285-286), l'Empire romain est divisé. L'Égypte devient une dépendance de Byzance (Constantinople), une situation mal ressentie par les Coptes qui y verront plus tard une raison d'accueillir favorablement les conquérants arabes comme des libérateurs. En Occident, Lugan minimise les conséquences du "siècle vandale", malgré la "légende noire" propagée par l'Église catholique. Il qualifie ensuite la reconquête byzantine d'"inutile", car elle ne concerna que quelques villes côtières, le monde berbère de l'intérieur lui demeurant totalement étranger et amorçant une "reconquête" qui eut raison du "vernis romano-chrétien".

La Révolution Islamique et ses Conséquences

Aux VIIe-VIIIe siècles, l’islamisation de l’Afrique du Nord eut trois grandes conséquences : – Elle entraîna la cassure nord-sud du monde méditerranéen... – Elle provoqua également l’orientation de toute l’Afrique du Nord vers l’orient... – Elle fut à l’origine d’une mutation en profondeur de la berbérité...
  • La conquête arabo-musulmane aux VIIe-VIIIe siècles est présentée comme un tournant aux conséquences fondamentales et multiples. Premièrement, elle provoque une "cassure nord-sud du monde méditerranéen", créant un front mouvant entre chrétienté et islam qui ne se stabilisera qu'au XVIIe siècle. Deuxièmement, elle réoriente radicalement l'Afrique du Nord, qui était jusque-là tournée vers le monde méditerranéen, vers l'Orient (le Moyen-Orient arabe), modifiant durablement ses axes culturels, commerciaux et politiques.
  • Troisièmement, et c'est un point crucial de l'analyse de Lugan, l'islamisation entraîne une "mutation en profondeur de la berbérité". Les Berbères adoptent l'islam mais, pour résister à l'emprise politique et culturelle arabe, ils embrassent des hérésies nées dans le monde musulman (comme le kharidjisme ou le chiisme). Cela leur permet de fonder leurs propres États islamisés, distincts du califat central. Ce processus illustre la capacité d'adaptation et de résistance des sociétés berbères face aux nouvelles dominations, préservant une part de leur identité à travers des schismes religieux.

L'Époque Moderne : Empires Ottomans et Débuts de la Colonisation

À partir du XVe siècle, puis au XVIe, toute l’Afrique du Nord fut concernée par l’expansion turco ottomane, à l’exception du Maroc qui réussit à maintenir son indépendance en s’alliant à l’Espagne chrétienne.
  • Les siècles suivants voient une nouvelle puissance faire son entrée en Méditerranée : l'Empire ottoman. À partir des XVe-XVIe siècles, son expansion concerne toute l'Afrique du Nord. Cependant, Lugan souligne l'exception marocaine : le Maroc réussit à préserver son indépendance en s'alliant paradoxalement à l'Espagne chrétienne, démontrant une fois de plus une realpolitik distincte. Les autres régions (les régences d'Alger, Tunis et Tripoli) passent sous suzeraineté ottomane, avec des degrés variables de contrôle direct.
  • La période coloniale, qui suit, aboutit à un partage de la région entre quatre puissances européennes, marquant une rupture avec l'ère ottomane. Les Britanniques s'installent en Égypte pour contrôler le canal de Suez, point stratégique vital pour leur empire. Les Italiens, arrivés tardivement dans la "course au clocher", disputent et conquièrent le "vide libyen" sur l'Empire ottoman déclinant. Le Maghreb, quant à lui, est presque entièrement rattaché à l'empire colonial français, à l'exception de la partie nord du Maroc (le Rif et des enclaves) qui devient un protectorat espagnol.

Décolonisation et Destins Nationaux Contemporains

Après les indépendances, et en dépit d’une « arabité » affirmée mais ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie, et de leur « islamité » commune, les cinq pays composant l’Afrique du Nord eurent des destins divers.
  • Le processus de décolonisation au XXe siècle fut contrasté entre le Machrek et le Maghreb. Le Machrek fut décolonisé relativement tôt et pacifiquement : l'Égypte accéda à une indépendance formelle en 1922 et la Libye devint un royaume indépendant en 1951. En revanche, le Maghreb, et particulièrement l'Algérie, connut une décolonisation violente et traumatisante avec la longue guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Cette différence marqua profondément les trajectoires politiques post-indépendance des États concernés.
  • Après les indépendances, Lugan observe que malgré une rhétorique commune d'"arabité" et d'"islamité", les cinq pays ont connu des destins nationaux très divergents. Il note que l'"arabité" est "ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie", où les populations berbères sont importantes, un fait souvent minimisé par les discours nationalistes officiels. Ces différences se sont manifestées lors des "Printemps arabes" : la Tunisie et l'Égypte ont été touchées par des révoltes, l'Algérie et le Maroc y ont largement échappé, tandis que la Libye a sombré dans une guerre civile et une intervention étrangère qui ont généré un "immense chaos". Cette analyse souligne l'hétérogénéité persistante de la région sous des apparences d'unité.

Méthodologie et Positionnement de l'Auteur

L’écriture en un seul volume d’une histoire globale de l’Afrique du Nord (Égypte, Libye, Tunisie, Algérie et Maroc), qui plus est, des origines à nos jours, contraint naturellement à des choix.
  • Dans son avertissement, Bernard Lugan reconnaît explicitement le caractère synthétique et donc nécessairement sélectif de son entreprise. Écrire une histoire globale de cinq pays sur plusieurs millénaires dans un seul volume oblige à opérer des choix drastiques. Pour pallier cette contrainte et guider le lecteur, l'auteur indique qu'il a inséré de "très nombreuses références bibliographiques... dans les notes infrapaginales". Ces renvois permettent à ceux qui le souhaitent d'approfondir les points simplement évoqués ou laissés de côté en se reportant à des travaux spécialisés.
  • La liste impressionnante des ouvrages précédents de l'auteur, fournie en pages 6 et 7, permet de situer son travail dans une carrière d'africaniste prolifique et engagée. Ses publications couvrent l'histoire de nombreux pays africains (Rwanda, Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Libye...), souvent avec des titres polémiques ou à contre-courant des narratifs dominants (ex: Afrique : l’histoire à l’endroit, Mythes et manipulations de l’histoire africaine). Cela positionne Lugan comme un historien ayant une grille de lecture spécifique, cherchant souvent à réviser les interprétations conventionnelles, ce qui informe sans doute la perspective et les emphases de cette synthèse sur l'Afrique du Nord.

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