Michel Foucault - Naissance de la biopolitique 1
L'art de gouverner et l'émergence de la rationalité gouvernementale moderne
Introduction à l'art de gouverner
Je voudrais cette année continuer un peu ce que j'avais commencé à dire l'année dernière, c'est-à-dire retracer l'histoire de ce qu'on pourrait appeler l'art de gouverner.
- L'auteur introduit son projet d'étude sur l'art de gouverner, en précisant qu'il s'agit d'une approche étroite, centrée sur l'exercice de la souveraineté politique. Il exclut volontairement d'autres formes de gouvernement (famille, âmes, communautés) pour se concentrer sur le gouvernement des hommes comme exercice de pouvoir politique.
- La démarche consiste à étudier non pas les pratiques gouvernementales réelles, mais la réflexion sur ces pratiques - ce qu'il appelle "la conscience de soi du gouvernement". Il s'agit d'analyser comment la pratique gouvernementale a été conceptualisée, à la fois de l'intérieur et de l'extérieur du pouvoir.
- L'approche méthodologique est particulière : plutôt que de partir des universaux comme l'État ou la souveraineté pour comprendre les pratiques, l'auteur propose de partir des pratiques concrètes pour voir comment ces concepts se sont constitués. C'est une inversion de la méthode traditionnelle en philosophie politique.
La raison d'État comme nouvelle rationalité gouvernementale
L'État n'est ni une maison ni une église ni un empire. L'État est discontinu, il n'existe que pour lui-même et par rapport à lui-même.
- L'auteur revient sur son analyse de l'année précédente concernant l'émergence de la "raison d'État" au XVIe siècle. Cette nouvelle rationalité gouvernementale se caractérise par la conception de l'État comme réalité spécifique et autonome.
- Contrairement à la vision médiévale où le souverain devait assurer le salut de ses sujets, la raison d'État introduit une sécularisation du pouvoir : le gouvernant n'a plus à se préoccuper directement du salut des âmes ni à exercer une bienveillance paternelle.
- L'État est pensé comme existant par et pour lui-même, dans une pluralité (les États) plutôt que comme élément d'un empire universel. Cette conception s'incarne dans trois domaines concrets : le mercantilisme (accumulation monétaire, croissance démographique, concurrence internationale), la police (réglementation interne serrée), et la diplomatie permanente avec son système d'équilibre européen.
Les limites externes de la raison d'État
Le droit public au XVIIe et XVIIIe siècle est oppositionnel : il sert de contre-pouvoir à la raison d'État.
- La raison d'État, avec ses objectifs illimités dans le domaine intérieur (police), se heurte à des principes de limitation externes, notamment le droit. Alors que le droit avait été un multiplicateur du pouvoir royal au Moyen Âge, il devient au XVIIe siècle un instrument de limitation.
- Diverses théories juridiques émergent pour contrer l'absolutisme : lois fondamentales du royaume, droit naturel, théorie du contrat social. Ces théories sont souvent portées par des groupes opposés au pouvoir (parlementaires, protestants, nobles en France ; bourgeoisie et dissidents religieux en Angleterre).
- Cette limitation reste cependant externe et négative : le droit intervient a posteriori pour dénoncer les excès, plutôt que de guider positivement l'action gouvernementale. Les juristes reconnaissent d'ailleurs que leur questionnement est extérieur à la logique même de la raison d'État.
L'émergence d'une limitation interne de la gouvernementalité
Nous entrons dans un âge de la raison gouvernementale critique, qui ne tourne plus autour de la question du droit mais autour du 'comment ne pas trop gouverner'.
- Au milieu du XVIIIe siècle apparaît une transformation majeure : le principe d'une limitation interne de l'art de gouverner, différente des limitations externes par le droit. Cette autorégulation est de fait (non juridique), générale (valable en toutes circonstances) et intrinsèque (fondée sur les objectifs mêmes du gouvernement).
- La nouvelle question n'est plus "le gouvernement est-il légitime ?" mais "gouverne-t-il bien ?". L'excès de gouvernement remplace l'abus de souveraineté comme critère d'évaluation. La réussite ou l'échec se substituent à la légitimité ou l'illégitimité.
- Cette limitation ne partage pas les sujets entre une part libre et une part soumise, mais distingue dans la pratique gouvernementale même ce qu'il faut faire (agenda) et ne pas faire (non agenda). Elle s'établit par des transactions continues entre gouvernants et gouvernés.
L'économie politique comme instrument d'autolimitation
L'économie politique est fondamentalement ce qui a permis d'assurer l'autolimitation de la raison gouvernementale.
- L'économie politique émerge comme l'instrument intellectuel de cette nouvelle rationalité gouvernementale autolimitée. Contrairement à la pensée juridique, elle se développe à l'intérieur de la raison d'État, reprenant ses objectifs (enrichissement de l'État, croissance démographique, équilibre entre nations).
- Sa méthode est radicalement nouvelle : elle n'interroge pas les pratiques gouvernementales en termes de droit ou de légitimité, mais analyse leurs effets concrets. Elle découvre ainsi une "naturalité" propre aux objets du gouvernement - des régularités et nécessités intrinsèques aux phénomènes économiques et sociaux.
- Cette approche conduit à une inversion : ce n'est plus la méchanceté du prince qui explique les mauvais gouvernements, mais son ignorance des lois naturelles. La question de la vérité (connaissance des mécanismes réels) devient centrale pour l'art de gouverner.
Le nouveau régime de vérité gouvernemental
Un gouvernement ne sait jamais assez qu'il risque de gouverner toujours trop, ou ne sait jamais trop bien comment gouverner juste assez.
- L'économie politique introduit un nouveau "régime de vérité" dans la pratique gouvernementale : un ensemble de discours qui organisent les pratiques en système intelligible et permettent de les juger en termes de vrai/faux plutôt que de légitime/illégitime.
- Ce régime ne marque pas l'entrée de la politique dans la scientificité, mais l'articulation nouvelle entre pratiques et discours véridictionnels. La question centrale devient : "Gouvernons-nous à la limite de ce trop et de ce trop peu que fixe la nature des choses ?"
- Ce moment historique représente la naissance de la bipolarité politique/économie, où des objets qui "n'existent pas" (comme l'économie) deviennent pourtant des réalités opératoires soumises au partage du vrai et du faux. C'est le fondement de ce qu'on appellera plus tard le libéralisme.
Le libéralisme comme principe d'autolimitation gouvernementale
Laissez-nous faire : c'est le principe essentiel que doit respecter tout gouvernement en matière économique.
- Le principe "laissez-faire", formulé clairement au milieu du XVIIIe siècle, incarne cette nouvelle rationalité gouvernementale autolimitée. Il marque une rupture avec la sagesse traditionnelle du prince (ne pas troubler ce qui est tranquille) pour poser un principe positif de non-intervention.
- Ce principe ouvre la voie à ce qu'on appelle le libéralisme : non pas simplement une doctrine économique, mais une manière de concevoir et de limiter l'exercice du pouvoir politique à partir de la connaissance des mécanismes économiques.
- L'auteur annonce que son étude portera ensuite sur les développements concrets de cette rationalité libérale, des physiocrates au libéralisme allemand contemporain, avant d'aborder la question de la biopolitique qui en est le corrélat moderne.
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