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Chapitre 1: L'Étranger – Chapitre 1
Naissance et ascension de Napoléon Bonaparte : De l'étranger corse au sauveur de la Révolution
L'Étranger : Origines corses et formation
« Il y a en effet de l'étranger chez Napoléon, et Chateaubriand n'a pas tort de parler d'une "existence tombée d'en haut et pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays". »
- Napoléon Bonaparte naît à Ajaccio le 15 août 1769, dans une Corse récemment annexée par la France (1768), ce qui forge très tôt chez lui une identité complexe, à la fois insulaire et marginale par rapport au continent. Sa famille, les Buonaparte, appartient à la noblesse de robe corse, une notabilité locale aisée mais sans grande fortune. Son père, Charles, se rallie au parti français après l'annexion, obtenant des protections et des charges. Cette origine corse, souvent source de mépris ou de légendes noires (comme celle propagée par Chateaubriand), marque profondément le jeune Napoléon, nourrissant un sentiment de révolte et un désir de revanche qui influenceront sa vision politique.
- Sa formation militaire débute au collège d'Autun puis à l'école royale militaire de Brienne (1779-1784), où il est admis grâce à un certificat de noblesse et de « pauvreté ». Il intègre ensuite l'École militaire de Paris, sortant 42e sur 58 en 1785, un rang médiocre qui ne présage pas son destin. Affecté au régiment d'artillerie de la Fère à Valence, il mène la vie monotone d'un jeune officier de province. Cette période est cruciale pour sa culture : il dévore des ouvrages d'histoire, de géographie et de politique (Rousseau, Raynal), tout en écrivant lui-même, notamment une Histoire de la Corse inachevée et violemment anti-française.
- L'état d'esprit du jeune Bonaparte est marqué par une profonde mélancolie, un ennui existentiel et des idées suicidaires, comme en témoignent ses notes intimes. Il cultive une admiration fervente pour le héros corse Pascal Paoli, qui avait établi une république indépendante et démocratique dans l'île, vue par Rousseau comme un modèle. La destruction de cette république par la France monarchique nourrit chez Napoléon un républicanisme précoce et un ressentiment contre l'Ancien Régime, bien avant la Révolution de 1789. Ses lectures et ses écrits de jeunesse révèlent moins une culture encyclopédique qu'une volonté d'étayer une thèse préconçue : la légitimité de la révolte corse et la condamnation de la tyrannie monarchique.
La Révolution : L'homme de Paoli puis de Robespierre
« Paoli prend dans l'esprit de Napoléon la dimension d'un héros de Plutarque... Avant la chute de la Bastille, avant Robespierre et Danton, Bonaparte était déjà républicain. »
- La Révolution française offre à Bonaparte l'opportunité de mêler ses convictions républicaines à ses ambitions personnelles et à la cause corse. De retour en Corse en 1789, il s'engage activement dans la politique locale, se rangeant d'abord aux côtés de Pascal Paoli, revenu d'exil. Il devient lieutenant-colonel de la garde nationale d'Ajaccio et participe aux luttes de factions qui déchirent l'île. Cependant, ses liens avec la famille et son soutien à la Convention montagnarde (par l'intermédiaire de son compatriote Salicetti) le mettent en opposition avec Paoli, qui, lui, se rapproche des Anglais.
- La rupture avec Paoli est consommée en 1793. Accusé de trahison par le « Babbo », Bonaparte et sa famille doivent fuir la Corse, leurs biens sont saccagés. Cet épisode est un tournant : il le coupe définitivement de sa patrie insulaire et le jette entièrement dans la mêlée révolutionnaire continentale. Il se rallie alors sans ambiguïté à la République jacobine. Son pamphlet Le Souper de Beaucaire (1793) est un plaidoyer pour l'unité républicaine et la répression fédéraliste, qui lui vaut la protection d'Augustin Robespierre, frère du célèbre conventionnel.
- Cette alliance avec les robespierristes lui ouvre les portes de l'avancement. Recommandé par Augustin Robespierre, il est nommé commandant de l'artillerie au siège de Toulon, tenu par les Anglais et les royalistes. C'est là qu'il révèle son génie tactique en concevant et exécutant le plan d'attaque qui permet la reprise de la ville (décembre 1793). Cette victoire lui vaut sa promotion au grade de général de brigade à 24 ans. Son destin bascule avec la chute de Robespierre le 9 Thermidor (juillet 1794). Suspecté en raison de ses liens, il est brièvement arrêté mais rapidement libéré, faute de preuves. Cette « disgrâce » lui apprend la prudence et la nécessité de ne pas s'inféoder à un seul clan.
Le général Vendémiaire et la campagne d'Italie : Naissance d'un mythe
« Il ne suffit pas de gagner des batailles, il faut entourer la victoire d'un halo de légende. »
- En octobre 1795 (13 Vendémiaire An IV), le Directoire, menacé par une insurrection royaliste à Paris, fait appel au général Barras pour la réprimer. Celui-ci s'adresse à Bonaparte, qui utilise l'artillerie pour écraser les insurgés devant l'église Saint-Roch. Ce « massacre » sauve le régime républicain et vaut à Bonaparte le commandement en chef de l'armée de l'Intérieur. Plus encore, il le fait remarquer de Barras, dont il épouse la maîtresse, Joséphine de Beauharnais, en mars 1796, s'intégrant ainsi aux cercles du pouvoir directorial.
- Nommé à la tête de l'armée d'Italie, mal nourrie et mal équipée, Bonaparte transforme cette campagne (1796-1797) en une suite de victoires éclatantes (Montenotte, Lodi, Arcole, Rivoli) qui chassent les Autrichiens de la péninsule. Au-delà du génie militaire, il comprend l'importance de la communication. Il alimente lui-même la presse parisienne avec ses bulletins de victoire, créant sa propre légende. Il signe les traités de paix (Campo-Formio) en véritable chef d'État, fondant des républiques-sœurs (Cisalpine, Ligurienne). Cette autonomie et cette gloire inquiètent le Directoire, qui le considère comme un rival encombrant.
- Pour l'éloigner, le Directoire lui confie le commandement de l'expédition d'Égypte (1798). Officiellement, il s'agit de couper la route des Indes à l'Angleterre. Pour Bonaparte, c'est l'occasion de marcher sur les traces d'Alexandre et de poursuivre sa construction mythique. Malgré des succès initiaux (prise de Malte, bataille des Pyramides) et un travail savant de l'Institut d'Égypte qu'il emmène, la campagne tourne au désastre après la destruction de la flotte française à Aboukir par Nelson. Militairement bloqué, Bonaparte abandonne son armée et rentre en France à l'automne 1799. Paradoxalement, cet échec stratégique n'entame pas son prestige ; le mystère oriental et l'audace du retour renforcent au contraire son aura d'homme providentiel.
Le contexte de Brumaire : Une République à la dérive
« Octobre 1799. Le destin de la Révolution demeure incertain. »
- À l'automne 1799, la République du Directoire est en crise profonde. Politiquement, elle est minée par l'instabilité et les coups d'État successifs (Fructidor, Floréal). Elle est prise en tenaille entre la menace d'une restauration royaliste, forte dans l'Ouest et le Midi, et la poussée néo-jacobine au Conseil des Cinq-Cents, qui préconise un retour à des mesures de salut public (loi des otages, emprunt forcé). Les « thermidoriens » au pouvoir (Sieyès, Barras, Fouché) sont usés, impopulaires et ne représentent plus que les intérêts des « nantis », les acquéreurs de biens nationaux.
- La situation économique est catastrophique (inflation, banqueroute), et la situation militaire, désastreuse au printemps 1799, s'est à peine rétablie grâce aux victoires de Masséna à Zurich. Le régime manque d'autorité et de légitimité. Une révision constitutionnelle est souhaitée par beaucoup pour « terminer la Révolution », c'est-à-dire consolider les conquêtes bourgeoises (égalité civile, propriété) tout en instaurant un pouvoir exécutif fort capable d'assurer l'ordre. C'est dans ce contexte que le retour inattendu de Bonaparte d'Égypte, le 9 octobre 1799, fait de lui l'arbitre potentiel de la situation.
- Tous les camps tentent de le rallier. Les royalistes lui prêtent des intentions favorables ; les néo-jacobins, dont certains généraux comme Bernadotte, envisagent un contre-coup d'État avec lui ; les thermidoriens modérés, menés par l'idéologue Sieyès, cherchent un « sabre » pour exécuter un coup d'État parlementaire visant à réformer les institutions. Bonaparte, conscient de son immense popularité et du soutien de l'armée, hésite un temps. Sa rencontre décisive avec Sieyès le 6 novembre le fait entrer dans la conjuration. Il obtient la promesse de faire partie du futur exécutif et un droit de regard sur la nouvelle constitution.
Le coup d'État du 18 Brumaire (9-10 novembre 1799)
« Foutez-moi tout ce monde-là dehors ! » s'écrie Murat.
- Le plan initial de Sieyès est un coup d'État légaliste. Le 18 Brumaire (9 novembre), le Conseil des Anciens, prétextant un complot jacobin, vote le transfert des assemblées à Saint-Cloud et confie à Bonaparte le commandement des troupes pour la sécurité. Le Directoire est dissous après la démission de Sieyès, Ducos et Barras (soudoyé par Talleyrand). Le 19 Brumaire à Saint-Cloud, l'opération dérape. Bonaparte, maladroit et hué au Conseil des Cinq-Cents, manque d'être mis « hors la loi » par les députés jacobins. Il est évacué, ébranlé.
- Le sauvetage vient de son frère Lucien, président des Cinq-Cents. Quittant la présidence, il harangue les troupes stationnées dehors, dénonçant les députés comme des « brigands » et des « représentants du poignard », et invente la légende d'une tentative d'assassinat contre Bonaparte. Cet acte de propagande décisif retourne les soldats. Sur l'ordre de Murat, les grenadiers envahissent l'Orangerie et dispersent les députés « au son du tambour ». La force militaire l'emporte ainsi sur la manœuvre parlementaire.
- Dans la confusion, une minorité de députés réunis (Anciens et Cinq-Cents ralliés) vote la fin du Directoire et son remplacement par un Consulat provisoire composé de Sieyès, Ducos et Bonaparte. Les Conseils sont ajournés, une commission est chargée de rédiger une nouvelle constitution. Le coup d'État, mal conduit, a réussi grâce au discrédit total du Directoire, à la lassitude de l'opinion et, surtout, à l'intervention ultime de l'armée. Bonaparte, bien que second dans la liste des consuls, sort renforcé de l'épreuve, ayant montré qu'il était l'homme nécessaire. Comme l'écrit l'économiste Francis d'Ivernois, les Français ont su « défendre leurs bourses » : Brumaire est d'abord le coup d'État des possédants qui veulent stabiliser la Révolution.
Les clés de l'ascension : Mythe, opportunité et ralliement des élites
« Bonaparte rassure tout le monde: il a été l'ami de Robespierre le Jeune mais il appartient à l'ancienne noblesse ; il a été le protégé de Barras mais il a su faire preuve d'indépendance. »
- L'ascension foudroyante de Bonaparte s'explique par un concours de facteurs personnels et contextuels. D'abord, il a su construire et maîtriser sa propre légende par une propagande efficace, de la campagne d'Italie à l'expédition d'Égypte, se présentant comme le général invincible et l'héritier des Lumières. Ensuite, son origine corse et sa trajectoire atypique lui ont permis de se poser en homme au-dessus des partis, en réconciliateur national, ayant connu l'exil et les déchirements de la guerre civile.
- Le contexte de l'an 1799 était parfaitement mûr pour un homme fort. La Révolution, après dix ans de turbulences, avait achevé son œuvre de destruction de l'Ancien Régime et de création d'une nouvelle société bourgeoise. Ce que la classe dirigeante issue de la Révolution (les notables, les acquéreurs de biens nationaux) cherchait désormais, c'était la stabilité, la garantie de la propriété et la fin de la guerre civile. Les institutions du Directoire, faibles et corrompues, étaient incapables de l'assurer.
- Enfin, Bonaparte a su habilement naviguer entre les factions. Ancien jacobin protégé par les Robespierre, il a su survivre à Thermidor. Protégé de Barras, il s'en est émancipe. Il a séduit les idéologues de l'Institut. En 1799, il apparaissait comme le seul capable de rallier l'armée, de rassurer la bourgeoisie possédante effrayée par le retour des jacobins, et d'incarner l'autorité sans pour autant menacer les acquis fondamentaux de 1789. Comme le résume Stendhal, chacun reconnaissait la nécessité d'un gouvernement fort ; avec Brumaire, on eut un gouvernement fort. Le « sauveur » était né de l'usure de la Révolution et de la peur sociale des nouvelles élites.
Chapitre 8: Chapitre II
La formation politique et sociale de Napoléon Bonaparte : de la Corse à l'Empire
Les Sentiments Corses et la Révolution Française
« Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans les flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. »
- Cette citation, tirée d'une lettre de Napoléon à Pascal Paoli en juin 1789, révèle l'identité corse profonde et la haine envers la France conquérante qui anime le jeune officier. Il se présente comme un patriote corse, héritier d'une nation asservie par la France depuis 1769. Son adhésion initiale aux idéaux de la Révolution française est donc ambiguë ; elle est moins motivée par un engagement philosophique envers les principes de 1789 que par l'espoir que cette révolution permettra à la Corse de secouer le joug français et de retrouver une forme d'autonomie, voire d'indépendance, sous la direction de Paoli.
- La Révolution est accueillie avec enthousiasme en Corse, qui y voit une chance de devenir une partie intégrante du royaume à part entière plutôt qu'une province conquise. Le décret du 30 novembre 1789 déclarant la Corse « partie intégrante de l'Empire français » répond à cette aspiration. Napoléon lui-même semble s'y rallier momentanément, écrivant à l'abbé Raynal que désormais, « nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes ». Cependant, cette apparente assimilation masque des tensions persistantes entre une identité corse forte, incarnée par Paoli, et l'intégration révolutionnaire.
- Les événements en Corse sont marqués par un clivage politique profond entre les « paolistes » ou patriotes, largement soutenus par la population rurale et attachés aux principes de 1789, et les « royalistes » ou « gafforistes », partisans de l'ancien régime et soutenus par l'administration et l'armée française. Le retour triomphal de Paoli en juillet 1790 consolide le camp des patriotes. Les frères Bonaparte, Napoléon et Joseph, s'engagent activement dans ce camp, Joseph devenant même président du directoire d'Ajaccio, illustrant l'imbrication des ambitions familiales dans les luttes politiques insulaires.
La Rupture avec Paoli et l'Exil
« La populace de cette ville renforcée d'un tas de brigands étrangers qui sont venus pour piller, se sont mis dimanche au soir à renverser les corps de bâtiment... »
- Cette description par Napoléon des émeutes à Auxonne en juillet 1789 montre son mépris initial pour la « canaille », la populace révolutionnaire. Son attitude est celle d'un officier de l'ordre, choqué par le désordre et la violence populaire. Cependant, sa haine est encore plus vive envers les privilégiés et la monarchie, qu'il considère comme les oppresseurs de la Corse. Cette position complexe – rejetant à la fois l'aristocratie et les excès populaires – préfigure son futur rôle de restaurateur d'un ordre autoritaire après la tourmente révolutionnaire.
- La rupture entre Napoléon et son héros, Pascal Paoli, est progressive et multifactorielle. Elle s'amorce avec la froideur de Paoli envers le jeune officier trop enthousiaste, s'accentue avec l'échec de l'expédition de la Maddalena en février 1793 (que Napoléon attribue à la trahison du camp paoliste), et devient irrémédiable après la dénonciation de Paoli à la Convention par Lucien Bonaparte. Paoli, soupçonné de séparatisme et de connivence avec l'Angleterre, est convoqué à Paris. Les Bonaparte, désormais identifiés comme des ennemis par le camp paoliste majoritaire, doivent fuir Ajaccio.
- L'exil de la famille Bonaparte en juin 1793 marque la fin de l'aventure corse de Napoléon. Cet échec est analysé comme une défaite sociale : les Bonaparte, représentants de la bourgeoisie côtière et des acquéreurs de biens nationaux, sont vaincus par la coalition de Paoli, soutenue par la paysannerie et les bergers. L'historien Defranceschi y voit un conflit entre « le parti des spoliés et celui des spoliateurs ». Cette expérience forge en Napoléon une méfiance durable envers les mouvements populaires et nationalistes qu'il ne contrôle pas.
La Constitution de l'An VIII et la Consolidation du Pouvoir
« Il faut qu'une constitution soit courte et... obscure. »
- Cette phrase attribuée à Bonaparte à Roederer résume parfaitement l'esprit de la Constitution de l'an VIII (décembre 1799). Élaborée après le coup d'État de Brumaire, elle est conçue pour concentrer le pouvoir réel entre les mains du Premier Consul tout en maintenant une façade complexe d'assemblées (Sénat, Tribunat, Corps législatif, Conseil d'État). Le suffrage universel est vidé de sa substance par un système de listes de notabilités où le peuple ne fait que désigner des candidats parmi lesquels le gouvernement choisit les fonctionnaires et les députés. L'objectif est clair : écarter la souveraineté populaire et installer un régime autoritaire au service des « notables ».
- Le plébiscite de ratification de cette constitution est un exercice de manipulation politique. Organisé dans la hâte avec un vote public non secret, ses résultats sont massivement truqués par Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur. Alors que seulement environ 1,5 million de « oui » auraient été véritablement exprimés sur un corps électoral de 5 millions, les services de Lucien annoncent 3 011 007 voix pour et seulement 1 562 contre, en ajoutant des voix fictives et en attribuant un vote unanime à l'armée non consultée. Ce plébiscite fonde ainsi la « République plébiscitaire », où la ratification populaire n'est qu'une légitimation a posteriori d'un fait accompli.
- Le personnel du nouveau régime est recruté parmi les modérés de la Révolution, les thermidoriens, et quelques monarchistes ralliés. Le Sénat, le Tribunat (où siègent des idéologues comme Benjamin Constant) et le Corps législatif sont peuplés d'anciens parlementaires. Cette continuité des élites politiques à travers les régimes montre que le coup d'État de Brumaire n'a pas amené d'hommes nouveaux, mais a instauré un nouveau système institutionnel conçu pour stabiliser la Révolution au profit de la bourgeoisie possédante, en écartant à la fois le péril royaliste et la menace jacobine.
Les Réformes Administratives et la Centralisation
« L'autorité vient d'en haut et la confiance d'en bas. »
- Cette formule de Sieyès, reprise et détournée par Bonaparte, définit l'esprit des réformes administratives du Consulat. La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) organise une centralisation rigoureuse. Elle crée la fonction de préfet, « ressuscitant l'intendant » de l'Ancien Régime, mais avec des pouvoirs bien plus étendus en l'absence des corps intermédiaires abolis par la Révolution. Nommé par le Premier Consul, le préfet incarne l'autorité de l'État dans le département, assisté de sous-préfets et de maires également nommés. Les conseils locaux (généraux, d'arrondissement, municipaux) n'ont qu'un rôle consultatif et financier très limité.
- Le recrutement des premiers préfets illustre la fusion des élites. On y trouve d'anciens constituants (comme Frochot, préfet de la Seine), des membres de la Législative et de la Convention (comme Thibaudeau ou Jean Bon Saint-André), et quelques généraux. Ce sont des hommes de la Révolution, mais de sa phase modérée et stabilisatrice. Leur mission prioritaire est de rétablir l'ordre, de relancer les travaux publics (routes, ponts, ports) et d'appliquer avec efficacité les directives de Paris. Ils symbolisent le compromis napoléonien : une administration moderne et centralisée, inspirée de l'Ancien Régime, mais au service des acquis révolutionnaires et de la nouvelle bourgeoisie.
- La réforme judiciaire (loi du 27 ventôse an VIII) parachève cette réorganisation. Elle établit une hiérarchie claire : juge de paix par canton, tribunal de première instance par arrondissement, tribunal criminel par département, cours d'appel, et à Paris, un Tribunal de Cassation. Les juges, inamovibles, sont désormais des fonctionnaires nommés par le gouvernement. Un commissaire du gouvernement près chaque tribunal assure le ministère public et la surveillance. Ce système, combiné au Code civil en préparation, vise à garantir la sécurité juridique et la protection de la propriété, fondements de la société nouvelle.
Le Redressement Financier et la Naissance des Institutions Économiques
« En décembre 1799 un mot court Paris: "Qu'y a-t-il dans la Constitution ? — Il y a Bonaparte." »
- Le redressement financier est la condition sine qua non de la consolidation du régime. À son arrivée au pouvoir, les caisses de l'État sont vides. Le ministre des Finances Gaudin, ancien collaborateur de Necker, entreprend des réformes décisives. Il crée une direction des contributions directes, remplaçant les corps élus par des agents de l'État (percepteurs, receveurs) astreints à cautionnement. Il rétablit la confiance en favorisant les impôts indirects et en assurant des rentrées régulières, permettant l'équilibre budgétaire dès 1802.
- Pour ranimer le crédit et stabiliser la monnaie, des institutions majeures sont fondées. La Caisse d'amortissement (novembre 1799), confiée à Mollien, a pour mission de racheter la dette publique. Surtout, la Banque de France est créée le 13 février 1800. Banque privée dirigée par des régents (Perrégaux, Mallet, etc.), elle reçoit en 1803 le monopole de l'émission des billets pour quinze ans, mettant fin à la défiance née des assignats. En mars 1803, la loi créant le franc germinal (5 grammes d'argent) établit une monnaie stable qui durera jusqu'en 1914. Ces mesures assoient la popularité du régime auprès de la bourgeoisie.
La Société des Notables sous l'Empire
« Le règne des nouveaux notables commence. »
- La société impériale est dominée par les « notables », une élite définie avant tout par la fortune, principalement foncière. Le Code civil consacre la propriété comme droit inviolable. Les listes des « six cents plus imposés » de chaque département, établies à partir de 1803, dessinent les contours de cette classe : propriétaires terriens (anciens nobles ou bourgeois enrichis), rentiers, gros négociants, hommes de loi. La possession de la terre reste la source essentielle de richesse et de prestige social, même si des fortunes mobilières commencent à émerger.
- La vente des biens nationaux, qui se poursuit à un rythme ralenti sous l'Empire, a été l'un des principaux mécanismes de constitution de ces fortunes bourgeoises. Si les petits paysans ont pu acquérir quelques parcelles, les principaux bénéficiaires ont été la bourgeoisie urbaine (négociants, hommes de loi) et certains anciens nobles. La terre constitue une valeur refuge pour les capitaux accumulés pendant la Révolution grâce à la spéculation sur les assignats, les fournitures militaires ou le commerce.
- L'État est un autre pilier de cette société. Le statut de la fonction publique est valorisé (premier statut des fonctionnaires en 1809) et assure des revenus stables. Les traitements, enfin payés régulièrement, des préfets, conseillers d'État, magistrats ou officiers, en font des notables. Cependant, la mobilité sociale est limitée. L'institution des auditeurs au Conseil d'État, réservée aux fils de familles aisées (il faut justifier d'un revenu de 6 000 francs), et la création de l'Université impériale (1808) visent à former et à reproduire cette élite, créant les bases d'une société « bloquée » au profit des possédants.
Les Classes Populaires : Campagnes et Ouvriers
« Le peuple des villes... s'est rallié sans grandes difficultés à l'Empire. »
- La France reste majoritairement rurale. La condition des paysans s'est globalement améliorée sous l'Empire : sécurité retrouvée, abolition définitive des droits féodaux garantie, impôt mieux réparti. Certains profitent de la conjuncture : les gros propriétaires et les journaliers, dont les salaires augmentent en raison de la pénurie de main-d'œuvre due à la conscription. En revanche, les petits fermiers et métayers souffrent de la hausse des fermages. Globalement, l'attachement des campagnes à Napoléon, qui garantit les acquis de la Révolution contre un retour de l'Ancien Régime, est réel jusqu'aux difficultés de la fin de l'Empire.
- Dans les villes, la condition ouvrière est juridiquement encadrée de manière répressive (livret ouvrier de 1803, interdiction des coalitions). Pourtant, Napoléon reste populaire dans les faubourgs. Plusieurs facteurs l'expliquent : la pénurie de main-d'œuvre fait monter les salaires, le chômage disparaît, et le prix du pain est maintenu artificiellement bas à Paris. La police, soucieuse d'ordre, intervient parfois pour empêcher les baisses de salaire par les patrons. Des institutions comme les conseils de prud'hommes (1806) ou les premières sociétés de secours mutuel (comme pour les mineurs de Liège en 1813) jettent les bases d'une protection sociale. L'absence de grandes concentrations industrielles limite la conscience de classe.
La Création de la Noblesse d'Empire : Erreur et Échec
« Le dogme absurde de l'égalité est toujours la religion favorite des boutiquiers. »
- La création d'une noblesse d'Empire par les décrets de mars 1808 est présentée comme une faute politique majeure. Napoléon souhaitait fusionner l'ancienne aristocratie et la nouvelle élite issue de la Révolution pour créer un soutien dynastique et récompenser les services rendus. Cependant, cette noblesse, sans privilèges fiscaux ou juridiques, était fondée sur des titres (prince, duc, comte, baron, chevalier) attachés à des dotations (souvent sous forme de revenus sur des terres situées hors de France) et transmissibles via un majorat (capital inaliénable).
- L'accueil est mitigé. L'ancienne noblesse se rallie en partie par intérêt (places, dotations) mais sans sincérité, restant fidèle aux Bourbons. La bourgeoisie, attachée au principe d'égalité, voit d'un mauvais œil ce retour des distinctions et la faveur croissante accordée aux vieux noms à la cour. Les militaires constituent 59% des anoblis, les hauts fonctionnaires 22%, les notables proprement dits seulement 17%. Les milieux du commerce et de l'industrie sont quasiment absents.
- L'institution est un échec. Elle ne crée pas la fusion espérée et mécontente une partie des soutiens initiaux du régime. Napoléon lui-même reconnaîtra à Caulaincourt qu'elle n'a pas répondu à ses attentes. En 1814, la vieille noblesse reprend ses titres et la nouvelle oublie rapidement son bienfaiteur. La noblesse d'Empire, conçue comme un ciment du régime, n'a pas su devenir un pilier dynastique et a contribué à aliéner une fraction de l'opinion attachée aux symboles égalitaires de la Révolution.
Chapitre 9: Chapitre III
La formation et l'action politique de Napoléon Bonaparte
Les racines idéologiques et le ralliement à la Révolution
« L'homme en naissant, affirme Bonaparte, porte avec lui des droits sur la portion des fruits de la terre nécessaires à son existence. »
- Le jeune Napoléon Bonaparte est profondément marqué par les philosophes des Lumières, en particulier Rousseau, Raynal et Mably, dont les critiques radicales de la société inégalitaire nourrissent sa pensée. Dès 1788, dans une ébauche de dissertation, il remet en cause le principe monarchique. Son Discours de Lyon (1791), présenté à un concours académique, constitue un violent réquisitoire contre l'injustice sociale, dénonçant la concentration des terres entre quelques mains et l'alliance de la religion et de la loi avec les privilégiés. Ce texte, bien que jugé médiocre et empreint d'une rhétorique parfois affectée, révèle un Bonaparte républicain et égalitariste, influencé par les idées les plus avancées de son temps, avant même que les circonstances ne le poussent dans le camp révolutionnaire.
- Le ralliement définitif de Bonaparte à la cause montagnarde est scellé par des raisons matérielles et un pamphlet politique. Pour subvenir aux besoins de sa famille installée à Marseille, il reprend du service dans l'artillerie en 1793. C'est dans ce contexte qu'il rédige Le Souper de Beaucaire, une brochure de propagande qui prend la défense des thèses jacobines contre les fédéralistes du Midi. L'ouvrage, habile et bien informé, démontre son adhésion complète au gouvernement révolutionnaire, son talent pour la polémique et sa vision stratégique naissante, notamment en distinguant le fédéralisme de la cause royaliste pour mieux isoler l'ennemi principal.
L'ascension militaire : Toulon et les plans italiens
« Ce jeune officier joignait à beaucoup de talents une intrépidité rare et la plus infatigable activité. » – Général Doppet
- Le siège de Toulon (septembre-décembre 1793) constitue le premier fait d'armes majeur de Bonaparte et le lance sur la scène nationale. Nommé commandant de l'artillerie par le représentant Salicetti, il démontre une énergie et un courage exceptionnels, dormant sur le terrain près de ses batteries. Son plan décisif, qui préconise la prise du fort Mulgrave (Petit Gibraltar) pour contrôler la rade, est adopté. Sa bravoure lors de l'assaut, où il est blessé, et son efficacité lui valent d'être promu général de brigade à seulement 24 ans. Cet épisode lui permet également de se lier avec de futurs maréchaux comme Marmont, Victor et Junot.
- Protégé par Robespierre le Jeune, Bonaparte élabore avec ambition des plans stratégiques pour le front italien. Dans ses Notes sur la position de nos armées de Piémont et d'Espagne, il plaide avec force pour une offensive concentrée contre le Piémont et l'Autriche, qu'il considère comme le point vulnérable de la coalition. Il s'oppose ainsi à Carnot, qui privilégie le front espagnol. Bonaparte argumente que frapper l'Italie obligerait l'Autriche à y détourner des forces, affaiblissant le front allemand, selon le principe de concentration des efforts sur un point décisif, métaphore qu'il emprunte à l'art du siège des places fortes.
La disgrâce et l'incertitude post-thermidor
Image vivante du désespoir, symbole du désenchantement, Bonaparte promène dans les rues de Paris une curieuse silhouette.
- La chute de Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) plonge Bonaparte, perçu comme « l'homme des Robespierre », dans une disgrâce dangereuse. Suspecté de complicité avec l'Incorruptible, il est arrêté sur ordre de Salicetti le 9 août 1794. Bien que rapidement libéré et réintégré pour ses compétences militaires face à une contre-offensive piémontaise, ses projets italiens sont rejetés par Carnot. Rayé des cadres de l'artillerie et affecté en Vendée, il refuse ce poste et se retrouve en congé à Paris, en proie à des difficultés financières et à un profond découragement.
- Cette période de crise personnelle et politique est marquée par une intense introspection. Physiquement négligé et moralement abattu, Bonaparte écrit l'ébauche d'un roman autobiographique, Clisson et Eugénie. À travers l'histoire du général Clisson, héros trahi en amour et qui choisit de mourir au combat, Napoléon projette ses propres désillusions : l'échec de sa relation avec Désirée Clary, son ambition contrariée et ses tentations suicidaires. Ce texte révèle un homme romantique et désespéré, bien loin de l'image du futur homme d'État impassible.
Le Consulat : pacifier la France (Vendée, opposition, religion)
« Il n'a déjà que trop coulé de sang français depuis dix ans... » – Bonaparte à d'Andigné, 30 décembre 1799
- La première grande réussite du Consulat est la pacification de la Vendée. Là où Hoche avait échoué, Bonaparte réussit grâce à une habile combinaison de négociations et de fermeté. S'appuyant sur l'abbé Bernier, il signe un armistice en novembre 1799. Il reçoit même le chef chouan d'Andigné, à qui il refuse clairement de restaurer la monarchie tout en promettant des mesures d'apaisement (exemption de conscription, remise d'impôts). Face aux récalcitrants comme Cadoudal, la menace militaire de Brune fait le reste, tandis que l'exécution de Frotté met un terme provisoire à la chouannerie.
- Bonaparte neutralise simultanément l'opposition jacobine (« les exclusifs »). Il réprime la liberté de la presse par un arrêté du 17 janvier 1800, ne laissant subsister que treize journaux parisiens. Après l'attentat de la rue Nicaise (24 décembre 1800), qu'il attribue à tort aux jacobins, il profite de l'émotion pour déporter 130 « terroristes » par un sénatus-consulte. Cette épuration, jointe à la découverte que les véritables auteurs étaient des chouans, brise définitivement l'opposition de gauche sans susciter de réaction populaire.
Le Concordat et la pacification religieuse
« Le bon ordre et la sûreté publique ne permettent pas que l'on abandonne les institutions de l'Église à elles-mêmes. » – Portalis
- Convaincu que la réconciliation nationale passe par la paix religieuse, Bonaparte engage des négociations complexes avec le nouveau pape Pie VII. Les discussions, menées par l'abbé Bernier, achoppent sur la démission des évêques d'Ancien Régime, le statut du catholicisme et l'indemnisation des biens nationaux. Après de multiples projets et des menaces d'occupation de Rome, le Concordat est finalement signé le 15 juillet 1801. Il reconnaît le catholicisme comme religion de la majorité des Français, accorde à l'État la nomination des évêques (avec investiture papale) et assure un traitement au clergé, scellant la réconciliation avec l'Église.
- Le succès du Concordat est immédiat et immense, marqué par un Te Deum à Notre-Dame le 18 avril 1802. Cependant, Bonaparte en modifie profondément l'esprit en y annexant, sans l'accord de Rome, les « Articles organiques » (1802). Ceux-ci soumettent étroitement l'Église de France à l'État (contrôle des bulles, enseignement de la déclaration gallicane de 1682), restaurant une Église gallicane à sa dévotion. Cette manœuvre assure la paix civile et détache les catholiques des Bourbons, mais sème les germes d'un futur conflit avec la papauté sur l'indépendance spirituelle.
Établir la paix en Europe : Marengo, Lunéville, Amiens
« C'est au talent du général Bonaparte que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. » – Général Dumerbion
- Pour briser la Deuxième Coalition, Bonaparte lance la seconde campagne d'Italie au printemps 1800. Par une manœuvre audacieuse, il franchit le Grand-Saint-Bernard avec son armée, prend Milan à revers et cherche à couper les Autrichiens de leurs bases. Le 14 juin, à Marengo, il est d'abord sur le point d'être défait par Mélas, mais l'arrivée in extremis du général Desaix (qui y trouve la mort) retourne la situation en victoire française. Cette victoire, habilement magnifiée par la propagande, consolide considérablement le pouvoir du Premier Consul.
- La victoire de Marengo, suivie de celle de Moreau à Hohenlinden, contraint l'Autriche à signer le traité de Lunéville (9 février 1801). Il confirme et étend les gains de Campo-Formio : la France garde la rive gauche du Rhin et consolide ses Républiques-sœurs en Italie (Cisalpine agrandie). Isolée, l'Angleterre, en proie à des difficultés économiques, finit par négocier. La paix d'Amiens est signée le 27 mars 1802. L'Angleterre restitue la plupart de ses conquêtes coloniales (sauf Ceylan et la Trinité), et la France évacue Naples et les États pontificaux. L'Europe connaît une paix générale, et Bonaparte est acclamé comme l'homme qui a mis fin à dix ans de guerre.
L'économie impériale : entre progrès industriel et contraintes de guerre
« C'est moi qui ai créé l'industrie française », confie-t-il à Caulaincourt en 1812.
- Le régime napoléonien cherche à stimuler l'économie, mais celle-ci reste largement structurée par la guerre et le Blocus continental. L'agriculture, bien que déclarée prioritaire, progresse lentement, en proie à la routine, à l'exception de cultures encouragées par le Blocus comme la betterave sucrière (invention de Delessert) ou le pastel. La vigne prospère. L'industrie connaît un essor notable dans le coton, la chimie (fabrication de la soude) et les armements, stimulée par les expositions des produits industriels et une législation favorable (Code de commerce de 1807, loi minière de 1810). Des figures de capitaines d'industrie émergent, comme Richard-Lenoir dans le coton ou Oberkampf à Jouy.
- Cette croissance est vulnérable et dépendante de la conjoncture politique. Le Blocus continental, destiné à asphyxier l'Angleterre, ruine les grands ports atlantiques (Bordeaux, Nantes) et méditerranéens (Marseille), tout en protégeant les industries de l'intérieur. La crise de 1805, née d'une spéculation financière (l'affaire des Négociants réunis) et d'une crise de confiance dans la Banque de France, provoque une récession et du chômage. Napoléon y répond par des prêts aux manufacturiers et un renforcement du protectionnisme, surmontant la crise mais révélant la fragilité d'une économie en état de guerre permanent.
Le guêpier espagnol : origines et déclenchement d'un désastre
« J'embarquais fort mal cette affaire, je le confesse ; l'immoralité dut se montrer par trop latente, l'injustice par trop cynique et le tour demeure fort vilain, puisque j'ai succombé. » – Napoléon à Sainte-Hélène
- L'intervention en Espagne (1808) découle d'un calcul géopolitique erroné et d'ambitions dynastiques. Pour renforcer le Blocus contre l'Angleterre, Napoléon occupe le Portugal en 1807 avec l'accord de l'Espagne de Godoy. Profitant des dissensions de la famille royale espagnole (Charles IV, Godoy, Ferdinand), il attire les Bourbons à Bayonne au printemps 1808 et les force à abdiquer. Il place son frère Joseph sur le trône, croyant bénéficier du soutien des « afrancesados » (libéraux) et sous-estimant totalement la fierté nationale et le profond attachement populaire à la dynastie et à l'Église.
- Le soulèvement populaire est immédiat et général (2 mai 1808 à Madrid). La guérilla, soutenue par l'Angleterre, s'organise. Le désastre militaire de Baylen (22 juillet 1808), où le général Dupont capitule avec son armée, détruit le mythe de l'invincibilité française et force Joseph à quitter Madrid. Cet échec retentissant encourage toute l'Europe, en particulier l'Autriche, à reprendre les armes. Napoléon doit alors se rendre en personne en Espagne à la fin de 1808 pour rétablir la situation, remportant des victoires mais sans pouvoir éteindre l'insurrection.
Les conséquences désastreuses de la guerre d'Espagne
« Cette malheureuse guerre d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France. »
- La guerre d'Espagne constitue un bourbier militaire et financier. Elle immobilise des centaines de milliers de soldats dans une guerre d'usure contre une guérilla insaisissable, soutenue par un peuple hostile et par les armées régulières anglaises de Wellington. Cette « ulcère » saigne la Grande Armée, nécessite des levées de conscrits de plus en plus impopulaires (donnant naissance à la légende de « l'Ogre ») et coûte très cher sans rapporter les profits habituels des campagnes victorieuses, contrairement aux guerres précédentes.
- Les conséquences stratégiques et politiques sont catastrophiques. L'enlisement en Espagne encourage l'Autriche à reprendre la guerre en 1809. Il affaiblit le Blocus continental en rouvrant les marchés espagnols et sud-américains aux Britanniques. Enfin, il éloigne Napoléon de son soutien en France : la bourgeoisie s'inquiète de cette expansion démesurée, et le peuple supporte mal les sacrifices humains. L'entrevue d'Erfurt (octobre 1808) avec le tsar Alexandre Ier, destinée à garantir la neutralité russe pendant la campagne d'Espagne, se solde par un échec diplomatique, Talleyrand travaillant même contre son empereur. L'Espagne marque le début du délitement de l'Empire.
Chapitre 10: Chapitre IV
La consolidation du pouvoir napoléonien : du Directoire à l'Empire
La réaction thermidorienne et l'ascension de Bonaparte
« C'est sur le maintien des propriétés que reposent la culture de la terre, toutes les productions, tout moyen de travail et tout l'ordre social. »
- La période post-thermidorienne (après la chute de Robespierre) est marquée par une réaction conservatrice menée par les thermidoriens, un amalgame de girondins, dantonistes et de montagnards repentis. Leur programme, formulé par Boissy d'Anglas, vise à arrêter la Révolution en confiant le pouvoir aux propriétaires, excluant ainsi les revendications des sans-culottes. Cette politique se traduit par l'écrasement des dernières insurrections populaires de Germinal et Prairial an III (1795), la désarmement des sections parisiennes et une répression impitoyable. Les thermidoriens représentent essentiellement les profiteurs de la Révolution : acquéreurs de biens nationaux, spéculateurs et détenteurs de grands emplois publics. Ils obtiennent le soutien de la paysannerie aisée mais rejettent toute restauration monarchique, compte tenu du nombre de régicides dans leurs rangs.
- Face à la menace d'un raz-de-marée royaliste lors des élections prévues par la nouvelle constitution de l'an III (1795), les thermidoriens votent les décrets des deux-tiers, imposant que les deux tiers des nouveaux élus soient d'anciens conventionnels. Cette manœuvre provoque le soulèvement des sections royalistes parisiennes le 13 Vendémiaire an IV (5 octobre 1795). La Convention, confiant la défense à Barras, fait appel à des officiers jacobins sans emploi, dont le jeune général Bonaparte. Ce dernier, par des dispositions tactiques habiles (récupération de l'artillerie au camp des Sablons, barrages des avenues des Tuileries), contribue significativement à la victoire des troupes conventionnelles sur les insurgés, manquant de combativité et de commandement efficace.
- La victoire de Vendémiaire lance la carrière politique de Bonaparte. Il est nommé général en second, puis général de division, et prend le commandement de l'armée de l'Intérieur. À ce poste, il doit maintenir l'ordre dans une capitale affamée et mécontente, démantelant la Garde nationale, réorganisant la police et réprimant les rassemblements, notamment en fermant le club jacobin du Panthéon. Parallèlement, sa vie privée prend un tour décisif avec sa rencontre puis son mariage avec Joséphine de Beauharnais en mars 1796, une union qui le lie plus étroitement au cercle influent de Barras et lui ouvre des perspectives de carrière.
La campagne d'Italie et la naissance de la légende
« Après Lodi, je me regardai non plus comme un simple général mais comme un homme appelé à influer sur le sort d'un peuple. »
- Contre l'avis de Carnot et du commandant en chef Scherer, Bonaparte obtient du Directoire le commandement de l'armée d'Italie, avec un plan offensif contre l'Autriche. Dès son arrivée, il dénonce le dénuement de ses troupes mais bénéficie du soutien logistique de commissaires comme Salicetti. Sa campagne, menée avec une audace et une rapidité remarquables, brise successivement l'armée sarde (Montenotte, Millesimo, Mondovi) et l'armée autrichienne (Lodi, Castiglione, Rivoli). La prise de Mantoue en février 1797 après un long siège lui assure la maîtrise du nord de l'Italie et lui permet de marcher vers Vienne, forçant l'Autriche à signer les préliminaires de paix de Léoben en avril 1797.
- Bonaparte excelle dans deux types de manœuvres : le débordement, qui lui permet de s'emparer du Milanais sans combat majeur, et la manœuvre sur lignes intérieures, concentrant ses forces sur un point faible de l'ennemi. Ces succès reposent sur l'endurance extraordinaire de ses troupes, comme en témoigne la division Masséna, qui parcourut plus de 100 km et participa à trois batailles en quatre jours. Ces victoires confirment Bonaparte dans l'idée de sa valeur unique et aiguisent son ambition politique. Il commence à se considérer comme un acteur décisif sur la scène nationale.
- Conscient de l'importance de l'opinion, Bonaparte met en place une propagande systématique via la presse. Il fonde Le Courrier de l'armée d'Italie et La France vue de l'armée d'Italie, journaux diffusés gratuitement qui exaltent ses victoires, son génie et sa simplicité, visant à la fois ses soldats et l'opinion française. Cette machine publicitaire, financée par le butin de guerre, construit sa légende bien avant Sainte-Hélène, enflant parfois ses succès (comme à Arcole) et le présentant comme le sauveur face à un Directoire impopulaire et corrompu.
L'exploitation politique et le coup d'État de Fructidor
« Je vous prie de me remplacer et de m'accorder ma démission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire continuer de servir après cette marque horrible de l'ingratitude du gouvernement. »
- Fort de ses succès, Bonaparte mène une politique personnelle en Italie, créant la République cisalpine et intervenant à Gênes et Venise sans consulter le Directoire, ce qui irrite Paris. Il s'empare également des papiers du comte d'Antraigues, révélant la trahison du général Pichegru, président du Conseil des Cinq-Cents, qui négociait avec Louis XVIII. Ces preuves sont transmises à Barras. Face à la montée en puissance de la droite royaliste aux élections, le Directoire, divisé (Carnot et Barthélemy ralliés à la droite, Reubell, La Révellière et Barras hostiles), envisage un coup de force.
- Dans la nuit du 18 Fructidor an V (4 septembre 1797), Barras, Reubell et La Révellière, s'appuyant sur le général Augereau envoyé par Bonaparte, organisent un coup d'État. Pichegru et Barthélemy sont arrêtés, Carnot s'enfuit. Les papiers d'Antraigues sont affichés dans Paris, discréditant les royalistes. Bonaparte, bien qu'éloigné, a fourni les preuves et les troupes morales nécessaires. Cependant, le coup d'État ne le sert pas entièrement, car Reubell, hostile à sa politique italienne, reste en place, et Augereau devient critique. Bonaparte feint alors l'indignation et propose sa démission, sachant que les thermidoriens ne peuvent se passer de lui.
- Maître du jeu, Bonaparte impose ses conditions à l'Autriche lors des négociations de paix, aboutissant au traité de Campo-Formio le 18 octobre 1797. L'Autriche cède la Belgique, reconnaît la République cisalpine et reçoit en compensation la République de Venise (moins les îles Ioniennes). Le sort de la rive gauche du Rhin est reporté. Ce traité, négocié sans véritable consultation du Directoire, consacre la prééminence personnelle de Bonaparte. Il confie à ses proches : « Les avocats de Paris qu'on a mis au Directoire, n'entendent rien au gouvernement... Je ne puis plus obéir. J'ai goûté du commandement et je ne saurais y renoncer. » Le Directoire, pour l'éloigner, le nomme commandant de l'armée d'Angleterre.
Du Consulat à vie à l'Empire : la consolidation monarchique
« Il faut, ou que la forme des gouvernements qui nous environnent se rapproche de la nôtre, ou que nos institutions politiques soient un peu plus en harmonie avec les leurs. »
- Après le coup d'État de Brumaire, Bonaparte, Premier Consul, doit faire face à l'opposition des « idéologues » au Tribunat et au Corps législatif, qui critiquent son autoritarisme et ses projets, notamment le Code civil et le Concordat. En 1802, profitant de son immense popularité due à la paix intérieure et extérieure, il manœuvre pour transformer son pouvoir. Le Tribunat propose de le remercier, mais le Sénat n'offre qu'une prorogation de dix ans. Sur les conseils de Cambacérès, Bonaparte fait appel au peuple via un plébiscite qui pose directement la question du Consulat à vie. Le « oui » l'emporte massivement (3,6 millions contre 8 374), scellant son divorce avec l'aile républicaine des brumairiens.
- Le sénatus-consulte du 4 août 1802 (an X) réforme profondément les institutions. Il renforce les pouvoirs du Premier Consul (droit de désigner son successeur, de conclure des traités, de grâce) et du Sénat (pouvoir de légiférer par sénatus-consultes organiques, de suspendre les libertés). Le système électoral est modifié au profit de collèges censitaires contrôlés indirectement par le Premier Consul. Parallèlement, la création de la Légion d'honneur (mai 1802), malgré de vives résistances au Tribunat, jette les bases d'une nouvelle noblesse de service. Le Code civil (promulgué en 1804) consacre les principes de 1789 tout en renforçant l'autorité patriarcale.
- La conspiration de l'an XII (1803-1804), menée par Cadoudal et impliquant Pichegru et Moreau, vise à assassiner Bonaparte et restaurer les Bourbons. Son échec et l'exécution du duc d'Enghien (mars 1804), enlevé en territoire étranger, servent la propagande bonapartiste en présentant Bonaparte comme le seul rempart contre le retour de l'Ancien Régime. Cet événement pousse à l'établissement d'un pouvoir héréditaire pour assurer la stabilité. Un nouveau plébiscite approuve l'hérédité impériale dans la famille Bonaparte. Le sacre du 2 décembre 1804, où Napoléon se couronne lui-même devant le pape, et le serment de maintenir les conquêtes révolutionnaires, marquent l'apogée de son alliance avec les notables issus de la Révolution.
Le style Empire : arts et culture au service du pouvoir
« Ce que je cherche avant tout, c'est la grandeur : ce qui est grand est toujours beau. »
- La période napoléonienne est souvent décrite comme un déclin littéraire, attribué à une censure tatillonne. En réalité, celle-ci est moins sévère que sous la Révolution, et vise surtout à contrôler les théâtres et l'imprimerie pour des raisons d'ordre public et économique. Une littérature officielle, académique et souvent moralisatrice (Legouvé, Delille, Raynouard) coexiste avec des marginaux (Sade, Restif de la Bretonne) et des figures d'opposition comme Mme de Staël (exilée) et Chateaubriand, dont Le Génie du Christianisme sert d'abord la politique religieuse de Bonaparte avant qu'il ne prenne ses distances. La littérature populaire, avec le roman noir (Ducray-Duminil) et le mélodrame (Pixérécourt), connaît un immense succès.
- Dans les arts, Napoléon utilise délibérément la création à des fins de propagande. Le néo-classicisme, incarné par le peintre David (Le Sacre, La Distribution des Aigles) et ses élèves (Gros, Gérard, Girodet), domine, célébrant l'épopée impériale et les vertus antiques. Cependant, d'autres courants existent, comme le style troubadour, l'influence d'Ossian ou le pré-romantisme de Prud'hon et Géricault. L'Empereur encourage les sciences (Lagrange, Laplace, Cuvier, Lamarck) et les savants sont honorés. L'architecture et les arts décoratifs, sous l'égide de Percier et Fontaine, imposent un style Empire caractérisé par la monumentalité, l'acajou, les bronzes et les motifs inspirés de l'Antiquité et de l'Égypte.
- Ce mécénat dirigé vise à glorifier le régime et son chef, créant une véritable « religion » napoléonienne parfois poussée jusqu'au ridicule. Cependant, loin d'étouffer la vie culturelle, l'Empire voit une intense activité artistique, la décentralisation des musées et la formation de la génération romantique (Balzac, Hugo, Berlioz, Delacroix) qui sera marquée par l'épopée impériale. Le bilan est donc contrasté : triomphe d'un art officiel et bourgeois, mais aussi foisonnement créatif et rayonnement de Paris comme capitale culturelle européenne.
La rupture avec les notables et le réveil des nationalismes
« Le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont la conquête de la France; le reste est la conquête de l'Empereur; la France n'y tient pas. »
- À partir de 1808, une fracture apparaît entre Napoléon et la bourgeoisie révolutionnaire qui l'a porté au pouvoir. Les causes en sont multiples : la création d'une noblesse d'Empire, perçue comme une trahison de l'égalité ; le mariage avec Marie-Louise d'Autriche (1810), qui ancre le régime dans la légitimité monarchique ancienne ; et surtout, la guerre permanente. L'affaire d'Espagne, perçue comme une guerre dynastique et non plus défensive, et la crise économique de 1810-1811, qui frappe le commerce et l'industrie, achèvent de détacher les notables, lassés par le despotisme et les sacrifices.
- La campagne de 1809 contre l'Autriche marque un tournant. Pour la première fois, Napoléon affronte un patriotisme allemand en éveil, stimulé par des intellectuels comme Fichte. Bien que victorieux à Wagram (juillet 1809) et imposant une paix dure à l'Autriche (traité de Vienne, octobre 1809), la campagne est difficile (échec à Essling, mort de Lannes) et révèle la résistance des peuples. Des insurrections éclatent dans le Tyrol (Andreas Hofer) et en Allemagne du Nord (Schill, Dornberg). L'attentat de l'étudiant Staps contre Napoléon à Schoenbrunn symbolise cette haine nationale grandissante.
- L'Europe entière se soulève contre l'hégémonie française. En Espagne, la guérilla s'enracine. La rupture avec le tsar Alexandre Ier se prépare. Napoléon, en créant un « Grand Empire » fondé sur la domination et l'annexion, a réveillé les sentiments nationaux. En France même, la conscription devient de plus en plus impopulaire, et les soldats montrent des signes de lassitude. La guerre, désormais menée pour la gloire de l'Empereur et non pour la défense des acquis révolutionnaires, perd son caractère national. La défaite de Russie en 1812 consommera cette rupture entre Napoléon et la nation qui l'avait porté au pouvoir.
Chapitre 11: Chapitre V
L'Expédition d'Égypte et les Victoires Continentales de Napoléon
Le Contexte Politique et le Projet Égyptien
« Vous franchîtes les monts; vous franchirez les flots, Des tyrans de la mer punissez les complots. Ils combattent pour l'or; vous, pour une patrie. »
- Le retour triomphal de Bonaparte après la campagne d'Italie le place dans une position politique délicate. Son immense popularité et son contrôle sur plusieurs armées en font une menace pour le Directoire, qui tremble devant lui. Cependant, Bonaparte juge que le moment n'est pas encore venu pour un coup d'État, l'opinion publique restant méfiante envers les généraux politiciens. Il adopte donc une attitude modeste à Paris et consolide son prestige en entrant à l'Institut des sciences, s'assurant ainsi l'appui des idéologues, les « consciences » de la Révolution finissante. Cette manœuvre habile lui permet de se présenter comme un héros pur, loyal à la République, tout en préparant l'avenir.
- Le projet d'expédition en Égypte émerge comme une solution à plusieurs problèmes. Le débarquement en Angleterre, initialement envisagé, est jugé trop risqué et techniquement difficile sans la maîtrise des mers. Talleyrand, ministre des Relations extérieures, développe l'idée de conquérir l'Égypte. Ce projet, perçu comme une folle aventure par certains, séduit Bonaparte pour plusieurs raisons : il flatte son imagination orientale, l'éloigne d'une situation politique française instable où il pourrait compromettre son prestige, et répond à des objectifs stratégiques en menaçant la route des Indes, source de la richesse britannique. Le Directoire, quant à lui, y voit un moyen commode d'éloigner un rival encombrant.
- L'expédition revêt également une dimension scientifique et culturelle majeure, s'inscrivant dans la tradition des Lumières. Une commission des sciences et des arts, soigneusement sélectionnée par des savants comme Monge et Berthollet, accompagne l'armée. Elle comprend des mathématiciens, astronomes, naturalistes, ingénieurs, architectes, artistes et même des imprimeurs avec des caractères arabes. Des personnalités comme le géomètre Fourier, le naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, le chimiste Conté et l'archéologue Jomard font partie du voyage. Cette initiative vise à fonder un Institut d'Égypte et confirme l'alliance de Bonaparte avec les intellectuels, donnant à l'entreprise une légitimité civilisatrice au-delà de la simple conquête militaire.
La Conquête et l'Occupation de l'Égypte
« Je me suis informé sur ce que notre gouvernement escomptait en envoyant une armée s'établir dans les États du Grand Seigneur... Bonaparte, par son génie... avait trop d'influence en France. Il était une gêne, pour ne pas dire un obstacle à ceux qui détiennent les rênes du pouvoir. »
- Le débarquement à Alexandrie le 1er juillet 1798 se fait sans grande résistance, mais l'enthousiasme des soldats s'effondre rapidement face aux conditions extrêmes : chaleur écrasante, désert, manque d'eau et de vivres. Le témoignage du canonnier Bricard décrit des soldats périssant dans les sables, jetant leur butin, certains allant jusqu'au suicide. L'état d'esprit de l'armée, illustré par les lettres de François Bernoyer, est marqué par l'incompréhension et le sentiment d'avoir été envoyé au loin pour des raisons de politique intérieure française, afin d'éloigner un général devenu trop puissant.
- La conquête militaire est initialement rapide. L'Égypte est alors une province de l'Empire ottoman, gouvernée de fait par la caste militaire des Mamelouks. La bataille décisive a lieu aux Pyramides de Gizeh le 21 juillet 1798, où les charges de cavalerie mameloukes se brisent sur les carrés d'infanterie française. Cette victoire, rapidement amplifiée par la légende, livre Le Caire à Bonaparte. Cependant, le 1er août, la flotte française est surprise et entièrement détruite par Nelson à Aboukir, coupant l'armée de ses lignes de ravitaillement et la rendant prisonnière de sa conquête.
- L'occupation française tente de concilier administration moderne et respect des traditions locales. Pour gagner la population, Bonaparte proclame le respect des croyances islamiques, détruit l'ancienne féodalité des Mamelouks, et entreprend des travaux d'utilité publique comme la remise en état des canaux et des études pour le percement de l'isthme de Suez. L'Institut d'Égypte est fondé pour « le progrès et la propagation des lumières ». La présence des savants est fructueuse : fouilles archéologiques, découverte de la pierre de Rosette, et nombreux croquis qui serviront plus tard à la monumentale Description de l'Égypte.
L'Enlisement et le Retour de Bonaparte
« L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, des événements extraordinaires, me décident seuls à passer, au milieu des escadres ennemies, pour me rendre en Europe. »
- La situation en Égypte se dégrade rapidement après les premiers succès. La déclaration de guerre de la Turquie en septembre 1798 et la révolte du Caire le 21 octobre, sévèrement réprimée, montrent les limites du ralliement des populations. L'expédition en Syrie (février-mai 1799) bute sur la résistance de Saint-Jean-d'Acre, défendue par les Anglais et un ancien condisciple de Bonaparte, Phélippeaux. L'armée, manquant d'artillerie de siège et frappée par la maladie, doit battre en retraite après avoir stoppé une armée turque à Mont-Thabor.
- Coupé de la France, Bonaparte souffre de la propagation de rumeurs négatives en Europe, où ses adversaires amplifient les échecs comme le désastre d'Aboukir ou la révolte du Caire. Pendant ce temps, à Paris, la situation politique évolue et on parle d'un coup d'État préparé par Sieyès avec le général Joubert. L'éloignement de Bonaparte commence à se retourner contre lui. Apprenant ces nouvelles et estimant avoir épuisé les possibilités en Orient, il prend la décision de rentrer en France, abandonnant son armée.
- Le 23 août 1799, Bonaparte quitte secrètement l'Égypte avec un petit groupe de fidèles (Berthier, Lannes, Murat, Monge, Berthollet). Ce départ précipité, justifié par « l'intérêt de la patrie », est un pari risqué : il faut échapper à la marine anglaise et justifier ce retour. Le « miracle » se produit : son navire n'est pas intercepté, et la nouvelle d'une victoire française à Aboukir (25 juillet) arrive à Paris juste avant lui, redorant son blason. Il débarque en France en octobre, auréolé d'un prestige intact, voire amplifié par l'exotisme de l'expédition, alors que Joubert est mort et que la voie est libre pour un nouvel acte politique.
La Rupture de la Paix d'Amiens et la Troisième Coalition
« Un Premier Consul ne ressemble pas à ces rois par la grâce de Dieu qui regardent leurs États comme un héritage. Il a besoin d'actions d'éclat et par conséquent de la guerre. »
- La paix d'Amiens (1802) est fragile. Les griefs britanniques s'accumulent : ingérence française en Suisse et en Hollande, refus d'un traité de commerce, et surtout, les ambitions coloniales et continentales de Napoléon. Celui-ci relance des projets en Orient (missions de Sébastiani en Égypte, Decaen dans l'Inde), en Amérique (rétrocession de la Louisiane, expédition à Saint-Domingue) et dans le Pacifique. L'évacuation de Malte, prévue par le traité, devient le point de crispation. L'Angleterre, inquiète de l'encerclement de ses marchés par l'influence française en Europe, refuse de restituer l'île.
- La guerre reprend officiellement le 17 mai 1803, l'Angleterre prenant l'initiative des hostilités. Pour Napoléon, désormais Empereur, ce conflit sert aussi ses desseins intérieurs : il consolide son pouvoir personnel en se présentant comme le « Sauveur » face à la « perfide Albion », et répond aux intérêts économiques d'une bourgeoisie manufacturière désireuse d'abattre la puissance commerciale britannique. La guerre permet également de maintenir l'armée, source de sa légitimité, occupée et loin de Paris.
- La stratégie initiale de Napoléon pour vaincre l'Angleterre est l'invasion par la Manche. Il concentre une « Armée des côtes de l'Océan » à Boulogne et fait construire une vaste flottille de débarquement. Cependant, ce projet se heurte à des difficultés techniques et à la suprématie navale britannique. Le plan évolue pour tenter d'attirer la flotte anglaise aux Antilles afin de libérer temporairement la Manche. Ce plan complexe, mal coordonné, échoue et aboutit au désastre de Trafalgar (21 octobre 1805), où la flotte franco-espagnole est anéantie par Nelson. Cette défaite marque l'abandon définitif du projet de débarquement et consacre la maîtrise britannique des mers.
Les Campagnes Foudroyantes : Austerlitz et Iéna
« Soldats, Votre Empereur est au milieu de vous ; vous n'êtes que l'avant-garde du grand peuple... pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont tissée la haine et l'or de l'Angleterre. »
- Face à la formation de la Troisième Coalition (Angleterre, Autriche, Russie, Naples), Napoléon opère une manœuvre stratégique audacieuse. Il fait marcher la Grande Armée de Boulogne vers l'Allemagne à une vitesse foudroyante. Surprenant les Autrichiens du général Mack, il les encercle et les force à capituler à Ulm le 20 octobre 1805, le jour même où Nelson triomphe à Trafalgar. Il s'empare ensuite de Vienne. La campagne culmine à Austerlitz, le 2 décembre 1805 (« la bataille des Trois Empereurs »). Par un plan brillant, Napoléon attire les forces austro-russes à dégarnir leur centre sur le plateau de Pratzen pour les attaquer sur leur flanc, puis enfonce ce centre affaibli, coupant leur armée en deux. La victoire est écrasante et aboutit au traité de Presbourg, qui humilie l'Autriche et remanie profondément l'Allemagne et l'Italie au profit de la France.
- L'humiliation de l'Autriche et la création de la Confédération du Rhin, placée sous protectorat français, provoquent la Prusse, qui entre en guerre en 1806 (Quatrième Coalition). La campagne est encore plus rapide. Le 14 octobre 1806, Napoléon écrase l'armée prussienne du prince de Hohenlohe à Iéna. Le même jour, plus au nord, le maréchal Davout, en infériorité numérique, défait le gros de l'armée prussienne commandée par le duc de Brunswick à Auerstaedt. Ces deux défaites jumelles entraînent l'effondrement total de la Prusse, réputée invincible depuis Frédéric II. Napoléon entre triomphalement à Berlin et impose à la Prusse des conditions très dures : occupation, contributions de guerre colossales (près de 160 millions de francs), et perte de vastes territoires.
- Ces victoires ont un retentissement immense en France et en Europe. Elles sont habilement célébrées par les bulletins de la Grande Armée, lus dans tout le pays, qui entretiennent le lien entre la nation et ses soldats et construisent le mythe de l'invincibilité napoléonienne. Sur le plan politique, elles permettent à Napoléon de remodeler l'Europe : il place ses frères Joseph et Louis sur les trônes de Naples et de Hollande, crée de nouveaux royaumes alliés (Westphalie pour Jérôme, confédération du Rhin), et réduit l'Autriche et la Prusse au rang de puissances secondaires. Cependant, cette politique de création de monarchies familiales commence à inquiéter certains, comme Murat, qui y voient une trahison des principes révolutionnaires de la « Grande Nation ».
La Campagne de Pologne et l'Apogée de Tilsit
« Sire, je hais les Anglais autant que vous ! — En ce cas la paix est faite. »
- Après Iéna, Napoléon doit affronter la Russie, alliée de la Prusse. La campagne en Pologne orientale, à l'hiver 1806-1807, est beaucoup plus difficile. L'armée affronte un terrain boueux puis enneigé, des lignes d'approvisionnement étirées et une guerre de partisans. La bataille d'Eylau (8 février 1807) est un choc sanglant et indécis, livré dans une tempête de neige. Les pertes sont effroyables des deux côtés (environ 25 000 Russes et 18 000 Français), et la vision du champ de bataille couvert de cadavres, décrite par le chirurgien Percy, contraste avec l'image habituelle des victoires éclatantes.
- Au printemps, les opérations reprennent. Napoléon remporte une victoire décisive à Friedland le 14 juin 1807, contraignant le tsar Alexandre Ier à demander la paix. La rencontre a lieu à Tilsit, sur un radeau au milieu du Niémen. L'entente est rapide et scelle une alliance franco-russe contre l'Angleterre. La Prusse, absente des négociations, en est la grande perdante : elle perd la moitié de son territoire. Ses possessions polonaises forment le grand-duché de Varsovie (confié au roi de Saxe) et ses territoires à l'ouest de l'Elbe le royaume de Westphalie (donné à Jérôme Bonaparte). La Russie, quant à elle, adhère au Blocus continental, le système par lequel Napoléon tente d'asphyxier économiquement le Royaume-Uni en fermant les ports européens à son commerce.
- Tilsit (juillet 1807) marque l'apogée de la puissance de Napoléon. L'Empire français domine directement ou indirectement la plus grande partie de l'Europe continentale. L'Angleterre est isolée. La paix générale semble à portée de main. En France, l'opinion, bien que lasse de la guerre, admire le génie du chef qui a porté si haut la gloire du pays. Les campagnes, loin de coûter cher au Trésor public, se sont largement autofinancées par les énormes contributions de guerre prélevées sur les vaincus, comme le montrent les comptes de l'intendant Daru pour la campagne de Prusse.
Le Conflit avec la Papauté et le Malaise Religieux
« Votre Sainteté est souverain de Rome, mais j'en suis l'Empereur. Tous mes ennemis doivent être les siens. »
- Le conflit entre Napoléon et le pape Pie VII, latent depuis le Concordat de 1801, éclate au grand jour. Napoléon veut une Église docile, instrument de son pouvoir, comme en témoigne le Catéchisme impérial qui inculque l'obéissance à l'Empereur. Il exige que le pape, souverain temporel des États pontificaux, applique le Blocus continental et ferme ses ports aux Anglais. Pie VII refuse de prendre parti dans un conflit qu'il estime politique. En réponse, Napoléon fait occuper Rome (février 1808) puis annexe les États pontificaux par décret (mai 1809).
- Pie VII réplique par une bulle d'excommunication contre les « usurpateurs ». Furieux, Napoléon ordonne l'arrestation du pape. Dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, le général Radet envahit le Quirinal et enlève Pie VII, qui est conduit à Savone où il reste prisonnier jusqu'en 1812. Depuis sa captivité, le pape utilise une arme spirituelle redoutable : il refuse l'investiture canonique aux nouveaux évêques nommés par Napoléon, paralysant partiellement l'administration du clergé français.
- Pour contourner l'obstacle, Napoléon convoque un concile national à Paris en 1811. Contre toute attente, l'assemblée d'évêques, présidée par le cardinal Fesch, oncle de l'Empereur, fait preuve d'indépendance et refuse de se soumettre entièrement aux volontés impériales, réclamant la liberté du pape. Napoléon doit dissoudre le concile et faire arrêter quelques évêques récalcitrants. Ce conflit, perçu comme une nouvelle persécution religieuse, crée un profond malaise dans l'opinion catholique et détache une partie des notables et du clergé du régime, contribuant à la dégradation de l'image de l'Empereur.
Analyse des Facteurs de Succès et Débats Historiographiques
« La forme défensive de la bataille est plus forte que la forme offensive. » (Clausewitz, analysant les campagnes napoléoniennes)
- Les victoires napoléoniennes d'Austerlitz et Iéna s'expliquent par une combinaison de facteurs. Sur le plan stratégique, Napoléon perfectionne le principe divisionnaire hérité de la Révolution : il manœuvre avec des corps d'armée autonomes qui se déplacent dispersés pour vivre sur le pays, puis se concentrent rapidement pour frapper. Il excelle à induire l'ennemi en erreur (comme à Austerlitz) ou à le surprendre par des manœuvres rapides (marchant sur ses arrières comme à Ulm ou Iéna). Cependant, son mépris pour les innovations techniques (il conserve les armes de l'Ancien Régime) et sa méconnaissance parfois coupable du terrain et du climat sont des points faibles.
- La force de la Grande Armée réside aussi dans sa composition initiale : une armée nationale, motivée, encadrée par des officiers sortis du rang et aguerris par les campagnes révolutionnaires. Cependant, au fil des conquêtes et des pertes, cette armée devient de plus en plus cosmopolite (avec de nombreux contingents alliés ou annexés) et est recomposée avec de jeunes conscrits moins expérimentés. Dès la campagne de Pologne (Eylau), la guerre perd son caractère d'« éclair » pour devenir une boucherie coûteuse en vies humaines, annonçant les difficultés futures en Espagne et en Russie.
- L'historiographie a longuement débattu des responsabilités dans la reprise des guerres après Amiens. Si les historiens français ont traditionnellement accusé l'Angleterre, jalouse de la puissance continentale française, les historiens anglais insistent sur les provocations et l'expansionnisme de Napoléon. Le rôle ambigu de Talleyrand, favorable à une politique d'équilibre européen centrée sur une alliance avec l'Autriche et hostile aux excès de l'impérialisme napoléonien, est également un sujet d'étude important. Enfin, l'expédition d'Égypte est réévaluée : au-delà du « rêve oriental », elle apparaît surtout comme une manœuvre de politique intérieure, permettant à Bonaparte de s'éloigner au bon moment et de revenir en sauveur.
Chapitre I – Chapitre VI
La France du Directoire au Premier Empire : Bilan, Transformations et Crises
Le bilan du Directoire et la transition vers le Consulat
« Le bilan du Directoire, à la lecture de ces rapports, est donc lourd. Mais le passif n'en a-t-il pas été volontairement exagéré ? »
- L'enquête de l'an IX, menée par des conseillers d'État sous le Consulat, dresse un tableau catastrophique de la France à la fin du Directoire. Les rapports décrivent un pays dévasté : routes impraticables, brigandage endémique (notamment dans l'Ouest avec les « chauffeurs » et dans le Midi avec les « compagnons de Jéhu »), traces profondes des invasions aux frontières et des ravages de la guerre civile en Vendée. L'anarchie administrative est totale, avec des lois appliquées de façon incohérente d'un département à l'autre. Les finances sont en ruine, les percepteurs souvent coupables d'exactions, et l'armée elle-même puise dans les caisses de l'État. Ce tableau sert de justification au coup d'État de Brumaire et à l'avènement de Bonaparte.
- Cependant, l'historiographie moderne nuance fortement ce bilan négatif, soulignant que les rapports de l'an IX étaient partiaux, rédigés par des partisans de Bonaparte désireux de noircir le régime précédent. Le Directoire a en réalité réalisé une œuvre importante souvent occultée : victoires militaires de Masséna à Zurich et de Brune à Bergen, création par Ramel d'une administration des contributions modernes, politique scolaire active de François de Neufchâteau qui multiplie les écoles centrales, et tentatives de relance économique avec la création d'une caisse d'escompte et de grandes enquêtes statistiques. Le Directoire a donc jeté les bases de nombreuses réformes que le Consulat reprendra à son compte.
- La période du Directoire correspond aussi à une longue dépression économique (1796-1801), héritée de la gestion financière chaotique de la Révolution (assignats, mandats territoriaux). Cette crise, marquée par la déflation, la chute des prix agricoles, la sous-consommation rurale et le marasme des ports et des grands centres industriels, a ruiné les efforts de redressement du régime. La fin de ce marasme à partir de 1801, coïncidant avec l'arrivée au pouvoir de Bonaparte, a contribué à forger le mythe du « miracle consulaire », alors que la reprise était en partie conjoncturelle.
La France impériale : diversité régionale et intégration
« Étonnante diversité que celle de la France impériale ! »
- L'Empire napoléonien est une construction hétérogène, s'étendant bien au-delà des frontières de 1789. Les récits de voyageurs comme Langlois ou Nemnich soulignent les contrastes profonds entre le Nord industrialisé, l'Est en plein essor, l'Ouest encore marqué par la chouannerie, le Centre pauvre et le Midi portuaire en crise. Cette diversité est administrée par un pouvoir centralisateur qui cherche à unifier cet ensemble par des infrastructures (routes impériales rayonnant de Paris), une législation commune (Code civil) et une politique économique protectionniste.
- Les régions nouvellement annexées connaissent des destins divergents. La Belgique tire un bénéfice net de l'intégration à l'Empire : vente des biens nationaux au profit de la bourgeoisie, développement industriel rapide (coton à Gand, charbon, métallurgie), et absence d'opposition notable. À l'inverse, la Hollande, économie tournée vers le commerce maritime, est étranglée par le Blocus continental, ce qui conduit à son annexion forcée en 1810 après le conflit entre Napoléon et son frère Louis. Sur la rive gauche du Rhin, l'unification juridique et administrative, menée avec pragmatisme par des préfets comme Lezay-Marnesia, favorise le développement économique et le ralliement d'une bourgeoisie d'affaires, créant une identité rhénane distincte.
- L'Italie française, divisée en départements annexés, royaume d'Italie et royaume de Naples, est un laboratoire de la domination napoléonienne. L'introduction des codes français, l'abolition des droits féodaux et la vente des biens d'Église bouleversent les structures sociales, généralement au profit de la bourgeoisie et au détriment de l'aristocratie et du clergé. Cependant, cette modernisation est perçue comme une imposition étrangère, et la conscription, en particulier, provoque un vif mécontentement, comme à Rome après l'enlèvement du pape Pie VII.
L'évolution du régime : du sauveur au despote
« Le besoin d'une dictature momentanée et absolue, quelquefois nécessaire pour sauver un État, repoussait toutes les réflexions sur les suites d'un pareil pouvoir. »
- Le régime évolue d'une dictature de salut public, justifiée par l'état de guerre et acceptée par une bourgeoisie avide d'ordre, vers une monarchie héréditaire de plus en plus personnelle et despotique. Après 1808, Napoléon s'éloigne des notables qui l'avaient porté au pouvoir. Les assemblées (Tribunat supprimé en 1807, Corps législatif réduit à un rôle de figurant, Sénat docile) sont vidées de leur substance. Le Conseil d'État perd de son influence et les ministres deviennent de simples exécutants. Le pouvoir se concentre entre les mains de l'Empereur, qui tranche seul, même sur les détails.
- Cette personnalisation du pouvoir s'accompagne d'un renforcement de l'appareil policier. Sous Fouché, puis surtout sous Savary, la police impériale devient omniprésente et intrusive, fichant les citoyens et s'immisçant dans la vie privée, ce qui achève d'aliéner la bourgeoisie. Parallèlement, Napoléon tente de contrôler la formation des élites par la création de l'Université impériale (décret de 1808), dotée d'un monopole de l'enseignement. Mais cette institution est rapidement infiltrée par des catholiques ultramontains et échoue à modeler une jeunesse dévouée au régime.
- La famille impériale, comblée de trônes (Joseph en Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, etc.), devient un élément de faiblesse. Les frères et sœurs de Napoléon, devant gérer les intérêts contradictoires de leurs États et de la politique impériale, finissent par désobéir ou être dépossédés, comme Louis avec l'annexion de la Hollande. Cette politique dynastique, qui semble privilégier les intérêts du clan Bonaparte sur ceux de la France, contribue au détachement des élites et à l'impopularité du régime.
Le Blocus continental : genèse, mise en œuvre et limites
« Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre. »
- Le Blocus continental, proclamé par le décret de Berlin (21 novembre 1806), est la pierre angulaire de la stratégie de Napoléon pour vaincre l'Angleterre après l'échec de l'invasion directe. Il s'agit d'une guerre économique visant à asphyxier le commerce et l'industrie britanniques en leur fermant le marché européen. Ce système est une réponse aux ordres en conseil britanniques qui établissaient un blocus maritime fictif des côtes françaises. Les décrets de Milan (novembre et décembre 1807) renforcent le dispositif en menaçant de saisie tout navire neutre ayant touché un port anglais.
- L'application du Blocus après Tilsit (1807) semble d'abord couronnée de succès, plongeant l'économie anglaise dans une crise en 1808 (chute des exportations, chômage, début de dévaluation de la livre). Napoléon contraint ou persuade toutes les puissances continentales, du Danemark à la Russie, d'adhérer au système. Cependant, l'insurrection espagnole (à partir de 1808) offre un débouché vital à l'Angleterre et détourne l'attention française, permettant le développement d'une contrebande massive depuis des points comme Gibraltar, Malte, Heligoland ou Trieste.
- Le Blocus se révèle être une arme à double tranchant. Le continent souffre de pénuries de matières premières (coton) et de denrées coloniales (sucre, café), dont les prix s'envolent. Pour y remédier et tirer des revenus pour l'État, Napoléon instaure en 1809-1810 un système de licences, autorisant un commerce contrôlé avec l'Angleterre. Ce revirement, perçu comme un privilège pour la France au détriment de ses alliés, est très impopulaire. Les décrets de Trianon (août 1810) et de Fontainebleau (octobre 1810) tentent de reprendre la main en taxant lourdement les denrées coloniales et en ordonnant des autodafés de marchandises saisies, comme à Francfort, ruinant les commerçants et accentuant le mécontentement en Europe.
La crise économique de 1810-1812 et ses conséquences sociales
« Toutes les places de France, d'Allemagne et d'Italie sont ébranlées. »
- La rigueur renouvelée du Blocus continental et la spéculation effrénée sur les denrées coloniales débouchent sur une crise financière et industrielle majeure en 1810-1811. Une cascade de faillites bancaires (Laffitte, Fould) et industrielles frappe la France, en particulier les secteurs de la soie (Lyon, Tours, Nîmes) et du coton (Rouen, Nord). Le chômage se répand, touchant jusqu'à 20 000 ouvriers sur 50 000 à Paris au printemps 1811.
- Cette crise industrielle est aggravée par une mauvaise récolte en 1811, qui provoque une crise de subsistances en 1812. Le prix du pain flambe en province, entraînant des émeutes de la faim, notamment à Caen, Rennes et Charleville. Les manifestants, souvent des ouvriers au chômage, s'attaquent aux boulangeries, aux moulins et aux propriétés des notaires accusés d'accaparer les grains. La répression est féroce, comme à Caen où six émeutiers sont exécutés. Napoléon parvient à éviter de graves troubles à Paris en maintenant artificiellement un prix abordable du pain.
- Cette triple crise (financière, industrielle, agricole) ébranle le prestige de l'Empire. La bourgeoisie, ruinée par les faillites et effrayée par les désordres populaires, se détache du régime. En Europe, les rigueurs du Blocus et les annexions (Hollande, villes hanséatiques, Valais) aliènent les populations. Paradoxalement, l'Angleterre subit aussi une grave dépression en 1811-1812 (effondrement des exportations, mouvement luddite de bris de machines, guerre avec les États-Unis). Mais la campagne de Russie, en détournant Napoléon, sauve une fois de plus l'économie britannique d'un effondrement possible.
Débats historiographiques et bilan de l'œuvre napoléonienne
« Le Consulat hérita d'entreprises en cours d'exécution et s'en attribua le mérite. En politique, seul le court terme est efficace. »
- L'historiographie a longtemps débattu de la nature du régime napoléonien. S'agit-il d'une dictature militaire, d'un despotisme éclairé ou d'un césarisme précurseur des régimes du XXe siècle ? Les travaux récents insistent sur le « bonapartisme » comme un compromis unique entre les nécessités d'un gouvernement fort en temps de guerre et les acquis anti-absolutistes de la Révolution. Le régime repose sur le charisme personnel de Napoléon et sur un plébiscite implicite, mais il étouffe progressivement les libertés et les contre-pouvoirs.
- Le débat sur la continuité entre le Directoire et le Consulat/Empire est central. Des historiens comme Albert Soboul ou Denis Woronoff soulignent qu'il n'y a pas de rupture brutale, mais une évolution. Le Consulat a hérité et perfectionné des réformes engagées sous le Directoire (finances, administration, blocus). La vraie rupture réside dans le passage d'une « dictature révolutionnaire » à une « dictature militaire » personnelle, qui a su capter à son profit le crédit de la reprise économique et des victoires militaires.
- L'échec final de Napoléon trouve ses racines dans les contradictions de son système. Le Blocus continental, conçu pour abattre l'Angleterre, a provoqué des crises économiques, aliéné les alliés et justifié des annexions qui ont rendu l'Empire ingouvernable. La politique dynastique a brouillé les objectifs nationaux. La centralisation excessive et le despotisme croissant ont fini par lasser la bourgeoisie qui l'avait soutenu. L'équilibre précaire de 1807, moment d'apogée où la France semblait unie, puissante et respectée, n'a pas résisté à la logique de la conquête permanente et de la guerre économique totale.
Chapitre VII – Chapitre IX
La Chute de l'Empire Napoléonien : Des Défaites à l'Abdication
Les Origines du Conflit Franco-Russe et la Rupture
« L'Empereur est fou, tout à fait fou, et nous jettera tous, tant que nous sommes, cul par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe. »
- La citation d'un ministre anonyme en 1809, rapportée par Marmont, illustre la lucidité et l'inquiétude grandissante des notables français face à la politique expansionniste incessante de Napoléon. Cette politique, ayant dépassé les traditionnelles « frontières naturelles », est perçue comme un « plan incliné » menant inévitablement au désastre, risquant même de compromettre les acquis de la Révolution. Le document souligne ainsi la fracture entre l'Empereur et la bourgeoisie nantie qui l'avait initialement soutenu, inquiète des conséquences économiques et politiques des guerres perpétuelles.
- La rupture avec la Russie, souhaitée par le tsar Alexandre Ier, est le fruit de causes politiques et économiques profondes. Sur le plan diplomatique, l'alliance de Tilsit (1807) n'a pas apporté les avantages escomptés à la Russie, notamment concernant le partage de l'Empire ottoman, constamment ajourné par Napoléon. La création du Grand-duché de Varsovie est perçue à Saint-Pétersbourg comme une menace de résurrection d'une Pologne sous influence française, ce que la Russie refuse catégoriquement. L'impérialisme français heurte ainsi les intérêts stratégiques russes en Europe centrale et orientale.
- Sur le plan économique, l'application stricte du Blocus continental par Napoléon a porté un coup sévère à l'économie russe, basée sur l'exportation de matières premières (blé, chanvre, bois) vers l'Angleterre. Napoléon n'ayant offert aucun débouché de remplacement viable, un profond mécontentement s'installe chez les propriétaires terriens russes. Un rapport du commissaire général Lesseps en 1809 détaille le désastre : les exportations russes vers la France ne s'élèvent qu'à 257 000 roubles, contre des importations françaises de 1 511 000 roubles, créant un déséquilibre commercial insoutenable.
- La pression intérieure sur le tsar est également forte. L'accord de Tilsit avait été mal accueilli par la cour, l'armée et le négoce. L'armée russe, selon les Mémoires de Davydov, refusa de fraterniser avec les Français. Parallèlement, Napoléon est déçu par la réserve russe et ne peut tolérer les entorses au Blocus continental, qu'il croit sur le point d'asphyxier l'Angleterre. Malgré les réticences des négociants français, pour qui le marché russe présente un intérêt médiocre, Napoléon veut cette guerre, la considérant comme une conséquence logique de son système continental et une étape dans son conflit avec l'Angleterre.
La Campagne de Russie et le Désastre de 1812
« Je pense que le Russe seul peut faire la guerre en Russie. »
- La campagne de Russie débute en juin 1812 avec une supériorité numérique écrasante pour Napoléon, qui aligne une armée cosmopolite de 675 000 hommes, incluant des contingents prussiens et autrichiens fournis sous la contrainte. Cependant, la stratégie russe, inspirée par des penseurs comme Clausewitz, consiste à éviter l'affrontement direct et à pratiquer la tactique de la terre brûlée, reculant en faisant le vide devant l'envahisseur. Cette stratégie, initialement plus subie que délibérée selon Clausewitz lui-même, épuise la Grande Armée par des marches forcées dans un pays dévasté.
- Malgré la victoire coûteuse de la Moskowa (Borodino) le 7 septembre, qui ouvre les portes de Moscou, Napoléon se heurte à un refus obstiné de négociation du tsar et à un gigantesque incendie de la ville (dont la responsabilité est attribuée au gouverneur Rostopchine). Découvrant une « guerre nationale » mêlant patriotisme et fanatisme religieux, coupé de ses lignes de communication, Napoléon ordonne la retraite le 19 octobre. Celle-ci, empruntant le même chemin dévasté, se transforme en cauchemar sous l'effet conjugué de la faim, du froid extrême (jusqu'à -30°C), des attaques des Cosaques et des partisans.
- Le passage dramatique de la Bérésina (27-29 novembre), où les pontonniers d'Éblé construisent des ponts dans l'eau glacée, marque un point culminant de l'horreur. Malgré une héroïque défense permettant d'échapper à l'encerclement, des milliers de traînards sont abandonnés. La retraite finale coûte cher : sur environ 450 000 hommes entrés en Russie, seuls 18 000 repassent le Niémen en décembre. Les pertes totales (morts, prisonniers, déserteurs) sont estimées à 380 000 soldats. Ce désastre, l'un des plus grands de l'histoire militaire, sert paradoxalement à forger la légende de Napoléon.
L'Effondrement de l'Empire en Europe (1813)
« Les peuples barbares sont superstitieux et ont des idées simples. Un coup terrible porté au coeur de l'Empire, sur Moscou la Grande, Moscou la Sainte, me livre en un moment cette masse aveugle et sans ressort. »
- De retour précipitamment à Paris en décembre 1812, Napoléon doit faire face aux conséquences du désastre. Tout en cherchant à rassurer la bourgeoisie (« Nos désastres... feront une grande sensation, mais mon arrivée en balancera les fâcheux effets »), il entreprend de lever de nouvelles armées, tirant 300 000 jeunes conscrits d'une France épuisée. Cependant, il refuse de dégarnir le front espagnol, où 250 000 soldats aguerris restent immobilisés, une erreur stratégique majeure.
- La campagne d'Allemagne de 1813, bien que marquée par des victoires initiales à Lützen et Bautzen, tourne à l'avantage des coalisés après l'entrée en guerre de l'Autriche, poussée par les subsides anglais et l'échec des négociations. Lors de l'entrevue de Dresde le 26 juin, Napoléon, dans une position de faiblesse, refuse catégoriquement de céder du territoire à Metternich, affirmant : « Je saurai mourir mais je ne céderai pas un pouce de territoire. » Cette intransigeance scelle son isolement.
- La « bataille des Nations » à Leipzig (16-19 octobre 1813) consacre la défaite. Face à 320 000 coalisés, Napoléon, avec 160 000 hommes, est vaincu notamment à cause de la défection des contingents saxons et wurtembergeois. L'explosion prématurée du pont sur l'Elster lors de la retraite achève le désastre. L'Allemagne napoléonienne s'effondre : la Confédération du Rhin se dissout, le royaume de Westphalie disparaît, et le Rhin devient un symbole de l'unité allemande naissante. La Hollande et les villes hanséatiques se soulèvent également contre la domination française.
La Perte des Alliés et des Colonies
« Malheureux qui meurt sur le champ de bataille Non pour défendre sa patrie... Mais tué par les ennemis d'un autre peuple Et pour un autre... »
- Les défaites en Europe entraînent l'effondrement des royaumes satellites. En Italie, le royaume d'Italie d'Eugène de Beauharnais est démoralisé par les lourdes pertes subies en Russie et en Allemagne. Murat, roi de Naples, trahit Napoléon et négocie avec l'Autriche pour préserver son trône, contribuant à chasser les Français de la péninsule. L'Illyrie est perdue, et les Autrichiens rétablissent les anciens gouvernements italiens en février 1814.
- En Espagne, la situation devient intenable pour Joseph Bonaparte. Malgré les succès du maréchal Suchet en Catalogne, l'armée française, minée par les rivalités entre maréchaux, est battue par Wellington à Vitoria le 21 juin 1813, perdant canons et bagages. Napoléon, trop tard, libère Ferdinand VII et propose l'évacuation de l'Espagne, actant la fin de l'aventure espagnole. Le traité de Valençay en décembre 1813 restaure les Bourbons.
- La maîtrise des mers par l'Angleterre conduit à la perte de presque toutes les colonies françaises et de ses alliés avant même 1812. Les Antilles (Martinique, Guadeloupe), la Guyane, le Sénégal, les îles de l'océan Indien (Île de France, Rodrigues, Seychelles) et Java tombent. En détrônant les Bourbons d'Espagne, Napoléon a par ailleurs ouvert l'Amérique latine à l'influence britannique et aux mouvements indépendantistes menés par des figures comme Bolívar et San Martín. L'aventure impériale a ainsi eu des conséquences planétaires.
La Crise Intérieure Française et la Campagne de France (1814)
« Je vois avec un sentiment de peine les dispositions de mes compatriotes dans les grandes circonstances que nous traversons... On est fatigué, on craint les révolutions nouvelles, on manque d'enthousiasme. »
- Le journal de Maine de Biran en 1814 résume les sentiments contradictoires des notables : une lassitude et une haine envers le gouvernement « tyrannique » de Napoléon, mais aussi une peur du changement et un attachement à la tranquillité et aux positions acquises. Cette bourgeoisie, qui souhaitait se débarrasser de l'Empereur depuis 1808, n'ose pas agir seule et attend une aide extérieure. L'échec du complot du général Malet en octobre 1812 avait pourtant révélé la fragilité du régime.
- La session houleuse du Corps législatif en décembre 1813-janvier 1814 marque la rupture ouverte. Le rapport du député Lainé, adopté à une large majorité, somme Napoléon de ne faire la guerre que pour l'indépendance nationale et de garantir les libertés. Napoléon réagit violemment, ajourne la Chambre et menace de s'allier avec « le quatrième état ». Il envoie des commissaires en mission pour lever des troupes, mais le pays, épuisé par une conscription de plus en plus massive et impopulaire (avec des réfractaires qui se mutilent), et écrasé d'impôts, est las.
- La campagne de France de 1814, bien que marquée par le génie tactique de Napoléon qui remporte une série de victoires (Champaubert, Montmirail, Montereau) contre des armées alliées divisées, est perdue d'avance. Le pacte de Chaumont du 1er mars resserre la coalition. Paris, mal défendu et où l'opposition royaliste menée par Talleyrand est active, capitule le 30 mars. Le Sénat, instrumentalisé par Talleyrand, prononce la déchéance de Napoléon le 3 avril. Poussé à l'abdication par ses maréchaux (Ney, Berthier), Napoléon signe le traité de Fontainebleau le 11 avril, qui lui accorde la souveraineté de l'île d'Elbe.
Les Cent-Jours : Le Retour et l'Acte Additionnel
« Je ne veux pas être un roi de la Jacquerie. »
- Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe en mars 1815 est un coup d'audace. Informé du mécontentement en France (licenciements dans l'armée, craintes des acquéreurs de biens nationaux, chômage dû à la concurrence anglaise), il débarque à Golfe-Juan. Son « vol de l'Aigle » jusqu'à Paris est un triomphe populaire, porté par l'armée, les paysans et les ouvriers, mais boudé par les notables. À Grenoble et Lyon, l'accueil est enthousiaste, forçant la défection des troupes royales et de Ney.
- Conscient que la France ne peut plus être gouvernée comme avant et refusant une solution jacobine (« je ne veux pas être un roi de la Jacquerie »), Napoléon tente de rallier la bourgeoisie libérale. Il promulgue l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, rédigé avec l'aide de Benjamin Constant. Ce texte, plus libéral que la Charte de 1814, établit un régime parlementaire, garantit les libertés et abaisse le cens. Cependant, son titre et le maintien de l'hérédité de la pairie le discréditent.
- Le plébiscite de ratification est un échec relatif (1,5 million de « oui » pour 5 millions d'électeurs, avec une forte abstention). La nouvelle Chambre des représentants, élue avec une faible participation, est dominée par des libéraux comme La Fayette et se montre rapidement hostile. Parallèlement, la Vendée se soulève, immobilisant des troupes, et l'Europe entière, réunie au Congrès de Vienne, reforme la coalition contre Napoléon, le plaçant « au ban de l'Europe ».
Waterloo et la Seconde Abdication
« La Garde, espoir suprême et suprême pensée. »
- La campagne de Belgique de juin 1815 est la dernière chance de Napoléon. Son plan est d'écraser séparément les armées de Wellington (Anglais et alliés) et de Blücher (Prussiens) avant leur jonction. Après une victoire incomplète à Ligny contre Blücher le 16 juin, il affronte Wellington à Waterloo le 18. La bataille, retardée par le sol détrempé, tourne à l'avantage des Alliés avec l'arrivée tardive mais décisive des Prussiens de Bülow et Zieten, que Grouchy n'a pu intercepter.
- Les charges de cavalerie française, menées par Ney, échouent à percer les carrés anglais. L'assaut final de la Vieille Garde est repoussé. L'apparition des Prussiens sur le flanc droit provoque la panique et la déroute. La retraite se transforme en débandade. Grouchy parvient à ramener son corps d'armée intact, mais le sort de l'Empire est scellé.
- De retour à Paris, Napoléon fait face à une Chambre des représentants déterminée à l'écarter, manipulée par Fouché. Malgré les appels de certains à résister avec l'appui populaire, il refuse de déclencher une guerre civile (« Je ne suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris soit inondé de sang »). Il abdique une seconde fois le 22 juin en faveur de son fils. Une commission de gouvernement dirigée par Fouché négocie la capitulation de Paris (3 juillet) et prépare le retour de Louis XVIII. Napoléon part pour l'exil définitif à Sainte-Hélène. Les Cent-Jours, et avec eux l'épopée napoléonienne, prennent fin.
Conclusion : L'Héritage et les Débats
« La France sera pour de longues années coupée en deux peuples ennemis. »
- L'analyse des causes de la chute met en lumière un enchevêtrement de facteurs. Les historiens débattent des raisons exactes du désastre russe : le rôle du « Général Hiver » est contesté par des auteurs russes comme Davydov, qui insistent sur la stratégie de la terre brûlée et des partisans. Les pertes humaines colossales restent difficiles à chiffrer avec précision en raison de la destruction des archives.
- Le retour des Cent-Jours a eu des conséquences durables. Il a brisé la politique d'équilibre européen que Talleyrand tentait d'établir à Vienne, conduisant à un second traité de Paris plus dur pour la France (frontières de 1790, indemnités, occupation). Surtout, il a profondément divisé la société française, réveillant les passions révolutionnaires et contre-révolutionnaires, créant une fracture entre « les deux France » qui marquera tout le XIXe siècle.
- L'échec final de Napoléon est attribuable à plusieurs erreurs : l'ouverture du front russe avant d'avoir réglé la question espagnole ; la sous-estimation de la résistance nationale en Russie et en Allemagne ; l'intransigeance diplomatique en 1813 ; et enfin, pendant les Cent-Jours, le refus de s'appuyer pleinement sur le mouvement populaire qui l'avait porté au pouvoir, préférant des concessions libérales insuffisantes pour rallier une bourgeoisie méfiante et une Europe résolue à l'abattre.
Chapitre X – en-têtes
Napoléon : La Captivité, la Légende et le Mythe
La Reddition et le Piège de Sainte-Hélène
« Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir sur le foyer du peuple britannique; je me mets sous la protection de ses lois. »
- Après Waterloo, Napoléon, réfugié à Rochefort puis à l'île d'Aix, se retrouve dans une impasse. Face au blocus naval anglais et à la menace des royalistes français, il décide de se livrer aux Britanniques, croyant bénéficier de leur hospitalité et de leurs lois civiles. Cette décision, influencée par des échanges ambigus avec le capitaine Maitland du Bellerophon, s'avère être un piège. Malgré une tentative de ses partisans libéraux anglais d'obtenir un habeas corpus pour le faire témoigner et ainsi le protéger, l'ordonnance arrive trop tard. Le 31 juillet 1815, Lord Keith lui annonce sa déportation à Sainte-Hélène, scellant définitivement son destin. Cette reddition, analysée par des historiens comme Duhamel et Martineau, marque le début de sa transformation en martyr, condition essentielle à l'éclosion de sa légende.
- L'arrivée de Napoléon à bord du Bellerophon puis du Northumberland suscite une immense curiosité en Angleterre. Napoléon joue de cette fascination, se montrant aux populations de Torbay et de Plymouth pour susciter la sympathie. Cette stratégie de communication, bien que vaine pour modifier son sort, préfigure son combat pour l'opinion depuis son exil. Les historiens débattent pour savoir s'il a été délibérément trompé par les Anglais ou s'il a nourri de naïves illusions. Quoi qu'il en soit, cette période cruciale, documentée par les relations de Maitland, Keith et le marin Samuel Decimus, montre un homme passif devenant l'objet d'un enjeu politique international, déjà conscient du pouvoir de son image.
La Vie à Longwood : Géôle et Décrépitude
« À cinq heures quarante-neuf minutes, l'Empereur a rendu le dernier soupir. Les trois dernières minutes, il a rendu trois soupirs. » – Journal du général Bertrand
- Débarqué à Sainte-Hélène le 17 octobre 1815, Napoléon s'installe d'abord aux Briars puis, le 10 décembre, à Longwood House, une demeure humide, inconfortable et surveillée, décrite comme une « maison sur mesure pour servir de geôle ». Son entourage, sa « dernière cour », est composé des généraux Bertrand, Montholon, Gourgaud et du comte de Las Cases, ainsi que de leurs épouses et de serviteurs dévoués comme Marchand et Ali. La vie y est morne, rythmée par des promenades limitées, des dictées et la lecture d'une bibliothèque de deux mille volumes. Les témoignages abondants (Las Cases, Bertrand, Marchand, Ali) dépeignent une atmosphère étouffante, alourdie par le climat insalubre et les rivalités internes.
- La santé de Napoléon décline rapidement dans ce contexte. Dès 1817, il souffre de dysenterie et de douleurs rhumatismales. Les médecins O'Meara puis Stokoe, qui diagnostiquent des problèmes hépatiques liés au climat, sont renvoyés par le gouverneur Hudson Lowe, personnage mesquin et rigide. Remplacé par l'inquiétant Antommarchi, l'état de l'Empereur empire : nausées, douleurs gastriques, impossibilité de s'alimenter normalement. Il meurt le 5 mai 1821. Les causes de sa mort font l'objet de vifs débats historiques : cancer de l'estomac (thèse de Ganière), hépatite (Godlewski), ou même empoisonnement à l'arsenic (thèse défendue par Forshuvud et Weider, qui accusent Montholon). Cette fin tragique sur un rocher perdu devient un élément central du martyre napoléonien.
Les Racines Sociales de la Légende Napoléonienne
« L'Empire, période de plein emploi et de hauts salaires, de pain abondant et à bas prix, se transforma pour tous ces réprouvés en un véritable « âge d'or ». »
- La légende napoléonienne ne naît pas à Sainte-Hélène mais y puise une vigueur nouvelle. Elle s'enracine dans les transformations sociales post-1815. Pour les ouvriers et artisans touchés par la révolution industrielle, le chômage et la baisse des salaires, l'Empire est idéalisé en période de prospérité et de plein emploi. Napoléon devient « le père du peuple ». Dans les campagnes, les paysans, inquiets pour leurs biens nationaux acquis sous la Révolution, voient en lui le garant de ces acquis. Les anciens soldats de la Grande Armée, souvent invalides et marginalisés, deviennent les gardiens fervents du souvenir, colportant les récits épiques. Cette fidélité populaire, déjà forte sous l'Empire, se renforce après sa chute face aux incertitudes de la Restauration.
- La bourgeoisie, bénéficiaire de la Révolution, est elle aussi traversée par des inquiétudes. Si elle a soutenu la chute de Napoléon, elle constate la précarité du retour à l'ordre monarchique. Le sacre de Charles X en 1824 est accueilli avec ricanements. L'opposition libérale et républicaine grandit. Napoléon, depuis Sainte-Hélène, va habilement s'emparer de ces forces montantes. Il se présente non plus comme l'héritier de la seule bourgeoisie, mais comme le soldat d'une Révolution élargie, capable de concilier ordre et progrès, répondant ainsi aux angoisses des différentes couches sociales déçues par la Restauration.
Le Mémorial de Sainte-Hélène : Forger le Mythe Politique
« Rien ne saurait détruire ou effacer les grands principes de notre Révolution. Ces grandes et belles vérités doivent demeurer à jamais... » – Confiance rapportée par Las Cases
- L'arme principale de Napoléon dans sa dernière bataille est le Mémorial de Sainte-Hélène, publié par Las Cases en 1823. Cet ouvrage, succès de librairie phénoménal, recueille et probablement arrange les confidences de l'Empereur. Loin de rejeter son image d'héritier de la Terreur, Napoléon l'assume et se présente comme le défenseur et le régénérateur des « grands principes » de 1789. Il se déclare adepte des « idées libérales » et se pose en unificateur et libérateur des peuples d'Europe, attribuant la responsabilité des guerres aux monarques absolus de la Sainte-Alliance.
- Cette opération de communication est d'une redoutable efficacité. Elle vise à la fois l'opinion libérale britannique (les whigs) et l'opinion internationale. Napoléon confisque à son profit les deux grandes forces du XIXe siècle qu'il avait combattues : le libéralisme et le nationalisme. Le souverain autoritaire et césarien laisse place à l'image d'un Napoléon démocrate et révolutionnaire, martyr de la liberté sur son rocher. Las Cases, ancien émigré connaissant l'Angleterre, est l'intermédiaire idéal pour cette réécriture de l'histoire, dont les historiens (Gonnard, Dunan) soulignent le caractère souvent apocryphe mais l'impact politique considérable.
L'Appropriation Littéraire et Artistique : Du Romantisme au Mythe Universel
« Il a été l'objet ou la cible de toutes les idéologies... et de tous les nationalismes. »
- La légende trouve son support littéraire dans le Romantisme. Une génération d'écrivains, « enfants du siècle » souvent fils de soldats de l'Empire (Hugo, Dumas), bascule d'un royalisme de jeunesse vers un bonapartisme poétique. Balzac, Hugo, Musset, Vigny, Dumas, Eugène Sue deviennent les chantres de l'épopée. La fin misérable de Napoléon frappe l'imagination et nourrit le thème du héros maudit et solitaire. Cette imprégnation culturelle assure la diffusion massive du mythe dans toutes les couches de la société, des employés rêvant à l'âge d'or bureaucratique de l'Empire au peuple qui y voit sa cause défendue.
- Le personnage dépasse alors le cadre national et historique pour atteindre le statut de mythe universel, au même titre que Don Juan ou Tristan. Il inspire des auteurs aussi divers que Dostoïevski (Raskolnikov), Tolstoï, Nietzsche, Thomas Hardy, Kipling ou Emerson. Tous les arts s'en emparent : la musique (de Beethoven à Berlioz, Schumann, Tchaïkovski, Prokofiev), la peinture (de David à Detaille), et surtout le cinéma, qui lui consacre plus de films qu'à tout autre figure historique. Napoléon devient une figure protéiforme, récupérée par toutes les idéologies (fascisme, stalinisme) et tous les nationalismes, interprétée par des réalisateurs du monde entier (Gance, Guitry, Bondartchouk, Curtiz). Il est l'objet de « lectures » multiples : destructeur de la féodalité pour Marx, cadet frustré pour Freud, archétype du sauveur.
Napoléon Archétype du Sauveur : Analyse d'un Mécanisme Politique Français
« Napoléon est l'archétype de ces sauveurs qui jalonnent l'histoire de France aux XIXe et XXe siècles. »
- La conclusion de l'ouvrage propose une analyse structurelle du « sauveur » dans l'histoire politique française post-révolutionnaire. Napoléon y est présenté comme le premier d'une lignée (Cavaignac, Louis-Napoléon Bonaparte, Thiers, Pétain, de Gaulle) inventée par la bourgeoisie pour protéger ses intérêts face aux périls intérieurs et extérieurs. Ce sauveur émerge dans des circonstances tragiques (coup d'État, défaite) et est généralement rejeté après une catastrophe nationale, son ingratitude étant une caractéristique de la bourgeoisie. Ce cycle perpétuel est la conséquence de la disparition du principe de légitimité monarchique en 1789.
- Le rôle spécifique de Bonaparte fut de stabiliser la Révolution au profit des « nantis » (bourgeoisie aisée et paysannerie propriétaire) en fixant un point de non-retour au passé et en contenant les revendications du « quatrième état » (prolétariat). La guerre, menée hors du territoire, servit de dérivatif, absorba les énergies, maintint les salaires et le prix du pain à un niveau acceptable, créant l'illusion d'un âge d'or pour le peuple. Cependant, le divorce avec ses soutiens brumairiens intervient lorsque la guerre cesse d'être profitable (affaire d'Espagne à partir de 1808) et que Napoléon semble vouloir fonder une dynastie, oubliant sa fonction initiale de « dictature de salut public » au service des acquéreurs de biens nationaux. Sainte-Hélène annonce ainsi les exils futurs des sauveurs déchus.
Sources, Débats et Postérité du Mythe
« Bien des points demeurent obscurs dans la reddition de Napoléon aux Anglais. »
- L'ouvrage s'appuie sur une documentation extrêmement riche, notamment les témoignages directs de la captivité (Las Cases, Bertrand, Marchand, Gourgaud, Montholon, O'Meara) et les archives anglaises (Hudson Lowe Papers). Il présente également une filmographie et une bibliographie exhaustives. Cependant, il souligne que de nombreux débats historiographiques restent ouverts. La validité des témoignages est questionnée : le Mémorial de Las Cases est suspect d'arrangements, les Cahiers de Bertrand sont considérés comme plus fiables. L'attribution du Manuscrit venu de Sainte-Hélène à Lullin de Châteauvieux est discutée.
- Les mystères persistent : Napoléon a-t-il été trompé ou s'est-il trompé en se rendant ? De quoi est-il réellement mort (cancer, empoisonnement à l'arsenic, hépatite) ? Où repose vraiment son corps ? Ces interrogations, loin d'affaiblir le mythe, l'alimentent. La postérité des idées napoléoniennes est analysée, du bonapartisme du Second Empire aux récupérations politiques ultérieures, notant par exemple que Hitler et Rosenberg ne s'y référèrent pas. Le mythe napoléonien se révèle ainsi un phénomène culturel et politique inépuisable, sans cesse réinterprété.
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