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Michel Foucault – Naissance de la biopolitique 11

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L'homo economicus et la rationalité gouvernementale

L'extension du modèle économique à des domaines non économiques

L'homo economicus est celui dont l'intérêt est tel que spontanément il va converger avec l'intérêt des autres.
  • La discussion s'ouvre sur l'application du modèle économique à des domaines traditionnellement non économiques comme le mariage, l'éducation des enfants ou la criminalité. Cette extension pose des questions fondamentales sur la légitimité et la fécondité de cette approche.
  • L'auteur souligne que cette généralisation de l'homo economicus implique une redéfinition de l'objet de l'analyse économique comme toute conduite impliquant une allocation optimale de ressources rares à des fins alternatives.
  • Cette perspective radicale, développée notamment par Becker, va jusqu'à considérer que l'analyse économique peut s'appliquer même à des comportements non rationnels, pourvu qu'ils répondent systématiquement à des modifications de variables environnementales.
  • L'enjeu central est donc l'identification de l'objet économique avec toute conduite finalisée impliquant un choix stratégique de moyens, ce qui conduit à une conception extrêmement extensive de la rationalité économique.

La systématicité des réponses comme nouveau critère économique

L'analyse économique peut se définir comme la science de la systématicité des réponses aux variables du milieu.
  • Becker propose une définition encore plus large de l'économie comme étude des réponses systématiques aux modifications des variables environnementales, intégrant ainsi des techniques comportementales comme le behaviorisme skinnerien.
  • Cette approche permet d'inclure dans l'analyse économique des domaines traditionnellement réservés à la psychologie, marquant une rupture avec les conceptions classiques.
  • L'auteur souligne le paradoxe entre la conception originelle de l'homo economicus comme élément intangible du laisser-faire et cette nouvelle vision d'un individu éminemment gouvernable par manipulation des variables environnementales.
  • Ce paradoxe ouvre la question fondamentale : l'homo economicus représente-t-il une limite au pouvoir gouvernemental ou au contraire un instrument particulièrement efficace de gouvernementalité ?

La généalogie du sujet d'intérêt dans l'empirisme anglais

L'empirisme anglais définit pour la première fois un sujet de choix individuels à la fois irréductible et intransmissible.
  • L'auteur retrace l'émergence du sujet d'intérêt dans la philosophie empirique anglaise, notamment chez Hume, comme sujet défini par ses préférences irréductibles plutôt que par sa liberté ou sa nature pécheresse.
  • Cette conception atomistique du sujet, où les choix fondamentaux (comme préférer la santé à la maladie) sont ultimes et ne renvoient à aucun calcul, constitue une rupture avec les traditions philosophiques antérieures.
  • Le fameux exemple de Hume sur le choix entre couper son petit doigt ou la mort d'autrui illustre ce caractère irréductible et intransmissible des préférences individuelles.
  • Cette conception du sujet comme principe d'intérêt marque l'apparition d'une nouvelle forme de volonté, immédiate et absolument subjective, qui va fonder la problématique de l'homo economicus.

L'irréductible tension entre sujet de droit et sujet d'intérêt

Le sujet de droit et le sujet économique apparaissent comme des mondes hétérogènes et incompatibles.
  • L'auteur développe la tension fondamentale entre la logique du sujet de droit (fondée sur la renonciation et la transcendance) et celle du sujet d'intérêt (fondée sur l'égoïsme et l'immanence).
  • Alors que le sujet de droit se constitue par renonciation à ses droits naturels, le sujet d'intérêt maximise systématiquement ses avantages sans aucune transcendance.
  • Cette analyse remet en question les tentatives (comme celle de Blackstone) d'articuler intérêt et volonté juridique, montrant que le respect des contrats s'explique par l'intérêt continu, non par une conversion en sujet de droit.
  • Cette hétérogénéité ontologique entre les deux types de sujets implique des rapports radicalement différents au pouvoir politique et à son exercice.

L'homo economicus dans le double involontaire des accidents et des profits

L'homme économique se trouve placé dans un double involontaire : des accidents qui lui arrivent et du profit qu'il produit pour les autres sans l'avoir cherché.
  • À travers l'exemple de Condorcet, l'auteur montre comment l'homo economicus évolue dans un jeu d'immanence indéfinie, dépendant d'accidents imprévisibles tout en produisant involontairement des effets bénéfiques pour autrui.
  • Cette double indétermination (des causes et des effets de ses actions) caractérise la position spécifique de l'agent économique dans la pensée libérale.
  • Contrairement aux apparences, cette incertitude radicale ne disqualifie pas le calcul individuel mais lui donne au contraire sa consistance et son efficacité propre.
  • Cette analyse prépare la théorie smithienne de la "main invisible" comme mécanisme reliant ces deux dimensions d'involontarité.

La main invisible comme principe d'invisibilité nécessaire

L'obscurité et l'aveuglement sont absolument nécessaires à tous les agents économiques.
  • La fameuse "main invisible" d'Adam Smith est analysée non comme une simple métaphore providentielle, mais comme un principe d'invisibilité constitutive du processus économique.
  • L'auteur insiste sur le fait que le bien collectif ne peut émerger que si aucun agent (individu ou gouvernement) ne cherche à le viser directement, ce qui implique une ignorance nécessaire des totalités.
  • Cette invisibilité n'est pas un défaut mais une condition positive de fonctionnement du marché, ce qui fonde le principe libéral du laisser-faire.
  • Le texte montre comment cette théorie disqualifie toute prétention à une connaissance ou contrôle total du processus économique, que ce soit par les individus ou par le souverain.

L'impossibilité radicale du souverain économique

L'économie est une discipline sans Dieu, sans totalité, qui manifeste l'impossibilité d'un point de vue souverain.
  • L'auteur développe la thèse selon laquelle l'économie politique moderne naît avec l'affirmation de l'incompatibilité entre la multiplicité non totalisable des intérêts et l'unité totalisante du souverain.
  • Contrairement à la problématique juridico-politique qui pense la souveraineté comme totalisation des droits, l'économie postule l'impossibilité fondamentale de toute totalisation des processus économiques.
  • Cette analyse culmine dans la formule frappante : "Il n'y a pas de souverain en économie", qui fonde la critique libérale de la raison gouvernementale.
  • L'économie politique apparaît ainsi comme une "science latérale" par rapport à l'art de gouverner, marquant les limites intrinsèques de toute rationalité gouvernementale.

La critique libérale du projet mercantiliste et physiocratique

La théorie de la main invisible constitue une disqualification du projet politique d'ensemble des physiocrates.
  • L'auteur oppose radicalement la position smithienne à celle des physiocrates français qui, tout en défendant la liberté économique, maintenaient la possibilité d'un savoir total (par le Tableau économique) et d'un despotisme éclairé.
  • Alors que les physiocrates croyaient possible une adéquation entre liberté économique et transparence souveraine, Smith affirme au contraire l'incompatibilité fondamentale entre les deux.
  • Cette analyse révèle comment le libéralisme économique naissant constitue une critique radicale non seulement des pratiques mercantilistes, mais plus profondément du projet même d'une rationalité gouvernementale totale.
  • L'économie politique se présente ainsi comme une science des limites du gouvernement plutôt que comme son guide positif, marquant une rupture décisive avec les conceptions antérieures de la raison d'État.

La société civile comme nouvel objet de gouvernement

Le gouvernement se trouve débarrassé d'une charge qu'il ne pourrait essayer de remplir sans s'exposer infailliblement à se voir sans cesse trompé.
  • Face à l'impossibilité de gouverner directement les processus économiques, se pose la question de l'objet propre du gouvernement, qui se déplacera vers la "société civile".
  • L'auteur suggère que cette disqualification du souverain économique ouvre la voie à de nouvelles formes de gouvernementalité indirecte, agissant sur les conditions générales plutôt que sur les processus particuliers.
  • Cette analyse prépare le terrain pour comprendre les transformations ultérieures des arts de gouverner dans le cadre libéral, où la gouvernementalité devra composer avec cette limite constitutive.
  • La conclusion pointe vers la théorie de la société civile comme solution à cette aporie, bien que le texte s'interrompe avant de développer pleinement cette piste.

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