Exit Voice and Loyalty Albert O Hirschman.pdf
Réflexions et contributions récentes sur « Exit, Voice, and Loyalty »
Nouveaux arguments économiques en faveur de la 'Voice'
Je trouve maintenant que mon plaidoyer en faveur de la voice n'était pas exagéré, mais, au contraire, trop timide.
- Dans cette section, Hirschman revient sur son ouvrage fondateur de 1970, « Exit, Voice, and Loyalty », et admet que son plaidoyer en faveur du mécanisme de la « voice » (expression, protestation) a été trop prudent. Il explique que son objectif initial était de convaincre les économistes de l'utilité de ce concept essentiellement politique pour analyser les phénomènes économiques. Il constate que, puisque la « voice » est une catégorie nouvelle pour les économistes, leurs processus de pensée ne sont pas adaptés et il faut du temps pour découvrir toutes les situations où son importance a été sous-estimée. Il propose donc d'explorer trois situations où la « voice » s'avère plus cruciale que prévu, amorçant ainsi une réévaluation de son cadre théorique.
- Le premier argument avancé est la transformation du coût de la « voice » en bénéfice. Hirschman avait initialement considéré l'« exit » (défection) comme généralement sans coût (sauf en présence de loyauté) et la « voice » comme coûteuse en temps et en effort. Cependant, des événements comme les invasions du Cambodge et les fusillades de Kent State lui ont rappelé que, dans certaines situations, l'utilisation de la « voice » peut devenir une activité profondément recherchée et épanouissante, une fin en soi. Il explique cette mutation par la nature duale de la participation aux affaires publiques, qui peut être à la fois un coût (comme pour tout bien public, avec le risque du « passager clandestin ») et un substitut immédiat au « bonheur public » recherché, transformant ainsi l'effort en récompense.
L'ignorance des consommateurs et des producteurs comme critère
Le deuxième nouveau critère pour discriminer entre les situations propices à l'exit et celles propices à la voice peut être défini comme l'ignorance et l'incertitude, partagées par les consommateurs et les producteurs.
- Hirschman introduit un deuxième critère pour identifier les situations où la « voice » est préférable à l'« exit » : l'ignorance et l'incertitude partagées concernant la nature même du bien ou du service désiré et la manière de le procurer. Il s'appuie sur les travaux de Nelson et Krashinsky (sur la garde d'enfants) et d'Arrow (sur les services médicaux et les produits technologiques complexes). Dans ces cas, ni l'acheteur ni le vendeur ne maîtrisent pleinement les standards de qualité ou les méthodes optimales.
- Cette situation est typique des secteurs en croissance comme l'éducation, la santé et les loisirs, où la demande précède souvent la connaissance sur la manière de la satisfaire. Ici, la société délègue à certains membres la tâche de rechercher les meilleures méthodes. La contribution de la « voice » est alors primordiale car elle fournit une information riche et détaillée, contrairement au silence de l'« exit ». De plus, l'« exit » peut échouer à signaler le mécontentement si les consommateurs insatisfaits oscillent entre des fournisseurs tout aussi médiocres, un phénomène que Hirschman appelle « la concurrence comme comportement collusoire ».
- Ce critère d'ignorance explique aussi les oscillations historiques entre la prédominance de l'« exit » et celle de la « voice » pour un même service (ex. : l'université). Pendant les périodes de confiance, l'« exit » domine face à une insatisfaction ponctuelle. En revanche, lors des périodes de remise en question générale du système (comme dans les années 1960-70), la « voice » devient le mécanisme prédominant pour exprimer un mécontentement fondamental et tenter de réformer l'institution.
L'intégration verticale et le mariage comme 'Voice' institutionnalisée
L'intégration peut en effet être considérée comme un arrangement, non pour supprimer la voice par la hiérarchie, mais plutôt pour l'institutionnaliser et la routiniser.
- Hirschman aborde un troisième critère négligé dans son livre : le coût de l'« exit ». Il avait pris pour acquis que l'« exit » était sans coût (hors loyauté), mais il reconnaît que dans de nombreuses transactions économiques, comme les achats interentreprises d'intrants spécialisés, le changement de fournisseur implique des coûts de « rupture » et d'« apprentissage » considérables. Ces coûts rendent la « voice » relativement plus attractive en cas de friction.
- Cette dynamique est l'une des motivations fondamentales de l'intégration verticale des firmes, comme l'a souligné Oliver Williamson. Hirschman propose une interprétation novatrice : l'intégration verticale n'est pas un moyen de supprimer la « voice » par la hiérarchie, mais un mécanisme pour l'institutionnaliser et la routiniser au sein d'une organisation unifiée. Il s'agit d'une « voice » interne, complétée par des mécanismes établis pour arbitrer les litiges, ce qui préserve la relation tout en gérant les conflits de manière structurée.
- Il étend cette analogie au mariage. Lorsqu'un couple a atteint un degré avancé de compréhension mutuelle, les coûts de sortie (divorce) sont élevés. Le mariage peut alors être vu comme une façon de routiniser la « voice » pour gérer les frictions récurrentes, avec le psychothérapeute remplaçant le vice-président exécutif comme arbitre. Ainsi, l'entrée dans une organisation formelle peut être motivée par le besoin de gérer les conflits de manière ouverte et routinière sans mettre en péril à chaque fois la survie de la relation.
Exit et Voice : la perspective du sommet (la gestion de l'État)
Chaque État – et en effet toute organisation – requiert pour son établissement et son existence certaines limitations ou plafonds concernant l'étendue de l'exit ou de la voice ou des deux.
- Hirschman aborde la perspective « du sommet », c'est-à-dire comment les gestionnaires (ici, les dirigeants d'État) manipulent l'« exit » et la « voice » comme des « outils de management ». Il s'appuie sur les travaux de Stein Rokkan, qui réinterprète le développement politique européen à travers ce prisme. Rokkan postule que toute organisation doit naviguer entre le risque de désintégration/dérangement (trop d'« exit » ou de « voice ») et celui de détérioration par manque de feedback (trop peu des deux).
- Pour un État-nation, qui doit par nature supprimer l'« exit » sous forme de sécession, le feedback doit principalement passer par la « voice ». Cependant, Rokkan montre qu'en Europe centrale, les efforts concentrés pour contrôler les frontières (limiter l'« exit » territorial) ont souvent conduit à étouffer aussi la « voice », créant des déséquilibres néfastes. Les pays périphériques, avec un contrôle des frontières plus aisé, ont mieux réussi à équilibrer contrôle de l'« exit » et canaux pour la « voice ».
- Hirschman développe une « théorie de la soupape de sûreté » européenne. L'émigration massive vers les Amériques au XIXe siècle a, selon lui, agi comme une soupape de sûreté pour l'excès de « voice » (mécontentement social), facilitant la transition vers des gouvernements plus représentatifs avec moins de turbulences ou de répression. À l'inverse, l'absence de cette soupape aujourd'hui dans les pays nouvellement indépendants ou en voie d'industrialisation rend plus difficile l'introduction d'une mesure de « voice ».
Un théorème sur la répression : Exit, Voice et la coercition
On pourrait même proposer un théorème : un État ne peut contrôler que deux de ces trois variables.
- À partir des cas cubain et soviétique, Hirschman élabore un « théorème » informel sur l'interaction entre trois variables : la suppression de l'« exit », la suppression de la « voice » et le niveau de répression nécessaire pour y parvenir. Il avance qu'un État ne peut généralement en contrôler que deux sur trois. Par exemple, Fidel Castro a choisi de supprimer la « voice » et de limiter la répression, ce qui a entraîné une émigration massive (sortie non contrôlée). Staline a supprimé à la fois l'« exit » et la « voice », ce qui a nécessité un niveau extrême de répression. La Russie post-stalinienne, en limitant la répression tout en maintenant un contrôle strict sur l'« exit », a vu émerger plus de dissidence (« voice ») que prévu.
- Ce cadre à trois variables enrichit l'analyse au-delà de la simple alternative participation/répression. Il met en lumière les coûts immédiats et les dilemmes auxquels sont confrontés les dirigeants. Hirschman note toutefois les limites de ce théorème : la liberté d'« exit » ne freine pas toujours la « voice », comme le montre l'exemple du Japon où la possibilité de quitter (ou de se suicider) n'est pas une contrainte efficace sur la protestation. Le cas cubain était particulier car Miami représentait une alternative attractive pour de nombreux dissidents.
Exit et Voice dans les partis politiques
Les partis politiques dans les polyarchies sont parmi les rares organisations où la voice et l'exit jouent des rôles importants et bien reconnus.
- Hirschman examine l'application de son cadre aux partis politiques, des organisations où « exit » (changement de parti) et « voice » (contestation interne) sont tous deux possibles. Il confirme d'abord sa critique du modèle Hotelling-Downs, notant que les nominations de Barry Goldwater (1964) et George McGovern (1972) ont montré que les membres les plus éloignés du centre (ceux qui ont « nulle part où aller ») peuvent exercer un pouvoir considérable grâce à la « voice » et à leur dévouement.
- Il revient sur sa proposition initiale selon laquelle la démocratie interne (« voice ») serait plus forte dans un système bipartite que multipartite, en raison d'une distance idéologique et d'une loyauté plus grandes. Il admet que ce modèle était trop simple. Val Lorwin lui a fait remarquer que dans des démocraties segmentées comme la Belgique ou les Pays-Bas (avec des clivages religieux/linguistiques), un système multipartite peut générer une forte identification et participation (« voice ») au sein de chaque segment (« verzuiling »), même si ces clivages peuvent aussi déchirer la société.
- D'autres complexités sont soulevées : la distinction entre électeurs, membres et dirigeants (la propension à la « voice » augmentant le long de cette hiérarchie), et les motivations mixtes des acteurs politiques. L'insatisfaction peut provenir de l'idéologie (politiques) ou de l'échec électoral (recherche de succès et de postes). Les réactions (« exit » ou « voice ») varient selon ces motivations, et chaque individu opère des arbitrages entre idéologie et opportunisme.
Exit et Voice dans le contexte urbain et les services publics
Il y a essentiellement deux options pour ceux qui souhaitent employer une stratégie de localisation pour changer leur accès au complexe urbain. Ils peuvent déménager ou ils peuvent changer les caractéristiques de l'endroit qu'ils occupent actuellement.
- Hirschman explore l'application du cadre exit-voice aux études urbaines. Il oppose la vision économique traditionnelle (comme le modèle de Tiebout) qui célèbre la mobilité (« exit ») comme moyen d'allocation efficace des services publics, à une perspective critique qui déplore la « mobilité comme substitut à la politique formelle », responsable de la détérioration des centres-villes américains.
- Il cite l'étude empirique d'Orbell et Uno (1972) à Columbus, Ohio, qui a testé ses hypothèses. Leurs résultats confirment que les Noirs, en raison d'une mobilité réduite par la ségrégation résidentielle, sont plus enclins à utiliser la « voice » que les Blancs de statut similaire. L'étude montre aussi que de nombreuses personnes envisagent à la fois l'« exit » et la « voice », et que de petites améliorations dans l'efficacité de la « voice » pourraient inverser la tendance à la fuite.
- Le concept de « fatigue de l'exit » est introduit pour analyser les séquences de comportement. Après un déménagement (exit), les gens peuvent être plus déterminés à utiliser la « voice » dans leur nouvelle communauté (comme en banlieue). Hirschman étend cette réflexion à d'autres séquences (divorce/remariage, scissions religieuses ou politiques).
- Enfin, le cadre est utilisé pour évaluer l'organisation optimale des services publics urbains (travaux de Dennis Young). Par exemple, la concurrence (« exit ») est recommandée pour la collecte des ordures (où le produit est bien défini), tandis que la décentralisation (« voice ») est préconisée pour les services de police. Des combinaisons innovantes d'« exit » et de « voice » sont proposées pour des services comme la garde d'enfants ou la réforme pénitentiaire.
Applications et débats contemporains : le Service National de Santé britannique
Les défenseurs du NHS, bien conscients de ses éventuels défauts, estiment que le NHS a précisément besoin des sortants potentiels – des personnes de la classe moyenne éduquées et vocales – comme critiques au sein du service.
- La dernière section illustre l'application du cadre à un débat politique concret : le Service National de Santé (NHS) britannique. Les partisans du NHS s'opposent à étendre certains avantages (médicaments et tests moins chers) aux utilisateurs de la médecine privée. Leur raisonnement est directement inspiré de la logique de Hirschman sur le « verrouillage » (« locking in ») : ils craignent que faciliter l'« exit » (vers le privé) ne prive le service public de ses critiques les plus influents – la classe moyenne éduquée et vocale – dont la « voice » interne est essentielle pour améliorer le NHS.
- Hirschman mentionne les travaux de Hugh B. Davies, qui analyse en détail ce débat dans sa thèse doctorale et reformule même l'analyse exit-voice de manière plus formelle, susceptible d'un traitement mathématique. Bien qu'accueillant cet effort, Hirschman exprime des réserves amusées sur le risque de voir émerger une littérature mathématique complexe qui lui deviendrait illisible, contrastant avec le ton délibérément accessible de sa propre réflexion.
- Cette conclusion souligne la fertilité et l'actualité persistante du cadre exit-voice. Il continue d'offrir des outils pertinents pour analyser des problèmes institutionnels variés, des entreprises aux États, en passant par les partis politiques, les villes et les systèmes de santé, démontrant sa puissance en tant que paradigme interdisciplinaire pour comprendre les mécanismes de réaction au déclin et les dilemmes de la réforme.
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