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The last episode of the French revolution; being a history of Gracchus Babeuf.pdf

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Le Dernier Épisode de la Révolution Française : Histoire de Gracchus Babeuf et de la Conspiration des Égaux

Contexte Intellectuel du XVIIIe Siècle et sa Pertinence pour la Révolution

L'arrière-plan mental des hommes qui ont énoncé les idées en question est si différent, que le sens présent pour eux dans les expressions utilisées et le sens qu'elles évoquent en nous ne peuvent pas être les mêmes.
  • La pensée du XVIIIe siècle, fondement de la Révolution française, était dominée par l'absence totale du concept d'évolution. Les penseurs de l'époque concevaient la société comme le résultat d'un contrat arbitraire, susceptible d'être modifié à volonté par ses membres. Cette vision, issue de Hobbes, Locke ou Rousseau, contrastait radicalement avec la pensée moderne qui perçoit les structures sociales comme le produit d'un développement historique largement indépendant de la volonté humaine. Cette différence fondamentale est cruciale pour comprendre les discours et les objectifs des révolutionnaires. Par exemple, l'appel à la "liberté" était alors un absolu formel, une étiquette à appliquer sans considération du contexte, comme le montre l'anecdote des Parisiens libérant leurs oiseaux de cage en 1793, entraînant leur mort dans les rues.
  • La tradition classique (Rome et la Grèce) dominait l'imagination intellectuelle et populaire en France, contrairement à l'Angleterre du XVIIe siècle où la Bible tenait cette place. Cela se reflétait dans les noms adoptés par les révolutionnaires : Anacharsis Clootz, Anaxagoras Chaumette, Gracchus Babeuf. Cette imprégnation classique façonnait la rhétorique et les modèles politiques. Les débats sur la vertu civique, la tyrannie ou la république s'inspiraient directement de Plutarque ou de Tacite. Parallèlement, la littérature française puisait largement dans les sources anglaises (Hobbes, Locke, Mandeville) via Condillac, Helvétius ou Rousseau. Cette double influence classique et anglo-saxonne créait un creuset intellectuel unique où l'abstraction et le modèle antique servaient de cadre à l'action politique.
  • La catégorie politique dominante était celle du "Gouvernant et du Sujet", tandis que la catégorie économique majeure était celle du "Riche et du Pauvre". Ces oppositions, bien que toujours présentes aujourd'hui, ont perdu leur force incisive. Au XVIIIe siècle, l'absolutisme bureaucratique d'un côté, et un peuple sans droits de l'autre (paysannerie écrasée, classes moyennes urbaines), rendaient cette dichotomie très nette. Le riche était une classe relativement homogène (noblesse, haut clergé) face à des pauvres tout aussi homogènes. Contrairement à l'époque moderne où la classe capitaliste elle-même est fragmentée (propriétaires fonciers, industriels, financiers) et où la pauvreté recouvre des groupes aux intérêts divergents, cette abstraction "Riche/Pauvre" suffisait pour décrire la réalité sociale pré-révolutionnaire.

Les Catégories Économiques et Politiques : Riche/Pauvre et Capitaliste/Travailleur

À l'époque, l'antithèse économique reçoit son expression la plus adéquate, non pas dans les concepts vagues de 'Riche' et 'Pauvre', mais dans les pôles extrêmes de l'antithèse, celle du Capitaliste d'un côté et du Travailleur de l'autre.
  • L'analyse de Bax distingue nettement l'époque de Babeuf de la nôtre. Si l'antithèse "Riche/Pauvre" était opératoire pour les révolutionnaires de 1789, elle ne correspondait plus à la complexité du capitalisme moderne. Aujourd'hui, l'antithèse fondamentale est celle entre le Capitaliste (possédant ou contrôlant les moyens de production) et le Travailleur (ne possédant que sa force de travail). Cette opposition, bien que dérivant de l'ancienne, est plus précise et tient compte des rapports de production réels. Le capitalisme moderne a créé un prolétariat homogène en tant que classe productrice, distinct de la petite bourgeoisie déclinante. Ainsi, l'appel de Babeuf aux "pauvres en général" diffère de l'appel socialiste moderne aux "travailleurs de la grande industrie".
  • La Révolution française s'adressait à "l'Homme en général", l'invitant à réclamer ses droits de citoyen. Le socialisme moderne, lui, s'adresse au producteur de richesses, au travailleur, en tant que classe, pour qu'il revendique le contrôle de la production et la jouissance des biens produits. L'idée de citoyenneté, abstraite et formelle, est jugée insuffisante pour les luttes contemporaines. Cette différence méthodologique est essentielle : le révolutionnaire du XVIIIe siècle cherchait à appliquer des principes abstraits (Liberté, Égalité, Fraternité) comme des étiquettes, tandis que le socialiste moderne cherche à les réaliser concrètement à travers le développement de la société capitaliste elle-même, en privilégiant l'analyse des rapports de production aux idéaux formels.
  • L'exemple du mouvement féministe moderne est utilisé pour illustrer le danger des abstractions formelles. En exploitant la notion de "faiblesse féminine" comme une étiquette appliquée superficiellement à toutes les femmes, sans tenir compte des conditions sociales actuelles où la force physique importe peu face au pouvoir de l'État, on crée un argument fallacieux. Bax soutient que la prétendue faiblesse formelle des femmes est devenue, dans la société moderne, une force réelle et une domination, car les femmes sont souvent mieux protégées par la loi et l'opinion publique que les hommes dans des situations similaires. Ignorer cette conversion des rapports de force conduit à tromper l'opinion sur la véritable distribution de la puissance entre les sexes.

Structure Sociale de la France Prérévolutionnaire

En dehors de cette petite classe moyenne industrielle des villes se trouvait l'homme de la terre, le paysan, qui formait le gros de la population française.
  • La France de 1789 ne connaissait pas de prolétariat moderne, car la grande industrie mécanique n'existait pas. La population ouvrière des villes se composait de compagnons et de manœuvres, formant une simple annexe économique de la petite bourgeoisie (maîtres artisans). Il n'y avait pas de coupure nette entre un patron et un ouvrier ; la gradation allait du grand employeur (rare) au petit maître indépendant, jusqu'au journalier. Cette absence de distinction économique claire explique pourquoi les appels de Babeuf s'adressaient aux "pauvres" en général, et non à une classe ouvrière spécifique. La paysannerie, écrasée par les impôts et les droits féodaux, constituait l'essentiel de la population et vivait souvent dans des conditions abjectes, chassée vers les villes par les mauvaises récoltes.
  • La classe moyenne intellectuelle et bureaucratique (incluant le bas clergé) était distincte de la classe moyenne industrielle, bien que toutes deux fassent partie du Tiers État. Cette élite intellectuelle formait l'épine dorsale du côté modéré de la Révolution (Constitutionnels et Girondins). Elle était liée économiquement et socialement à la petite noblesse. La noblesse terrienne, quant à elle, était devenue une classe de propriétaires absents, fréquentant les cours et s'appauvrissant financièrement, tout en conservant ses privilèges féodaux et en occupant des postes dans la hiérarchie bureaucratique. Cette complexité sociale explique la multiplicité des factions durant la Révolution, chacun de ces groupes ayant des intérêts distincts, souvent contradictoires.

Aperçu des Événements Révolutionnaires de 1789 au 9 Thermidor

Le 14 juillet, dans la conviction qu'une attaque royale contre la ville depuis Versailles était imminente, la recherche d'armes redoubla, la Bastille fut prise d'assaut et prise.
  • L'introduction fournit un récit chronologique détaillé des grands moments de la Révolution : la convocation des États-Généraux en mai 1789, la constitution de l'Assemblée Nationale, le Serment du Jeu de Paume (20 juin), la prise de la Bastille (14 juillet), la nuit du 4 août abolissant les privilèges, la marche des femmes sur Versailles (5-6 octobre). Elle évoque ensuite la fuite du roi à Varennes (juin 1791), le massacre du Champ de Mars (17 juillet 1791), la déclaration de guerre en avril 1792, la prise des Tuileries (10 août 1792), les massacres de Septembre, la victoire de Valmy, la proclamation de la République (21 sept. 1792), le procès et l'exécution de Louis XVI (21 janv. 1793). Ces événements sont présentés comme le théâtre sur lequel Babeuf fera son entrée plus tard.
  • La rivalité entre Girondins et Montagnards est analysée en détail. Les Girondins, représentant les provinces et favorables à une république fédérale, sont opposés aux Montagnards (parisiens, Jacobins) partisans d'une république centralisée. La chute des Girondins en juin 1793, suite à l'insurrection parisienne, ouvre la voie à la dictature du Comité de Salut public. L'assassinat de Marat par Charlotte Corday (13 juillet 1793) renforce la position de la Montagne. La Constitution de 1793, bien que votée par une forte majorité, est suspendue et jamais appliquée, cédant la place au gouvernement révolutionnaire et à la Terreur. Ces luttes intestines et ces retournements d'alliances préparent le terrain pour la réaction thermidorienne et l'émergence de Babeuf comme figure politique majeure.

La Terreur, les Factions et la Chute de Robespierre

La guerre intestine entre le Comité de Salut public, dont l'âme était Robespierre, et la Commune de Paris, dirigée par Chaumette et Hébert, se poursuivit pendant le début de l'année 1794.
  • L'introduction décrit minutieusement la lutte entre trois factions : les Hébertistes (Extrémistes, Commune de Paris, Club des Cordeliers), les Dantonistes (Modérés, partisans d'une détente de la Terreur), et Robespierre avec le Comité de Salut public (Jacobins). Robespierre écrase d'abord les Hébertistes (mars 1794, exécution d'Hébert, Ronsin, Momoro), puis les Dantonistes (avril 1794, exécution de Danton, Desmoulins, Philippeaux). Ce double coup laisse Robespierre au sommet de son pouvoir. Il instaure le culte de l'Être suprême (juin 1794) et fait voter la loi de Prairial (privant les accusés de défense), ce qui accélère la Terreur.
  • Cependant, la victoire de Fleurus (26 juin 1794) met fin à la menace extérieure, privant la Terreur de sa principale justification. L'opposition à Robespierre grandit au sein de la Convention. Le 8 thermidor (26 juillet), Robespierre prononce un discours menaçant, réclamant des pouvoirs pour purger l'Assemblée. Ce discours provoque la révolte. Le 9 thermidor (27 juillet), Robespierre, Saint-Just, Couthon et Lebas sont mis en accusation. Encerclés à l'Hôtel de Ville, ils sont arrêtés et guillotinés le lendemain. Cette journée marque la fin de la Terreur et le début de la réaction thermidorienne.

Le Début de l'Activité Politique de Gracchus Babeuf

C'est maintenant, au cours de cet automne 1794, que la grande activité politique de Gracchus Babeuf à Paris commença, et commença dans le sens des Thermidoriens.
  • L'ouvrage précise que l'activité politique majeure de Babeuf débute à l'automne 1794, après la chute de Robespierre. Dans un premier temps, Babeuf se range du côté des Thermidoriens (les vainqueurs du 9 thermidor) et attaque violemment le régime de la Terreur et ses acteurs. Cette loyauté initiale envers les nouveaux maîtres s'explique par son hostilité à la dictature robespierriste. Cependant, cette période est de courte durée. Le caractère de plus en plus réactionnaire du nouveau gouvernement – dominé par les Thermidoriens, les Girondins rappelés et d'autres éléments réactionnaires – va rapidement modifier sa position.
  • La réaction thermidorienne se manifeste par l'abrogation des mesures économiques de la Convention (loi du Maximum), la fermeture du Club des Jacobins (novembre 1794) et une répression contre les anciens terroristes. Babeuf, observant cette dérive conservatrice, devient plus lucide sur ses véritables objectifs. Il prend alors conscience que la Constitution de 1793 et les idéaux politiques pour lesquels il luttait ne sont qu'un moyen en vue d'une fin plus radicale : l'instauration d'une société communiste. Cette vision communiste, nécessairement envisagée sous la forme que pouvait lui donner un homme du XVIIIe siècle, devient le cœur de son combat et le distingue des simples républicains ou démocrates de son temps. Le livre de Bax promet de développer cette évolution et la conspiration des Égaux qui en découla.

Chapitre 1: Chapitre I

Les origines et la jeunesse de Gracchus Babeuf : entre héritage paternel et éveil révolutionnaire

Naissance et origines familiales

François Noël Babeuf est né à Saint-Quentin, le dimanche 23 novembre 1760, d'une constitution si délicate qu'on ne s'attendait pas à ce qu'il survive, en raison de la pauvreté de ses parents et des privations de sa mère pendant sa grossesse.
  • Babeuf voit le jour à Saint-Quentin, en Picardie, le 23 novembre 1760, dans une famille modeste. Son père, Claude Babeuf, est employé des fermes du roi au faubourg Saint-Martin de la ville. La mère de Babeuf est native de Saint-Quentin, mais la famille tire probablement son nom du petit village de Babeuf, dans l'Oise, fondé par un descendant de Calvin et peuplé de réfugiés protestants cultivateurs. Cette origine protestante et paysanne marquera profondément la sensibilité sociale et politique du futur tribun. La fragilité de sa santé à la naissance est attribuée par Babeuf lui-même aux conditions précaires de ses parents, ce qui explique son attachement précoce à la cause des plus démunis.
  • Le père de Babeuf, Claude, a eu un parcours singulier : député par la colonie protestante pour négocier l'union des sectes luthérienne et calviniste, il échoue et s'engage dans les troupes de Marie-Thérèse d'Autriche, où il atteint le grade de major sous le nom de l'Épine Babeuf. Il devient ensuite précepteur des enfants de l'impératrice. Selon les notes manuscrites de Babeuf, l'empereur Joseph II, passant par la Picardie, aurait proposé un poste brillant à la cour de Vienne à François Noël, qui déclina fermement par principe démocratique. Cet épisode est toutefois jugé peu probable par l'historien, compte tenu de l'immaturité politique de Babeuf à cette époque et de l'enthousiasme réformateur de Joseph II.
  • Claude Babeuf est décrit par son fils comme un homme « aussi fier qu'un Castillan, se considérant toujours riche et heureux au milieu d'une misère profonde ». Il ne fréquentait jamais les tavernes, mais aimait revêtir son uniforme de soldat et maniait son sabre avec aisance. Il transmit à son fils les rudiments du latin, des mathématiques et de l'allemand. À quinze ans, François Noël entre comme commis chez un commissaire aux terriers, qui lui apprend l'arpentage. Deux ans plus tard, il s'attache à un propriétaire terrien près de Roye. La mort de Claude Babeuf survient vers 1781, laissant à son fils la charge de sa mère et de ses sœurs, qu'il entretiendra pendant seize ans.

L'héritage paternel et le serment sur l'épée

Jure sur cette épée, qui n'a jamais dévié du chemin de l'honneur, de ne jamais abandonner les intérêts du peuple, qui sont tout, et de verser, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de ton sang pour éclairer et défendre cette race opprimée.
  • Sur son lit de mort, Claude Babeuf remet à son fils un exemplaire usé des Vies parallèles de Plutarque, affirmant que ce livre a été sa consolation tout au long de sa vie. Il exhorte François Noël à étudier la vie des grands hommes de l'Antiquité. Claude confie qu'il aurait souhaité ressembler à Caïus Gracchus, même au prix d'une mort semblable, pour la plus grande des causes : le bien commun. Mais les circonstances ne lui ont pas permis de réaliser ses desseins. Il exprime alors sa conviction que son fils poursuivra son œuvre et lui fait prêter serment sur son épée, symbole d'honneur, de ne jamais abandonner la cause du peuple.
  • Ce serment revêt une importance capitale dans la formation idéologique de Babeuf. Il constitue un véritable acte de transmission politique et morale entre un père marqué par les espoirs avortés et un fils appelé à les concrétiser. L'allusion à Caïus Gracchus, tribun de la Rome antique défenseur des réformes agraires, préfigure le pseudonyme que Babeuf adoptera plus tard : Gracchus Babeuf. L'épée, symbole de l'engagement viril et du sacrifice, ancre la promesse dans une tradition de combat pour la justice sociale. Babeuf considérera toute sa vie ce serment comme le fondement de son action révolutionnaire.
  • Le choix de Plutarque n'est pas anodin : cet auteur grec, lu dans toute l'Europe des Lumières, fournit des modèles de vertu civique et de sacrifice patriotique. En offrant ce livre à son fils, Claude Babeuf l'inscrit dans une lignée intellectuelle qui valorise l'exemplarité historique comme guide pour l'action. Le geste traduit aussi la conscience aiguë des inégalités de l'Ancien Régime, que le père avait lui-même subies malgré ses talents. Le serment scelle ainsi un pacte intergénérationnel qui dépasse la simple piété filiale pour devenir un engagement politique fondateur.

Mariage, carrière et premiers engagements intellectuels

À vingt-cinq ans, François Noël Babeuf se trouvait dans une position non seulement assez rémunératrice, mais impliquant un certain statut social : chef d'office, employant des clercs sous ses ordres, avec suffisamment de loisirs pour se consacrer aux lettres et aux affaires publiques.
  • Le 18 novembre 1782, Babeuf épouse une femme de chambre de la comtesse chez laquelle il travaille. Originaire d'Amiens, de parents pauvres et largement illettrée, elle sera appelée par Babeuf « une femme de la nature ». Peu après, il obtient un poste à Noyon dans l'administration foncière, puis s'installe à Roye où il devient commissaire à terrier, la plus haute fonction qu'il ait exercée, confirmée par lettres patentes. Cette charge, qui consiste à rédiger le cadastre des propriétés féodales, lui assure une position sociale respectable et des revenus confortables. Il peut désormais faire vivre sa mère et ses sœurs, tout en élevant sa propre famille.
  • Parallèlement, Babeuf entre en relation avec l'Académie royale des belles-lettres d'Arras, société savante typique du XVIIIe siècle qui organisait des concours sur des questions données. En 1785, l'Académie pose la question : « Est-il avantageux de réduire le nombre de chemins dans les territoires des villages de la province d'Artois, et de donner à ceux conservés une largeur suffisante pour être plantés d'arbres ? » Babeuf, fort de sa connaissance pratique du terrain, soumet un mémoire le 25 novembre 1785. Bien que rejeté, ce travail lui vaut l'amitié et la correspondance du secrétaire de l'Académie, Dubois de Fosseux, de vingt ans son aîné.
  • Dubois de Fosseux, immédiatement frappé par la capacité de Babeuf, l'encourage à persévérer dans ses travaux. Cependant, la correspondance révèle un certain décalage : Fosseux soumet à Babeuf des questions étrangères à ses préoccupations (pourquoi les nègres naissent-ils noirs ? qui est le plus heureux, l'homme sensible ou l'apathique ?) et lui envoie ses propres poésies. Malgré une flatterie mutuelle, des tensions apparaissent : Fosseux juge certains vers de Babeuf inconvenants pour des dames aux nerfs délicats, tandis que Babeuf suggère qu'ils pourraient être lus en cachette par des hommes robustes. Cette correspondance témoigne des débuts intellectuels d'un homme qui cherche sa voie entre pratique professionnelle et ambition littéraire.

La constitution militaire et les premières idées révolutionnaires

Tous nos libraires craignent de se compromettre avec la police, et en ma qualité de bailli, il me serait également inconvenant d'en devenir le distributeur, puisque, du début à la fin, il ne cesse d'attaquer le gouvernement.
  • En mars 1787, Babeuf envoie à Fosseux un brochure intitulée La Constitution du Corps-militaire en France, dans ses rapports avec celle du Gouvernement et avec le caractère National, en la présentant comme l'œuvre d'une connaissance particulièrement désireuse d'être lue à Arras. L'ouvrage, de caractère résolument révolutionnaire, critique sévèrement le système aristocratique des grades dans l'armée française, où tous les hauts postes étaient réservés aux courtisans et aux nobles. Il préconise également la convocation d'une assemblée du peuple à qui le roi serait responsable et qui constituerait la cour d'appel suprême. L'historien Advielle attribue cette brochure à Babeuf lui-même, mais aucune preuve concluante ne permet de l'affirmer avec certitude.
  • Fosseux, dans sa réponse, complimente l'auteur anonyme mais explique qu'il n'a pu trouver personne pour distribuer l'ouvrage. Les libraires craignent la police, et lui-même, en tant que bailli, ne peut se faire distributeur d'un texte qui attaque le gouvernement du début à la fin. Il retourne l'exemplaire, non sans exprimer le vif désir de connaître l'auteur, qu'il juge homme de grand esprit et de mérite. Cette réponse illustre la prudence des milieux éclairés face à la censure monarchique, tout en révélant les sympathies secrètes de Fosseux pour des idées subversives.
  • Curieusement, dans la même lettre, Fosseux se montre enthousiaste pour un projet de livre intitulé Le Changement du monde entier, divisé en six parties. La première devait dresser un tableau détaillé des misères de la société : abus, désordres, calamités, injustices, brigandages, assassinats, etc. La seconde devait en exposer les causes ; la troisième, les principes ; la quatrième, les moyens de nourrir, vêtir, chauffer, éduquer tous les citoyens nécessiteux selon leurs forces et talents ; la cinquième, le financement sans impôt ; la sixième, les objections. Ce programme utopique, proche du socialisme de Morelly (Code de la nature, 1755), ne semble pourtant pas attirer Babeuf, qui traite l'auteur supposé de « rêveur ».

Voyage à Paris et affirmation d'une pensée égalitaire

Procurer pour tous les individus indistinctement, en ce qui concerne les bénédictions et avantages de ce bas monde, une position absolument égale.
  • Début mai 1787, Babeuf effectue un court séjour à Paris où il fait la connaissance d'Audiffret, riche marchand qui se révélera un ami fidèle et généreux, notamment lorsque Babeuf sera abandonné de tous. C'est à cette époque qu'il commence un ouvrage sur la simplification du cadastre, qui ne paraîtra que trois ans plus tard, associé au nom d'Audiffret, lequel a probablement financé la publication. Ce travail technique reflète l'expérience pratique de Babeuf comme commissaire à terrier et son souci de rationaliser le système foncier de l'Ancien Régime, en proie à un chaos de coutumes provinciales.
  • À l'occasion d'une proposition de réforme de la magistrature par Lemoignan, Babeuf se déclare partisan d'un code de lois unifié qui balayerait l'enchevêtrement des coutumes médiévales, valables dans une province et invalides dans la voisine. Il affirme que ce code unique « procurerait pour tous les individus indistinctement, en ce qui concerne les bénédictions et avantages de ce bas monde, une position absolument égale ». Cette déclaration forte, datant de 1787, montre que les germes de l'égalitarisme radical du futur tribun des « Égaux » de 1796 étaient déjà présents chez le commissaire à terrier.
  • Cette correspondance avec Fosseux, ainsi que ces prises de position, indiquent que Babeuf, bien que peu enclin aux lectures révolutionnaires (il ne lit que le Mercure de France et le Journal de la langue française), développe une pensée politique cohérente. La dernière lettre de Fosseux, datée du 11 mars 1788, se plaint que Babeuf n'a pas retourné certains morceaux littéraires et réclame leur renvoi, même sans lettre d'accompagnement. Les relations entre les deux hommes s'interrompent brutalement, sans raison connue. Jusqu'alors, Babeuf n'avait pas montré de signes marqués de sentiment révolutionnaire, à l'exception de quelques expressions d'opinion comme celles citées.

Travaux professionnels et conflit avec la noblesse

L'affaire ruina absolument Babeuf, car elle avait occupé tout son temps pendant des mois et lui avait fait refuser plusieurs offres avantageuses d'autres travaux.
  • À la veille de la Révolution, Babeuf connaît l'apogée de sa prospérité comme agent foncier, bénéficiant d'une clientèle considérable parmi la noblesse et le clergé, tous désireux de tirer parti de sa connaissance du régime foncier et de ses compétences pratiques. Le prieur de Saint-Taurin, établissement religieux près de Roye, le charge de rédiger un abrégé de tous les titres du prieuré, ainsi que tous les droits et privilèges invocables. Ce travail occupe Babeuf pendant six mois. Peu après, il entreprend d'importantes recherches dans les archives territoriales du marquis de Soyecourt, noble ruiné par ses dépenses à la cour de Versailles, connu pour ne payer personne.
  • Le marquis de Soyecourt, malgré son immense fortune foncière, refuse de régler la note de Babeuf, qui s'élève à 12 000 livres (francs). Il ne consent à verser qu'une centaine de louis, somme dérisoire que Babeuf, acculé et incapable de risquer les frais d'un procès, doit accepter. Cette affaire ruine complètement Babeuf, car elle a monopolisé tous ses temps pendant des mois et lui a fait refuser plusieurs autres offres lucratives. Une famille influente de Roye, les Billecocq, semble impliquée : ayant perdu leur poste d'avoués du marquis de Soyecourt, ils soupçonnent Babeuf d'être responsable et lui vouent une hostilité implacable.
  • Auparavant, Babeuf avait déjà eu un accrochage avec le maréchal de camp du roi, le comte de Castéja, qui l'avait traité avec la hauteur aristocratique de l'Ancien Régime. Babeuf s'était défendu avec tact et dignité. Ces expériences personnelles de l'arbitraire nobiliaire et de l'injustice sociale contribuent à radicaliser ses positions. À la veille des États généraux, Babeuf, père d'une famille nombreuse, se trouve ruiné par l'impayé du marquis de Soyecourt. Cette situation personnelle, combinée à l'atmosphère politique pré-révolutionnaire, accélère sa transformation en révolutionnaire convaincu.

Conclusion : l'éveil d'un tribun

Notre héros, sous l'influence combinée de ses problèmes personnels et de l'atmosphère sociale et politique dans laquelle il vivait et se mouvait, devenait rapidement un homme changé.
  • Les années de jeunesse de Babeuf, depuis sa naissance en 1760 jusqu'à la veille de la Révolution en 1788, sont marquées par une ascension sociale modeste mais réelle, interrompue par la faillite professionnelle due à l'arbitraire nobiliaire. Son héritage paternel, à la fois matériel (la charge des siens) et symbolique (le serment sur l'épée), constitue le socle de son engagement. Ses relations avec l'Académie d'Arras et Dubois de Fosseux révèlent un esprit curieux, déjà porté vers la réflexion sociale, mais encore hésitant entre utopie et pragmatisme.
  • Le conflit avec le marquis de Soyecourt, en ruinant Babeuf, agit comme un révélateur et un accélérateur de sa radicalisation. L'injustice subie personnellement le conforte dans ses convictions égalitaires. La correspondance de 1787 montre qu'il est déjà partisan d'une égalité absolue des conditions, prélude à son rôle de chef des « Égaux » en 1796. L'épisode de la Constitution militaire et le rejet de l'offre de Joseph II (même s'il est peut-être exagéré) indiquent un refus précoce des compromissions avec le pouvoir monarchique.
  • En définitive, cette première partie de la vie de Babeuf est celle d'un homme des Lumières, formé par la pratique concrète du droit foncier et par la lecture de Plutarque, progressivement aiguillé vers une pensée socialiste radicale par les injustices de l'Ancien Régime et par sa propre expérience douloureuse. Le tribun de 1796 n'est pas encore né, mais le terreau est préparé : une doctrine égalitaire, un sens aigu de la justice sociale, et une volonté farouche de défendre le peuple, héritée du serment paternel. La Révolution française, qui éclate l'année suivante, lui offrira le théâtre de son action historique.

Chapitre 2: Chapitre II

Gracchus Babeuf et les Premières Années de la Révolution Française : Du Feudiste au Journaliste Révolutionnaire

Premiers Actes Révolutionnaires et le Cahier de Roye

La première plume de Babeuf proposa l'abolition des tenures féodales et la substitution d'un impôt unique, indépendant de la classe sociale, à la masse des impôts existants, locaux et nationaux.
  • La scène politique de Babeuf s'ouvre avec la convocation des États-Généraux en mai 1789, un moment clé où il était toujours actif à Roye. Son premier acte politique notable fut sa contribution au Cahier de doléances du district. La proposition radicale qu'il y inséra visait à abolir les structures féodales et à les remplacer par un système fiscal unique et égalitaire, une idée bien en avance sur son temps. Cette motion, cependant, fut rejetée sous la pression d'un des membres de la famille Billecocq qui présidait le comité de rédaction des cahiers. Cet événement marque le premier conflit ouvert de Babeuf avec l'ordre établi et signale la nature profonde de ses convictions égalitaires qui allaient définir sa carrière. L'échec de sa proposition eut également des conséquences pratiques immédiates, car elle conduisit à la fin de sa carrière de Commissaire à Terrier, un poste qu'il occupait et qui dépendait du système seigneurial qu'il souhaitait abolir, illustrant ainsi le dilemme personnel posé par ses propres idées.
  • L'action révolutionnaire directe de Babeuf se manifesta par son implication dans la destruction des archives seigneuriales des territoires voisins, qui furent brûlées publiquement sur la place du marché de Roye. Bien que les détails précis de cette transaction soient perdus, cet acte symbolique de destruction des titres de propriété féodaux était une étape concrète et violente dans la lutte contre l'ancien régime. En juillet 1789, il se rendit précipitamment à Paris et assista à la prise de la Bastille. Le lendemain, de retour à Roye, il joua le rôle de médiateur en réussissant à convaincre les paysans de se disperser et de libérer le Comte de Lauraguais, qu'ils avaient assiégé dans son château. Babeuf considérait ce noble comme un bon patron et un ami du peuple. Cet épisode montre la complexité de sa position à ce stade précoce, oscillant entre le soutien à la justice populaire et la tentative de maintenir l'ordre, tout en nouant des relations avec des aristocrates libéraux.

La Conversion Idéologique et l'Impact de la Violence Révolutionnaire

Que ce contentement me faisait mal ! J'étais à la fois satisfait et mécontent. Je disais, tant mieux et tant pis ! Je comprends que le peuple se fasse justice lui-même ; j'approuve cette justice tant que la destruction du coupable lui suffit, mais n'est-elle pas devenue cruelle aujourd'hui ?
  • Le séjour de Babeuf à Paris, d'août à octobre 1789, fut un tournant décisif dans son développement politique. Ce fut une période de conversion finale, transformant l'agent foncier qu'il était en un partisan convaincu des principes révolutionnaires. Cependant, cette conversion fut marquée par une profonde ambivalence morale face à la violence. Dans ses lettres à sa femme, il décrit avec une lucidité saisissante la parade de la tête de Foulon embrochée sur une pique dans le Faubourg Saint-Martin. Bien qu'il comprenne et approuve le besoin de justice populaire, il est horrifié par la cruauté croissante. Il établit un lien causal entre les punitions barbares de l'Ancien Régime (écartèlement, torture, roue) et la brutalité du peuple, affirmant que "nos maîtres ont fait de nous des barbares, parce qu'ils le sont eux-mêmes". Cette réflexion constitue un présage profond des conséquences terribles à venir, démontrant une capacité d'analyse psychosociale rare pour son époque.
  • Malgré l'importance politique de son séjour, l'objectif principal de Babeuf à Paris était de trouver un travail d'agent foncier. Cependant, il perçut rapidement que son métier, dans son sens traditionnel, était condamné. Il entendait partout que le temps des châteaux féodaux, des droits seigneuriaux et des privilèges ecclésiastiques touchait à sa fin. Sa réaction personnelle à cette perspective, partagée dans une lettre, est révélatrice de son engagement idéologique : "Je suis moi-même disposé, malgré tout, à mettre l'épaule à la roue, pour amener ce qui détruirait mes moyens de subsistance. Les égoïstes me traiteraient de fou, mais n'importe !" Cette déclaration montre une abnégation totale à la cause révolutionnaire, plaçant les principes bien au-dessus de son intérêt personnel. Cette attitude allait devenir une caractéristique constante de sa vie, le conduisant à embrasser la pauvreté et la persécution pour ses idées.

Détresse Économique, Inventions et le Cadastre Perpétuel

Les lettres de sa femme étaient déchirantes sur l'état économique de la famille à Roye ; et nous constatons qu'il doit demander de l'aide sous forme d'argent emprunté à son ami M. Audiffret.
  • Les difficultés financières de la famille Babeuf furent une constante durant cette période, exacerbées par son engagement politique. Sa femme lui écrivait des lettres déchirantes depuis Roye, décrivant l'état désespéré de la famille, ce qui le contraignit à emprunter de l'argent à son ami Audiffret. Parallèlement à son travail de cadastre, Babeuf s'engagea dans des projets d'invention avec Audiffret, notamment le développement d'un "Graphomètre-Trigonométrique" et d'un "Cyclomètre", des instruments mathématiques conçus pour l'arpentage. La nature précise de ces instruments reste obscure, mais leur développement montre la volonté de Babeuf d'explorer des voies techniques pour améliorer son sort. Malheureusement, ces inventions ne rapportèrent aucun profit à leurs créateurs, leur sort ultérieur demeurant inconnu, et ne réussirent pas à sortir Babeuf de sa précarité financière persistante.
  • Le "Cadastre perpétuel", que Babeuf avait commencé des années auparavant, fut finalement achevé. Ce travail était une sorte d'inventaire de la division territoriale et des conditions de tenure foncière dans toute la France. Selon son fils, Émile Babeuf, cet ouvrage "fixa le mode de division des départements", faisant référence au redécoupage des anciennes provinces françaises en départements par l'Assemblée constituante. Cependant, malgré son importance apparente pour la nouvelle organisation administrative du pays, le travail n'apporta aucun bénéfice financier à son auteur. Cet épisode illustre la situation paradoxale de Babeuf, capable de contribuer de manière significative à la construction du nouvel État révolutionnaire tout en restant incapable d'en tirer un profit personnel, reflétant son dévouement idéaliste mais aussi son inadaptation pratique au monde des affaires et de la politique professionnelle.

Journalisme Révolutionnaire et Conflits Locaux : Le Correspondant Picard

Un certain patriote strict réprimanda sévèrement Babeuf pour avoir appelé son journal Le Correspondant Picard, objectant qu'il n'y avait plus de Picardie, le nouveau régime ne reconnaissant que les départements de la Somme, de l'Oise et de l'Aisne.
  • L'année 1790 fut extrêmement active pour Babeuf, marquant son abandon définitif de son ancien métier d'agent foncier pour se lancer dans une carrière de journalisme politique. Avec un ami imprimeur de Noyon, il fonda un journal intitulé Le Correspondant Picard, dont quarante numéros parurent. Cette publication, profondément révolutionnaire, était truffée d'allusions et de références classiques à l'histoire romaine, une caractéristique stylistique typique de l'époque. Cependant, sa carrière journalistique fut immédiatement semée d'embûches. Un patriote local lui reprocha le titre de son journal, arguant que le nom "Picardie" appartenait à un passé révolu et que la nouvelle organisation territoriale en départements rendait cette appellation obsolète. Selon ses propres dires, ces activités lui valurent "deux cents procès en six mois!", témoignant de l'intensité des conflits politiques et juridiques auxquels il était confronté.
  • L'activité de Babeuf à Roye en 1790 fut multiple. Il rédigea des pétitions à l'Assemblée et des proclamations pour le conseil municipal. Cependant, il entra en conflit avec la municipalité au sujet d'un pamphlet prônant l'impôt selon les moyens, qu'il était accusé d'avoir fait imprimer et diffuser par les services officiels sans autorisation. Il agita également les cabaretiers contre leur taxation, ce qui entraîna un décret d'arrestation contre lui, qui ne fut cependant pas exécuté. Sa popularité locale grandissait, mais il se heurtait à l'hostilité de ses vieux ennemis, la famille Billecocq, qui rendirent impossible la poursuite de son ancienne profession dans le district. Ces conflits illustrent la position ambivalente de Babeuf, à la fois proche du peuple et des institutions municipales, mais régulièrement en opposition avec elles sur des questions de principe et de méthode.

Emprisonnement, Libération et la Lutte contre l'Ancien Régime

Babeuf répondit que dans sa jeunesse il ne raisonnait pas ; depuis, il avait cru que tout ce qui était devait être... jusqu'à récemment, donc, il craignait sa 'mère, le système féodal', mais depuis qu'il était devenu un homme, depuis que 'le soleil de la Révolution' l'avait éclairé, il avait perçu que cette mère était une 'hydre à cent têtes'.
  • L'engagement journalistique de Babeuf le conduisit directement en prison. En juillet 1790, il fut incarcéré à la suite d'une poursuite criminelle pour l'un de ses articles. Sa libération, à temps pour participer à la fête de la Fédération du 14 juillet, fut obtenue grâce à la pression exercée sur les autorités par nul autre que Jean-Paul Marat. Dans un article du 4 juillet de son journal L'Ami du Peuple, Marat réclama la libération du "Sieur Babeuf". Cette intervention de Marat, une figure révolutionnaire majeure, montre que Babeuf avait déjà une certaine notoriété et des alliés puissants sur la scène nationale. Cet épisode consolida également sa réputation de martyr de la cause révolutionnaire et renforça ses liens avec les courants les plus radicaux du mouvement populaire parisien. Le soutien de Marat fut crucial pour sa survie politique à ce moment charnière.
  • Confronté à l'accusation d'être un "retourneur de veste" par un aristocrate, Babeuf répondit avec une métaphore puissante, expliquant sa propre évolution idéologique. Il admit avoir servi le système féodal dans sa jeunesse par manque de réflexion, acceptant un ordre des choses qui paraissait immuable. Cependant, "le soleil de la Révolution" l'avait éclairé, lui faisant prendre conscience que ce système était une "hydre à cent têtes", une créature monstrueuse à abattre. Cette justification personnelle est essentielle pour comprendre sa trajectoire. Elle révèle une conscience de classe et une rupture épistémologique : Babeuf n'était plus un simple agent du système, mais un homme qui avait compris sa nature oppressive et s'était donné pour mission de le détruire. Cette réponse montre aussi sa capacité à utiliser un langage rhétorique puissant pour se défendre et transformer ses adversités en atouts politiques.

Fonction Publique, Accusations et Fuite : L'Affaire de la Contrefaçon

Babeuf se trouva accusé un jour d'avoir substitué un nom à un autre dans un acte de vente de l'un des domaines nationaux ; sa position impliquait une grande quantité de travail en rapport avec le partage et la vente des propriétés nationalisées de l'Église.
  • En septembre 1792, Babeuf accepta le poste d'administrateur et archiviste du département de la Somme, le forçant à quitter Roye pour s'installer à Amiens. Cependant, il y trouva un rival redoutable en la personne d'André Dumonge, un représentant du peuple. Leur querelle tourna à l'avantage de Dumonge, forçant Babeuf à partir. Il obtint alors un poste similaire, bien qu'inférieur, dans le district de Montdidier. Là, il fut encore plus malheureux, car le président du district était un royaliste extrémiste que Babeuf aurait sauvé de la foule en furie, bien que les détails soient flous. Cet homme nourrissait une rancune personnelle contre Babeuf et attendait l'occasion de lui nuire. Cette série de conflits montre à quel point la Révolution avait fragmenté les loyautés locales et créé un environnement politique dangereux et instable, où les alliances personnelles pouvaient se retourner en inimitiés mortelles, même entre révolutionnaires.
  • La situation dégénéra lorsque Babeuf fut accusé d'avoir falsifié un nom dans un acte de vente d'un bien national. Son poste l'impliquant dans le partage et la vente des propriétés de l'Église confisquées, il se rendit immédiatement à Amiens pour se justifier de ce qui n'était, selon lui, qu'une négligence accidentelle. Mais il y fut arrêté pour contrefaçon. Conscient d'un procès inéquitable, Babeuf profita d'une occasion pour s'évader de ses geôliers. Il s'enfuit à Paris tandis que le procès continua sans lui. Plus tard, le 23 août 1793, il fut condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés. Dans sa correspondance de Paris, il ridiculisa l'accusation, invoquant la pauvreté de sa famille comme preuve de son innocence. Ce rebondissement révèle la vulnérabilité de Babeuf face aux manipulations juridiques et politiques de ses ennemis locaux, et sa détermination à survivre pour continuer son combat.

Réhabilitation, Retour à Paris et le Nouveau Journal

Les juges du tribunal suprême de l'Aisne, à Laon, après examen des preuves, déclarèrent à l'unanimité qu'il n'y avait pas lieu à procéder contre l'accusé. Ainsi l'honneur de Babeuf fut finalement réhabilité.
  • Pendant sa fuite à Paris, Babeuf fut incapable de subvenir aux besoins de sa famille restée à Montdidier, qui sombra dans une misère terrible, accablée de dettes. Sa femme dut composer avec ses créanciers en abandonnant tous ses meubles le 6 mars 1793. Cependant, Babeuf réussit à obtenir un poste de secrétaire à l'Administration des Subsistances de la Commune de Paris. Sa famille le rejoignit alors dans la capitale. Dans ce nouveau rôle, il découvrit des malversations et des fuites importantes dans les comptes. Convinqué qu'il s'agissait d'une conspiration des hautes sphères pour provoquer une famine artificielle, il dénonça les personnes impliquées aux sections parisiennes. Bien que les sections aient ordonné la publication de ses rapports, une commission d'enquête fut supprimée par le Comité de salut public. Cette affaire lui attira de puissants ennemis, confirmant son penchant à transformer chaque poste en plateforme de dénonciation politique radicale.
  • Les ennemis que Babeuf s'était faits à Paris facilitèrent son arrestation pour le livrer aux autorités de Montdidier. Arrêté à son domicile du 27 Porte Saint-Honoré avec les employés de son bureau, il fut emprisonné à l'Abbaye. Transféré plus tard devant le tribunal criminel de l'Aisne à Laon pour une nouvelle accusation de contrefaçon, l'issue fut radicalement différente. Le 28 Floréal an II (18 juillet 1794), les juges du tribunal suprême examinèrent les preuves et déclarèrent à l'unanimité qu'il n'y avait pas de base pour poursuivre l'accusé. L'honneur de Babeuf fut ainsi réhabilité. L'affaire fut présentée comme un complot fomenté par ses ennemis politiques et personnels en Picardie, incluant des membres royalistes du conseil municipal de Roye et des amis d'aristocrates émigrés, qui voyaient en Babeuf un obstacle zélé à leurs intrigues visant à spolier la nation de ses biens.

Réhabilitation, Retour à Paris et le Nouveau Journal

Babeuf, trouvant la tournure que les choses avaient prise, retourna immédiatement à Paris, où il lança son Journal de la liberté de la presse, dans lequel il attaqua véhémentement le gouvernement déchu et le système de la Terreur en général, dans l'intérêt des Thermidoriens.
  • Après son acquittement, Babeuf retourna à Paris alors que Robespierre était encore au pouvoir. Durant cette période, il se tint volontairement à l'écart de la vie politique, ce qui lui permit d'éviter l'attention du Comité de salut public. Il se rendit à Laon où son fils Émile était gravement malade. C'est là que le parvint la nouvelle de la Révolution du 9 Thermidor an II (27 juillet 1794) et de la chute de Robespierre. Cet événement bouleversa la donne politique. Babeuf retourna immédiatement à Paris et y lança son Journal de la liberté de la presse. Dans cette publication, il attaqua avec une véhémence particulière le gouvernement de Robespierre et le système de la Terreur. Son positionnement initial était celui d'un allié des Thermidoriens, les nouveaux maîtres du pouvoir. Cependant, comme cela allait devenir une constante, cette alliance fut de courte durée.
  • La stratégie de Babeuf après Thermidor était de se présenter comme un défenseur de la liberté contre la tyrannie jacobine. En attaquant la Terreur, il s'attirait les faveurs du nouveau régime, mais cette approche était fondamentalement opportuniste et ne correspondait pas à ses convictions profondes en matière de justice sociale. Il ne tarda pas, en effet, à retourner ses critiques contre les Thermidoriens eux-mêmes, les accusant de modérantisme et de trahir les idéaux révolutionnaires. Cette inconstance politique, ou plutôt cette incapacité à se plier à une discipline partisane, était caractéristique de sa carrière. Elle lui permit de conserver son indépendance d'esprit, mais elle lui aliéna rapidement tous les pouvoirs en place. En attaquant successivement les Robespierristes puis les Thermidoriens, Babeuf se fit de nombreux ennemis puissants, ce qui le conduisit, comme le texte l'annonce, à se retrouver une nouvelle fois emprisonné.

Chapitre 3: Chapitre Iil

Babeuf et la genèse du communisme égalitaire (1794-1795)

Les activités journalistiques et l'évolution politique de Babeuf après Thermidor

Ce Robespierre, dont la mémoire est aujourd'hui injustement abhorrée, ce Robespierre est celui en qui nous devons distinguer deux personnes : Robespierre le patriote sincère, ami des principes justes jusqu'en 1793, et Robespierre le tyran ambitieux, le pire des criminels depuis cette époque.
  • Après la chute de Robespierre, Babeuf revient à Paris et fonde le Journal de la liberté de la presse, où il se pose en franc-tireur politique, attaquant aussi bien les robespierristes que les thermidoriens. Initialement lié à Tallien et Fouché, il devient rapidement suspect d'être un agent royaliste en raison de ses critiques publiques. Son journal défend la liberté de la presse et dénonce les excès de la Terreur, notamment dans un pamphlet contre Carrier intitulé Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier. Le dixième numéro reproduit une adresse de la société populaire d'Arras à la Convention, dont Babeuf est l'auteur, qui stigmatise Barère et Joseph Lebon. Ce texte illustre le style oratoire de Babeuf, mêlant dénonciation véhémente et manifeste solennel.
  • Dès les premiers mois de 1794, les autorités tentent d'arrêter Babeuf et de supprimer son journal. Averti, il se cache et continue de publier sous un nouveau titre : Le Tribun du Peuple, présenté comme la continuation de l'entreprise originale. Parallèlement, Babeuf opère un virage notable dans son appréciation de Robespierre : il distingue désormais le patriote sincère d'avant 1793 du tyran ambitieux d'après, reconnaissant que la Déclaration des droits de l'homme doit beaucoup à Robespierre. Ce changement marque un tournant dans sa pensée politique, le rapprochant des anciens montagnards tout en maintenant ses critiques du système de la Terreur.

L'arrestation et l'emprisonnement à Arras

Babeuf, le Tribun du Peuple, à ses concitoyens
  • Tallien, devenu l'ennemi juré de Babeuf, dénonce ce dernier à la Convention le 29 janvier 1795 (10 pluviôse an III) pour avoir outragé la représentation nationale dans ses articles. La Convention consent à son arrestation, et Babeuf est capturé le 12 février 1795 grâce aux renseignements fournis par une distributrice du journal, Anne Treillard. En prison, il parvient à faire diffuser un manifeste défendant sa conduite publique et privée, sans effet. Peu après, il est transféré à Arras avec ses compagnons Lebois, Taffoureau et Cochet, sans qu'aucune charge précise ne soit formulée contre eux, ni aucun procès envisagé. Cet emprisonnement arbitraire illustre la répression qui frappe les partisans des principes révolutionnaires après Thermidor.
  • C'est dans la prison d'Arras que les idées communistes de Babeuf prennent une forme définitive. Jusqu'alors, il n'avait envisagé la communisation des terres et des produits de l'industrie que comme un problème théorique, comme en témoigne une lettre de 1787 à Dubois de Fosseux. La lecture de l'ouvrage de Morelly, Le Code de la nature, lui fournit le fondement intellectuel de son programme. Morelly y expose que l'inégalité et la misère humaines proviennent de l'institution de la propriété privée, et que le communisme originel était l'état naturel de l'humanité. Il propose une société fondée sur la propriété commune et l'égalité des jouissances, anticipant le principe "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".

L'influence de Morelly sur le communisme babouviste

De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins
  • L'œuvre de Morelly, écrite vers 1755, est la plus importante des précurseurs du socialisme utopique du XIXe siècle, influençant directement ou indirectement Fourier et Cabet. Morelly part de la notion classique de l'âge d'or, déduite de la bonté primitive de l'homme. Selon lui, l'état d'inégalité et la misère qui l'accompagne ne sont pas dus à un défaut intrinsèque de la nature humaine, mais à l'institution de la propriété privée. Il accepte le principe d'Helvétius selon lequel l'amour-propre est la racine de toute conduite, mais il argue que la reconnaissance des droits d'autrui est le seul moyen de promouvoir son propre bonheur. Ainsi, la propriété commune de toutes les richesses et l'égale jouissance des biens de la vie sont les conséquences directes de ce principe.
  • Le système social de Morelly est construit sur le principe "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins", dont il est le premier à formuler la maxime. Le seul avantage accordé au talent est l'honneur de diriger l'industrie et les affaires de la communauté. Les produits naturels des différents districts sont échangés par un système d'échange mutuel fondé sur l'accommodation réciproque. Malgré la conviction de Morelly en la bonté intrinsèque de la nature humaine, la coercition est jugée nécessaire pour prévenir les rechutes : des forteresses isolées sont prévues pour enfermer les criminels. En matière de mariage, Morelly impose le mariage pour tous les citoyens ayant atteint l'âge adulte, avec des règles strictes sur le divorce et le remariage, reflétant une conception rigide de l'organisation sociale.
  • On trouve chez Morelly des traces évidentes de l'influence de Thomas More, ainsi que des anticipations de nombreuses doctrines spécifiques de Fourier. Par exemple, l'idée que le monde moral est gouverné par des lois civiles comme le monde physique par des lois naturelles, l'attraction universelle étant remplacée dans le domaine moral par l'amour-propre. La cité idéale de Morelly présente une forte analogie avec le phalanstère de Fourier : au centre, un grand espace ouvert entouré d'entrepôts et de bâtiments publics, puis les habitations des citoyens, plus loin les bâtiments industriels, et enfin les demeures des paysans. La division mécanique et arithmétique de la société sur une base décimale est également caractéristique. Cependant, ces détails architecturaux n'ont pas une importance directe pour le mouvement babouviste ; l'essentiel est que Morelly fournit le fondement théorique des principes communistes de la Société des Égaux.

Le contexte économique : la nouvelle bourgeoisie et la misère du prolétariat

Il était évident que tous ces 'nouveaux riches', voleurs à grande échelle, constituaient la seule puissance effective du pays.
  • Après Thermidor, la formation d'une nouvelle classe de bourgeois enrichis s'accélère, remplaçant économiquement et politiquement l'aristocratie féodale déchue. Babeuf dénonce dans le numéro 43 du Tribun l'enrichissement scandaleux des anciens révolutionnaires devenus thermidoriens : Barras possède cinq domaines, Merlin de Thionville deux châteaux et d'immenses propriétés, Tallien a épousé une Espagnole riche et titrée. Ces "nouveaux riches" constituent la véritable puissance du pays, les cinq directeurs du Directoire n'étant que leurs mandataires. Cette clique de financiers spéculateurs domine le gouvernement et la vie politique jusqu'en 1814, exploitant systématiquement la richesse nationale pour leur propre bénéfice, s'emparant des revenus ecclésiastiques, des fonds fiscaux et des domaines féodaux.
  • La spéculation sur les biens nationaux commence dès la vente des terres ecclésiastiques en 1789, facilitée par le paiement d'un faible pourcentage du prix d'achat. Après le 10 août 1792, la vente des terres des nobles émigrés est ordonnée en petits lots sous l'influence des petites classes moyennes et ouvrières. Mais les spéculateurs contournent la loi par des ventes fictives. Sous le Comité de salut public, les conditions de vente sont assouplies, permettant aux fournisseurs de l'armée et aux entrepreneurs de s'approprier de vastes étendues de terres pour des sommes dérisoires. Parallèlement, l'émission massive d'assignats, limitée à sept milliards sous la Révolution avant Thermidor, atteint trente-huit milliards dans les deux années suivant juillet 1794, dont trente milliards sous la seule Constitution de l'an III, provoquant une inflation galopante.
  • La conséquence directe de ces pratiques est la croissance rapide d'un prolétariat sans propriété. Des milliers de personnes à Paris et dans les autres villes de France sont au bord de la famine. La situation économique sous le Directoire est aussi désespérée qu'aucune autre dans l'histoire mondiale. C'est dans ce contexte de misère et d'exploitation que le message de Babeuf apparaît comme une aubaine pour les classes populaires. Le contraste entre l'opulence des spéculateurs et la détresse du peuple est le terreau sur lequel les idées communistes de Babeuf peuvent germer et se diffuser. La révolution de Thermidor, loin d'apporter la liberté et l'égalité promises, a consacré la domination d'une nouvelle aristocratie de l'argent, contre laquelle Babeuf se dresse comme le porte-parole des sans-culottes et des opprimés.

Les rencontres à Arras et le transfert à Paris

C'est maintenant que commence la grande période de l'activité politique de Gracchus Babeuf, qui ne se terminera qu'avec sa mort.
  • Pendant son emprisonnement à Arras, Babeuf rencontre des personnages clés pour la suite de son mouvement. Il se lie notamment avec la famille de Joseph Lebon, l'ex-proconsul de la Terreur à Arras, malgré ses critiques antérieures contre Lebon. C'est dans cette maison qu'il fait la connaissance d'Augustin Alexandre Darthé, natif de Saint-Pol, qui deviendra son bras droit dans la Société du Panthéon et dans la Conjuration des Égaux. Darthé, ancien accusateur public des tribunaux révolutionnaires d'Arras et de Cambrai, est un soutien de Robespierre, reconnu pour son incorruptibilité et sa frugalité. Il a joué un rôle public lors de la prise de la Bastille et a été décrété "avoir bien mérité de la patrie". Cette alliance entre Babeuf et d'anciens robespierristes marque la radicalisation de son mouvement.
  • La ville d'Arras est alors déchirée par la lutte entre thermidoriens (alliés à l'ancienne aristocratie et à la bourgeoisie enrichie) et sans-culottes. La Jeunesse dorée thermidorienne adopte un costume extravagant et des tresses longues. Des troubles éclatent au théâtre ; l'un d'eux, impliquant le fils du comte de Béthune, émigré guillotiné, conduit à l'arrestation de ce dernier. Babeuf décrit le jeune aristocrate comme un jeune homme imberbe au manège attrayant mais trompeur, qui reste le centre du mouvement réactionnaire à Arras, distribuant libéralement des assignats à ses partisans. Le 24 fructidor an IV (16 septembre 1795), Babeuf et son ami Charles Germain, rencontré en prison et futur complice dans la conjuration, sont transférés à Paris. Peu après, ils sont libérés par l'amnistie proclamée par la Convention nationale à sa séance de clôture, ouvrant la voie à la grande période de l'activité politique de Babeuf, qui s'achèvera par sa mort.

Chapitre 4: Chapitre IV

Gracchus Babeuf et la Société du Panthéon : La lutte pour l’égalité sous le Directoire

La Constitution de l'an III et la réaction thermidorienne

« Selon cette Constitution, tous ceux qui n'ont pas de propriété territoriale et tous ceux qui ne savent pas écrire, c'est-à-dire la plus grande partie de la nation française, n'auront plus le droit de voter dans les assemblées publiques ; les riches et les habiles seront seuls la nation. »
  • La Constitution de l'an III, rédigée par l'abbé Sieyès et adoptée par la Convention, marque l'aboutissement de la réaction thermidorienne. Elle abolit le suffrage universel, rétablit un cens élevé pour le droit de vote, et crée deux chambres : le Conseil des Cinq-Cents (chambre basse) et le Conseil des Anciens (chambre haute de 250 membres). Une disposition clé impose que les deux tiers des représentants de la nouvelle Assemblée soient issus de la Convention elle-même, assurant ainsi la continuité des Thermidoriens au pouvoir. Le pouvoir exécutif est confié à un Directoire de cinq membres nommés par les deux chambres. Cette constitution balaie d'un trait de plume les principes démocratiques et l'organisation révolutionnaire de la Constitution de 1793, jamais appliquée, mais devenue le cri de ralliement du parti populaire. Babeuf, profondément indigné, dénonce dans une lettre aux patriotes d'Arras le caractère inégalitaire de ce texte : il exclut la majorité des Français du vote, rétablit de fait une chambre haute avec veto, et abandonne le peuple aux mains des possédants.
  • La dernière insurrection populaire, celle du 1er Prairial an III (20 mai 1795), avait pour cri « Constitution de 93 et libération des patriotes ». Malgré un succès momentané, elle fut écrasée le jour même. Cette défaite entraîne la proscription définitive du parti de la Montagne, dont les membres, ayant accepté les revendications des insurgés après l'expulsion des autres conventionnels, sont désormais traités en rebelles. Babeuf, qui observe cette répression, voit dans la nouvelle constitution une trahison de toutes les conquêtes révolutionnaires. Il souligne que le système des deux chambres (haute et basse) et le veto de la chambre haute rappellent le pouvoir de Louis XVI. Pour Babeuf, la « République des riches » s'installe au détriment du peuple, et la lutte pour l'égalité économique et politique devient impérative.

Babeuf et le Tribun du Peuple : le journal de la résistance

« Tout est fini. La Terreur contre le peuple est à l'ordre du jour. Il n'est plus permis de parler ; il n'est plus permis de lire ; il n'est plus permis de penser ; il n'est plus permis de dire que nous souffrons ; il n'est plus permis de répéter que nous vivons sous le règne des tyrans les plus abominables. »
  • À sa sortie de prison, Babeuf relance immédiatement son journal, le Tribun du Peuple, au numéro 34, là où il s'était arrêté huit mois plus tôt. Les numéros suivants témoignent d'une vigueur intacte dans la dénonciation des partis dominants. Le journal devient l'organe officiel du mouvement babouviste, et ses articles sont lus et discutés lors des réunions nocturnes de la Société du Panthéon. Babeuf y proclame ouvertement la doctrine de l'égalité, critique sévèrement le Directoire, et dénonce la propriété individuelle comme la source principale des maux de la société. Le ton se fait de plus en plus radical, au point que les autorités décident d'agir.
  • Début février 1796, le Directoire lance un mandat d'arrêt contre Babeuf. Un officier se rend au Faubourg Saint-Honoré, mais Babeuf résiste, parvient à s'échapper et trouve refuge chez Darthé et un autre ami. Les autorités, furieuses, se vengent en arrêtant sa femme et ses deux enfants, dont l'un est malade. La Société du Panthéon et ses amis d'Arras lui apportent une aide financière. Malgré sa fuite, Babeuf parvient à publier quelques numéros supplémentaires, mais le journal cesse définitivement avec le numéro 43, le plus audacieux de tous. Ce numéro final, après avoir critiqué la proclamation du Directoire et ses lois répressives contre la liberté de réunion et de presse, se conclut par une proclamation désespérée : la Terreur contre le peuple est à l'ordre du jour, et il n'est plus permis ni de parler, ni de lire, ni de penser. Les « tyrans abominables » visés sont les Thermidoriens — Barras, Merlin de Thionville, Tallien, Fréron, Legendre — devenus des parvenus enrichis par la confiscation des biens nationaux.

Fondation et organisation de la Société du Panthéon

« L'éclat des torches, l'écho creux des voix, et les attitudes de l'auditoire debout, appuyé contre les piliers ou couché à terre, produisaient un effet étrange, bien fait pour impressionner les présents par la grandeur et les dangers de leur entreprise. »
  • En octobre 1795, Babeuf fonde une société politique à Paris dont le but avoué est le triomphe de l'Égalité économique aussi bien que politique. Cette société fusionne rapidement avec un autre groupe révolutionnaire et prend le nom de Société du Panthéon, du lieu de ses réunions. Dans ses rangs se rassemblent tous les éléments révolutionnaires, c'est-à-dire jacobins, de l'époque. Le Tribun du Peuple de Babeuf en devient l'organe officiel. Le mouvement prend de l'ampleur durant l'automne et l'hiver 1795-1796. Les réunions ont d'abord lieu dans l'ancien réfectoire du couvent Sainte-Geneviève, dont le locataire, lui-même jacobin, en accorde la gratuité. Face à l'afflux de membres, les assemblées sont transférées dans une grande voûte souterraine du même bâtiment. L'atmosphère y est lugubre et impressionnante, comme le décrit Buonarroti.
  • Dès le début, la constitution de la société est très informelle : pas de livres ni de procès-verbaux, et la seule condition d'admission est le parrainage par deux membres déjà inscrits. Cette liberté d'organisation vise à éviter un conflit avec les nouvelles lois sur le droit de réunion publique, qui imposent de nombreuses restrictions. Elle cherche aussi à dissiper l'idée que la Société du Panthéon est une simple résurgence du Club des Jacobins, ce qui aurait immédiatement suscité l'hostilité des cercles influents et entraîné sa suppression. Cependant, cette absence de procédure rigoureuse permet l'infiltration d'éléments indésirables. En peu de temps, la société compte plus de deux mille membres réguliers, mais elle n'est pas homogène du point de vue des principes : une aile droite, composée de jacobins modérés appelés « Patriotes de 89 », et une aile gauche, plus déterminée, fidèle à la doctrine de l'égalité selon Babeuf et ses amis.

Activités, divisions internes et manœuvres gouvernementales

« Les agents du gouvernement... proposèrent l'envoi d'une adresse obséquieuse au Directoire, dans laquelle la société déclarerait formellement son adhésion à la nouvelle constitution. »
  • Les réunions de la Société du Panthéon suivent un ordre précis : lecture publique de journaux, lecture de la correspondance, collecte pour les « patriotes » malheureux, discussion des moyens de libérer les prisonniers, et débat sur des questions de législation et de principes généraux. La société attire l'attention du Directoire, qui tolère d'abord ses rassemblements pour deux raisons principales. D'une part, le gouvernement a récemment utilisé des Jacobins armés (les « Patriotes de 89 ») pour réprimer l'insurrection royaliste du 18 vendémiaire an IV (octobre 1795) ; il pourrait avoir à nouveau besoin de leurs services. D'autre part, laisser exister ces agitateurs permet de les opposer comme épouvantail aux autres partis, renforçant ainsi le gouvernement comme seul rempart contre l'anarchie et le jacobinisme.
  • Cependant, les agents du gouvernement infiltrent la société et prêchent la non-résistance et la soumission à la Constitution de l'an III. Leur action culmine avec une motion proposant l'envoi d'une adresse obséquieuse au Directoire, dans laquelle la société déclarerait son adhésion à la nouvelle constitution. Malgré l'opposition orageuse de l'aile fidèle aux principes fondateurs, l'influence des infiltrés est suffisante pour faire adopter la motion. Cette manœuvre révèle clairement la scission interne et permet aux autorités d'identifier les irréductibles et leurs chefs. Ceux-ci semblent regagner ensuite l'ascendant, tant au sein de la société que dans ses succursales parisiennes. Parallèlement, la question cruciale de la chute de l'assignat est débattue : la valeur des billets s'effondre, les prix des denrées doublent parfois en une seule journée, rendant les salaires totalement inadéquats. Les artisans, petits commerçants et prolétaires sont ruinés. Babeuf et ses amis déconseillent toute attaque prématurée contre le gouvernement et préfèrent l'approfondissement des principes des droits de l'homme et des peuples.

Les projets de propagande religieuse et la fermeture de la société

« La forme religieuse n'était qu'un déguisement, cachant un objet social et politique. »
  • Pour étendre leur propagande, les dirigeants babouvistes, majoritairement déistes de type dix-huitiémiste, décident de présenter leur doctrine économique et politique sous une apparence religieuse, comme partie de l'ordre divin de la nature. La société demande donc aux autorités l'autorisation d'utiliser l'une des grandes églises vacantes de Paris pour célébrer une fête déiste. Rappelons que le Directoire lui-même, sous l'impulsion de Larivellière-Lépeaux, est en train d'introduire des fêtes populaires décadaires dans les églises, en remplacement de la messe et des cultes catholiques abolis. Le gouvernement refuse la demande, prétextant que ces services officiels suffisent. Mais le projet n'est pas abandonné : après de nombreuses discussions, la société décide d'occuper les « décades » (les dixièmes jours) pour honorer publiquement la divinité par la prédication de la « loi naturelle ». Une commission est nommée pour louer une église et rédiger un règlement pour le nouveau culte. Ce projet rencontre une opposition interne, étant perçu comme un retour à la superstition. On doit expliquer aux membres, aussi clairement que possible en évitant les risques, que la forme religieuse n'est qu'un masque.
  • Le Directoire, alarmé par la progression des discussions au Panthéon, ordonne à la police d'espionner les moindres faits et gestes des orateurs. Le couvent près du Panthéon est désormais connu dans les cercles modérés comme la « Caverne des Brigands ». Début février 1796, la plupart des éléments douteux et réactionnaires ont quitté la société, et l'influence de Babeuf domine l'ensemble. Cependant, quelques agents de police sont encore présents et rapportent tout aux autorités. Le prétexte attendu par le gouvernement est fourni par Darthé : il lit un numéro du Tribun de Babeuf dans lequel les directeurs et les principaux membres du corps législatif sont violemment attaqués. Il est applaudi à tout rompre. Quelques jours plus tard, le 29 février 1796, le Directoire ordonne la fermeture du lieu de réunion et la dissolution de la Société du Panthéon. L'exécution de cette mesure est confiée au général Bonaparte, qui se rend en personne et exige la remise des clés. C'est lui, selon les allégations, qui aurait inspiré la panique au Directoire grâce aux informations de ses espions sur les véritables buts de la société. On tente de discréditer les Babouvistes en les présentant comme des agents royalistes déguisés. La fermeture du Panthéon est suivie de la suppression des sociétés populaires et des réunions publiques dans tout Paris. Le Tribun du Peuple meurt définitivement le 5 floréal an IV (16 avril 1796), malgré une ultime tentative de publication clandestine après l'arrestation de Babeuf. Parallèlement, Babeuf écrivait également dans L'Éclaireur du Peuple, un autre journal révolutionnaire dirigé par Sylvain Maréchal, dont seuls quelques numéros parurent.

Chapitre 5: Chapitre V

La Conspiration des Égaux : Le Directoire Secret et les Projets de Communisme Révolutionnaire

La Formation du Directoire Secret et ses Principes Fondateurs

Il n'y avait plus qu'un seul parti à prendre pour les Babouvistes, c'était la concentration du mouvement dans les mains d'un comité secret de l'insurrection.
  • Le texte décrit la mise en place d'une organisation clandestine, le "Directoire Secret", comme ultime recours pour les Babouvistes après la répression de la Société du Panthéon. Ce comité, initialement réuni chez Amar (ancien membre du Comité de Sûreté Générale), comprenait des figures clés comme Darthé, Buonarroti, Massart et Germain. Philippe Buonarroti, descendant de Michel-Ange et exilé italien devenu Jacobin fervent, est présenté comme une figure centrale. La théorie fondatrice de ce comité était que le gouvernement issu de la Constitution de l'an III était une usurpation illégitime et tyrannique, qu'il fallait détruire pour le bien public. Les idées confuses de certains membres, comme Amar, furent rapidement clarifiées par Darthé et Buonarroti pour les amener à une adhésion enthousiaste aux doctrines communistes de Babeuf et des "Égaux". Ce premier comité fut dissous suite à une dénonciation, mais un autre, plus célèbre, fut fondé en avril, comprenant Babeuf, Debon, Buonarroti, Darthé, Félix Lepelletier et Sylvain Maréchal. C'est ce dernier qui devint le centre de la célèbre Conspiration des Égaux, visant à renverser la Constitution de l'an III. Une unanimité frappante associait les membres de ce centre dirigeant autour des objectifs de liberté politique et d'égalité économique.
  • Sylvain Maréchal, orateur éminent du Panthéon déjà connu pour ses écrits sous l'Ancien Régime, rédigea le célèbre "Manifeste des Égaux" comme une exposition condensée des buts du mouvement. Bien que le Directoire Secret n'ait pas autorisé sa publication officielle, jugeant certaines expressions trop extrêmes, notamment la phrase "Périsse, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle!", le document est d'une importance historique capitale. Il représente la déclaration la plus connue des visées du mouvement. Le manifeste, dont la devise est "Égalité de fait, dernier but de l'art social" de Condorcet, fustige quinze siècles d'esclavage et l'échec des révolutions à instaurer une réelle égalité. Il proclame la Révolution française comme le prélude à une autre révolution, "plus grande, plus solennelle, qui sera la dernière". Le texte exige une égalité "au milieu de nous, sous le toit de nos maisons", rejetant l'égalité "conditionnelle" et purement juridique du libéralisme. Il annonce clairement l'objectif ultime : non pas la loi agraire, mais "le bien commun ou la communauté des biens", abolissant la propriété individuelle de la terre au profit de la jouissance commune des fruits de la terre pour tous.

L'Analyse de la Doctrine de Babeuf : Le Programme Officiel

La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens.
  • En lieu et place du manifeste, le Directoire Secret publia et diffusa un document plus concis et moins rhétorique, intitulé "Analyse de la doctrine de Babeuf, tribun du peuple, proscrit par le directoire exécutif, pour avoir dit la vérité". Ce texte, probablement rédigé par Babeuf lui-même, est divisé en quinze paragraphes qui constituent le programme officiel du Comité Insurrectionnel. Les premiers articles (1-4) posent les fondements du communisme babouviste : égalité de droit à la jouissance de tous les biens, défense de cette égalité par la société, obligation au travail, et jouissance commune des fruits du travail. Les articles suivants (5-8) définissent la notion d'oppression et d'ennemis du peuple : l'oppression naît du contraste entre celui qui s'épuise au travail et celui qui nage dans l'abondance sans rien faire ; s'approprier exclusivement les produits de la terre et de l'industrie est un crime ; les riches qui refusent de renoncer à leur superflu pour les indigents sont déclarés ennemis du peuple. Le neuvième article établit le principe de l'instruction commune, affirmant que nul ne doit pouvoir, par l'accumulation des moyens nécessaires, priver autrui de cette instruction.
  • La seconde partie de l'Analyse se concentre sur la légitimité révolutionnaire. Elle définit la révolution comme ayant pour objet de détruire l'inégalité et établir le bien-être de tous, et affirme qu'elle n'est pas finie car les riches absorbent tous les biens et règnent exclusivement pendant que les pauvres travaillent comme de véritables esclaves. Les articles 12 à 14 sont cruciaux car ils établissent la base légale de l'insurrection. Ils proclament que la Constitution de 1793 est la véritable loi des Français car elle a été solennellement acceptée par le peuple, contrairement à celle de l'an III qualifiée de "contre-révolutionnaire". Ils énumèrent les griefs contre la Convention thermidorienne : le changement illégitime de constitution, la répression du peuple qui demandait son exécution, l'élimination des députés défenseurs du peuple, et la violation des droits sacrés de la Constitution de 1793 (droit de consentir aux lois, de se réunir, de ne pas mourir de faim). En conséquence, tout citoyen est tenu de rétablir et défendre la Constitution de 1793. Tous les pouvoirs issus de la Constitution de l'an III sont déclarés illégaux et contre-révolutionnaires, et ceux qui ont porté la main sur celle de 1793 sont coupables de trahison envers le peuple.

La Stratégie et l'Organisation du Directoire Secret

Le succès du 'Directoire Secret' devint maintenant partout apparent. Les groupes secrets ou semi-secrets fondés par le 'Directoire Secret' avaient porté de si bons fruits que des réunions publiques... surgirent, comme il semblait, spontanément.
  • Le Directoire Secret ne se contenta pas de publier des manifestes ; il mit en place une organisation clandestine complexe pour propager ses idées et préparer l'insurrection. Cette stratégie visait à contourner la suppression de la discussion publique à grande échelle, comme c'était le cas à la Société du Panthéon. Pour ce faire, le comité établit de petits groupes de discussion dans des maisons privées à travers Paris, souvent inconnus les uns des autres mais directement supervisés par le Directoire Secret lui-même. Pour coordonner ce réseau, douze agents révolutionnaires furent nommés, chargés notamment de "désaffecter" l'armée. Chacun était affecté à un bataillon spécifique à Paris et dans les banlieues. Ainsi, un certain Fion fut envoyé aux Invalides, Vanek reçut une commission ambulante parmi les troupes, Charles Germain (rencontré par Babeuf à la prison d'Arras) fut chargé de gagner la légion de police, et le capitaine d'armée George Grisel fut nommé pour travailler au camp de Grenelle.
  • La propagande par tracts et placards fut également intensifiée. L' "Analyse de la doctrine de Babeuf" fut distribuée et placardée en grande profusion. D'autres publications incluaient "Avis sur nos deux Constitutions", "Devons-nous obéissance à la Constitution de l'an III?", "Adresse du tribun à l'armée", et "Le Triomphe du peuple français contre ses oppresseurs". Il n'y avait presque pas un jour sans une nouvelle publication des Babouvistes, avidement lue par des milliers de personnes. Le succès de cette stratégie fut tel que des réunions publiques dans les rues et les places, réclamant la Constitution de 1793 et discutant des nouvelles doctrines communistes, semblaient surgir spontanément. Au début de mai, Babeuf devint plus que jamais le leader responsable, assurant presque exclusivement la correspondance avec ses agents par l'intermédiaire de son ami Didier, et détenant tous les documents et le sceau officiel de la conspiration dans sa cachette. Le temps semblait mûr pour l'action, et la question cruciale devenait la forme du gouvernement provisoire à établir après le renversement de la Constitution de l'an III.

Le Débat sur le Gouvernement Provisoire et la Dictature

La question de la forme que prendrait ce gouvernement provisoire... devint urgente.
  • Alors que l'insurrection se précisait, une question cruciale divisait le Directoire Secret : quelle forme de gouvernement provisoire instaurer après le succès du coup de force ? Amar proposa de reconstituer la Convention nationale comme seule autorité légitime, en rappelant les membres expulsés. Cette proposition visait à donner un vernis de légalité au mouvement. Cependant, elle fut rejetée car de nombreux conventionnels proposés étaient compromis par leurs actes "thermidoriens" : fermeture des sociétés populaires, proscription des bons démocrates, réintégration des Girondins, et libération de conspirateurs aristocrates. Le comité estima que le besoin d'hommes aux principes et au courage inébranlables était plus important qu'une apparente légitimité. Il fut donc décidé que les insurgés parisiens éliraient une autorité provisoire, à qui le gouvernement de la nation serait confié jusqu'à la mise en œuvre de la Constitution de 1793.
  • Un débat plus profond s'engagea sur la forme précise de cette autorité. Debon et Darthé proposèrent la dictature d'un seul homme, s'appuyant sur des exemples de l'histoire romaine et mettant en garde contre les divisions désastreuses au sein de l'ancien Comité de Salut Public. Cette proposition de dictature, bien que classique dans la pensée révolutionnaire de l'époque, ne fut pas favorablement accueillie par l'ensemble du comité. La crainte de l'autorité personnelle et l'attachement à un idéal collégial l'emportèrent. Il fut donc décidé que le gouvernement provisoire serait un comité composé d'un nombre limité de membres. Les conspirateurs se réunissaient presque tous les soirs chez Babeuf, qui était formellement reconnu comme le chef du mouvement. Les réunions suivaient un ordre du jour régulier : rapports des agents, documents à imprimer, propositions sur la forme de l'insurrection, tendance de la législation, et institutions et organisation de la République. Les décisions étaient prises à la majorité simple et consignées dans un registre sans signatures.

Le Projet de Société Communiste : Un État Planifié et Égalitaire

Une grande communauté nationale de biens sera établie dans la république.
  • Le texte présente un projet détaillé de décret visant à établir une "grande communauté nationale de biens". Ce document, retrouvé parmi les papiers saisis lors de la conspiration, offre un aperçu fascinant du programme ultime du mouvement. Il ne s'agit pas simplement d'une redistribution des terres, mais d'une transformation radicale de toute l'économie et de la société. La communauté des biens engloberait les propriétés nationales non vendues, les biens des ennemis de la révolution, les bâtiments publics, les biens communaux, hospitaliers et éducatifs, ainsi que les propriétés de ceux qui se sont enrichis dans des fonctions publiques ou de terres laissées incultes. Le droit d'héritage est aboli, toute propriété privée revenant à la communauté au décès de son propriétaire. L'adhésion à la communauté est ouverte à tout citoyen ou citoyenne qui fait don de ses biens et consacre sa personne et son travail à la patrie. Les jeunes de plus de seize ans et les pauvres sont automatiquement membres.
  • Le projet de décret détaille ensuite une organisation du travail méticuleusement planifiée. Tous les membres valides sont tenus d'effectuer tout travail agricole ou industriel dont ils sont capables. Les citoyens sont divisés en classes selon leur métier, chacune élisant ses propres officiers pour contrôler le travail et assurer une répartition égale. La journée de travail est fixée par la loi selon les saisons. Un conseil d'anciens, délégué des différents métiers, conseille l'exécutif sur l'amélioration des conditions de travail. L'autorité exécutive doit introduire des machines pour alléger le fardeau du travail humain. Les transferts de travailleurs entre communautés sont gérés par l'autorité centrale. Les "oisifs" et les personnes au "sens civique déficient" peuvent être soumis au travail forcé. Ce système planifié s'étend à la distribution, au commerce, aux transports et aux finances. La distribution assure un logement sain, des vêtements, du chauffage, une nourriture suffisante et des soins médicaux à chaque membre. Les repas en commun sont obligatoires. Le commerce privé avec l'étranger est interdit, la République gérant un monopole d'État.

La Logistique et la Finance du Nouvel Ordre Social

La république ne frappera plus de monnaie.
  • La vision des Égaux incluait une gestion macro-économique détaillée pour assurer la viabilité de leur communauté. Le projet de décret prévoit une organisation complexe de la gestion des ressources. La République est divisée en régions selon les types de produits. Une "direction suprême" détermine, selon la loi, la manière et l'étendue de la répartition des biens entre les régions. Les directions départementales font rapport sur les déficits ou excédents à des directions intermédiaires, qui doivent les équilibrer. La direction suprême comble les déficits par les excédents ou par des échanges avec l'étranger. Une dîme de la production totale est prélevée pour les greniers militaires. Un surplus est constitué pour les mauvaises années. Un système de transports est organisé avec des officiers de transport dans chaque commune, des moyens de transport adéquats, et une réquisition de jeunes gens pour les transports longue distance. La logistique du nouvel État est pensée comme un système intégré, anticipant les besoins de circulation des biens.
  • Le système financier est également révolutionnaire. La République cesse de frapper de la monnaie. L'argent existant est réservé aux achats à l'étranger. Proposer de l'argent à un membre de la communauté est sévèrement puni, et l'importation d'or ou d'argent est interdite. La dette nationale est abolie pour les Français, et les dettes entre membres de la communauté sont annulées. Seuls les non-membres sont imposables, avec un impôt progressif qui double chaque année, payable en nature. Ils peuvent aussi être requis de fournir leurs surplus. Ce système vise à éliminer l'économie monétaire interne et l'accumulation de richesses, supprimant les fondements de l'inégalité. L'abolition de l'héritage est la clé de voûte de ce système, empêchant la reconstitution de la propriété privée. Le texte précise également que les membres de la communauté qui acceptent un paiement ou thésaurisent de l'argent sont punis, soulignant la nature anti-commerciale et égalitaire du projet.

Critique et Portée Historique du Projet Babouviste

Le sophisme commun inhérent à cette dernière, et dont les Babouvistes partageaient l'opinion, était la notion qu'une nouvelle société pouvait être volontairement construite du jour au lendemain, basée sur des concepts abstraits.
  • Le texte offre une critique du projet des Égaux, le situant dans le contexte de la sociologie du XVIIIe siècle. Il souligne le "sophisme commun" de l'époque : la croyance qu'une nouvelle société pouvait être construite "du jour au lendemain" sur la base de concepts abstraits, comme une œuvre d'art achevée par quelques dirigeants capables. Cette approche "mécanique" de la construction sociale est contrastée avec la compréhension moderne de l'évolution historique et de la complexité sociale. Le texte note également la simplicité relative de la structure économique pré-industrielle. Comme le disait William Morris, le changement social entre l'Égypte antique et la fin du XVIIIe siècle était moins profond qu'entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe siècle. La théorie des Égaux, comme celle de leurs successeurs socialistes utopiques, était un "schéma" de reconstruction sociale, alors que le socialisme moderne, au début du XXe siècle, a abandonné les schémas précis pour se concentrer sur des principes et des tactiques.
  • Malgré cette critique, le texte reconnaît la vision unique des Égaux, en particulier en ce qui concerne l'utilisation du pouvoir politique. Le projet de Babeuf et de ses amis montrait une "prévoyance unique" en concevant la transformation de toute la République française en une "grande société communale". Cela anticipait la notion moderne de la dépendance du changement social à l'égard des moyens politiques. Le sentiment général et la vision de la vie qui dominaient la pensée révolutionnaire de l'époque étaient ceux du "petit bourgeois", du paysan frugal, du petit maître ou de l'artisan indépendant. Le projet des Égaux, bien que radical, émanait de ce terreau social. L'approche détaillée, presque technocratique, du projet de décret (avec ses régions, sa télégraphie, ses greniers de réserve) montre une tentative de rationaliser l'économie selon des principes égalitaires, même si la méthode empruntait à l'utopisme de l'époque. Le texte conclut que critiquer le programme en détail serait vain, mais il souligne l'importance historique de cette tentative de planification sociale intégrale.

Conclusion : L'Héritage de la Conspiration

Le 'Directoire Secret' était simplement une continuation de la Société du Panthéon, en tant que le travail de propagande et l'éducation de l'opinion publique étaient l'objectif principal.
  • Le récit de la conspiration se termine sur une note d'attente. Le temps était devenu mûr pour l'action. Le succès du Directoire Secret dans l'organisation de la propagande et la création de groupes clandestins était évident. La détresse économique causée par la chute des assignats rendait la population réceptive aux idées révolutionnaires. Babeuf était le chef incontesté, correspondant avec ses agents et détenant les documents de la conspiration. Le projet du gouvernement provisoire et les décrets sur la communauté des biens étaient prêts. L'armée était infiltrée. La conspiration des Égaux était sur le point de passer à l'action.
  • L'héritage ultime de cette conspiration, même si elle échoua dans son objectif immédiat de renverser le Directoire, est considérable. Les Babouvistes furent parmi les premiers à formuler clairement un programme communiste et à tenter de l'organiser politiquement. Leur "Manifeste des Égaux" et leur "Analyse de la doctrine" sont des textes fondateurs du communisme révolutionnaire. Leur tentative d'utiliser la prise du pouvoir politique pour instaurer une société égalitaire et planifiée anticipe les mouvements révolutionnaires du XIXe et du XXe siècle. L'histoire du Directoire Secret, de ses débats internes, de son organisation clandestine et de ses visions utopiques, offre une fenêtre unique sur la genèse de la pensée socialiste moderne, son potentiel émancipateur mais aussi ses limites, marquées par le contexte intellectuel et social de son époque. La figure de Babeuf et celle de ses complices, comme Buonarroti qui en sera l'historien, deviendront des références pour les générations futures de révolutionnaires.

Chapitre 6: Chapitre VI

Le Projet d'Insurrection babouviste et son plan (Chapitre VI)

Préparatifs militaires et recrutement des insurgés

L'un des objectifs immédiats les plus importants à atteindre était jugé être l'adhésion d'un nombre suffisant de militaires.
  • La stratégie des conjurés babouvistes reposait en grande partie sur le ralliement de l'armée. Le « Secret Directory » (ou Comité insurrectionnel) estimait que le soutien des forces armées était crucial pour la réussite du coup d'État. Des efforts furent déployés pour gagner la « légion de police », une unité censée ne jamais quitter Paris, ainsi que les troupes du camp de Grenelle. Le recrutement s'étendit également aux anciens Jacobins de province, notamment à Lyon, où l'ancien maire Bertrand joua un rôle clé en stimulant l'enthousiasme révolutionnaire. Parallèlement, des dépôts secrets d'armes et de munitions furent constitués à Paris, et les accès aux magasins gouvernementaux soigneusement répertoriés. Cette préparation logistique visait à garantir que, le jour venu, les insurgés disposent des moyens nécessaires pour prendre le contrôle de la capitale sans dépendre uniquement de l'improvisation.
  • Le « Secret Directory » s'appuyait sur un réseau d'agents révolutionnaires qui infiltraient les casernes et diffusaient la propagande démocratique. Une attention particulière fut accordée aux bataillons de la légion de police, dont la fiabilité devint telle que le gouvernement ordonna leur déplacement hors de Paris pour briser leur influence. Cet ordre, signé le 9 floréal (29 avril), déclencha une résistance immédiate et accrut l'agitation populaire. Les conjurés formèrent même un comité militaire au sein de la légion, avec Charles Germain comme intermédiaire avec le « Secret Directory ». La situation devint si menaçante que le gouvernement, annulant l'ordre précédent, prononça la dissolution des bataillons insoumis, poussant leurs membres à rejoindre l'avant-garde révolutionnaire organisée par les babouvistes.

Les factions politiques et l'opposition au Directoire

De leur côté, la faction dominante, le parti des nouveaux riches, n'hésitait pas, par la voix d'orateurs et de journalistes, à dénoncer tous ceux qui s'opposaient à elle comme ennemis de la République.
  • Le paysage politique français en 1796 était profondément divisé. Le gouvernement était dominé par les « nouveaux riches », ces hommes enrichis par la Révolution (Barras, Tallien, Legendre, Fréron, Merlin de Thionville, Rewbell) qui craignaient autant le retour à l'Ancien Régime que la montée des forces populaires. En face, les conservateurs, menés par Boissy d'Anglas, Thibaudeau et Camille Jourdan, rassemblaient les modérés et les anciens Girondins, sur qui les royalistes fondaient leurs espoirs. Ces deux camps, pourtant opposés, se retrouvèrent unis face à la menace babouviste, qu'ils qualifièrent d'anarchiste et de sanguinaire. La propagande gouvernementale accusa les conjurés de vouloir piller les richesses et de servir d'instrument aux royalistes, une calomnie répétée dans un manifeste officiel du Directoire.
  • Au sein même du camp révolutionnaire, le « Secret Directory » babouviste dut composer avec une concurrence : un comité formé par d'anciens députés de la Montagne, exclus du Convention après Thermidor. Ces derniers, bien que partageant des idéaux démocratiques, cherchaient à reprendre le contrôle du mouvement insurrectionnel. Le « Secret Directory », méfiant, refusa de leur livrer la direction, tout en reconnaissant leur honnêteté. Une stratégie de conciliation fut adoptée : les agents babouvistes devaient mettre en garde le peuple contre toute initiative venant de ce groupe, tout en protégeant ses membres des arrestations. Cette situation complexe contraignit les conjurés à naviguer entre plusieurs courants, tout en maintenant l'unité nécessaire au déclenchement de l'insurrection.

La répression gouvernementale et les lois de Germinal

Ces lois drastiques furent adoptées le jour même sans modification au Conseil des Cinq-Cents, avec seulement une minorité de douze voix contre, et à l'unanimité au Conseil des Anciens.
  • Face à la montée de la propagande démocratique et aux menaces que faisait peser la conspiration babouviste, le Directoire exécutif réagit avec une brutalité législative. Les 27 et 28 germinal an IV (16-17 avril 1796), il déposa deux projets de loi devant les Conseils. Ces textes visaient à museler toute opposition en restreignant drastiquement le droit de réunion publique et la liberté de discussion. Les débats furent expédiés : au Conseil des Cinq-Cents, seuls douze députés s'y opposèrent, tandis que le Conseil des Anciens vota à l'unanimité. Cette rapidité témoigne de la peur panique qu'inspirait le mouvement populaire aux élites dirigeantes. Les nouvelles lois rendirent quasiment impossible la poursuite du travail de propagande et d'organisation des babouvistes, les contraignant à précipiter leurs plans.
  • Les conséquences de ces lois furent immédiates. Les réunions publiques furent interdites, les journaux d'oppression censurés, et les rassemblements suspects dissous par la force. Le « Secret Directory » se retrouva dans l'incapacité de coordonner ses agents de manière ouverte. La tension atteignit son paroxysme : le cri « Vivre libre ou mourir » retentit parmi les démocrates. Cependant, les conjurés évitèrent une explosion prématurée grâce à la discipline qui régnait dans leurs rangs et à la confiance accordée à leurs chefs. La répression gouvernementale, loin de briser le mouvement, le radicalisa et convainquit les babouvistes qu'une insurrection armée était désormais la seule issue possible. Le passage à l'acte devenait inéluctable.

L'Acte d'Insurrection : fondements et revendications

Considérant que la Constitution jurée par le peuple en 1793 a été placée par lui sous la protection de toutes les vertus ; qu'en conséquence, lorsque le peuple entier a perdu tous les moyens de garantie contre le despotisme, c'est la vertu la plus courageuse, la plus intrépide, que de prendre l'initiative de l'insurrection.
  • L'« Acte d'Insurrection », rédigé par le « Secret Directory », est un document fondateur qui expose les justifications idéologiques et les objectifs pratiques du soulèvement. Son préambule, très long, s'appuie sur la Constitution de 1793, jamais appliquée, pour légitimer la révolte : il y est rappelé le droit à l'insurrection reconnu par la Déclaration des droits de l'homme de 1793, et l'obligation de mettre à mort tout usurpateur de la souveraineté. L'acte dénonce point par point les crimes du Directoire : violation des droits du peuple (interdiction des assemblées primaires, distinction entre citoyens), instauration d'une « tyrannie », spoliation des biens publics, banqueroute, et même la complicité avec les ennemis étrangers. Ce texte, d'une rhétorique enflammée, visait à mobiliser les masses en leur présentant la lutte comme un devoir sacré.
  • Les vingt articles de l'Acte décrivent l'organisation concrète de l'insurrection. Les citoyens doivent marcher sur les lieux de rassemblement, s'armer de tout ce qu'ils trouvent, saisir les caisses publiques et les magasins. Les membres du Directoire et des Conseils sont déclarés usurpateurs et doivent être jugés sur-le-champ ; tout fonctionnaire qui continue d'exercer son autorité est passible de mort. L'acte prévoit également la distribution gratuite de pain, la protection des propriétés sous la garde du peuple, et l'accueil des patriotes proscrits. Une attention particulière est portée à l'approvisionnement et à la sécurité intérieure : les barrières de Paris sont gardées, les étrangers confinés chez eux. La dernière étape est la convocation d'une Assemblée nationale élue par le peuple insurgé, sur proposition du comité, qui devra achever la Révolution sur la base de la Constitution de 1793.

Le projet de société après l'insurrection

Le peuple de Paris... reconnaît et déclare au peuple français que la distribution inégale des richesses et du travail est la source inépuisable de l'esclavage et des maux publics.
  • Au-delà du simple renversement du Directoire, les babouvistes envisageaient une transformation sociale profonde, dont les grandes lignes furent exposées dans un projet de décret destiné à la future Assemblée nationale. Ce texte, rédigé par le « Secret Directory », part du constat que l'inégalité économique est la cause première de tous les maux. Il affirme que le travail de tous est la condition essentielle du contrat social et que la propriété de toutes les richesses appartient en dernier ressort au peuple français, seul habilité à en déterminer la répartition. Cette vision collectiviste, radicale pour l'époque, s'inspire des idées de Babeuf et de Buonarroti, qui voient dans la Constitution de 1793 un cadre à améliorer pour instaurer une véritable égalité.
  • Le projet prévoit que l'Assemblée nationale, élue par le peuple insurgé, devra « améliorer la Constitution de 1793, en préparer la prompte exécution et assurer, par des institutions sages, fondées sur les vérités ci-dessus citées, l'égalité, la liberté et le bien-être inaltérables de la République française ». Une clause impose à l'Assemblée de rendre compte de l'exécution de ce décret dans un délai d'un an. Le peuple se réserve le droit de punir comme traîtres ceux des membres qui s'écarteraient de ces principes. Ce programme montre que les babouvistes ne se contentaient pas d'un changement politique : ils voulaient une révolution sociale qui abolisse la pauvreté et garantisse le bien commun. La proclamation en assemblée générale, place de la Révolution, devait servir de rite fondateur à ce nouvel ordre.

Négociations avec le Comité montagnard

Si vous désirez vraiment travailler avec nous dans la grande entreprise que nous avons en vue, prenez garde de présenter des propositions et des offres qui jettent un mauvais jour sur vos intentions.
  • La coopération avec les anciens députés de la Montagne, exclus après Thermidor, fut l'un des points les plus délicats de la conspiration. Ce comité montagnard, mené par des figures comme Robert Lindet et Amar, réclamait la réinstallation pure et simple des soixante proscrits, sans garantie ni condition. Le « Secret Directory » babouviste s'y opposa fermement, car il les estimait responsables de la chute de Robespierre et de la répression contre les démocrates. Après des échanges tendus par l'intermédiaire de Ricord, les babouvistes proposèrent un compromis : les soixante députés seraient réintégrés, mais ils devraient partager le pouvoir avec un délégué élu par département, et se soumettre aux clauses sociales de l'Acte d'Insurrection.
  • Les montagnards rejetèrent d'abord ces conditions, arguant que la souveraineté nationale résidait en leur seul corps. Le « Secret Directory », dans une réponse cinglante, rappela que le pouvoir vient du peuple, non d'une ancienne assemblée : « Nous ne voulons pas détruire un gouvernement oppresseur pour en substituer un autre également oppressif. » Finalement, après de vifs débats, les montagnards acceptèrent les conditions, notamment l'ajout d'un démocrate par département et les réformes sociales grâce à l'intervention de Lindet et Amar. Cette entente fut scellée le 18 floréal (7 mai), et les deux comités unirent leurs forces pour l'insurrection. Cependant, cette alliance demeura fragile, la méfiance réciproque n'étant jamais totalement dissipée.

Le Comité militaire et le plan d'attaque final

Les douze arrondissements de Paris, réunis en trois divisions, devaient être conduits par autant de généraux contre les corps législatifs, le Directoire exécutif et l'état-major de l'Armée de l'Intérieur.
  • Le plan militaire final, élaboré par le Comité militaire nommé par le « Secret Directory », fut présenté lors de la réunion du 19 floréal (8 mai) chez Drouet. Il prévoyait une insurrection de jour, avec une division des forces en trois colonnes principales. Chaque colonne, commandée par un général insurgé, devait attaquer simultanément les trois centres du pouvoir : le Palais-Bourbon (Conseils), le Luxembourg (Directoire) et l'état-major de la place. Les insurgés seraient organisés par arrondissement et par section, avec des chefs de section et des sous-chefs. Les plus ardents démocrates formeraient l'avant-garde. L'ordre devait être donné par des bannières portant l'inscription « Constitution de 1793 : Égalité, Liberté et Bien commun ».
  • L'estimation des forces disponibles, faite avec soin par les conjurés, s'élevait à environ 17 000 hommes sur lesquels on pouvait compter. Ce noyau comprenait les membres les plus combattifs des anciennes sections révolutionnaires, les soldats dissous de la légion de police, des révolutionnaires de province arrivés à Paris, les grenadiers du corps législatif et les invalides. À cela s'ajoutait la masse populaire des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine, que la misère économique pousserait inévitablement à se joindre au soulèvement. La date précise de l'insurrection n'avait pas encore été fixée lors de la réunion ; une nouvelle assemblée devait avoir lieu deux jours plus tard pour arrêter le jour J. Malheureusement, le traître Grisel était présent et communiqua tous ces détails au Directoire.

La trahison de Grisel et l'échec de la conspiration

Grisel, semble-t-il, était depuis plusieurs jours en communication avec le Directoire (gouvernemental), par l'intermédiaire de Carnot.
  • George Grisel, officier du camp de Grenelle et membre du Comité militaire, était un traître au service du Directoire. Dès le 15 floréal (4 mai), il remit à Carnot une dénonciation écrite, détaillant les réunions et le contenu de l'Acte d'Insurrection. Il déforma les intentions des babouvistes, les présentant comme des sanguinaires voulant massacrer les riches. Carnot, sur cette base, dressa une liste de 245 suspects et fit émettre des mandats d'arrêt le 19 floréal. Cependant, la police, mal informée, rata la réunion du 19 au soir en arrivant trop tard. Grisel, pour ne pas éveiller les soupçons, assista à la réunion et feignit l'enthousiasme, allant jusqu'à proposer 10 000 livres de sa poche pour l'insurrection.
  • Malgré un coup de filet maladroit, la trahison de Grisel précipita la fin de la conspiration. Le gouvernement, grâce à ses informations, put arrêter les principaux conjurés dans les jours suivants. L'insurrection ne fut jamais déclenchée. La vigilance des babouvistes fut trompée par Grisel, qui justifia la raid manqué par une provocation du ministre de la Police visant les montagnards. Les arrestations massives eurent lieu à partir du 21 floréal (10 mai). Babeuf, Buonarroti, Darthé, Drouet et bien d'autres furent capturés. Le procès qui s'ensuivit, long et retentissant, scella le sort du mouvement égalitaire. Bien que l'insurrection n'ait pas eu lieu, le « Complot des Égaux » demeura comme un modèle de tentative de révolution sociale, inspirant les générations futures de socialistes et de communistes.

Chapitre 7: Chapitre VII

Le Complot de Babeuf et la Conspiration des Égaux : Trahison, Arrestation et Répression

La Surveillance Gouvernementale et les Espions

Le gouvernement, à savoir le Directoire exécutif, ainsi que le ministre de la Police, était tenu pleinement informé de tout événement important qui se déroulait.
  • Le récit démontre que le Directoire, grâce à un réseau d'espions, était parfaitement au courant des moindres agissements des conjurés babouvistes. L'agent principal était Grisel, un espion gouvernemental infiltré au sein même du Comité secret de l'insurrection, participant activement au Comité militaire chargé de planifier le soulèvement. Cette infiltration permettait aux autorités de suivre en temps réel la progression du mouvement. Cependant, Grisel n'était pas le seul informateur. Le tenancier du Café des Bains Chinois, un lieu de rendez-vous fréquenté par les babouvistes et leurs sympathisants, constituait une autre source précieuse de renseignements. En parallèle, les mouchards ordinaires de la police écoutaient les conversations politiques dans les cafés, où les sujets révolutionnaires étaient débattus. Cette surveillance multiple et systématique illustre la capacité du Directoire à anticiper et à contrôler les mouvements populaires, transformant ainsi une conspiration ambitieuse en une véritable machine à trahison et à contre-espionnage.
  • L'importance de ces informateurs souligne la fragilité de la conspiration des Égaux. Le fait que le gouvernement ait eu accès aux délibérations les plus secrètes du Comité directeur prouve que l'insurrection, bien que minutieusement préparée, était vouée à l'échec dès le départ. La présence d'un agent comme Grisel, membre à part entière du comité, a permis de déjouer les plans avant même leur exécution. Cette surveillance étroite contraste avec l'idée d'une conspiration populaire spontanée ; elle révèle plutôt une opération de renseignement d'État classique, où la police politique jouait un rôle central. Les autorités pouvaient ainsi choisir le moment le plus opportun pour frapper, maximisant l'effet de surprise et minimisant les risques de soulèvement armé. Cette capacité d'infiltration remet en question l'image d'un Babeuf naïf, le présentant comme un révolutionnaire dont les réseaux avaient été totalement compromis par l'ennemi de classe.

Le Rôle Ambigu de Barras et ses Contacts avec les Conjurés

Je suis persuadé que Barras nous trahit, car il a des entrevues avec Rossignol.
  • La figure de Barras, l'homme le plus influent du Directoire, est centrale dans l'ambiguïté de cette affaire. Des documents d'archives, notamment des lettres d'un agent nommé Armand, révèlent que Barras entretenait des contacts secrets avec les chefs de la conspiration, en particulier avec le général Rossignol. Dans une correspondance, un agent affirme que Barras demande au Comité d'insurrection de lui envoyer « un homme de confiance », car au moment du soulèvement, il souhaite « passer dans le faubourg Saint-Antoine avec une partie de l'état-major ». Cette offre de ralliement, si elle était sincère, aurait pu donner à l'insurrection une dimension militaire décisive. Cependant, Barras nie vigoureusement toute relation avec Babeuf, qu'il qualifie de « grand imbécile », tout en admettant avoir reçu « parfois » le représentant des conjurés, Germain. Cette contradiction alimente les soupçons sur un double jeu politique, où Barras aurait envisagé de basculer du côté du peuple si l'insurrection avait pris une ampleur suffisante.
  • L'entrevue du 30 germinal an IV (19 avril 1796) entre Barras et Germain est particulièrement révélatrice. Barras y tient un langage ambigu, affirmant partager les aspirations des patriotes tout en les mettant en garde contre une « prairialisation », c'est-à-dire un échec comme celui de l'insurrection avortée du 1er prairial an III. Il oppose cette faiblesse à sa propre réussite lors de la répression royaliste du 13 vendémiaire, où il avait utilisé Napoléon et ses canons. Il propose aux babouvistes de se rallier au Directoire plutôt que de maintenir un « directoire secret » opposé. Cette proposition, qui revient à noyauter l'État de l'intérieur, montre que Barras cherchait à instrumentaliser le mouvement populaire pour renforcer sa propre position au sein du Directoire, tout en se présentant comme un modérateur. Sa déclaration selon laquelle il aurait marché avec le peuple s'il avait vu « quelque chose de remuant » dans les faubourgs résume son opportunisme. Il se préparait à trahir ses collègues directeurs si la balance du pouvoir avait penché du côté de l'insurrection.

L'Arrestation des Chefs et la Lettre Provocatrice de Babeuf au Directoire

Je me suis chargé de démontrer que ce procès n'est pas une question de justice, mais une question de force, d'oppresseurs contre opprimés.
  • Le 10 mai 1796 (21 floréal an IV), alors que le Directoire secret peaufinait les derniers préparatifs de l'insurrection prévue pour le lendemain, les soldats firent irruption dans leur lieu de réunion et saisirent les principaux chefs : Vadier, Ricord, Laignelot et Drouet. Babeuf, qui s'était réfugié chez le tailleur Tissot pour des raisons de sécurité, fut arrêté peu après, en train de rédiger les proclamations de l'insurrection. Tous les papiers importants du mouvement furent saisis, ne laissant que 2000 livres en assignats, une somme dérisoire dans une période d'hyperinflation. Cette pauvreté financière du mouvement souligne son caractère précaire : sans argent pour payer les soldats, l'insurrection militaire était quasi impossible. L'arrestation provoqua une immense sensation dans l'opinion publique, la presse dépeignant le complot comme un projet sanguinaire de pillage et de massacre généralisés. Babeuf et ses compagnons furent d'abord incarcérés à la prison de l'Abbaye avant d'être transférés au Temple.
  • Deux jours après son arrestation, Babeuf adressa une lettre audacieuse au Directoire, se présentant comme le chef du complot et proposant de traiter « de puissance à puissance ». Il y adopte une posture de martyr révolutionnaire, affirmant que son procès sera celui « de la force contre la faiblesse, des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseurs ». Il menace le Directoire : « Ma statue s'élèvera glorieusement à côté de celles de Barneveldt ou de Sidney ». Dans un mélange de défi et de proposition politique, il suggère que le Directoire pourrait gouverner « populairement », en satisfaisant les revendications des patriotes, ce qui mettrait fin à la conspiration. Il prétend même pouvoir garantir l'apaisement intérieur et extérieur si le gouvernement renonce à donner de la publicité à l'affaire. Cette lettre, à la fois orgueilleuse et tactique, révèle la conviction profonde de Babeuf en la justesse de sa cause et son espoir de retourner la situation, mais elle resta sans effet sur un Directoire déterminé à écraser le mouvement.

Le Testament Politique et Familial de Babeuf : Lettre à Félix Le Pelletier

Je laisse deux enfants et une femme, et je les laisse sans un sou, sans moyens d'existence.
  • Dans une lettre émouvante datée du 10 août 1796, écrite depuis la tour du Temple, Babeuf s'adresse à son ami Félix Le Pelletier, frère du conventionnel assassiné. Ce texte constitue à la fois un testament politique et une demande d'aide pour sa famille. Babeuf y exprime sa conscience pure malgré l'accusation, et se plaint amèrement de ceux qui l'ont trahi, ces « faux frères, ces apostats de notre sainte doctrine » qui ont déserté la cause révolutionnaire pour éviter les persécutions. Il affirme que ces lâches ont réussi à « discréditer les révolutionnaires auprès du peuple » et à « précipiter leurs propres protégés dans l'abîme ». Pour Babeuf, la cause de l'égalité est sacrée, et il ne regrette rien de son dévouement complet au peuple. Il charge Le Pelletier de veiller sur sa veuve et ses deux fils, dont il trace un portrait modeste : l'aîné, sans grande ambition, pourrait devenir un paisible ouvrier imprimeur, tandis que le cadet est encore trop jeune.
  • Cette lettre révèle l'humanité de Babeuf au-delà du révolutionnaire intransigeant. Il envisage son exécution prochaine comme un « martyre » et demande à ses proches de recueillir ses manuscrits, notes et projets d'écrits démocratiques, qu'il destine à une postérité future capable de « jeter quelques fleurs sur notre tombe ». Il confie à Le Pelletier le soin de publier ces fragments pour « le bénéfice de [sa] mémoire ». Le ton est empreint d'une dignité stoïque et d'un souci familial touchant. Babeuf ne demande pas la gloire pour ses enfants, mais souhaite qu'ils deviennent « de bons et paisibles artisans », évitant ainsi les tourments politiques qui ont causé sa perte. Cette lettre, à la fois testament politique et confession personnelle, humanise le conspirateur et montre que sa lutte pour l'égalité sociale était indissociable de son amour pour les siens, qu'il abandonnait dans une pauvreté totale.

L'Évasion de Drouet et le Transfert à Vendôme

Le gouvernement décida que toute la procédure aurait lieu devant une haute cour spéciale, dont le siège fut fixé à Vendôme.
  • La présence parmi les accusés de Jean-Baptiste Drouet, le célèbre postier de Sainte-Menehould qui avait arrêté Louis XVI à Varennes, compliqua la procédure judiciaire. En tant que membre du Conseil des Cinq-Cents, Drouet bénéficiait d'une juridiction spéciale prévue par la Constitution de l'an III. Pour éviter un procès ordinaire à Paris, le Directoire décida de créer une Haute Cour de justice spéciale, dont le siège fut établi à Vendôme, dans le Loir-et-Cher. Cependant, Barras, pour des raisons obscures, souhaitait éviter le procès de Drouet. Peu avant le début du procès, le 17 août 1796 (1er fructidor an IV), Drouet réussit à s'évader de la prison de l'Abbaye, avec la complicité avérée de Barras. Il s'enfuit en Suisse, puis aux Canaries, où il participa à la résistance contre Nelson. Devenu sous-préfet sous l'Empire, il mourut en 1824. Cette évasion, facilitée par un directeur, montre les luttes intestines au sein du Directoire et les jeux d'influence autour du procès.
  • Le 26 mai 1796, une tentative des anciens membres de la Société du Panthéon de soulever le peuple pour délivrer les prisonniers échoua. Quelques mois plus tard, dans la nuit du 27 août 1796, Babeuf et ses associés furent transférés à Vendôme dans des cages spéciales, « comme des bêtes féroces », selon Buonarroti. Un important convoi, escorté de gendarmes et de cavalerie, traversa la France, suivi des familles des accusés. À leur arrivée, ils furent enfermés dans les cachots du palais de justice, strictement isolés. Pendant les soirées, les prisonniers chantaient des chants révolutionnaires pour tromper l'ennui, et les habitants des environs se joignaient parfois à eux. Ce transfert marqua le début d'une longue attente avant le procès, qui ne s'ouvrit que le 20 février 1797 (2 ventôse an V) et dura jusqu'au 27 mai 1797 (7 prairial an V). Cette lenteur procédurale visait à épuiser les accusés et à réduire leur capacité à mobiliser l'opinion.

La Dernière Flambée : l'Insurrection avortée du Camp de Grenelle

Cette tentative sur le camp de Grenelle fut le dernier sursaut de l'esprit d'insurrection populaire à Paris.
  • Alors que Babeuf croupissait à Vendôme, les partisans de son mouvement tentèrent un ultime soulèvement en septembre 1796. Le plan, préparé depuis plusieurs semaines, prévoyait d'abord de s'emparer du palais du Luxembourg, siège du Directoire, où les cinq directeurs siégeaient. Après avoir capturé les directeurs, les insurgés devaient se rendre au camp de Grenelle, près de Paris, pour y rallier les troupes et les ramener comme force armée. Cependant, l'attaque contre le Luxembourg échoua. Les autorités, averties à temps, avaient renforcé les gardes, et les assaillants furent repoussés. Ils se replièrent sans insister, puis se dirigèrent vers Grenelle, espérant que la garnison se joindrait à eux. Mais là aussi, le sort leur fut contraire. Au lieu de fraternisation, les soldats, sous les ordres du colonel Marlo, ouvrirent le feu sur la foule. En quelques minutes, l'insurrection tourna à la déroute, laissant plus d'une centaine de morts et de blessés sur le terrain.
  • Cette défaite sanglante marqua la fin définitive de la conspiration des Égaux et, d'une manière plus large, le dernier épisode insurrectionnel de la Révolution française en tant que mouvement populaire autonome. Le Directoire exploita cet échec pour lancer une vague de répression impitoyable. Près de 300 personnes soupçonnées de sympathies révolutionnaires furent arrêtées à Paris et dans les départements. Jugés par une commission militaire spéciale (un tribunal martial), trente condamnés furent fusillés sur la plaine de Grenelle même, tandis que de nombreux autres furent envoyés aux travaux forcés ou déportés. Le seul personnage éminent qui osa défendre les vaincus fut Pache, l'ancien maire de Paris de la première Commune. Depuis sa retraite, il publia un pamphlet courageux dénonçant la répression. Mais son geste resta isolé. La peur et la terreur gouvernementale eurent raison de toute velléité de révolte, et la France entra dans une période de calme apparent, dominée par l'ordre bourgeois et préparant la voie au coup d'État de Bonaparte.

Chapitre 8: Chapitre VIII

Le Procès de Gracchus Babeuf et de ses Compagnons : Justice Politique et Défense de l'Égalité

Ouverture du Procès et Composition des Accusés

Une grande force militaire entourait le bâtiment où se tenait le procès, tandis que chacun des accusés était gardé par deux gendarmes.
  • Le procès s'ouvre le 2 ventôse de l'an V (février 1797) avec quarante-sept prisonniers, dont dix-huit présents et vingt-neuf contumaces. Parmi ces derniers figurent Drouet, Lindet, Reys, Le Pelletier et Rossignol. La salle d'audience est toujours remplie de partisans du mouvement incriminé, qui applaudissent vigoureusement chaque prise de parole des accusés. On note que plusieurs des accusés, bien qu'appartenant au mouvement révolutionnaire, n'ont en réalité rien à voir avec la conspiration et sont arrêtés par rancune personnelle. Parmi les prisonniers présents se trouvent le vieux jacobin et logeur de Robespierre, Duplay, ainsi que son fils. Les voix qui se font principalement entendre pour la défense sont celles de Babeuf, Germain, Antonelle et Buonarroti.
  • Darthé reste silencieux, refusant de reconnaître la compétence du tribunal. Il ne prononce qu'un seul discours au début des débats, rapporté par Buonarroti. Dans cette harangue, il évoque la situation désastreuse de la République : la liberté qui succombe, l'édifice républicain qui s'effondre, les défenseurs de la patrie traités en criminels, le royalisme partout protégé et honoré. Il conclut que la mort est un bienfait quand la patrie n'est plus, et se déclare fier de passer parmi les défenseurs et martyrs de la cause divine de l'humanité. Ce discours, caractéristique du XVIIIe siècle, est le seul que Darthé prononce devant le tribunal, manifestant ainsi son mépris pour une justice qu'il juge illégitime.

L'Animosité du Tribunal et du Ministère Public

Le ministère public évoqua une faction d'êtres monstrueux jusqu'alors inconnus dans l'histoire de l'humanité, enfants de l'anarchie et du crime, auxquels appartenaient les prisonniers.
  • Dès le début, l'accusation témoigne d'une animosité amère contre les accusés et contre tout ce qui sent la démocratie. Le procureur du gouvernement, dans son discours, dresse le portrait d'une faction d'êtres monstrueux, tenant de l'anarchie et du crime, à laquelle appartiendraient les prisonniers. Il attribue à cette faction tous les épisodes démocratiques de la Révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu'à la chute de Robespierre, les frappant d'un anathème commun. Les procureurs vont même jusqu'à excuser l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire de l'année précédente. Le tribunal et les procureurs s'efforcent constamment d'empêcher les accusés de défendre ou même d'exposer les doctrines contenues dans les pièces à charge, ce qui provoque de fréquentes scènes tumultueuses.
  • Les tentatives des agents du gouvernement pour noircir les accusés, imputant la malhonnêteté à des hommes qui avaient notoirement risqué leur vie pour le pays, suscitent l'indignation des prisonniers et du public. Ces hommes, contrairement à leurs accusateurs, avaient quitté les fonctions publiques qu'ils occupaient avant la réaction dans un état de pauvreté, voire d'indigence. Pour eux, les principes fondamentaux de la Révolution, tels qu'enchâssés dans la Déclaration des droits de l'homme et la Constitution de 1793, sont une religion, un dépôt sacré pour lequel ils sont fiers de souffrir et de sacrifier leur vie. Leur esprit se manifeste par l'enthousiasme avec lequel ils chantent des hymnes républicains chaque jour à la clôture de l'audience.

Le Témoin Grisel et les Pièces à Conviction

Je ne vois ici que des agents ; aucun d'eux n'était le vrai chef de la conspiration ; derrière le rideau se trouvaient des hommes qui les faisaient travailler et agir.
  • Le principal témoin à charge est le traître Grisel, accompagné d'autres espions de police qui, selon Buonarroti, refusent de s'asseoir à côté de lui par répulsion morale. La défense tente d'écarter Grisel en invoquant la loi qui rend le témoignage d'un dénonciateur légalement irrecevable lorsqu'il peut en tirer profit personnellement. Pour contourner cette difficulté, les procureurs soutiennent que Grisel n'est pas un dénonciateur "au sens de la loi", car sa première déclaration n'a pas été faite à la police mais à l'un des Directeurs (Carnot), ce qui constitue une simple révélation. Ce subterfuge, bien que provoquant la dérision générale, est admis par le tribunal. Grisel est reçu comme témoin à tout prix.
  • Il y a cinq cents pièces de conviction, saisies au domicile de Babeuf lors de son arrestation. La plupart sont reconnues par leurs auteurs, parfois avec l'aide d'experts. Parmi elles se trouvent les rapports des agents travaillant dans les arrondissements pour le compte du Directoire secret. Ces documents portent souvent la suscription "Égalité, Liberté, Bonheur Commun" et concernent l'état d'esprit des différents districts, les personnes sur lesquelles on peut compter au moment de l'insurrection, et les lieux de stockage des armes. Un document daté du 8 floréal raconte comment une affiche intitulée "Soldat, arrête-toi encore!" a produit un grand effet dans le septième arrondissement, attirant une foule de plus de deux mille lecteurs, ce qui témoigne de l'état d'excitation de la population parisienne.

La Défense de Babeuf : Plaidoyer pour la République et la Constitution de 1793

Nous n'avons pas ici un procès d'individus ; nous avons un procès de la République elle-même.
  • L'interrogatoire de Babeuf dure neuf longues séances, car tout le poids de l'accusation repose sur lui. Ses tentatives pour expliquer les documents sont naturellement très limitées. Comme l'observe Buonarroti, leur défense se réduit à un tissu de sophismes peu cohérents, qu'ils ne se permettent que par égard pour leurs compagnons d'infortune. La véritable défense des accusés, dit-il, repose entièrement dans l'aveu de leurs doctrines démocratiques, dans l'hommage solennel qu'ils rendent à la Constitution de 1793, et dans leur persévérance à justifier hypothétiquement l'objet de la conspiration. Babeuf proclame que le but des prétendus conspirateurs est "le réveil du vrai peuple, le règne du bonheur, le règne de l'égalité et de la liberté, l'abondance pour tous, l'égalité et la liberté pour tous, le bonheur de tous !"
  • Babeuf justifie le principe révolutionnaire du droit sacré à l'insurrection, repoussant avec énergie l'argument de l'accusation selon lequel l'insurrection n'est légitime que lorsqu'elle est faite par l'universalité des citoyens, ce qui équivaut à dire qu'elle n'est jamais justifiée. Il défend la Constitution de 1793 comme ayant été solennellement acceptée par la voix populaire, contrairement à la Constitution de l'an III, qu'il qualifie d'illégale. Il affirme que même s'ils avaient conspiré pour rétablir la Constitution de 1793, ils n'auraient fait que leur devoir de citoyens en accomplissant le serment d'être fidèles à la liberté, à la souveraineté du peuple et à la République.
  • Babeuf aborde la question du communisme en réaffirmant que la propriété privée est la cause de tous les maux sur la terre, doctrine déjà prêchée au Club du Panthéon et dans Le Tribun du Peuple. Il soutient que par la prédication de cette doctrine, il a cherché à rallier à la République le peuple de Paris, fatigué des révolutions et presque converti au royalisme par les intrigues des ennemis de la liberté. Sa défense, qui s'étend sur quatre jours, est très diffuse et constitue une justification élaborée de toute sa théorie et de sa politique. Il cite des autorités comme Mably, Rousseau, Diderot et Morelly, dont les préceptes, dit-il, ne contiennent rien de plus que ce qu'il a écrit.

Épisodes du Procès et Confrontations avec le Tribunal

Jusqu'à présent, c'est vous qui avez mené ces débats. Je vous déclare qu'à partir d'aujourd'hui, ce sera moi.
  • Le point culminant des incidents a lieu lors de la vingt et unième séance, lorsque le président, perdant patience, interrompt Babeuf et déclare qu'il mènera désormais les débats. Il exprime son indignation en rappelant la lettre de Babeuf au Directoire du 21 floréal, dans laquelle il propose de traiter sur un pied d'égalité, se disant le centre de la dernière conspiration des démocrates. Babeuf répond qu'il voulait seulement effrayer le gouvernement pour sauver les démocrates. Le président, avec des gestes menaçants, demande alors qui étaient les véritables instigateurs, mais Babeuf refuse de répondre, disant que le moment n'est pas encore venu. Cet incident provoque une grande perturbation, le public criant que l'accusé a le droit de se défendre.
  • Malgré sa santé affaiblie par une longue détention, Babeuf demande à la vingt-quatrième séance de pouvoir faire une demande au tribunal. Le président se montre dur, demandant combien de temps il compte prendre. Babeuf réclame un ajournement de huit jours pour préparer sa défense, ce qui est finalement accordé après discussion. À la reprise, Babeuf commence un discours écrit sur deux cents feuilles in-folio, parcourant les documents constituant les charges. Il dénonce la corruption et la trahison de ceux qui sont au pouvoir, et ne ménage pas les points faibles de l'accusation. Par exemple, il montre que la Légion de police, que les accusés étaient accusés d'avoir voulu corrompre, était déjà en état de mécontentement avant leur agitation.

Péroraison de Babeuf : Acceptation du Martyre et Regret pour les Générations Futures

Si, néanmoins, notre mort est résolue ; si l'heure fatale a sonné pour moi, je suis préparé depuis longtemps à cette heure. Il est beau d'avoir son nom inscrit sur la colonne des victimes pour l'amour du peuple. Je suis sûr que le mien y sera ! Trop heureux es-tu, Gracchus Babeuf, de périr pour la vertu !
  • Babeuf conclut sa longue déclaration par une péroraison dramatique et émouvante. Il se dit prêt à mourir, ayant été une victime presque perpétuelle de son amour pour le peuple depuis le début de la Révolution. Il déclare être familiarisé avec l'idée de la torture et de la mort violente, qui sont presque toujours le lot des révolutionnaires. Il affirme qu'il est beau d'avoir son nom inscrit sur la colonne des victimes pour l'amour du peuple, et qu'il est sûr que le sien y sera. Il se compare aux martyrs de l'humanité, comme les Gracques à Rome, Manlius, Caton, Sydney, Kosciusko, et plus près de lui, Michel Le Pelletier. Il remercie le sort de lui avoir permis de voir la vérité jaillir de toutes les plumes de son vivant, contrairement à d'autres martyrs qui ont dû attendre la postérité.
  • Babeuf exprime sa consolation d'avoir été suivi par ses enfants et sa femme jusqu'au tribunal, mais déplore que ses enfants aient été empêchés de le voir, contrairement aux lois. Son seul regret amer est de ne pas pouvoir leur laisser la liberté, la source de tous les biens, mais de les laisser esclaves en proie à tous les maux. Il déclare qu'il n'a rien à leur léguer, car leur léguer ses vertus civiques, sa haine de la tyrannie et son amour pour le peuple serait un trop cruel présent sous l'oppression royale qui doit infailliblement s'établir. Il avoue qu'il devrait leur donner des conseils pour supporter leurs chaînes avec plus de patience, mais qu'il se sent incapable de le faire. Cette péroraison illustre la profondeur de son engagement et la tragédie personnelle derrière le combat politique.

Chapitre 9: Chapitre IX

Le procès et la mort de Gracchus Babeuf : de la condamnation à l’héritage politique

Les dernières phases du procès de Vendôme

Ils auraient renversé la République 'sur une montagne de cadavres couverts de sang et de larmes'.
  • Le procès de la Conspiration des Égaux s'achève après soixante-six audiences, le 23 mai 1797 (3 prairial an V). Le président de la Haute Cour de Vendôme soumet trois questions principales au jury, visant à déterminer s'il existait une conspiration pour renverser le gouvernement, s'opposer à l'autorité légitime ou forcer la dissolution des Conseils et du Directoire. Ces questions sont accompagnées de deux sous-questions sur la participation et l'intention de chaque accusé. Le président du jury, Reypalade, critique la formulation, soulignant que la loi de Germinal an IV a été créée spécifiquement pour ce procès. L'avocat Veillart plaide pour que les jurés ignorent cette loi rétroactive. Le célèbre avocat Réal conteste également la classification des questions, arguant qu'elles violent le principe de légalité. Les débats se durcissent, avec des interruptions fréquentes des accusés et un réquisitoire virulent du procureur Bailly, qui assimile les babouvistes à des ennemis de la société, rappelant les horreurs de la Terreur.
  • Le procureur Bailly, dans son réquisitoire, dépeint les accusés comme les auteurs du crime le plus odieux contre les fondements de la société française. Il affirme que leur conspiration visait à plonger la France dans le chaos et accuse Babeuf d'être le « grand luminaire » et l'esprit du mouvement, un réformateur ardent qui se présente désormais froidement devant le tribunal. Bailly exalte le rôle du journal Tribun du Peuple dans la propagation de la désorganisation. Il fait référence au règne de la Terreur et aux dix-huit mois d'horreur que la France a traversés, cherchant ainsi à discréditer les accusés en les associant aux excès passés. Ce discours enflammé, bien que superflu selon certains observateurs, vise à influencer le jury. La défense tente de faire valoir que la loi de Germinal, limitant la liberté de la presse, n'était plus en vigueur après un an, mais le tribunal refuse d'examiner cet argument.

Le verdict, la condamnation à mort et la tentative de suicide

Babeuf et Darthé s'étaient poignardés avec des poignards. Un cri s'éleva : 'On les assassine !'
  • Après la délibération, le jury rend un verdict complexe. Seuls neuf accusés sont déclarés coupables, principalement pour provocation écrite et verbale au rétablissement de la Constitution de 1793. Des circonstances atténuantes sont accordées à tous sauf à Babeuf et Darthé. Les autres, dont Buonarroti, Germain, Cazin, Moroy, Blondeau, Menessier et Bouin, sont reconnus coupables mais avec circonstances atténuantes. Le procureur requiert alors la peine de mort pour les deux meneurs et la déportation pour les autres. Malgré une dernière tentative de la défense pour faire annuler le verdict en invoquant la caducité de la loi de Germinal, la cour prononce la sentence : Babeuf et Darthé sont condamnés à la peine capitale, les sept autres à la déportation vers les colonies tropicales américaines.
  • Immédiatement après la sentence, une violente émeute éclate dans le tribunal. Babeuf et Darthé tentent de se suicider avec des poignards artisanaux de mauvaise qualité qui se brisent avant d'atteindre leur cœur. Les gendarmes les maîtrisent et les traînent jusqu'à leurs cachots. Buonarroti se lève pour en appeler au peuple, mais la foule est rapidement réprimée par une centaine de baïonnettes. Les deux condamnés passent une nuit d'agonie. Le lendemain, malgré leurs blessures, ils sont conduits à la guillotine. Tous les témoins, même leurs adversaires politiques, reconnaissent leur courage face à la mort. Leurs corps sont jetés à la fosse commune, selon Buonarroti, ou enterrés sommairement avant d'être exhumés secrètement par des admirateurs pour une sépulture plus digne dans un champ voisin.

La dernière lettre de Babeuf à sa famille

Je suis sur le point d'être enveloppé dans la nuit éternelle. Il me semble que je ne sens rien pour sentir trop.
  • Dans la nuit précédant son exécution, Babeuf rédige une lettre déchirante à sa femme et ses enfants. Il exprime sa douleur de les quitter et son angoisse face à l'avenir de la République et de sa famille dans la tourmente contre-révolutionnaire. Il confie le sort de ses proches à son ami Félix Le Pelletier, à qui il a déjà adressé deux lettres. Malgré sa tristesse, il affirme ne pas regretter de s'être sacrifié pour la meilleure des causes, même si ses efforts semblent vains. Il exhorte sa femme à éduquer ses enfants dans la douceur et le respect, et demande à son fils aîné Émile de prendre soin de ses frères. Il considère que sa réputation, celle d'un homme « parfaitement vertueux », est le seul héritage qu'il leur lègue.
  • La lettre révèle la profonde humanité de Babeuf, partagé entre l'idéal révolutionnaire et l'amour familial. Il demande que sa défense soit publiée et conservée précieusement, car elle est « chère aux cœurs vertueux ». Il écrit à sa mère et à ses sœurs pour leur annoncer sa mort et tenter de leur faire comprendre qu'une telle mort est glorieuse. Ses adieux sont ponctués de répétitions poignantes : « Adieu ! adieu ! adieu ! dix millions de fois adieu ! » Il s'enveloppe « dans le sein d'un sommeil vertueux ». Cette lettre, témoignage de sa sincérité et de son attachement, a été conservée et publiée, contribuant à forger la légende du martyr de la liberté. Elle illustre le mélange de désespoir personnel et de foi politique qui caractérise le personnage.

Le sort des autres accusés et la répression

Cinquante-six des accusés furent acquittés. Parmi eux se trouvait Vadier, l'ancien membre montagnard de la Convention.
  • Sur les soixante-cinq accusés, cinquante-six sont acquittés. Vadier, ancien président du Comité de Sûreté générale pendant la Terreur, est parmi eux, bien qu'il n'ait aucun lien avec la conspiration. Il avait été arrêté arbitrairement et empêché de parler lors du procès. Malgré son acquittement, le tribunal ordonne son maintien en détention en invoquant un décret de déportation contre les Montagnards, qui avait pourtant été abrogé. Il reste emprisonné jusqu'au coup d'État du 18 Brumaire. Les sept condamnés avec circonstances atténuantes sont internés dans la forteresse de l'île Pelée, à Cherbourg. Leur transfert s'effectue dans des conditions brutales : ils sont enchaînés et exposés aux insultes des foules réactionnaires, mais reçoivent parfois un accueil chaleureux, comme à Saint-Lô où le maire les salue comme des « frères malheureux ».
  • Le sort des autres protagonistes varie considérablement. Réal, l'avocat en chef de la défense, devient préfet de police sous l'Empire, puis conseiller d'État et comte. Germain meurt en 1830, prospère agriculteur ayant abandonné la politique. Drouet, le célèbre postier de Varennes, sert sous Napoléon comme sous-préfet. Le marquis d'Antonelle devient après la Restauration un partisan des Bourbons. Vadier meurt en exil pendant la Restauration. Félix Le Pelletier, le plus riche du mouvement, adopte Émile Babeuf et pourvoit à l'éducation des autres fils. Émile Babeuf, devenu adulte, venge son père en tuant en duel le traître Grisel, puis mène une carrière instable de journaliste et libraire avant de mourir en Amérique. Ses frères Caius et Camille meurent pendant les invasions de 1814-1815.

Analyse du mouvement babouviste : échec et portée historique

Babeuf fut le premier à concevoir le communisme comme un idéal politiquement réalisable dans un avenir immédiat ou proche.
  • Le mouvement de Babeuf pour ressusciter le gouvernement révolutionnaire sur une base socialiste a échoué et est tombé dans l'oubli historique. Pourtant, la sincérité et le courage de Babeuf sont incontestables. Ses idées, bien que peu originales, puisent chez Morelly, Mably et Rousseau. Sa véritable innovation réside dans sa tentative de placer le communisme comme objectif politique immédiat, à réaliser par l'insurrection et un comité de direction. Le Manifeste des Égaux proclame : « Nous visons à quelque chose de plus sublime et de plus juste : le bien commun ou la communauté des biens ; plus de propriété individuelle de la terre ; la terre n'appartient à personne. » Cette abolition de la propriété privée constitue le cœur de sa doctrine, distinguant Babeuf des révolutionnaires précédents, comme Robespierre, qui restaient attachés à la propriété.
  • Babeuf est souvent comparé à ses prédécesseurs. Si Marat et Hébert dénonçaient les riches et la spéculation, ils ne remettaient pas en cause le principe de propriété. L'apport de Babeuf est d'avoir formulé une critique systématique de l'institution et d'en avoir fait le fondement d'un programme révolutionnaire. Son projet de société, décrit dans le manifeste du comité insurrectionnel, prévoit une prise en charge de l'individu de la naissance à la mort, avec une éducation nationale, une vie frugale et un travail organisé en commun. Ce communisme agraire et artisanal porte la marque du XVIIIe siècle, mais il innove par sa volonté de le réaliser par un coup de force politique. L'échec du mouvement tient à plusieurs facteurs : la répression du Directoire, l'instabilité de Babeuf, et son ralliement tardif à la mémoire de Robespierre, qui aliene une partie du peuple.

Le rapport ambivalent de Babeuf à Robespierre

Robespierrisme est la Démocratie, et les deux mots sont identiques. Donc, en ressuscitant le Robespierrisme, vous êtes sûr de ressusciter la démocratie.
  • L'attitude de Babeuf envers Robespierre est marquée par un revirement spectaculaire. Dans son Journal de la liberté de la presse, il dénonce violemment Robespierre et la Terreur. Mais peu à peu, il distingue un « bon » Robespierre, apôtre de l'égalité, du tyran des derniers mois. Finalement, il en vient à idolâtrer le dictateur défunt comme un Messie révolutionnaire. Dans une lettre à Joseph Bodson, il affirme que les Babouvistes sont les « seconds Gracques » de la Révolution, les premiers étant Robespierre et ses disciples. Cette identification est historiquement erronée, car Robespierre était un défenseur de la propriété privée et de la petite bourgeoisie. Les mesures de la loi de 1793 sur le maximum ou les salaires ne visaient pas l'abolition de la propriété.
  • Ce revirement s'explique par la haine de Babeuf pour les Thermidoriens et par l'influence de proches robespierristes comme Darthé. Il révèle une faiblesse de caractère : un enthousiasme émotionnel qui l'emporte sur la rigueur intellectuelle. Pourtant, cette absence de vanité personnelle est aussi une marque d'ingénuité. Babeuf n'hésite pas à nier son originalité au profit de Robespierre, ce qui est rare chez les fondateurs de mouvements. En réalité, Robespierre n'a jamais proposé le communisme ; son idéal restait celui d'une République de petits propriétaires frugaux. Le babouvisme, par sa radicalité économique, dépasse donc largement le robespierrisme, même si Babeuf a cru y voir une filiation. Cette ambiguïté a nui à son mouvement, le Directoire utilisant le spectre du retour de la Terreur pour le discréditer.

L'héritage de Babeuf : l'influence sur Auguste Blanqui et le socialisme moderne

La question sociale ne peut être sérieusement et efficacement discutée qu'après la prochaine solution énergique et irrévocable de la question politique.
  • Gracchus Babeuf et son mouvement de 1796 constituent un jalon essentiel pour le socialisme moderne. L'historien souligne que le babouvisme a eu une « postérité » au XIXe siècle, principalement à travers Auguste Blanqui, né en 1805, huit ans après l'exécution de Babeuf. Blanqui, fils d'un conventionnel, a été en contact direct avec la tradition révolutionnaire et les survivants du babouvisme. Il a repris l'idée centrale de la prise du pouvoir politique par un coup de main d'une minorité révolutionnaire, comme méthode préalable à la réorganisation de la société. Cette notion de « dictature révolutionnaire » minoritaire est directement issue de la conspiration des Égaux. Blanqui a passé trente-sept ans de sa vie en prison pour ses convictions, incarnant le dévouement à l'idéal.
  • Les deux citations de Blanqui fournies dans le texte montrent la filiation : d'abord, la nécessité de résoudre la question politique par une révolution énergique avant d'aborder la question sociale ; ensuite, le jour après la Révolution, deux voies parallèles s'ouvrent : l'éducation et la coopération des forces productives. Ainsi, la tradition de 1796 a été transmise par une personnalité puissante jusqu'à la fin du XIXe siècle. Bien que les propositions reconstructives de Babeuf soient aujourd'hui dépassées, la notion blanquiste de la conquête du pouvoir par une minorité révolutionnaire a encore des adeptes dans le parti socialiste moderne. Le babouvisme reste donc d'un intérêt historique profond pour comprendre les origines du socialisme révolutionnaire, sa stratégie insurrectionnelle et son idéal de société communautaire.

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