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The Passions and the Interests Jeremy Sen Amartya Hirschman Albert O.pdf

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Les Passions et les Intérêts : Arguments politiques en faveur du capitalisme avant son triomphe

La démolition de l'idéal héroïque et la quête d'un homme 'tel qu'il est'

Les princes commandent aux peuples, et l’intérêt commande aux princes.
  • Albert O. Hirschman retrace l'origine de sa réflexion à une interrogation sur les conséquences politiques de la croissance économique, un sujet que la science sociale contemporaine peine à éclairer. Il se tourne vers les XVIIe et XVIIIe siècles, période où philosophes et économistes politiques spéculaient librement sur les liens entre expansion commerciale, paix et liberté. Son étude révèle que la genèse de l'« esprit du capitalisme » ne fut pas un simple remplacement d'une éthique aristocratique par une éthique bourgeoise, mais un processus intellectuel complexe et endogène. La dévalorisation de l'idéal héroïque de la gloire, opérée par des auteurs comme Hobbes, La Rochefoucauld, Pascal et Cervantès, n'a pas immédiatement promu de nouvelles vertus bourgeoises, mais a restauré une forme d'égalité dans l'ignominie entre les passions humaines.
  • Face à l'échec perçu de la morale et de la religion à contenir les passions destructrices, une nouvelle approche « réaliste » émerge, initiée par Machiavel en théorie de l'État puis étendue à la nature humaine par Hobbes et Spinoza. L'impératif de considérer l'homme « tel qu'il est » devient central. Cette dissection des passions n'est pas une fin en soi, mais vise à trouver des moyens plus efficaces que l'exhortation morale pour façonner les actions humaines. Cette quête donne naissance à trois grandes stratégies alternatives : la répression par l'État, l'idée de « sublimation » ou de canalisation des passions vers le bien public, et le principe de la passion contre-passion.

Le principe de la passion contre-passion et son évolution

Rien ne peut s'opposer ou retarder l'impulsion d'une passion si ce n'est une impulsion contraire.
  • La solution la plus prometteuse et la plus en phase avec les analyses psychologiques du XVIIe siècle est celle du contre-pouvoir des passions. L'idée, esquissée par Saint Augustin, est pleinement développée par Francis Bacon et Baruch Spinoza. Bacon, dans The Advancement of Learning, compare cette stratégie à l'art de chasser une bête par une autre, l'appliquant tant à la gouvernance des États qu'à la maîtrise de soi. Spinoza, dans son Éthique, énonce qu'« une affection ne peut être réprimée ou supprimée que par une affection opposée et plus forte », soulignant ainsi l'autonomie et la puissance des passions face à la raison.
  • Au XVIIIe siècle, le principe devient un lieu commun intellectuel, utilisé par des auteurs comme Hume, Vauvenargues, d'Holbach et Helvétius. David Hume, affirmant que « la raison est et ne doit qu'être l'esclave des passions », a recours à ce principe pour expliquer l'origine de la société, suggérant que l'« avidité à acquérir des biens » peut se contrôler elle-même par un calcul de son intérêt à long terme. Le principe est également appliqué à l'ingénierie constitutionnelle, comme le montre Le Fédéraliste où Hamilton justifie la réélection du Président en arguant que l'« avarice peut être un garde-fou contre l'avarice ».

La genèse et la métamorphose sémantique du concept d'« intérêt »

Par le mot intérêt je n'entends pas toujours un intérêt concernant les biens, mais le plus souvent un intérêt concernant l'honneur ou la gloire.
  • Le concept d'« intérêt » émerge d'abord dans le domaine de la raison d'État, chez Machiavel et ses successeurs italiens et français. Il représente une volonté rationnelle et calculée, affranchie des passions momentanées, destinée à guider l'action du prince. Le duc de Rohan résume cette idée : « Les princes commandent aux peuples, et l’intérêt commande aux princes. » Ironiquement, cette nouvelle doctrine se révèle aussi contraignante que la morale traditionnelle, enjoignant le souverain de suivre une raison froide plutôt que ses passions.
  • Le terme « intérêt » migre ensuite de la sphère étatique vers celle des groupes et des individus. En Angleterre, les guerres civiles et les débats sur la tolérance religieuse donnent une orientation domestique et collective au concept. Peu à peu, son sens se rétrécit pour désigner principalement, voire exclusivement, l'avantage économique. Cette évolution sémantique, notée dès les années 1660 par La Rochefoucauld et Jean de Silhon, s'explique par l'affinité naturelle entre le calcul rationnel inhérent à l'« intérêt » et les activités économiques, ainsi que par les nouvelles possibilités d'enrichissement offertes par la croissance naissante.

La jonction décisive : Les intérêts comme frein aux passions

Il est heureux pour les hommes d’être dans une situation où, pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d’être méchants, ils ont pourtant intérêt de ne pas l’être.
  • La convergence entre le principe de la passion contre-passion et la doctrine de l'intérêt produit un résultat intellectuel capital. L'opposition entre « intérêts » et « passions » prend un sens nouveau et radical : une passion spécifique, autrefois vilipendée sous les noms d'avarice, de cupidité ou d'amour du lucre, se voit promue au rang d'instrument privilégié pour brider les passions plus dangereuses comme l'ambition, la soif de pouvoir ou la luxure. Ce renversement des valeurs traditionnelles est rendu possible par le « déguisement » bienveillant du terme « intérêts », qui hérite de la connotation positive de rationalité et de prudence associée à la raison d'État.
  • Cette jonction offre une justification inédite et politiquement puissante aux activités économiques montantes. L'enrichissement n'est plus seulement toléré ; il est chargé d'une mission civilisatrice et pacificatrice. Comme le note Hirschman, cette idée aurait scandalisé Machiavel, pour qui économie et politique étaient des sphères séparées. Le processus illustre comment les conséquences non intentionnelles découlent de la pensée et de l'évolution du langage, transformant une vice en un vecteur de progrès social.

L'intérêt comme nouveau paradigme des sciences morales

De même que le monde physique est régi par les lois du mouvement, le monde moral est régi par les lois de l'intérêt.
  • Au tournant du XVIIIe siècle, le concept d'intérêt devient un paradigme dominant pour expliquer l'action humaine, au point de verser parfois dans la tautologie. Des auteurs comme La Rochefoucauld et Hobbes dissolvent les passions et les vertus dans l'intérêt personnel. Le maxime normative « L'Intérêt ne ment jamais » se transforme en adage positif : « L'Intérêt gouverne le monde ». Helvétius poussera cette vision à son paroxysme.
  • L'émergence de cette troisième catégorie, entre la passion destructrice et la raison impuissante, porte un message d'espoir. L'intérêt est perçu comme participant de la nature supérieure de chacune : il possède la puissance de la passion, mais tempérée par le calcul et la prévoyance de la raison. Il apparaît ainsi comme une force à la fois réaliste et bénéfique, capable d'ordonner la vie sociale. Cette conception ouvre la voie à une vision où la poursuite des intérêts matériels, notamment à travers le commerce et l'industrie, n'est pas seulement innocente, mais constitue le fondement d'un monde plus prévisible, constant et pacifique.

Les vertus politiques d'un monde gouverné par les intérêts : Montesquieu et Steuart

Le système compliqué de l'économie moderne (c'est-à-dire des intérêts) était nécessairement le frein le plus efficace qui ait jamais été inventé contre la folie du despotisme.
  • Montesquieu et Sir James Steuart représentent les points d'aboutissement les plus élaborés de cette ligne de pensée. Pour Montesquieu, dans De l'Esprit des lois, le commerce a un effet « adoucissant » (doux) sur les mœurs. L'interdépendance économique créée par le commerce international rend la guerre moins probable et incite à la modération. L'esprit de calcul et de gain, caractéristique des nations commerçantes, s'oppose à l'esprit de conquête et aux passions violentes des régimes despotiques ou guerriers.
  • Sir James Steuart, dans son Inquiry into the Principles of Political Economy, développe une vision institutionnelle plus poussée. Il voit dans le « système compliqué de l'économie moderne », c'est-à-dire dans l'enchevêtrement des intérêts économiques privés, le « frein le plus efficace qui ait jamais été inventé contre la folie du despotisme ». L'idée est que la prospérité économique, fondée sur la sécurité des propriétés et des contrats, crée une classe de citoyens ayant un intérêt vital à la stabilité et à l'État de droit, limitant ainsi l'arbitraire du pouvoir. Cette convergence entre les Lumières française et écossaise constitue le cœur de la doctrine politique en faveur du capitalisme naissant.

Vues discordantes : Les Physiocrates et la fin d'une vision avec Adam Smith

Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur propre intérêt.
  • Tous les penseurs du XVIIIe siècle ne partagent pas l'optimisme politique de Montesquieu et Steuart. Les Physiocrates, comme Quesnay, croient au despotisme légal et éclairé d'un souverain unique comme garant de l'ordre naturel, minimisant ainsi le rôle contrebalançant des intérêts économiques décentralisés. Leur vision est plus technocratique que libérale.
  • Adam Smith marque une rupture décisive. Dans La Richesse des nations, il systématise et popularise l'idée que la poursuite de l'intérêt individuel conduit, via le mécanisme de la « main invisible », à l'enrichissement collectif. Cependant, il abandonne largement l'argument politique spécifique de ses prédécesseurs. Smith ne soutient plus vraiment que l'esprit commercial mène nécessairement à la paix ou est un rempart contre le despotisme. Sa défense du capitalisme repose principalement sur son efficacité économique et sa capacité à générer de la richesse, inaugurant ainsi une justification plus étroite, centrée sur l'allocation efficace des ressources, qui dominera la pensée économique ultérieure.

Réflexions sur une épisode de l'histoire des idées : Promesses et limites

Mieux vaut qu'un homme tyrannise son compte en banque que ses concitoyens.
  • Hirschman s'interroge sur les raisons de l'échec de la vision Montesquieu-Steuart. D'une part, le capitalisme industriel a engendré de nouvelles formes de conflits de classe et d'impérialisme, contredisant les espoirs de paix et d'harmonie. D'autre part, la poursuite des intérêts économiques s'est parfois avérée compatible avec des régimes autoritaires, et l'« esprit de calcul » a pu être accusé d'étriquer la personnalité humaine, alors même que le capitalisme était initialement défendu comme un moyen de la développer pleinement en canalisant les passions destructrices.
  • L'argument historique étudié conserve une pertinence contemporaine. Comme le note John Maynard Keynes, l'activité économique peut servir d'exutoire à des énergies potentiellement dangereuses. La question de savoir si le développement des intérêts matériels peut contrer les passions fondamentalistes ou violentes reste ouverte, bien que les connexions empiriques soient complexes et contingentes. L'étude de Hirschman met enfin en lumière la nature éphémère des postulats comportementaux en théorie économique, invitant à la prudence face aux modes intellectuelles qui prétendent détenir une vérité définitive sur la nature humaine, comme le firent en leur temps les défenseurs de la doctrine des intérêts.

Pages 1-155 (partie 2)

La doctrine des intérêts contre les passions : une justification politique du capitalisme naissant

La naissance de la doctrine de l'intérêt comme force modératrice

Et il est heureux pour les hommes d'être dans une situation où, bien que leurs passions les poussent à être méchants, ils ont néanmoins intérêt à ne pas l'être.
  • La doctrine de l'intérêt émerge au XVIIe siècle comme une réponse aux excès destructeurs des passions, notamment dans la sphère politique. Elle propose une vision de l'action humaine comme un hybride où l'amour-propre est canalisé et orienté par la raison, et où la raison elle-même trouve sa force motrice dans cette passion. Cette synthèse était perçue comme exempte à la fois de la destructivité des passions et de l'inefficacité de la raison pure. Des penseurs comme le Cardinal de Retz reconnaissaient l'intérêt comme le motif le plus commun des actions, tout en admettant que les passions pouvaient encore influencer les affaires d'État de manière subtile et souvent inconsciente. Cette nouvelle conception offrait une base réaliste pour un ordre social viable, perçue à l'époque comme un véritable message de salut.
  • Cependant, cette doctrine n'a pas été universellement acceptée. Des critiques comme Bossuet, influencé par Saint Augustin, rejetaient catégoriquement la distinction, affirmant que "l'intérêt et la passion corrompent l'homme". D'autres, comme Spinoza, doutaient que l'intérêt raisonnable puisse véritablement rivaliser avec la force aveugle des passions, notant que les hommes sont souvent guidés par l'appétit immédiat sans considération pour l'avenir. Le Marquis d'Halifax pointait quant à lui l'incapacité fondamentale des hommes à percevoir clairement leurs véritables intérêts. Ces critiques soulignaient les limites de la nouvelle doctrine, mais partageaient souvent l'idéal sous-jacent d'un monde où des intérêts clairement perçus guideraient les actions.

L'évolution des critiques au XVIIIe siècle et la réhabilitation des passions

Vous l'avez entendu dire… que l'Intérêt gouverne le Monde. Mais, je crois, quiconque examine de près les affaires de celui-ci, trouvera que la passion, l'humeur, le caprice, le zèle, la faction, et mille autres ressorts, contraires à l'intérêt personnel, y ont une part aussi considérable.
  • Au XVIIIe siècle, la critique de la primauté de l'intérêt s'intensifie et change de nature, en lien avec une réévaluation fondamentale des passions. Alors qu'elles étaient vues au siècle précédent comme essentiellement vicieuses et destructrices, les passions sont progressivement réhabilitées comme l'essence de la vie et une force potentiellement créatrice. Des auteurs comme Shaftesbury et l'évêque Butler contestent l'idée que les hommes soient entièrement gouvernés par l'intérêt, soulignant le rôle persistant de la passion, de l'humour, de la curiosité et même de l'indolence. Cette critique ne signifie plus que le monde est pire que ne le laisse supposer la doctrine de l'intérêt, mais plutôt qu'un monde où les passions ont leur place est préférable à un monde régi par le seul intérêt.
  • Cette transformation idéologique est pleinement articulée par David Hume, qui intègre des motivations plus douces comme la gratitude, l'honneur, l'amitié et la générosité dans l'explication du comportement, même des princes. Parallèlement, le sens du terme "intérêt" se rétrécit pour désigner principalement l'avantage matériel. La maxime "L'Intérêt gouverne le Monde" perd alors de son attrait initial et peut même devenir une plainte dénonçant le cynisme, comme l'illustre la citation de Schiller dans Wallenstein. Le changement d'attitude envers les passions reflète le rejet, par les Lumières, de la vision tragique et pessimiste de l'homme et de la société caractéristique du XVIIe siècle.

Les atouts d'un monde gouverné par l'intérêt : prévisibilité et constance

Si vous pouvez appréhender en quoi consiste l'intérêt d'un homme dans une affaire particulière en cours, vous pouvez sûrement savoir, si l'homme est prudent, où le trouver, c'est-à-dire, comment juger de son dessein.
  • L'idée d'un monde gouverné par l'intérêt était séduisante car elle promettait une prévisibilité accrue des comportements humains. Contrairement au diagnostic trop pessimiste de Machiavelli sur la nature humaine, l'hypothèse que les hommes agissent selon leur intérêt était plus acceptable et rendait le monde plus lisible et gérable. Des pamphlets comme "Interest Will Not Lie" et des traités sur la tolérance religieuse post-Restauration en Angleterre défendaient cette idée. Sir James Steuart poussa même le raisonnement en affirmant qu'un comportement guidé par l'intérêt personnel était préférable à la vertu pure, car un peuple entièrement désintéressé serait ingouvernable, chacun interprétant l'intérêt public à sa manière.
  • Cette prévisibilité élémentaire se traduisait par la constance, une qualité jugée cruciale pour fonder un ordre social viable. Les passions étaient décrites comme erratiques, capricieuses et inconstantes (Hobbes, Spinoza), alors que la poursuite de l'intérêt était perçue comme constante, méthodique et persévérante. Cette préoccupation avec l'inconstance humaine est centrale dans les doctrines du contrat social de Pufendorf et de Locke, qui cherchent à stabiliser les relations sociales. La passion pour l'argent, ou l'avarice, fut progressivement identifiée à l'intérêt en raison de sa constance perçue : Hume la qualifie de "passion obstinée" et "universelle", tandis que Samuel Johnson dans Rasselas la décrit comme un "vice uniforme et traitable".

L'innocuité et la douceur du commerce et de l'enrichissement

Il y a peu de façons pour un homme d'être plus innocent qu'en gagnant de l'argent.
  • Un deuxième atout majeur de la poursuite des intérêts économiques était son caractère perçu comme inoffensif, voire "doux". Alors que les passions aristocratiques (gloire, honneur) étaient associées à la violence et aux excès dangereux, les activités commerciales et l'accumulation d'argent étaient vues comme innocentes et légitimes. Ce jugement découlait en partie du mépris persistant pour les activités économiques, considérées comme incapables de causer de grands bouleversements, qu'ils soient bons ou mauvais. Dans un siècle cherchant à limiter les horreurs des conflits, le commerce apparaissait comme une alternative pacifique.
  • En France, cette idée fut exprimée à travers le concept de doux commerce. Jacques Savary, puis surtout Montesquieu, affirmèrent que le commerce adoucit les mœurs et polit les nations barbares. Montesquieu énonça la règle quasi-générale : "partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces". Cette notion, reprise par l'historien écossais William Robertson, liait le développement commercial au progrès de la civilisation ("nations polies" vs "nations barbares"). L'épithète doux, issu du sens social et conversationnel du mot "commerce", véhiculait une idée de politesse et d'interaction sociale apaisée, en contraste frappant avec la réalité souvent violente du commerce de l'époque (traite négrière, piraterie).

L'enrichissement comme passion calme et forte

Nous devons… distinguer entre une passion calme et une passion faible ; entre une passion violente et une passion forte.
  • Au XVIIIe siècle, l'école sentimentale de philosophie morale (Shaftesbury, Hutcheson, Hume) opéra une reclassification des passions, distinguant les passions "calmes" des passions "violentes". L'acquisition de richesse, lorsqu'elle est menée avec modération et calcul, fut catégorisée comme une passion calme. Francis Hutcheson opposait ainsi le "désir calme de la richesse" à la "passion de l'avarice". Hume résolut l'apparent paradoxe d'une passion à la fois calme et puissante en distinguant force et violence : une passion peut être calme mais forte, capable de l'emporter sur des passions violentes mais faibles.
  • Adam Smith définit le désir d'améliorer sa condition comme un désir "généralement calme et sans passion, qui nous accompagne depuis le berceau jusqu'à la tombe". Hume voyait dans les professions industrielles la capacité de faire "prévaloir l'amour du gain sur l'amour du plaisir". Cette conceptualisation de l'acquisition comme une passion calme mais forte représentait l'apogée du mouvement d'idées justifiant le capitalisme naissant : il était salué pour sa capacité à activer des penchants humains bénins (l'intérêt calculé) aux dépens de penchants plus destructeurs (les passions violentes), réprimant ainsi les composantes les plus désastreuses de la nature humaine.

Montesquieu : le commerce comme frein constitutionnel aux abus de pouvoir

Depuis ce temps, les princes ont été obligés de gouverner avec plus de sagesse qu'ils n'auraient peut-être eu l'intention de le faire.
  • Montesquieu développa une argumentation sophistiquée sur les effets politiques bénéfiques de l'expansion commerciale. Il voyait dans des institutions comme la lettre de change (traite) un moyen pour la richesse mobilière d'échapper à la violence et aux confiscations arbitraires des souverains. En rendant la richesse "invisible" et mobile, ces instruments ôtaient aux princes le pouvoir de procéder à des "grands coups d'autorité" arbitraires comme les dévaluations monétaires ou les saisies. Pour rester prospères, les princes étaient désormais "contraints de gouverner avec plus de sagesse".
  • Cette analyse s'inscrit dans le projet politique central de Montesquieu : contrer l'abus de pouvoir par des contre-pouvoirs institutionnels ("il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir"). Il intégra ainsi le mécanisme économique (la poursuite de l'intérêt et les institutions qu'elle génère) dans sa "disposition des choses" destinée à brider le pouvoir absolu. Le commerce et la finance devenaient des auxiliaires des garanties constitutionnelles contre le despotisme. Montesquieu étendit ce raisonnement aux relations internationales, affirmant que le commerce mène naturellement à la paix en créant une interdépendance mutuelle entre les nations, substituant l'intérêt commercial à la passion de la conquête.

Sir James Steuart : l'économie moderne comme frein à l'arbitraire princier

Une économie moderne, donc, est le frein le plus efficace qui fut jamais inventé contre la folie du despotisme.
  • Sir James Steuart, influencé par Montesquieu, développa une vision dialectique des conséquences politiques du commerce. Il reconnaissait que le "homme d'État" (statesman) avait initié le commerce pour accroître sa puissance, mais constatait que la richesse ainsi créée finissait par échapper à son contrôle direct, tombant entre les mains d'un "peuple opulent, hardi et plein d'esprit". Cette nouvelle complexité de "l'économie moderne" liait les mains du souverain : toute mesure arbitraire ou irrégulière devenait extrêmement coûteuse et disruptive pour le système économique délicat.
  • Steuart utilisa la métaphore de la montre pour illustrer ce double aspect : une montre est un mécanisme délicat qui se brise si on la manipule avec brutalité (interdiction des coups d'autorité arbitraires), mais qui a aussi besoin de l'intervention experte de l'horloger pour la remettre à l'heure (nécessité d'une régulation fine et avisée par l'homme d'État). Ainsi, Steuart distinguait entre les abus de pouvoir arbitraires motivés par les passions (que l'économie moderne rend impossibles) et les interventions nécessaires et réfléchies pour le bien commun (qu'elle rend au contraire plus nécessaires). L'économie complexe agissait comme un "frein" contre la folie des passions des dirigeants.

John Millar : le commerce et la capacité d'action collective contre l'oppression

La voix de l'intérêt mercantile ne manque jamais de commander l'attention du gouvernement, et lorsqu'elle est ferme et unanime, est même capable de contrôler et de diriger les délibérations des conseils nationaux.
  • John Millar compléta la théorie en analysant comment le progrès du commerce et des manufactures renforçait concrètement la capacité des citoyens à résister collectivement à l'oppression. Il identifia deux facteurs clés du "esprit de liberté" dans les pays commerciaux : la distribution de la propriété et des moyens de subsistance, et la facilité d'association. La concentration des populations dans les villes et les manufactures permettait une communication rapide des sentiments et une coordination aisée des actions.
  • Millar décrivit de manière positive comment cette concentration facilitait les mobilisations, des émeutes locales aux insurrections générales. Il souligna particulièrement la capacité d'action collective de la classe marchande, habituée à percevoir et à poursuivre ses intérêts communs de manière organisée, contrairement au propriétaire terrien isolé. L'alliance potentielle entre la "populace" des grandes villes et les intérêts mercantiles unis formait une force capable d'intimider les ministres et d'influencer la politique nationale. Millar fournissait ainsi le mécanisme de rétroaction ou de rééquilibrage qui garantissait que les abus de pouvoir seraient effectivement contestés et corrigés dans une société commerciale avancée.

Pages 1-155 (partie 3)

La vision politique de l'expansion économique chez Montesquieu, Steuart et leurs critiques

La vision optimiste de Montesquieu et Steuart

Il est heureux pour les hommes d'être dans une situation où, quoique leurs passions les portent à être méchants, ils ont pourtant intérêt à ne pas l'être.
  • La pensée de Montesquieu et de Sir James Steuart représente une vision optimiste des conséquences politiques de l'expansion économique. Ils postulent que le développement du commerce et de l'industrie, en créant une société d'intérêts matériels, impose des contraintes bénéfiques au pouvoir arbitraire des princes. Pour Steuart, l'« économie moderne » fonctionne avec la délicatesse d'une montre ; toute intervention brutale (grands coups d'autorité) de la part du souverain risquerait de la briser. Ainsi, la complexité et l'interdépendance croissantes de l'économie rendent la « folie du despotisme » impossible, car le prince a lui-même intérêt à préserver la machine économique dont dépend sa prospérité.
  • John Millar complète cette pensée en attribuant un rôle constitutionnel et bénéfique aux actions collectives des marchands. Il décrit leur capacité à s'organiser en groupe d'intérêt, à rallier d'autres à leur cause et à obtenir réparation des griefs auprès des décideurs politiques égarés. Ce processus, mené avec « l'uniformité d'une machine », est vu comme un mécanisme fiable pour empêcher les passions du prince de prévaloir sur l'intérêt public. Millar considère même les foules du XVIIIe siècle, souvent perçues comme ayant un rôle constitutionnel en Angleterre, comme des acteurs rationnels dans la défense du progrès économique.

Les vues discordantes des Physiocrates et d'Adam Smith

Toutes les possessions [des sociétés commerciales] consistaient en des titres épars et secrets... Nulle richesse qui soit immatérielle ou tenue dans les poches des gens ne pourra jamais être saisie par le pouvoir souverain.
  • Les Physiocrates et Adam Smith, bien que partageant certaines prémisses avec Montesquieu et Steuart, en tirent des conclusions radicalement différentes et contribuent au déclin de leur vision. Les Physiocrates, comme Quesnay et Mirabeau, voient dans le caractère évanescent et mobile de la richesse commerciale non pas un atout politique, mais une faiblesse. Ils estiment que les nations agricoles se « pillent elles-mêmes » en cherchant à devenir marchandes. Le marchand riche, jouissant de l'« immunité » liée à la nature invisible de sa propriété, échappe au contrôle du souverain et doit être traité « en maître ».
  • Adam Smith, dans La Richesse des nations, reconnaît que la distinction entre propriété mobilière et immobilière et la capacité des détenteurs de capitaux à s'expatrier peuvent limiter les politiques fiscales extortionnistes. Cependant, il ne pousse pas cette analyse aussi loin que Montesquieu. Pour Smith, le problème central n'est pas de contraindre le souverain par la mécanique économique, mais de changer directement les politiques néfastes (comme le mercantilisme). Il ne compte pas sur l'expansion économique pour faire « dépérir » l'incompétence et l'arbitraire des gouvernants.

Le despotisme légal des Physiocrates

… où l'intérêt public et l'intérêt privé [du souverain] sont le plus étroitement unis, c'est là que le public est le plus avancé. Or, dans la Monarchie, l'intérêt privé est le même que l'intérêt public.
  • Les Physiocrates, à l'inverse de Montesquieu qui cherchait à restreindre les excès du souverain, ambitionnent de le motiver à agir correctement (selon leur doctrine) par son propre intérêt. Ils cherchent un ordre politique où les détenteurs du pouvoir sont poussés, par raison égoïste, à promouvoir l'intérêt général. Reprenant un argument de Hobbes en faveur de la monarchie absolue, ils conçoivent un « despotisme légal » où un souverain tout-puissant ferait respecter la liberté économique (le laissez-faire) parce que son intérêt propre y est lié.
  • Pour garantir ce « despotisme légal », Le Mercier de la Rivière propose l'institution de la copropriété, où le souverain serait copropriétaire, dans une proportion fixe, de toutes les ressources productives et du produit net. Cette mesure créerait une identité transparente d'intérêts entre le monarque et la nation. Le critique Linguet pousse cette logique à l'extrême en plaidant pour la propriété totale de toutes les richesses nationales par le souverain, un système qui « ne lui conseille pas seulement d'être juste ; il l'y force ». Cette approche repose sur la persuasion d'hommes d'État éclairés, contrairement à Steuart qui attendait un changement automatique par l'expansion économique.

Adam Smith et l'érosion du féodalisme

Pour la gratification de la plus puérile, de la plus basse et de la plus sordide de toutes les vanités, ils [les grands lords] troquèrent graduellement tout leur pouvoir et toute leur autorité.
  • Adam Smith offre une analyse célèbre de l'érosion du pouvoir féodal par le commerce. Dans le Livre III de La Richesse des nations, il décrit comment le commerce et les manufactures introduisirent « l'ordre et le bon gouvernement » en sapant l'autorité des seigneurs. Séduits par les « colifichets et babioles » offerts par les marchands des villes, les grands propriétaires terriens dépensèrent leur surplus en biens de luxe au lieu de l'utiliser pour entretenir des retainers (une armée privée) et des tenanciers dépendants.
  • Ce « troc » inconscient de leur pouvoir contre des biens frivoles rendit les lords « aussi insignifiants que n'importe quel bourgeois ou commerçant substantiel d'une ville ». Le résultat politique fut que les grands propriétaires ne furent plus capables d'interrompre l'exécution régulière de la justice ou de troubler la paix du pays. Smith décrit ici un mécanisme où les passions (la cupidité, le luxe) l'emportent sur les intérêts à long terme des lords, et non un processus où les intérêts domestiquent les passions. L'opération est « silencieuse et insensible », un exemple classique de main invisible.

Les limites de l'optimisme politique chez Smith

La violence et l'injustice des gouvernants des hommes est un mal ancien, pour lequel, je le crains, la nature des affaires humaines peut à peine admettre de remède.
  • Contrairement à sa vision concernant les lords féodaux, Smith est profondément pessimiste quant à la capacité de l'expansion économique à réformer le pouvoir central arbitraire. Il considère que « l'effort naturel de tout individu pour améliorer sa condition » est un principe si puissant qu'il peut mener la société à la prospérité « sans aucune assistance », en surmontant même « cent obstructions impertinentes » causées par la folie des lois humaines. L'économie peut donc avancer seule, dans des limites assez larges, sans progrès politique préalable ou concomitant.
  • Smith partage également une ambivalence profonde envers les conséquences sociales du capitalisme naissant. D'un côté, il célèbre la division du travail pour son efficacité ; de l'autre, il déplore qu'elle rende l'ouvrier « incapable de défendre son pays à la guerre » et corrompe « le courage de son esprit ». Dans ses Lectures, il associe l'esprit commercial à un affaiblissement du courage martial et à un rétrécissement des esprits. Cette perte des vertus héroïques, vue comme une douceur bénéfique par Montesquieu, est perçue par Smith (et son contemporain Adam Ferguson) comme une forme de corruption et de décadence.

La réduction smithienne des passions aux intérêts

C'est ainsi que les intérêts privés et les passions des individus les disposent naturellement à tourner leurs capitaux vers les emplois qui, dans les cas ordinaires, sont les plus avantageux à la société.
  • L'impact majeur d'Adam Smith sur la doctrine discutée est de saper la distinction entre passions et intérêts. Dans La Théorie des sentiments moraux, il affirme que la poursuite des richesses est motivée non par des besoins matériels limités, mais par la vanité et le désir d'être observé et admiré. Il réduit ainsi les passions non-économiques (ambition, désir de respect) à de simples moteurs de l'action économique. La quête de fortune devient le véhicule universel de la reconnaissance sociale.
  • Cette réduction a deux conséquences. Premièrement, elle résout le « problème d'Adam Smith » en montrant la cohérence entre sa psychologie morale et son économie politique. Deuxièmement, elle rend caduque l'idée de Montesquieu et Steuart selon laquelle on peut opposer les intérêts (calmes, calculés) aux passions (dangereuses, imprévisibles). Dans un passage clé de La Richesse des nations, Smith utilise même « intérêts » et « passions » comme synonymes, effaçant ainsi le fondement de l'ancien raisonnement. Dès lors, l'attention se concentre exclusivement sur la proposition selon laquelle la poursuite de l'intérêt matériel individuel sert l'intérêt matériel collectif.

Les critiques et les ambivalences du XIXe siècle

Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l'ordre est déjà esclave au fond de son cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l'homme qui doit l'enchaîner peut arriver sur la scène.
  • Des penseurs comme Joseph Barnave, Adam Ferguson et Alexis de Tocqueville ont perçu l'ambivalence politique de l'expansion économique. Barnave invoque le « sophisme de composition » : les vertus privées des marchands (épargne, prudence) peuvent produire des mœurs publiques prodigues et dissolues. Ferguson et Tocqueville notent que la recherche de la tranquillité et de l'efficacité économique peut justifier un pouvoir autoritaire pour réprimer toute perturbation, ouvrant la voie au despotisme.
  • Tocqueville, observant la France de Louis-Philippe, met en garde contre les citoyens qui, absorbés par la poursuite de leurs intérêts privés, négligent « la partie principale de leurs affaires, qui est de rester leurs propres maîtres ». Une société qui ne valorise que l'ordre et l'enrichissement devient vulnérable à l'ambition d'un homme habile. Ainsi, la substitution des intérêts aux passions pour le plus grand nombre peut, paradoxalement, tuer l'esprit civique et libérer la voie à la tyrannie d'une minorité ambitieuse.

Réflexions sur un épisode de l'histoire des idées

Le capitalisme était censé accomplir exactement ce qui allait bientôt être dénoncé comme sa pire caractéristique.
  • L'essai conclut en réfléchissant à la valeur de cette vision oubliée. Hirschman compare sa thèse à celle de Max Weber sur l'éthique protestante. Alors que Weber s'intéresse aux motivations psychologiques des acteurs économiques, Hirschman se concentre sur les attentes des élites intellectuelles et administratives qui ont accueilli le capitalisme pour ses effets politiques secondaires bénéfiques : canaliser les énergies humaines dangereuses vers des activités inoffensives et contraindre le pouvoir arbitraire.
  • Cette attente initiale explique le paradoxe des critiques ultérieures du capitalisme. Les romantiques, Marx, Freud ou Weber ont dénoncé le capitalisme pour son caractère répressif, aliénant et désenchantant. Or, c'est précisément pour sa capacité à réprimer les passions destructrices et à créer un ordre prévisible que le capitalisme avait été initialement valorisé. Redécouvrir ces attentes oubliées, qui ont été « refoulées » après leur déception, permet d'élever le niveau du débat contemporain entre critiques et défenseurs du capitalisme, en montrant la complexité historique des arguments sur ses liens avec la liberté.

Pages 1-155 (partie 4)

La Domestication des Passions : Intérêt, Commerce et Ordre Politique dans la Pensée Occidentale

La Condamnation des Passions et l'Idéal Héroïque

La poursuite de l'honneur, de la gloire et des richesses constituait les trois passions fondamentales condamnées par la tradition augustinienne.
  • Le document s'ouvre sur une analyse de la tradition intellectuelle occidentale, profondément marquée par la pensée de Saint Augustin. Celui-ci identifiait trois passions fondamentales et dangereuses : la libido dominandi (la soif de pouvoir), la libido spectandi (la recherche de la gloire et de l'honneur) et la libido sciendi (qui inclut l'avarice et la soif de richesses). Ces passions étaient considérées comme des péchés, des forces chaotiques menaçant l'ordre de l'âme et de la société. Cette vision moralisatrice, héritée du christianisme et de la philosophie antique, a dominé la pensée médiévale, associant la poursuite de la gloire à l'idéal chevaleresque et la recherche des richesses à un vice.
  • En parallèle de cette condamnation, se développe un "idéal héroïque" ou aristocratique, particulièrement visible dans la littérature de la Renaissance et du Grand Siècle français. Des auteurs comme Paul Bénichou, cité dans les notes, montrent comment des dramaturges comme Corneille ont célébré la grandeur et la gloire, bien que certains critiques, comme Serge Doubrovsky, aient souligné l'échec final de ces héros. Cet idéal de grandeur personnelle et de renommée entre en conflit direct avec l'éthique bourgeoise émergente et la condamnation religieuse des passions mondaines.
  • La transition entre le Moyen Âge et la Renaissance est cruciale. Des historiens comme Johan Huizinga, dans The Waning of the Middle Ages, et Maria Rosa Lida de Malkiel, dans son étude sur l'idée de la gloire, sont cités pour démontrer la continuité de l'idéal chevaleresque médiéval avec l'idéal aristocratique de la Renaissance. Ce conflit entre une éthique de la gloire et une éthique du profit ou de la modération chrétienne constitue le fondement sur lequel va se construire la réflexion politique et économique des siècles suivants.

La Découverte de « l'Homme Tel Qu'il Est » : Réalisme Politique de Machiavel à Hobbes

Il s'agit de voir « l'homme tel qu'il est, et non tel qu'il devrait être ».
  • Une rupture épistémologique majeure intervient avec la Renaissance, incarnée par Machiavel. Ce dernier, dans Le Prince, rejette explicitement les spéculations sur des républiques ou principautés idéales pour se concentrer sur « la vérité effective de la chose ». Cette approche réaliste, qui prend l'homme égoïste, ambitieux et peureux comme donnée de base, constitue un tournant décisif. Elle influence profondément la pensée politique ultérieure en posant les fondements d'une science politique séparée de la morale.
  • Thomas Hobbes systématise ce réalisme dans Le Léviathan. Pour lui, dans l'état de nature, les hommes sont mus par des passions fondamentales (la recherche du pouvoir, la peur de la mort) qui les plongent dans une guerre de « tous contre tous ». La vie y est « solitaire, pauvre, désagréable, brutale et courte ». La solution hobbesienne n'est pas de réprimer ou de transformer ces passions, mais de les canaliser par la peur d'un pouvoir souverain absolu. Le « Covenant » (pacte social) est un calcul d'intérêt rationnel pour échapper à la terreur de l'état de nature.
  • Cette vision d'un humanisme pessimiste et réaliste est partagée par d'autres penseurs du XVIIe siècle. Blaise Pascal et La Rochefoucauld, par exemple, décrivent avec cynisme les motivations humaines, voyant dans l'amour-propre et l'intérêt les ressorts cachés des actions en apparence les plus vertueuses. Ce courant prépare le terrain pour la conceptualisation de l'« intérêt » non plus comme un vice, mais comme une force psychologique constante et prévisible, qui peut devenir l'objet d'une science politique nouvelle.

L'Avènement de l'« Intérêt » : Une Passion Domestiquée et Prévisible

« L'Intérêt ne ment pas. »
  • Le concept d'« intérêt » émerge au XVIIe siècle comme un nouveau paradigme pour comprendre l'action humaine, notamment politique. Il opère une synthèse entre la passion et la raison. Contrairement aux passions violentes et changeantes (la colère, l'ambition démesurée), l'intérêt est une passion « calme », durable et calculée. Des auteurs comme le Duc de Rohan affirment que « les princes commandent aux peuples, et l'intérêt commande aux princes ». L'intérêt devient la clé pour décrypter et même prédire le comportement des individus et des États.
  • Cette notion se diffuse rapidement. En Angleterre, des penseurs comme le Marquis de Halifax voient dans l'intérêt un principe stabilisateur : « L'Intérêt ne ment pas ». En France, La Rochefoucauld et Jean de Silhon analysent comment l'intérêt personnel guide les actions. La maxime « L'Intérêt gouverne le monde » résume cette nouvelle vision. L'intérêt est perçu comme une force plus fiable que la vertu ou l'idéalisme pour fonder un ordre social, car il est constant et universel.
  • La domestication des passions passe donc par leur transformation en intérêts. Au lieu de réprimer l'avarice (passion condamnée), on valorise l'amour du gain (intérêt économique). Au lieu de craindre l'ambition, on l'encadre dans la recherche d'un statut social par l'enrichissement. Ce glissement sémantique et conceptuel est fondamental : il rend moralement et socialement acceptable la poursuite de biens matériels et de pouvoir, à condition qu'elle soit régulée et canalisée par des institutions. L'« intérêt » devient l'outil conceptuel pour apprivoiser les dangereuses « libido » augustiniennes.

Le « Doux Commerce » : Montesquieu et la Pacification par les Échanges

« L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. »
  • Montesquieu, dans De l'Esprit des Lois (1748), donne une formulation magistrale à l'idée que le commerce civilise et pacifie. Il théorise le concept de « doux commerce ». Pour lui, le commerce international a un effet modérateur et pacificateur : deux nations qui commercent deviennent mutuellement dépendantes, ce qui dissuade la guerre. Le commerce adoucit les mœurs (« polishes manners ») et remplace la violence par la négociation.
  • Ce « doux commerce » opère aussi au niveau individuel. En encourageant les calculs économiques rationnels, il détourne les citoyens des passions politiques destructrices et des idéaux guerriers de la noblesse. L'argent et le profit deviennent des objectifs « doux » et inoffensifs comparés à la soif de gloire ou de pouvoir. Montesquieu note ainsi que dans les monarchies commerciales, on voit « trafiquer de tout » et les vertus héroïques y sont moins nécessaires. Le commerce est présenté comme un antidote au despotisme et à la violence.
  • Montesquieu étend cette analyse à la propriété. Il distingue la propriété foncière (fixe, liée à l'ancien régime aristocratique et à ses passions) de la propriété mobilière (l'argent, les lettres de change). Cette dernière, étant fongible et mobile, est moins susceptible d'engendrer des conflits violents de possession et favorise un esprit de calcul et de compromis. Sa célèbre analyse des lettres de change, qui échappent à la confiscation des princes, montre comment les instruments commerciaux peuvent limiter l'arbitraire du pouvoir, créant un contre-pouvoir économique.

L'Ingénierie Sociale et Économique : Steuart, Smith et la Main Invisible

« Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur propre intérêt. » - Adam Smith
  • Sir James Steuart, dans son Inquiry into the Principles of Political Oeconomy (1767), représente une branche « interventionniste » de la pensée économique. Pour lui, l'État doit être un « esprit vigilant » qui guide l'économie. Il compare l'État à un horloger qui doit réguler et contrôler la machine économique complexe pour assurer l'équilibre et le bien public. Steuart a une vision active de la domestication des passions économiques, nécessitant l'intervention d'un « grand coup d'autorité » pour corriger les déséquilibres.
  • Adam Smith, au contraire, représente la branche libérale et optimiste. Dans La Richesse des Nations (1776), il théorise le mécanisme autorégulateur du marché. La fameuse « main invisible » décrit comment la poursuite de l'intérêt personnel, dans un cadre de concurrence et de liberté des échanges, conduit sans le vouloir au bien-être collectif. Smith opère une réhabilitation philosophique de l'intérêt égoïste, non plus comme une passion à canaliser par la force, mais comme le moteur même d'un ordre social harmonieux et prospère.
  • Cependant, Smith n'est pas un optimiste naïf. Dans sa Théorie des Sentiments Moraux, il analyse les passions humaines, distinguant l'amour de soi légitime de l'amour-propre vaniteux. Il reconnaît que la recherche des richesses est souvent motivée par un désir de reconnaissance sociale et de vanité plutôt que par des besoins réels. Sa pensée est donc nuancée : le marché domestique les passions en les orientant vers des activités productives, mais il peut aussi engendrer une aliénation et une corruption des mœurs, thème que développeront ses successeurs comme Adam Ferguson.

Les Dangers de la Modernité : Aliénation, Corruption et Révolte

« La chute des empires suit de près l'achèvement de leurs travaux. » - Adam Ferguson
  • Les penseurs écossais des Lumières, notamment Adam Ferguson dans son Essay on the History of Civil Society (1767), et John Millar, développent une critique interne du progrès commercial. Ferguson met en garde contre les effets corrosifs de la division du travail extrême. Spécialisé à l'extrême, l'ouvrier peut devenir un simple rouage ignorant de la machine sociale, perdant son sens civique et son courage militaire, essentiels à la défense de la liberté. Le progrès économique menace ainsi les vertus républicaines.
  • Millar, quant à lui, analyse les conséquences politiques de l'expansion économique. Il voit dans la montée de la classe commerçante et manufacturière une force potentiellement libératrice, capable de contester l'absolutisme. Cependant, il étudie aussi les émeutes populaires (comme les émeutes Wilkes en Angleterre), qu'il interprète non comme des explosions chaotiques, mais comme des expressions politiques de groupes dont les intérêts sont lésés. La domestication des passions par l'intérêt n'élimine donc pas le conflit, elle le déplace sur le terrain économique et social.
  • Cette période voit également l'émergence de la théorie des « contre-pouvoirs », qui trouve son apogée dans Le Fédéraliste américain (notamment chez James Madison). L'idée est que dans une grande république commerciale, la multiplicité des factions et des intérêts (économiques, régionaux) les empêchera de s'unir pour opprimer la minorité. La passion d'un groupe est ainsi contrecarrée (« countervailed ») par l'intérêt opposé d'un autre groupe. La Constitution américain incarne cette ingénierie politique visant à équilibrer les intérêts pour préserver la liberté.

Réactions et Héritages au XIXe Siècle : du Romantisme au Capitalisme Moderne

« L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. » - Max Weber
  • Le XIXe siècle voit une réaction romantique et socialiste contre le monde « désenchanté » de l'intérêt et du calcul. Des penseurs comme Fourier dénoncent l'aliénation et la monotonie de la vie industrielle. Proudhon critique la propriété et propose des théories de contre-pouvoir économique. Cette critique souligne les limites de la domestication des passions, qui peut engendrer de nouvelles formes de misère et d'oppression, ainsi qu'un vide spirituel.
  • En parallèle, Max Weber, au début du XXe siècle, offre une analyse rétrospective décisive avec L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Il explique comment l'ascétisme intramondain du calvinisme a fourni une motivation psychologique puissante à l'accumulation capitaliste, en transformant le travail et l'enrichissement en signes d'élection divine. Weber montre ainsi que le capitalisme moderne ne repose pas seulement sur un intérêt nu, mais sur une transformation et une sublimation spécifiques des passions et des croyances religieuses.
  • Enfin, des économistes du XXe siècle comme John Maynard Keynes et Joseph Schumpeter, ainsi que des sociologues, reprennent et modifient ces questionnements. Keynes reconnaît les « esprits animaux » (passions de confiance et de peur) comme moteurs de l'investissement. Schumpeter analyse le capitalisme comme un processus de « destruction créatrice » porté par l'entrepreneur, figure qui combine passion, vision et intérêt. L'héritage de la domestication des passions est ainsi réinterprété à l'aune des crises et des dynamiques du capitalisme avancé, montrant la permanence du débat sur la relation entre les forces psychologiques profondes et l'ordre socio-économique.

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