Passé Présent n°244 : la nostalgie Pompidou
Georges Pompidou et le Grand-Duc Nicolas : Figures historiques à la croisée des destins
Les origines et la formation de Georges Pompidou
Georges Pompidou va correspondre tout à fait aux modèles de méritocratie mise en place par la troisième république
- Georges Pompidou incarne parfaitement le parcours méritocratique de la IIIe République. Né en 1911 à Montboudif dans le Cantal, fils d'instituteur et petit-fils de paysan, il suit un parcours académique exemplaire qui le mène à Louis-le-Grand puis à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. Agrégé de lettres classiques en 1934, il montre déjà une ouverture d'esprit remarquable en suivant parallèlement les cours de Sciences Po, chose rare pour un normalien à cette époque. Sa formation militaire à Saint-Maixent complète ce profil d'excellence républicaine.
- La période de la Seconde Guerre mondiale révèle un Pompidou attentiste, sans engagement marqué ni pour le régime de Vichy ni pour la Résistance. Cette position contrastait avec celle de son condisciple Maurice Schumann, déjà aux côtés de De Gaulle à Londres. Cependant, Pompidou admirait secrètement le Général pour avoir redonné à la France son rang après le désastre de 1940, une admiration qui préparait le terrain pour leur future collaboration.
- Son mariage avec Claude Cahour, rencontrée lorsqu'elle était étudiante en droit, forme le socle d'une union indéfectible qui le soutiendra tout au long de sa carrière. Ses premières affectations professorales à Marseille puis à Paris, et son projet de thèse sur Barbey d'Aurevilly (qui restera inabouti), montrent un homme partagé entre ses ambitions intellectuelles et l'appel de l'action politique.
L'entrée dans le gaullisme et la haute administration
René Brouillet va être chargé d'une mission dans ce cabinet de De Gaulle en 1945
- Le tournant décisif intervient en 1945 lorsque René Brouillet, ancien condisciple de Louis-le-Grand et directeur adjoint du cabinet de De Gaulle, recrute Pompidou comme agrégé "sachant écrire". De Gaulle reconnaît immédiatement ses qualités intellectuelles exceptionnelles - clarté, précision et esprit de synthèse. Pompidou construit méthodiquement son réseau au sein du gaullisme naissant, fréquentant Gaston Palewski, Louis Joxe, Claude Mauriac, et Étienne Burin des Roziers.
- Après la démission de De Gaulle en janvier 1946, Pompidou refuse de retourner à l'enseignement et entre dans la haute administration comme maître des requêtes au Conseil d'État. Son rôle à la tête de la Fondation Anne de Gaulle pour l'enfance handicapée lui vaut l'estime de Madame de Gaulle, faisant de lui un habitué de La Boisserie, la résidence des De Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises.
- Bien que n'adhérant pas formellement au RPF fondé en 1947, Pompidou participe au comité de réflexion doctrinal aux côtés de Raymond Aron, Louis Vallon, Albin Chalandon et Michel Debré. Cette position en retrait lui vaut la méfiance des gaullistes historiques qui le considèrent comme un "résistant de septembre 44", mais lui permet de préserver son indépendance intellectuelle.
L'intermède bancaire et le retour au pouvoir
Georges Pompidou se reconvertit dans la finance puisqu'il va entrer au service du groupe Rothschild
- Après la dissolution du RPF en 1953, Pompidou opère une reconversion remarquée dans la finance en entrant au service du groupe Rothschild. Il s'entend parfaitement avec le baron Guy de Rothschild au point de devenir directeur général du groupe - succès éclatant pour le fils d'instituteur cantalien. Cette période bancaire lui donne une expertise économique précieuse et un réseau influent, tout en maintenant ses liens avec La Boisserie où il côtoie les futurs acteurs du gaullisme au pouvoir.
- Bien que resté à l'écart des complots du 13 mai 1958, De Gaulle fait à nouveau appel à lui comme chef de cabinet en juin 1958. Pompidou refuse pourtant le ministère des Finances en janvier 1959 et retourne chez Rothschild, montrant une indépendance d'esprit qui caractérise son parcours. Sa présence aux côtés de De Gaulle lors de la descente des Champs-Élysées en janvier 1959 constitue une marque de confiance exceptionnelle.
- Son retour définitif à la politique intervient en avril 1962 lorsqu'il remplace Michel Debré à Matignon, quittant ainsi la banque Rothschild pour six années cruciales. Ce passage de la finance à la politique suprême illustre la versatilité de ses talents et la confiance que De Gaulle place en ses capacités de gestion et de synthèse.
Les défis de Matignon et l'affirmation politique
Pompidou apparaît à l'époque aux mains un exécutant au service du Général
- Les débuts à Matignon sont tumultueux : le gouvernement Pompidou est minoritaire à l'Assemblée et doit démissionner avant le référendum sur l'élection présidentielle au suffrage universel. Le succès du référendum (60% de oui) et la dissolution conduisent à des élections législatives qui voient le triomphe de l'UNR, confirmant Pompidou dans ses fonctions. Il passe progressivement du statut d'exécutant à celui de successeur potentiel, compte tenu de l'âge avancé de De Gaulle.
- Pompidou doit gérer les suites complexes de la guerre d'Algérie, dont l'épilogue ne sera véritablement digéré qu'en 1965 après l'échec de Tixier-Vignancour à la présidentielle, puis en 1968 avec l'amnistie finale des combattants de l'Algérie française. La grève des mineurs de 1963 révèle une défiance sociale importante que Pompidou gère avec pragmatisme, affirmant progressivement son autorité personnelle.
- L'opération de la prostate de De Gaulle en 1964 permet à Pompidou d'assurer l'intérim et de répondre au Parlement à François Mitterrand qui développait la thèse du "coup d'État permanent". Sa réplique cinglante - "l'avenir n'appartient pas aux fantômes" - le fait sortir de l'ombre du Général et s'affirmer comme un leader à part entière, consolidant son statut de dauphin potentiel.
Mai 68 et la rupture avec De Gaulle
Pompidou est clairement contre le recours à la force il va chercher à négocier à sortir de la crise par le haut
- Durant la crise de Mai 68, Pompidou adopte une position pragmatique contre le recours à la force et privilégie la négociation. Il pilote les accords de Grenelle à partir du 25 mai avec les syndicats, notamment la CGT, démontrant des talents de négociateur. Le départ de De Gaulle à Baden-Baden sans l'en informer est vécu comme une blessure personnelle et une marque de défiance injustifiée compte tenu de sa gestion de la crise.
- Son conseil à De Gaulle de dissoudre l'Assemblée plutôt que de recourir à un référendum s'avère judicieux : les élections des 23 et 30 juin 1968 donnent un raz-de-marée gaulliste (système électoral aidant). Paradoxalement, ce succès electoral conduit à son remerciement en juillet 1968, De Gaulle lui préférant Maurice Couve de Murville, peut-être inquiet de la stature acquise par son Premier ministre.
- L'affaire Markovic en octobre 1968 - une sordide histoire criminelle avec photos truquées visant à compromettre Claude Pompidou - aggrave la rupture. Pompidou est déçu par le soutien minimal de De Gaulle dans cette affaire, ce qui le conduit à affirmer publiquement ses ambitions présidentielles lors de déclarations à Rome en janvier 1969 puis à Genève en février, rompant ainsi avec le "scénario Togo ou le chaos".
L'élection présidentielle et la politique de continuité
Pompidou l'emporte nettement 58 à 42% contre Poher
- L'élection présidentielle de juin 1969 intervient après l'échec du référendum d'avril et la démission de De Gaulle. Face à Alain Poher (centriste ayant assuré l'intérim) et une gauche divisée (Gaston Defferre, Michel Rocard, Alain Krivine), Pompidou l'emporte au premier tour avec 44% des voix puis au second avec 58% contre Poher. Jacques Duclos réalise une surprise avec 21%, tandis que Defferre plafonne à 5%, montrant la recomposition du paysage politique.
- Pompidou mène une politique de continuité gaullienne en politique étrangère, notamment dans la politique arabe qui lui vaut des manifestations sionistes lors d'un voyage aux États-Unis en 1970. La rupture principale intervient en 1972 avec le référendum sur l'entrée du Royaume-Uni dans l'Europe, accepté par les Français (faible participation) pour équilibrer la puissance allemande.
- Sur le plan intérieur, il nomme d'abord Jacques Chaban-Delmas qui tente de mettre en place une "Nouvelle Société" avec politique contractuelle et bonnes relations avec certains syndicats comme FO. En 1972, il le remplace par Pierre Messmer qui restera Premier ministre jusqu'à la fin du mandat. La France engage un effort massif de modernisation industrielle (nucléaire, autoroutes, éducation) dans le contexte des Trente Glorieuses.
Le crépuscule et l'héritage pompidolien
Les cinq années de Pompidou ont été perçues par les Français comme une période de prospérité
- Les dernières années du mandat sont marquées par la recomposition de la gauche avec la prise de contrôle du PS par Mitterrand à Épinay en 1971 et la signature du Programme commun en 1972. Les législatives de 1973 sont gagnées de justesse par la majorité, mais le premier choc pétrolier de l'automne 1973 annonce la fin des Trente Glorieuses et ouvre une crise économique durable.
- Malgré ces difficultés naissantes, les cinq années de présidence Pompidou restent dans la mémoire collective comme une période de prospérité, de tranquillité et de progrès, expliquant la nostalgie qu'elles inspirent. Pompidou meurt en avril 1974 avant la fin de son mandat, laissant l'image d'un modernisateur pragmatique ayant assuré la transition entre le gaullisme historique et la Ve République post-gaullienne.
- Son héritage combine modernisation économique et industrielle avec la fidélité aux principes fondamentaux du gaullisme en politique étrangère. Son parcours unique - du professorat à la banque puis au sommet de l'État - incarne une certaine idée de la méritocratie républicaine et de l'excellence administrative française.
Le Prince impérial Louis Napoléon : entre héritage et tragédie
Quand on appartient à une race de soldats ce n'est que le fer à la main qu'on se fait connaître
- Louis Napoléon Bonaparte, fils de Napoléon III et d'Eugénie, vit en exil en Angleterre depuis la chute du Second Empire en 1870. Élevé dans le culte de l'armée et conscient de son héritage impérial, il suit une formation à l'école d'artillerie de Woolwich mais ne peut servir dans l'armée britannique en tant que prince étranger. Sa vie mondaine ne répond pas à ses aspirations guerrières, le poussant à chercher partout des occasions de combattre.
- Après avoir essuyé des refus pour servir au Tonkin (refus de la République française) et en Bosnie-Herzégovine (refus de l'empereur d'Autriche), il obtient finalement l'autorisation de rejoindre la campagne du Zoulouland en février 1879 après l'intervention personnelle de sa mère auprès de la reine Victoria. Son enthousiasme juvénile contraste avec la prudence des autorités britanniques qui ne veulent pas l'exposer au danger.
- Affecté comme simple observateur à l'état-major du général Chelmsford sans droit de commandement, il doit lutter contre l'ennui et la maladie (fièvre tropicale) avant de pouvoir participer à des missions de reconnaissance. Son courage lors d'une escarmouche le 19 mai 1879 où il charge sabre au poing contre des Zoulous lui vaut les félicitations de ses supérieurs et donne son nom à un village ("Crâne Napoléon").
La dernière mission et la mort tragique
Je vous écris à la hâte... je pars dans quelques minutes pour choisir le lieu où la deuxième division doit camper
- Le 31 mai 1879, l'offensive anglaise contre le roi zoulou Cetewayo commence. Le colonel Harrison accepte que le prince participe à une mission de reconnaissance pour installer le campement des troupes, mission confiée au capitaine Carey, officier inexpérimenté arrivé depuis seulement six semaines en Afrique du Sud. Les éclaireurs Bastos devant accompagner la patrouille n'arriveront jamais.
- Le 1er juin, le prince écrit une dernière lettre émouvante à sa mère : "Je vous écris à la hâte sur une feuille de mon calepin... l'ennemi se concentre en force et un engagement est imminent... je n'ai pas voulu perdre cette occasion pour vous embrasser de tout mon coeur". La patrouille quitte le camp vers 9 heures du matin avec seulement un guide indigène.
- L'attaque zouloue survient quelques heures plus tard. Le prince, monté sur un cheval nerveux, voit sa sangle se rompre pendant la retraite. Abandonné par ses compagnons (le capitaine Carey sera ultérieurement critiqué pour cette lâcheté), il fait face seul aux guerriers zoulous et meurt percé de dix-sept coups de sagaie. Sa mort tragique le 1er juin 1879 marque la fin des espoirs bonapartistes et devient un symbole du courage chevaleresque face à la mort.
Le Grand-Duc Nicolas : un géant russe dans la tourmente
Le Grand-Duc Nicolas était l'incarnation parfaite du jeune officier
- Le Grand-Duc Nicolas Nikolaïevitch de Russie, petit-fils du tsar Nicolas Ier, représente une figure militaire exceptionnelle dans la Russie tsariste finissante. Fils d'une mère devenue sainte orthodoxe (Anastasie de Kiev) et d'un père inspecteur général de la cavalerie, il incarne l'idéal du guerrier aristocrate - géant d'1m90, cavalier exceptionnel, doté d'un charisme et d'une volonté qui lui valent autant d'admiration que d'inimitié.
- Sa formation à l'école militaire Nicolas lui donne une solide culture stratégique et une connaissance des armées européennes. La défaite française de 1870 le pousse à réfléchir à la modernisation de l'armée russe, particulièrement de la cavalerie. Son mariage avec une princesse monténégrine (francophile et panslave) le rapproche des cercles occultistes et facilite l'introduction de Raspoutine à la cour, ce qu'il regrettera amèrement par la suite.
- Confronté à la révolution de 1905 dans le contexte de la guerre russo-japonaise, il évolue d'une position réactionnaire vers un pragmatisme réformateur. Il encourage le manifeste constitutionnel de 1905 créant la Douma, comprenant la nécessité d'adaptations institutionnelles tout en restant profondément loyal à l'autocratie et à son neveu Nicolas II.
Le commandement suprême et l'alliance française
Il a été notre meilleur allié à la tête de l'armée russe en 1914-1915
- Germanophobe convaincu (surtout envers Guillaume II), le Grand-Duc devient le partenaire privilégié de la France dans le cadre de l'alliance franco-russe conclue au début des années 1890. Ses séjours fréquents en France, ses rencontres avec les présidents français et les officiers d'état-major, et sa maîtrise de la langue française font de lui un artisan essentiel du rapprochement stratégique.
- En août 1914, Nicolas II le nomme commandant suprême de l'armée russe sous la pression de la situation internationale. Il met immédiatement en œuvre ce qui avait été convenu avec Joffre : une offensive rapide à l'est pour soulager le front occidental face au plan Schlieffen. Le "rouleau compresseur russe" tant attendu par les Français se heurte cependant aux insuffisances criantes en artillerie et en transports ferroviaires.
- Les défaites de Tannenberg et des lacs Mazures en 1915 obligent les armées russes à la "grande retraite" sur des centaines de kilomètres. Le Grand-Duc doit gérer cette retraite catastrophique avec des problèmes logistiques immenses et des populations civiles déplacées, dans un contexte de défaites successives qui minent le moral et le régime.
La disgrâce et le sursaut caucasien
Le tsar Nicolas II qui avait l'ambition de prendre la tête de l'armée pour se sacrifier personnellement
- Poussé par l'impératrice Alexandra et Raspoutine qui voient d'un mauvais œil l'influence du Grand-Duc, Nicolas II décide de prendre personnellement le commandement suprême en 1915. Cette décision désastreuse - le tsar n'a aucune compétence militaire - écarte le Grand-Duc qui est envoyé sur le front du Caucase. Cette mutation équivaut à une disgrâce mais se révèlera paradoxalement bénéfique.
- Sur le front caucasien, le Grand-Duc révèle pleinement ses talents stratégiques. Il écrase les troupes turques à plusieurs reprises, prend Erzurum et Trébizonde par une opération combinée terre-mer remarquable pour l'époque. Son intervention en Perse contre l'influence allemande et sa coordination avec les Britanniques débarqués dans le golfe Persique montrent une vision stratégique d'envergure.
- La révolution de février 1917 le rappelle brièvement au commandement suprême, mais le gouvernement provisoire le limoge rapidement. Certains cercles envisagent un temps de le porter au pouvoir pour sauver la monarchie, mais le doute du Grand-Duc et le cours des événements empêcheront cette solution. Son rôle durant la guerre civile et dans l'émigration russe blanche constituera le dernier chapitre de cette existence hors du commun.
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