Moscou : la Troisième Rome - Youssef Hindi #56
Moscou, Troisième Rome : L'âme byzantine et la destinée eschatologique de la Russie
Introduction et présentation de l'ouvrage 'Comprendre la Russie'
Il y a bon si vous voulez connaître l'histoire de la Russie, que vous n'êtes pas familier de l'histoire de la Russie ou même si vous êtes un peu familier de l'histoire de la Russie, mais que vous voulez une synthèse qui vous permette de comprendre à la fois l'esprit russe, le système politique russe, ce qui structure mentalement, politiquement, religieusement la Russie, c'est un livre à lire absolument.
- L'entretien débute par la présentation du livre de Rachid Hachi, "Comprendre la Russie, des origines à nos jours", présenté comme un ouvrage de synthèse essentiel pour saisir l'âme russe. L'animateur, Youssef Hindi, le compare à "L'Histoire de France" de Jacques Bainville, soulignant sa structure qui combine une approche ethno-génétique approfondie sur les origines slaves avec un récit historique dynamique. Le livre est décrit comme un tour de force pour couvrir plus d'un millénaire d'histoire en seulement 140 pages, mêlant analyse de longue durée et portraits de figures tragiques dignes de romans. L'objectif de la discussion est de se concentrer sur un aspect central de l'ouvrage : la dimension politico-religieuse et le concept de "Moscou, Troisième Rome", clé pour comprendre la structure mentale et politique de la Russie.
- La conversation s'engage immédiatement sur le terrain théologico-politique avec une citation surprenante de Vladimir Poutine, présentée comme un fil rouge pour l'ensemble de l'émission : "L'État russe a cet avantage sur tous les autres. Il est gouverné directement par Dieu lui-même. Autrement, il est impossible d'expliquer comment il existe encore aujourd'hui." Cette déclaration, venant d'un homme d'État perçu comme froid et réaliste, sert de point de départ pour explorer l'idée d'une providence divine guidant la destinée russe. L'animateur propose de décortiquer cette phrase en examinant le lien historique intime entre Byzance et la Russie, lien scellé par la conversion du prince Vladimir de Kiev en 988.
La conversion à l'orthodoxie : fondation de l'identité et entrée dans l'universel
Le paganisme était condamné à disparaître de toute manière un peu partout en Europe... Le plus probable, ça aurait été une Russie catholique. C'est évident et c'était la menace la plus imminente qui pesait sur la rousse de Kiev à tel point que l'invasion mongole a quelque part sauvé la Russie du catholicisme.
- Rachid Hachi replace d'abord la conversion dans son contexte géopolitique. Avant l'orthodoxie, la Rus' de Kiev avait sa propre théologie païenne. Cependant, le paganisme slave était condamné face à l'avancée du christianisme, notamment catholique, depuis l'Ouest, avec des croisades germaniques contre les Slaves païens. Le choix de l'orthodoxie byzantine en 988 n'était donc pas un hasard, mais une option stratégique face à la pression catholique. L'intervenant va jusqu'à avancer que l'invasion mongole, en isolant la Russie de l'Europe, a paradoxalement "sauvé" son orthodoxie en la protégeant du rouleau compresseur catholique. Sans cette conversion, la Russie serait probablement devenue une puissance catholique, semblable à une Pologne agrandie, ou aurait peut-être embrassé l'islam sous l'influence mongole.
- L'apport fondamental de Byzance fut d'offrir à la Rus' de Kiev une légitimité et une entrée dans l'universel. Avant la conversion, ses princes étaient considérés comme des chefs barbares par les empires voisins. En se convertissant et en étant "adoubés" par l'empereur byzantin, héritier de Rome, ils ont acquis une reconnaissance diplomatique et un statut de souverains légitimes sur la scène internationale. Cette légitimation exogène a permis des alliances matrimoniales prestigieuses (comme avec des rois danois ou français) et a intégré la Russie dans le concert des nations chrétiennes. Byzance a également transmis le modèle de la "symphonie des pouvoirs", où l'empereur et le patriarche se consultent mutuellement pour les grandes décisions, fusionnant ainsi le sacré et le politique, un schéma que la Russie adoptera.
- Au-delà du politique, la conversion a été une révolution culturelle et spirituelle. Elle a apporté l'alphabet (glagolitique puis cyrillique), faisant passer les Slaves de l'Est d'une culture orale et "lunaire" (associée au principe féminin) à une culture écrite et "solaire". Cet accès à l'écrit a permis l'entrée dans l'Histoire, la traduction des textes sacrés, et un rayonnement culturel qui fit de Kiev, sous Iaroslav le Sage, une ville flamboyante. Enfin, l'orthodoxie a profondément structuré l'âme russe, instillant un certain nihilisme (une fois la vérité divine trouvée, tout le reste perd de sa valeur) et un rapport à la mort et à l'eschatologie très particulier, distinct de l'Occident.
La chute de Constantinople et la naissance de l'idée de la Troisième Rome
Deux Romes sont tombés, la troisième tient debout... et il n'y aura pas de quatrième.
- Le concept de "Moscou, Troisième Rome" émerge au XVe siècle, dans le contexte dramatique de la chute de Constantinople aux mains des Ottomans en 1453. Jusqu'alors, la Moscovie n'était qu'un appendice spirituel et politique de l'Empire byzantin, son référentiel suprême. La prise de la ville est perçue comme une punition divine pour la trahison des Byzantins, qui, au concile de Florence, avaient accepté de se soumettre à Rome (la papauté) en échange d'une aide militaire qui ne vint jamais. La "protection divine" avait quitté Constantinople.
- Ce bouleversement crée un vide immense : la Moscovie devient le seul État orthodoxe souverain au monde, tous les autres (Bulgarie, Serbie, Grèce) étant sous domination musulmane ou catholique. C'est dans ce contexte qu'apparaissent des textes, comme celui du moine Philothée de Pskov adressé au grand-prince Vassili III, proclamant : "Deux Romes sont tombées, la troisième tient debout, et il n'y en aura pas de quatrième." Cette formulation consacre Moscou comme l'héritière légitime de Rome (la première) et de Constantinople (la seconde), et lui assigne un caractère eschatologique unique et final.
- La légitimation de cette idée passe aussi par des moyens dynastiques et symboliques concrets. Le grand-prince Ivan III épouse en 1472 Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin. Elle arrive avec dans ses bagages l'aigle bicéphale, blason de l'Empire byzantin, et une légitimité généalogique directe. Bien que méfiante envers cette princesse élevée à Rome, l'Église russe la rebaptise et l'intègre. Ainsi, Moscou acquiert tous les attributs (spirituels, politiques, symboliques, dynastiques) pour incarner la nouvelle Rome. Ivan III, surnommé "le Rassembleur des terres russes", voit son projet de libération des territoires orthodoxes prendre une dimension messianique inédite.
Le Catéchon : la Russie comme force qui retient l'Antéchrist
Il suffit que soit écarté celui qui le retient à présent et puis l'antéchrist viendra.
- La proclamation "il n'y aura pas de quatrième [Rome]" contenue dans la lettre de Philothée de Pskov introduit implicitement un concept théologique capital : le Catéchon (du grec "ho katechon", "celui qui retient"). Ce terme, tiré de la Deuxième épître aux Thessaloniciens de Saint Paul, désigne une force mystérieuse qui retient la venue de l'Antéchrist et la fin du monde. Les Pères de l'Église ont largement interprété cette force comme étant l'Empire romain, garant de l'ordre.
- En se désignant comme la Troisième et dernière Rome, la Moscovie, puis la Russie, endosse donc ce rôle de Catéchon. Sa mission n'est pas optimiste ou triomphaliste, mais profondément pessimiste et défensive : elle consiste à "retenir" l'avènement du chaos ultime, à faire barrage à l'Antéchrist. La disparition de la Russie signifierait donc la fin du monde. Cette vision eschatologique imprègne la conscience historique russe, notamment sous le règne d'Ivan le Terrible (Ivan IV), premier à porter officiellement le titre de Tsar (César) et convaincu de l'imminence de la fin des temps.
- Cette conception entre en résonance avec une polarisation historique perçue comme providentielle. Alors que la Russie consolide son identité de Troisième Rome au XVIe siècle, l'Europe occidentale entre dans la Réforme protestante et la modernité, vue depuis Moscou comme une trajectoire "antitraditionnelle" et "prométhéenne" (assimilée à Satan). La Russie, libérée du joug mongol, découvre un Occident en pleine mutation et se rigidifie dans sa tradition orthodoxe en réaction. Cette opposition entre une Russie catéchon continentale et une puissance maritime protestante (d'abord l'Angleterre) est présentée comme une dialectique historique et presque métaphysique, préparant le "Grand Jeu" des siècles suivants.
La trahison de Pierre le Grand et l'archéomodernité russe
Quand Pierre le Grand décide d'occidentaliser, de moderniser la Russie, là on est dans la trahison par rapport à la 3e Rome et on ne parle plus de 3e Rome.
- L'histoire russe connaît une rupture majeure avec Pierre le Grand (fin XVIIe - début XVIIIe siècle). Son projet d'occidentalisation forcée est présenté comme une "trahison" du destin de la Troisième Rome. Il déplace la capitale de Moscou (ville continentale et traditionnelle) à Saint-Pétersbourg, une nouvelle ville ouverte sur la mer et tournée vers l'Europe. Il réduit l'Église orthodoxe au rang de simple département d'État et adopte le titre d'Empereur, calqué sur le modèle occidental, rompant avec celui de Tsar (César) lié à Byzance.
- Cette occidentalisation crée une fracture durable dans l'identité russe, que l'auteur qualifie d'"archéomodernité". Il s'agit d'un état de schizophrénie où une modernité de façade (imposée par l'élite) coexiste avec des strates traditionnelles profondes (conservées par le peuple). Ce paradigme, renforcé plus tard par le modernisme communiste puis libéral des années 90, empêche la Russie d'être pleinement moderne ou pleinement traditionnelle, la maintenant dans un "purgatoire" identitaire. L'élite, souvent oligarchique et tournée vers l'Occident, est déconnectée de l'âme populaire.
- Aujourd'hui, le concept de Troisième Rome reste marginal dans le discours officiel. Poutine lui-même n'utilise pas le terme, et la doctrine étatique est celle du "monde russe" (russkiy mir), qui privilégie une dimension ethnoculturelle (voire ethnique, avec le mot russkiy) plutôt que religieuse et universelle. Ce choix est aussi un arbitrage politique nécessaire pour fédérer un pays multiethnique et multiconfessionnel (avec 20 millions de musulmans, des bouddhistes, etc.), à qui un discours explicitement byzantin et orthodoxe ne parlerait pas.
Poutine, la guerre en Ukraine et le retour timide de l'eschatologie
Ces sanctions nous permettent de faire sortir les oligarques... les libéraux, les pro-occidentaux de la Russie comme on sort les mouches de la soupe.
- La figure de Vladimir Poutine est analysée à travers le prisme de cette dualité. Il incarne actuellement un "grand-prince" plutôt qu'un tsar ou un empereur, naviguant entre différentes factions au sein du pouvoir. Son évolution est marquée par des ruptures : le discours de Munich en 2007 (rejet de l'unipolarité américaine) et surtout l'annexion de la Crimée en 2014, un moment de "couronnement" symbolique. Depuis, son discours a incorporé des éléments théologiques et eschatologiques de plus en plus marqués, dénonçant un Occident "satanique" qui place sur un pied d'égalité le bien et le mal.
- La guerre en Ukraine est présentée comme un catalyseur potentiel, mais encore limité, pour un retour aux fondamentaux. Les sanctions ont permis d'évincer une partie de l'élite pro-occidentale et libérale. Poutine mise sur la création d'une nouvelle élite issue des vétérans du conflit pour remplacer l'oligarchie existante. Cependant, pour la majorité des Russes, la guerre reste lointaine et ne provoque pas la mobilisation existentielle de la "Grande Guerre patriotique" (Seconde Guerre mondiale). La Russie n'étant pas menacée d'anéantissement, l'impulsion pour un basculement civilisationnel complet n'est pas encore là.
- L'héritage byzantin dans la Russie de Poutine reste donc marginal en tant que variable géopolitique active. Il est porté par des cercles restreints (comme certains théologiens, le patriarche Kirill, ou l'idéologue Alexandre Douguine) et perce dans le langage du président, mais ne constitue pas la doctrine officielle. L'Église orthodoxe russe est un acteur important, comme en témoigne la violente opposition avec le patriarcat de Constantinople, qualifié d'"antéchrist en soutane" pour son soutien à l'Ukraine. Une alliance eschatologique informelle émerge même avec certains leaders musulmans russes (comme le général Kadyrov en Tchétchénie), qui voient également dans le conflit une lutte contre "Dajjal" (l'Antéchrist).
Influence de Douguine, eschatologie et nouvelle doctrine géopolitique : la Citadelle
Il est temps pour la Russie peut-être de sortir du paradigme géopolitique qui fait celui du 19e et du 20e siècle... et d'entrer réellement dans une logique catéchronique du point de vue géopolitique, c'est-à-dire dans une doctrine de la citadelle.
- L'influence d'Alexandre Douguine, théoricien de l'"eurasisme" et de la "quatrième théorie politique", est analysée. Son impact sur les cercles du pouvoir (état-major, siloviki) est jugé réel mais sélectif : on retient ses analyses géopolitiques (comme la nécessité de contrôler l'Ukraine) bien plus que ses dimensions mystiques et eschatologiques. Son poids a augmenté après l'assassinat tragique de sa fille.
- La discussion aborde les prophéties eschatologiques partagées par les traditions orthodoxe, musulmane et juive, qui voient dans la conquête russe de Constantinople un signe annonciateur de la fin des temps. L'auteur propose une interprétation symbolique de ces prophéties : la "reconquête" de Constantinople ne serait pas nécessairement militaire (ce qui serait irréaliste face à la Turquie), mais spirituelle et idéelle, consistant à incarner et à réaliser l'idéal byzantin à Moscou même.
- Enfin, Rachid Hachi propose une refonte radicale de la doctrine géopolitique russe. Il critique la persistance du paradigme impérial "mongol" (contrôle des grands espaces, création de zones tampon) qui épuise les ressources russes dans des conflits périphériques (Géorgie, Ukraine, tensions potentielles au Kazakhstan). À l'ère des armes hypersoniques et nucléaires, l'idée d'éloigner physiquement l'OTAN perd de son sens. Il préconise d'adopter une doctrine de la "Citadelle", inspirée du modèle chinois : se recentrer sur le développement autarcique d'un territoire immense et riche, sanctuarisé et impénétrable, projetant uniquement une influence économique et culturelle. Cette posture de forteresse correspondrait mieux, selon lui, à la vocation de Catéchon : retenir le chaos en consolidant un bastion de tradition et de souveraineté, plutôt qu'en s'épuisant dans une expansion continuelle.
Conclusion : les défis contemporains entre archéomodernité et recherche d'identité
La Russie n'a pas de réponse. Il y a pas un début de réponse. Et j'ai pas l'impression qu'on se dirige vers ça.
- En conclusion, l'auteur dresse un portrait nuancé et sans concession de la Russie contemporaine. Le pays est toujours enlisé dans l'"archéomodernité", tiraillé entre une économie capitaliste consumériste générant d'immenses inégalités (une oligarchie parasite captant les richesses) et une quête identitaire profonde. La foi orthodoxe, bien que majoritairement déclarée (90% croient en Dieu), est souvent superficielle et ne structure plus la société comme autrefois.
- Le défi n'est plus de choisir entre tradition et modernité, car l'Occident est entré dans une phase "post-moderne" de liquidation de ses propres fondements (l'État-nation, la raison). Cette phase permet un retour de l'irrationnel et du spirituel, mais de façon désorganisée (new age, néopaganisme). La Russie, à travers son Église, tente de structurer ce retour, avec un succès limité. L'espoir exprimé par des penseurs comme Sergueï Karaganov est modeste : que le "principe de Dieu", l'idée d'un ancrage extra-mondain, redevienne central dans la vie de l'État et de la société, sans pour autant espérer un retour intégral à l'orthodoxie médiévale.
- L'entretien se clôt sur une invitation à la lecture et à la nuance. L'auteur insiste sur la nécessité de dépasser les narratifs manichéens (pro-russe ou anti-russe) pour comprendre la complexité russe, avec ses grandeurs, ses contradictions et ses échecs. Son livre et ses vidéos se veulent des outils pour cette compréhension, refusant tout discours de propagande au profit d'une analyse historique et critique. La destinée de la Russie comme Catéchon et Troisième Rome reste une idée-force puissante dans son imaginaire, mais son incarnation dans la réalité politique et sociale du XXIe siècle est un chantier immense et incertain.
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Moscou : la Troisieme Rome - Youssef Hindi #56 ↗
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