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Michel Foucault - Naissance de la biopolitique 6

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Le néolibéralisme comme projet politique et économique

Introduction au néolibéralisme : au-delà des critiques traditionnelles

Le néolibéralisme est tout de même quelque chose... dans sa singularité.
  • L'auteur commence par réfuter trois critiques courantes du néolibéralisme : comme simple réactivation des théories économiques classiques, comme société marchande dénoncée par Marx, ou comme extension insidieuse du pouvoir étatique. Ces approches, selon lui, manquent la spécificité du néolibéralisme.
  • Il propose plutôt d'analyser le néolibéralisme comme un phénomène singulier avec des effets politiques concrets, nécessitant une approche historique précise plutôt qu'une simple répétition des critiques traditionnelles.
  • L'objectif est de comprendre comment le néolibéralisme transforme les principes du libéralisme classique pour faire de l'économie de marché le principe organisateur de l'art de gouverner, plutôt que de simplement "libérer" un espace pour le marché.

La transformation des principes libéraux

Le problème n'était pas de libérer un espace pour le marché, mais de rapporter l'exercice du pouvoir politique aux principes d'une économie de marché.
  • Les néolibéraux opèrent une dissociation cruciale entre l'économie de marché et le principe politique du laisser-faire. Contrairement au libéralisme classique, ils ne voient pas la concurrence comme naturelle mais comme une structure formelle à construire et protéger.
  • Cette nouvelle conception implique une intervention permanente de l'État pour créer les conditions permettant à la concurrence de fonctionner comme régulateur économique. Le néolibéralisme n'est donc pas un retrait de l'État mais une reconfiguration de son rôle.
  • Le Colloque Walter Lippmann de 1938 marque un tournant où émerge l'idée d'un "libéralisme positif" - un libéralisme interventionniste et vigilant, bien différent du laisser-faire traditionnel.

La question des monopoles : rupture avec l'analyse classique

Le monopole n'appartient pas à la logique économique de la concurrence, c'est un corps étranger dans le processus économique.
  • Contrairement à l'analyse marxiste qui voit le monopole comme résultat inévitable de la concurrence, les néolibéraux le considèrent comme un phénomène archaïque résultant d'interventions étatiques historiques (privilèges, protectionnisme).
  • Ils développent une analyse institutionnelle montrant comment les cadres juridiques (droit des sociétés, brevets) et politiques (frontières nationales) favorisent les monopoles plus que des facteurs économiques intrinsèques.
  • Même lorsqu'un monopole existe, les néolibéraux soutiennent qu'il doit adopter des prix proches de ceux du marché concurrentiel sous peine de susciter de nouvelles concurrences, démontrant ainsi la résilience des mécanismes de marché.

La politique économique néolibérale : actions conformes et non-conformes

La stabilité des prix doit être l'objectif premier, jamais le plein emploi ou le maintien du pouvoir d'achat.
  • Les néolibéraux distinguent deux types d'interventions étatiques : les actions régulatrices (pour corriger des déséquilibres conjoncturels) et les actions ordonnatrices (pour créer les conditions structurelles du marché).
  • La politique monétaire (taux d'intérêt) et fiscale modérée sont les instruments privilégiés, tandis que les interventions directes (fixation des prix, emplois publics) sont rejetées.
  • Le chômage est considéré non comme un problème à résoudre mais comme une transition normale entre activités économiques, reflétant la priorité absolue donnée à la stabilité monétaire sur les objectifs sociaux.

L'intervention sur les structures sociales

Il faut agir sur la population, les techniques, le régime juridique... pour que l'agriculture fonctionne comme un marché libre.
  • L'exemple de l'agriculture montre comment l'intervention néolibérale porte non sur les mécanismes économiques mais sur leurs conditions sociales : transferts de population, formation, droit foncier, etc.
  • Cette approche révèle un paradoxe : des interventions massives sur la société pour y instaurer les conditions permettant ensuite au marché de fonctionner avec un minimum d'interventions directes.
  • On voit émerger ici ce qui deviendra la "politique de société", où l'objet du gouvernement n'est plus l'économie directement mais l'ensemble des facteurs sociaux qui conditionnent son fonctionnement.

La redéfinition de la politique sociale

La politique sociale ne doit pas viser l'égalisation mais laisser jouer les différences comme régulateur économique.
  • Rejetant les politiques sociales keynésiennes, les néolibéraux proposent une individualisation de la protection sociale basée sur l'assurance privée et la capitalisation plutôt que sur les transferts collectifs.
  • L'inégalité est vue non comme un problème mais comme un mécanisme nécessaire à la régulation économique par les prix et à l'incitation au travail et à l'innovation.
  • La croissance économique devient le seul véritable instrument de politique sociale, censée permettre à chacun d'accéder à des revenus suffisants pour s'assurer individuellement contre les risques.

Le gouvernement de société

L'objet de l'action gouvernementale n'est plus l'économie mais la société elle-même.
  • Le néolibéralisme opère un renversement copernicien : il ne s'agit plus d'adapter la politique économique aux lois du marché, mais d'adapter la société entière pour qu'elle fonctionne selon les principes du marché.
  • Cette "politique de société" vise à faire de la concurrence le principe informateur de l'ensemble des relations sociales, bien au-delà de la sphère économique traditionnelle.
  • Contrairement aux critiques de la "société de consommation", le projet néolibéral ne promeut pas l'uniformisation marchande mais la multiplication des logiques entrepreneuriales dans tous les domaines de la vie sociale.

La généralisation de la forme entreprise

Il s'agit de faire du marché et de l'entreprise la puissance informante de la société.
  • Le programme néolibéral vise à diffuser la forme entreprise à toutes les échelles : propriété privée, maisons individuelles, petites unités de production, décentralisation administrative.
  • Cette "éthique sociale de l'entreprise" s'oppose autant au gigantisme industriel qu'à l'État-providence, promouvant une société de petites unités autonomes en concurrence.
  • Les thèmes apparemment traditionnels (famille, propriété, communautés locales) sont réinvestis comme supports de cette logique entrepreneuriale généralisée, créant une synthèse inédite entre conservatisme social et modernité économique.

Les implications institutionnelles

Une société indexée sur l'entreprise est une société où l'institution judiciaire devient centrale.
  • La multiplication des unités entrepreneuriales entraîne une explosion des contentieux, nécessitant un appareil judiciaire étendu comme régulateur des relations sociales.
  • Ce modèle implique un État fortement présent comme garant des règles du jeu, mais absent comme acteur économique direct, combinant libéralisme économique et interventionnisme juridique.
  • Cette configuration explique les paradoxes du néolibéralisme réel, où dérégulation économique s'accompagne souvent de renforcement des appareils de contrôle et de normalisation sociale.

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