Dossiers enterrés par la France et investigations ? Jean-Baptiste Rivoire [EN DIRECT]
Parcours et premières expériences journalistiques
Un journaliste en résistance : de France 3 à Canal Plus
Je suis un peu un emmerdeur... j'aime pas les propagandes, quoi. Propagande de tout bord.
- Jean-Baptiste Rivoir se présente comme un journaliste de 58 ans, né d'un père français et d'une mère algérienne, ayant grandi entre l'Algérie et la France. Son parcours de 30 ans dans le journalisme est marqué par une « résistance » constante contre les injustices et les propagandes, qu'il exècre quel que soit leur bord. Il a passé 10 ans avec une caméra sur l'épaule et 15 à 20 ans dans l'investigation, cultivant un esprit critique aiguisé et un refus des pensées préfabriquées.
- Son arrivée chez Canal Plus, après un passage remarqué à l'agence CAPA, a été vécue comme un âge d'or de liberté. Pendant une quinzaine d'années (2000-2015), il a pu y exercer son métier sans entraves majeures, la chaîne protégeant les Guignols et l'investigation des pressions politiques. Cette liberté était pour lui un « rôle d'aiguillon » pour bousculer le système audiovisuel français.
- Une anecdote de ses débuts à France 3 Nancy illustre les dérives du journalisme : il découvre que le patron local du bureau anime un débat payé par EDF. En tant que jeune reporter, il refuse de filmer cette confusion des genres, une décision qui l'embarrasse mais qui révèle déjà son intégrité professionnelle. Il souligne que si ce cas est extrême, les pressions politiques sont récurrentes dans le service public.
La prise de contrôle de Canal Plus par Vincent Bolloré
La censure, les Guignols et la mainmise : le printemps 2015
Il y a eu un coup de fil de Bolloré à Rodolphe Belmer... il faut savoir envoyer l'ascenseur, il nous a aidé, tu comprends ?
- En mai 2015, Rivoir et son équipe préparent une enquête choc sur le Crédit Mutuel, révélant que la banque accepte des valises de cash à Monaco et conseille des clients fortunés pour frauder le fisc. Le sujet, validé par la direction, est soudainement déprogrammé sans explication. Ce n'est que plus tard, via Mediapart, qu'ils apprendront le « coup de fil » de Vincent Bolloré, nouvel actionnaire de Vivendi, à Rodolphe Belmer, PDG de Canal+, pour protéger son ami Michel Lucas, patron du Crédit Mutuel.
- Cette censure est la première étape d'une reprise en main brutale. Rivoir raconte comment, en mars 2015, Bolloré juge que l'« esprit Canal » ne doit plus se moquer des autres, seulement de lui-même. Un mois plus tard, les Guignols l'imitent. En juin, il exige leur arrêt. Belmer tente de résister, menaçant de quitter la chaîne, mais Bolloré lui répond : « On va garder les Guignols et toi tu dégages. » La direction est virée, et l'été 2015 marque la fin d'une époque.
- Derrière cette mainmise, Rivoir dévoile un pacte politique secret remontant à 2011. Pour contrer l'influence des Guignols sur l'élection de 2012, Nicolas Sarkozy pousse son ami Bolloré à entrer dans le capital de Canal+. Ce dernier, via un échange de chaînes gratuites surévaluées, devient actionnaire et promet de « virer les gauchistes ». Rivoir cite des sources documentées, dont le conseiller de Sarkozy Camille Pascal, pour étayer ce scénario.
La création d'Off Investigation et l'enquête sur le patrimoine de Macron
Un média indépendant face au système : Off Investigation et l'affaire Macron
Les gens sont tellement écœurés par le fait que le système informationnel en France est malade... massivement écœurés.
- Placardisé pendant 5 ans chez Canal+ pour avoir refusé une clause de silence, Rivoir co-fonde Off Investigation en 2021. Le média se veut 100% indépendant, financé uniquement par les dons citoyens, sans subventions publiques pour éviter toute dépendance. L'objectif est de « prendre du temps » pour enquêter, contrairement à la « speed » des chaînes d'info, et de traiter ce qui « paraît intéressant » sans pression des annonceurs ou de l'État.
- L'un des premiers grands succès d'Off Investigation est l'enquête sur le patrimoine d'Emmanuel Macron. Le documentaire, qui cumule 3,2 millions de vues, révèle que Macron a minimisé la valeur de ses biens pour échapper à l'ISF avant son élection, un « problème d'image » pour un libéral. Il a aussi « oublié » de déclarer un prêt de 350 000 euros de son épouse Brigitte.
- L'enquête la plus explosive porte sur les 3 millions d'euros de revenus de Macron chez Rothschild et sa participation au rachat de la division nutrition infantile de Pfizer par Nestlé en 2012, un deal de 10 milliards d'euros. Rivoir explique que la commission d'une telle transaction, habituellement de 1 à 2 %, est incompatible avec les 700 000 euros déclarés par Macron cette année-là, suggérant une possible dissimulation. L'Élysée et Rothschild n'ont jamais répondu à leurs demandes d'explication.
L'affaire Robert Boulin : un cas d'école de l'enquête politique
Mort d'un ministre : l'enquête sur Robert Boulin et les fantômes du RPR
On a tué un ministre en exercice dans un complot politique et la moitié des gens ferment les yeux.
- Rivoir consacre une partie importante de son entretien à l'affaire Robert Boulin, ministre du Travail sous Giscard, retrouvé mort dans un étang en 1979. Officiellement un suicide, l'enquête d'Off Investigation accumule les preuves d'un assassinat politique. Rivoir détaille le contexte : le RPR de Chirac, mené par Charles Pasqua, veut faire tomber Giscard et voit en Boulin, un gaulliste respecté, une menace pour leur stratégie.
- Les faits sont troublants : Boulin est vu vivant dans une voiture avec deux hommes, son cadavre présente des traces de coups, la rigidité cadavérique ne correspond pas à une noyade. Surtout, neuf personnes liées à l'affaire meurent de mort violente ou sont gravement menacées dans les mois qui suivent. Un ancien agent renégat témoigne 40 ans après, affirmant que Boulin a été battu à mort lors d'une intimidation qui a mal tourné.
- Rivoir raconte un épisode glaçant : en août 2025, le témoin clé est visé par des tirs à son domicile en Bretagne. La justice tarde à l'entendre, et il meurt quelques jours plus tard. Pour Rivoir, cette affaire est un « caillou dans la chaussure » du système : elle démontre que le pouvoir politique peut tuer en toute impunité et que la presse, trop souvent complice, ferme les yeux. Il appelle les citoyens à soutenir les médias indépendants pour faire éclater ces vérités.
Les défis du journalisme indépendant et l'enjeu de la confiance
L'avenir du journalisme : indépendance, IA et guerre informationnelle
L'investigation ça marche, on ne la tue pas parce qu'elle ne marche pas, on la tue parce qu'elle dérange.
- Rivoir dénonce la crise de confiance massive : 70% des Français ne croient plus les journalistes. Il reproche aux grands médias, notamment l'audiovisuel public, d'être trop inféodés au pouvoir politique, citant l'exemple de France Télévisions qui évite les enquêtes dérangeantes. Il critique également la « propagande de guerre » qu'il observe dans le traitement des conflits, où la rapidité et les intérêts des propriétaires l'emportent sur la rigueur.
- Face à l'international, il défend le métier d'investigation comme une « bagarre » permanente. Il raconte ses expériences en Algérie, où il a dû se déguiser pour enquêter, et rend hommage aux journalistes qui, comme lui, risquent leur vie pour accéder à la vérité. Il s'inquiète de l'émergence de l'intelligence artificielle, qui pourrait déshumaniser le métier et renforcer la propagande, mais reconnaît son utilité pour traiter des masses de documents.
- Rivoir conclut : « Les seuls qui peuvent sauver ce pays, ce sont les citoyens ». Il les appelle à soutenir financièrement les médias indépendants, seuls capables de résister à la mainmise des 5 milliardaires. Il assume son parcours de « va-t-en-guerre » et sa décision de vivre avec 1 500 euros par mois pour préserver son intégrité. L'avenir du journalisme, selon lui, repose sur l'engagement citoyen et le refus des compromissions.
Les dessous de l'indépendance des médias : oligarques, enquêtes et résistance
L'affaire de Corbeil : la protection musclée de Serge Dassault
Il y a eu un nettoyage de Corbeil pour protéger Dassault à un moment donné.
- Le récit débute par une anecdote trouble concernant la ville de Corbeil-Essonnes, où des jeunes causaient des problèmes à Serge Dassault, alors maire et figure de l'industrie française. L'intervenant raconte qu'un incident grave a eu lieu, impliquant une fusillade et des tensions extrêmes entre ceux qui avaient "arrosé" Dassault et ceux qui le menaçaient de chantage. Pour calmer la situation, des hommes de main, mandatés par des proches du système, sont intervenus. Ils ont enlevé les fauteurs de trouble, les ont emmenés en forêt, attachés à des arbres et leur ont fait croire qu'ils allaient être tués. Cette mise en scène traumatisante a suffi à les faire fuir définitivement, sans qu'il y ait de meurtre. L'intervenant souligne que cette histoire lui a été racontée par un marchand d'armes français décédé, une source très fiable, proche des cercles du pouvoir. Ce "nettoyage" visait à préserver les intérêts de Dassault, illustrant comment l'argent et l'influence peuvent permettre de faire régner l'ordre par la peur, en dehors de tout cadre légal. L'anecdote sert de point de départ pour une réflexion plus large sur le pouvoir des oligarques dans la société française.
La propriété des médias : un outil d'influence assumé
La propriété des médias est un problème et le pouvoir politique ne veut pas l'affronter, ne veut pas le traiter quoi.
- Le débat se déplace sur l'emprise des oligarques sur les médias, en prenant l'exemple de la famille Dassault, propriétaire du Figaro. L'intervenant exprime un profond scepticisme quant à la prétendue liberté éditoriale des journalistes travaillant pour ces groupes. Selon lui, il est naïf de croire qu'un actionnaire milliardaire investit des sommes colossales – comme Bernard Arnault qui injecte 50 millions d'euros tous les trois ans dans Le Parisien – par pur mécénat. Ces investissements sont des outils d'influence : posséder un grand quotidien ou une radio garantit un accès privilégié aux politiques, un rendez-vous à l'Élysée, une écoute respectueuse. L'influence peut être utilisée de manière plus ou moins perverse, mais elle est toujours présente. Le mécanisme est implacable : si un journaliste découvre un scandale qui embarrasse un président protégé par l'actionnaire, on lui demandera de ne pas publier. Face à la nécessité de payer son loyer, le journaliste cède. Ainsi, la concentration des médias entre les mains de quelques milliardaires pose un problème démocratique fondamental, que le pouvoir politique refuse d'aborder, préférant maintenir un statu quo qui l'arrange.
Mathieu Pigasse et Nova : une dépendance malgré tout
Pigasse, ça rééquilibre un peu parce que en fait il protège des humoristes qui se foutent un peu de la gueule de la droite.
- La conversation aborde le cas de Mathieu Pigasse, banquier milliardaire propriétaire du groupe Nova et des Inrockuptibles, souvent perçu comme un contre-poids de gauche. L'intervenant reconnaît que ce dernier permet à des humoristes et journalistes de critique la droite, ce qui peut sembler rafraîchissant. Cependant, il souligne que cette indépendance reste relative et précaire : tant que Pigasse reste bienveillant, tout va bien, mais que se passerait-il s'il changeait d'avis ? Les journalistes de Nova sont conscients de cette dépendance, comme le montrent des interviews réalisées par l'intervenant. Ils savent qu'ils ne sont pas plus libres que leurs confrères de médias plus traditionnels, simplement dépendants d'un autre maître. Cette situation illustre le problème structurel : quel que soit le bord politique de l'actionnaire, le journaliste n'est jamais totalement libre. L'intervenant oppose à cette logique son propre modèle : un média indépendant financé par les dons de ses lecteurs, qui lui permet de sortir de cette dépendance. Il rappelle que les revenus de son média sont modestes comparés à ceux de Pigasse, mais suffisants pour une production de qualité, car les coûts technologiques ont radicalement chuté.
La révolution technologique : des coûts en chute libre pour une presse plus libre
On peut aujourd'hui faire l'information beaucoup plus libre grâce à ça.
- L'intervenant souligne un changement majeur survenu en trente ans : le coût des équipements audiovisuels a chuté de façon spectaculaire. Il évoque son expérience passée où une caméra professionnelle coûtait 80 000 euros, un investissement si précieux qu'il dormait avec pour éviter qu'on la vole. Aujourd'hui, une caméra de qualité coûte 1 500 euros, et un ordinateur Mac performant environ 1 000 euros. La diffusion se fait gratuitement sur YouTube, sans besoin de satellite ni d'imprimerie. Le seul coût fixe reste celui des salaires – la matière risquée du travail d'enquête. Cette démocratisation technologique permet à des médias indépendants comme le sien de produire une information de qualité avec des moyens limités. Il oppose ce modèle à celui des grands groupes qui dépensent des millions. Son média compte 20 000 donateurs sur 65 millions de Français, un nombre modeste mais qui permet de fonctionner. L'objectif est d'atteindre 40 000 donateurs, ce qui serait un motif de célébration. L'intervenant voit dans cette révolution une chance unique pour que l'information échappe aux oligarques et soit financée directement par le peuple, garantissant une plus grande liberté éditoriale.
Les prochaines enquêtes : Epstein, Marlex et les morts suspectes
On est en montage depuis ce matin sur Epstein.
- L'intervenant annonce en exclusivité que son média, Off Investigation, travaille actuellement sur une enquête concernant l'affaire Epstein, qu'il prévoit de publier dans un mois ou un mois et demi, soit juste avant ou après l'été. Il précise qu'il a visionné le récent complément d'enquête de France 2 pour se faire une idée du travail des confrères, mais que son équipe apportera un éclairage différent. Il évoque également la possibilité de se pencher sur la mort de Marlex (DNS), un lanceur d'alerte qui avait pointé un possible pacte de corruption impliquant Emmanuel Macron dans l'affaire Alstom. L'intervenant mentionne avec prudence les suicides suspects de plusieurs personnes liées à l'affaire, dont deux agents de la DGSI morts dans des circonstances étonnantes alors qu'ils travaillaient sur le dossier Alstom. Il refuse de tomber dans le complotisme mais reconnaît que ces coïncidences méritent une investigation sérieuse. La famille de Marlex, notamment son frère, remet en cause la thèse du suicide. L'intervenant souligne que ces enquêtes coûtent entre 40 000 et 50 000 euros et nécessitent six à huit mois de travail, ce qui représente un investissement salarial important. Il lance un appel au soutien du public pour mener à bien ces projets, affirmant que "l'autoroute est ouverte" pour ceux qui veulent contribuer à une information indépendante.
Conseil aux jeunes : rester libre et douter de ses certitudes
Restez libre ou devenez-le. [...] Doutez de vos certitudes du matin au soir.
- Pour conclure, l'intervenant adresse un message aux jeunes générations, qu'il considère comme une "bouteille à la mer" sur internet. Il les exhorte à rester libres, ce qui implique de se faire confiance, de suivre ses intuitions, mais aussi de penser contre soi-même. Il insiste sur la nécessité de douter en permanence de ses propres certitudes, car le cerveau humain a tendance à croire ce qui est confortable. Il faut vérifier, recouper, être exigeant intellectuellement. Il partage une réflexion personnelle : les journalistes d'investigation sont souvent des "névrosés psychiques", des personnes qui ont été marquées par des mensonges dans leur enfance ou qui ont eu le sentiment de se faire avoir, ce qui les a vaccinés contre les intox. Cette méfiance est une qualité professionnelle. Il conseille aux jeunes d'être rebelles face à ceux qui veulent leur dicter leur conduite, citant son ami Nobili du Canard Enchaîné : "un peu de rébellion, ça fait du bien". Mais il prévient que la rébellion coûte parfois cher, comme le montre l'actualité de la presse française. Il termine en remerciant Jean-Baptiste Rard, l'intervieweur, et en encourageant le public à soutenir les médias indépendants.
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