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Michel Foucault – Naissance de la biopolitique 8

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La biopolitique et le néolibéralisme allemand : analyse des relations de pouvoir et de la gouvernementalité

Introduction à la gouvernementalité et au néolibéralisme allemand

Le pouvoir ne peut en aucun cas être considéré ni comme un principe en soi ni comme une valeur explicative fonctionnant d'entrée de jeu.
  • Michel Foucault introduit son cours en expliquant pourquoi il a choisi de se concentrer sur le néolibéralisme, particulièrement dans sa forme allemande. Il précise que son objectif n'est pas de retracer l'histoire de la démocratie chrétienne allemande ni de critiquer le gouvernement de l'époque, mais d'explorer une méthode d'analyse des relations de pouvoir.
  • Foucault développe le concept de "gouvernementalité", qu'il définit comme la manière dont on conduit la conduite des hommes. Ce concept sert de grille d'analyse pour comprendre les relations de pouvoir, qu'elles s'appliquent à des domaines spécifiques (comme la gestion des fous, des malades ou des délinquants) ou à des phénomènes plus larges comme les politiques économiques.
  • L'enjeu principal de cette analyse est de démontrer que l'étude des micropouvoirs n'est pas limitée par l'échelle ou le secteur, mais constitue plutôt une méthode de déchiffrement applicable à tous les niveaux de la société. Foucault insiste sur le fait que cette approche est un point de vue méthodologique plutôt qu'une question de domaine d'application.
  • Il justifie son focus sur le néolibéralisme allemand par des raisons à la fois méthodologiques et de "moralité critique". Cette dernière fait référence à la nécessité de comprendre les critiques contemporaines de l'État, qui selon Foucault, circulent actuellement de manière inflationniste sans analyse rigoureuse de leurs origines.
  • Foucault annonce ainsi un examen approfondi du néolibéralisme allemand comme cas d'étude pour appliquer sa méthode d'analyse des relations de pouvoir, tout en préparant le terrain pour une critique des discours anti-étatiques contemporains.

La phobie d'État et ses caractéristiques

Ce qui est mis en question actuellement, c'est presque toujours l'État et sa croissance indéfinie, l'État et son omniprésence, l'État et son développement bureaucratique.
  • Foucault identifie deux éléments centraux dans ce qu'il appelle la "phobie d'État" contemporaine. Premièrement, l'idée que l'État possède une puissance d'expansion intrinsèque, une tendance à croître qui le pousse à englober progressivement toute la société civile. Deuxièmement, la croyance en une continuité génétique entre différentes formes d'État (administratif, providence, bureaucratique, fasciste, totalitaire), comme si elles étaient les branches d'un même arbre étatique.
  • Foucault critique cette vision comme étant "inflationniste" pour trois raisons principales. D'abord, elle conduit à une interchangeabilité des analyses, où toute mesure étatique peut être ramenée à une pente glissante vers le totalitarisme, effaçant ainsi les spécificités de chaque phénomène. Ensuite, elle permet une disqualification générale "par le pire", où toute action étatique peut être critiquée en la comparant aux formes les plus extrêmes de pouvoir.
  • Troisièmement, cette critique évite selon Foucault d'analyser le réel et l'actuel, se contentant de projeter un "fantasme de l'État paranoïaque et dévorateur". Il souligne que cette critique ne s'applique pas à elle-même, ne questionnant pas ses propres origines et conditions d'émergence.
  • Foucault prépare ainsi le terrain pour montrer que ces critiques de l'État ne sont pas nouvelles, mais trouvent leur origine dans le néolibéralisme allemand des années 1930-1950, qu'il se propose d'analyser en détail.

Les origines historiques de la critique de l'État

Cette critique de l'État polymorphe, omniprésent, tout-puissant, vous la trouvez dans ces années-là lorsqu'il s'agissait pour le libéralisme de se démarquer de la critique keynésienne.
  • Foucault retrace l'origine historique des critiques contemporaines de l'État dans le néolibéralisme allemand (ordolibéralisme) des années 1930-1950. Ce courant développait une critique systématique de l'interventionnisme étatique, qu'il s'agisse du New Deal, du Front populaire, des politiques économiques nazies ou soviétiques.
  • Il cite deux textes emblématiques: d'abord Wilhelm Röpke en 1943 critiquant le plan Beveridge comme conduisant à plus de bureaucratie, plus de contrôle étatique et finalement à une "prolétarisation et étatisation" de la société. Ensuite Friedrich Hayek en 1943 avertissant que l'Angleterre risquait de connaître "le sort de l'Allemagne" non par invasion militaire, mais par adoption de politiques socialisantes qui, selon lui, avaient engendré le nazisme.
  • Foucault montre ainsi comment les thèmes actuels de critique de l'État (son expansionnisme, sa tendance au totalitarisme) étaient déjà parfaitement formulés dans ce contexte historique précis. L'originalité de sa démarche est de révéler la généalogie de ces discours qui nous semblent aujourd'hui naturels.
  • Cette analyse historique permet à Foucault de contester l'idée d'une continuité nécessaire entre État-providence et État totalitaire, préparation pour ses thèses ultérieures sur la spécificité des régimes totalitaires.

Contre la critique inflationniste : thèses sur l'État

L'État totalitaire n'est pas du tout une exaltation de l'État mais constitue au contraire une limitation, une subordination de l'autonomie de l'État.
  • Foucault avance plusieurs thèses fortes contre ce qu'il appelle la "critique inflationniste" de l'État. Premièrement, il rejette l'idée d'une continuité entre État-providence et État totalitaire, affirmant qu'ils ont des origines et des formes différentes.
  • Sa thèse centrale est que l'État totalitaire ne représente pas l'aboutissement ou l'exacerbation des mécanismes étatiques traditionnels, mais plutôt leur subordination à une nouvelle forme de pouvoir : la "gouvernementalité de parti". C'est cette gouvernementalité spécifique, non étatique, qui serait à l'origine des régimes fascistes, nazis et staliniens.
  • Foucault propose une inversion perspective : ce qui caractérise notre époque n'est pas la croissance de l'État, mais plutôt sa "décroissance" sous deux formes : la subordination à la gouvernementalité de parti dans les régimes totalitaires, et l'émergence d'une gouvernementalité libérale dans les régimes comme le nôtre.
  • Il insiste sur le caractère non normatif de son analyse : il ne s'agit pas de juger si ces transformations sont bonnes ou mauvaises, mais de comprendre leur logique propre. Cette approche permet de dépasser les critiques simplistes de l'État pour analyser les transformations réelles des mécanismes de pouvoir.

Le modèle allemand et sa diffusion

Ce modèle allemand qui se diffuse [...] c'est la possibilité d'une gouvernementalité néolibérale.
  • Foucault analyse la diffusion du "modèle allemand" de néolibéralisme (ordolibéralisme) en France et aux États-Unis. En France, cette diffusion s'est faite de manière lente et insidieuse, dans un contexte de crise économique et à travers les gestionnaires de l'État eux-mêmes.
  • Il note trois caractéristiques de cette diffusion en France : 1) elle s'opère dans un cadre étatique déjà fortement étatisé et dirigiste, 2) elle se développe dans un contexte de crise économique qui sert à la fois de motif et de frein, 3) elle est portée par les gestionnaires étatiques eux-mêmes.
  • La situation est différente aux États-Unis, où le néolibéralisme peut être vu comme une tradition endogène plutôt que comme l'importation du modèle allemand. Foucault évoque le rôle des immigrés allemands et de penseurs comme Hayek, mais souligne que le néolibéralisme américain se développe dans un contexte de crise politique autour du rôle du gouvernement fédéral.
  • Un aspect crucial de cette diffusion est son caractère souvent implicite. Foucault note la difficulté à trouver des déclarations explicites de référence au modèle allemand, illustrant cela par le livre de Christian Stoffaes, conseiller économique, qui rejette en apparence le modèle allemand tout en y faisant finalement référence dans sa conclusion.

La transformation des objectifs économiques

Les éléments économiques que tout gouvernement devait prendre en considération [...] c'était le plein emploi, la stabilité des prix, l'équilibre de la balance des paiements, la croissance du PNB, la redistribution des revenus et des richesses, et la fourniture des biens sociaux.
  • Foucault retrace l'évolution des objectifs économiques des gouvernements depuis l'après-guerre. Le modèle allemand néolibéral privilégiait la stabilité des prix et l'équilibre de la balance des paiements, tandis que la France et l'Angleterre mettaient l'accent sur le plein emploi et la fourniture de biens sociaux.
  • Il explique comment, dans les années 1970, la France a commencé à remettre en question ces priorités keynésiennes. La "précrise" avant 1973 (avec une croissance du chômage, des problèmes de balance des paiements et l'inflation) puis le choc pétrolier de 1973 ont servi de catalyseurs à cette transformation.
  • Foucault analyse comment le renchérissement du pétrole (qu'il présente non comme le résultat d'un cartel des vendeurs, mais comme la fin du cartel des acheteurs et l'établissement d'un vrai prix de marché) a rendu nécessaire selon les néolibéraux une intégration complète de l'économie française dans le marché mondial.
  • Contrairement aux oscillations passées entre dirigisme et libéralisme, Foucault voit dans cette période l'enjeu d'une transformation plus profonde vers un néolibéralisme global, dont il va analyser les implications sur la politique sociale.

La politique sociale et ses transformations

La sécurité sociale n'est rien d'autre qu'une technique qui permet de faire en sorte que chacun soit mis à même d'assurer en toutes circonstances sa subsistance et celle des personnes à sa charge.
  • Foucault analyse l'évolution des politiques sociales depuis l'après-guerre. Le modèle initial, inspiré par la solidarité nationale, visait à couvrir les risques sociaux sans distinction de catégorie ou de cause, avec comme objectifs principaux le maintien du plein emploi et l'atténuation des effets de la dévaluation.
  • Il compare deux visions de la sécurité sociale : celle de Pierre Laroque en 1947, qui présentait la Sécurité sociale comme économiquement neutre (simplement une autre forme de salaire), et un rapport de 1976 qui au contraire soulignait ses impacts économiques négatifs (coût du travail, effets sur l'emploi et la concurrence internationale).
  • Foucault montre comment cette critique rejoint les thèses des ordolibéraux allemands sur la nécessité d'une politique sociale économiquement neutre. Il cite un texte de Valéry Giscard d'Estaing de 1972 proposant de dissocier complètement les fonctions économiques et sociales de l'État, avec des impôts distincts pour chaque domaine.
  • Cette dissociation repose sur une conception de l'économie comme "jeu" dont l'État définit les règles, avec comme seule interface sociale une règle de non-exclusion garantissant qu'aucun "joueur" ne perde tout. Cette vision prépare l'analyse de l'impôt négatif comme instrument clé de cette nouvelle gouvernementalité.

L'impôt négatif comme technologie sociale néolibérale

L'économie est essentiellement un jeu [...] que la société tout entière doit être traversée par ce jeu économique.
  • Foucault analyse en détail le projet d'impôt négatif comme technologie sociale typique du néolibéralisme. Contrairement aux politiques sociales traditionnelles, l'impôt négatif ne vise pas à modifier les causes de la pauvreté, mais seulement à en atténuer les effets en garantissant un revenu minimal.
  • Il souligne plusieurs caractéristiques révolutionnaires de cette approche. D'abord, elle ignore la distinction traditionnelle entre "bons" et "mauvais" pauvres (ceux qui ne travaillent pas par choix ou par circonstance). Ensuite, elle ne s'intéresse pas à la pauvreté relative (les écarts de revenus), mais seulement à la pauvreté absolue (un seuil minimal de consommation).
  • Foucault montre comment cette approche réintroduit la catégorie du pauvre comme figure sociale distincte, contrairement aux politiques sociales antérieures qui visaient à estomper cette distinction. L'impôt négatif crée ainsi une "population liminaire", flottant autour du seuil de pauvreté, disponible pour le marché du travail quand nécessaire.
  • Cette analyse révèle comment le néolibéralisme français, inspiré du modèle allemand mais adapté au contexte de crise, propose une reconfiguration complète des rapports entre économie et société, avec une politique sociale conçue non comme correction des mécanismes économiques, mais comme simple filet de sécurité permettant leur fonctionnement optimal.

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