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Michel Foucault –Naissance de la biopolitique 12

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L'émergence de l'homo economicus et la transformation de la gouvernementalité libérale

L'irréductibilité de l'homo economicus au sujet de droit

L'homo economicus constitue une sorte d'atome insubstituable et irréductible d'intérêt.
  • L'homo economicus émerge comme figure centrale de la pensée libérale depuis le milieu du 18e siècle, marquant une rupture avec la conception juridique traditionnelle du sujet de droit. Alors que le sujet de droit s'intègre à la collectivité par une dialectique de renonciation ou de transfert de droits, l'homo economicus opère selon une logique de multiplication spontanée des intérêts individuels. Cette distinction fondamentale remet en cause les fondements mêmes de la souveraineté politique.
  • La présence de l'homo economicus dans l'espace de souveraineté crée une crise de légitimité pour le pouvoir souverain. Contrairement au sujet de droit qui limite théoriquement le pouvoir du souverain, l'homo economicus révèle une incapacité essentielle du souverain à dominer la totalité du domaine économique. L'économie apparaît comme un labyrinthe impénétrable, échappant à tout regard centralisateur, à l'image des desseins de Dieu dans la conception médiévale du pouvoir.
  • Cette irréductibilité de l'homo economicus introduit un défi politique majeur à la conception traditionnelle de la souveraineté, nécessitant une reconfiguration fondamentale des rapports entre pouvoir politique et activité économique. Le souverain se trouve confronté à un domaine - l'économie - qui échappe à sa compréhension et à son contrôle, marquant ainsi les limites de son pouvoir absolu.

Les deux solutions face au défi de l'homo economicus

On peut limiter géographiquement la souveraineté du souverain et fixer à l'exercice de son pouvoir une sorte de frontière: il pourra toucher à tout sauf au marché.
  • Face à cette crise de souveraineté, deux solutions théoriques émergent. La première propose une limitation spatiale du pouvoir souverain, créant une zone franche - le marché - qui échapperait à son intervention. Cette approche maintient la forme traditionnelle de la raison d'État tout en opérant une soustraction: l'économie comme domaine réservé.
  • La seconde solution, développée par les physiocrates, propose une transformation qualitative du pouvoir souverain. Le souverain doit adopter vis-à-vis du marché la posture du géomètre face aux réalités géométriques: reconnaître les lois économiques comme des évidences naturelles. Cette conception implique un passage de l'activité politique à une passivité théorique, où le pouvoir se contente d'observer et de constater les mécanismes économiques sans prétendre les diriger.
  • Ces deux solutions restent cependant des virtualités théoriques. En pratique, c'est une rééquilibration plus complexe de la raison gouvernementale qui s'opère, cherchant à concilier la permanence de la souveraineté avec la spécificité irréductible de l'activité économique. Cette tension donnera naissance à de nouvelles formes de gouvernementalité adaptées à l'ère libérale naissante.

Le problème fondamental de la gouvernementalité moderne

Comment gouverner selon des règles de droit un espace de souveraineté peuplé par des sujets économiques?
  • Le cœur du problème gouvernemental moderne réside dans cette coexistence paradoxale: un art de gouverner qui doit s'exercer dans un espace de souveraineté traditionnel, mais peuplé désormais par des sujets économiques irréductibles aux catégories juridiques classiques. Ni la théorie du contrat social, ni les mécanismes du marché ne fournissent à eux seuls une solution satisfaisante.
  • La théorie juridique, fondée sur les droits naturels et le contrat social, se révèle inadéquate pour penser cette nouvelle réalité. Elle ne parvient pas à intégrer la spécificité de l'homo economicus et des mécanismes de marché. Inversement, la rationalité purement économique ne peut fonder à elle seule un art de gouverner.
  • Cette impasse théorique appelle l'émergence d'un nouveau plan de référence, d'une nouvelle réalité qui servira de cadre à l'art de gouverner libéral: la société civile. Ce concept va permettre de dépasser l'opposition stérile entre sujet de droit et sujet économique en proposant un cadre plus englobant et complexe.

La société civile comme solution technologique

La société civile n'est pas une idée philosophique, c'est un concept de technologie gouvernementale.
  • La société civile émerge comme le corrélatif nécessaire d'une nouvelle technologie de gouvernement. Elle ne constitue ni une simple association de sujets de droit, ni une pure agrégation d'acteurs économiques, mais un ensemble complexe qui intègre et dépasse ces deux dimensions. Ce concept permet de penser la gouvernementalité dans un cadre qui respecte à la fois les règles du droit et la spécificité des processus économiques.
  • Contrairement à une vision naïve qui verrait dans la société civile une réalité première et naturelle s'opposant à l'État, il s'agit en réalité d'une "réalité de transaction", produite dans l'interface entre gouvernants et gouvernés. À l'instar de la folie ou de la sexualité, la société civile est une construction historique qui émerge des relations de pouvoir tout en leur échappant partiellement.
  • Ce concept permet au gouvernement libéral d'opérer une autolimitation interne, évitant à la fois la soumission à une rationalité économique externe et le maintien d'un pouvoir juridique absolu. La société civile devient ainsi le terrain d'exercice privilégié d'une gouvernementalité qui se veut à la fois omniprésente et respectueuse des spécificités économiques.

La transformation sémantique de la société civile

La notion même de société civile a complètement changé au cours du 18e siècle.
  • Jusqu'au milieu du 18e siècle, la société civile désignait essentiellement une société caractérisée par des liens juridico-politiques, sans distinction nette avec la société politique. Cette acception traditionnelle se trouve radicalement transformée avec l'émergence des problématiques économiques et la nécessité de repenser la gouvernementalité.
  • Ferguson, dans son "Essai sur l'histoire de la société civile" (1783), propose une conception nouvelle qui fera date. Sa société civile se caractérise par quatre traits majeurs: elle est une constante historico-naturelle, un principe de synthèse spontanée, une matrice permanente de pouvoir politique et un moteur de l'histoire.
  • Cette redéfinition marque une rupture avec les conceptions contractualistes (Rousseau) ou juridico-politiques (Montesquieu) antérieures. La société civile n'est plus pensée comme le résultat d'un pacte ou d'une convention, mais comme une réalité organique et dynamique, productrice de ses propres formes politiques et traversée par des contradictions internes.

La société civile comme constante historico-naturelle

La société est aussi ancienne que l'individu.
  • Ferguson rejette catégoriquement l'hypothèse d'un état de nature pré-social. Pour lui, le lien social est sans préhistoire: il existe depuis toujours comme dimension constitutive de la nature humaine. L'image des enfants élevés seuls dans un désert, développant spontanément des liens sociaux, illustre cette thèse fondamentale.
  • Cette conception implique un rejet des utopies méthodologiques fondées sur l'état de nature. Contrairement à Hobbes ou Rousseau, Ferguson estime qu'on ne peut trouver nulle part d'humanité "pure", non médiatisée par le social. Même les formes sociales les plus "primitives" sont déjà le produit de l'invention humaine.
  • Cette permanence du social dans le naturel (et inversement) fonde une anthropologie nouvelle où la société civile apparaît comme une donnée première, non dérivée. Elle n'est pas le résultat d'un processus historique mais son cadre permanent, ce qui permet de penser l'histoire elle-même comme développement immanent de la société civile.

La synthèse spontanée et ses contradictions

Jamais le lien entre les individus n'est plus fort que lorsque les individus n'y trouvent pas d'intérêt direct.
  • La société civile opère une synthèse des individus non par contrat ou renonciation volontaire, mais par une sommation spontanée de satisfactions individuelles. Ce mécanisme présente une analogie formelle avec la "main invisible" du marché, mais s'en distingue par son contenu: il ne s'agit pas d'intérêts égoïstes mais de sentiments comme la sympathie, la bienveillance ou la compassion.
  • Contrairement au marché qui est par nature non-localisé, la société civile se présente toujours comme ensemble limité et communautaire (famille, village, corporation, nation). Cette territorialité introduit une tension fondamentale avec les mécanismes économiques qui, eux, tendent à dissoudre les particularismes locaux.
  • L'égoïsme économique joue ainsi un rôle ambigu: tout en prenant place naturellement dans le cadre de la société civile, il en mine simultanément les fondements en opposant aux liens "désintéressés" la logique implacable de l'intérêt individuel. Cette contradiction interne devient le moteur même de l'histoire.

La société civile comme matrice du pouvoir politique

Nous suivons un chef avant que d'avoir imaginé de discuter ses prétentions.
  • Ferguson rompt avec la théorie contractualiste en affirmant que le pouvoir précède toujours son institution juridique. Dans la société civile, les rapports de subordination émergent spontanément des différences naturelles entre individus, bien avant toute formalisation juridique.
  • Cette genèse spontanée du pouvoir s'opère par "portions plus choisies": certains individus prennent naturellement l'ascendant sur d'autres, sans que cela résulte d'une décision collective ou d'un pacte. Le pouvoir est ainsi consubstantiel à la société civile, ni sa condition préalable ni son supplément artificiel.
  • Cette conception organique du pouvoir politique comme émanation naturelle de la société civile marque une rupture radicale avec les théories juridiques de la souveraineté. Elle permet de penser le gouvernement comme immanent au social plutôt que comme instance transcendante imposée par convention.

La société civile comme moteur de l'histoire

Les hommes en suivant l'impulsion du moment arrivent à des termes qu'ils ne pouvaient pas prévoir.
  • La société civile engendre l'histoire par le jeu de ses contradictions internes. D'un côté, les liens spontanés de bienveillance et les subordination naturelles créent des équilibres stables; de l'autre, l'égoïsme économique introduit un principe permanent de déséquilibre et de transformation.
  • Ferguson décrit ce processus à travers les trois stades de la sauvagerie, de la barbarie et de la civilisation. Chaque transition résulte de l'action des intérêts économiques au sein de la société civile, sans plan préétabli ni finalité consciente. L'histoire avance ainsi "à l'aveugle", portée par des initiatives individuelles dont les effets globaux échappent à leurs auteurs.
  • Cette vision dynamique de la société civile comme productrice d'histoire marque une rupture avec les conceptions cycliques ou dégénérescentes. Elle annonce les philosophies de l'histoire du 19e siècle en faisant de la contradiction interne le principe même du mouvement historique.

Les implications politiques de la société civile

La question qui va hanter la pensée politique: les rapports de la société civile et de l'État.
  • La notion de société civile ouvre un nouveau champ de problèmes politiques centré sur les rapports entre société civile et État. Cette problématique prend des formes différentes selon les contextes nationaux: en Allemagne, on interroge la capacité de la société civile à supporter un État; en Angleterre, on discute la nécessité même d'un gouvernement supplémentaire; en France, le problème se transpose dans la question du Tiers-État.
  • Ces variations nationales révèlent la plasticité du concept de société civile, qui sert de point d'appui à des réflexions politiques divergentes. Partout cependant, il s'agit de repenser les fondements du pouvoir politique à partir de sa relation avec cette réalité sociale complexe et dynamique.
  • Cette problématique marque une rupture définitive avec les théories classiques de la souveraineté. Le problème n'est plus de fonder le pouvoir sur un contrat originaire, mais de réguler un pouvoir toujours déjà présent dans le tissu social lui-même.

La gouvernementalité libérale comme rationalité nouvelle

Régler le gouvernement sur la rationalité de ceux qui sont gouvernés.
  • La gouvernementalité libérale représente une rupture majeure dans l'histoire des arts de gouverner. Après la sagesse (régulation par la vérité) et la raison d'État (régulation par le calcul souverain), elle propose un troisième modèle: la régulation par la rationalité des gouvernés eux-mêmes.
  • Ce nouveau principe de rationalité ne supprime pas les formes antérieures, mais entre avec elles dans des relations complexes de complémentarité et de concurrence. Le monde moderne se caractérise précisément par cette coexistence de rationalités gouvernementales hétérogènes (marxisme, nationalisme, libéralisme).
  • La politique contemporaine peut ainsi se comprendre comme le jeu de ces différentes rationalités gouvernementales et des débats qu'elles suscitent. La société civile, comme concept et comme réalité, occupe une place centrale dans ce paysage, servant à la fois de cadre et d'enjeu à ces confrontations.

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