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Michel Foucault – Naissance de la biopolitique 7

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L'ordolibéralisme et la refondation du capitalisme

L'interventionnisme social comme condition de l'économie de marché

La politique sociale dans l'ordolibéralisme n'a pas pour fonction d'être un mécanisme compensatoire destiné à éponger les effets destructeurs de la liberté économique.
  • L'ordolibéralisme postule un interventionnisme social actif et multiforme qui ne s'oppose pas à l'économie de marché, mais en constitue au contraire la condition historique et sociale de possibilité. Cette approche rompt avec la vision traditionnelle qui voit l'État social comme correctif aux excès du marché.
  • L'intervention étatique doit neutraliser non pas les effets antisociaux de la concurrence, mais les mécanismes anticoncurrentiels qui pourraient émerger de la société elle-même. Il s'agit de créer un cadre institutionnel permettant à la concurrence pure de fonctionner.
  • Deux axes majeurs structurent cette politique : la formalisation de la société sur le modèle de l'entreprise, et la redéfinition des institutions juridiques nécessaires à une société régulée par le marché concurrentiel.

Le colloque Walter Lippmann et les fondements juridiques du néolibéralisme

Le régime libéral n'est pas seulement le résultat d'un ordre naturel spontané [...] il est aussi le résultat d'un ordre légal qui suppose un interventionnisme juridique de l'État.
  • Le colloque Walter Lippmann (1939) marque un tournant dans la pensée néolibérale, réunissant les courants libéraux européens et américains. Louis Rougier y défend l'idée que le marché nécessite un cadre juridique construit.
  • Contrairement aux économistes classiques qui négligeaient cette dimension, les néolibéraux insistent sur la nécessité d'adapter continuellement le cadre légal aux évolutions technologiques et sociales.
  • Rougier propose une métaphore révélatrice : l'État ne doit ni laisser circuler les voitures anarchiquement (libéralisme manchestérien), ni imposer des itinéraires fixes (planisme), mais établir un code de la route évolutif.

L'économico-juridique comme système indissociable

L'économique doit être d'entrée de jeu entendu comme un ensemble d'activités réglées dont les règles ont des niveaux, formes, origines et chronologies différentes.
  • Les ordolibéraux rejettent la distinction marxiste entre infrastructure économique et superstructure juridique, suivant plutôt l'approche wébérienne des rapports de production.
  • L'histoire du capitalisme doit être comprise comme une co-évolution permanente entre processus économiques et cadres institutionnels, où le droit féodal (comme les droits de banalité) a joué un rôle actif dans la formation du capitalisme moderne.
  • Cette perspective ouvre la possibilité de transformations institutionnelles permettant de dépasser les crises du capitalisme contemporain, contrairement à l'analyse marxiste qui y voit des contradictions internes irrémédiables.

L'enjeu politique de la survie du capitalisme

Nous avons là en fait tout un enjeu politique : démontrer qu'une nouvelle forme de capitalisme est possible.
  • Face aux prédictions marxistes et schumpétériennes sur la fin inéluctable du capitalisme, les ordolibéraux proposent une refondation institutionnelle.
  • Leur programme combine une théorie économique de la concurrence pure (héritée de Walras et Marshall) et une analyse historique des rapports économico-juridiques (dans la lignée de Weber).
  • Cette double approche permet d'imaginer un capitalisme rénové où les règles du jeu économique seraient repensées pour éviter les tendances monopolistiques et planificatrices.

L'État de droit comme principe de réforme institutionnelle

Passer à un droit économique conscient : voilà la formule clé de la refondation ordolibérale.
  • L'ordolibéralisme puise dans la tradition allemande du Rechtsstaat (État de droit) pour proposer un nouveau cadre institutionnel.
  • L'État de droit s'oppose à la fois au despotisme (où la volonté du souverain fait loi) et au Polizeistaat (où il n'y a pas de distinction entre loi et mesure administrative).
  • Dans l'ordre économique, cela se traduit par des lois formelles (cadres généraux) plutôt que des plans (fixant des objectifs concrets), avec une séparation stricte entre règles du jeu et décisions des acteurs économiques.

La loi comme règle de jeu économique

L'économie est un jeu dont personne ne connaît l'issue, et l'institution juridique doit en être la règle.
  • Hayek défend une législation économique purement formelle, contraire à la planification : elle doit tracer un cadre rationnel pour l'activité individuelle sans imposer d'objectifs collectifs.
  • Quatre principes guident cette approche : 1) les lois doivent être générales et non finalisées 2) fixes et non ajustables 3) définir un cadre stable pour les décisions individuelles 4) lier également l'État.
  • Cette conception implique que l'État renonce à toute prétention de savoir économique global, acceptant que l'économie soit un ordre spontané émergeant des interactions régulées.

La société d'entreprise et l'explosion de la demande judiciaire

Plus vous libérez les sujets économiques, plus vous multipliez les besoins d'arbitrage.
  • Dans la société ordolibérale, l'entreprise devient l'unité économique fondamentale, générant des frictions et litiges nécessitant une justice omniprésente.
  • Ce modèle entraîne un paradoxe : moins d'interventionnisme administratif direct, mais plus de recours au judiciaire pour arbitrer les conflits entre entreprises libérées.
  • Röpke souligne ce basculement : les tribunaux doivent devenir "les organes de l'économie", remplaçant progressivement les autorités administratives dans la régulation des rapports économiques.

Le débat avec Schumpeter sur les destinées du capitalisme

Pour Schumpeter, le socialisme est inévitable mais pas catastrophique ; pour les ordolibéraux, il est catastrophique mais évitable.
  • Contrairement à Schumpeter qui voyait une tendance historique irréversible vers le socialisme, les ordolibéraux estiment possible de corriger les dérives monopolistiques par des réformes institutionnelles.
  • Leur solution combine la pureté des mécanismes concurrentiels (sans contradiction interne selon eux) et un cadre juridique formel empêchant la concentration économique.
  • Ce projet constitue selon Foucault un "nouvel art de gouverner" libéral, dont le modèle allemand d'après-guerre serait la réalisation concrète, diffusant ensuite en France (politique giscardienne) et aux États-Unis.

Cette analyse détaillée montre comment l'ordolibéralisme allemand a proposé une troisième voie entre le laissez-faire manchestérien et le planisme, à travers une refondation minutieuse des rapports entre droit, État et marché. Le projet vise à sauver le capitalisme non par moins d'État, mais par un État différemment configuré - un État architecte des règles du jeu plutôt que planificateur des résultats économiques.

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