The Postwar Economic Order Albert O Hirschman.pdf
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Albert O. Hirschman et la reconstruction économique de l'après-guerre
Introduction à Hirschman et son contexte
Albert Hirschman est largement reconnu comme un père fondateur de l'économie du développement et l'un des plus importants et influents scientifiques sociaux du vingtième siècle.
- Ce chapitre introductif présente Albert O. Hirschman et situe son travail à la Réserve fédérale américaine (1946-1952) dans le contexte plus large de sa carrière. Né à Berlin en 1915, Hirschman, un intellectuel juif antifasciste, fuit l'Allemagne nazie, combat en Espagne et en France, et s'installe finalement aux États-Unis. Son expertise précoce sur les économies française et italienne, acquise dans les années 1930, le conduit à être embauché par Alexander Gerschenkron à la Fed, malgré des soupçons du FBI liés à son passé militant. Cette période à Washington, souvent négligée par les chercheurs, est pourtant cruciale car elle le place au cœur des débats sur la reconstruction européenne et jette les bases de sa future méthodologie distinctive en économie du développement.
- Les éditeurs du volume, Michele Alacevich et Pier Francesco Asso, expliquent la nature des textes rassemblés : il s'agit de rapports confidentiels ou restreints rédigés par Hirschman pour la Review of Foreign Developments de la Fed. Ils ont pris soin de préserver le style, la ponctuation et les références parfois erronées de l'auteur, en indiquant leurs propres corrections entre crochets. Cette collection vise à combler une lacune dans la compréhension de l'évolution intellectuelle de Hirschman et à offrir un aperçu de première main des défis économiques de l'immédiat après-guerre.
Les défis macroéconomiques de la reconstruction : France et Italie
Il est certainement curieux de remarquer comment la politique 'orthodoxe' d'Einaudi a en réalité conduit à plus d'intervention et de contrôle de l'État sur la vie économique italienne.
- Hirschman analyse les trajectoires contrastées de la France et de l'Italie. En France, le Plan Monnet (1946) suscite un consensus politique rare, offrant une direction nationale. Cependant, Hirschman critique les politiques économiques françaises pour leur manque de cohérence, notamment une dévaluation différentielle unilatérale et mal expliquée en 1948 qui complique le système de taux de change multiples et mécontente le FMI. La France souffre simultanément d'inflation, d'expansion monétaire et d'une pénurie de crédit, ce qui force un ralentissement des investissements du Plan Monnet.
- À l'inverse, Hirschman salue l'« inventivité remarquable » des politiques italiennes. Il examine en détail le « système des 50% », un mécanisme ingénieux de contrôle des changes qui permet aux exportateurs de conserver ou de vendre la moitié de leurs recettes en devises fortes pour financer des importations sous licence. Ce système offre une flexibilité cruciale dans un contexte de prix volatils. Hirschman analyse également la politique de restriction du crédit et de déflation menée par Luigi Einaudi en 1947, un mélange de mesures orthodoxes et expansionnistes qui, paradoxalement, accroît l'intervention de l'État tout en stabilisant la monnaie et en exposant les malajustements industriels cachés par l'inflation.
La pénurie de dollars et le débat économique
La vérité est que les écrivains allemands prenaient un certain plaisir à montrer que les pays industriels creusaient leur propre tombe en exportant des machines et des techniques industrielles.
- Ce chapitre explore le problème central de la « pénurie de dollars » qui paralyse la reconstruction européenne au printemps 1947. Hirschman résume les débats académiques et politiques virulents de l'époque. D'un côté, des économistes comme Charles Kindleberger voient la pénurie comme un problème structurel lié à la supériorité technique américaine, nécessitant des prêts à long terme et une réorganisation industrielle. De l'autre, des figures comme Fritz Machlup et Roy Harrod rejettent le concept même de pénurie de dollars, l'attribuant à des taux de change inadaptés ou à un excès d'investissement domestique.
- Hirschman propose une analyse nuancée. Il reconnaît que les explications monétaires (ajustement des taux de change) prévalent car elles offrent une solution plus simple que les réformes structurelles. Cependant, il soutient que les déséquilibres présents peuvent paradoxalement offrir une opportunité politique pour mener des réformes structurelles difficiles. Il affine également l'analyse de la relation entre inflation et déficit de la balance des paiements, montrant qu'elle est bidirectionnelle : l'inflation cause des déficits, mais les aides étrangères destinées à la reconstruction peuvent aussi avoir des effets inflationnistes à court terme en créant des goulots d'étranglement et en stimulant la spéculation.
Le Plan Marshall et la fin de la discrimination
Le Plan Marshall a résolu le dilemme de devoir exporter pour payer les importations tout en étant incapable de produire pour l'exportation sans d'abord importer des matériaux et des machines.
- Hirschman examine le rôle transformateur du Plan Marshall (annoncé en 1947, opérationnel en 1948). Il souligne que l'aide américaine a permis de briser le cercle vicieux de la reconstruction en fournissant les dollars nécessaires aux importations essentielles. Au-delà de l'aide matérielle, le Plan a imposé aux pays bénéficiaires de mettre en place les prérequis d'une économie de marché fonctionnelle et a contribué à apaiser les tensions sociales en facilitant un compromis distributif entre le capital et le travail.
- Cependant, le problème de l'inconvertibilité des monnaies et du bilatéralisme commercial persiste. Hirschman décrit un « bol de spaghettis » de plus de 200 accords bilatéraux en Europe à la fin des années 1940, qui étouffent le commerce intra-européen. Des tentatives comme les Accords pour les paiements intra-européens (1948, 1949) et le « Petit Plan Marshall » échouent largement à surmonter les déséquilibres structurels entre pays créditeurs et débiteurs. Cette impasse prépare le terrain pour des propositions plus ambitieuses d'intégration.
Vers l'intégration européenne : l'Autorité Monétaire Européenne
La meilleure façon de condamner toute avancée vers l'Union européenne est d'évoquer la vision de l'égalisation des niveaux de vie suédois et italien.
- À l'invitation de l'Administration de Coopération Économique (ECA), Hirschman rédige en novembre 1949 une proposition audacieuse pour une Autorité Monétaire Européenne (AME). Conscient des réticences politiques, il adopte une approche fonctionnaliste et réaliste, évitant les termes comme « monnaie unique » et proposant une « maison à mi-chemin ». L'autorité se construirait par étapes, commençant par la gestion coordonnée des réserves de change et l'harmonisation des statistiques, avant d'étendre éventuellement son rôle aux politiques monétaires et budgétaires.
- La proposition détaille les fonctions internes (conseil, pouvoir de veto dans des circonstances spéciales, suasion morale sur les politiques budgétaires) et externes (pool partiel des réserves, gestion des dollars de l'ECA, approbation des variations de taux de change) de l'AME. Hirschman suggère même d'incorporer la Banque des Règlements Internationaux. Il insiste sur une gouvernance par vote majoritaire et un conseil incluant non seulement des banquiers centraux mais aussi des personnalités civiles représentant « les intérêts de la zone européenne dans son ensemble ». Bien qu'accueillie favorablement par l'ECA, la proposition est jugée trop en avance sur son temps.
L'Union Européenne de Paiements et le retour au multilatéralisme
En l'absence de mesures positives, une désintégration plus poussée est le cours probable des événements.
- Face aux limites de l'AME, l'ECA se concentre sur un objectif plus réaliste : la création de l'Union Européenne de Paiements (UEP) en 1950. Hirschman en est un ardent défenseur. Il voit dans l'UEP une innovation radicale à deux titres : elle offre une flexibilité pour compenser les déséquilibres via un clearing multilatéral, réduisant le besoin de dollars, et elle institue des mécanismes pour une répartition équitable des ajustements entre pays excédentaires et déficitaires, lui donnant une saveur keynésienne.
- Hirschman analyse en profondeur les aspects techniques de l'UEP (la participation britannique, le problème des balances sterling, les facilités de crédit) et en vante les bénéfices économiques attendus. Il anticipe qu'un marché européen intégré stimulera la concurrence, les économies d'échelle, l'innovation et la productivité, renforçant ainsi la position compétitive de l'Europe. Il souligne également ses avantages politiques et sociaux : l'UEP peut consolider le pacte social, isoler partiellement l'Europe des fluctuations américaines et jeter les bases d'une paix durable par une plus grande cohésion. Il la qualifiera plus tard de « forme d'altruisme différente et supérieure » au Plan Marshall.
Les conséquences économiques de l'hégémonie américaine
Au final, les pays industriels n'ont rien à craindre, et beaucoup à gagner, de l'industrialisation des autres pays.
- Dans ses derniers rapports pour la Fed, Hirschman élargit sa perspective aux relations économiques globales. Il examine d'abord les effets à long terme de l'industrialisation des pays en développement sur les États-Unis. Rejetant les prophéties de déclin (qu'il attribue à un état d'esprit intellectuel européen particulier), il soutient, données à l'appui, que le commerce intra-industriel entre nations industrialisées est le moteur de la croissance. Les États-Unis, confiants dans leur leadership technologique, bénéficieront de l'exportation de biens d'équipement vers les nouvelles économies industrielles.
- Dans un second rapport co-écrit avec Robert Solomon, Hirschman analyse l'influence des conditions économiques américaines sur le reste du monde. Il démystifie la rhétorique sur les effets dévastateurs d'une récession américaine, arguant que celle-ci pourrait aussi avoir des effets positifs (comme une amélioration des termes de l'échange pour les importateurs) et inciter les autres pays à mettre en œuvre des politiques stabilisatrices les rendant moins dépendants des cycles américains. Il souligne le rôle géostratégique de l'aide américaine pour ancrer les pays en développement au camp occidental durant la Guerre froide.
Conclusion : La formation d'un style de pensée
En un sens, ce livre montre comment Hirschman est devenu Hirschman.
- Les éditeurs concluent en soulignant l'importance formative des années à la Fed pour Hirschman. Son travail d'analyste des politiques monétaires et commerciales européennes lui a permis d'aiguiser son approche distinctive : le rejet des recettes préfabriquées, l'attention aux séquences et aux processus inversés, la sensibilité aux solutions paradoxales et contextuelles, et l'optimisme quant aux conséquences bénéfiques non intentionnelles des situations difficiles. C'est durant cette période que des concepts clés comme les « liaisons en amont et en aval » (backward and forward linkages) prennent forme dans son esprit.
- Le volume établit ainsi une continuité méthodologique entre le jeune expert des économies européennes des années 1930-40 et le pionnier de l'économie du développement des années 1950. Les rapports offrent non seulement un témoignage précieux sur la construction de l'ordre économique d'après-guerre, mais ils révèlent aussi les racines de la pensée « hirschmanesque », caractérisée par le réalisme politique, l'éclectisme analytique et une foi dans la capacité des sociétés à trouver des solutions créatives aux défis du développement.
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La reconstruction économique de la France et de l'Italie après la Seconde Guerre mondiale
Les défis monétaires et le contrôle du crédit en France (1947)
Ces mesures... sont le complément monétaire logique de la tentative de provoquer, par la récente baisse de prix officiellement décrétée de 5 %, une liquidation des stocks et ainsi un mouvement cumulatif de baisse des prix.
- En janvier 1947, la Banque de France a mis en place une politique monétaire discriminante pour lutter contre l'inflation et les tensions sur le crédit. Elle a scindé son taux d'escompte, le portant à 1,75 % pour les bons du Trésor et les effets de commerce finançant des ventes réelles, et à 2,25 % pour les autres effets, comme ceux mobilisant des découverts bancaires. Parallèlement, le Conseil National du Crédit a renforcé son contrôle qualitatif du crédit en exigeant des entreprises demandant plus de 30 millions de francs une preuve concluante de leur besoin, incluant leur situation financière et un budget prévisionnel. L'objectif était de discriminer entre les crédits « productifs » et « spéculatifs », et d'accélérer la rotation des stocks, sans pour autant provoquer une déflation massive.
- Cette politique s'inscrit dans un contexte de tension monétaire croissante depuis la Libération. Après une période de forte liquidité, la reprise de l'activité économique et les augmentations de salaires ont réduit les ressources liquides des entreprises, les obligeant à racheter des bons du Trésor et à recourir davantage au crédit bancaire. La lenteur du Trésor à régler ses fournisseurs, souvent par des traites à un an, et la demande de crédit pour constituer des stocks spéculatifs ont accru la pression sur le système bancaire et la Banque de France, dont le portefeuille de réescompte et d'open market a considérablement augmenté en 1946.
- La simultanéité d'une inflation des prix, d'une expansion monétaire et d'une pénurie de crédit a suscité des analyses confuses, rappelant les sophismes de l'hyperinflation allemande des années 1920. Cependant, la situation française diffère par l'existence d'importantes thésaurisations de billets par les agriculteurs et les consommateurs, et par une imperfection des flux monétaires plutôt qu'une ruée générale vers les actifs réels. Les nouvelles mesures témoignent d'un abandon de la position complaisante antérieure qui consistait à attendre que la hausse de la production fasse baisser les prix, reconnaissant ainsi un rôle à la politique monétaire dans la lutte contre l'inflation.
L'expérimentation italienne du contrôle des changes : le « système des 50 % » (1946-1947)
Le système compliqué, sinon ingénieux, qui a été conçu, tout en étendant en fait le « système des 50 % » des recettes commerciales à toutes les recettes étrangères, a été interprété comme le début de la fin de l'expérience italienne des taux multiples et de la liberté limitée des changes.
- Instauré en mars-avril 1946, le « système des 50 % » autorisait les exportateurs italiens à conserver et à utiliser librement 50 % de leurs recettes en devises « libres » (hors pays avec accords de paiement). Ils pouvaient les vendre sur un marché libre à un taux déterminé par l'offre et la demande, à condition de les utiliser dans un délai imparti pour importer des biens figurant sur une liste A (libre) ou B (sous licence). Ce système, inspiré de pratiques d'avant-guerre, visait à stimuler les exportations en transférant les profits excédentaires des importateurs vers les exportateurs.
- Le système a connu deux phases : une phase d'extension et de libéralisation jusqu'en août 1946 (allongement des délais, inclusion de nouveaux revenus), puis une phase de restrictions à partir de septembre 1946 (réduction des délais, transfert du coton et de la laine de la liste A à la liste B, limitations pour le travail à façon). Ces restrictions visaient à accélérer la rotation des devises et à freiner l'accumulation excessive de stocks de matières premières, l'industrie textile tournant à plein régime.
- L'analyse des taux de change montre que le « taux libre à l'exportation » pour le dollar est passé de 364 lires en mai 1946 à un pic de 601 en octobre, avant de se stabiliser. Contrairement aux taux du marché noir des billets, très volatils et influencés par la psychologie, le taux libre à l'exportation a fourni une indication plus fiable du niveau d'équilibre probable de la lire, reflétant l'intensité de la demande de devises pour des importations spécifiques. Le système a permis aux autorités de calibrer cette demande en ajustant la liste des biens librement importables.
Les importations « franco valuta » et les limites du contrôle des changes en Italie
Acheter franco valuta signifie importer sans demander aux autorités du contrôle des changes des devises étrangères (et prendre l'engagement ferme de ne pas le faire une fois les marchandises importées).
- Le système des importations « franco valuta », autorisé début 1946, permettait d'importer sans recourir aux réserves officielles de devises, à condition de financer les achats par un transfert de capitaux ou un don de l'étranger. Il s'agissait essentiellement d'une forme de troc ou de compensation privée réglementée. Initialement, une liste de biens (identique à la liste A du système des 50%) pouvait être importée sur simple engagement, d'autres nécessitant une licence.
- La législation s'est durcie progressivement. À partir de septembre 1946, il fallait prouver que le financement provenait soit d'un transfert de capitaux de résidents étrangers (placés sur un compte bloqué), soit de la rapatriation de capitaux italiens non déclarés à l'étranger (avec une amnistie temporaire), soit d'un don. En février 1947, les importations financées par des transferts de capitaux étrangers furent interdites, l'extension du système des 50% aux investissements étrangers étant jugée suffisamment attractive.
- Les taux d'échange appliqués dans ces transactions, négociés au cas par cas, étaient élevés, dépassant souvent les taux du marché noir des billets d'environ 150 lires. On estime que ces importations ont représenté jusqu'à 15% des importations commerciales en valeur en 1946. Le système a interagi avec celui des 50%, chaque restriction sur les importations franco valuta augmentant la tension sur le marché libre des devises à l'exportation.
Tableau comparatif de la reconstruction en France et en Italie (1945-1947)
Durant l'hiver 1946-47, la reprise économique après les destructions de la guerre a subi une rechute temporaire dans toute l'Europe.
- Au lendemain de la guerre, la France et l'Italie étaient économiquement prostrées, avec une production nationale estimée à 40-50% en dessous du niveau de 1938. Les défis communs incluaient la destruction des infrastructures, l'épuisement de la main-d'œuvre, la pénurie de matières premières et de charbon, et des pressions inflationnistes massives héritées de la guerre et de l'occupation. La France souffrait d'une pénurie chronique de main-d'œuvre, tandis que l'Italie devait faire face à un chômage massif (environ 2 millions de personnes) et à un clivage économique aggravé entre le Nord industriel et le Sud agricole.
- La reprise industrielle a commencé plus tôt en France, atteignant un indice de production de 93 (base 1938=100) en octobre 1946, contre 68 pour l'Italie en septembre. Les industries liées à l'énergie, aux transports et aux exportations (textile) ont connu les meilleures performances. La pénurie de charbon fut le principal goulot d'étranglement pour les deux pays. La France a rapidement relevé sa production nationale (118% du niveau de 1938 en octobre 1946) mais ses importations étaient réduites de moitié. L'Italie, ne produisant qu'un dixième de sa consommation d'avant-guerre, était encore plus vulnérable.
- Dans l'agriculture, les récoltes de blé de 1946, bien meilleures qu'en 1945, restaient inférieures de 15 à 20% aux niveaux d'avant-guerre. La consommation alimentaire urbaine était estimée à 2 200 calories par jour en France et 1 750 en Italie en 1946, bien en dessous des rations officielles souvent théoriques. La diversion des céréales vers la consommation animale, favorisée par les prix officiels bas et le marché noir, a aggravé les pénuries alimentaires.
La dynamique inflationniste et les déficits budgétaires insolubles
L'excès des dépenses publiques sur les recettes, plutôt que l'expansion du crédit bancaire à des fins commerciales, est resté la source principale et continue de pression inflationniste.
- L'inflation en France et en Italie a suivi une dynamique similaire mais décalée. En France, une expansion rapide de la masse monétaire a d'abord précédé la hausse des prix jusqu'à la Libération. Ensuite, de fin 1944 à fin 1946, les prix ont augmenté plus vite que la masse monétaire, comblant l'écart. En Italie, dès la Libération, la hausse des prix dépassait l'expansion monétaire, avec un nouveau cycle de rattrapage dans la seconde moitié de 1946. Le marché noir, devenu essentiel à la distribution, et la coexistence de prix officiels et libres ont compliqué le contrôle des prix.
- Contrairement à d'autres pays européens, la France et l'Italie ont rejeté des réformes monétaires drastiques (blocage des comptes) au profit d'échanges de billets limités (France) ou de projets abandonnés (Italie). L'opposition politique des paysans, détenteurs de grosses thésaurisations, et la croyance que la hausse de la production résoudrait le problème, ont prévalu. Cependant, l'expansion du crédit aux entreprises, mêlant besoins légitimes et financement de stocks spéculatifs, est devenue une nouvelle source inflationniste.
- Les déficits budgétaires étaient énormes et persistants. En 1946, le déficit français était estimé à 392 milliards de francs et le déficit italien à 381 milliards de lires. Les obstacles à l'assainissement incluaient un appareil d'État pléthorique, d'énormes subventions pour contenir les prix (20-25% des recettes), une évasion fiscale massive, les déficits des entreprises nationalisées et des collectivités locales, et l'inadaptation des systèmes fiscaux à l'inflation. Le financement reposait largement sur des emprunts à court terme soutenus par les banques centrales, avec des épisodes de tension comme en France à la mi-1946.
La position financière internationale et la dépendance à l'aide étrangère
Il est évident que l'aide étrangère a apporté une contribution fondamentale à l'équilibre des comptes internationaux français et italiens.
- En 1946, le déficit commercial colossal a été comblé presque entièrement par l'aide étrangère. Pour la France, l'aide totale (dons, prêts) s'est élevée à 1 307 millions de dollars, représentant 40% de ses besoins. Pour l'Italie, elle a atteint 894 millions de dollars, soit 70% de ses besoins. La contribution des États-Unis a été estimée à 1 200 et 720 millions de dollars respectivement, soit près d'un tiers de l'aide américaine mondiale cette année-là.
- La structure de l'aide et des comptes diffère notablement. La France a principalement reçu des prêts remboursables et a dû liquider une grande partie de ses réserves d'or et d'actifs étrangers (1 003 millions de dollars). L'Italie a surtout bénéficié de dons (notamment de l'UNRRA) et a, au contraire, accumulé des réserves de change. Cependant, cette différence ne signifie pas une position italienne plus favorable : la France, avec plus de ressources, a pu mener un programme d'importation plus large et reconstruire son capital, tandis que l'Italie a dû restreindre ses importations à l'essentiel.
- Pour 1947, les deux pays continueront de dépendre de l'aide extérieure, mais à un degré moindre. La France disposait de crédits restants (Export-Import Bank, Canada, Argentine) et a demandé un prêt à la Banque Mondiale. L'Italie comptait sur l'aide post-UNRRA et un crédit de l'Export-Import Bank pour les industries exportatrices. La vente de navires Liberty américains et les droits de tirage au FMI devaient apporter un soulagement complémentaire. La priorité pour 1947 était clairement d'augmenter les recettes courantes par les exportations et le tourisme.
La transformation structurelle du commerce extérieur et les perspectives
Le résultat pour les deux pays est une plus grande dépendance aux exportations de produits manufacturiers, un développement qui, s'il est permanent, pourrait bien rendre leur commerce extérieur plus sensible à la concurrence étrangère et aux fluctuations de la demande.
- La composition du commerce extérieur des deux pays a radicalement changé depuis 1938, principalement en raison de la perte du marché allemand. Les exportations françaises de matières premières (comme le minerai de fer vers la Ruhr) et italiennes de produits alimentaires (fruits et légumes) ont fortement diminué. En conséquence, les deux pays dépendent désormais davantage des exportations de produits manufacturés (59% pour la France, 70% pour l'Italie en 1946), ce qui les rend plus vulnérables.
- La structure des importations reflète les pénuries domestiques. La part des denrées alimentaires a considérablement augmenté dans les deux pays. L'Italie, dépendante de l'aide humanitaire, a subi une réduction drastique des importations de produits finis (de 39% à 19%). La France, mieux dotée, a pu maintenir un niveau plus élevé d'importations de biens d'équipement et de consommation.
- Ces transformations, couplées aux problèmes monétaires internes (taux multiples en Italie, contrôle des changes strict en France), définissent le cadre des défis à venir. La réussite de la reconstruction dépendra de la capacité à maîtriser l'inflation, à assainir les finances publiques, à attirer des investissements et, surtout, à réintégrer les économies nationales dans un système commercial international multilatéral, en dépassant les pratiques bilatérales et les contrôles hérités de la guerre.
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Reconstruction économique et défis monétaires en France et en Italie après la Seconde Guerre mondiale
La reprise du commerce extérieur et les politiques de change (1946)
Italian exports appear to have recovered almost pari passu with industrial production, while the French export volume lagged behind industrial output.
- Le document analyse la reprise contrastée des exportations françaises et italiennes en 1946. Alors que le volume des exportations italiennes atteint un indice de 45 (base 1938=100), celui de la France n'est qu'à 38. Cette performance italienne supérieure est attribuée à une reprise de la production industrielle plus synchronisée avec les exportations. En revanche, la France, bien qu'ayant lancé le Plan Monnet d'équipement, voit ses exportations à la traîne. La structure géographique du commerce a radicalement changé : l'importance des États-Unis comme fournisseur a considérablement augmenté, tandis que l'Europe centrale et orientale a perdu de son importance, affectant davantage l'Italie qui en dépendait plus fortement.
- Une innovation majeure de la politique italienne explique en partie ce succès : l'introduction en mars 1946 d'un marché libre partiel des devises. Les exportateurs étaient autorisés à vendre 50% de leurs recettes en devises « fortes » (dollars, livres sterling, francs suisses) sur un marché libre, ce qui a abouti à un taux de change effectif bien plus avantageux (environ 377 lires pour un dollar, contre un taux officiel de 225). Cette dévaluation de facto de 40% pour les transactions d'exportation a servi de puissant stimulant. La France n'a pris qu'une mesure très limitée dans ce sens, préférant encourager les exportations par des allocations prioritaires de matières premières, une méthode entravée par les prix attractifs du marché noir intérieur.
Les plans de reconstruction nationaux : le Plan Monnet et l'absence de plan italien
The Plan declares that, in view of prevailing low productivity in France, extensive re-equipment and modernization is necessary to prevent stagnation and restrictionism from spreading gradually throughout the French economy.
- Le Plan Monnet de Modernisation et d'Équipement, publié en décembre 1946 et adopté officiellement en janvier 1947, constitue le programme économique central de la France. Il est le fruit d'une coopération entre le gouvernement, l'industrie et le travail. Son objectif est de combattre la faible productivité par un rééquipement massif, en exhortant la population à différer sa consommation pour restaurer à terme les libertés économiques. Le plan fixe des objectifs agrégés (revenu national, investissement, main-d'œuvre) et des cibles précises pour cinq industries de base d'ici 1950 : charbon (+37%), électricité (+79%), acier (+77%), ciment (+255%) et machines agricoles (+371%).
- Le financement du Plan Monnet est un défi de taille. L'investissement net total prévu pour 1947-1950 est d'environ 19 milliards de dollars, dont 16 milliards doivent provenir de l'épargne intérieure et 3 milliards de crédits étrangers et de liquidations d'actifs. Cependant, l'inflation mine la volonté d'épargner. L'interdépendance entre le Plan et la stabilité financière est illustrée par la décision du ministre des Finances Robert Schuman de réduire de 40% les dépenses du Plan en attendant l'équilibre du budget ordinaire. Malgré ces difficultés, le Plan est soutenu par un large consensus politique.
- En contraste frappant, l'Italie ne dispose d'aucun programme économique intégré et social. La planification se limite à la préparation de listes de besoins d'importation soumises aux agences alliées. Aucune tentative globale n'est faite pour restructurer l'industrie, déformée par la politique d'autarcie des années 1930. Des questions cruciales comme la nationalisation de l'industrie ou le statut des conseils d'ouvriers restent en suspens. Un blocage politique, une souveraineté incomplète et l'héritage du fascisme empêchent le gouvernement de développer une vision cohérente pour la modernisation de l'économie et l'élévation du niveau de vie.
Crise financière et lutte contre l'inflation en France (1947)
The French inflation, which had assumed a threatening pace in the second half of 1946, was suddenly brought to a halt by the announcement of the 'Blum experiment' in December.
- L'expérience Blum de décembre 1946, avec son attaque triple sur les prix, le crédit privé et le déficit public, réussit à stopper net l'inflation galopante et à stabiliser les prix jusqu'en avril 1947. Cependant, des facteurs réels (mauvaise récolte de blé, stagnation de la production industrielle à 88% du niveau de 1938) provoquent une nouvelle flambée des prix agricoles à partir d'avril, entraînant une vague de grèves. Le gouvernement résiste aux demandes salariales excessives, limitant les augmentations à des « primes de production » modérées (jusqu'à 15%), évitant ainsi une percée inflationniste majeure comparée aux hausses de 1946.
- Cette modération salariale suffit néanmoins à déséquilibrer le budget ordinaire, péniblement équilibré par les ministres Philip et Schuman. Une crise financière aiguë éclate en juin 1947 : les souscriptions aux obligations d'État chutent, les échéances du Trésor sont lourdes (41 et 51 milliards de francs en mai et juin), et la marge de manœuvre auprès de la Banque de France est réduite à 36 milliards. Le gouvernement profite de cette crise pour adopter des mesures énergiques et impopulaires qu'il n'aurait pu faire passer en temps normal.
- Les mesures financières de juin-juillet 1947 sont radicales : suppression des subventions sur le pain, le lait, les transports et la poste (sauf pour le charbon et l'acier) ; augmentation de 25% de l'impôt de solidarité (prélèvement sur le capital) ; hausse des taxes sur le tabac, l'alcool, l'essence ; compression des dépenses militaires. Ces mesures, qui génèrent 150 milliards de francs, permettent théoriquement de rétablir l'équilibre du budget ordinaire et de dégager une marge de sécurité. Elles marquent aussi un progrès vers le décontrôle économique (fin du rationnement du tabac et de l'essence).
Financement de l'économie : besoins en crédit public vs privé et faiblesse de l'épargne
The credit expansion thus proceeded not by government borrowing from the commercial banks, but, on the contrary, through credits obtained by private industry and trade which were largely financed by the Central Bank.
- Le rapport du Conseil National du Crédit (1946) révèle une dynamique cruciale du financement. L'expansion du crédit en 1946 ne provient pas d'un emprunt public accru auprès des banques commerciales, mais au contraire de crédits accordés aux entreprises privées. Ces crédits sont largement financés par la Banque de France, soit directement par des réescomptes, soit indirectement car les banques commerciales, pour prêter aux entreprises, liquident une partie des obligations du Trésor qu'elles détenaient. Le Trésor doit alors se refinancer par des avances directes de la Banque de France.
- Le marché des capitaux privés est atone. L'épargne des ménages est faible en raison des bas niveaux de revenu réel et de l'inflation. La nationalisation d'industries clés les oblige à émettre des obligations à revenu fixe, peu attractives en période de hausse des prix. En 1946, les nouvelles émissions d'actions et d'obligations s'élèvent à 84 milliards de francs, mais une grande partie des ressources de la Caisse des Dépôts (64 milliards) doit être utilisée pour soutenir le marché des titres d'État plutôt que pour de nouveaux investissements.
- L'épargne privée nette (hors liquidités) est estimée à moins de 100 milliards de francs, soit environ 3% du revenu national. Ce chiffre est très éloigné de l'objectif du Plan Monnet, qui tablait sur 9% du revenu national provenant du marché des capitaux. Cette incapacité à financer l'investissement planifié par l'épargne intérieure force à revoir la stratégie : réduction des objectifs du Plan, financement de l'investissement par excédent budgétaire (via la fiscalité), et recours limité à un financement inflationniste « contrôlé ».
La politique de restriction du crédit et la déflation en Italie (1947-1948)
October 1947 marked the high tide of Italian price inflation. After having approximately doubled within the space of a year, wholesale prices fell steadily after October and leveled off in March 1948 at 15–20 per cent below the peak.
- Le ministre du Budget Luigi Einaudi met en place en août 1947 des restrictions quantitatives de crédit drastiques, effectives au 1er octobre. Les banques doivent bloquer en réserves obligatoires (jusqu'à 25% des dépôts) des montants équivalents à une part importante de leurs dépôts. Bien que conçues pour geler des réserves existantes plutôt que pour contracter le crédit global, ces mesures ont un impact psychologique et réel profond. Elles provoquent une pénurie de liquidités, forçant les entreprises à liquider des stocks de matières premières et de devises accumulés de façon spéculative, ce qui entraîne une chute des prix.
- La déflation qui s'ensuit présente des symptômes classiques de dépression : baisse de la production industrielle, krach boursier (l'indice des actions est divisé par deux entre septembre 1947 et février 1948), difficultés financières d'entreprises. Paradoxalement, cette crise conduit à une intervention massive de l'État pour éviter un effondrement : création d'un fonds de 50 milliards de lires pour la reconversion industrielle, augmentation du capital de l'IRI, subventions à divers secteurs. La politique « orthodoxe » de Einaudi aboutit ainsi à un renforcement du contrôle étatique sur l'économie.
- L'expérience italienne illustre plusieurs principes : il est possible de stopper une inflation par la volonté politique et des restrictions de crédit ; arrêter une inflation violente provoque presque inévitablement une déflation ; une déflation modérée peut être plus favorable aux investissements productifs qu'une inflation galopante qui encourage le gaspillage et la spéculation. La récession a aussi l'avantage de révéler les profonds déséquilibres structurels de l'industrie italienne, masqués pendant la phase inflationniste.
Structure du commerce des pays du Plan Marshall et équilibres multilatéraux
The result may come as a surprise to those who took too literally the often-heard complaints that intra-European trade is confined to the 'strait jacket' of bilateral payments agreements.
- Une analyse détaillée du commerce des pays participants au Plan Marshall en 1938 et 1946 révèle la résilience et l'importance de leurs échanges mutuels (intratrade). En 1946, hors Allemagne, ce commerce intragroupe représentait 28% de leurs importations totales et 43% de leurs exportations. Malgré la prédominance des accords de paiements bilatéraux, une part significative des ébalances commerciales aurait pu être compensée de manière multilatérale.
- La part du commerce bilatéralement compensable est passée de 82% en 1938 à 69% en 1946, tandis que la part des balances nettes (excédents ou déficits non compensés) est passée de 11% à 21%. Le Royaume-Uni est devenu le principal exportateur net du groupe en 1946, prenant le rôle tenu par l'Allemagne en 1938. Les principaux importateurs nets étaient les Pays-Bas, la France, la Belgique et le Danemark.
- L'étude montre que si un mécanisme de compensation multilatérale avait été disponible en 1946, le financement des soldes nets aurait requis environ 800 millions de dollars. En supposant que les pays concernés auraient auto-financé 10% du flux total des échanges, l'injection de dollars nécessaire aurait été d'un peu plus de 400 millions. Sans un tel mécanisme, les besoins en dollars auraient été presque le double. Cela démontre l'importance potentielle des mécanismes de clearing pour réduire la pression sur les réserves en dollars.
Le lien entre inflation et déficit de la balance des paiements
The causal link between inflation, whether open or repressed, and foreign exchange shortages is easily understood.
- Une thèse répandue attribue les difficultés de balance des paiements (« pénurie de dollars ») à l'inflation domestique. En cas d'inflation ouverte, la hausse des prix intérieurs rend les exportations moins rentables et les importations plus attractives, tant que le taux de change reste fixe. En cas d'inflation réprimée, la pression de la demande intérieure détourne les ressources des industries exportatrices vers la production pour le marché local. « Désinflater » apparaît ainsi comme une solution plus simple qu'un réajustement structurel profond.
- Cependant, la relation de causalité est bidirectionnelle. Dans le contexte d'après-guerre, l'aide étrangère (notamment américaine) n'a pas tant été une conséquence de l'inflation qu'une de ses causes. Les importations de matières premières et d'équipements financées par des prêts ou des dons américains ont permis des activités de reconstruction et d'investissement massives, exerçant à court terme un effet inflationniste sur les économies bénéficiaires en mobilisant des ressources domestiques sans contrepartie immédiate en épargne.
- Une politique qui prônerait simultanément la stabilité monétaire et l'importation massive de « biens de reconstruction » serait contradictoire. Si la désinflation est obtenue par une réduction des dépenses d'investissement essentielles, le remède est pire que le mal, car il mène à la stagnation. En revanche, si elle résulte d'une réduction des dépenses non essentielles et permet de réorienter les ressources vers les industries exportatrices et les investissements prioritaires, elle peut contribuer de manière significative à la réhabilitation économique et à la réduction de la dépendance à l'aide extérieure.
La controverse sur la discrimination commerciale face à la pénurie de dollars
The 'admirable doctrine' of nondiscrimination must be shelved, according to the author of the series, as long as the world does not have as many dollars as it would like to spend.
- Face à la pénurie de dollars, de nombreux économistes et le magazine The Economist plaident pour la discrimination commerciale contre les biens américains. Leur argument est qu'il est insensé de laisser la pénurie de dollars paralyser aussi les échanges entre pays non-dollar. Les accords de Bretton Woods (clause de « monnaie rare ») et la Charte de l'ITO ont entériné des exceptions au principe de non-discrimination.
- L'auteur du document conteste l'efficacité d'une politique systématique de discrimination. Celle-ci, en isolant artificiellement le commerce non-américain des effets de la pénurie de dollars, réduit l'élasticité du système commercial et sa capacité à se réajuster. Elle risque de perpétuer le déséquilibre avec la zone dollar tout en favorisant une croissance artificielle des échanges intra-européens. La solution à la pénurie de dollars nécessite au contraire une réorientation profonde des flux commerciaux et des ressources productives vers les zones à devises fortes.
- Le principe de non-discrimination, bien qu'insuffisant en soi, est comparé à l'effet de la désinflation : il libère des ressources (ici, des capacités d'exportation) qui peuvent être redirigées vers les marchés dollar. Les partisans de la discrimination combattent « la dernière guerre », celle des années 1930 où il fallait isoler les économies d'une dépression venue de l'étranger. Le défi actuel est inverse : il faut laisser la pénurie de dollars produire ses effets correcteurs pour réajuster les structures commerciales et permettre une réduction progressive de l'aide américaine.
Le Rapport intérimaire de l'OECE sur le Programme de Récupération Européenne (1948)
The European Recovery Program [ERP] is based on the belief that, with an adequate amount of aid from the U.S., the participating countries will become independent of extra-ordinary outside assistance at the end of a period set at approximately 4 years.
- Le Rapport intérimaire de l'OECE de décembre 1948 synthétise les premiers programmes nationaux à long terme (horizon 1952-53) des pays participants au Plan Marshall. Il ne s'agit pas d'un programme intégré et cohérent, mais d'une compilation critique pointant les problèmes et incohérences. Les objectifs de production industrielle prévoient une augmentation moyenne de 25% sur quatre ans par rapport à 1948, et de 30% par rapport à l'avant-guerre. Des cibles précises sont fixées pour le charbon, l'électricité, l'acier, le ciment, l'aluminium, les engrais et les véhicules.
- Le rapport de l'OECE émet des réserves sur plusieurs points : le programme prévoit un doublement de la consommation de pétrole par rapport à l'avant-guerre pour seulement +13% de charbon, ce qui est critiqué ; l'investissement dans la production électrique (2 milliards de dollars) est jugé très coûteux ; les objectifs pour l'acier, les métaux non-ferreux et les textiles semblent trop ambitieux compte tenu des pénuries ; les plans agricoles, bien qu'envisageant une hausse de 15% de la production, pourraient être difficiles à atteindre malgré la mécanisation et les engrais.
- Le chapitre sur la balance des paiements est crucial, car c'est là que les incohérences entre les programmes nationaux (exportations prévues par un pays ne correspondant pas aux importations prévues par un autre) sont les plus flagrantes. Le rapport agrège les projections commerciales avec le reste du monde. Il souligne l'importance fondamentale du plan agricole français, qui vise à faire de la France un grand exportateur de céréales et de viande vers l'Europe, permettant une économie de dollars estimée à 200 millions. Sa réussite dépend cependant de nombreux facteurs (mécanisation, main-d'œuvre, engrais).
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L'Europe de l'Après-Guerre : Reconstruction, Défis Économiques et Intégration
Le Plan de Relance et la 'Viabilité' Économique de l'Europe (1952-53)
Le principal apport à la 'viabilité' des pays participants en 1952–53 doit provenir de l'augmentation des exportations via une production accrue.
- Le rapport de l'OECE analyse les programmes nationaux visant à atteindre l'équilibre de la balance des paiements et l'indépendance de l'aide américaine d'ici 1952-53. L'objectif central est une augmentation massive des exportations, projetée à 133% du niveau de 1938 et 194% de celui de 1947. Cette croissance doit compenser un déficit commercial structurel, notamment avec la zone dollar. Les exportations vers l'Amérique du Sud et la zone sterling sont particulièrement ciblées. Cependant, le rapport souligne le caractère ambitieux de ces objectifs, pointant du doigt une surestimation des disponibilités en matières premières des sources non-dollar (Amérique du Sud, Europe de l'Est, zone sterling) d'environ 1 milliard de dollars.
- Les importations totales doivent rester constantes, avec une réduction des achats en Amérique du Nord compensée par une expansion des importations depuis d'autres régions. Le rapport critique cette stratégie, arguant que les disponibilités dans ces zones sont surestimées pour des produits comme le coton, les métaux non-ferreux, la laine, les céréales et les huiles. En conséquence, soit le programme d'importation devra être réduit, soit le déficit dollar persistera en raison de la poursuite des importations depuis l'Amérique du Nord. L'équilibre repose également sur un excédent net attendu de 1,2 milliard de dollars pour les services invisibles (transport maritime, tourisme), un objectif jugé ambitieux mais montrant des progrès par rapport au déficit de 1947.
Les Défis du Commerce Extérieur et la Nécessité d'une Politique Agressive
Après une analyse approfondie des marchés potentiels, le rapport en arrive à la conclusion que, si les politiques actuelles sont maintenues, les exportations totales en 1952 vers le monde extérieur seront probablement inférieures de plus de 2 milliards de dollars aux 10,6 milliards estimés.
- L'analyse de l'OECE est profondément pessimiste quant aux objectifs d'exportation des pays. Elle identifie trois obstacles majeurs : l'industrialisation en cours dans la zone sterling non-participante et en Amérique du Sud, réduisant leur dépendance aux importations manufacturées européennes ; les liens commerciaux que ces régions ont développés avec d'autres fournisseurs non-européens durant la dernière décennie ; et la stagnation générale du volume du commerce mondial de produits manufacturés sur les trente-cinq dernières années. Ces facteurs rendent les projections nationales irréalistes.
- Face à ce constat sombre, le rapport appelle à un changement radical de politique. Il préconise une « impulsion immédiate » pour rétablir et élargir les liens commerciaux, rendant les produits européens « compétitifs en tout sens ». Même avec ces politiques, un déficit de balance des paiements d'environ 1,5 milliard de dollars est encore anticipé pour 1952-53. Cependant, réduire ce déficit de 10 à 15% est présenté comme une tâche difficile mais gérable, contrairement aux ajustements drastiques qu'impliqueraient les projections initiales. L'urgence d'agir immédiatement est soulignée, sous peine de voir les clients étrangers se tourner définitivement vers d'autres fournisseurs.
Les Trois Piliers de la Solution : Approvisionnement, Économie et Exportations
Les pays européens sont invités à agir dans trois domaines : 1. Développement de nouvelles sources d'approvisionnement... 2. Économie dans les importations en provenance du monde extérieur... 3. L'effort principal doit être placé dans une vigoureuse action pour augmenter les recettes.
- Le rapport propose un plan d'action en trois volets. Premièrement, développer de nouvelles sources d'approvisionnement, notamment dans les territoires d'outre-mer, et reprendre les importations en provenance d'Europe de l'Est pour réduire la dépendance au dollar. Deuxièmement, pratiquer une économie stricte dans les importations, en développant la production agricole européenne et en critiquant les augmentations planifiées d'importations de pétrole, textiles, cuivre et bois.
- Le troisième et principal pilier est une offensive agressive pour augmenter les recettes d'exportation. Cela implique une politique de vente agressive dans le monde entier et une acceptation d'une détérioration des termes de l'échange pour assurer la compétitivité. Le rapport condamne les tentatives de résoudre les problèmes de balance des paiements par des manipulations monopolistiques et discriminatoires des termes de l'échange. Il se montre optimiste sur les ventes aux États-Unis, notant que les exportations européennes de produits manufacturés ne représentent que 1% du marché américain.
- Le rapport plaide également pour explorer toutes les possibilités de gagner des dollars sur les marchés tiers, citant l'exemple de plusieurs pays (Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, etc.) qui ont réalisé un excédent commercial avec les États-Unis et le Canada en 1948. Enfin, il insiste sur la nécessité d'une coopération européenne bien plus poussée, notamment pour coordonner les plans d'investissement, élargir le marché européen et réduire les coûts de production, essentiels à la compétitivité à l'exportation.
Le Commerce et les Paiements Intra-Européens : Incohérences et Défis
Beaucoup plus préoccupantes sont les incohérences qui sont révélées parmi les plans des pays individuels.
- Les plans nationaux pour le commerce intra-européen présentent des incohérences flagrantes. Par exemple, le Benelux et la Bizone prévoient des excédents substantiels (257 et 209 millions de dollars respectivement) dans leurs échanges avec les autres pays continentaux, tandis que ces derniers ne planifient qu'un déficit net de 52 millions de dollars. Ces plans sont incompatibles et risquent de ne pas se matérialiser.
- Un second problème concerne les relations commerciales entre le continent et la zone sterling. Le Royaume-Uni, traditionnellement importateur net du continent, prévoit désormais un petit excédent pour 1952-53. Il attend du continent qu'il finance indépendamment ses achats traditionnels dans le reste de la zone sterling, une politique qui pourrait perturber les plans de pays comme la France ou le Danemark. La pauvreté générale de l'Europe pousse à restreindre les importations de biens non essentiels, ce qui, selon le rapport, étouffe indûment le commerce intra-européen. La solution réside dans une expansion de la production de biens essentiels pour l'exportation vers d'autres participants européens.
Investissement, Stabilité Monétaire et Consommation : Un Équilibre Délicat
Le besoin le plus urgent de l'Europe occidentale aujourd'hui est une augmentation et une modernisation de son équipement en capital... Réduire les plans d'investissement, c'est accepter la défaite.
- Les pays prévoient une augmentation du PIB de l'ordre de 20% par rapport à 1938, largement financée par un effort d'investissement absorbant jusqu'à 20% de la production en 1952-53. Ce niveau élevé pose un problème crucial de stabilité monétaire. L'aide américaine permet actuellement un investissement supérieur à ce que permettrait l'épargne domestique sans inflation.
- À mesure que l'aide diminuera, cet investissement devra être financé par l'épargne nationale (individuelle, des entreprises) ou par des excédents budgétaires. Le rapport met en garde contre les limites de la fiscalité comme source d'épargne, car des impôts trop élevés peuvent nuire aux incitations et être intégrés dans le coût de la vie, annulant leur effet anti-inflationniste. L'inflation résulte d'un programme d'investissement trop élevé par rapport aux dépenses publiques et au niveau de consommation incompressible.
- Face au risque d'inflation, la réduction des dépenses d'investissement est présentée comme une option de dernier recort, équivalant à une « défaite » pour la modernisation et la productivité futures. Le rapport reconnaît cependant qu'il peut être préférable d'avoir un programme limité mais réalisable plutôt qu'un grand programme frustré par l'inflation. Il appelle à un réexamen des programmes d'investissement, pointant des risques de duplication dans le raffinage du pétrole et la production textile.
La Coopération Européenne comme Impératif
Le rapport intérimaire sur le programme à long terme est en lui-même la plus haute expression de la coopération qui a été atteinte jusqu'à présent par les pays participants.
- Le dernier chapitre du rapport esquisse les progrès futurs attendus en matière de coopération. La coordination des politiques et plans d'investissement est placée en première priorité, malgré les obstacles que sont l'inflation, l'instabilité monétaire et les taux de change artificiels qui rendent les comparaisons de coûts difficiles.
- Un effort similaire de coordination doit être entrepris pour la production courante, où les comités techniques de l'OECE ont déjà posé des bases utiles. La coopération est également essentielle dans les domaines de l'emploi, de la main-d'œuvre et des politiques migratoires, les problèmes de chômage en Italie et en Allemagne ne pouvant être résolus par ces pays seuls.
- Le rapport mentionne également les travaux en cours vers la libéralisation des échanges et des paiements, ainsi que les progrès du Groupe d'étude de l'union douanière. La standardisation et d'autres projets techniques sont encouragés pour leur contribution potentielle à l'augmentation de la productivité. La coopération est présentée comme le fondement nécessaire pour utiliser au mieux les ressources limitées de la zone du Plan Marshall dans son ensemble.
Les Aspects Internationaux d'une Récession : Stabilité des Économies Étrangères
Une fois cette demande anormale d'investissement arrivée à son terme, un ajustement plutôt sévère devrait être attendu.
- Ce chapitre (tiré d'un article ultérieur) examine la stabilité des économies étrangères, notamment européennes, face au risque de récession. Il note qu'au milieu de 1949, les signes de récession sont moins marqués qu'aux États-Unis, mais que de nombreux pays atteignent une stabilisation après des périodes d'inflation ouverte ou réprimée. L'investissement d'après-guerre, motivé par la reconstruction et un retour rapide, a été exceptionnellement élevé.
- La fin de cette demande anormale, comme observée en Italie et en Belgique, peut entraîner un ajustement sévère. Des signes de ralentissement de la consommation et de l'investissement sont perceptibles en France, Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède et Suisse. Les économies semi-planifiées d'Europe n'ont pas atteint une coordination fiable entre les décisions d'épargne et d'investissement. Les plans d'investissement publics pourraient ne pas se matérialiser comme prévu si le secteur privé devient réticent en période de déflation, créant un terrain propice à la récession.
- Les autorités pourraient hésiter à contrebalancer une récession par des politiques de « reflation » indiscriminées, car un ralentissement économique améliore presque automatiquement la position en devises étrangères (en réduisant les importations). La politique économique devra donc être sélective, orientant la reprise vers les industries exportatrices ou de substitution aux importations, plutôt que de simplement restaurer la demande globale.
Répercussions Internationales d'une Récession et la Question de la Dévaluation
Si l'on suppose qu'il y a simultanément une certaine désinflation dans les pays étrangers, la conclusion s'ensuit que la pénurie de dollars sera presque certainement atténuée.
- L'analyse des répercussions d'une récession montre que si elle ne touche que les États-Unis, l'impact sur les pays bénéficiant d'une aide substantielle (comme ceux du Plan Marshall) pourrait être moins négatif que prévu. La baisse des prix américains pourrait générer des économies en dollars sur les importations supérieures aux pertes sur les exportations vers les États-Unis, en raison du déséquilibre commercial initial.
- En revanche, les pays qui gagnent leurs dollars principalement par le commerce (comme la zone sterling) seraient plus vulnérables et pourraient réagir en réduisant leurs importations américaines plus que proportionnellement à la perte de leurs exportations, aggravant la récession. L'aide étrangère américaine sert de tampon contre la propagation internationale d'une récession.
- La discussion sur la dévaluation est revisitée. Les arguments traditionnels contre la dévaluation (contrôles à l'importation, faible élasticité de l'offre à l'exportation, risque inflationniste) sont devenus obsolètes avec la stabilisation interne et la baisse des prix américains. La dévaluation pourrait désormais être efficace pour stimuler les exportations. L'opposition pourrait désormais venir de la crainte qu'elle ne soit trop efficace, aggravant la récession aux États-Unis en corrigeant la pénurie de dollars par une baisse du revenu réel européen, ce que le Plan Marshall cherchait à éviter.
Le Nouveau Système de Paiements Intra-Européens : Un Compromis Limitée
Le nouveau système représente un recul considérable de l'ECA par rapport à ses objectifs initiaux de transférabilité totale intra-européenne des droits de tirage et d'une convertibilité substantielle en dollars.
- Ce chapitre analyse le nouveau système de paiements intra-européens adopté en juin 1949. Il représente un compromis éloigné des ambitions initiales de l'ECA (Administration de Coopération Économique). Le système reste essentiellement bilatéral : 75% des « droits de tirage » (crédits libellés en monnaie locale financés par l'aide conditionnelle américaine) ne sont utilisables que dans la relation bilatérale créancier-débiteur désignée.
- Seulement 25% des droits de tirage sont rendus transférables au sein de la zone OECE, et même cette faible avancée est entravée par des dispositions spéciales limitant les transferts vers la Belgique. La Belgique, dont l'excédent intra-européen dépasse largement son déficit dollar, obtient un statut spécial : elle s'engage à accorder des crédits à long terme en contrepartie de l'aide conditionnelle qu'elle reçoit au-delà d'un certain montant, limitant ainsi son accumulation de réserves en dollars.
- L'échec à atteindre une transférabilité et une convertibilité significatives est attribué à la position ferme du Royaume-Uni (soucieux de préserver ses réserves) et au fait que l'ECA a dû négocier avec chaque pays séparément, affaiblissant sa position. La leçon est que les intérêts américains seraient mieux servis par une Europe unie face à eux dans les négociations, plutôt que par une position de participant minoritaire face à des pays divisés.
Vers une Autorité Monétaire Européenne : Une Proposition Visionnaire
Il est tout à fait futile de se demander si nous sommes pour ou contre une 'monnaie commune' pour l'Europe ; la question est plutôt de savoir s'il est possible de penser à des formes d'organisation monétaire et financière pour l'Europe qui ne demandent pas l'impossible.
- Cette proposition explore la création d'une Autorité Monétaire Européenne (AME) comme étape vers une intégration plus poussée, sans exiger une fédération politique complète ou une monnaie unique immédiate. L'argument selon lequel une monnaie commune nécessite l'abandon de la souveraineté fiscale est nuancé : les pays de l'OECE se sont déjà engagés à la stabilité financière, et une institution pourrait être créée pour faire respecter cet engagement.
- L'AME aurait des pouvoirs étendus en matière de politique monétaire interne : droit de veto sur les taux d'escompte, les réserves obligatoires, et participation aux décisions de politique de marché ouvert et de contrôle qualitatif du crédit des banques centrales nationales. Elle agirait comme une banque centrale supranationale, mais sans pouvoir d'émission de monnaie.
- Le contrôle des politiques fiscales nationales, relevant des parlements, est reconnu comme plus difficile. L'AME se verrait attribuer un rôle d'enquête, de conseil et de jugement général sur les budgets nationaux, pouvant déclarer qu'un budget est trop important ou trop déséquilibré, sans imposer de mesures spécifiques. Cette approche est présentée comme la seule réaliste dans le cadre politique actuel, visant à coordoner les prérogatives nationales plutôt qu'à les abolir.
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Propositions pour l'intégration monétaire et commerciale de l'Europe après-guerre
Les fonctions internes et externes d'une Autorité Monétaire Européenne (EMA)
Il peut donc être préférable de laisser la disposition des recettes courantes de devises entre les mains des autorités nationales de contrôle des changes, sous réserve, cependant, d'une supervision des taux de change et des contrôles des changes par l'EMA afin d'empêcher la dissipation de ressources rares en devises.
- Le mémorandum d'Albert O. Hirschman (novembre 1949) analyse les pouvoirs qu'une future Autorité Monétaire Européenne (EMA) devrait détenir. Concernant les fonctions internes, il critique les propositions visant à donner à l'EMA un contrôle exclusif sur la libération des contreparties (fonds locaux générés par l'aide américaine) ou sur les avances directes des banques centrales aux trésors nationaux. Ces outils seraient inefficaces pour les pays sans déficit budgétaire ou dont le financement public passe par les banques commerciales, et ils risqueraient d'imprimer un biais déflationniste aux politiques de l'EMA. L'accent est mis sur la nécessité d'une coordination des politiques monétaires et fiscales nationales plutôt que sur un contrôle direct et potentiellement contre-productif.
- En matière de fonctions externes, le document aborde la question épineuse de la centralisation des réserves et des recettes en devises. Un transfert intégral ou même partiel des recettes courantes (dollars des exportations) à l'EMA est jugé politiquement irréaliste et opérationnellement ingérable, car il impliquerait une redistribution des niveaux de vie entre pays, ce qui serait inacceptable. L'EMA devrait plutôt superviser les politiques de change pour éviter le gaspillage des devises et guider les pays vers l'abolition des contrôles administratifs. En revanche, une mise en commun (pooling) partielle des réserves de change est présentée comme hautement souhaitable, symbolisant la volonté de coopération et améliorant les perspectives d'obtention de prêts de stabilisation américains.
- Le rôle de l'EMA en matière de taux de change est crucial. Elle devrait être responsable de l'approbation de tout changement de parité proposé par un pays membre et, à la différence du Fonds Monétaire International (FMI), avoir le pouvoir d'en proposer elle-même. Deux types d'ajustements sont envisagés : les ajustements entre monnaies européennes (devant devenir de plus en plus rares) et les ajustements de l'ensemble du groupe face au dollar. L'initiative pour ce dernier type devrait relever exclusivement de l'EMA, afin d'assurer une action coordonnée.
- Enfin, l'EMA se verrait attribuer des fonctions de service pour renforcer son utilité et son acceptation. Il est proposé qu'elle absorbe la Banque des Règlements Internationaux (BRI) pour éviter les doublons et reprendre l'administration technique des paiements intra-européens. Elle devrait également opérer une Union Européenne de Compensation, similaire au système américain, et mener des recherches approfondies sur les structures bancaires nationales pour faciliter la libre circulation des capitaux en Europe. Son succès dépendra de sa capacité à générer du « goodwill » par ces services, compensant les « ingérences nécessaires » dans les affaires nationales.
La libéralisation du dollar de l'ECA et la transition vers des crédits de stabilisation
Une fois reconnu qu'un déficit étroit de la balance des paiements est par définition instable, il est clair que toute aide accordée pour financer ce déficit peut facilement rester inutilisée et peut donc en fait devenir une aide à la stabilisation de la monnaie du pays.
- Dans une note introductive (janvier 1950), Hirschman distingue deux aspects de la libéralisation de l'aide dollar de l'ECA (Economic Cooperation Administration) : la liberté de dépenser cette aide (où et pour quoi) et la liberté de ne pas la dépenser (l'accumuler en réserves). Actuellement, l'aide, liée à des autorisations de procurement (achats spécifiques), doit être dépensée, et son accumulation indirecte est découragée par la crainte d'une réduction future de l'aide en cas de réserves accrues.
- Un programme cohérent de libéralisation est proposé en trois étapes. Premièrement, lever au maximum les restrictions statutaires et administratives sur l'utilisation du dollar ECA dans le cadre du système d'autorisations de procurement. Deuxièmement, donner à l'Administrateur de l'ECA l'autorisation statutaire de débourser une partie des fonds sous forme de « dollars libres », non liés à des achats spécifiques. Troisièmement, établir le principe que la répartition en pourcentage de l'aide entre pays est présumée fixe, sous réserve du droit de révision finale de l'Administrateur dans des cas spécifiques (violations d'engagements ou force majeure).
- L'analyse souligne que la distinction entre aide pour combler un déficit de balance des paiements et aide pour constituer des réserves de stabilisation est de moins en moins nette. À mesure que les déficits européens se réduisent, leur prévision devient plus incertaine. Une aide destinée à financer un déficit étroit et instable peut en réalité ne pas être utilisée et servir de coussin de stabilisation. L'aide ECA évolue ainsi, dans sa seconde phase, vers un concept intermédiaire entre le financement de déficit et le crédit de stabilisation, dont la nature est d'être disponible en cas de besoin exceptionnel sans être nécessairement dépensée.
- La libéralisation du dollar ECA est donc présentée comme une nécessité pour accompagner cette transition. Elle doit à la fois assouplir les conditions de dépense et dissiper les craintes des pays bénéficiaires que toute accumulation de réserves ne conduise à une réduction de l'aide. Cette approche vise à renforcer la confiance dans les monnaies européennes et à faciliter le passage à une plus grande autonomie financière.
L'Union Européenne de Paiements (UEP) : enjeux et recherche d'un accord avec le Royaume-Uni
Sans un plafond global sur les facilités de crédit, le Royaume-Uni pourrait accumuler des déficits d'importation avec des pays comme l'Italie qui n'exigent aucune forme de règlement, tout en pouvant tirer de l'or de l'UEP en règlement de crédits obtenus auprès de pays qui ne détiennent pas de balances sterling.
- Le document (février 1950) analyse les difficultés persistantes dans la création d'une Union Européenne de Paiements (UEP), un système de compensation multilatérale des soldes en Europe. Il oppose les conditions fondamentales des États-Unis (compensation automatique, règlements partiels en or, pas de renforcement des restrictions) aux réserves britanniques (préservation du rôle international de la livre sterling, pas de pertes accrues d'or/dollars, droit de réintroduire des restrictions quantitatives en cas de pertes d'or).
- La question centrale est l'établissement d'un plafond global (« gold point ») pour les facilités de crédit accordées au Royaume-Uni par l'ensemble des membres de l'UEP. Sans ce plafond, le système serait déséquilibré (« à sens unique ») en faveur du Royaume-Uni, qui pourrait accumuler des déficits sans limite auprès de certains pays tout en obtenant de l'or de l'UEP pour ses excédents ailleurs. Les États-Unis insistent sur cette règle pour fournir une incitation à l'équilibre et éviter la formation d'une zone de monnaies « molles ».
- Le traitement des balances sterling existantes détenues par les pays européens (comme l'Italie) constitue un autre point d'achoppement. Deux solutions extrêmes (gel total ou maintien comme ressource existante) sont rejetées. Une solution médiane est proposée : le transfert de ces balances sterling aux comptes de l'UEP. Les pays détenteurs acquerraient un crédit à l'UEP, et le Royaume-Uni un débit correspondant, multilatéralisés. Pour obtenir l'accord britannique, des compensations sont envisagées : annulation partielle, échelonnement des remboursements, ou dispositifs permettant au Royaume-Uni de recevoir de l'or de l'UEP avant d'avoir entièrement remboursé son débit initial.
- Enfin, le document aborde la question controversée de la liberté d'imposer des restrictions quantitatives (QR) en cas de pertes d'or vers l'UEP. Il est admis qu'avec le manque de coordination des politiques nationales, l'interdiction pure et simple des QR est irréaliste. L'établissement même de la compensation multilatérale réduira le besoin de QR bilatérales. L'accent doit donc être mis sur la progression vers des paiements équilibrés et une meilleure coordination des politiques, plutôt que sur des engagements stricts et potentiellement intenables concernant les restrictions commerciales.
Multilatéralisme et intégration européenne : une voie vers la convertibilité
Notre politique d'intégration est un effort pour libérer et renforcer les forces dynamiques de l'économie ouest-européenne.
- Dans une conférence (mars 1950), Hirschman définit le multilatéralisme non comme l'équivalent du libre-échange (absence de barrières), mais comme un système où les recettes d'exportation peuvent être dépensées n'importe où dans le monde, conditionné par la convertibilité des monnaies et l'absence de quotas bilatéraux. Il retrace l'effondrement de ce système dans les années 1930 et son remplacement par un bilatéralisme omniprésent après-guerre, renforcé par des théories le liant aux politiques de plein emploi.
- Deux approches pour rétablir le multilatéralisme mondial sont présentées : l'approche individuelle (chaque pays rétablit sa convertibilité par ses propres réformes) et l'approche collective (création d'un « centre de force » en Europe par l'intégration régionale d'abord). Hirschman argue qu'elles ne sont pas contradictoires mais complémentaires. Les progrès individuels vers la convertibilité sont souhaitables et rendront le « mur commun » futur de l'Europe intégrée plus bas. L'intégration européenne est nécessaire pour résoudre des problèmes structurels profonds, comme les écarts de tendances de productivité avec les États-Unis.
- L'auteur réfute les critiques selon lesquelles l'intégration européenne, en créant une zone préférentielle, aggraverait la pénurie de dollars en détournant les exportations européennes des marchés dollar. Cette analyse statique ignore les effets dynamiques : l'intégration permettra une spécialisation plus efficace, une augmentation de la productivité et une meilleure compétitivité globale de l'Europe, renforçant in fine sa capacité à exporter vers le monde entier, y compris les États-Unis. Une dévaluation collective pourrait de toute façon compenser tout désavantage temporaire.
- L'argument central est que l'intégration est nécessaire pour inverser un lent processus de désintégration économique en Europe, alimenté par la souveraineté nationale et la priorité au plein emploi. En supprimant les protections intra-européennes, on éliminera les unités de production les moins efficaces et on rationalisera les investissements, libérant un potentiel dynamique bien plus important que les simples économies d'échelle. Le succès de cette politique repose sur la vitalité sous-jacente des sociétés ouest-européennes.
La création de l'Union Européenne de Paiements : aboutissement et perspectives
Cette Union représente une innovation radicale dans le mécanisme des paiements intra-européens et peut avoir des répercussions importantes sur l'ensemble du système des relations financières internationales.
- Le document (post-juillet 1950) relate l'aboutissement des négociations avec l'accord du Conseil de l'OECE le 7 juillet 1950 sur la création de l'Union Européenne de Paiements (UEP). Cet accord fait suite à l'échec des schémas de paiements intra-européens essentiellement bilatéraux des deux années précédentes et à une prise de conscience accrue en 1949 que les problèmes européens avaient glissé de la production vers les échanges et les paiements.
- Le plan de l'UEP, présenté par l'ECA en décembre 1949, repose sur deux mécanismes clés. Premièrement, un mécanisme de compensation (offsetting) visant à briser le carcan bilatéral des échanges en permettant à chaque pays de compenser ses déficits et excédents avec l'ensemble des autres membres via un compte central à l'UEP. Deuxièmement, un mécanisme de règlement pour les soldes nets résiduels après compensation, impliquant des paiements partiels en or et l'octroi de crédits.
- L'accord final est le fruit d'un compromis complexe, notamment sur les questions britanniques évoquées précédemment (plafond de crédit, traitement des balances sterling). L'UEP ne rétablit pas la convertibilité générale des monnaies européennes, mais constitue une étape majeure vers la multilatéralisation des paiements au sein de la région. Elle opère parallèlement aux efforts de libéralisation quantitative des échanges (accord sur 50% des importations intra-OECE).
- La création de l'UEP est présentée comme une avancée significative dans le processus d'intégration économique européenne. En facilitant les paiements multilatéraux, elle doit soutenir la libéralisation des échanges et contribuer à renforcer la compétitivité et la viabilité externe de l'Europe. Son succès dépendra de l'évolution des politiques économiques nationales et de la poursuite de la coopération européenne, mais elle représente une institution concrète issue des débats théoriques et des négociations difficiles des années précédentes.
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La création de l'Union européenne des paiements et les enjeux économiques de l'après-guerre
Les principes et le mécanisme de l'Union européenne des paiements (UEP)
Le grand avantage de cette méthode par rapport au bilatéralisme réside dans le fait qu'un pays n'a pas à s'inquiéter des déficits avec certains pays pourvu que ces déficits soient compensés par des excédents dans d'autres directions.
- L'UEP est conçue comme un mécanisme de compensation multilatérale pour remplacer le système de paiements bilatéraux en vigueur en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Chaque pays membre établit un solde net mensuel avec l'Union, qui regroupe l'ensemble de ses transactions intra-européennes. Ce système élimine les négociations bilatérales fastidieuses et permet une expansion du commerce utile, car un pays en déficit avec un partenaire mais en équilibre global n'est pas incité à imposer des restrictions quantitatives. Le mécanisme vise à libéraliser les échanges en supprimant les barrières qui entravaient la reconstruction.
- Le mécanisme de règlement des soldes nets est un compromis délicat. Un règlement intégral en or ou en dollars équivaudrait à une convertibilité totale, jugée prématurée et susceptible de freiner la libéralisation des échanges. À l'inverse, des conditions trop « souples » (trop de crédits) pourraient encourager des politiques inflationnistes. La solution retenue prévoit que les pays déficitaires effectuent des paiements en or sur une échelle croissante avec leur déficit, tout en bénéficiant d'un crédit de l'Union. Les pays créditeurs, eux, reçoivent de l'or et accordent des crédits. L'UEP est dotée d'un fonds initial en dollars pour combler les différences entre paiements et recettes d'or.
Les négociations difficiles et l'opposition britannique
Sir Stafford Cripps déclara... que le Royaume-Uni serait incapable d'accepter la substitution du mécanisme de compensation proposé aux accords bilatéraux impliquant la livre sterling.
- Le lancement du projet en décembre 1949 par le Conseil de l'OECE se heurte à des difficultés majeures. Les États-Unis craignent que l'UEP, en incluant toute la zone sterling, ne crée une « zone monétaire faible à coût élevé », inflationniste et discriminatoire envers le dollar. Ils insistent pour que l'arrangement ne force pas les pays progressant vers la convertibilité à revenir en arrière et que l'aide dollar de l'ECA (Administration de coopération économique) ne serve pas à couvrir mécaniquement les déficits.
- L'opposition la plus sérieuse vient du Royaume-Uni. Bien que collaborant sur le plan technique, le Chancelier de l'Échiquier Stafford Cripps refuse en janvier 1950 que l'UEP remplace les accords bilatéraux existants sur la livre. Il propose plutôt une UEP superposée à ces accords comme « prêteur en dernier ressort ». Il refuse également de s'engager à ne pas rétablir unilatéralement des restrictions quantitatives sur les échanges, une position en contradiction avec les objectifs de libéralisation de l'ECA. Cette opposition crée une impasse majeure dans les négérations.
Le rôle du Congrès américain et la contribution dollar
Le Congrès accepta cet amendement et prévit même qu'à moins que les 600 millions de dollars ne soient utilisés aux fins mentionnées... ils devraient être retournés au Trésor.
- Malgré les difficultés, l'ECA poursuit le projet et l'inclut dans sa demande de fonds pour 1950-51 auprès du Congrès. Elle fait amender l'Economic Cooperation Act pour permettre le transfert de 600 millions de dollars de fonds à une institution comme l'UEP. Le Congrès va plus loin en rendant ce transfert obligatoire sous peine de remboursement, exerçant ainsi une pression sur le Royaume-Uni réticent.
- La contribution dollar de l'ECA a trois objectifs : combler les différences entre paiements et recettes d'or au sein de l'UEP ; fournir des fonds pour le rachat, sous certaines conditions, des balances sterling détenues par des pays européens ; et constituer un fonds séparé pour intervenir en cas de difficultés extraordinaires dans les paiements intra-européens d'un pays. Cette aide financière est cruciale pour le lancement et la stabilité du système.
L'accord sur la position spéciale de la livre sterling
Il fut reconnu... que la livre sterling était en effet dans une position spéciale par rapport au projet de l'UEP.
- La position unique de la livre sterling (monnaie de réserve internationale, balances importantes détenues par d'autres pays européens) pose un dilemme. Un blocage de ces balances est inacceptable, mais leur libre utilisation permettrait des règlements bilatéraux avec le Royaume-Uni, contournant le principe multilatéral de l'UEP.
- Après des négociations intensives et le rejet d'une première proposition britannique jugée insuffisante, un accord est trouvé en mai 1950. Le Royaume-Uni devient membre à part entière de l'UEP, réglant son solde net selon les procédures générales (or et crédits). Il accepte de ne rétablir des restrictions quantitatives qu'en cas de grave drain de ses réserves et sur une base multilatérale. En contrepartie, des dispositions spéciales sont prises pour les balances sterling existantes et leur utilisation comme réserve. L'ECA indemnise le Royaume-Uni pour les pertes d'or résultant de l'utilisation multilatérale de ces balances.
Les termes de règlement des soldes et la question de la « souplesse »
Le mode de règlement finalement convenu va plus loin que tout mécanisme monétaire international précédent pour placer la responsabilité de maintenir l'équilibre international sur le créancier aussi bien que sur le débiteur.
- Les termes de règlement définissent des quotas de crédit pour chaque pays, basés sur un pourcentage de son chiffre d'affaires total avec les autres membres. Le système initialement proposé par le Royaume-Uni (très « souple ») est durci : une marge de crédit sans or de 3% du chiffre d'affaires, puis 6% de crédits assortis de paiements en or à un ratio croissant pour les débiteurs. Pour les créditeurs, le ratio or/crédit reste fixe à 1:1.
- Le débat porte sur le degré de « souplesse » optimal. Un système trop généreux en crédits pourrait ne pas dissuader les politiques expansionnistes et créer des pressions inflationnistes, notamment dans les pays créditeurs comme la Belgique, qui obtient des concessions spéciales. Cependant, l'inflation est considérée comme trop grave pour être déclenchée par la seule existence de facilités de crédit. Le système final, bien que comportant des asymétries, représente une innovation en imposant une responsabilité partagée aux créditeurs et aux débiteurs pour maintenir l'équilibre.
Flexibilité et fonctions prospectives de l'UEP
L'UEP... est bien adaptée pour jouer un rôle utile dans des conditions de convertibilité mondiale aussi bien que dans le cadre d'un grand effort de défense.
- L'accord final prévoit des clauses de révision régulières, soulignant la nature flexible de l'UEP. Son fonctionnement de base (compensation multilatérale) peut être adapté à diverses évolutions. Avec les progrès vers la liberté des échanges et la solvabilité en dollars, les conditions de règlement pourraient être durcies, transformant à terme l'UEP en une simple chambre de compensation.
- Au-delà de sa fonction commerciale, l'UEP est présentée comme un instrument pour donner un sens financier à la « solidarité européenne » et à « l'égalité des sacrifices », notamment dans le contexte du réarmement lié au Pacte Atlantique. Elle pourrait servir à réorienter les crédits vers les pays supportant les plus lourds fardeaux de défense, permettant une participation indirecte des autres à l'effort commun. L'institution a donc un potentiel à la fois pour favoriser l'intégration économique et pour gérer les chocs macroéconomiques.
Taille et distribution de la dette publique dans les pays sélectionnés (1949)
L'existence de grandes dettes publiques dans la structure financière des pays industrialisés occidentaux a créé d'importants nouveaux problèmes pour la poursuite efficace de politiques visant la stabilité monétaire et économique.
- Cette étude comparative analyse la dette publique de dix pays à la fin de 1949 à travers plusieurs ratios : dette sur revenu national, dette sur masse monétaire, service de la dette sur recettes budgétaires, dette détenue par les banques commerciales sur leurs actifs totaux, et part de la dette détenue par le système bancaire. Les pays actifs pendant la guerre et ayant évité une inflation galopante (Royaume-Uni, Pays-Bas, Australie, Canada, États-Unis) ont des dettes relativement beaucoup plus importantes.
- Les résultats montrent une grande similitude entre les pays concernant la distribution de la dette entre détenteurs bancaires et non bancaires (environ un tiers à la moitié détenue par le système bancaire). Il n'existe pas de corrélation claire entre la taille de la dette et la politique monétaire suivie. Par exemple, le Royaume-Uni, avec la dette la plus lourde, n'a pas cherché à fixer le taux d'intérêt à long terme, alors que les États-Unis, avec une dette relative moindre, l'ont fait. L'argument selon lequel l'expérience étrangère ne serait pas pertinente pour les États-Unis en raison de la taille unique de sa dette est donc infondé en termes relatifs.
Les effets à long terme du développement et de l'industrialisation à l'étranger sur les États-Unis
« L'exportation de machines est-elle un suicide économique ? » Cette question succincte était le titre d'un petit tract publié au début du siècle...
- L'article retrace l'attitude historiquement ambivalente des pays industrialisés (crainte, aide, blocage) face à l'industrialisation des nouveaux pays. L'Allemagne et le Royaume-Uni ont souvent exprimé des craintes de concurrence, notamment dans les industries traditionnelles comme le textile. Les États-Unis, en revanche, ont généralement été exempts de cette inquiétude et sont devenus les promoteurs du développement via la Banque mondiale et le Point Four.
- Cette absence de crainte américaine s'explique par la structure de ses exportations (biens d'équipement et biens de consommation durables sensibles à la hausse des revenus), sa moindre dépendance aux importations de matières premières essentielles, et un état d'esprit historique confiant dans le progrès technologique. Les données statistiques (notamment de la Société des Nations) montrent que l'industrialisation augmente généralement les importations de produits manufacturés et que les pays industrialisés sont leurs meilleurs clients. Pour maximiser les gains, les vieux pays industrialisés doivent se spécialiser dans les biens d'équipement, innover et maintenir la mobilité économique.
L'influence des conditions économiques des États-Unis sur les pays étrangers
Avec six pour cent de la population mondiale, les États-Unis produisent à peu près la moitié du revenu mondial.
- Les données de 1948-49 illustrent la domination écrasante des États-Unis dans l'économie mondiale : environ 50% de la production d'électricité, d'acier, d'automobiles, et une part majeure dans de nombreuses autres matières premières. Sa part dans le commerce mondial a augmenté depuis 1937, faisant des États-Unis un marché et une source d'approvisionnement cruciaux pour le reste du monde, avec des degrés de dépendance variables (très élevés en Amérique latine, plus faibles en Europe).
- Les transactions économiques des États-Unis avec l'étranger sont bien plus importantes pour la prospérité des pays partenaires que pour l'économie américaine elle-même. Cette asymétrie a été clairement visible dans l'après-guerre, où les développements économiques à l'étranger (crise de 1947, reprise de 1948, dévaluations de 1949) ont été étroitement liés aux flux américains (aide, variations des importations). Une prospérité américaine stimule le commerce et l'investissement à l'étranger, tandis qu'une dépression aurait des répercussions calamiteuses, menaçant les progrès vers un ordre économique multilatéral. La crainte étrangère d'une dépression américaine est, paradoxalement, le témoignage des immenses bénéfices tirés de leurs relations avec les États-Unis en période faste.
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L'Influence des Conditions Économiques Américaines sur les Pays Étrangers
L'Importance de l'Économie Américaine dans le Monde
L'importance des États-Unis dans l'économie mondiale est telle que toute fluctuation de leur activité économique a des répercussions immédiates et profondes sur le reste du monde.
- Le document souligne la position dominante des États-Unis dans l'économie mondiale d'après-guerre. Il fournit des données chiffrées montrant que les États-Unis représentaient une part prépondérante de la production mondiale (par exemple, 42% de l'électricité, 57% de l'acier, 62% du pétrole) et de la consommation de nombreuses matières premières essentielles. Cette suprématie signifie que la demande américaine est un moteur crucial pour les exportations des autres pays, et que toute contraction de cette demande a des effets déstabilisateurs globaux.
- L'analyse met en avant le rôle central du dollar américain dans le commerce international et le système monétaire. Le "dollar gap" ou pénurie de dollars était un problème structurel majeur pour les économies européennes en reconstruction, les obligeant à dépendre de l'aide américaine (Plan Marshall) et à rechercher désespérément des devises fortes. La santé de l'économie américaine déterminait directement la capacité des autres nations à obtenir des dollars via leurs exportations ou les investissements privés américains.
- Les transactions extérieures des États-Unis (importations, exportations, investissements) sont présentées comme vitales pour le bien-être économique des autres nations. Le document estime que ces transactions représentaient une part significative du revenu national de nombreux pays, en particulier ceux exportant des produits primaires. Ainsi, la prospérité américaine générait une demande soutenue pour les biens étrangers, tandis qu'une récession américaine menaçait de priver ces pays d'une source essentielle de revenus et de devises.
Les Conséquences Désastreuses d'une Dépression Américaine
Aucun développement ne pourrait mieux jouer dans les mains de l'Union soviétique. Aux yeux du monde entier, le Capitalisme Démocratique aurait perdu dans sa 'compétition de performance' face à la Planification Totalitaire.
- Les conséquences économiques d'une dépression sérieuse aux États-Unis seraient profondément néfastes pour le reste du monde. Une chute de la demande américaine entraînerait une baisse drastique des importations, provoquant du chômage et une contraction des revenus dans les pays exportateurs. Cela risquerait de rompre les liens commerciaux établis, poussant les pays étrangers à se tourner vers des zones commerciales régionales "à monnaie faible et coût élevé" pour plus de stabilité, au détriment du commerce multilatéral.
- L'impact politique est jugé encore plus désastreux que l'impact économique. Dans le contexte de la Guerre Froide, une dépression majeure aux États-Unis serait une victoire propagandiste majeure pour l'Union soviétique, discréditant le modèle du capitalisme démocratique. Elle démontrerait sa vulnérabilité à des chocs violents, au chômage de masse et à l'insécurité, le rendant peu attrayant pour les autres nations. La stabilité sociale et politique des alliés des États-Unis, déjà fragilisée par les revers économiques, serait mise en péril.
- Une dépression américaine porterait un coup fatal aux objectifs de la politique économique étrangère des États-Unis. Elle tarirait le flux des investissements privés américains à l'étranger, anéantissant l'espoir de combler durablement une partie du "dollar gap" par ce moyen. Elle provoquerait également probablement une résurgence du protectionnisme et de l'isolationnisme aux États-Unis mêmes, sapant les efforts de coopération internationale et de construction de "centres de force" dans le monde libre.
L'Obsession d'une Dépression Américaine : Exagérations et Idées Fausses
Agir de cette manière ressemble beaucoup à la politique de Gribouille qui, selon un conte français, se jeta à l'eau pour ne pas être mouillé par la pluie.
- Le document met en garde contre une "obsession" exagérée des effets d'une dépression américaine, qui peut conduire les pays à adopter des mesures préventives aussi néfastes que celles qu'ils craignent. Il est crucial de distinguer les risques réels d'une dépression majeure des impacts d'une récession mineure, et de corriger certaines idées fausses sur la transmission des chocs économiques.
- Concernant les effets sur la balance des paiements, l'analyse nuance l'idée qu'une baisse des importations américaines cause toujours des difficultés. Si un pays importe beaucoup plus des États-Unis qu'il n'y exporte, les économies de dollars résultant de la baisse des prix à l'importation pendant une dépression peuvent être supérieures aux pertes de revenus d'exportation. L'exemple de 1949 est cité : l'Europe continentale a bénéficié de la récession américaine, tandis que la zone sterling a subi une perte nette.
- L'argument de la "sensibilité spéciale" des transactions extérieures américaines aux fluctuations du revenu national est examiné. Si les importations américaines fluctuent effectivement plus que le PIB (exemples : -52% de revenu national vs -68% des dollars fournis entre 1929-32), l'explication habituelle (biens de luxe ou biens substituables par la production domestique) est erronée. La vraie raison réside dans le caractère d'inventaire des importations, surtout des matières premières industrielles, dont les stocks et les prix sont très cycliques.
Comportement des Flux de Capitaux et Effets des Récessions Mineures
Les craintes concernant le 'comportement pervers' des capitaux américains semblent exagérées dans le contexte actuel.
- Les craintes d'un tarissement "pervers" des flux de capitaux privés américains lors d'une dépression sont relativisées. D'une part, le volume de ces investissements était alors relativement faible (500 millions de dollars en 1949). D'autre part, les prêts d'institutions comme la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) et l'Export-Import Bank, liés à des programmes de développement à long terme, sont peu sensibles au cycle économique et exercent une influence stabilisatrice.
- Le Fonds Monétaire International (FMI) est identifié comme un acteur clé pour atténuer les effets cycliques. Conçu pour fournir des liquidités face à des déséquilibres temporaires de balance des paiements, il est attendu qu'il joue un rôle actif en cas de difficultés clairement de nature cyclique provoquées par une dépression américaine. Sa prudence antérieure visait précisément à préserver sa capacité d'intervention dans ce type de situation.
- L'expérience de la récession mineure de 1949 aux États-Unis est analysée comme globalement rassurante. Si elle a eu des répercussions (baisse des importations de matières premières, dévaluations de septembre 1949), ces ajustements ont été jugés "sains". Ils ont permis un réajustement des niveaux de prix mondiaux, un rétrécissement substantiel du "dollar gap" et ont redonné de la vigueur aux économies étrangères en les plaçant sur des bases plus solides que l'inflation et les pénuries.
Vers une Libération de la Peur d'une Dépression Américaine
La manière la plus importante et la seule sûre d'éviter les répercussions étrangères d'une dépression américaine est d'empêcher une dépression américaine en premier lieu.
- La première et principale recommandation est la prévention d'une dépression majeure aux États-Unis, érigée en responsabilité internationale cruciale dans le leadership du monde libre. Au-delà de cette évidence, le document propose des mesures pour atténuer les effets défavorables si une dépression survenait malgré tout.
- Pour mitiger l'impact direct (baisse des achats à l'étranger), les programmes de stockage stratégique pourraient être utilisés à des fins contra-cycliques. Surtout, une plus grande stabilité des importations américaines pourrait être obtenue en augmentant la part des articles manufacturés (moins cycliques que les matières premières) dans les importations, via une réduction des droits de douane protectionnistes. Cela fournirait plus de dollars de manière plus régulière au monde.
- Pour protéger les autres pays des répercussions secondaires (pertes de réserves, déflation), il est crucial de leur permettre de "surfer" sur la dépression sans adopter de politiques déflationnistes destructrices. Cela nécessite qu'ils disposent de réserves monétaires adéquates et d'un accès facilité aux ressources du FMI. Paradoxalement, un pays ayant des relations commerciales relativement libres avec la zone dollar est mieux armé pour faire face à une récession américaine qu'un pays ayant déjà épuisé ses marges de manœuvre via des restrictions sévères. La convertibilité des monnaies et le multilatéralisme commercial sont donc des protections.
Politiques Américaines Existant comme Stabilisateurs Indirects
En bref, nous n'avons pas dans le domaine étranger une politique unifiée pour éviter les répercussions d'une dépression domestique... mais nous avons une série de politiques qui, si elles sont poursuivies avec énergie et succès, devraient en combinaison grandement réduire les craintes étrangères.
- Le document conclut que les États-Unis disposent déjà d'un ensemble de politiques qui, sans constituer un "plan directeur" anti-dépression, agissent comme des stabilisateurs indirects pour l'économie mondiale. Les programmes de stockage stratégique stabilisent les achats de matières premières. Une politique encourageant les importations de manufactures diversifierait et stabiliserait les flux commerciaux.
- Les politiques de prêt de la BIRD et de l'Export-Import Bank, de par leur nature à long terme, stabilisent la sortie des capitaux. L'existence du FMI et une politique encourageant la reconstitution de réserves étrangères adéquates aident les pays à financer des déficits temporaires sans déflation. Enfin, la politique visant à restaurer le commerce multilatéral et la convertibilité des monnaies rendrait les balances des paiements étrangères plus adaptables aux conditions économiques mondiales.
- Ainsi, bien qu'il n'existe pas de garantie absolue, la poursuite énergique de ces politiques orientées vers l'ouverture commerciale, la coopération monétaire internationale et le développement économique devrait, en synergie, réduire considérablement la vulnérabilité du monde aux fluctuations de l'économie américaine et apaiser les peurs d'une dépression catastrophique.
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