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Pourquoi lire les classiques French Edition Italo Calvino.pdf

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Pourquoi lire les classiques selon Italo Calvino

Définitions du classique

Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »
  • Calvino propose une série de définitions pour cerner la notion de « classique ». La première souligne que ces œuvres sont souvent l'objet d'une relecture, suggérant une richesse qui se déploie dans le temps. Il nuance cette idée en reconnaissant l'hypocrisie possible derrière cette affirmation, mais aussi la légitimité de ne pas avoir tout lu. L'important est que le classique offre un plaisir différent selon l'âge du lecteur : la jeunesse apporte une saveur et une importance particulières, tandis que l'âge mûr permet d'apprécier les détails, les niveaux de sens et les nuances.
  • Une autre définition essentielle est que le classique exerce une influence durable, tant en s'imposant comme inoubliable qu'en se dissimulant dans la mémoire collective ou individuelle. Il laisse une « semence » qui façonne notre vision du monde, même lorsque nous en avons oublié la source. Ainsi, relire un classique à l'âge adulte est une redécouverte, car si le livre ne change pas, nous, nous avons changé, et cette rencontre devient un événement nouveau.
  • Calvino insiste sur le fait qu'un classique « n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire ». Il porte en lui les traces des lectures et des cultures qu'il a traversées. Lire L'Odyssée, par exemple, implique de lire aussi tout ce que les aventures d'Ulysse ont signifié au fil des siècles. Le classique provoque sans cesse un nuage de discours critiques dont il se débarrasse continuellement, affirmant ainsi sa vitalité et sa résistance aux interprétations réductrices.
  • Enfin, un classique établit un rapport personnel avec le lecteur. L'étincelle doit jaillir par amour, et non par devoir. L'école a pour rôle de faire connaître un certain nombre de classiques, mais le choix véritable, celui qui compte, se fait ensuite, au fil de lectures désintéressées. Le classique peut alors devenir « un équivalent de l'univers », un livre total qui nous sert à nous définir, éventuellement en opposition à lui.

L'Odyssée comme récit des récits

Combien d’Odyssées L’Odyssée contient-elle ?
  • Calvino explore la structure complexe de L'Odyssée comme une mise en abyme de récits. Dès le début, la Télémachie est la recherche d'un récit manquant, celui du retour d'Ulysse. Le poème est ainsi construit comme une série de récits enchâssés : l'aède Phémios, le récit de Protée à Ménélas, le chant de l'aède chez les Phéaciens, le récit à la première personne d'Ulysse, la prophétie de Tirésias, et le chant des Sirènes. Chacun de ces récits préfigure, répète ou varie l'Odyssée principale.
  • Un thème central est celui de la mémoire et de l'oubli du retour (nostos). Les épreuves d'Ulysse chez les Lotophages, avec Circé et face aux Sirènes, sont autant de menaces d'oubli. Calvino, en dialogue avec Edoardo Sanguineti, analyse ce voyage non comme une simple restauration du passé, mais comme un projet qui assure la cohésion entre l'empreinte du passé et le projet d'avenir. La mémoire est ce qui permet de « devenir sans cesser d'être ».
  • La question de l'identité et de la reconnaissance est cruciale dans la seconde partie du poème. Ulysse de retour à Ithaque est méconnaissable, et Ithaque elle-même lui est étrangère. Sa reconnaissance passe par des signes non royaux (la cicatrice, le secret du lit, la liste d'arbres), soulignant une identité transformée par l'expérience. De plus, Ulysse le mystificateur invente une autre Odyssée, celle d'un Crétois, brouillant les frontières entre vérité et mensonge, entre récit épique et conte populaire.
  • Calvino s'appuie sur les analyses d'Alfred Heubeck pour souligner la modernité d'Homère. En plaçant un héros épique comme Ulysse dans un monde de monstres et de magie (traditions plus archaïques), l'auteur de L'Odyssée crée une image spéculaire du monde réel, dominé par le besoin, l'angoisse et la douleur. Le poème devient ainsi le mythe de tout voyage, où l'expérience se raconte tantôt dans le langage du vécu, tantôt dans celui du mythe.

Xénophon et l'éthique de l'action

Quand on lit Xénophon aujourd’hui, on a fortement l’impression de voir un vieux documentaire de guerre...
  • Calvino présente L'Anabase de Xénophon comme un récit d'action d'une précision technique et visuelle remarquable, comparable à un documentaire. Il en apprécie la succession de détails concrets (la neige, le froid, les feux nocturnes) et d'anecdotes qui tissent le récit de la retraite des Dix-Mille. Xénophon y apparaît comme un officier ingénieux, trouvant toujours une astuce pour surmonter les obstacles, à la manière d'un héros de bande dessinée.
  • L'œuvre est analysée comme un journal de voyage technique, mêlant relevés géographiques, informations sur les ressources et comptes rendus de problèmes diplomatiques et stratégiques. Les discours, loin d'être ennuyeux, exposent des problèmes politiques complexes, tant internes (rivalités entre Grecs) qu'externes (négociations avec les « barbares »). Le pathos de l'œuvre réside dans l'angoisse du retour et la lutte pour préserver la cohésion du groupe, qui transporte avec lui une forme de patrie.
  • Calvino établit un parallèle frappant entre L'Anabase et les récits de la retraite de Russie des chasseurs alpins italiens, comme Le Sergent dans la neige de Mario Rigoni Stern. Dans les deux cas, face à l'effondrement des grandes ambitions, les vertus guerrières redeviennent des vertus pratiques et solidaires. Cependant, chez Xénophon, le contraste est entre la condition de « sauterelle » pillarde et l'application d'un code de discipline et de dignité.
  • L'éthique de Xénophon est qualifiée de « moderne » : une éthique de l'efficacité technique et pragmatique, du « bien faire les choses » indépendamment d'un jugement moral universel. Xénophon a le mérite de ne pas idéaliser sa position ; il sait qu'il dirige une horde de pillards et que la raison n'est pas de son côté. Sa dignité réside dans la recherche d'un style, d'une norme pour ce mouvement biologique violent, une dignité limitée, non tragique, et finalement bourgeoise.

Ovide et la métamorphose universelle

Il existe dans le ciel une route, bien visible par ciel serein ; / on l’appelle la Voie lactée, remarquable par sa blancheur même.
  • Dans les Métamorphoses, Ovide crée un univers de contiguïté totale où dieux, hommes, faune et flore partagent une substance commune et échangent continuellement leurs qualités. Le ciel est décrit comme une réplique de la Rome quotidienne, avec ses classes sociales et ses clientèles, établissant un rapprochant constant entre le divin et l'humain. La poésie naît aux frontières indistinctes de ces mondes.
  • Calvino analyse en détail le mythe de Phaéton comme exemple de la précision à la fois concrète et idéale d'Ovide. La chevauchée céleste est rendue avec une évidence qui mêle données matérielles (le char qui tressaute) et modèles abstraits (la carte céleste), dans un espace à la fois géométrique et vertigineux. Cette description culmine avec l'apocalypse terrestre en flammes, un morceau de bravoure du « Ovide apocalyptique ».
  • Le poème est présenté comme un champ de tension où s'équilibrent des forces narratives et idéologiques opposées. Les défis d'Arachné et des Piérides montrent comment le récit mythique peut servir à polémiquer avec les dieux. Ovide, en accueillant tous les récits et toutes les intentions de récit, ne sert pas un dessein partial mais célèbre la multiplicité vivante, sans exclure aucun dieu, ancien ou nouveau, comme le démontre le traitement complexe de Bacchus.
  • La technique de la métamorphose chez Ovide est une économie de la transformation : les nouvelles formes récupèrent les matériaux des anciennes. Calvino cite l'analyse de J. K. Ščeglov pour qui Ovide réduit le phénomène fantastique à une succession de processus simples (croissance, durcissement, conjonction) en représentant le monde comme un système de propriétés élémentaires. Cette écriture objective, fondée sur l'unité et la parenté de tout ce qui existe, est la véritable philosophie des Métamorphoses.

Pline et l'encyclopédie du monde

Maximum est elephas proximumque humanis sensibus.
  • Calvino recommande la lecture de Pline l'Ancien pour son sentiment d'admiration envers la diversité infinie des phénomènes. Il distingue un Pline poète-philosophe, animé par le pathos de la connaissance et de l'harmonie universelle, et un Pline compilateur obsessionnel, collectionneur de données curieuses et étranges. Ces deux aspects sont unis par la conviction que toutes les formes et informations font partie de l'histoire naturelle et portent le signe d'une raison supérieure.
  • Le livre II (cosmographie) est célébré pour sa prose scientifique claire et évocatrice. Pline y décrit un dieu stoïcien immanent, identifié à la force de la nature, mais limité dans ses pouvoirs (il ne peut ressusciter les morts). Sa science oscille entre la recherche d'un ordre et l'enregistrement de l'extraordinaire, du prodigieux et de l'unique. Le rationalisme de Pline exalte la logique des causes, mais minimise leur portée : même expliqués, les faits n'en sont pas moins merveilleux.
  • Le livre VII (sur l'homme) dresse un portrait dramatique et précaire de la nature humaine, définie par ses limites et ses records. Pline y mêle observations, croyances obscures et légendes sur des peuples monstrueux aux confins du monde, alimentant la tradition des bestiaires médiévaux. L'homme y apparaît suspendu à un fil, sa forme et son destin incertains. Calvino souligne l'absence de jugement sur le bonheur, variable impossible à quantifier, et la séparation moderne entre phénomènes calculables et existence individuelle.
  • Le livre VIII (animaux terrestres) s'ouvre sur l'éléphant, présenté comme l'animal « le plus proche de l'homme par les sentiments ». Cette zoologie mêle animaux réels et fantastiques (basilisque, manticore), issus de sources comme Aristote mais enrichis de légendes. Pour Calvino, ce livre représente le voyage dans l'imagination humaine : l'animal, vrai ou faux, devient allégorie, symbole, emblème. La nature est ainsi à la fois extérieure à l'homme et constitutive de son intellect, « l'alphabet des rêves, le code de l'imagination ».

Nezâmi et le conte polygamique

Le fait d’appartenir à une société plutôt polygamique que monogamique change certainement beaucoup de choses. Dans la structure narrative au moins...
  • Calvino présente Les Sept Idoles (Haft Peikar) de Nezâmi comme un exemple de structure narrative orientale fondée sur la polygamie. Le roi Bahram tombe amoureux de sept princesses, chacune associée à un pavillon, une couleur, une planète et un jour de la semaine. Chaque épouse raconte une histoire aux tonalités symboliques correspondantes, créant un cycle hebdomadaire qui reconnaît les vertus morales comme équivalent humain des propriétés cosmiques.
  • L'œuvre est une fusion de traditions : l'épopée glorificatrice du Livre des Rois de Firdûsi et le conte merveilleux qui mènera aux Mille et Une Nuits. Le poème célèbre à la fois la soumission à la volonté divine et les potentialités du monde terrestre, dans un syncrétisme mêlant islam, résonances païennes, gnostiques et chrétiennes. Le souverain idéal y incarne une harmonie cosmique qui prime sur le bien-être concret de son royaume.
  • Le style de Nezâmi est caractérisé par un langage vertigineusement figuré, une prolifération de métaphores qui s'enchâssent comme des pierres précieuses. Calvino relève des éléments métaphoriques polyvalents comme l'onagre (symbole de force, beauté, proie amoureuse) et le cyprès (symbole de robustesse virile et de beauté féminine). Cette exubérance baroque dépasse, selon lui, même les excès de la Renaissance et du Baroque occidentaux.
  • L'analyse d'un conte en particulier (le « récit blanc ») permet à Calvino de montrer comment Nezâmi traite de thèmes comme la chasteté et le désir. Le motif de l'étreinte sans cesse interrompue, présent aussi dans les contes populaires occidentaux, est ici traité avec une tension érotique sublimée et une richesse psychologique, loin du grotesque et de la scatologie d'un Basile. Le monde de Nezâmi est un monde visionnaire où le rêve polygamique alterne avec la réalité intime du couple.

Les livres de chevalerie et leur héritage

« L’ordre en entier est écrit dans ce livre. »
  • Calvino commence par Tirant le Blanc, où le héros devient chevalier grâce à un livre qui contient toutes les règles de la chevalerie. Ce postulat suggère que la chevalerie n'a peut-être existé que dans les livres, idée que poursuivra Don Quichotte. Dans l'autodafé de Cervantès, Tirant et Amadis sont sauvés pour leur originalité et leur vérité humaine, critères opposés à ceux de Don Quichotte, qui cherche le mythe en dehors des livres.
  • L'auteur retrace le crépuscule de la chevalerie dans les littératures européennes. En Italie, Pulci, Boiardo et l'Arioste le célèbrent sur un mode parodique et nostalgique. Teofilo Folengo, dans son Orlandino, imagine un bûcher de livres apocryphes, ne sauvant que les poètes italiens authentifiés par le légendaire Turpin. Cette référence à une source originelle et magique (le livre de Turpin) montre que la vérité résidait encore dans la fidélité au mythe.
  • Calvino souligne le lien entre la diffusion des romans de chevalerie et les grands mouvements historiques : les Croisades, puis la découverte du Nouveau Monde, que Bernal Díaz del Castillo compare aux « choses merveilleuses contées dans le livre d’Amadis ». Le roman de chevalerie est le premier genre profane à influencer massivement la vie des gens, comme en témoigne l'épisode de Francesca da Rimini chez Dante, où le livre Lancelot agit comme un personnage, déclenchant le désir et réalisant une parfaite métalittérature.
  • Cette réflexion sur l'impact des livres culmine avec Dante. Dans des vers d'une concision extrême, il montre comment la lecture transforme la vie : Paolo et Francesca, émus par le récit de l'étreinte de Lancelot et Guenièvre, voient leur propre désir rendu manifeste et leur vie prendre la forme du récit. Le livre devient l'agent actif de leur destin, illustrant le pouvoir fondateur de la fiction narrative.

La structure errante du Roland furieux

Le Roland furieux est un poème qui se refuse à commencer et qui se refuse à finir.
  • Calvino analyse la structure ouverte et mouvante du Roland furieux. Le poème se présente comme une continuation de Boiardo et est constamment retravaillé par l'Arioste, qui ajoute des épisodes et polit sa versification. Cette dilatation interne correspond à une structure polycentrique et synchronique, où les péripéties de nombreux personnages s'entrecroisent et bifurquent grâce à un « montage » de transitions souvent annoncées par les deux derniers vers d'un huitain.
  • L'espace ariostesque est défini par le mouvement « errant », un zigzag de poursuites et de rencontres fortuites introduit dès le premier chant. Ce mouvement vaut aussi pour la versification : le huitain, avec son passage des six vers aux deux vers à rime embrassée, permet des changements de vitesse, de registre (du lyrique au comique) et une grande liberté syntaxique. L'Arioste adapte le nombre de strophes par chant à sa guise, créant une narration agile et variée.
  • Le poème est structuré autour de deux trames principales (la folie de Roland et les amours de Roger et Bradamante) et d'un noyau épique (le siège de Paris). Calvino décrit Paris comme l'ombilic géographique du poème. Cependant, un centre en négatif existe : le palais enchanté d'Atlante, vortex qui engloutit les personnages dans un labyrinthe d'illusions. Cet enchantement est aussi un astucieux stratagème narratif permettant à l'Arioste de mettre des personnages en réserve.
  • En conclusion, Calvino voit dans le Roland furieux un jeu sérieux, une technique d'entraînement aux facultés nécessaires à la vie. Le dernier chant, qui énumère le public idéal de l'Arioste, opère un renversement : le poème sort de lui-même et se définit par ses destinataires. Inversement, il sert d'emblème à la société des lecteurs qui se reconnaissent en lui. Le poème est ainsi un espace de jeu partagé entre l'auteur et un public capable d'en apprécier les règles et la liberté.

Galilée et le livre mathématique de la Nature

La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’Univers...
  • Calvino examine la célèbre métaphore galiléenne du livre de la Nature écrit en langage mathématique. Il rappelle ses antécédents (du Moyen Âge à Campanella) mais souligne l'innovation de Galilée : l'attention portée aux « caractères » de ce livre, c'est-à-dire aux figures géométriques (triangles, cercles, sphères). Pour Galilée, ces formes constituent l'alphabet qui permet de déchiffrer l'univers.
  • Cette idée est liée à une conception combinatoire et anti-finaliste de la connaissance. Dans le Dialogue sur les deux grands systèmes, Galilée compare l'alphabet à la palette du peintre : à partir d'éléments minimaux (lettres, couleurs simples), on peut tout représenter. Il oppose cette combinatoire fondamentale à celle, stérile, des collages d'objets déjà signifiants (comme les tableaux d'Arcimboldo ou les centons aristotéliciens).
  • Calvino montre comment Galilée utilise cette métaphore pour critiquer l'ancienne cosmologie. Il refuse l'idée d'une perfection abstraite des formes géométriques et célèbre au contraire l'altérabilité, les « petites altérations » de la Terre, qu'il oppose avec horreur à l'image d'une Terre de jaspe ou de cristal, immuable et morte comme une tête de Méduse. L'alphabet géométrique doit permettre d'abolir l'opposition entre cieux immuables et éléments terrestres corruptibles.
  • Enfin, l'analyse révèle la portée philosophique et polémique de cette position. Face au péripatéticien Simplicio qui craint la subversion de l'ordre, Salviati (porte-parole de Galilée) rétorque que la nouvelle philosophie cherche au contraire à « anoblir » la Terre en l'assimilant aux corps célestes et à la mettre au ciel. Le livre mathématique de la Nature est donc un instrument pour repenser radicalement la place de l'homme et du monde dans un univers en mouvement.

DE NN RUN Mme = Emil ire Ne NE mL Ses (partie 2)

Analyse d'œuvres littéraires du XVIIIe au XXe siècle

Voltaire et Diderot : Lumières et déterminisme

Il faut cultiver notre jardin.
  • Cette phrase finale de Candide (1759) est analysée comme une utopie radicale, marquant un changement épistémologique et éthique. Elle substitue à une morale transcendante une éthique de l'action pratique et du travail, jugée non par rapport au bien et au mal absolus, mais par ce que l'homme peut accomplir. Cette pensée, pré-révolutionnaire, fonde à la fois une morale capitaliste productiviste et un engagement concret pour résoudre les problèmes. Elle incarne le véritable choix de l'homme moderne, entre résignation et action transformatrice.
  • Jacques le fataliste de Diderot est présenté comme un anti-roman fondateur de la littérature contemporaine. Il brise l'illusion romanesque en mettant en scène le dialogue entre l'auteur et le lecteur, anticipant ainsi le théâtre épique de Brecht. L'œuvre, structurée en récits emboîtés et polyphoniques, reflète la vision diderotienne d'un monde vivant, discontinu et logique. L'influence de Sterne est notable, mais Diderot dépasse la simple imitation pour explorer, à travers le fatalisme de Jacques, une philosophie de la nécessité (inspirée de Spinoza et Leibniz) qui, paradoxalement, ouvre la voie à la liberté individuelle et à l'initiative.

Giammaria Ortes : Le calcul des passions au siècle des Lumières

Qui saurait me dire si je feins ?
  • Giammaria Ortes, prêtre vénitien du XVIIIe siècle, incarne une figure excentrique de la Raison mathématique. Son projet est de tout calculer – plaisirs, douleurs, vertus, opinions – avec une « exactitude géométrique ». Dans des œuvres comme le Calcul sur la valeur des opinions humaines, il réduit les motivations humaines à la recherche du plaisir et à la crainte de la force, fondant même la justice sur ce calcul. Sa vision mécaniste et pessimiste de l'homme s'inscrit dans le courant matérialiste des Lumières, mais teintée d'un conservatisme religieux surprenant.
  • Ortes applique sa méthode à divers domaines, de l'économie (où il réduit les idéologies de classe à des calculs de revenus) au théâtre musical. Sa question récurrente, « Qui saurait me dire si je feins ? », instille un doute théâtral sur la frontière entre démonstration sérieuse et satire paradoxale. Cette posture, comparée à celle de Galilée ou annonçant Fourier, révèle le plaisir du jeu littéraire et masqué, caractéristique d'un siècle théâtral et d'une Venise en déclin, obsédée par les bilans et les divertissements.

Stendhal : Une méthode de connaissance par le détail

L'amour est comme ce qu'on appelle au ciel la voie lactée, un amas brillant formé par des milliers de petites étoiles.
  • Stendhal élabore à Milan une « méthode de connaissance » opposée à la philosophie abstraite et au roman conventionnel. Dans De l'amour, il décrit la passion comme une constellation de sentiments discontinus et instantanés, une « voie lactée ». Des concepts clés comme la « cristallisation » (transfiguration des défauts en beautés) ou la « beauté promesse du bonheur » illustrent cette attention au détail singulier et à la subjectivité. Cette approche punctiforme et indiciaire, attentive aux traces et aux symptômes, annonce un paradigme scientifique moderne.
  • Cette méthode vaut aussi pour l'autobiographie (Vie de Henry Brulard), qui cherche l'essence dans l'accumulation de faits inessentiels et fragmentaires, et pour les romans. Même si ses héros (Julien Sorel, Fabrice del Dongo) semblent linéaires, leur énergie vitale s'exprime dans des milieux qui les conditionnent. La géographie intérieure de Stendhal (Milan vs Paris vs Londres) et ses récits d'échecs (Souvenirs d'égotisme) révèlent une tension entre la pulvérisation entropique de l'existence et un impératif de conservation de l'énergie individuelle face au monde.

Balzac et Dickens : La ville comme protagoniste romanesque

Les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense.
  • Dans Ferragus, Balzac dépasse le projet initial de roman sur les sociétés secrètes pour faire de Paris le véritable protagoniste. Il élabore une encyclopédie poétique et sociologique de la ville, décrivant ses quartiers, ses typologies sociales (comme la grisette), ses intérieurs et ses langages. La métropole est un organisme vivant, un « monstre-Paris » qui conditionne les pensées et les gestes. Cette mythologie urbaine, fondée sur la curiosité et le mystère, annonce Baudelaire, pour qui la foule sera le voile à travers lequel voir la ville.
  • L'Ami commun de Dickens ouvre sur une Tamise fangeuse et un pêcheur de cadavres, plongeant le lecteur dans l'envers du monde londonien. Le roman construit une critique sociale complexe autour des thèmes des ordures, de l'héritage et de l'argent corrupteur. Des personnages comme le bon mais inculte Boffin ou la sage et infirme couturière de poupées Jennie Wren illustrent la dialectique dickensienne entre grotesque noir et vertu angélique. La figure tragique de l'instituteur Bradley Headstone, obsédé par le crime, préfigure même les angoisses dostoïevskiennes, montrant la modernité sombre du dernier Dickens.

Flaubert, Tolstoï, Twain : Formes du réalisme et de la narration

La beauté est la promesse du bonheur.
  • Les Trois Contes de Flaubert condensent son art de la « visibilité ». Un cœur simple rend visible le monde à travers les yeux de la servante Félicité, avec une prose transparente et concrète. La Légende de saint Julien l'Hospitalier plonge le lecteur dans un univers visuel médiéval et zoomorphe, où la frontière entre cruauté et piété, entre l'homme et l'animal, s'estompe. L'œuvre révèle l'ascèse flaubertienne d'identification avec l'autre, culminant dans l'étreinte avec le lépreux, et constitue un itinéraire spirituel en dehors de toute religion.
  • Deux Hussards de Tolstoï (1856) oppose deux générations d'officiers pour explorer la vitalité et l'histoire. Le père, Tourbine, incarne une énergie barbare, généreuse et harmonieuse de la Russie pré-napoléonienne. Le fils, vingt ans plus tard, représente un monde plus civilisé mais mesquin et maladroit. Cette construction spéculaire cache une philosophie de l'histoire : Tolstoï polémique contre l'Histoire officielle pour valoriser la « vodka de l'histoire », la substance humaine et les coûts du progrès. La plénitude de vie tolstoïenne est souvent une constatation d'absence.
  • Mark Twain, « folk-writer » américain, revendique d'écrire pour les masses. Son style, fondé sur l'entrée du langage parlé en littérature (Huck Finn) et sur le jeu comique des mécanismes linguistiques, est un réalisme prosaïque et expérimental. Dans L'Homme qui corrompit Hadleyburg, l'argent est un jeu de miroirs abstrait, un Deus ex machina qui démasque l'hypocrisie puritaine d'une petite ville. La farce, orchestrée par un vengeur invisible, réduit la faute à un calcul sur de l'argent inexistant, révélant une autocensure et une candeur typiquement américaines face aux véritables péchés.

James, Stevenson, Conrad : Psychologie, aventure et morale

Elle est naturelle, je ne suis pas occupé de mon rôle, et tout à la sensation.
  • Daisy Miller de Henry James semble clair mais est traversé de mystères. Il explore, à travers le choc entre l'innocence américaine (Daisy) et le rigorisme des expatriés, des thèmes comme l'identité sociale incertaine, la peur de la vie (et des femmes) et la présence du « mal » (incarné par les domestiques, l'Italien Giovanelli, et allégorisé par la malaria romaine). Le récit est construit sur des non-dits, des incertitudes et une prose hésitante qui fait de Rome un espace de descente aux enfers pour l'héroïne sacrifiée.
  • Le Pavillon sur les dunes de Stevenson est un jeu de cache-cache narratif mêlant misanthropie, rivalité amoureuse et roman d'aventures (avec des carbonari italiens en Écosse). Le paysage désolé des dunes génère l'intrigue. Stevenson hésite entre plusieurs projets (psychologique, sentimental, romanesque), et les deux versions publiées témoignent de ses incertitudes. Le récit triomphe par son pur romanesque et son esprit de jeu enfantin, prolongeant une enfance tout en sachant qu'elle est révolue.
  • Conrad, ancien capitaine devenu écrivain anglais, incarne un humanisme athée et rigoureux. Son œuvre exalte l'intégration par le travail pratique, la morale du devoir et du courage face à un univers obscur (Le Miroir de la mer). Ses romans (Lord Jim, Victoire) opposent souvent l'idéal héroïque des voiliers à la dégradation des trafiquants coloniaux, reflétant sa position réactionnaire dans une Angleterre en transition. Face aux irrationalismes de son époque, Conrad oppose les forces de l'homme et son « principe de fidélité », une leçon valable au-delà de son conservatisme.

Pasternak : Le roman historique comme interrogation du siècle

Tous étaient là, réunis, côte à côte ; les uns ne se reconnurent pas, les autres ne s’avaient jamais connus ; certaines voies du destin restèrent à jamais cachées.
  • Le Docteur Jivago de Pasternak ressuscite le grand roman russe du XIXe siècle pour interroger le XXe. Son noyau mythique est la révolution de 1905, perçue comme un moment de fusion entre nature et histoire. Le roman développe une philosophie de l'histoire-nature, continuum où l'homme est plongé, et une conception du socialisme comme « océan de vie » et d'authenticité. Techniquement, il mêle une trame romanesque aux coïncidences extrêmes à une narration « impressionniste », fragmentaire et psychologiquement allusive.
  • L'œuvre est une critique âpre du communisme soviétique, dénonçant la barbarie de la guerre civile et l'abstraction bureaucratique et idéologique qui a figé les idéaux. Pasternak exprime une lassitude face à la violence et un manque de confiance dans le peuple, cantonnant son adhésion au monde de l'intelligentsia. Le vrai protagoniste est moins Jivago (intellectuel en retrait) que Lara, figure de résistance et de vie qui relie les trois hommes symbolisant la bassesse (Komarovski), la révolution (Antipov) et la poésie (Jivago). Le livre, vision négative et sacralisée de l'histoire, constitue un avertissement sur l'aliénation de l'homme face à une histoire non encore pleinement construite par sa raison.

Carlo Emilio Gadda : La complexité du monde comme système

La réalité du monde se présente à nos yeux comme multiple, hérissée, avec une épaisseur de strates superposées. Comme un artichaut.
  • Gadda est présenté comme un grand écrivain car son œuvre, comme un artichaut infini, offre des dimensions de lecture toujours nouvelles. La Connaissance de la douleur est un livre subjectif (désespoir, relation ambivalente à la mère) chargé de significations objectives : allégorie de la peur bourgeoise face au bouleversement social (le fascisme à travers les vigiles), drame de la pensée scientifique positiviste confrontée à la complexité du réel. Gadda déchire la banalité par l'intensité tragique.
  • L'Affreux Pastis de la rue des Merles est un roman policier philosophique. Inspiré d'un crime réel, il illustre la conception gaddienne du monde comme « système de systèmes », où chaque effet a une multiplicité de causes. Le style, amalgame de langages et de dialectes, et la composition narrative, où les détails prennent le pas sur l'intrigue, reflètent cette congestion du réel. Le livre est aussi un roman sur Rome, vue dans toutes ses strates sociales et historiques. Gadda, ingénieur rationaliste et névrosé, y exprime ses contradictions (classicisme et avant-garde, satire et conservatisme) et explore des obsessions comme la maternité ratée, à travers une prose baroque et grotesque qui fait de la ville un organisme symbolique complexe.

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Essais critiques sur la littérature moderne

L'énigme du destin chez Gadda

« cet ensemble de forces et de probabilités qui englobent toute créature humaine et qu’on a coutume de baptiser Destin »
  • L'analyse porte sur L’Affreux Pastis de la rue des Merles de Carlo Emilio Gadda. Calvino souligne que le mystère du meurtre de Liliana n'est pas l'élément central du roman. L'auteur a même supprimé un chapitre de la première version qui aurait pu trop vite révéler le coupable. Le véritable sujet est le « champ de forces » qui entoure la victime, une « coercition au destin » qui tisse le réseau des événements. Le roman explore ainsi comment les situations et les relations des personnages génèrent une fatalité collective, où le crime apparaît comme le résultat d'un ensemble de pressions et de probabilités, plutôt que comme l'acte isolé d'un individu.
  • Calvino évoque un treatment cinématographique inédit de Gadda, Le Palais des ors, qui éclaircit entièrement l'intrigue, révélant par exemple que le voleur des bijoux est Enée Retalli, et non Diomède Lanciani. Cependant, ce scénario, jugé naïf dans son écriture cinématographique (avec des fondus enchaînés pour révéler les pensées), ne fut jamais produit. Pour Calvino, cet écrit confirme que la question du « Qui l'a fait ? » (Who’s done it?) est secondaire. L'essentiel réside dans la représentation de ce destin immanent, ce réseau de forces où chaque créature est prise, qui constitue la véritable trame narrative et philosophique de l'œuvre.

La poésie du vide chez Montale

« Peut-être, un matin, allant dans l’air aride, comme de verre, me retournant verrai-je s’accomplir le miracle : le néant dans mon dos, derrière moi le vide – avec la terreur de l’ivrogne. »
  • Calvino analyse le poème Forse un mattino andando d'Eugenio Montale, qu'il a appris par cœur dans sa jeunesse. Il note que sa mémoire a parfois déformé le texte (remplaçant « collines » par « rues »), plaquant une image urbaine sur un paysage peut-être plus naturel. Le poème décrit une expérience gnostique de révélation du néant, déclenchée par la transparence cristalline de l'air hivernal (« un’aria di vetro »). Ce « miracle » est à la fois un bienfait, une vérité opposée à l'« habituel mirage », et une source de terreur vertigineuse. Calvino y voit une construction d'un modèle cognitif précis : la division de l'espace entre un champ visuel illusoire devant soi et le vide substantiel derrière soi.
  • L'essai explore les implications philosophiques et perceptives de ce poème. Calvino le rapproche des réflexions de Merleau-Ponty sur les expériences subjectives de l'espace. Il évoque aussi la légende du hide-behind, cet animal mythique toujours dans le dos, que le protagoniste de Montale aurait réussi à voir, découvrant qu'il est le néant. Même l'invention du rétroviseur automobile, qui semble garantir le monde derrière nous, ne pourrait, selon Calvino, invalider l'hypothèse du poème : dans un « air de verre », le miroir ne montrerait qu'un gouffre vide. Le poème appartient à l'ère du cinéma, où le monde est perçu comme une succession d'images sur un écran.

Montale, poète de l'exactitude dans un monde tourbillonnant

« Les vers de Montale sont parfaitement reconnaissables en raison de leur précision et du caractère irremplaçable de leur expression verbale, de leur rythme, de l’image qu’ils évoquent »
  • Écrit à la mort de Montale, cet hommage célèbre le poète de l'exactitude lexicale et de la précision dans une époque de « peste du langage ». Face aux mots génériques et abstraits, Montale capture l'unicité de l'expérience. Son monde poétique est celui du tourbillon et de la précarité, marqué par les guerres mondiales et la menace de la catastrophe atomique, comme en témoignent Os de seiche, Les Occasions et La Tourmente. Calvino souligne que même les présences ténues de la nature se configurent chez lui comme un mouvement tourbillonnant, porté par le rythme, la prosodie et la syntaxe.
  • Malgré son éloignement de tout choralisme, Montale propose un héroïsme individuel et aride, un « anti-héros » qui résiste à l'apocalypse historique et cosmique. Cet héroïsme creusé dans l'intériorité et la précarité est sa réponse au problème d'écrire après D'Annunzio. Calvino le compare à Leopardi pour son constat d'un univers inhospitalier, mais note que l'athéisme de Montale est plus problématique, traversé de tentations surnaturelles immédiatement rongées par le scepticisme. Un thème central devient la présence unique des morts en nous. Sa poésie, conclut Calvino, saisit d'emblée et ne s'épuise jamais.

Hemingway, entre code sportif et néant existentialiste

« Le héros de Hemingway veut s’identifier aux actions qu’il accomplit, être lui-même dans l’ensemble de ses gestes, dans l’adhésion à une technique manuelle ou en tout cas pratique »
  • Calvino retrace son rapport ambivalent à Hemingway, d'abord considéré comme un « dieu » pour sa leçon de clarté, d'engagement pratique et de refus du pathos, puis perçu avec méfiance pour son « tourisme sanglant » et ses limites. Il analyse la philosophie implicite de l'écrivain : ses héros se cramponnent à un code éthico-sportif (bien pêcher, bien chasser, bien faire la guerre) comme à la seule réalité sûre face au vide et à la mort. Cette adhésion à un rituel formel, comme dans La Grande Rivière au cœur double, est une réponse à la crise de la pensée bourgeoise, en résonance avec le néopositivisme et le behaviorisme américains.
  • L'essai situe Hemingway dans l'histoire culturelle. Son intuition fondamentale fut de sentir la guerre comme l'image normale du monde bourgeois à l'époque impérialiste. Entre Tchekhov et lui, la Première Guerre mondiale est passée, faisant de la réalité un grand massacre. Son anti-fascisme est une règle nette, mais il accepte le massacre comme décor naturel. Calvino le compare à Stendhal, notant que tous deux sont à un carrefour historique. Ce qui reste valable chez Hemingway, malgré le cadre souvent futile ou brutal, c'est le sérieux avec lequel ses personnages s'intègrent dans l'action et le monde, une leçon de réalisme sec et immédiat qui pourrait inspirer une écriture sur le travail ouvrier.

Francis Ponge ou le parti pris des choses

« prendre un objet, le plus humble, un geste, le plus quotidien, et essayer de les considérer en dehors de toute habitude perceptive, de les décrire en dehors de tout mécanisme verbal usé »
  • Pour Calvino, Francis Ponge est un « sage » contemporain dont l'œuvre invite à rétablir un rapport intense avec les choses. Dans des textes en prose brefs comme Les Plaisirs de la porte ou Le Cageot, Ponge redécouvre la richesse du monde ordinaire en le décrivant hors des automatismes verbaux et perceptifs. Son anthropomorphisme n'est pas symbolique mais procède d'une identification avec la chose elle-même, comme si l'homme pouvait éprouver ce que c'est que d'être une porte, un cageot ou une huître. Cette opération est une bataille avec le langage, tendu pour dire juste.
  • Calvino note deux thèmes récurrents chez Ponge : le monde végétal (les arbres comme « volonté d’expression » écrite) et le monde des mollusques (les coquillages et escargots). L'escargot est particulièrement loué pour la proportion parfaite entre sa coquille et son besoin, offrant un modèle de mesure et d'acceptation de sa propre nature. Ponge condamne la répétition (comme celle des vagues) et valorise la différence et l'individualisation, à l'image du galet qui commence « l’âge de la personne ». Son œuvre est un catalogue de la diversité du monde, un De varietate rerum moderne.

Borges et la littérature comme univers intellectuel

« Borges est un maître de l’écriture brève. Il réussit à condenser dans des textes qui ont toujours très peu de pages une richesse extraordinaire de suggestions poétiques et de pensée »
  • Calvino retrace la fortune de Borges en Italie depuis 1955 et analyse les raisons de son influence. Il voit en Borges le représentant d'une littérature construite et réglée par l'intellect, à contre-courant du magma existentiel dominant au XXe siècle. Son invention fondamentale fut de feindre que le livre qu'il voulait écrire était déjà écrit par un autre, se contentant d'en faire le compte rendu ou le résumé. Cette méthode donne naissance à une « littérature potentielle », élevée au carré, où le monde écrit a une réalité ontologique supérieure et entre en circuit constant avec le monde vécu.
  • L'essai examine la densité des récits borgésiens, comme Le jardin aux sentiers qui bifurquent, où une intrigue d'espionnage conventionnelle sert de support à une méditation sur les conceptions du temps (ponctuel, déterminé, multiple et ramifié). Pour Borges, le temps multiple est celui de la littérature, où toutes les possibilités coexistent. Calvino illustre cela par l'essai de Borges sur le vers de Dante concernant Ugolin : dans le temps de l'art, Ugolin dévore et ne dévore pas ses enfants ; cette « oscillante imprécision » est la matière même du personnage littéraire. La morale chez Borges, note Calvino, émerge simplifiée, comme un théorème géométrique, dans ce jeu infini entre épopée, histoire et texte.

La philosophie sceptique et combinatoire de Raymond Queneau

« L’artiste doit avoir pleinement conscience des règles formelles auxquelles son œuvre répond, de sa signification particulière et universelle, de sa fonction et de son influence. »
  • Calvino dresse le portrait intellectuel complexe de Raymond Queneau, encyclopédiste, mathématicien et poète. Il retrace son évolution : la bataille pour un « néo-français » inspiré de la langue parlée ; la rupture avec le surréalisme et son rejet de l'inspiration, du hasard et de l'humour au profit d'un classicisme de l'œuvre construite et consciente de ses règles ; sa fréquentation de Hegel via Kojève et sa recherche d'une « sortie de l'histoire » vers la sagesse. Pour Queneau, la science et l'art sont à la fois Technique et Jeu, une méthode et un jeu d'esprit face au chaos du monde.
  • L'essai se concentre sur l'activité de Queneau au sein de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), qu'il cofonda. Son œuvre incarne l'idée d'une littérature générée par des contraintes formelles volontaires, s'opposant à l'automatisme surréaliste. Des œuvres comme Exercices de style ou Cent Mille Milliards de poèmes (une machine combinatoire à produire des sonnets) illustrent cette poétique. La structure, choisie librement, devient source de liberté et de potentialité infinie. Calvino voit en Queneau un maître sceptique, un héritier de Pétrone, Rabelais et Flaubert, qui introduit de l'ordre et du jeu logique dans l'univers grâce aux « vertus du Nombre ».

Pavese, le mythe et les sacrifices humains

« Tous les romans de Pavese tournent autour d’un thème caché, autour d’une chose non dite qui est la chose qu’il veut vraiment dire et qui ne peut être dite qu’en la taisant. »
  • Calvino analyse La Lune et les Feux comme le roman où Cesare Pavese condense ses obsessions majeures. Le récit d'un enfant trouvé revenant d'Amérique dans son Piémont natal est une quête du secret qui lie les lieux, les noms et les générations. Sous les signes visibles de l'histoire (la Résistance, les cadavres de la guerre) et de la mémoire sociale (la condition du « domestique de campagne »), Pavese explore un thème caché : les sacrifices humains. Cette préoccupation, nourrie par la lecture de Frazer (Le Rameau d’or), relie l'ethnologie à son autobiographie existentielle.
  • Le personnage de Nuto, menuisier, musicien et marxiste, incarne la synthèse pavesienne entre conscience historique révolutionnaire et croyance aux rites ataviques (comme les feux de la Saint-Jean). Le roman montre l'échec de la mémoire et de l'histoire à donner un sens définitif aux événements, comme le destin obscur de Santina, brûlée après son exécution. Le sacrifice humain, qu'il soit archaïque ou moderne (le suicide endémique des paysans, l'autodafé), est la clé du désespoir et de la fatalité qui hantent le monde immobile de la campagne, constituant la substance ultime et indicible que cherche le narrateur.

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