Shifting Involvements Albert O Hirschman
Shifting Involvements (partie 1)
Les Engagements Alternés : Intérêt Privé et Action Publique
Un cycle privé-public ?
Un ingrédient important de 'l'esprit de 1968' était un souci soudain et écrasant pour les questions publiques—de guerre et de paix, d'égalité accrue, de participation à la prise de décision.
- L'ouvrage s'ouvre sur une interrogation centrale : les sociétés occidentales modernes sont-elles prédisposées à osciller entre des périodes de préoccupation intense pour les affaires publiques et des phases de concentration presque totale sur l'amélioration individuelle et les objectifs de bien-être privé ? Hirschman prend pour point de départ le contraste saisissant entre l'activisme des années 1960 et le retour au privé des années 1970. Il souligne le caractère spéculatif de son entreprise, reconnaissant qu'il ne s'agit pas de prouver l'existence d'un cycle régulier au sens économique strict, mais plutôt d'explorer une dynamique récurrente. L'objectif est de corriger le biais « exogène » des explications traditionnelles, qui attribuent ces changements d'humeur collective à des événements extérieurs (guerres, crises économiques), pour mettre en lumière les facteurs « endogènes » de poussée, liés à l'évaluation critique par les individus de leurs propres expériences.
- Hirschman définit les termes de sa dichotomie. L'action « publique » renvoie à l'implication du citoyen dans la sphère politique et civique. À l'opposé, la vie « privée » n'est pas la vita contemplativa (la vie contemplative), mais une « vie active » tournée vers l'amélioration matérielle de sa condition et celle de sa famille. Cette opposition, qui émerge pleinement avec le développement du commerce et de l'industrie aux XVIIe et XVIIIe siècles, constitue le cadre historique de son analyse. Il s'agit donc d'une « phénoménologie des engagements et des déceptions » visant à expliquer les basculements récurrents d'une sphère à l'autre.
Sur la déception
Donnez à un homme tout ce qu'il désire et pourtant à cet instant même il sentira que ce tout n'est pas tout.
- Hirschman pose la déception comme le moteur central du changement de préférences, un sujet largement négligé par la théorie économique néoclassique qui considère les goûts comme donnés. Il affirme que tout acte de consommation ou de participation publique, entrepris dans l'attente d'une satisfaction, génère aussi de la déception. Cette déception n'est pas uniforme ; son intensité et sa persistance varient selon la nature des biens ou des activités. Hirschman distingue ainsi la déception « biodégradable », rapidement liquidée par un ajustement des attentes (comme pour les biens de consommation courante), de la déception « non biodégradable », plus solide et persistante, caractéristique des biens durables ou des engagements uniques.
- L'auteur répond à deux objections potentielles. Face à la théorie de la dissonance cognitive (qui suggère que les individus évitent les informations contredisant leurs choix), il argue que les stratégies de déni témoignent justement de la puissance de l'expérience déceptive. Concernant l'hypothèse de rationalité parfaite en économie, il souligne son inadéquation pour modéliser les expériences de consommation non répétitives où les préférences se découvrent et se transforment dans l'action même. Hirschman critique également les approches sociologiques qui dressent des listes hiérarchiques de besoins fixes, leur opposant une vision dynamique où les individus poursuivent des buts qui, une fois atteints, se révèlent décevants et sont remplacés par d'autres.
Variétés de la déception du consommateur
Certains des plaisirs les plus durables (c'est-à-dire renouvelables) et les moins sujets à la déception dans la vie sont ceux que l'on peut tirer de biens non durables qui sont littéralement consommés, qui disparaissent dans l'acte de consommation.
- Hirschman, s'appuyant sur les distinctions de Tibor Scitovsky entre confort et plaisir, analyse le potentiel déceptif différentiel des catégories de biens. Il accorde une position privilégiée aux biens « véritablement non durables » comme la nourriture. Leur disparition dans l'acte de consommation, liée à la satisfaction de besoins physiologiques récurrents, en fait des sources de plaisir intense et renouvelable, et les rend relativement résistants à la déception. À l'inverse, les biens durables qui restent présents physiquement peuvent devenir des rappels constants d'une déception passée.
- L'analyse se concentre ensuite sur les biens durables de consommation. Hirschman soutient que leur caractéristique « homéostatique » (comme un système de chauffage automatique) qui procure un confort permanent, élimine le plaisir qui vient du passage de l'inconfort au confort. Une fois acquis, ils sont « pris pour granted », générant peu de plaisir renouvelable. Cette déception est particulièrement aiguë lors de la première diffusion massive de ces biens dans une société (la transition vers la « consommation de masse »). Il distingue trois sous-catégories de durables (en usage continu, en usage rythmé par la vie quotidienne, en usage au gré de l'envie), la déception étant plus forte pour les deux premières. L'automobile, bien qu'offrant une certaine stimulation, voit sa fonction utilitaire rapidement assimilée, poussant certains consommateurs à acheter des modèles plus chers pour retrouver du plaisir et un sentiment de distinction.
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