Gracchus babeuf et la conjuration des Égaux
Pages 1-222 (partie 1)
Gracchus Babeuf et la Conjuration des Égaux : Un ultime sursaut pour l’égalité réelle sous la Révolution française
Caractère de la Révolution et division des partis
Tandis que l'ambition, la jalousie, l'avidité et l'amour irréfléchi des innovations entretenaient une lutte déplorable entre des hommes... il se forma lentement une classe de citoyens qui, mus par des principes bien différents, désiraient aussi un grand changement politique, mais un changement opposé aux vues et aux passions de tant d'instigateurs intéressés de troubles civils.
- L'ouvrage s'ouvre sur une analyse des forces politiques de la Révolution française. L'auteur distingue deux grands ordres sociaux: l'« ordre d'égoïsme » (ou aristocratie) défendu par les économistes, qui place la prospérité dans l'opulence, l'industrie et l'inégalité, et l'« ordre d'égalité » inspiré de Rousseau et Mably, qui voit le bonheur dans la modération, le travail partagé et la souveraineté du peuple. Cette opposition fondamentale est la clé de lecture de tous les conflits ultérieurs. Les amis sincères de l'égalité, peu nombreux, se sont opposés dès l'Assemblée constituante aux distinctions citoyennes (actifs/non-actifs), au veto royal, à la loi martiale, et ont soutenu les patriotes persécutés, tandis que les faux amis de l'égalité (Girondins, puis Thermidoriens) n'ont cherché qu'à accaparer le pouvoir et les richesses en feignant le patriotisme.
- La lutte atteint son paroxysme à la Convention nationale après le 10 août 1792. Les amis de l'égalité (Marat, Robespierre, Saint-Just) s'opposent aux aristocrates girondins qui veulent une république bourgeoise conservant l'inégalité. L'insurrection du 31 mai 1793 force les Girondins à livrer leurs chefs à la justice, mais la Constitution de 1793, bien que démocratique et acceptée par le peuple, ne satisfait pas les purs égalitaires car elle consacre la propriété individuelle. Le gouvernement révolutionnaire qui suit (Comité de Salut public) prépare un nouvel ordre: réquisitions, impôts progressifs, distribution des biens aux défenseurs de la patrie, éducation commune, fêtes civiques. Ce projet de réforme radicale est brisé par le 9 thermidor an II, qui voit l'assassinat de Robespierre et de ses partisans. Après ce coup d'État, la réaction triomphe, la Convention thermidorienne abolit les mesures populaires, persécute les démocrates et impose la Constitution de l'an III, qui rétablit le cens et l'inégalité.
La persécution et la renaissance de l'esprit conspirateur dans les prisons
Les prisons de Paris, et particulièrement celles du Plessis et des Quatre-Nations, furent alors les foyers d'une grande fermentation révolutionnaire. Là, se rencontrèrent les principaux acteurs de la conspiration...
- Après le 9 thermidor, les amis de l'égalité sont emprisonnés en masse. Mais cette persécution a un effet inattendu: les prisonniers se connaissent mieux, se lient et mûrissent leurs projets. Dans les prisons (Plessis, Quatre-Nations), se retrouvent Babeuf, Germain, Buonarroti, Darthé, Debon, Bertrand (ex-maire de Lyon), ainsi que des membres des anciens tribunaux révolutionnaires. Ils vivent frugalement, dans une fraternité intense, étudient et discutent des moyens de sauver la patrie. Leurs chants civiques attirent la foule autour des prisons. C'est de ces maisons d'arrêt que jaillit l'étincelle de l'insurrection du 1er prairial an III, largement préparée par des détenus. L'échec de cette journée aggrave la répression, mais la flamme révolutionnaire ne s'éteint pas.
- La Constitution de l'an III, promulguée en messidor, est examinée avec minutie par les prisonniers. Ils concluent que son esprit est « conserver l'opulence et la misère ». Elle restreint les droits politiques, interdit au peuple de changer la constitution, et réserve les fonctions aux riches. Antonelle et Félix Lepelletier la dénoncent. Malgré une opposition populaire, elle est adoptée par une Convention terrorisée par les royalistes. Le décret des deux tiers, qui impose le renouvellement partiel du Corps législatif par d'anciens conventionnels, provoque l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire an IV. Contre toute attente, ce sont les républicains, notamment les anciens terroristes, qui défendent la Convention, espérant ainsi sauver la République et obtenir le rétablissement de la constitution de 1793. Cette attente est déçue: les vainqueurs de vendémiaire, menés par Barras, ne tiennent pas leurs promesses.
La Société du Panthéon et les premiers pas vers l'organisation insurrectionnelle
Après leur élargissement, les patriotes et surtout les égaux, inquiets sur le sort de la liberté, cherchaient à se réunir et à se concerter pour opposer une digue puissante aux progrès de la nouvelle tyrannie.
- À leur sortie de prison, entre vendémiaire et brumaire an IV, les patriotes se divisent en deux tendances: les « patriotes de 1789 », qui espèrent agir par les fonctions publiques et la temporisation, et les « égaux », partisans d'une action révolutionnaire immédiate. Babeuf, Darthé, Buonarroti et d'autres tentent d'abord de créer un centre de direction, mais échouent. Ils fondent ensuite la Société du Panthéon, une assemblée populaire qui se réunit dans l'ancien couvent Sainte-Geneviève. Malgré un règlement prudent (pas de procès-verbaux, admission facile), la société attire rapidement plus de 2 000 membres. Les égaux y prêchent la démocratie directe, le retour à la constitution de 1793, tandis que les patriotes de 89 y cherchent surtout des places.
- La Société du Panthéon devient un foyer d'agitation. On y discute des lois contre les accaparements, de la liberté de la presse, du jury. On y rédige des pétitions pour les défenseurs de la patrie et les pauvres. L'influence des égaux grandit, et l'on projette même de créer un culte déiste pour contourner la police et disposer de temples. En ventôse an IV, Darthé y lit un numéro du Tribun du Peuple de Babeuf, violemment hostile au Directoire. Les applaudissements sont vifs. Le gouvernement, inquiet de cette renaissance démocratique, décide de fermer la société. Le 12 ventôse, le général Bonaparte, commandant l'armée de l'intérieur, exécute personnellement la dissolution. Les panthéonistes se dispersent dans les cafés et les places publiques, mais l'élan est donné. La répression rapproche les républicains de toutes les nuances et les pousse à préparer une insurrection.
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