Michel Foucault – Naissance de la biopolitique 10
Le néolibéralisme américain et l'application de la grille économique aux phénomènes sociaux
Introduction au néolibéralisme américain
la manière dont ils essaient d'utiliser l'économie de marché et les analyses caractéristiques de l'économie de marché au déchiffrement de rapports non marchands
- Le néolibéralisme américain se caractérise par l'application des principes de l'économie de marché à des domaines traditionnellement non économiques, comme les phénomènes sociaux. Cette approche vise à analyser des comportements et des relations sociales à travers le prisme de l'offre et de la demande, transformant ainsi la compréhension des interactions humaines.
- Cette méthode s'oppose à la tradition qui, depuis le 19e siècle, distinguait clairement le domaine économique du domaine social. Le néolibéralisme américain inverse ce rapport en considérant que tous les aspects de la vie sociale peuvent être interprétés en termes économiques.
- L'auteur établit un parallèle avec l'ordolibéralisme allemand, où le marché était vu comme un principe de régulation économique essentiel. Cependant, contrairement aux ordolibéraux allemands qui cherchaient à intégrer le marché dans un cadre social plus large, les néolibéraux américains généralisent la logique marchande à l'ensemble de la société.
L'équivoque économico-éthique de l'ordolibéralisme
faire une Gesellschaftspolitik au sens de Röpke et Müller-Armack, ça veut dire généraliser la forme entreprise à l'intérieur du corps social
- Les ordolibéraux allemands envisageaient une société où la forme entreprise serait généralisée, transformant chaque individu en une sorte d'entrepreneur de sa propre vie. Cette vision impliquait une réorganisation complète des rapports sociaux selon le modèle économique.
- Cette approche comportait une ambiguïté fondamentale : d'un côté, elle visait à étendre la rationalité économique à tous les aspects de la vie sociale ; de l'autre, elle prétendait reconstituer des valeurs morales et culturelles "chaudes" pour compenser les effets "froids" du marché.
- L'idée centrale était de créer des "points d'ancrage concrets" pour les individus, leur permettant de ne pas être aliénés par les mécanismes impersonnels du marché. Cette vision cherchait ainsi à concilier l'efficacité économique avec une certaine forme d'intégration sociale et morale.
La radicalité du néolibéralisme américain
dans le néolibéralisme américain, il s'agit bien de généraliser la forme économique du marché dans le corps social tout entier
- Contrairement à l'approche allemande, le néolibéralisme américain se caractérise par une radicalité plus grande dans l'application des principes du marché à l'ensemble de la société. Il ne s'agit plus seulement d'encadrer le marché, mais de faire de la logique marchande le principe organisateur de toutes les relations sociales.
- Cette approche a deux fonctions principales : servir de grille d'intelligibilité pour analyser des comportements traditionnellement non économiques, et fournir un outil de critique permanente de l'action gouvernementale.
- L'exemple du "capital humain" illustre cette approche : des relations apparemment non économiques, comme celle entre une mère et son enfant, sont analysées en termes d'investissement, de coût et de profit, transformant ainsi la compréhension des relations familiales.
L'analyse économique des comportements non économiques
l'analyse en termes d'économie de marché doit servir de schéma que l'on peut appliquer à des domaines non économiques
- Les néolibéraux américains appliquent l'analyse économique à des domaines comme la famille, l'éducation ou la démographie. Par exemple, ils expliquent la baisse de natalité dans les familles aisées non par des facteurs culturels, mais par un calcul économique rationnel lié à la transmission du capital humain.
- Cette approche transforme profondément la compréhension des institutions sociales. Le mariage, par exemple, est analysé comme un "contrat à long terme" permettant de réduire les "coûts de transaction" dans la vie quotidienne.
- L'auteur souligne l'étrangeté mais aussi la pertinence partielle de ces analyses, en citant l'exemple des transactions permanentes dans les couples paysans du 19e siècle, qui montrent comment les relations intimes peuvent effectivement être structurées par des logiques d'échange.
La critique économique de l'action gouvernementale
la grille économiste va pouvoir permettre de tester l'action gouvernementale, jauger sa validité
- La deuxième grande application du néolibéralisme américain est la critique systématique des actions gouvernementales au nom de l'efficacité économique. Des institutions comme l'American Enterprise Institute évaluent constamment les politiques publiques en termes de coûts et de bénéfices.
- Cette approche inverse la logique classique du libéralisme : au lieu de demander au gouvernement de respecter le marché, elle utilise le marché comme un "tribunal permanent" pour juger et limiter l'action gouvernementale.
- L'auteur compare cette critique économique des politiques publiques à la critique positiviste du langage, soulignant comment les deux approches filtrent leur objet d'étude à travers un cadre rigoureux pour en éliminer les contradictions et les inefficacités.
L'application au système pénal
comment est-ce que l'analyse qu'ils font de la criminalité apparaît comme un retour aux réformateurs du 18e siècle
- Les néolibéraux américains appliquent leur approche au système pénal, renouant avec la tradition utilitariste de Beccaria et Bentham. Ils analysent la criminalité comme un comportement rationnel où l'individu pèse les bénéfices potentiels contre le risque de punition.
- Cette approche marque un retour à l'"homo economicus" après un 19e siècle qui avait vu se développer une anthropologie criminelle complexe (l'"homo criminalis"). Les néolibéraux réduisent le criminel à un acteur rationnel répondant aux incitations du marché.
- La définition même du crime change : ce n'est plus un acte moralement répréhensible, mais simplement une action qui expose son auteur au risque d'une sanction. Cette redéfinition permet d'analyser tous les crimes (du meurtre aux infractions routières) dans le même cadre économique.
La notion d'enforcement de la loi
l'enforcement de la loi a pour but d'obtenir un degré de conformité que la société croit pouvoir se procurer
- Les néolibéraux distinguent la loi elle-même (comme simple énoncé d'interdiction) et son "enforcement" (l'ensemble des mécanismes qui donnent force réelle à la loi). Cette distinction permet une analyse fine des coûts et des effets de la répression pénale.
- L'objectif n'est plus l'éradication totale du crime (comme dans les utopies pénales du 18e siècle), mais la recherche d'un équilibre optimal entre le coût de la répression et le coût de la criminalité tolérée.
- Cette approche conduit à des politiques différenciées selon l'élasticité de la demande criminelle. Par exemple, dans le cas de la drogue, elle suggère de rendre les "prix d'entrée" très élevés pour dissuader les nouveaux consommateurs, tout en maintenant des prix bas pour les toxicomanes confirmés pour réduire la criminalité associée.
Les implications philosophiques du néolibéralisme pénal
le caractère horrible, cruel ou pathologique du crime n'a absolument pas d'importance
- L'approche néolibérale marque un "gommage anthropologique du criminel" : elle ne s'intéresse pas à sa psychologie ou à sa moralité, mais seulement à sa rationalité économique en tant qu'acteur sur un marché.
- Cette perspective ouvre la voie à une "technologie environnementale" du contrôle social, où l'on agit non pas sur les individus eux-mêmes, mais sur les incitations et les contraintes qui structurent leurs choix.
- Contrairement aux sociétés disciplinaires ou normalisatrices, le néolibéralisme envisage une société qui tolère les différences et les minorités, tout en optimisant les systèmes de régulation des comportements par le biais des mécanismes de marché.
Comparaison avec le marxisme
vous ne voyez pas dans toutes ces analyses économiques des néolibéraux une ressemblance avec les principes marxistes ?
- L'auteur termine en soulignant les différences fondamentales entre l'approche néolibérale et le marxisme. Alors que le marxisme repose sur une anthropologie économique, le néolibéralisme refuse toute réduction anthropologique, se limitant à une grille d'analyse des comportements.
- Le marxisme vise à contrôler les processus économiques au nom d'objectifs politiques, tandis que le néolibéralisme utilise l'économie comme principe de limitation du politique. Cette différence fondamentale explique leur opposition malgré certaines similarités superficielles.
- L'analyse se conclut sur la spécificité du néolibéralisme comme technologie de gouvernement qui, contrairement aux approches précédentes, ne cherche pas à discipliner les individus mais à agir sur leur environnement de choix.
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