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Les Trois Mondes : Une Théorie de l'Après-Crise selon Jacques Attali
Introduction : La Fin de l'Histoire et la Multiplicité du Vrai
Ce qu'on nomme l'Histoire n'est qu'un roman inlassablement réécrit. Ce qu'on nomme la crise n'est que la longue et difficile réécriture qui sépare deux formes provisoires du monde.
- L'ouvrage s'ouvre sur une remise en cause radicale des concepts d'Histoire et de crise. Attali les présente comme des constructions narratives, des « concepts vides » inventés pour donner un sens à l'action humaine et au pouvoir. La crise n'est pas une rupture mais une période de transition, une « réécriture » entre deux ordres mondiaux provisoires. L'« après-crise » est cette forme éphémère, toujours en devenir, qui précède une nouvelle configuration. Cette perspective métathéorique justifie l'ambition du livre : non pas prédire l'avenir, mais synthétiser les discours théoriques sur la crise pour comprendre les forces structurant le monde et esquisser les contours de ce qui suit.
- Face à la domination du discours économique, présenté comme une « réalité impériale », Attali propose de l'utiliser comme une arme pour le combattre. Son projet est une synthèse des théories de la crise, qu'il considère toutes comme « vraies » en tant qu'outils d'action. Il rejette l'exclusivité d'une vérité scientifique unique au profit d'une approche pluraliste et pragmatique, visant à dégager une image convergente du mouvement du monde. Cette démarche s'appuie sur le compromis et l'unité plutôt que sur l'anathème.
- L'auteur introduit l'idée centrale de trois critères de scientificité, ou trois « sens du vrai », correspondant à trois paradigmes distincts. Le premier, hérité du XVIIIe siècle (Newton, Walras), définit comme vrai un discours universel, vérifiable empiriquement et logiquement cohérent, décrivant un monde déterministe et réversible. Le second, apparu au XIXe siècle avec la thermodynamique (Gibbs, Boltzmann) et le marxisme, associe le vrai à l'utilité pour un groupe dans sa conquête du pouvoir, et décrit un monde irréversible et conflictuel. Le troisième, émergent, définit le vrai par sa capacité à produire du sens pour l'individu, le confondant avec l'esthétique et la séduction.
Les Trois Paradigmes Théoriques et leurs Représentations de la Crise
La première représentation décrit l'économie comme une mécanique. Son objet est l'étude de la régulation. Elle conçoit le monde comme déterministe et réversible.
- Attali structure son analyse autour de trois grands archipels théoriques. Le premier monde est celui de la Régulation, fondé sur le modèle du marché parfait (Walras). L'économie y est vue comme une mécanique autorégulée où des agents rationnels échangent des informations via les prix. La crise est une « panne », un dysfonctionnement dû à des parasites (État, monopoles, information imparfaite) perturbant la circulation de l'information. La solution réside dans la restauration des conditions du marché pur.
- Le deuxième monde est celui de la Production, inspiré par Marx et la thermodynamique. Il décrit la société comme le produit d'un travail humain engagé dans un processus historique irréversible de lutte des classes. La crise est l'expression inévitable des contradictions internes du capitalisme, notamment entre les forces productives et les rapports de production. Elle marque l'accélération du vieillissement d'un mode de production et annonce sa transformation.
- Le troisième monde est celui de l'Organisation du Sens. Il dépasse les métaphores mécanique et thermodynamique pour une métaphore littéraire : l'histoire comme un livre qui s'écrit et se réécrit. La crise y est une rupture dans la communication, un « bruit » qui parasite l'ordre établi et révèle ses failles. La résolution passe par la création d'une nouvelle cohérence culturelle et technologique. Ce paradigme, où le vrai est esthétique et local, est le plus fragile car menacé par l'universalisme du premier monde et le collectivisme du second.
Le Premier Monde : La Régulation et l'Autorégulation du Marché
En dirigeant l'industrie de façon que ce qu'elle produise puisse être de la plus grande valeur, un individu ne vise que son seul avantage ; mais il est en ceci [...] dirigé par une main invisible à atteindre un objectif sans rapport avec ses intentions.
- Attali commence son exploration détaillée par le paradigme dominant : la théorie de la régulation. Il en retrace l'origine au XVIIIe siècle avec Adam Smith et sa métaphore de la « main invisible », puis sa formalisation par Léon Walras. Ce modèle postule que dans un marché parfaitement concurrentiel, les décisions individuelles rationnelles conduisent spontanément à un équilibre général optimal, satisfaisant tous les agents. L'économie est une mécanique autorégulée.
- Au sein de ce premier monde, deux courants s'opposent quant aux causes de la crise. Les théoriciens de l'autorégulation (comme Hayek et les néoclassiques institutionnels) estiment que le marché, laissé à lui-même, réalise l'équilibre. La crise provient d'interférences externes, principalement l'État, via ses dépenses, son déficit budgétaire, sa réglementation et sa politique monétaire. Leur solution est un retrait radical de l'État et l'inscription constitutionnelle de règles favorisant le marché.
- L'autre courant est celui de l'hétérorégulation. Ses partisans (comme Keynes, implicitement évoqué) considèrent que le marché, même pur, ne peut atteindre seul l'équilibre optimal en raison de défaillances intrinsèques (anticipations, rigidités). Une intervention extérieure, généralement de l'État, est nécessaire pour corriger ces défaillances et guider l'économie vers l'équilibre. Malgré leurs divergences politiques, ces deux courants partagent la même vision réductrice du monde comme un vaste marché d'échanges.
Friedrich von Hayek et le Formalisme Institutionnel Anti-Étatique
Hayek est donc par excellence le théoricien de l'« antipolitique » : le meilleur système politique est, selon lui, celui qui se contente de fixer à l'économie des règles générales de fonctionnement et ne nourrit aucun projet.
- Attali analyse en détail la pensée de Friedrich von Hayek comme représentant majeur du formalisme institutionnel. Hayek oppose deux types d'ordre social : le taxis (ordre construit, conscient, souvent coercitif comme le socialisme ou le nazisme) et le cosmos (ordre spontané, émergent, propre au marché libre). Seul le cosmos, qu'il nomme aussi « catalaxie », permet une société libre et non violente.
- La théorie économique de Hayek explique la crise par la perturbation du cosmos par le système bancaire et l'État. Une création monétaire excessive (non couverte par l'épargne) abaisse artificiellement les taux d'intérêt, incitant à des investissements excessifs et à un allongement non viable des processus de production. Cette distorsion conduit inévitablement à une crise de correction (récession, chômage) qui rétablit la structure de production optimale. L'inflation est le signe du refus de cet ajustement.
- Les recommandations de Hayek sont radicales : limiter l'État au strict minimum, interdire le crédit non couvert par l'épargne, et accepter la récession comme processus de guérison nécessaire. Attali note le paradoxe d'une théorie qui requiert un État fort pour instaurer un ordre sans État, et souligne la portée prospective de Hayek, qui anticipe le retour de rationnements et l'émergence de monnaies privées en cas d'hyperinflation.
Le Pessimisme Pragmatique : Monnaie, Anticipations et Impossibilité de la Politique
L'idéal serait que nous annoncions une politique de progression de la masse monétaire de 4% par an pendant les sept prochaines années, et que nous nous y accrochions.
- Ce courant, représenté par Milton Friedman et les théoriciens des anticipations rationnelles (Muth, Lucas), adopte une vision plus pragmatique et pessimiste. Il admet que l'équilibre parfait est inaccessible en raison de l'incertitude et des « bruits » (chocs imprévus, informations imparfaites). La monnaie n'est plus un simple voile mais un bien désirable dont la mauvaise gestion par l'État (croissance excessive) est source d'inflation.
- Friedman reformule la courbe de Phillips en intégrant les anticipations. Il montre qu'à long terme, il n'existe pas d'arbitrage entre inflation et chômage. Il existe un taux de chômage « naturel » déterminé par des facteurs réels (productivité). Toute tentative de réduire le chômage en dessous de ce taux par une politique monétaire expansionniste ne fait qu'accroître l'inflation anticipée et réelle, sans effet durable sur l'emploi.
- La théorie des anticipations rationnelles (Lucas) pousse ce raisonnement à l'extrême. Si les agents économiques sont rationnels et utilisent toute l'information disponible (y compris la théorie économique), ils anticipent les effets des politiques publiques et les intègrent dans leurs comportements. Ainsi, toute politique économique prévisible devient inefficace. Seules des politiques imprévisibles (des « surprises ») peuvent avoir un impact à court terme, mais au prix de créer de l'instabilité. La seule politique recommandable est donc une règle monétaire stable, prévisible et non discrétionnaire, permettant aux agents de former des anticipations fiables.
Conclusion : La Triplicité comme Condition de Survie et la Ruse du Capitalisme
Il faut accepter cette triplicité, se rappeler que la recherche d'un sens unique du vrai est rêve d'ordre et de conformité, c'est-à-dire source de dictature.
- En conclusion de son introduction théorique, Attali insiste sur la nécessité d'accepter la coexistence des trois mondes du savoir. Chacun offre une vérité partielle et utile. Rejeter cette multiplicité au profit d'une vision unique (l'universalisme du marché ou le collectivisme de la lutte des classes) mène inévitablement à l'uniformité, au mensonge et à la dictature. La tolérance et la diversité des sens sont des conditions de survie sociale.
- L'auteur perçoit dans la structure tripartite (trois Dieux, trois Temps, trois Mondes) un schéma constant de l'histoire humaine. Derrière l'ordre apparent des trois mondes, il identifie un quatrième principe, menaçant et désirable : le dieu du commerce, du vol, de la musique, de l'intuition et du hasard, qui parasite et fait évoluer les ordres établis.
- Attali termine par un appel à la « ruse » comme espérance. Si le capitalisme impose la « jouissance solitaire » et unifie le monde par la marchandise, il détruit aussi les langages de pouvoir absolu. L'accepter pour le dissoudre de l'intérieur, utiliser ses propres outils contre lui, devient une stratégie possible. Le livre se présente finalement comme une invitation à un « vagabondage esthétique » à travers les théories, exigeant un effort de lecture pour opérer l'alchimie de la séduction, seul critère de vérité du troisième monde.
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Les Théories Économiques de la Régulation et de la Crise
Les Limites de l'Autorégulation Libérale
Telle est donc l'état extrême de la pensée du libéralisme. Il prétend, sous des variantes diverses, démontrer que seul le marché peut réaliser l'usage optimal des ressources et qu'aucune crise ne vient que de perturbations empêchant le marché de fonctionner, dues à l'intervention de l'État, à des chocs aléatoires extérieurs, ou à l'incapacité d'anticiper en permanence sur l'environnement à venir.
- Le texte présente la théorie de l'autorégulation comme l'apogée de la pensée libérale, fondée sur un critère de vérité économique universel, réversible, empirique et mécaniste. Ce modèle postule que le marché, laissé à lui-même, réalise l'allocation optimale des ressources. Les crises ne sont alors perçues que comme des déviations causées par des perturbations externes (interventions étatiques, chocs exogènes) ou des défaillances informationnelles. La solution préconisée est donc la restauration des conditions d'un marché parfait. Cependant, l'auteur souligne les limites profondes de ce cadre : l'équilibre dit optimal n'est valable que dans un sens très restreint, où toutes les aspirations individuelles sont exprimées de façon monétaire rationnelle. Son existence même est improbable dans des économies marquées par de fortes disparités de pouvoir, et sa réalisation pratique pourrait nécessiter un État totalitaire pour l'imposer en permanence.
- Malgré ces failles, cette théorie constitue le cadre dominant de la pensée économique, notamment aux États-Unis et dans les secteurs influencés par son modèle. L'auteur critique cette vision comme un projet totalitaire de standardisation et d'appauvrissement du sens, une "dictature de la monnaie". Pour éviter cette issue, il faut s'interroger sur les véritables conditions de réalisation de l'équilibre. En modifiant légèrement les hypothèses de base, on peut alors fonder théoriquement l'intervention de l'État, non plus comme un "assassin" du marché, mais comme son "tuteur", ouvrant la voie aux théories de l'hétérorégulation.
Les Fondements de l'Hétérorégulation et l'Intervention de l'État
Une pratique et une théorie simples se sont en effet construites après la Première Guerre mondiale : la demande émanant du marché est insuffisante pour réaliser le plein emploi des ressources, aussi faut-il qu'un agent extérieur crée une demande ex nihilo, pour augmenter la production jusqu'à réaliser le plein emploi.
- L'idée d'une intervention de l'État pour combattre les crises est antérieure à Keynes, avec des pratiques sous Mussolini, Lloyd George ou Schacht, et des théorisations comme celle de Michael Kalecki en 1931. Le principe keynésien classique est que la demande agrégée est souvent insuffisante pour assurer le plein emploi, nécessitant que l'État crée une demande supplémentaire via des dépenses publiques. Cette approche a dominé la politique économique des nations développées de l'après-guerre jusqu'aux années 1960, avec un succès apparent marqué par la baisse du chômage sans inflation galopante.
- Le retour de la crise à la fin des années 1960 a ravivé les attaques contre l'intervention de l'État, portées par des auteurs comme Friedrich Hayek. Cependant, l'économie a profondément changé (rôle des exportations, taille de l'État, transferts sociaux, circuits monétaires), rendant caduques les concepts keynésiens des années 1930. De nouveaux modèles justifient pourtant toujours l'intervention étatique, mais sur des bases renouvelées, conduisant à imaginer un État futur plus décentralisé, multiforme, agissant sur les patrimoines et surveillant les flux d'information.
La Théorie des Déséquilibres et le Rôle Parasite de la Monnaie
L'idée de ces théoriciens, tels Clower ou Leijonhufvud, s'exprime ainsi : la monnaie, en intervenant au moment des transactions, supprime l'autorégulation et conduit à échanger des quantités non optimales selon des prix non optimaux.
- Face à l'inefficacité des politiques keynésiennes traditionnelles apparue vers 1967, la théorie des déséquilibres (Clower, Leijonhufvud) tente d'intégrer l'intervention de l'État dans le cadre du modèle de marché. Son postulat central est que la monnaie, en permettant des transactions à des prix "faux" (non optimaux), empêche l'ajustement automatique. Une transaction non optimale sur un marché se propage aux autres via les liens monétaires, conduisant à un "sous-équilibre" ou "équilibre de gaspillage" stable, caractérisé par du chômage et une sous-utilisation des capacités.
- La rigidité des prix et des salaires, imposée par les entreprises et les syndicats, aggrave ce phénomène. Le modèle identifie trois types de sous-équilibres possibles : inflationniste, keynésien (chômage avec sous-production) et classique (chômage avec tension inflationniste). La politique keynésienne de relance par la demande n'est efficace que contre l'un d'eux. Leijonhufvud introduit la notion de "corridor" : il existe une zone de prix proches de l'équilibre où l'autorégulation fonctionne, mais au-delà, les mécanismes de marché échouent. Pour la crise actuelle, située hors du corridor, il préconise d'abord un contrôle des prix et des revenus, puis une relance budgétaire.
Les Sous-Équilibres Globaux et le 'Supply-Side Economics'
Le « chômage classique », écrit un des principaux théoriciens de ce courant, E. Malinvaud, est assez comparable à celui auquel pensait Marx - l'accumulation du capital étant, selon lui, insuffisante pour permettre le plein emploi de l'« armée de réserve » des travailleurs.
- Les modèles de sous-équilibres globaux, comme ceux d'Edmond Malinvaud, analysent l'économie à travers l'état de deux marchés (biens et travail), chacun pouvant être en situation d'équilibre, "acheteur" (offre > demande) ou "vendeur" (demande > offre). Ils identifient ainsi quatre configurations : une improbable (surproduction avec plein emploi), le chômage keynésien (deux marchés acheteurs), l'inflation contenue (deux marchés vendeurs) et le chômage classique (marché des biens vendeur, marché du travail acheteur).
- Malinvaud montre que le chômage keynésien est le plus probable. Sa modélisation, bien que reposant sur des fonctions de comportement simplifiées ("prototypes"), permet de déterminer les conditions (niveau des prix, salaires, demande publique) menant à chaque équilibre. Il interprète la crise contemporaine comme la superposition d'un chômage keynésien (dû à des chocs conjoncturels comme les chocs pétroliers) et d'un chômage classique (dû à une baisse structurelle de la rentabilité du capital). La politique qui en découle est séquentielle : restaurer les profits par le contrôle des salaires pour relancer l'investissement (lutte contre le chômage classique), puis stimuler la demande globale pour résorber le chômage keynésien. Cette approche rejoint les préceptes du "supply-side economics" (exemple : courbe de Laffer), qui prône des baisses d'impôts pour stimuler l'offre.
L'Hétérorégulation en Pratique : Les Acteurs et les Institutions
L'économie japonaise n'est pas la juxtaposition concurrentielle des actions isolées d'unités de production. Son efficacité dépend d'un dispositif d'hétérorégulation extrêmement sophistiqué.
- L'étude concrète des institutions révèle les conditions de l'efficacité régulatrice. L'exemple du Japon montre une articulation sophistiquée entre acteurs du marché (maisons de commerce, intermédiaires financiers) et l'État, visant à favoriser l'accroissement de l'offre. Ces intermédiaires sont essentiels pour créer le marché, recueillir l'information et assurer la cohérence des échanges. Une planification indicative, via des organes comme l'Agence de Planification Économique, harmonise les stratégies entre fonctionnaires, monde des affaires et universitaires. L'État intervient lorsque l'information produite par le marché s'avère insuffisante.
- À l'opposé, l'échec de la régulation en Union soviétique est attribué à l'absence de véritables intermédiaires marchands et à la rigidité du Parti communiste, devenu un "parasite" de la communication. Les tentatives de réforme (décentralisation, primes, développement du système bancaire) ont échoué à mettre en place des comportements de maximisation et une circulation efficace de l'information. La Banque d'État (Gosbank), bien que disposant d'une information exhaustive sur les flux financiers, n'a pas pu compenser l'absence de mécanismes de marché et d'incitations non matérielles. Ces exemples soulignent que toute régulation efficace nécessite à la fois des acteurs intermédiaires dans l'échange et un consensus sur les règles de distribution.
La Crise comme Conflit de Répartition : Salaire contre Profit
La crise est donc causée par la démesure du taux de marge exigé par les entreprises. Aussi, contrairement à la théorie du déséquilibre, pour sortir du chômage il faut faire baisser le taux de marge, mais sans pour autant faire baisser l'investissement qui dépend de lui.
- Les théories conflictuelles, principalement développées à Cambridge (Royaume-Uni), intègrent les luttes de classes dans l'analyse. Pour Nicolas Kaldor, le niveau du revenu national et de l'emploi dépend de la distribution du revenu entre salariés (faible épargne) et capitalistes (forte épargne). Un taux de marge (profit/salaire) trop élevé réduit la demande globale et engendre du chômage. La contradiction est alors entre la nécessité de réduire le profit pour augmenter la consommation et celle de le maintenir pour financer l'investissement.
- Les modèles de croissance de Harrod et Robinson approfondissent cette dynamique. Harrod montre l'instabilité du sentier de croissance de plein-emploi, les réactions des entrepreneurs aux écarts entre croissance réelle, garantie et nécessaire amplifiant les déséquilibres. Joan Robinson, avec son modèle distinguant "croissance dorée" (équilibrée) et "platinée" (fluctuante), souligne que l'emploi dépend du taux de profit. Pour atteindre le plein-emploi, il faut souvent baisser les salaires pour stimuler l'investissement, ce qui accroît les inégalités. La régulation passe donc par une flexibilité des revenus, mais celle-ci se heurte à des contradictions politiques et sociales.
Le Seuil Critique du Salaire et les Limites de la Relance par l'Investissement
Il existe une sorte de seuil critique du salaire réel, égal à la moitié du produit par tête, qui conditionne l'efficacité d'une relance par l'investissement.
- Un apport majeur de la pensée cambridgienne récente est la théorie du "seuil critique" du salaire réel. Elle démontre que l'effet d'une relance par l'investissement sur l'emploi dépend du niveau du salaire par rapport à ce seuil. Si le salaire est inférieur au seuil, une hausse de l'investissement augmente le revenu national et l'emploi. S'il est supérieur, cette même hausse provoque une baisse du revenu et de l'emploi, aggravant la récession. En revanche, une relance par la consommation (hausse des salaires nominaux) a toujours un effet positif sur l'emploi.
- Ce seuil critique, dont la valeur exacte dépend des hypothèses (taux d'épargne des salariés, part du capital qu'ils détiennent), sépare deux "univers économiques" où l'hétérorégulation doit être radicalement différente. Lorsque les salaires dépassent le seuil et que les capacités de production sont saturées (chômage classique), les politiques préconisées par le "supply-side economics" (hausse des marges de profit) peuvent aggraver la situation en transformant le chômage classique en chômage keynésien. Dans ce cas, seule une politique combinant hausse de l'investissement public et augmentation des salaires nominaux pourrait être efficace, mais elle remet en cause la logique même du capitalisme privé, comme le pressentait déjà Kalecki.
L'Institutionnalisme et la Segmentation des Marchés
La crise résulte donc de la juxtaposition d'institutions déconnectées, incapables de réguler ni les marchés des biens, ni celui du travail.
- Les approches institutionnalistes, comme celle de Michael Piore, analysent la crise à travers la structure concrète des marchés. Elles identifient un dualisme sur le marché du travail : un segment primaire (emplois stables, syndiqués) et un segment secondaire (emplois précaires, non qualifiés). Ce dualisme est entretenu par des institutions et répond à l'incertitude, redistribuant le risque vers les travailleurs les plus fragiles. Parallèlement, le marché des biens est dominé par des groupes monopolistes qui administrent les prix.
- La crise stagflationniste (chômage et inflation simultanés) résulte de cette juxtaposition d'institutions autonomes et déconnectées. Des modèles, comme celui de Boyer et Mistral, formalisent cette interaction : la faible concurrence sur le marché des biens et la segmentation du marché du travail conduisent à ce qu'une baisse de la production entraîne à la fois hausse du chômage et hausse des prix. La résolution exige une action de l'État pour unifier les marchés, contrôler les prix des cartels et imposer des salaires minimaux. L'école de la régulation (Aglietta, Boyer) propose une analyse historique, voyant dans la crise actuelle la transition difficile d'une régulation concurrentielle (ajustement par les prix) à une régulation monopoliste (prix administrés, salaires négociés, État-providence), où inflation et chômage deviennent structurellement liés.
La Nécessité d'un Changement de Paradigme : De la Régulation à la Production
Il faut donc cesser de penser l'échange indépendamment des rapports de production. L'énoncé de l'économie institutionnelle fait ainsi passer de l'étude de la régulation à celle de la production, de la réversibilité à l'irréversibilité, de l'équilibre aux contradictions.
- Le texte conclut que les théories du "premier monde" (autorégulation et hétérorégulation), malgré leur domination dans les politiques économiques appliquées (du Chili aux États-Unis en passant par l'Europe), ont montré leur impuissance à maîtriser la crise et à en donner un sens. Leur vision mécanique et réversible de l'économie, centrée sur l'échange, est une utopie qui échoue à rendre compte de la réalité historique, conflictuelle et irréversible.
- Cette impasse théorique appelle un changement radical de paradigme. Il s'agit de passer de l'étude de la régulation des échanges à celle de la production elle-même, des rapports sociaux qui la structurent et des conflits pour l'appropriation et le contrôle des ressources et des processus productifs. C'est dans ce "deuxième monde", celui de la production, que se joue l'histoire économique réelle, marquée par la lutte des classes et l'irréversibilité des transformations. Le vocabulaire marxiste s'impose ici, non par dogmatisme, mais parce qu'il offre les outils conceptuels pour une analyse partisane et historique, nécessaire pour comprendre les dynamiques de pouvoir à l'œuvre dans la sphère productive.
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La Théorie Marxiste de la Production et les Analyses de la Crise Capitaliste
La Théorie Marxiste de la Production : Fondements et Langage
Marx, en situant délibérément sa théorie dans la lutte, en construisant sa vie comme une dialectique permanente entre l'action, qui le passionnait, et l'écriture, qui l'impatientait, a voulu faire de l'économie politique un instrument de révolte des pauvres, des opprimés, des offensés.
- L'analyse marxiste se présente comme une théorie de la production intrinsèquement conflictuelle, opposée aux théories de la régulation qui visent à légitimer l'ordre établi. Pour Marx, l'économie politique doit être un outil de révolte pour les classes opprimées, liée à l'action révolutionnaire. La validité scientifique du marxisme est jugée à l'aune de son utilité politique pour une classe sociale donnée, c'est-à-dire sa capacité à améliorer le statut de cette classe et sa maîtrise de l'histoire. Cette approche implique que la vérité n'est pas universelle mais collective et utile, ancrée dans la position objective des individus au sein des rapports de production.
- Le cœur de la théorie repose sur des concepts spécifiques comme la valeur, la plus-value et la loi de la valeur. Marx distingue la valeur d'usage (utilité d'un objet) de la valeur d'échange, qui assure l'équivalence entre marchandises et se mesure par la quantité de travail socialement nécessaire à leur production. L'idée majeure est que la force de travail est elle-même une marchandise. Sa valeur d'échange (le salaire nécessaire à sa reproduction) est inférieure à la valeur qu'elle peut produire. Cette différence, la plus-value, est appropriée par la classe capitaliste, constituant le fondement de l'exploitation.
- Un problème épistémologique central est l'écart entre les concepts théoriques (valeur, plus-value) et les grandeurs observables (prix). La valeur, quantifiée en temps de travail, n'est pas directement mesurable car les prix de marché sont influencés par l'offre et la demande, la concurrence imparfaite et la composition organique du capital (rapport capital/travail). Des grandeurs intermédiaires comme la valeur sociale (travail dans des conditions moyennes) et le prix de production (prix en concurrence parfaite avec un taux de profit uniforme) sont introduites, mais la vérification empirique stricte de la théorie s'avère impossible, renforçant son statut d'outil politique plutôt que de science positive.
La Dynamique Contradictoire du Capitalisme et la Théorie de la Crise
La raison ultime de toutes les crises réelles, c'est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l'économie capitaliste à développer les forces productives, comme si elles n'avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolu de la société.
- Pour Marx, le capitalisme est par nature contradictoire. D'un côté, l'appropriation privée des moyens de production et l'accumulation de la plus-value reproduisent les rapports de classe et l'aliénation. De l'autre, la concurrence entre capitalistes les pousse à investir et à innover, conduisant à la concentration du capital et à la ruine de certains d'entre eux. La première tendance freine les salaires et réduit la demande, la seconde augmente l'offre, créant un déséquilibre fondamental.
- La crise survient lorsque la circulation de la valeur est interrompue, marquant une chute du rendement du système productif. Son mécanisme est lié à la baisse tendancielle du taux de profit. La concurrence pousse à augmenter la composition organique du capital (plus de machines par travailleur). Comme la plus-value ne provient que du travail vivant, si le capital constant croît plus vite que le travail, le taux de profit (rapport plus-value/capital total) baisse mécaniquement. Cette baisse révèle l'incapacité à assurer économiquement la plus-value exigée politiquement par les propriétaires.
- Cependant, Marx ne considérait pas que toute crise mène nécessairement à l'effondrement du capitalisme. Celui-ci peut restaurer son taux de profit par l'exportation, le colonialisme ou le progrès technique. Seule la lutte des classes, accélérée par les crises, peut renverser le système en socialisant les moyens de production. La prédiction de Marx concernant la crise de 1848 ne s'est pas réalisée, et le capitalisme s'est régénéré au XXe siècle via la concentration multinationale, le renforcement syndical, l'émergence d'une technobureaucratie et la formation d'États interventionnistes.
Les Théories de l'Endoproduction : Le Marxisme Catastrophiste
A chaque nouvelle crise résolue par le capitalisme, les marxistes catastrophistes se voient contraints d'intercaler une phase supplémentaire entre l'expansion inattendue et l'inévitable apocalypse.
- Les théories de l'endoproduction analysent la crise à l'échelle nationale. Elles se divisent en deux courants : le marxisme catastrophiste, qui voit la crise comme finale, et le néo-marxisme, qui pense le capitalisme capable de se réformer. Le marxisme catastrophiste français est incarné par la théorie du capitalisme monopoliste d'État (CME). Elle postule que les monopoles, pour maintenir leur taux de profit face à la sur-accumulation, utilisent l'État comme « dévalorisateur universel ». Celui-ci, via l'impôt et l'inflation, ponctionne les revenus des salariés et des classes moyennes pour subventionner les monopoles et financer des investissements publics non rentables, reportant ainsi la baisse du taux de profit.
- L'école radicale américaine, avec Baran et Sweezy, centre son analyse non sur la production de la plus-value mais sur l'absorption du « surplus » (différence entre valeur de vente et coûts de production). Dans le capitalisme monopoliste, l'objectif des dirigeants est la puissance, mesurée par leur capacité à dépenser ce surplus. Or, depuis les années 1960, l'innovation (chemins de fer, automobile) n'est plus suffisamment dispendieuse pour absorber le surplus croissant. La consommation de luxe, les dépenses de vente et surtout les dépenses militaires deviennent les exutoires principaux, mais ils atteignent leurs limites. La crise actuelle est donc une crise d'absorption du surplus, menant à un pourrissement irréversible du système.
- Ces théories fournissent un cadre simple désignant des boucs émissaires (les monopoles) et proposant des solutions radicales (nationalisations, socialisme). Cependant, elles pèchent en mêlant démonstrations abstraites en termes de valeur et vérifications empiriques en termes de prix, ce qui est incohérent. De plus, leur application ne ferait souvent que remplacer une bourgeoisie par une autre (une technobureaucratie de parti), sans donner un contrôle réel aux travailleurs sur la valeur produite.
Critique Formelle : La Baisse du Taux de Profit et la Lutte des Classes
La baisse du taux de profit n'est possible qu'en économie de monopole et avec un succès de la lutte de classe. Le déclin du capitalisme n'est donc pas une nécessité logique, irréversible.
- Des travaux formels récents remettent en cause la nécessité logique de la baisse du taux de profit. En économie concurrentielle et à salaire réel constant, une innovation « viable » (réduisant les coûts) ne peut, une fois généralisée, que faire augmenter le taux de profit moyen (théorème d'Okishio). La hausse de la composition organique du capital n'entraîne pas automatiquement une baisse du taux de profit ; celle-ci ne survient que sous certaines conditions liées à la lutte des classes (hausse des salaires réels, réduction du temps de travail) ou en présence de structures monopolistiques.
- La baisse du taux de profit et la crise de surproduction qui en découlerait ne sont donc pas des fatalités inhérentes au mode de production, mais dépendent des rapports de force entre classes et entre firmes. L'analyse montre que sans succès de la lutte des classes, le déclin du capitalisme n'est pas assuré. Cela invalide le fondement logique du marxisme catastrophiste.
- Par ailleurs, la réalité sociale contemporaine complique l'analyse en termes de lutte de classes frontale. L'émergence d'une vaste classe de salariés intermédiaires (managers, enseignants, professions intellectuelles, employés de services) qui ne produisent pas directement de plus-value brouille les frontières de classe. Ce « complexe socialo-industriel » dissout les contours des conflits nécessaires aux thèses catastrophistes, rendant problématique l'identification simple d'un « parasite » à éliminer.
Le Néo-Marxisme : Le Néo-Fordisme comme Sortie de Crise
La crise actuelle est donc le moment de désarticulation du régime d'accumulation intensive ; elle se manifeste quand le désir de défendre la monnaie nationale américaine conduit le président Nixon à limiter le crédit.
- Face aux limites du catastrophisme, le néo-marxisme propose des scénarios de sortie de crise à l'intérieur du cadre capitaliste. Pour Michel Aglietta, l'histoire du capitalisme américain est marquée par des régimes d'accumulation : extensif (augmentation du temps de travail jusqu'en 1929), intensif ou « fordisme » (augmentation de la productivité, 1945-1966), et aujourd'hui « néo-fordisme ». Chaque crise marque la désarticulation entre la forme du salariat et les exigences technologiques de l'accumulation.
- La crise du fordisme, débutant vers 1966, provient de la hausse du Coût Salarial Social Réel (CSSR, inverse du taux d'exploitation) qui grève les profits, tandis que le crédit et l'inflation maintiennent artificiellement la demande. La sortie de crise passe par une transformation structurelle : l'automation et l'intégration de la consommation socialisée (santé, éducation) dans le champ de la consommation marchande individualisée. Ce « néo-fordisme » permettrait de baisser le coût salarial indirect (via la réduction du rôle social de l'État) tout en maintenant la demande, restaurant ainsi la profitabilité.
- Cette analyse identifie clairement le dilemme central : comment augmenter le profit sans diminuer la demande ? Sa réponse est technologique et organisationnelle. Cependant, elle reste silencieuse sur la nature concrète de la nouvelle consommation, les rapports internationaux et la dimension culturelle de ces transformations, éléments qui relèvent d'une analyse plus large.
Le Néo-Marxisme : La Crise du Soviétisme et le Néo-Soviétisme
Le soviétisme est donc un capitalisme mais, tandis que les capitalistes privés s'approprient le surplus économique au moyen de la plus-value obtenue par l'échange de valeurs sur le marché, dans le soviétisme les technobureaucrates s'approprient le surplus administrativement.
- La théorie de la production s'applique aussi aux régimes dits socialistes, analysés comme des capitalismes d'État ou « soviétismes ». Ici, la classe dominante est une technobureaucratie qui s'approprie le surplus non par le marché mais administrativement, via le contrôle des salaires et des investissements. Son objectif est la maximisation de la quantité produite et du capital contrôlé, et non du profit monétaire.
- L'URSS connaît une crise analogue à celle de l'Occident dans les années 1930 : le passage difficile d'un mode de production extensif (mobilisation de la main-d'œuvre) à un mode intensif (hausse de la productivité). L'accumulation massive dans les biens d'équipement se fait au détriment des biens de consommation, entraînant une hausse de leur valeur, une baisse du pouvoir d'achat et une chute de l'efficacité du capital. La régulation passe non par les prix mais par la pénurie et le sous-emploi déguisé.
- Deux stratégies de sortie de crise sont possibles. La première, extensive, impliquerait une baisse des salaires, une remise en cause des garanties sociales et possiblement une aventure militaire pour obtenir des ressources et un consensus. La seconde, intensive, ou « néo-soviétisme », passerait par des réformes économiques accroissant la productivité, une détente (réduction des dépenses militaires) et un accroissement du rôle du marché, nécessitant un rapprochement avec les technologies et marchés occidentaux. Cette analyse montre un continuum entre capitalismes privés et étatiques, tous fondés sur le contrôle minoritaire du surplus.
Synthèse et Limites des Théories de la Production
La théorie de l'endoproduction ouvre ici à l'analyse du sens du pouvoir et de ses liens avec la crise, au-delà du seul contrôle de la valeur produite.
- En résumé, les théories de l'endoproduction (catastrophistes et néo-marxistes) partagent avec les théories de la régulation l'identification de deux causes majeures de la crise : la hausse des coûts salariaux et les entraves à la concurrence. Cependant, leurs remèdes sont radicalement opposés. Là où la régulation prône plus de marché et moins d'État, l'endoproduction marxiste appelle à plus de contrôle social (nationalisations) ou à une transformation profonde de l'organisation du travail et de la consommation.
- Le grand mérite de ces théories est d'avoir posé avec acuité le problème central du capitalisme : l'antinomie entre la nécessité de maintenir/accroître les profits et celle de soutenir la demande solvable. Leurs réponses, qu'elles soient révolutionnaires (catastrophisme) ou réformatrices (néo-marxisme), tentent de résoudre cette contradiction par des transformations structurelles internes au système productif national.
- Leur limite fondamentale est de rester enfermées dans une perspective essentiellement nationale (endoproduction). Elles négligent la dimension mondiale du capitalisme, c'est-à-dire la possibilité pour le centre de restaurer sa profitabilité en étendant son pouvoir sur la périphérie via l'échange inégal, l'inégalité salariale mondiale ou l'exploitation accrue. Cette ouverture vers une analyse systémique et globale (exoproduction) est nécessaire pour comprendre pleinement les dynamiques de la crise contemporaine et ses issues possibles.
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Critique des théories économiques et perspectives sur le développement inégal
Critique des théories de la régulation et de la production
Pour la théorie de la production, toutes les politiques économiques recommandées dans le premier monde sont inadaptées : l'autorégulation dévalorise le capital excédentaire et réduit le coût de la reproduction de la force de travail, mais elle ne crée aucun des débouchés nécessaires ; l'hétérorégulation soutient le taux de profit par la demande publique et l'aide à l'investissement, et soutient la demande par la hausse des salaires, mais elle ne peut faire les deux à la fois.
- La section ouvre par une critique radicale des cadres théoriques dominants pour penser la crise capitaliste. La théorie de la production, se positionnant contre la théorie de la régulation, juge les politiques de ce « premier monde » (autorégulation et hétérorégulation) comme fondamentalement inadéquates. L'autorégulation, en dévalorisant le capital excédentaire et en réduisant le coût de reproduction de la force de travail, échoue à créer de nouveaux débouchés. L'hétérorégulation, qui tente de soutenir à la fois le profit par la demande publique et la demande par les salaires, se heurte à une contradiction insoluble. La théorie de la production propose de résoudre la tension entre profit et demande en transformant l'organisation productive pour réduire le coût des biens de consommation des travailleurs, restaurant ainsi le taux de profit tout en maintenant la demande.
- L'analyse accuse la théorie de la régulation de servir idéologiquement les intérêts capitalistes en présentant des symptômes de la crise (chômage, inflation) comme des solutions. Elle lui reproche son incapacité à régler les problèmes structurels du capitalisme. Parallèlement, la théorie de la production est elle-même critiquée pour ses postulats considérés comme faux et contraires aux intérêts des travailleurs : il n'y aurait ni hausse inévitable de la composition organique du capital, ni baisse inéluctable du taux de profit, ni déclin irréversible du capitalisme. Croire à ces dogmes préparerait les conditions d'une dictature remplaçant une bourgeoisie par une autre, sans résoudre les problèmes fondamentaux, comme le passage d'un capitalisme privé à un capitalisme de type soviétique.
L'échange inégal selon Emmanuel et ses critiques
L'échange inégal est donc la stratégie employée par le capitalisme mondial pour maintenir son taux de profit. Toutes les stratégies politiques qui brisent les classes ouvrières, détruisent les expériences démocratiques, affament les campagnes de la périphérie, ne servent qu'à y peser politiquement sur les salaires pour relever le taux de profit au centre.
- La thèse d'Arghiri Emmanuel constitue un pilier de l'analyse des inégalités mondiales. Elle postule que l'inégalité structurelle de développement entre le « centre » et la « périphérie » capitalistes découle principalement de l'inégalité des salaires. Dans un modèle théorique supposant un marché mondial parfaitement concurrentiel avec égalisation internationale des taux de profit, Emmanuel démontre que la différence de salaires entraîne un échange inégal : les pays de la périphérie, où les salaires sont plus bas, fournissent au centre plus de valeur (travail incorporé) qu'ils n'en reçoivent en contrepartie. Ce mécanisme permet de maintenir un taux de profit élevé au centre en réduisant le coût de reproduction de la force de travail via l'importation de biens à bas prix.
- La théorie d'Emmanuel a fait l'objet de critiques sévères qui en limitent fortement la portée. Samir Amin a tenté de l'étendre aux biens non spécifiques (produits à la fois au centre et en périphérie) et aux économies non capitalistes, mais ses extensions se heurtent à des problèmes de définition de la valeur sociale. Ernest Mandel a inversé la causalité, arguant que c'est l'échange inégal (dû à des écarts de productivité) qui provoque l'inégalité des salaires, et non l'inverse. D'autres critiques essentielles remettent en cause ses hypothèses de base : l'échange inégal serait impossible pour les biens non spécifiques en situation de concurrence parfaite, les salaires mondiaux tendraient à s'égaliser à long terme, les biens véritablement spécifiques à la périphérie sont rares, et le capitalisme exploite aussi massivement du travail non salarié en périphérie.
Le développement inégal et la dépendance impériale
La périphérie, par son sous-développement, paie donc le prix du développement du centre et, par sa révolte, en provoque en même temps la crise.
- Cette section approfondit l'analyse du développement inégal au-delà de la simple question des échanges. Elle oppose deux visions : celle des économistes du centre, qui identifient le développement à l'accumulation de capital et à la modernisation à l'occidentale, et celle des théoriciens de la périphérie, qui voient dans cette modernisation un processus aliénant reproduisant les modèles de consommation du centre au profit d'une minorité locale. La théorie de la dépendance impériale, portée par des auteurs comme Samir Amin, considère le capitalisme comme un système mondial où le développement de la périphérie est subordonné à celui du centre.
- L'analyse s'appuie sur le concept de surplus et de sa réalisation. Le capitalisme monopolistique mondial génère un surplus croissant qu'il ne peut absorber ni par la consommation ni par l'investissement au centre. Pour éviter la stagnation, il organise un « gaspillage mondial du surplus » en forçant la périphérie à consommer des produits du centre via des contrats inégaux et en stimulant les dépenses militaires. La crise survient lorsque la périphérie refuse ce rôle, comme illustré par l'exemple de la guerre du Viêt-Nam. Pour Stephen Marglin, cette guerre, financée par création monétaire, a généré de l'inflation, dégradé la compétitivité américaine et précipité la crise monétaire internationale, symbolisant l'incapacité de l'impérialisme américain à gérer efficacement son surplus.
Stratégies pour le Tiers-Monde et limites de l'indépendance
Tel est aujourd'hui l'état de la politique économique dominante proposée dans le Tiers-Monde pour ne pas payer le prix de la crise du centre par une aggravation de sa dépendance.
- Face à la dépendance, les théoriciens de la périphérie, influents dans des institutions comme la CEPAL ou le Groupe des 77, ont élaboré une stratégie de développement autonome. Celle-ci est résumée en dix points par Luiz Bresser Pereira. Elle prône l'industrialisation par substitution aux importations, un protectionnisme raisonné, et un renforcement majeur de l'intervention de l'État. Les mesures clés incluent : taxer les biens de luxe et favoriser les secteurs produisant des biens de capital et de consommation courante ; augmenter la fiscalité progressive ; lancer de grands travaux publics dans l'éducation et la santé ; contrôler les prix ; et nationaliser progressivement les entreprises multinationales.
- Cependant, le document souligne l'échec relatif de ces stratégies. Au niveau international, elles n'ont souvent produit que des discours dans les enceintes comme l'ONU ou la CNUCED. Au niveau national, leur mise en œuvre a fréquemment débouché sur des sociétés bureaucratiques qui ont renforcé, plutôt qu'atténué, la dynamique capitaliste et les inégalités. Ces politiques ont souvent aggravé la situation alimentaire en privilégiant l'industrie au détriment de l'agriculture, accélérant l'exode rural et la misère. Cet échec s'explique par le fait que la dépendance ne réside pas seulement dans le contrôle du capital, mais aussi dans l'exploitation et la destruction continues des formes de production précapitalistes (économie domestique, paysanne) qui fournissent une force de travail sous-évaluée.
L'articulation des modes de production : l'économie domestique
Le prix des produits agricoles n'explique ni le temps de travail inclus dans ces produits, ni la valeur de ces produits ou de produits de substitution éventuels produits dans des conditions capitalistes.
- Pour comprendre pleinement le développement inégal, il faut analyser l'articulation entre le mode de production capitaliste et les modes de production non capitalistes, en particulier l'« économie domestique » ou paysanne. Dans cette économie, dominée par la valeur d'usage et l'autoconsommation, la logique de production est radicalement différente. Le paysan ne cherche pas à maximiser un profit monétaire, mais à subvenir aux besoins de sa famille. Il peut donc se contenter de récupérer la valeur de ses avances (frais et « salaire » familial), sans inclure de rente foncière ou de profit capitalistique dans le prix de ses produits.
- Cette spécificité rend l'agriculture paysanne particulièrement vulnérable et exploitable par le capitalisme. Le bas prix des produits agricoles de la périphérie n'est pas déterminé par la productivité ou la rareté, mais par un rapport de force historique qui permet de maintenir un coût très bas de reproduction de la force de travail. Même l'introduction d'intrants capitalistiques ne garantit pas une hausse des revenus paysans, pouvant au contraire les endetter. Ainsi, le développement capitaliste au centre se nourrit de la destruction et de l'exploitation de l'économie domestique en périphérie, créant une contradiction croissante entre agriculture commerciale et vivrière, et entretenant la pauvreté rurale.
La théorie des systèmes-mondes de Wallerstein
C'est un ensemble qui a des frontières, des structures, des groupes d'appartenance, des principes de légitimation et des règles de cohérence. La vie du système est faite des rapports conflictuels entre des forces qui, par tension interne, tendent, pour certaines, à faire tenir ensemble ses éléments, pour d'autres à les faire éclater.
- Immanuel Wallerstein propose une vision historique globale avec sa théorie des « systèmes-mondes ». Il distingue d'abord les « mini-systèmes » néolithiques, de petite taille et à unité culturelle, puis les « empires-mondes », vastes entités politiques unifiées (comme Rome, la Chine impériale) où la redistribution est contrôlée par une élite administrative. À partir du XVIe siècle en Europe de l'Ouest émerge un nouveau type : l'« économie-monde » capitaliste, un système-monde intégré économiquement par le marché, et non politiquement.
- Une économie-monde est structurée en une hiérarchie tripartite : un « cœur » (l'État le plus fort militairement et industriellement, qui impose les règles), une « semi-périphérie » (nations intermédiaires stabilisant le système) et une « périphérie » (les zones les plus faibles et exploitées). Wallerstein retrace l'histoire de l'économie-monde européenne en quatre phases, avec des déplacements successifs du cœur (des Pays-Bas à l'Angleterre, puis aux États-Unis). La crise actuelle ne signale pas nécessairement l'émergence d'un nouveau cœur, mais peut-être une transition vers un autre type de système-monde, un « gouvernement-monde ». Cette théorie, en intégrant la longue durée et la complexité des articulations, dépasse le cadre strictement économique et ouvre à l'analyse des dimensions politiques et culturelles.
Vers une théorie de l'organisation : le langage et la violence
D'où l'hypothèse majeure du Troisième Monde : depuis que les hommes se parlent, le langage structure l'ordre; les hommes et les objets ne valent ni par leur rareté dans l'échange, ni par le travail qui les produit, mais par leur capacité à participer à la circulation des messages donnant un sens aux organisations sociales.
- La troisième partie du document opère un virage théorique majeur en proposant une métaphore du monde comme un livre en perpétuelle réécriture, où la crise est l'état de remise en forme. Elle critique les métaphores mécanistes (régulation, production) comme incapables de rendre compte de la complexité sociale, du désir, du sens. L'hypothèse centrale est que le fondement de l'ordre social est le langage, dont la fonction ultime est la conjuration de la violence. La violence naît de la similitude et de la rivalité mimétique pour un objet tiers (le désir triangulaire). L'ordre existe tant qu'une langue permet de différencier les individus et les objets, canalisant la violence vers l'extérieur (bouc émissaire).
- Dans cette perspective, la régulation et la production apparaissent comme des langages simplifiés et incomplets. La régulation est un langage de la monnaie et des prix, parasité par la dévaluation monétaire. La production est un langage de la valeur-travail, parasité par la classe capitaliste qui s'approprie la plus-value. Le « Troisième Monde » de la pensée propose de comprendre les sociétés à travers leurs langages rituels complexes et ambigus, qui seuls peuvent gérer la violence. L'histoire est alors lue comme une succession d'Ordres : un Ordre rituel (fondé sur le mythe et la différence), un Ordre impérial (fondé sur la force et la hiérarchie visible), et un Ordre marchand (où seuls les objets échangés polarisent la violence), ce dernier culminant dans une forme de narcissisme ou « avatar onaniste ».
L'Ordre rituel : production et échange dans les sociétés premières
Au total, manger un objet, c'est manger de la vie. L'échange économique n'est donc qu'une forme, parmi d'autres, du cannibalisme.
- L'analyse de l'Ordre rituel, le premier des trois ordres historiques, repose sur l'idée que dans les sociétés premières, l'objet n'est pas une chose inerte mais une entité vivante, investie de la vie et de l'identité de son producteur. Produire, échanger ou consommer un objet est donc un acte chargé de sens et de danger, équivalent à un rapport avec une personne. Cette « vie » de l'objet en fait un vecteur potentiel de désir et de violence rivale, qui doit être ritualisé pour être socialisé et rendu inoffensif.
- Dans ces sociétés, la production et l'échange sont inséparables des rites et des mythes. Le temps de travail purement « économique » est faible comparé au temps consacré aux rites, aux repas, aux relations sociales. La valeur d'un objet dépend des magies associées à sa production et de sa capacité à canaliser la violence dans le cadre d'échanges ritualisés. Les pratiques d'échange, comme la réciprocité, sont avant tout des communications sociales visant à maintenir la cohésion du groupe et à conjurer la violence par la circulation codifiée des objets-vivants. L'économie est ainsi entièrement enchâssée dans le social et le religieux.
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Les Fondements de l'Ordre Rituel et les Théories de la Forme
La Réciprocité et le Don dans les Sociétés Primitives
« La réciprocité implique que les membres d'un groupe agissent, envers les membres d'un autre groupe, de la même façon que les membres de ce groupe, ou d'un autre, agissent envers eux. »
- L'analyse s'ouvre sur le concept de réciprocité, défini par Karl Polanyi comme le fondement des échanges dans les sociétés dites « primitives ». Cette réciprocité n'est pas un simple troc mais un système où tout don est la cause d'un don ultérieur, créant une chaîne d'obligations sociales. L'exemple paradigmatique est le circuit de la kula en Mélanésie, décrit par Malinowski. Les habitants des îles Trobriand échangent de manière cérémonielle des colliers (souleva) et des bracelets (mwali) selon un parcours circulaire entre les îles. Ces objets, dépourvus d'utilité matérielle, possèdent une histoire, un nom et une personnalité propres. Leur circulation n'est pas un échange marchand mais un acte social qui confère prestige et améliore le rang hiérarchique des participants au sein du groupe.
- Marcel Mauss généralise ces pratiques sous le terme générique de potlatch, observé chez les peuples amérindiens du Nord-Ouest. Le potlatch consiste à donner, voire à détruire ostensiblement des biens (huiles, couvertures, objets de cuivre) sans rien recevoir immédiatement. Refuser un don ou ne pas rendre équitablement entraîne déshonneur et défaite sociale. Mauss y voit une « volonté de ne pas perdre la face » couplée à un intérêt bien compris : donner garantit de recevoir, assurant ainsi sécurité et prestige. Ces systèmes révèlent que les objets ne sont pas des marchandises inertes mais des entités vivantes, investies d'une force (hau) qui les lie à leurs producteurs et propriétaires successifs.
- Dans ces sociétés, les échanges sont structurés en sphères distinctes et hiérarchisées, souvent au nombre de trois. Chez les Tiv du Nigeria, on distingue la sphère de la subsistance (nourriture, outils), la sphère des alliances (échanges matrimoniaux de personnes) et la sphère du luxe (esclaves, bétail, métaux, services magiques). Chaque sphère possède ses propres moyens d'échange et les conversions entre sphères sont régulées et chargées de signification sociale. Par exemple, convertir des produits agricoles en barres de métal pour obtenir une épouse est un signe de puissance (« cœur fort »), tandis que l'inverse est considéré comme répréhensible.
La Valeur, la Monnaie et l'Impossibilité de l'Équivalence
« Dans le langage, tous les sons articulés [...] sont utilisables dans tous les types de mots, alors que la monnaie archaïque [...] emploie une sorte d'objet comme instrument de paiement, une autre comme étalon de valeur, une troisième pour la thésaurisation et une quatrième en vue des échanges. »
- Contrairement aux postulats des économies de marché, la valeur des biens dans l'Ordre rituel n'est déterminée ni par la rareté ni par le travail incorporé. La valeur est contextuelle et relationnelle : elle varie selon l'identité des échangistes, la nature des contreparties et l'histoire de l'objet. Par exemple, chez les Tolai de Nouvelle-Bretagne, le taux d'échange d'un bien diffère si le paiement se fait en coquillages ou en pièces de monnaie moderne. De même, l'abondance peut parfois augmenter la valeur d'un bien, et les taux d'échange fluctuent avec le rang social des partenaires.
- Les sociétés anciennes ne connaissent pas une monnaie universelle « à tout faire ». Elles utilisent plutôt une pluralité de monnaies spécialisées, non interchangeables, correspondant à différentes sphères d'échange. Polanyi utilise la métaphore linguistique : comme si une langue utilisait un groupe de lettres pour les verbes, un autre pour les noms, etc. Ainsi, au Dahomey, les cauris servent aux échanges courants, tandis que les esclaves font office de monnaie de compte pour les transactions importantes. La thésaurisation (accumulation de richesse) porte souvent sur des biens différents de ceux utilisés pour l'échange, conférant avant tout du prestige et du pouvoir.
- La loi de la valeur-travail, chère à l'économie politique classique, ne s'applique pas dans ce cadre. Maurice Godelier le démontre en calculant l'échange entre sel et écorce chez les Bamya de Nouvelle-Guinée : il correspond à un jour et demi de travail contre quatre jours. Le « prix » en travail varie avec la force sociale ou religieuse attribuée à l'objet, et non avec le seul temps de production. La valeur est donc inséparable de la vie et du pouvoir symbolique que la société projette sur les choses.
Les Échanges Extérieurs et le Rôle des Intermédiaires
« Les échanges extérieurs au clan obéissent aux mêmes règles que les échanges internes. »
- Les échanges avec l'extérieur (autres clans, tribus lointaines) existent depuis les débuts de l'Ordre rituel et concernent les trois sphères de biens (subsistance, alliance, luxe). Ils ne portent pas seulement sur les excédents mais aussi sur des biens produits intentionnellement pour l'exportation, comme des canoës en Nouvelle-Guinée. Ces échanges empruntent souvent les formes cérémonielles du potlatch ou de la kula et ont lieu dans des sites spécifiques, parfois très éloignés, comme en attestent les découvertes archéologiques d'obsidienne de Milo trouvée dans le Péloponnèse 10 000 ans av. J.-C.
- Des communautés entières se spécialisent comme intermédiaires commerciaux, contrôlant le transfert de marchandises entre régions. Les Siassi d'Océanie monopolisaient le commerce de l'obsidienne et des défenses de cochon ; les Hopi d'Arizona échangeaient des coquillages du Pacifique contre du sel du Colorado. Ces groupes frontaliers, appartenant à plusieurs sphères d'échange régionales, jouent un rôle crucial de pont et d'interface, accumulant ainsi une connaissance et un pouvoir spécifiques.
- L'échange extérieur est intrinsèquement dangereux et réversible avec la guerre. Un potlatch peut dégénérer en massacre pour un infime détail ; à l'inverse, une razzia en Arabie peut se transformer en expédition commerciale. Cette réversibilité montre que le commerce et la guerre sont deux modalités de gestion de la violence intergroupe. La paix des échanges est conjurée par l'existence de ces intermédiaires spécialisés et par des rituels de passage très codifiés qui isolent l'acte d'échange de la vie quotidienne.
L'Hypothèse Fondamentale : la Violence, le Désir Mimétique et la Langue
« la présence des autres est créatrice de violence. Car les autres sont au moins deux : l'un devient le rival, l'autre l'objet de la rivalité. Il n'est donc de désir que dans la jalousie. »
- L'auteur propose une hypothèse générale pour donner cohérence aux observations : la source de l'ordre social est la nécessité de gérer la violence née de la présence d'autrui. Inspiré par René Girard, il décrit un triangle où deux sujets désirent un même objet, devenant rivaux. La violence qui en découle vise à la fois à détruire le rival et à s'approprier l'objet. Pour survivre, la société doit détourner cette violence vers des substituts et l'empêcher de détruire les sujets eux-mêmes.
- La solution réside dans la création de différences et de hiérarchies par la langue. Nommer les êtres et les objets, c'est les différencier, aplatir le triangle conflictuel et prévenir le mimétisme du désir. La langue a donc une fonction sacrificielle et polarisatrice. Elle désigne un « Autre absolu », un bouc émissaire (haï et vénéré) qui polarise la violence collective. Le reste de la violence s'épuise dans la consommation ritualisée des objets et la lutte pour l'ascension dans la hiérarchie sociale.
- Dans ce cadre, produire un objet, c'est lui donner une vie qui doit immédiatement être nommée et hiérarchisée. Consommer un objet, c'est assimiler sa force vitale et exercer sa propre violence. Échanger, c'est faire circuler de la violence potentielle, un acte formidablement dangereux car il égalise les hommes et supprime des différences. L'ordre rituel tout entier est une ruse pour masquer et canaliser cette violence fondamentale par le langage et le rite.
La Production et l'Échange comme Rituels de Gestion de la Violence
« Produire des objets, c'est produire de la vie, qui doit, tout de suite, être nommée, cataloguée, différenciée. Consommer un objet, c'est en recevoir les forces [...] Échanger des objets, c'est faire circuler de la violence potentielle et égaliser les hommes. »
- La production est un acte de création de vie. L'objet est vu comme le réceptacle de l'âme du producteur et tout possesseur ultérieur y laisse sa trace. Pour qu'un objet existe socialement, un rituel doit lui donner un nom, calquant sa sémantique sur celle des hommes et des dieux. La demande pour ces objets est elle-même produite par des réseaux rituels, principalement les mythes, qui canalisent les jalousies et les envies vers des biens spécifiques, conjurant ainsi la violence dans leur appropriation.
- L'échange est le rituel crucial qui organise la rencontre de l'offre et de la demande et polarise la violence. Il est un mime spectaculaire du sacrifice du bouc émissaire. Donner un objet, c'est abandonner une partie de ses forces et défier l'autre ; en recevoir, c'est s'approprier une force étrangère. Le moment de l'échange est donc un transfert dangereux de vie. Refuser un don est impossible car ce serait refuser une force vitale et s'opposer à la violence des autres.
- Le potlatch et la kula prennent tout leur sens dans cette perspective. La capacité à dépenser ou détruire des surplus démontre un pouvoir sur la violence : le chef est celui qui peut renoncer à des forces vitales et conjurer la violence des autres. L'échange est un « rituel de passage » qui doit être isolé (par l'espace, le silence, une langue spéciale) pour neutraliser son danger. Des intermédiaires spécialisés (commerçants, prêtres) endossent le rôle de sacrificateurs, absorbant et cristallisant la violence des objets échangés, ce qui explique l'universalité de la méfiance envers eux (Juifs, etc.).
Crises de l'Ordre Rituel et la Transition vers d'autres Formes
« L'Ordre rituel, pour fonctionner, doit nommer les objets, canaliser la vie qu'ils contiennent et éviter qu'un rapport triangulaire s'institue entre soi, l'autre et les autres. Mais il n'est pas stable. »
- L'Ordre rituel est intrinsèquement instable. Son fonctionnement exige de produire toujours plus de sens, donc de dépenser plus de surplus et d'échanger plus. Cela entraîne une croissance de la taille du groupe. Or, les rituels conçus pour de petites communautés deviennent inopérants à grande échelle. La moindre dissonance rituelle peut alors provoquer une crise, comme un potlatch qui tourne au massacre général.
- Des perturbations extérieures (guerre, pénurie) peuvent aussi rompre l'ordre. Si elles sont modérées, elles renforcent la cohésion et la hiérarchie. Si elles sont graves, elles obligent à une réécriture des mythes et de la langue pour intégrer le choc, conduisant à une renaissance de l'Ordre autour d'un nouveau sens. Vers le quatrième millénaire av. J.-C., la complexité et le nombre des langues et mythes auraient atteint un pic.
- La crise finale de l'Ordre rituel advient quand les sociétés deviennent trop vastes et la production trop uniformisée. Les objets perdent leur personnalité unique et n'incarnent plus que de grandes catégories. Une nouvelle langue, « celle de la force », émerge. La redistribution centralisée prend le pas sur le don, l'empire sur le rituel, l'administration sur le clergé. Cette crise est elle-même un dangereux rituel de passage où un ordre bascule dans un autre.
Vers une Théorie Générale des Formes : Bruit, Fluctuation et Catastrophe
« Depuis l'Ordre rituel, le monde s'est perpétué par la même ruse, seule la langue a changé : moins de paroles et plus d'objets. »
- L'auteur propose de fonder une théorie générale des formes sociales en s'appuyant sur trois métaphores scientifiques. La première est la « complexité par le bruit » (Henri Atlan), issue de la théorie de l'information. Un système vivant est un compromis entre redondance (similitude, interdépendance) et variété (diversité, autonomie). Le bruit (aléa) peut, jusqu'à un certain point, augmenter la variété et la complexité du système en réduisant la redondance, le rendant plus adaptable. Au-delà, il provoque la rupture. La crise peut alors déboucher sur une réorganisation soit par imposition d'un nouvel ordre (redondance par la loi), soit par émergence d'un sens nouveau à partir du bruit même.
- La deuxième métaphore est celle des « oscillations par fluctuations » (Ilya Prigogine), issue de la thermodynamique des systèmes hors équilibre. Dans certains systèmes chimiques non linéaires, une fluctuation peut faire émerger un nouvel ordre local et stable, une « structure dissipative » (comme les tourbillons dans un fluide). L'état final n'est pas déterminé à l'avance ; à un point de bifurcation, le hasard choisit parmi plusieurs états stables possibles. L'histoire d'un système est ainsi une suite de choix aléatoires parmi des possibilités nécessaires.
- La troisième métaphore est la « théorie des catastrophes » (René Thom), une approche mathématique et déterministe des formes et de leurs discontinuités. Une forme observable est définie par son « espace substrat » et son ensemble de points catastrophiques (lieux de discontinuité). La morphologie stable d'un système émerge des attracteurs locaux de lois dynamiques sous-jacentes. Un point catastrophique est un lieu où coexistent plusieurs attracteurs, contraignant à un changement brusque d'état. Cette théorie offre un langage pour décrire qualitativement les ruptures et les transformations de forme dans les systèmes complexes.
Synthèse : La Langue comme Clé des Ordres Sociaux
« L'ordre naît du bruit, pour changer la langue qui parle du monde. »
- La synthèse des trois théories (Atlan, Prigogine, Thom) offre un puissant paradigme pour penser l'histoire sociale. Elles convergent pour décrire l'ordre comme un compromis local et fragile entre uniformité et diversité, émergeant parfois du désordre (bruit, fluctuation) et susceptible de ruptures catastrophiques. Chaque ordre social (rituel, impérial, etc.) est caractérisé par une langue spécifique – un système de significations et de codes – qui organise la production, l'échange et la gestion de la violence.
- La transition d'un ordre à un autre est une crise, un « rituel de passage » à l'échelle de la société, où l'ancienne langue devient inopérante. La nouvelle langue qui émerge (celle de la force, du marché, etc.) n'est pas plus vraie ou utile qu'une autre ; elle est simplement le nouveau code qui permet de recréer des différences, de polariser la violence et de faire sens pour le groupe. L'histoire humaine peut ainsi être relue comme une succession de langues sociales en conflit et en évolution.
- Cette approche représente un changement de paradigme radical par rapport aux modèles mécaniques (régulation) ou thermodynamiques (production). Elle replace l'économie dans le monde du vivant et du symbolique. La vérité d'une telle théorie n'est pas d'ordre utilitaire ou universel, mais esthétique et heuristique : elle est « vraie comme l'est une œuvre d'art » si elle procure une jubilation par la perception de la potentialité infinie des œuvres humaines et donne un sens à la succession des formes sociales.
Pages 1-337 (partie 6)
La Théorie des Formes et l'Histoire des Ordres Sociaux
La Théorie des Catastrophes et la Genèse des Formes
Thom montre qu'un ensemble obéissant à une loi atteint dans U son état limite « presque partout », c'est-à-dire partout sauf dans l'ensemble K de catastrophes. La loi définit alors la forme.
- La théorie des catastrophes de René Thom propose un cadre mathématique pour comprendre l'émergence des formes (K) à partir de dynamiques sous-jacentes (X) dans un substrat (U). Une forme se définit comme l'ensemble des points de catastrophe, là où un système, en suivant une loi dynamique, ne peut atteindre un état limite stable. L'ambition centrale est de classifier les lois dynamiques à partir de l'observation des formes qu'elles génèrent, c'est-à-dire de déduire l'ordre à partir de la rupture. Ce problème inverse – inférer la cause (X, e) à partir de l'effet observé (U, K) – reste un défi mathématique majeur sans solution générale, limitant pour l'instant la théorie à une puissante métaphore pour un néo-déterminisme.
- Pour les catastrophes dites « élémentaires », où la loi se réduit à une famille de fonctions potentielles, Thom a réalisé une classification complète. Il démontre que lorsque la dimension du substrat est inférieure à 5, il n'existe que sept formes fondamentales de catastrophes élémentaires : le pli, la fronce, la queue-d'aronde, le papillon, l'ombilic hyperbolique, elliptique et parabolique. Ces formes correspondent aux configurations où le nombre de minima de la fonction potentielle change brutalement, créant une discontinuité qualitative. Cette liste finie offre un répertoire pour analyser des ruptures plus complexes comme des combinaisons de ces formes de base.
- La théorie converge avec d'autres approches comme l'« oscillation par fluctuations » ou la « complexité par le bruit ». Elle propose de penser le passage du bruit à l'ordre ou de la fluctuation à l'oscillation comme le résultat d'une catastrophe dans la dynamique du système, le faisant évoluer vers une nouvelle forme stable. Une organisation émerge ainsi lorsque l'information y circule avec sens, créant un compromis entre identité et diversité, et lorsque sa production obéit à des lois non linéaires continues. La forme peut être détruite par des parasites (bruit, conflits), mais dans certains cas, la crise permet une réorganisation passagère ou durable par assimilation ou élimination du parasite.
Métaphore Littéraire de la Crise : Le Rivage des Syrtes
C'est qu'une brèche s'est ouverte dans notre sommeil, qu'une paroi nouvelle s'est effondrée sous la poussée de nos songes...
- L'analyse du roman Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq sert de métaphore littéraire pour illustrer la théorie de la forme. Il décrit l'empire décadent d'Orsenna, engourdi dans une paix ancienne et une guerre inachevée contre le Farghestan. Le protagoniste, Aldo, un jeune observateur désœuvré, est envoyé à une lointaine Amirauté. Son geste apparemment anodin – approcher son bateau des côtes ennemies – provoque quelques coups de canon. Ce « bruit » insignifiant agit comme un détonateur, réveillant les passions et les peurs refoulées, et déclenche une guerre qui détruira l'empire. Aldo incarne ainsi « l'homme-bruit », un parasite ou un choc aléatoire qui révèle et active une crise latente, devenue nécessaire à la transformation d'un ordre sclérosé.
- Le roman explore l'ambiguïté de la causalité historique. Aldo est-il le détonateur actif d'une guerre absurde, le simple jouet d'un suicide collectif voulu par les dirigeants, ou le parasite programmé par l'organisation elle-même pour catalyser une crise nécessaire ? Gracq montre que le désir inconscient de refuser le nivellement et de suivre un destin peut être plus fort que la peur. La société d'Orsenna, n'ayant plus d'autre projet que sa propre mort, crée les conditions de la violence pour renaître. La guerre, destructrice, est ainsi présentée comme un achèvement nécessaire à une renaissance rêvée, dont le livre lui-même, écrit par Aldo après les faits, est le témoignage.
- Cette métaphore romanesque dépasse le cadre esthétique pour éclairer les théories sociales. Elle montre comment un événement mineur (un bruit) peut fissurer un ordre apparemment stable (le sommeil de l'Empire) et libérer des forces transformatrices. Elle rejoint la théorie des catastrophes en illustrant comment une perturbation localisée (K) peut révéler et activer la dynamique sous-jacente (X) d'un système social. L'interprétation littéraire, utilisant la langue comme métaphore essentielle de l'Ordre du Monde, offre une compréhension intuitive et profonde des mécanismes de crise et de renaissance que les modèles mathématiques tentent de formaliser.
Le Cadre Théorique : Organisations Sociales et les Trois Mondes
J'appelle organisation sociale un ensemble d'individus reliés par la signification commune des informations qu'ils échangent.
- L'auteur propose un cadre théorique unifié pour analyser les sociétés, les définissant comme des organisations sociales où les individus sont liés par la signification commune des informations échangées. Cette signification a pour fonction de conjurer la peur de la violence par la hiérarchisation des êtres/objets (biens) et la polarisation de leur rivalité. La culture d'une organisation est cette langue qui mime violence, rivalité et hiérarchie. La structure repose sur trois réseaux interdépendants : la production de l'offre (biens), la production de la demande (canalisation de la violence vers l'appropriation), et l'échange (confrontation et adéquation de l'offre et de la demande).
- La dynamique d'une organisation dépend de trois paramètres clés : le surplus (part de la valeur appropriée par la classe dominante après coûts d'organisation), le savoir (connaissances utiles au fonctionnement), et la hiérarchie (partage entre dominants, dominés et milieu intermédiaire). Une société est auto-organisatrice lorsque ses trois réseaux sont efficaces simultanément : l'offre dégage assez de surplus, la demande polarise efficacement la consommation, et l'échange compense l'identité. Cette auto-organisation, source de croissance, n'est cependant que passagère.
- L'auto-organisation est intrinsèquement instable et régresse inévitablement vers la désorganisation, marquant le début d'une crise. Cette rupture est causée par des « parasites » ou « bruits » qui brouillent le sens commun. Ils peuvent être externes (guerre, catastrophe naturelle) ou, plus fondamentalement, internes et nécessaires, provenant du jeu même des réseaux. L'expansion de l'organisation rompt le sens des objets, rend l'intégration des périphéries difficile, et augmente la part du surplus consacrée à la rente de cohésion, réduisant les moyens d'investissement. La crise est cette phase de désorganisation puis de réorganisation, où une nouvelle culture et de nouvelles classes dominantes émergent.
Les Trois Ordres Historiques : Rituel, Impérial et Marchand
La langue de trois Ordres semble s'être partagée l'Histoire du Monde.
- L'histoire mondiale est interprétée comme une succession de trois grands Ordres sociaux, chacun fondé sur un mode spécifique de conjuration de la violence. L'Ordre rituel (fondé sur le mythe) gère la peur par la peur de l'au-delà et l'échange de rites. L'Ordre impérial (fondé sur la force) utilise la puissance militaire et policière pour contraindre les corps et dépenser le surplus en monuments et contrôle territorial. L'Ordre marchand (fondé sur l'échange) conjure la violence par la monnaie, le marché et l'investissement industriel, transformant les rapports sociaux en demande d'objets.
- La transition entre ces ordres s'opère par des crises majeures. L'Ordre rituel cède la place à l'Ordre impérial il y a environ trois mille ans avec la monopolisation du surplus par un clan. L'Ordre impérial décline en Europe vers le XIIe siècle, laissant émerger l'Ordre marchand depuis des cités-États périphériques (Flandres, Italie). Ce dernier, d'abord européen, s'étend au monde entier au XIXe siècle. Chaque crise représente une « réécriture » de l'ordre social, avec un nouveau cœur géopolitique, une nouvelle technologie dominante et une nouvelle culture élitaire possédant une capacité d'amnésie et une spécificité du sens.
- L'évolution semble avoir une direction : une traduction croissante de la langue des mythes en langue des objets, une généralisation de la marchandise et un contrôle accru du temps. La révolte des dominés est souvent un accélérateur de ce processus. La seule rébellion véritablement subversive deviendrait alors la création de nouvelles langues et formes culturelles, une liberté inscrite dans la parole et la création pour soi et pour les autres, en dehors de la logique marchande totalisante.
L'Ordre Impérial : La Force et la Monumentalité
Gérer la violence, c'est alors enfermer les corps dangereux, et dépenser le surplus à la construction des monuments et au contrôle militaire des territoires.
- L'Ordre impérial émerge quand l'Ordre rituel ne suffit plus à contenir la violence. Un clan ou une famille s'empare du pouvoir par la force, remplaçant la peur des prêtres par celle de la police et de l'armée. Le savoir est sélectif : développé s'il sert la production agricole (astronomie) ou la légitimation du pouvoir (architecture, astrologie), il est négligé s'il ne correspond pas aux besoins immédiats de l'empire (comme la machine à vapeur chez les Pharaons, utilisée seulement pour des effets spectaculaires).
- Le surplus est extrait par une collecte physique appuyée sur la coercition. Une aristocratie bureaucratique centralisée (le cœur) le redistribue partiellement pour s'assurer des alliés et l'utilise massivement dans des dépenses affirmant sa puissance : agriculture extensive et construction monumentale (pyramides, palais). La demande est organisée par la contrainte à consommer et par les salaires des militaires et policiers. Les échanges sont administrés, avec des prix fixés par l'État et des ports de commerce neutres en périphérie pour le commerce extérieur.
- La fragilité des empires tient à leur logique expansionniste. Leur survie dépend de l'extension des terres cultivables et des réseaux militaires pour les protéger, ce qui finit par alourdir démesurément les coûts d'organisation. Le surplus disponible diminue, provoquant des conflits internes et une vulnérabilité aux agressions externes. C'est ce cycle qui explique la succession des empires (Sumer, Babylone, Rome, Mali, Aztèques, Chine). En Europe, à partir du VIIIe siècle, la révolte des esclaves et le développement des villes amorcent le basculement vers l'Ordre marchand, tandis que l'Ordre impérial persiste ailleurs pour plusieurs siècles.
L'Avènement de l'Ordre Marchand : Capitalisme Agricole (XIIe-XVIIIe s.)
Exactement comme une perturbation s'étend et s'installe en une oscillation, comme un bruit crée un ordre : le bruit de l'argent, l'ordre de l'argent.
- L'Ordre marchand naît non au cœur des empires déclinants, mais en leurs marges, dans de petites cités-États des Flandres et d'Italie au XIIe siècle. Débarrassées des élites anciennes, sans armée mais extrêmement mobiles, elles utilisent l'argent et non la force pour imposer leur loi. Leur émergence est rendue possible par des innovations comme le gouvernail d'étambot (permettant de remonter le vent) et l'artillerie embarquée, qui transfèrent le contrôle des mers des empires orientaux vers l'Europe.
- Cette première phase, le capitalisme agricole, voit l'argent remplacer progressivement la force. Le travail salarié se développe avec l'afflux de paysans libérés, le marché fixe les prix, et l'esclavage recule. Le bien industriel de base reste issu de la terre : le blé, puis la laine. Le surplus est dépensé en investissement industriel plutôt qu'en monuments. Les réseaux se restructurent autour de la ville médiévale, qui produit la demande de biens marchands. Le système féodal devient le masque de ce capitalisme agricole naissant.
- L'Ordre marchand est auto-organisateur quand la production d'offre (agricole puis textile) est assez efficace pour dégager un surplus qui, via une rente, finance la production de demande (urbanisation, salaires). La différenciation sociale se fait par les inégalités de revenus, la polarisation par l'investissement. Cependant, cette dynamique de croissance contient ses propres limites : l'efficacité de la production de demande (éducation, soins, transport) n'augmente pas aussi vite que celle de la production de marchandises, faisant croître les coûts d'organisation et réduisant le surplus disponible pour l'investissement, ce qui mène à la crise.
Les Cœurs Successifs du Capitalisme : De Bruges à Amsterdam
Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, New York. Des points vers lesquels tendent, sans jamais les atteindre ni s'y arrêter, les hommes fascinés par une violence qu'ils croient de plus en plus lointaine...
- L'histoire de l'Ordre marchand est scandée par une série de « cœurs » dominants, chacune des « réécritures » après une crise. Chaque cœur est associé à une technologie clé réduisant les coûts d'organisation et à un bien entrant dans la production de masse. Bruges (XIVe s.) incarne le premier cœur avec le gouvernail d'étambot et le commerce du blé. Son déclin vient de l'enlisement de son port, de la Peste et de la hausse des coûts.
- Venise (XVe s.) lui succède grâce à la caravelle et au contrôle des épices. État mis au service du capitalisme, elle organise finement le commerce et la finance. Elle décline face à la concurrence de nouvelles routes océaniques et à la pression turque. Anvers (XVIe s.) prend le relais avec l'imprimerie (diffusion du savoir bourgeois) et l'industrie de la laine. Sa chute est accélérée par la dévaluation de l'argent américain et les guerres de religion.
- Gênes (2e moitié du XVIe s.) brille par son innovation en comptabilité, devenant la banque de l'Europe, notamment de l'Espagne. Sa puissance discrète s'efface quand l'or américain est détourné vers le Nord. Amsterdam (XVIIe s.) devient le cœur avec la flûte (bateau économique) et l'industrie textile de la laine. Ville-entrepôt et centre financier mondial, elle accueille les Juifs et protestants chassés. Sa crise vient de la saturation des marchés pour ses produits coûteux et de la hausse des salaires, permettant à Londres de prendre la suite.
Vers le Capitalisme Industriel : Londres et la Machine à Vapeur
Devenir le cœur, c'est encore réduire mieux que les autres les coûts d'organisation.
- Au tournant du XVIIIe/XIXe siècle, le cœur bascule à Londres, inaugurant la phase du capitalisme industriel. La technologie centrale est la machine à vapeur (Watt, 1769). Elle permet d'exploiter le charbon (nouvelle énergie), révolutionne les transports et surtout automatise la production textile, faisant baisser radicalement le coût du coton. Ce bien de consommation de masse permet d'élargir considérablement le marché intérieur.
- La mutation est portée par la gentry anglaise, une classe de grands propriétaires terriens qui investit le surplus agricole dans l'industrie, les canaux et les chemins de fer. Le contexte intellectuel est marqué par Ricardo (plaidoyer pour le transfert de la rente foncière vers l'industrie) et Marx (qui théorise le travail comme marchandise). La bourgeoisie anglaise comprend aussi l'intérêt de salaires plus élevés pour entretenir la force de travail et créer une demande solvable.
- Londres incarne ainsi la nouvelle réécriture de l'Ordre marchand, plus vaste et plus profonde. L'industrialisation ne touche plus seulement les produits de la terre (nourriture, laine) mais transforme en objets marchands une fraction croissante des services rendus par l'homme (transport, puis logement). La crise d'Amsterdam, caractérisée par la hausse des coûts d'organisation et la saturation de la demande pour ses produits haut de gamme, a ouvert la voie à cette transformation portée par l'innovation technologique et un nouveau rapport entre capital, travail et consommation de masse.
Pages 1-337 (partie 7)
La dynamique historique des cœurs économiques mondiaux et la crise de l'Ordre marchand
L'Angleterre, premier cœur industriel : la machine à vapeur et le coton
L'Angleterre devient ainsi, peu à peu, le centre des échanges mondiaux ; la part des exportations dans le revenu national anglais passe, de 5% en 1700, à 15% en 1800. Le montant des échanges est multiplié par six.
- L'ascension de l'Angleterre au XVIIIe siècle repose sur une triple maîtrise : technologique avec la machine à vapeur, qui décuple la productivité du filage du coton et développe le chemin de fer ; géopolitique par le contrôle des matières premières, notamment le coton via la domination de l'Inde et des Amériques ; et commerciale par l'établissement d'un réseau d'échanges mondiaux. Après le Traité de Paris (1763) et des guerres contre la Hollande, l'Angleterre contrôle l'Atlantique et les mines américaines, transformant le commerce d'épices en commerce de produits de masse comme le textile. La Révolution française, en fermant le marché européen, l'incite à se tourner vers le large, consolidant sa position de centre financier et industriel.
- Cette expansion produit une demande pour les produits anglais, ouvre l'accès aux matières premières et dégage un surplus financier crucial pour l'industrialisation. Elle s'accompagne d'une transformation culturelle vers une bourgeoisie industrielle adaptée à l'innovation. En contrepartie, l'Angleterre abandonne le contrôle politique direct des Amériques pour se concentrer sur l'essentiel : le coton et le commerce d'esclaves, assurant ainsi la cohérence économique de son "cœur". La France, affaiblie par son soutien à l'indépendance américaine et empêtrée dans des structures agraires, rate ce virage.
- Le succès industriel anglais est quantitatif et fulgurant. La production de cotonnades passe de 40 millions de yards en 1785 à 2 milliards en 1850, représentant la moitié des exportations en 1850 contre un tiers en 1800. Le prix du coton est divisé par cinq entre 1800 et 1850. Parallèlement, la création d'un réseau bancaire (Banque d'Angleterre en 1797, banques par actions en 1826) permet à l'investissement industriel d'atteindre un cinquième du revenu national en 1890. La monétarisation des échanges domine, et pour la première fois, salaires et prix varient dans le même sens.
- La structure sociale et économique se transforme profondément. La valeur ajoutée industrielle dépasse celle de l'agriculture dès 1820 (bien avant l'Allemagne, les États-Unis ou la France). Londres, qui regroupait le quart de la population du pays en 1800, devient une mégalopole. La consommation de masse évolue : la part de l'alimentation dans la consommation totale chute de plus de 90% au début du siècle aux deux tiers en 1890, tandis que celle de l'habillement double. L'Ordre marchand s'auto-organise autour de Londres de 1840 à 1870, réduisant les coûts de production et augmentant le pouvoir d'achat.
Les limites du cœur londonien et l'émergence d'une nouvelle crise
Mais, vers 1870, les coûts d'organisation du cœur recommencent à augmenter.
- À partir de 1870, le modèle anglais entre en crise sous la pression de plusieurs facteurs. Le coût du travail s'élève avec les capacités de lutte des salariés. Les coûts de transport et de commercialisation sur de grands espaces augmentent, les services comme les calèches restant à faible productivité. De plus, la Guerre de Sécession américaine fait grimper le prix du coton brut importé par l'Angleterre, remettant en cause un pilier de son industrie.
- L'industrie cotonnière se mondialise et cesse d'être le moteur de la croissance anglaise. La part des exportations anglaises de tissu de coton dans le monde s'effondre, passant de 81% en 1881 à 58% en 1910. Inversement, la part du coton brut américain tissé localement passe de 15% en 1880 à 51% en 1908. Les marchés solvables contrôlés par l'Angleterre sont saturés, la croissance de la production dépassant celle de la demande.
- Cette désorganisation mène à une spéculation boursière vers 1875, puis à des faillites bancaires et un chômage important en 1882. La crise ne peut être dépassée que par l'émergence d'une nouvelle technologie permettant de produire en série un nouveau bien de consommation, réduisant les coûts d'organisation. Le document annonce que ce nouveau cœur sera New York et cette technologie, le moteur à explosion, qui résoudra la crise à travers deux grandes pulsations (1890 et 1929).
New York, cœur de l'avatar masculin : l'automobile et le moteur à explosion
Cette technologie incarne une forme de vie que l'Ordre rituel désignait, dans la chasse, comme masculine : elle constitue l'avatar masculin de l'Ordre marchand.
- Le moteur à explosion joue pour New York le rôle que la machine à vapeur a joué pour Londres. Il augmente l'efficacité des usines et des transports. L'automobile, produit de masse, correspond parfaitement à la culture américaine : absence de tradition artisanale favorisant le travail en série, fantasme du chasseur et de la liberté individuelle, idéologie concurrentielle et pulsion de violence canalisée. Les États-Unis, "peuple sur roues", individualiste et obsédé par la réduction des distances, sont idéalement placés pour maîtriser cette innovation.
- Une nouvelle classe dirigeante émerge parmi les immigrants, succédant à la gentry anglaise, dans un contexte d'absence d'aristocratie ancienne. Une théorie économique de l'autorégulation, approfondissant les penseurs anglais, devient la métaphore d'une Amérique sans racines profondes, où seule la gestion monétaire et l'accélération des marchés fondent la légitimité nationale. Londres et l'Europe, bien qu'inventives (Beau de Roches en France, Daimler et Benz en Allemagne), ne disposent pas du marché intérieur, des entrepreneurs ou de la culture nécessaires pour dominer.
- Henry Ford incarne le succès de ce modèle par son choix stratégique de la voiture de masse pour les classes moyennes, contrairement à Louis Renault en France, contraint par la culture du luxe et la résistance ouvrière à la standardisation. Dès 1914, Ford détient la moitié du marché américain et produit 250 000 voitures. Les prix s'effondrent (le modèle T coûte moitié moins cher en 1914 qu'en 1909), et le processus devient auto-organisateur : plus on vend, plus le marché s'étend. En 1913, les États-Unis produisent 485 000 voitures, loin devant la France (45 000), l'Allemagne (23 000) et l'Angleterre (34 000).
Consolidation du cœur new-yorkais et crise de l'avatar masculin
Mais, dans les années vingt, le délitement de la forme de l'Ordre marchand se reproduit : l'industrie automobile a épuisé ses capacités réorganisatrices...
- La Première Guerre mondiale consacre le basculement du cœur financier de Londres à New York. L'endettement des nations européennes fait perdre à la City sa prééminence. Le dollar partage avec la livre la fonction d'étalon monétaire mondial. New York devient le centre financier, drainant un tiers de l'épargne mondiale et 15 millions d'émigrants entre 1880 et 1915, fournissant une main-d'œuvre acceptant tout travail pour de hauts salaires.
- Cependant, dès les années 1920, l'industrie automobile épuise son potentiel réorganisateur. Les coûts de production augmentent, les salaires s'élèvent, l'entretien des villes devient difficile. Le marché solvable est saturé, mais les entreprises continuent d'investir, faisant chuter les taux de rentabilité. La vision de l'avenir se brouille, conduisant à l'effondrement de la demande en 1929 et à la Grande Crise, une désorganisation massive et cumulative.
- La sortie de crise nécessitera près de trente ans et une nouvelle technologie, non plus masculine mais féminine : le moteur électrique. Ce nouvel avatar de l'Ordre marchand industrialisera les pulsions désignées comme féminines par l'Ordre rituel, centrant la consommation sur la maison et les biens domestiques, complétant ainsi "l'objet de la chasse" (l'automobile) par "l'objet de la maison".
New York, cœur de l'avatar féminin : le moteur électrique et les biens domestiques
Le moteur électrique va le permettre. Il automatise de nouveaux aspects de la production, permet l'usage privé de l'électricité dans les maisons, favorise l'urbanisme géant et réduit la famille à sa structure nucléaire, créant aussi un marché pour les biens d'équipement ménager.
- La résolution de la crise des années 1930 est attribuée davantage à l'électricité et aux biens domestiques qu'aux théories keynésiennes. L'invention du petit moteur électrique par Nikola Tesla (1889) permet l'automatisation des tâches ménagères. Aux États-Unis, une politique volontariste (Federal Water Power Act de 1920, Public Utility Holding Company Act de 1935) crée un réseau électrique national efficace, contrairement à l'Angleterre qui prend du retard.
- Cette mutation transforme la vie quotidienne et la structure de la demande. La proportion de logements électrifiés aux États-Unis passe de 25% en 1917 à 80% en 1930. Le nombre de frigidaires passe de 20 000 en 1923 à 3,5 millions en 1941. Simultanément, le nombre d'employés de maison chute radicalement (de 1,8 million en 1910 à 300 000 en 1940). Le féminisme et la publicité préparent l'acceptation de cette consommation féminine, intégrant les femmes à l'Ordre marchand en tant que consommatrices.
- La théorie économique de Keynes, centrée sur la consommation des ménages, l'emporte sur celle de Hayek car elle montre comment reproduire et soutenir la demande. Les politiques sociales (allocations familiales, Sécurité sociale) deviennent des réseaux de production de demande pour les biens réduisant les coûts d'organisation. Le document souligne que les dépenses publiques de travaux publics du New Deal furent un échec relatif, laissant 10 millions de chômeurs en 1939.
L'apogée et la déchirure de l'avatar féminin (1945-1960)
Ainsi, entre 1945 et 1960, la nouvelle forme de l'Ordre marchand, l'avatar féminin, s'auto-organise : la demande augmente avec l'offre : en vingt ans, le prix relatif des biens ménagers est divisé par cinq et leur production décuple.
- La période d'après-guerre voit l'auto-organisation complète de l'avatar féminin. Plus de la moitié des femmes travaillent, la ville et le logement deviennent le principal réseau de la demande, et la consommation d'électricité croît de 10% par an. Le Japon accède au statut de nation du "milieu", son PNB par tête passant de 300$ en 1956 à 12 000$ en 1980, grâce aux dépenses américaines, à une réforme agraire et à une formidable capacité d'imitation.
- Cependant, l'intégration de la périphérie dans l'Ordre marchand accentue les inégalités et fait émerger la famine. Pour obtenir des devises et importer des biens manufacturés, les élites des pays pauvres remplacent les cultures vivrières par des cultures d'exportation, empêchant leurs populations de se nourrir. Le centre et le milieu sont complices, car la famine fait pression sur les salaires dans la périphérie et réduit les coûts d'organisation au cœur.
- Cette huitième forme de l'Ordre marchand est aussi fragile que les précédentes. À partir du milieu des années 1960, les coûts d'organisation au cœur représentent une part croissante de la valeur, réduisant le surplus. Cinq crises se superposent : crise du travail, crise urbaine, crise de la santé, crise du pétrole et crise du sous-développement. La saturation des marchés (automobile, électroménager) fait perdre son sens à la demande, et la possession d'objets ne crée plus assez de différences sociales.
La crise systémique des années 1960-1970 : désorganisation et indifférenciation
La baisse du surplus pèse d'abord sur le taux de rentabilité... Elle a commencé dès 1964 en Grande-Bretagne, dès 1965 aux États-Unis, en 1969 en France et en 1970 au Japon.
- La hausse des coûts d'organisation entraîne une baisse du taux de rentabilité du capital, puis une baisse des investissements nets et de la productivité du travail. L'inflation qui en résulte dévalorise les revenus non indexés et l'épargne, incitant les consommateurs à réduire leur demande. L'économie souterraine se développe pour échapper au financement du surplus, et le processus cesse d'être auto-organisateur.
- La crise prend des formes que les théories économiques classiques (Premier et Deuxième Mondes) ne peuvent décrire. Avec la saturation et l'indifférenciation des consommateurs, les objets perdent leur capacité à conjurer la violence mimétique et la rivalité primitive réapparaissent. La violence devient suicidaire, masochiste, et se tourne contre le groupe et la politique. L'automobile se transforme en forteresse, la cuisine en territoire.
- Cette désorganisation s'accompagne d'une perte de crédibilité de l'État démocratique, incapable de produire du sens ou de réduire les coûts. Le totalitarisme redevient une probabilité forte pour imposer un ordre et désigner un bouc émissaire. Les politiques d'austérité (autorégulation) ou de relance par la dépense (hétérorégulation) échouent car elles butent sur la contradiction entre efficacité de l'offre et efficacité de la demande.
Vers un neuvième avatar : dévalorisation, nouvelles technologies et déplacement du cœur
Pour la neuvième fois, s'impose la nécessité d'une technologie réduisant les coûts de l'organisation... C'est au plus fort de la crise que se recrée l'Ordre.
- Le dépassement de la crise actuelle suit un schéma en trois phases : socialisation (partage des coûts par l'endettement et l'inflation), dévalorisation (réduction des coûts de l'offre par de nouvelles technologies), et réorganisation (création de nouveaux objets et différences). La dévalorisation actuelle repose sur l'automatisation des services par les machines à commande numérique, les robots, les satellites de télécommunications et les réseaux de données.
- Le Japon apparaît comme le pays le plus avancé dans cette phase, grâce à une culture adaptée (taoïsme, shintoïsme, concept de nemawashi), une peur du manque (énergie, main-d'œuvre), et une politique économique concertée entre l'État et les grandes entreprises. Sa productivité du travail a augmenté trois fois plus vite qu'aux États-Unis depuis quinze ans. Les États-Unis, en revanche, sont freinés par une culture nostalgique, la défense des privilèges des classes moyennes et le poids du dollar comme monnaie mondiale.
- Le document prédit un basculement du cœur économique vers le Pacifique. La nouvelle forme de l'Ordre marchand qui émerge est qualifiée d'"Avatar Onaniste", caractérisée par la marchandisation de l'homme lui-même, devenu à la fois son propre rival et l'objet de son désir, dans un monde de solitude et de consommation narcissique. Au-delà de cette résolution capitaliste de la crise, l'auteur évoque la possibilité d'un "polyordre de non-violence", fondé sur la parole plutôt que sur le meurtre, comme alternative radicale.
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La crise du capitalisme mondial et l'émergence d'un nouvel ordre marchand
La reconfiguration géopolitique et l'émergence de trois mondes
Quelques pays passent de la périphérie au milieu : le Mexique, l'Arabie Saoudite, l'Inde, le Nigeria, l'Indonésie. Pour les autres, chaque année signifie misère et famine, et la crise du cœur s'y paie de la mort de millions d'hommes.
- L'analyse décrit une reconfiguration profonde de l'économie mondiale à la fin des années 1970, structurée autour de trois sphères : le cœur, le milieu et la périphérie. Le cœur, centre dynamique du capitalisme, est en train de se déplacer vers la région du Pacifique, comme l'indiquent les anticipations des marchés financiers. Le milieu est constitué de pays en transition, comme certains pays pétroliers (Mexique, Arabie Saoudite, Nigeria, Indonésie) ou l'Inde, qui accèdent à un statut intermédiaire en développant leur économie grâce à la rente pétrolière ou d'autres facteurs. Cependant, cette accession est fragile et menace d'aggraver les problèmes de la périphérie, où la majorité des pays subissent misère et famine. La hausse du prix du pétrole, par exemple, creuse le déficit des pays du Tiers-Monde, atteignant 70 milliards de dollars en 1980.
- Les marchés financiers, présentés comme les seuls lieux où le capitalisme énonce clairement sa vision de l'avenir, anticipent cette nouvelle géographie. Des études non publiées citées montrent que les ratios cours/bénéfice sont particulièrement élevés sur les marchés riverains du Pacifique (Singapour, Hong Kong, Tokyo, Melbourne, Kuala-Lumpur) ainsi qu'à Oslo, signalant des espérances de profit fortes dans ces régions. À l'inverse, l'Allemagne, les États-Unis et la Grande-Bretagne sont "loin derrière". Cette cartographie financière dessine les contours d'un "possible nouvel avatar de l'Ordre marchand, centré autour du Pacifique, et organisé pour l'automatisation de la manipulation de l'information".
- Cette transition ne se fait pas sans violence sociale et économique. L'auteur prédit un approfondissement des fractures : un doublement du chômage dans les pays du cœur et du milieu, et un clivage au sein même des travailleurs entre ceux employés dans les secteurs de pointe et les autres. L'écart entre les trois mondes va ainsi se creuser à l'intérieur de chaque nation, créant une société à trois niveaux : une élite branchée sur le cœur mondial, un prolétariat marginalisé, et une classe moyenne "au milieu" chargée d'amortir les chocs. Le capitalisme, en sortant de sa crise, aggrave donc les problèmes des régions qu'il quitte.
Les secteurs porteurs et les nouveaux enjeux de la crise
Des mêmes études, il ressort que six secteurs paraissent aux investisseurs aussi rentables, à moyen terme, que l'avaient été le moteur à explosion ou le moteur électrique dans la phase équivalente des deux précédentes crises, six secteurs qu'on peut dire de pointe : la micro-informatique, la robotique, la recherche d'énergie, l'équipement électronique, l'aéronautique, la bio-industrie.
- La résolution de la crise passe par l'émergence de nouveaux secteurs industriels moteurs, identifiés par les investisseurs comme les équivalents contemporains du moteur à explosion ou électrique. Ces six secteurs de pointe sont la micro-informatique, la robotique, la recherche d'énergie, l'équipement électronique, l'aéronautique et la bio-industrie. Des entreprises de ces secteurs, comme Schlumberger, Amdhal, Genetec aux États-Unis ou Sony au Japon, voient leur valeur boursière dépasser de plus de trois fois la valeur attendue par leurs bénéfices actuels, signe d'une anticipation très forte de croissance future.
- L'émergence de ce nouveau paradigme technologique centré sur l'information et l'automatisation révèle trois enjeux majeurs et inquiétants. Premièrement, elle implique la "prolétarisation de l'ancien centre devenu milieu", en l'occurrence l'Europe, qui risque de devenir une province économique. Cela se traduira par des krachs financiers, la fin des privilèges pour de nombreuses catégories sociales devenues inutiles (employés, cadres techniques, ouvriers qualifiés), et une fuite des élites et des capitaux.
- Deuxièmement, la menace de guerre est évoquée comme un débouché possible pour la production capitaliste. L'auteur argue que le capitalisme, obsédé par le contrôle du pouvoir d'achat, ne crée pas de débouchés de masse en temps de paix. Dans cette phase, la guerre ou une forte tension internationale pourrait être le seul exutoire. Il note que la reprise des dépenses militaires américaines en 1980 a éloigné la menace de récession, faisant de l'URSS un "soutien précieux du capitalisme américain". Troisièmement, la crise vide de leur sens les concepts politiques fondamentaux (liberté, démocratie, socialisme), tout comme les objets eux-mêmes deviennent "sans vie". Résoudre la crise, c'est donc redonner un sens à la demande.
La réorganisation par la « vidéomatique » et l'industrialisation du soi
La désignation de ces services est, évidemment, capitale. Trois raisons me conduisent à désigner du nom de vidéomatique les services de communication et de thérapeutique comme futur moteur de la demande.
- Pour sortir de la crise, le capitalisme doit réduire les coûts de la demande, qui ont explosé dans les secteurs urbains, de santé et d'éducation. La solution proposée est l'industrialisation de ces services via les technologies de l'information, regroupées sous le terme de "vidéomatique". Ce concept désigne la transformation des services de communication et de thérapeutique (santé, éducation) en objets produits en série et automatisés, grâce à des technologies comme les satellites et les microprocesseurs.
- Cette évolution s'inscrit dans une logique historique longue de l'Ordre marchand, qui a successivement industrialisé la nourriture, le vêtement, puis les transports et services domestiques. Après avoir artificialisé l'environnement et les rapports aux autres (le "tiers" et "l'autre"), il ne reste plus qu'à industrialiser "Soi-Même", c'est-à-dire les rapports à soi, au savoir et à la maladie. La vidéomatique représente donc l'industrialisation de ce troisième sommet du "triangle primitif" des relations humaines.
- La pénétration de ces nouveaux objets dans la consommation de masse se fera en trois phases. La première est la "télésurveillance", avec la mise en place de normes de comportement en santé et éducation, et une assurance différenciée selon les risques. La seconde est l'"autosurveillance", où de petits ordinateurs permettent l'auto-examen et l'autodiagnostic, créant une demande via la désorganisation des services publics et la peur du chômage. La troisième phase, encore spéculative, est l'"autoproduction", avec des machines produisant les individus eux-mêmes comme des normes, des "prothèses de normalité" du savoir et du corps.
Les caractéristiques des objets vidéomatiques et la nouvelle culture
Les objets de la vidéomatique sont donc scellés pour éviter tout problème de réparation par parties, ou tout usage non producteur de valeur. La vidéomatique produit alors une nouvelle différenciation, un autre sens au mal et à l'ordre, une nouvelle culture.
- Les objets de la vidéomatique présentent une difficulté majeure : ils vendent de l'information, dont l'accès n'est par nature pas limité. Pour créer de la rareté et de la valeur, ils doivent donc être "scellés" pour empêcher toute réparation ou usage non marchand. L'auteur oppose les technologies "subversives" comme le magnétoscope ou le photocopieur, qui permettent la copie libre et réduisent le marché, aux technologies "scellées" comme le vidéodisque, conçues pour vendre de l'information stockée. Le Japon, en évitant la télévision câblée nécessaire au magnétoscope, est présenté comme ayant choisi la voie la plus rentable.
- Les programmes audiovisuels futurs devront respecter quatre caractéristiques pour s'adapter à ce nouveau marché. Premièrement, ils doivent supporter plusieurs visions (musique, programmes pour enfants, pornographie, jeux). Deuxièmement, ils doivent pouvoir faire l'objet d'une collection, ayant une valeur en tant que stock. Troisièmement, ils doivent faire l'apologie d'une jouissance individuelle, narcissique et solitaire. Quatrièmement, ils doivent permettre une différenciation culturelle des individus selon les films auxquels ils ont accès.
- Cette nouvelle culture est qualifiée de "vidéotaoïsme", car le taoïsme, par son apologie du contrôle de soi, y est parfaitement adapté. La culture américaine individualiste peut aussi la récupérer. Pour créer la demande, il faut rémunérer les nouveaux consommateurs principaux que sont les enfants et les personnes âgées, via l'argent de poche institutionnalisé et la hausse des retraites. Leur "travail" consisterait à se produire en bonne santé. Le Japon est identifié comme le futur "cœur" car ses jeunes ont une forte capacité contestataire et ses vieux un statut politique inégalé, pouvant être canalisés vers des revendications monétaires.
L'avatar onaniste : la guerre contre soi et la solitude généralisée
La guerre contre les autres fait alors place à la guerre contre soi. Le désir de l'objet devient désir de soi, rival inévitable.
- La phase ultime de cette évolution est nommée "l'avatar onaniste". Les nouveaux objets ne sont plus des miroirs des autres, mais des "miroirs de jouissance individuelle" qui recréent la forme du corps. Le désir de l'objet devient désir de soi, une forme de masturbation ou d'onanisme. Les objets incorporent des normes et parlent à l'utilisateur dans une langue artificielle, achevant la déritualisation de la société. Le triangle primitif des relations (soi, l'autre, le tiers) se réduit à un point.
- Cette société produit une solitude radicale et détruit la famille nucléaire, comme les crises précédentes ont détruit la famille élargie. Des données citées montrent que le nombre d'Américains vivant seuls a triplé de 1970 à 1978, et que près de la moitié des enfants naissent dans une famille séparée. La relation sentimentale devient éphémère, et l'apologie de l'individu fait de "Soi la valeur absolue". Cette solitude n'empêche pas la natalité, car les individus acceptent plus facilement d'avoir des enfants s'ils n'ont pas à en assumer l'éducation.
- Dans cet ordre, l'État-nation perd de sa pertinence. Le cœur de l'Ordre marchand est centré autour du Japon et du Pacifique, mais il n'est plus une ville ; c'est une "mémoire d'ordinateur", décentralisée et insaisissable. Les entreprises deviennent des entités non géographiques. Les États-Unis perdent leur suprématie, l'Europe (de l'Ouest et de l'Est) et quelques pays comme le Mexique ou le Nigeria constituent le milieu, et tout le reste (y compris la Chine) devient la périphérie, avec un fossé alimentaire qui se creuse.
Les limites de l'ordre onaniste et l'impasse monétaire
L'avatar onaniste, forme absolue du capitalisme en tant que négation de l'idée de nation, de l'idée de centre, est donc aussi la forme impossible du capitalisme, parce qu'il interdit la réalisation d'une monnaie nouvelle équivalente à ce que le dollar est dans l'avatar féminin.
- L'avatar onaniste contient en lui-même les germes de sa propre crise. En produisant une culture du narcissisme, de la solitude et de l'autosurveillance, il génère des "troubles du narcissisme, la peur de soi-même, le refus de son corps". L'individu, "casqué, abasourdi, prothèse", devient sourd au monde. Le seul comportement de refus possible devient la fuite dans le suicide, le meurtre, la drogue ou l'égoïsme.
- Plus fondamentalement, cet ordre rencontre une impasse monétaire. En niant l'idée de nation et de centre géographique stable, il empêche l'émergence d'une nouvelle monnaie mondiale crédible et universelle, équivalente au dollar dans l'ère précédente. À moins qu'un "yen ou un dollar abstrait, contrôlé par un improbable consortium de banques" n'émerge, l'histoire des monnaies, et donc de l'échange comme mode de conjuration de la violence, risque de s'échouer "sur les rives de la mer de Chine".
- Les langues elles-mêmes, miroirs des différences, perdent leur subtilité dans un "syncrétisme flou". L'avatar onaniste, en tant que forme absolue du capitalisme, est donc aussi sa forme impossible. L'auteur suggère que le sommet de sa puissance annonce sa mort, le rendant "résistible". Le Tiers-Monde, exploité et affamé, continue de fournir un travail gratuit qui assure temporairement l'auto-organisation de cet ordre, mais prépare aussi les conditions d'un futur bouleversement.
Vers un polyordre de non-violence : stratégies de résistance et de subversion
Aussi, la première priorité de l'action, le premier temps d'un projet, est-elle de dire le vrai. Dans ce monde, si volontairement ignorant... dire le vrai, entrer dans le Troisième Monde, faire comprendre le sens des formes est devenu presque impossible.
- Face à ce scénario probable de soumission à l'Ordre marchand onaniste, l'auteur esquisse les contours d'un projet alternatif : un "polyordre de non-violence". La première étape est de "dire le vrai", c'est-à-dire de décrire et d'assumer la réalité intolérable de la crise : la récupération de toutes les luttes, la transformation de toutes les libertés en objets marchands, et le fait que "les hommes et les machines du cœur se gavent de ce qui manque aux peuples de misère".
- Pour éviter le basculement dans la périphérie, une nation doit rejeter à la fois les politiques libérales et dirigistes conventionnelles, et compter sur ses propres forces. Un projet de résistance doit reposer sur trois piliers. Premièrement, le contrôle du capital national, en le détournant des dépenses archaïques (terre, monuments). Deuxièmement, la mobilisation des technologies réductrices de coûts (vidéomatique, bio-industrie) appliquées à un projet national. Troisièmement, l'accession au pouvoir d'un groupe social ayant intérêt à dépenser les surplus pour ce projet, c'est-à-dire ceux dont la culture est menacée par le narcissisme et le vidéotaoïsme.
- La stratégie proposée est celle de la subversion et de la séduction, non du combat frontal. Il s'agit de "dévoyer la culture jusqu'à son cauchemar", de perturber les réseaux, de vider de sens les mots et les objets de l'ordre établi. Le but est de fonder un ordre où la création prime sur la violence, le vécu du temps sur son stockage, la différence sur la dominance, et le sens sur le prix. Ce "polyordre de non-violence", multiple et disparate, pourrait naître d'une révolte contre l'absurdité de la vie, poussée par la nausée de l'avatar onaniste lui-même, peut-être d'abord en Europe, ou plus probablement, en dernier lieu, dans les régions périphériques affamées du monde.
Pages 1-337 (partie 9)
Bibliographie critique sur les crises du capitalisme et les cycles économiques
Théories marxistes de la crise et du taux de profit
"« The Falling Rate of Profit, Unemployment and Crisis » - Geoffrey Kay, Critique 6 (1976)
- Cette section bibliographique recense un corpus central de la théorie économique marxiste des années 1970, focalisé sur la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Des auteurs comme Andrew Glyn, Bob Sutcliffe, et David S. Yaffe ont produit des analyses empiriques et théoriques majeures pour tester et débattre la validité de cette loi comme explication fondamentale des crises cycliques du capitalisme. Leurs travaux, publiés dans des revues comme le CSE Bulletin et New Left Review, examinent le lien entre la composition organique du capital, la productivité et les mouvements de la profitabilité, en les confrontant aux données économiques de l'époque, notamment la stagflation des années 1970.
- La controverse théorique est vive, comme en témoignent les articles de Susan Himmelweit (« A Reply to Mario Gogoy ») ou de Geoffrey Hodgson, qui remettent en cause ou défendent les fondements mathématiques et logiques de la loi marxienne. Parallèlement, des économistes comme Makoto Itoh et Nobuo Okishio apportent des contributions sophistiquées, ce dernier étant célèbre pour son théorème démontrant que l'innovation technologique introduite par des capitalistes rationnels n'entraîne pas nécessairement une baisse du taux de profit, à moins que le salaire réel n'augmente. Ces débats illustrent l'effort pour articuler la théorie abstraite de Marx avec les dynamiques concrètes du capitalisme contemporain.
- La bibliographie inclut également des références à des synthèses influentes comme Late Capitalism d'Ernest Mandel (1975) et The Theory of Capitalist Development de Paul M. Sweezy (1942/1970), qui ont servi de cadres interprétatifs majeurs pour une génération de chercheurs. Ces ouvrages, ainsi que les travaux sur l'impérialisme et le développement inégal (Stephen Hymer), élargissent la perspective des crises du profit à l'échelle du système mondial, reliant les dynamiques économiques nationales aux structures de l'économie internationale et à l'exploitation du Tiers-Monde.
Critique de la division du travail et nouvelles classes sociales
"« What Do Bosses Do ? The Origins and Functions of Hierarchy in Capitalist Production » - S.A. Marglin, Review of Radical Political Economics 6-2 (1974)
- Un axe important de la bibliographie explore les transformations de l'organisation du travail et de la structure de classe. Les travaux d'André Gorz, notamment Critique de la division du travail (1973) et Adieux au prolétariat (1979), sont centraux. Gorz analyse comment la division technique et sociale du travail aliène les travailleurs et questionne la centralité révolutionnaire du prolétariat industriel traditionnel, anticipant l'émergence d'un « néo-prolétariat » précarisé. Cette réflexion est complétée par les essais de Serge Mallet sur la « nouvelle classe ouvrière » et les cols blancs.
- Les études féministes marxistes émergent comme un champ crucial, avec les contributions de Heidi Hartmann sur le patriarcat et le capitalisme, et de Claude Meillassoux (Femmes, Greniers et Capitaux, 1976). Elles analysent le travail reproductif non rémunéré des femmes comme pilier invisible de l'accumulation capitaliste et examinent la ségrégation sexuelle sur le marché du travail. Ces travaux remettent en cause les cadres classiques de l'économie politique en y intégrant les rapports de genre.
- La nature changeante des classes moyennes et de la professionnalisation est également scrutée, à travers les ouvrages de C. Wright Mills (White Collar, 1951), Magali Sarfatti-Larson sur la montée des professions, et les analyses d'Erik Olin Wright sur les « positions contradictoires au sein des rapports de classe ». Ces auteurs cherchent à cartographier les nouvelles lignes de fracture et les potentialités politiques dans les sociétés capitalistes avancées, au-delà du schéma binaire bourgeoisie/prolétariat.
L'économie des systèmes socialistes et la planification
"« Le capital dans l'économie soviétique » - M. Lavigne, Paris SEDES, 1962
- Une partie substantielle de la bibliographie est consacrée à l'analyse des économies de type soviétique. Des auteurs comme Moshe Lavigne, Alec Nove, et Jan Marczewski étudient les mécanismes de planification, les réformes économiques (comme celles inspirées par Liberman), les problèmes d'efficacité, d'investissement et les crises spécifiques à ces systèmes. L'ouvrage de Nove, The Soviet Economic System (1977), fait autorité pour une analyse non dogmatique des forces et des faiblesses de l'économie planifiée.
- Les recherches portent sur des aspects précis : le coefficient de capital, le rôle des prix, les déséquilibres (inflation cachée, déficits), et la performance économique à long terme (avec des références aux travaux de Naum Jasny sur l'industrialisation soviétique). Des documents officiels, comme les rapports de la Junta de Planificación de Puerto Rico (qui, bien que n'étant pas socialiste, reflète des préoccupations de planification développementale), et des bulletins de l'ONU fournissent des données empiriques.
- Cette littérature ne se limite pas à l'apologie ou à la condamnation idéologique ; elle adopte souvent une approche d'économie comparée, cherchant à comprendre la logique interne de ces systèmes, leurs contradictions (comme la « crise de la planification socialiste » évoquée par Marczewski) et leurs tentatives d'adaptation. Les travaux de Castoriadis (La société soviétique) offrent une critique radicale de la bureaucratie et de la nature de classe de l'URSS.
Cycles longs et dynamique historique du capitalisme
"« The Long Waves in Economie Life » - N.D. Kondratieff, The Review of Economic Statistics (1935)
- La bibliographie révèle un intérêt marqué pour les théories des cycles longs, associées aux noms de Kondratieff, Schumpeter et Kuznets. L'article fondateur de Kondratieff (1935) est cité, de même que des commentaires et développements ultérieurs par des auteurs comme Ernest Mandel (Late Capitalism), W.W. Rostow, et Jay W. Forrester. Forrester, avec sa dynamique des systèmes, apporte une modélisation originale des cycles longs, avertissant des risques de dépression dans les années 1970-80.
- Ces théories cherchent à expliquer les phases de croissance accélérée et de stagnation séculaire (environ 50-60 ans) par le rythme des innovations technologiques majeures, l'épuisement des gisements de profit, et les vagues d'investissement dans les infrastructures. Les travaux de Simon Kuznets sur les « swings » de 15-25 ans dans la construction et la démographie sont également référencés, montrant l'imbrication des rythmes économiques de différentes périodicités.
- Le débat sur la pertinence et les causes de ces cycles est vif, comme en témoignent les articles de W.W. Rostow (« Kondratieff, Schumpeter and Kuznets: Trend Periods Revisited », 1975) et d'Immanuel Wallerstein (« Kondratieff Up or Kondratieff Down? », 1979). Cette littérature fournit un cadre macro-historique pour situer les crises contemporaines (comme celle des années 1970) dans une séquence historique plus longue, au-delà des cycles conjoncturels courts.
Économie informelle, travail domestique et sphère non marchande
"« Le travail noir ... un frein à l'emploi ? » - Jean Vitek, rapport du BIT, Genève, juin 1977
- Un ensemble de références traite de l'économie « souterraine », « informelle » ou « occulte », tant dans les pays capitalistes qu'à l'Est. Des articles de Futuribles, des rapports du Bureau International du Travail (BIT), et des études académiques (comme celles dirigées par Philippe Hugon) analysent les causes (fiscalité, réglementation, chômage) et les conséquences de ces activités non enregistrées. Le « travail noir » est vu à la fois comme une stratégie de survie et un symptôme de dysfonctionnement du marché officiel.
- En parallèle, les travaux sur l'économie du « hors-marché » et du travail domestique se développent, influencés par le féminisme et la critique écologique. Des auteurs comme Yona Friedman (avec son concept de « secteur D ») ou Michel Schiray explorent la valeur économique des activités non monétarisées (travail ménager, auto-production, loisirs). Le débat sur la comptabilisation du travail domestique dans le PIB est présent (articles de W. Gauger).
- Ces approches remettent en cause les frontières conventionnelles de l'économie et questionnent les indicateurs de richesse et de performance. Elles s'inscrivent dans une réflexion plus large sur les styles de vie, la consommation et l'usage du temps, anticipant des critiques ultérieures sur la soutenabilité du modèle de croissance fondé sur le marché formel.
Capitalisme mondial, dépendance et développement
"« The Structure of Dependence » - Theotonio Dos Santos, American Economic Review (1970)
- L'analyse du système mondial est un pilier de cette bibliographie, avec les théories de la dépendance et de l'échange inégal. Les travaux fondateurs de Theotonio Dos Santos, Andre Gunder Frank (Capitalism and Underdevelopment in Latin America, 1969), et Fernando Henrique Cardoso sont cités. Ils expliquent le sous-développement non comme un retard, mais comme un produit structurel de l'intégration subordonnée des périphéries dans l'économie capitaliste mondiale.
- Cette perspective est enrichie par les analyses de l'impérialisme et des firmes multinationales (Stephen Hymer, Christian Palloix, Barnet et Muller). Les études de cas, comme celles sur Puerto Rico (Maldonado, Weisskoff et Wolff), illustrent concrètement les mécanismes de la dépendance commerciale, financière et technologique. L'école du « système-monde » d'Immanuel Wallerstein (The Modern World-System, 1974) fournit un cadre historique englobant pour ces analyses.
- Ces approches contestent les théories modernisatrices de développement (Rostow, McClelland) et mettent l'accent sur les rapports de force politiques et économiques internationaux. Elles alimentent les débats sur les stratégies de développement autonome, la déconnexion relative, et le nouvel ordre économique international, qui étaient au cœur des discussions dans les années 1970.
État, politique et idéologie dans le capitalisme avancé
"« The Fiscal Crisis of the State » - James O'Connor, New York : St Martin's, 1973
- Le rôle de l'État dans la gestion et la perpétuation du capitalisme est un thème majeur. L'ouvrage influent de James O'Connor, The Fiscal Crisis of the State (1973), théorise la contradiction entre les impératifs d'accumulation du capital et les demandes légitimatrices de dépenses sociales, menant à des crises fiscales. Nicos Poulantzas (Pouvoir politique et classes sociales, 1971 ; State, Power, Socialism, 1979) offre une analyse marxiste structurelle de l'État comme condensé matériel d'un rapport de forces.
- D'autres contributions examinent l'idéologie, l'hégémonie culturelle et les appareils d'État. Les références à Louis Althusser, Antonio Gramsci, et à la Revue d'études comparatives Est-Ouest indiquent un intérêt pour les mécanismes de reproduction sociale et de domination au-delà de la coercition pure. Les travaux sur le « capitalisme libéral corporatiste » (James Weinstein) et la bureaucratie sont également présents.
- Cette littérature cherche à comprendre comment le système capitaliste survit à ses crises économiques internes grâce à des interventions politiques et idéologiques. Elle explore les formes de l'État (démocratie libérale, autoritarisme, fascisme) dans leur relation avec les stades de développement capitaliste et les luttes de classes.
Approches interdisciplinaires : anthropologie, histoire et théorie sociale
"« Essai sur le Don » - Marcel Mauss, L'Année sociologique (1923-24)
- La bibliographie témoigne d'une ouverture interdisciplinaire remarquable, puisant dans l'anthropologie économique, l'histoire sociale et la philosophie. Les classiques de Marcel Mauss sur le don, de Karl Polanyi sur les systèmes économiques encastrés, et de Maurice Godelier sont cités, offrant des perspectives critiques sur l'universalité présumée de lHomo economicus et du marché autorégulé.
- Les historiens de l'école des Annales sont largement présents : Fernand Braudel (Civilisation matérielle, La Méditerranée), Ernest Labrousse, et Georges Duby. Leurs travaux sur les structures de longue durée, les cycles économiques pré-capitalistes et l'histoire des mentalités fournissent une profondeur historique essentielle pour contextualiser le développement du capitalisme moderne.
- Enfin, des références à des penseurs critiques de la modernité comme Herbert Marcuse, Ivan Illich, et à des théoriciens des systèmes complexes (René Thom, Ilya Prigogine) montrent une volonté de croiser l'économie politique avec la critique culturelle, la théorie des systèmes et la philosophie. Cette approche holistique cherche à saisir la totalité sociale dans laquelle s'inscrivent les phénomènes économiques.
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