The Passions and the Interests Jeremy Sen Amartya Hirschman Albert O
Pages 1-155 (partie 1)
Les Passions et les Intérêts : Arguments politiques en faveur du capitalisme avant son triomphe
La démolition de l'idéal héroïque et la quête d'un homme 'tel qu'il est'
Les princes commandent aux peuples, et l’intérêt commande aux princes.
- Albert O. Hirschman retrace l'origine de sa réflexion à une interrogation sur les conséquences politiques de la croissance économique, un sujet que la science sociale contemporaine peine à éclairer. Il se tourne vers les XVIIe et XVIIIe siècles, période où philosophes et économistes politiques spéculaient librement sur les liens entre expansion commerciale, paix et liberté. Son étude révèle que la genèse de l'« esprit du capitalisme » ne fut pas un simple remplacement d'une éthique aristocratique par une éthique bourgeoise, mais un processus intellectuel complexe et endogène. La dévalorisation de l'idéal héroïque de la gloire, opérée par des auteurs comme Hobbes, La Rochefoucauld, Pascal et Cervantès, n'a pas immédiatement promu de nouvelles vertus bourgeoises, mais a restauré une forme d'égalité dans l'ignominie entre les passions humaines.
- Face à l'échec perçu de la morale et de la religion à contenir les passions destructrices, une nouvelle approche « réaliste » émerge, initiée par Machiavel en théorie de l'État puis étendue à la nature humaine par Hobbes et Spinoza. L'impératif de considérer l'homme « tel qu'il est » devient central. Cette dissection des passions n'est pas une fin en soi, mais vise à trouver des moyens plus efficaces que l'exhortation morale pour façonner les actions humaines. Cette quête donne naissance à trois grandes stratégies alternatives : la répression par l'État, l'idée de « sublimation » ou de canalisation des passions vers le bien public, et le principe de la passion contre-passion.
Le principe de la passion contre-passion et son évolution
Rien ne peut s'opposer ou retarder l'impulsion d'une passion si ce n'est une impulsion contraire.
- La solution la plus prometteuse et la plus en phase avec les analyses psychologiques du XVIIe siècle est celle du contre-pouvoir des passions. L'idée, esquissée par Saint Augustin, est pleinement développée par Francis Bacon et Baruch Spinoza. Bacon, dans The Advancement of Learning, compare cette stratégie à l'art de chasser une bête par une autre, l'appliquant tant à la gouvernance des États qu'à la maîtrise de soi. Spinoza, dans son Éthique, énonce qu'« une affection ne peut être réprimée ou supprimée que par une affection opposée et plus forte », soulignant ainsi l'autonomie et la puissance des passions face à la raison.
- Au XVIIIe siècle, le principe devient un lieu commun intellectuel, utilisé par des auteurs comme Hume, Vauvenargues, d'Holbach et Helvétius. David Hume, affirmant que « la raison est et ne doit qu'être l'esclave des passions », a recours à ce principe pour expliquer l'origine de la société, suggérant que l'« avidité à acquérir des biens » peut se contrôler elle-même par un calcul de son intérêt à long terme. Le principe est également appliqué à l'ingénierie constitutionnelle, comme le montre Le Fédéraliste où Hamilton justifie la réélection du Président en arguant que l'« avarice peut être un garde-fou contre l'avarice ».
La genèse et la métamorphose sémantique du concept d'« intérêt »
Par le mot intérêt je n'entends pas toujours un intérêt concernant les biens, mais le plus souvent un intérêt concernant l'honneur ou la gloire.
- Le concept d'« intérêt » émerge d'abord dans le domaine de la raison d'État, chez Machiavel et ses successeurs italiens et français. Il représente une volonté rationnelle et calculée, affranchie des passions momentanées, destinée à guider l'action du prince. Le duc de Rohan résume cette idée : « Les princes commandent aux peuples, et l’intérêt commande aux princes. » Ironiquement, cette nouvelle doctrine se révèle aussi contraignante que la morale traditionnelle, enjoignant le souverain de suivre une raison froide plutôt que ses passions.
- Le terme « intérêt » migre ensuite de la sphère étatique vers celle des groupes et des individus. En Angleterre, les guerres civiles et les débats sur la tolérance religieuse donnent une orientation domestique et collective au concept. Peu à peu, son sens se rétrécit pour désigner principalement, voire exclusivement, l'avantage économique. Cette évolution sémantique, notée dès les années 1660 par La Rochefoucauld et Jean de Silhon, s'explique par l'affinité naturelle entre le calcul rationnel inhérent à l'« intérêt » et les activités économiques, ainsi que par les nouvelles possibilités d'enrichissement offertes par la croissance naissante.
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