The Leviathan In The State Theory Of Thomas Hobbes - Carl Schmitt
Le Léviathan de Carl Schmitt : mythe politique et échec symbolique
Introduction et contexte de l'œuvre de Carl Schmitt
Le Léviathan dans la théorie de l'État de Thomas Hobbes : signification et échec d'un symbole politique
- L'œuvre de Carl Schmitt, publiée en 1938, est une analyse approfondie du symbole du Léviathan chez Thomas Hobbes et de son échec comme mythe politique. Schmitt situe sa réflexion dans le contexte historique et intellectuel des années 1930, marquées par la montée du nazisme et les transformations de l'État moderne. La traduction et l'introduction de George Schwab mettent en lumière les enjeux philosophiques et politiques de ce texte, en soulignant son importance pour comprendre la pensée schmittienne à un moment charnière de sa carrière. Schmitt y explore les fondements de la théorie hobbesienne de l'État, tout en offrant une critique implicite des régimes totalitaires de son temps.
- George Schwab, dans son introduction, présente Schmitt comme un intellectuel marginalisé après 1936, suite aux attaques de la SS. Cette marginalisation force Schmitt à se retirer de la vie publique et à se concentrer sur des questions de théorie politique et de droit international. Son étude sur Hobbes devient ainsi un moyen d'exprimer ses réserves envers le régime nazi, tout en réaffirmant sa propre conception de l'État qualitatif et total. Schwab insiste sur le fait que Schmitt utilise Hobbes pour critiquer l'évolution du IIIe Reich vers un État purement quantitatif et répressif, où la relation protection-obéissance est rompue.
- Schmitt lui-même, dans son introduction, présente son travail comme le fruit de conférences données en 1938. Il souligne la dimension symbolique et mythique du Léviathan, qui dépasse la simple illustration philosophique pour devenir une force historique et politique. Schmitt affirme vouloir rendre justice à la pensée de Hobbes sans tomber dans une analyse stérile, tout en reconnaissant le danger que représente l'utilisation d'un symbole aussi puissant et ambigu que le Léviathan.
La théorie de l'État qualitatif chez Schmitt
L'État total qualitatif est au-dessus de la société et possède le monopole du politique.
- Schmitt développe sa conception de l'État qualitatif total, qu'il oppose à l'État quantitatif. L'État qualitatif se caractérise par sa capacité à distinguer le domaine politique de la société civile, et à maintenir un monopole sur la décision politique, notamment la distinction entre ami et ennemi. Cette théorie est présentée comme une réponse aux crises de la République de Weimar, où l'émergence de partis totalitaires et pluralistes a fragmenté l'unité politique et affaibli l'État. Schmitt argue que seuls un État fort et une économie saine peuvent garantir l'ordre et la sécurité, en s'appuyant sur des piliers institutionnels comme la bureaucratie et l'armée.
- Pour Schmitt, l'échec de Weimar réside dans l'incapacité de l'État à contrôler les forces centrifuges de la société, notamment les partis politiques qui instrumentalisent le parlement pour servir leurs intérêts particuliers. Il propose une dépolitisation de la société et un renforcement des pouvoirs présidentiels, via l'article 48 de la Constitution, pour permettre à l'État de retrouver sa souveraineté. Schmitt envisage également la création d'une chambre haute représentant les intérêts organisés de la société, afin de compléter le parlement libéral et de favoriser un consensus autour du bien commun.
- Cette théorie de l'État qualitatif influence son engagement initial avec le régime nazi. Schmitt croit possible de transformer le IIIe Reich en un État fort et légitime, mais il se heurte rapidement à la réalité d'un régime qui confond État et mouvement, et qui instrumentalise la société à des fins idéologiques. Sa déception le conduit à reconsidérer sa position et à utiliser Hobbes pour exprimer ses critiques envers un régime qui ne respecte pas l'axiome protection-obéissance.
Schmitt et le national-socialisme : engagements et désillusions
Schmitt entra dans le IIIe Reich en homme marqué.
- Schmitt s'engage avec le régime nazi en 1933, croyant pouvoir influencer sa construction en tant qu'État qualitatif. Il rejoint le parti nazi et participe à des commissions juridiques, espérant contribuer à la formation d'un État fort et légitime. Cependant, son passé d'intellectuel catholique, ses liens avec des juifs et des marxistes, ainsi que ses critiques antérieures du nazisme le rendent suspect aux yeux des idéologues du régime. Schmitt est rapidement attaqué par les théoriciens nazis qui rejettent sa conception de la primauté de l'État sur le mouvement et le peuple.
- Les attaques de la SS en 1936 marquent un tournant décisif. Schmitt est accusé d'opportunisme et contraint de se retirer de la vie publique. Cette marginalisation le conduit à reconsidérer son engagement et à craindre pour sa sécurité. Il se replie sur ses activités universitaires et oriente ses recherches vers le droit international et les relations internationales, domaines qu'il estime moins exposés politiquement. C'est dans ce contexte qu'il retourne à l'étude de Hobbes, cherchant dans la relation protection-obéissance une réponse à ses propres interrogations sur la légitimité du pouvoir.
- Schmitt utilise ses écrits sur Hobbes pour exprimer ses réserves envers le régime nazi. Il insinue que l'échec du IIIe Reich à devenir un État qualitatif entraîne sa dégénérescence en un État purement répressif, où la protection des citoyens n'est plus garantie. Schmitt en vient à regretter la période de Weimar, qu'il juge finalement préférable au national-socialisme, car elle offrait une certaine sécurité juridique et physique, malgré ses imperfections.
La relation protection-obéissance chez Hobbes et Schmitt
Si la protection cesse, l'État cesse aussi, et toute obligation d'obéir cesse.
- Schmitt fait de l'axiome protection-obéissance le cœur de sa lecture de Hobbes. Pour Hobbes, la légitimité de l'État repose sur sa capacité à protéger les citoyens en échange de leur obéissance. Cette relation mutuelle est le fondement de tout ordre politique et juridique. Schmitt reprend cette idée pour critiquer les régimes qui exigent l'obéissance sans offrir de protection en retour, comme c'est le cas du IIIe Reich où l'arbitraire et la violence remplacent la sécurité juridique.
- Schmitt souligne que la rupture de cette relation entraîne le retour à l'état de nature, où chaque individu retrouve sa liberté naturelle mais aussi l'insécurité et la violence. Dans le contexte nazi, Schmitt suggère que l'absence de protection légitime une résistance passive, où les citoyens se retirent dans leur for intérieur et n'obéissent que formellement au pouvoir, sans adhésion réelle. Cette résistance silencieuse sape l'autorité de l'État de l'intérieur, le rendant creux et mort.
- Schmitt en vient à défendre un individualisme hobbesien, souvent mal compris, où l'État fort garantit les libertés individuelles en assurant la sécurité. Il rejette l'image d'un Hobbes théoricien de l'État totalitaire, soulignant au contraire que sa pensée est aux fondements de l'État libéral et constitutionnel bourgeois. Pour Schmitt, Hobbes est un défenseur de la liberté intérieure et de la raison privée, même si l'État contrôle les manifestations extérieures de la religion et de la pensée.
La fracture entre intérieur et extérieur : le défaut du Léviathan
À ce point entre dans le système politique du Léviathan la différenciation entre foi intérieure et confession extérieure.
- Schmitt identifie dans la distinction hobbesienne entre foi intérieure et confession extérieure la faille qui conduit à l'échec du Léviathan comme symbole politique. Hobbes accorde à l'individu la liberté de croire ou de ne pas croire en son for intérieur, tout en exigeant une obéissance extérieure aux commandements de l'État en matière de religion et de morale. Cette distinction, selon Schmitt, ouvre la porte à une privatisation de la croyance et à une neutralisation de l'État dans les questions de vérité et de justice.
- Schmitt retrace l'histoire de cette fracture, montrant comment des penseurs comme Spinoza et Moses Mendelssohn ont inversé la relation entre liberté intérieure et pouvoir public, faisant de la première le principe formel et du second une simple proviso. Cette inversion a permis l'émergence de pouvoirs indirects (églises, sociétés secrètes, lobbies) qui sapent l'autorité de l'État de l'intérieur, en instrumentalisant les libertés individuelles pour servir leurs intérêts particuliers.
- Pour Schmitt, cette évolution conduit à la mort du Léviathan : l'État devient une machine externe et creuse, incapable d'imposer une unité politique réelle. Les forces pluralistes de la société s'emparent de l'appareil étatique et le utilisent pour leurs propres fins, détruisant ainsi le monopole du politique et fragmentant l'unité de l'État. Schmitt voit dans le libéralisme et le pluralisme parlementaire les causes de cette destruction, car ils permettent aux ennemis de l'État d'utiliser ses propres institutions pour le affaiblir.
Le Léviathan comme symbole mythique et politique
Le Léviathan n'est pas n'importe quel corpus ou n'importe quelle bête, c'est une image de la Bible hébraïque.
- Schmitt explore les origines bibliques et mythiques du Léviathan, montrant la richesse et l'ambiguïté de ce symbole. Dans la Bible hébraïque, le Léviathan est un monstre marin gigantesque, souvent associé à des forces chaotiques et démoniaques. Les interprétations chrétiennes et juives ont enrichi ce symbolisme, faisant du Léviathan une figure du diable, des puissances païennes ou encore de l'État oppressif.
- Hobbes reprend ce symbole pour représenter l'État comme un dieu mortel, un homme artificiel et une machine gigantesque, capable d'imposer la paix et la sécurité grâce à sa puissance incontestée. Schmitt souligne la force mythique de cette image, qui combine Dieu, homme, animal et machine en une unité politique totale. Cependant, il note aussi que Hobbes utilise ce symbole de manière prudente et presque ésotérique, ouvrant des fenêtres sur des significations profondes sans jamais les expliciter complètement.
- Schmitt montre comment le Léviathan hobbesien a été mal compris et diabolisé, devenant l'archétype de l'État totalitaire et oppressif dans l'imaginaire démocratique occidental. Cette distorsion symbolique a occulté les aspects libéraux et individualistes de la pensée de Hobbes, ainsi que sa défense de la liberté intérieure et de la raison privée. Pour Schmitt, l'échec du Léviathan comme mythe politique tient à son inadaptation aux réalités des États modernes et à sa récupération par des forces hostiles à l'unité politique.
La mécanisation de l'État et la neutralisation technique
Le Léviathan devient ainsi une enorme machine, un mécanisme gigantesque.
- Schmitt analyse la mécanisation de l'État chez Hobbes, qui conçoit l'État comme une machine artificielle créée par les hommes pour assurer leur sécurité. Cette conception s'inscrit dans l'émergence de la modernité technique, où l'État devient le premier grand mécanisme de l'ère industrielle. Schmitt souligne que cette mécanisation entraîne une neutralisation technique du politique, où l'État est perçu comme un appareil neutre et efficace, indépendant de toute considération religieuse, métaphysique ou juridique.
- Cette neutralisation permet à l'État de fonctionner de manière calculable et prévisible, en transformant le droit en commandements positifs et la légitimité en légalité. Schmitt voit dans cette évolution le fondement de l'État de droit bourgeois du XIXe siècle, où la bureaucratie et l'administration deviennent les garants d'un système juridique formaliste et neutre. Cependant, cette neutralisation a aussi pour effet de vider l'État de toute substance politique, le réduisant à une machine au service de forces sociales pluralistes et contradictoires.
- Schmitt critique cette tendance à la technicisation du politique, qui selon lui conduit à la dépolitisation de la société et à la perte de la distinction ami-ennemi. Il argue que l'État ne peut être une simple machine neutre, car il doit incarner une unité politique et prendre des décisions existentielles. La mécanisation hobbesienne, bien que nécessaire pour assurer la sécurité, contient en germe la destruction de l'État par la prolifération des pouvoirs indirects et la fragmentation de la souveraineté.
La question des miracles et la souveraineté de l'État
Un miracle est ce que l'autorité souveraine de l'État commande à ses sujets de croire comme un miracle.
- Schmitt examine la position de Hobbes sur la question des miracles, qui est au cœur des conflits théologico-politiques du XVIIe siècle. Hobbes adopte une position agnostique et critique, soulignant les possibilités d'erreur, d'illusion et de tromperie dans les croyances aux miracles. Cependant, en bon décisionniste, il affirme que c'est au souverain de décider ce qui doit être considéré comme un miracle dans l'ordre public, afin de maintenir la paix et l'unité religieuse.
- Cette position permet à Hobbes de défendre l'autorité de l'État en matière religieuse, tout en préservant la liberté de conscience des individus dans leur for intérieur. Schmitt voit dans cette distinction le point de rupture du Léviathan, où la séparation entre intérieur et extérieur ouvre la voie à la privatisation de la croyance et à la neutralisation de l'État. Les penseurs libéraux et juifs comme Spinoza et Mendelssohn vont inverser cette relation, faisant de la liberté intérieure le principe premier et de l'autorité de l'État une simple exception.
- Pour Schmitt, cette inversion conduit à l'affaiblissement de l'État et à la montée des pouvoirs indirects, qui utilisent les libertés individuelles pour saper l'unité politique. Il montre comment des forces diverses (églises, sectes, sociétés secrètes, lobbies) coalescent pour détruire le Léviathan de l'intérieur, en instrumentalisant les failles de la distinction hobbesienne. La question des miracles devient ainsi le symbole des luttes théologico-politiques qui traversent l'histoire européenne et qui déterminent le destin de l'État moderne.
L'échec du Léviathan et les pouvoirs indirects
Ainsi mourut le dieu mortel pour la seconde fois.
- Schmitt retrace l'échec historique du Léviathan comme symbole politique. Le Léviathan hobbesien, conçu comme une unité totale de Dieu, homme, animal et machine, n'a pas résisté aux forces de fragmentation et de neutralisation qui ont marqué la modernité. La distinction entre intérieur et extérieur, initialement introduite par Hobbes pour préserver la liberté de conscience, a été exploitée par des pouvoirs indirects pour saper l'autorité de l'État et promouvoir des intérêts particuliers.
- Schmitt identifie ces pouvoirs indirects comme les principaux responsables de la destruction du Léviathan. Il s'agit d'acteurs divers (églises, partis politiques, syndicats, lobbies économiques) qui agissent de manière détournée pour influencer l'État sans en assumer la responsabilité politique. Ces forces utilisent les institutions libérales et les libertés individuelles pour affaiblir l'unité de l'État et promouvoir leurs agendas particuliers, conduisant à une fragmentation de la souveraineté et à une perte du monopole du politique.
- Pour Schmitt, cet échec du Léviathan est aussi celui de Hobbes lui-même, dont la pensée n'a pas été comprise par ses contemporains et a été diabolisée par la postérité. Hobbes reste pourtant un penseur politique majeur, dont les concepts continuent d'influencer la théorie de l'État et du droit. Schmitt appelle à une relecture attentive de Hobbes, qui permette de retrouver la force de sa pensée et de répondre aux défis politiques contemporains, notamment la menace des pouvoirs indirects et la perte de l'unité politique.
Conclusion : Hobbes et Schmitt, penseurs politiques solitaires
Thomas Hobbes, maintenant tu n'enseignes plus en vain.
- Schmitt conclut son ouvrage en soulignant la solitude et l'incompréhension qui ont marqué la vie et l'œuvre de Hobbes. Comme Machiavel, Hobbes a été diabolisé et mal compris, son image du Léviathan devenant un repoussoir pour les démocraties occidentales. Pourtant, sa pensée offre des outils précieux pour comprendre les enjeux politiques modernes, notamment la relation protection-obéissance, la mécanisation de l'État et la menace des pouvoirs indirects.
- Schmitt se présente lui-même comme un héritier de Hobbes, un penseur solitaire et marginalisé qui cherche à penser l'unité politique dans un monde fragmenté. Son étude du Léviathan est autant une analyse de Hobbes qu'une réflexion sur sa propre situation dans l'Allemagne nazie. À travers Hobbes, Schmitt exprime ses critiques envers un régime qui a trahi l'idéal de l'État qualitatif et qui a rompu l'axiome protection-obéissance.
- Enfin, Schmitt appelle à une reconnaissance de la grandeur de Hobbes comme penseur politique, dont l'œuvre reste d'une actualité brûlante. Il invite à dépasser les malentendus et les distorsions symboliques pour retrouver la force et la clarté de la pensée hobbesienne, qui offre des ressources pour affronter les défis politiques contemporains et pour reconstruire une unité politique fondée sur la protection et l'obéissance.
La signification complexe du Léviathan chez Hobbes et sa portée révolutionnaire
Le Léviathan hobbesien : une image politique et polémique
Hobbs... était agissant ici comme un participant dans la lutte historique mondiale que la nation anglaise menait contre la puissance mondiale espagnole et ses alliés, l'église papale et les jésuites.
- L'analyse révèle que l'utilisation du Léviathan par Hobbes dans son traité politique s'inscrit dans un contexte historique précis de conflit géopolitique. L'Angleterre du XVIIe siècle était engagée dans une lutte acharnée contre la puissance espagnole et l'influence de l'Église catholique romaine. Les représentations de l'Église comme "royaume des ténèbres" et du pape comme un "fantôme gigantesque couronné d'une tiare" sont des éléments de propagande politique dans ce conflit idéologique. Cette dimension polémique est essentielle pour comprendre que l'image du Léviathan n'est pas une construction théorique abstraite, mais une arme rhétorique dans une bataille concrète pour l'hégémonie politique et religieuse.
- Contrairement à une interprétation courante, Schmitt démontre que le Léviathan hobbesien ne représente pas un mythe ami ou un simple monstre ennemi. L'image est trop horrible et terrifiante pour incarner un mythe politique positif, mais elle ne représente pas non plus l'ennemi à abattre. Hobbes utilise cette figure biblique et mythologique avec une certaine ironie et un sens de l'humour typiquement anglais, ce qui nuance considérablement sa portée symbolique. Cette approche semi-ironique suggère que Hobbes lui-même ne prenait pas cette image au pied de la lettre sur le plan conceptuel, mythique ou démonologique, contrairement à ce que pourraient laisser croire certaines interprétations littérales.
- L'examen des sources mythologiques et cabalistiques du Léviathan éclaire la complexité symbolique de cette image. Des auteurs comme Jean Bodin, dans sa "Démonomanie" (1581), décrivaient le Léviathan comme un démon dont le pouvoir est irrésistible, une entité multifacette avec laquelle il est impossible de conclure un pacte sans risque extrême. Dans la tradition cabalistique juive, le Léviathan est un animal gigantesque avec lequel Dieu joue quotidiennement, et qui sera abattu et consommé par les bienheureux lors de l'avènement du Royaume Millénaire. Ces connotations mythologiques profondes ajoutent des couches de signification que Hobbes mobilise, transforme et parfois subvertit dans sa construction théorique.
Le Dieu mortel : protection et obéissance comme principe cardinal
Le rapport entre protection et obéissance est le point cardinal de la construction étatique de Hobbes.
- Le cœur de la théorie hobbesienne de l'État réside dans la relation dialectique entre protection et obéissance. Hobbes conçoit l'État-Léviathan comme un "dieu mortel" auquel les humains doivent leur paix et leur sécurité. Cette construction théorique établit un contrat fondamental : les individus renoncent à leur droit de résistance naturelle en échange de la protection garantie par le souverain. La légitimité de l'autorité politique découle directement de sa capacité à assurer la sécurité physique des citoyens, faisant de la protection la raison d'être essentielle de l'État moderne naissant.
- Cette relation protection-obéissance implique une obligation conditionnelle et non absolue. Schmitt souligne avec force que l'obéissance des sujets n'est exigible que tant que le souverain remplit sa fonction protectrice. Dès que la protection cesse, l'obligation d'obéissance s'éteint et les individus retrouvent leur liberté naturelle. Cette réciprocité fondamentale distingue radicalement la conception hobbesienne des théories totalitaires ultérieures, car elle établit une limite intrinsèque au pouvoir souverain et préserve une forme de droit naturel individuel inaliénable, même dans le cadre d'un pouvoir étatique fortement centralisé.
- La comparaison avec les rationalistes ultérieurs comme Condorcet révèle l'originalité et le pessimisme anthropologique de Hobbes. Alors que Condorcet envisageait un progrès indéfini pouvant mener à une "immortalité temporelle" grâce à la raison et à l'éducation, Hobbes maintient une vision profondément réaliste de la nature humaine. Son rationalisme n'est pas fondé sur une croyance optimiste dans la perfectibilité humaine, mais sur une reconnaissance lucide de la violence naturelle des hommes ("homo homini lupus"). Cette absence d'illusion distingue sa philosophie politique des utopies progressistes et influence durablement la pensée des Lumières, notamment la théorie étatique de Frédéric le Grand.
La construction du covenant : limites et paradoxes de la personnification souveraine
Le Souverain personne représentative est bien plus que la somme totale de toutes les volontés particulières participantes.
- Le mécanisme du covenant hobbesien présente une tension fondamentale entre individualisme et transcendance juridique. Bien que l'État soit fondé sur un contrat entre individus atomisés, unis par la peur et une étincelle de raison, le souverain qui émerge de ce consensus dépasse radicalement la simple somme des volontés particulières. La "personne représentative souveraine" possède une qualité transcendante par rapport aux contractants, non pas dans un sens métaphysique mais juridique. Ce paradoxe montre les limites de l'individualisme contractuel et introduit un élément irréductiblement collectif dans la formation de l'autorité politique.
- Ce processus de personnification souveraine représente l'expression temporaire de l'idée baroque de représentation caractéristique du XVIIe siècle et de l'absolutisme, mais non d'un totalisme. Le souverain n'incarne pas la totalité organique de l'État, mais en est plutôt "l'âme" dans une construction mécaniste. Cette distinction est cruciale pour comprendre pourquoi la théorie hobbesienne ne peut être assimilée aux conceptions totalitaires modernes. La personnification reste un artifice juridique et représentatif qui sert de médiation dans la construction de l'unité politique, sans prétendre à l'absorption totale des individus dans un tout organique.
- L'élément personnaliste dans la théorie de Hobbes est finalement absorbé par le processus de mécanisation qu'il devait initialement tempérer. Au lieu de retarder la complète mécanisation de l'État, la personnification du souverain est elle-même entraînée dans ce processus et devient une simple composante de la machine étatique. L'âme du Léviathan, comme son corps, devient une pièce artificiellement manufacturée dans l'engrenage mécanique de l'État. Cette absorption du personnel dans le mécanique constitue le mouvement dialectique central par lequel Hobbes achève la transformation de la conception traditionnelle de l'ordre politique.
L'État-machine : la révolution technique de la conception politique
Le résultat final n'est donc pas un homme énorme, mais une énorme machine, un mécanisme gigantesque.
- La métaphore mécanique constitue l'innovation conceptuelle la plus radicale et la plus durable de Hobbes. En concevant l'État comme un "homo artificialis" et donc comme une machine, Hobbes opère une révolution dans la pensée politique qui anticipe et conditionne l'avènement de l'âge technique industriel. L'État devient le premier produit à grande échelle de l'âge technique, le "prototype" des mécanismes modernes. Cette conceptualisation mécaniste crée les conditions intellectuelles et sociologiques préalables à la révolution industrielle à venir, établissant un nouveau paradigme pour comprendre l'organisation sociale.
- Cette mécanisation de l'État entraîne une transformation profonde des concepts juridiques et politiques. Le droit devient droit positif, la légitimité se transforme en légalité, et la légalité elle-même devient le mode de fonctionnement positiviste de la machinerie étatique. Les notions médiévales de droit féodal et de droit de résistance des états apparaissent dès lors comme des perturbations qu'il faut éliminer pour assurer le fonctionnement régulier de la machine étatique. Cette transformation permet cependant l'émergence d'une nouvelle conception de l'État de droit, fondée sur la calculabilité et la prévisibilité du fonctionnement étatique.
- Auguste Comte, avec sa grande intuition historique, fut le premier à reconnaître le caractère véritablement révolutionnaire de la philosophie hobbesienne de l'État. L'État mécanique hobbesien représente une rupture radicale avec toutes les formes antérieures d'unité politique, inaugurant une ère nouvelle où l'organisation sociale est conçue comme un produit artificiel de la raison humaine, susceptible d'être calculé, optimisé et transformé techniquement. Cette conception ouvre la voie aux développements ultérieurs de la technologie et de la pensée scientifique, qui n'auront plus besoin de nouvelles déterminations métaphysiques fondamentales.
L'anthropologie mécaniste : la réduction de l'homme à la machine
La mécanisation du concept d'État acheva ainsi la mécanisation de l'image anthropologique de l'homme.
- Hobbes effectue un saut métaphysique décisif en étendant la métaphore mécanique du corps humain (initiée par Descartes) à l'ensemble de la personne humaine et à l'État. Alors que Descartes avait conçu le corps humain comme une machine tout en préservant une certaine transcendance à l'âme, Hobbes parachève ce mouvement en transformant l'âme du Léviathan elle-même en simple composante de la machine étatique. Ce transfert de la mécanisation de l'homme individuel à l'homme collectif (l'État) puis son retour vers l'individu constitue le mouvement dialectique complet de la réduction mécaniste de l'être humain.
- Cette mécanisation généralisée rend impossible toute conception authentique de la totalité, tant au niveau individuel qu'étatique. Un mécanisme, par nature composé de parties interchangeables et externes les unes aux autres, est incapable de constituer une totalité organique meaningful. L'ici et maintenant de l'existence individuelle, réduit à la simple conservation physique, ne peut atteindre une totalité significative. Le concept de totalité, pour rester meaningful, doit reposer sur des fondements philosophiques spécifiques, comme la "finite infinity" de la philosophie hégélienne, radicalement étrangère à la pensée mécaniste de Hobbes.
- La divergence fondamentale entre le "dieu mortel" de Hobbes et le "dieu temporel" de Hegel illustre l'abîme qui sépare la conception mécaniste de la conception organiciste-totalisante de l'État. Le dieu mortel hobbesien est une machine dont la mortalité tient à sa possible destruction par la guerre civile ou l'effondrement, tandis que le dieu temporel hégélien incarne la totalité présente et concrète d'un peuple dans l'histoire mondiale. Cette opposition radicale montre pourquoi la théorie hobbesienne, bien que centralisatrice et absolutiste, ne peut être considérée comme une philosophie totalitaire au sens moderne du terme.
🎬 Voir la vidéo source :
The Leviathan In The State Theory Of Thomas Hobbes - Carl Schmitt ↗
Ce résumé a été généré par Clipsy en 2 minutes.
Résumé complet, gratuit et sans compte.