Michel Foucault - Naissance de la biopolitique 4
Phobie d'État et gouvernementalité libérale : une analyse historique et critique
La phobie d'État comme constante historique
Dieu sait si je crains la destruction du monde par la bombe atomique, mais il y a au moins une chose que je crains autant : l'invasion de l'humanité par l'État.
- La peur de l'État est présentée comme une phobie persistante, comparable à la crainte nucléaire, avec des racines remontant aux années 1950. Cette angoisse s'est nourrie d'expériences historiques comme le soviétisme, le nazisme et la planification d'après-guerre, formant un courant anti-étatiste diffus.
- L'exil politique du XXe siècle a joué un rôle clé dans la diffusion de cette phobie, à l'inverse des exilés du XIXe siècle qui propageaient le socialisme. Foucault souligne le besoin d'une histoire politique de l'exil pour comprendre ces dynamiques idéologiques.
- La critique de l'État s'inscrit dans une longue tradition de crises de gouvernementalité, comparable aux critiques du despotisme au XVIIIe siècle. Foucault propose d'analyser cette phobie non pas frontalement, mais à travers le prisme des pratiques de gouvernementalité.
L'économie d'une théorie de l'État
Faire l'économie d'une théorie de l'État, c'est ne pas chercher à déduire à partir de ce qu'est l'État comme universel politique le statut des fous, des malades, des délinquants.
- Foucault rejette une approche essentialiste de l'État, affirmant que celui-ci n'a pas d'essence fixe mais est un effet mouvant de processus d'étatisation. Il critique les théories qui voudraient faire de l'État une source autonome de pouvoir.
- L'analyse doit plutôt se concentrer sur les pratiques concrètes d'étatisation à travers des domaines comme la médecine mentale ou le système pénal. Foucault montre comment ces champs révèlent des mécanismes d'étatisation progressive et morcelée.
- La gouvernementalité devient le cadre privilégié pour comprendre l'État comme effet de régimes de pouvoir spécifiques, plutôt que comme entité métaphysique. Cette approche permet d'échapper aux dichotomies simplistes entre État et société.
Le néolibéralisme comme gouvernementalité
L'État n'est rien d'autre que l'effet mobile d'un régime de gouvernementalité multiple.
- Foucault annonce son projet d'analyser la gouvernementalité libérale depuis le XVIIIe siècle jusqu'à ses formes contemporaines. Il distingue deux branches du néolibéralisme : l'allemande (post-Weimar) et l'américaine (critique du New Deal).
- Ces courants partagent une opposition commune au keynésianisme, à la planification et à l'interventionnisme étatique. L'école autrichienne (Hayek, Mises) sert de pont théorique entre ces traditions.
- L'analyse se concentrera sur le modèle allemand, jugé plus significatif pour comprendre les transformations de la gouvernementalité. Foucault souligne comment le néolibéralisme dépasse la simple théorie économique pour devenir un art de gouverner.
La reconstruction allemande et ses dilemmes
La fonction de direction du processus économique doit être assurée le plus largement possible par le mécanisme des résolutions.
- Le contexte de l'Allemagne post-1945 est marqué par trois exigences contradictoires : reconstruction économique, planification (influencée par le Plan Marshall) et objectifs sociaux pour prévenir un retour du fascisme.
- Le rapport du 18 avril 1948 du Conseil scientifique allemand préconise la libération des prix, marquant un tournant vers des principes libéraux. Cette décision s'inscrit dans la continuité des physiocrates du XVIIIe siècle.
- Ludwig Erhard, dans son discours du 28 avril 1948, articule cette libération économique avec la nécessité d'éviter à la fois l'anarchie et l'étatisme. Il propose une troisième voie où l'État garantit les libertés tout en limitant son intervention.
L'économie comme fondement de la légitimité étatique
Seul un État établissant à la fois la liberté et la responsabilité des citoyens peut légitimement parler au nom du peuple.
- Erhard propose une solution innovante au problème de légitimité de l'État allemand post-nazi : l'économie de marché devient le fondement d'une nouvelle souveraineté, remplaçant les légitimités historiques et juridiques compromises.
- Cette approche répond à des impératifs tactiques (rassurer les Alliés) mais aussi théoriques : l'activité économique produit du consensus politique et de la légitimité, par l'adhésion volontaire des acteurs au jeu économique.
- Foucault analyse comment la croissance économique devient en Allemagne un signe politique, remplaçant les anciens repères historiques. Le mark fort et la balance commerciale positive valent comme preuves de bonne gouvernance.
L'État radicalement économique
L'Allemagne contemporaine nous donne l'exemple d'un État dont la racine est très exactement économique.
- Le modèle allemand inverse la logique traditionnelle : ce n'est plus l'État qui encadre l'économie, mais l'économie qui produit en permanence l'État. Foucault parle d'un "État radicalement économique" sans équivalent historique.
- Cette configuration répond au problème spécifique de l'Allemagne post-1945 : comment fonder un État quand les légitimités traditionnelles (historique, juridique) sont disqualifiées. L'économie devient le socle d'une nouvelle temporalité politique.
- Contrairement aux libéraux du XVIIIe siècle qui cherchaient à limiter un État existant, les néolibéraux allemands partent d'une absence d'État qu'il s'agit de faire émerger par l'économie. Ce renversement constitue une innovation majeure.
Les ralliements au modèle néolibéral
L'ordre libéral constitue une alternative valable au capitalisme et au planisme.
- Foucault retrace les étapes de l'adoption du modèle néolibéral en Allemagne, marquée par des ralliements successifs : d'abord la démocratie chrétienne, puis les syndicats (avec Theodor Blank), enfin la social-démocratie.
- Le congrès de Bad Godesberg (1959) marque un tournant où le SPD renonce à la socialisation des moyens de production et accepte l'économie de marché. Karl Schiller joue un rôle clé dans cette conversion.
- Ces ralliements s'expliquent par la nécessité de participer au nouveau consensus économico-politique où l'économie structure le champ du possible politique. Le socialisme doit s'adapter à cette gouvernementalité préexistante.
Le socialisme et l'absence de gouvernementalité propre
Ce qui manque aux socialistes, ce n'est pas une théorie de l'État, c'est une raison gouvernementale.
- Foucault développe une critique fondamentale : le socialisme disposerait de rationalités historique, économique et administrative, mais pas d'une gouvernementalité autonome. Il doit toujours s'articuler à d'autres logiques de gouvernement.
- Cette absence expliquerait l'obsession socialiste pour la conformité aux textes (Marx, etc.), qui masquerait le vide d'une rationalité gouvernementale spécifique. La question "quel socialisme est vrai ?" serait mal posée.
- Le défi pour le socialisme serait d'inventer sa propre art de gouverner, au-delà des simples ajustements dans des cadres libéraux ou policiers. Foucault souligne l'urgence de cette réflexion pour une alternative politique crédible.
La gouvernementalité néolibérale comme programme
Il s'agit d'une reprogrammation nouvelle de la gouvernementalité libérale.
- Foucault insiste sur le caractère programmatique du néolibéralisme allemand, qui dépasse les simples calculs politiques ou les idéologies. C'est un système cohérent de pensée et d'action gouvernementale.
- La question centrale n'est plus "quelle liberté laisser à l'économie ?" mais "comment la liberté économique peut-elle produire de la stabilité politique ?". Ce renversement marque une rupture avec le libéralisme classique.
- Ce programme s'est construit progressivement depuis les années 1920, pour trouver son application concrète après 1945. Foucault annonce une analyse plus détaillée de ces origines intellectuelles.
Cette analyse détaillée révèle comment Foucault aborde le néolibéralisme non comme une simple doctrine économique, mais comme une technologie de pouvoir complexe, articulant économie, légitimité politique et subjectivation. L'exemple allemand montre particulièrement comment une gouvernementalité peut refonder un ordre politique sur des bases apparemment apolitiques. La critique du socialisme, quant à elle, ouvre des pistes pour repenser les conditions d'une alternative politique radicale.
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