The Postwar Economic Order Albert O Hirschman.pdf

Pages 1-291 (partie 1)

Albert O. Hirschman et la reconstruction économique de l'après-guerre

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chapter: "1"

title: "Introduction à Hirschman et son contexte"

quote: "Albert Hirschman est largement reconnu comme un père fondateur de l'économie du développement et l'un des plus importants et influents scientifiques sociaux du vingtième siècle."

details:

Ce chapitre introductif présente Albert O. Hirschman et situe son travail à la Réserve fédérale américaine (1946-1952) dans le contexte plus large de sa carrière intellectuelle. Les éditeurs, Michele Alacevich et Pier Francesco Asso, soulignent que cette période, souvent négligée, est cruciale pour comprendre à la fois les débats sur la reconstruction européenne et l'évolution de la pensée hirschmanienne. Hirschman, un économiste juif allemand ayant fui le nazisme, apporte à la Fed une expertise unique sur les économies française et italienne, forgée par ses études et son engagement antifasciste dans l'entre-deux-guerres. Son embauche par Alexander Gerschenkron, malgré des soupçons du FBI liés à son passé militant, illustre le rôle de la Fed comme un "havre" pour les intellectuels européens exilés.

L'introduction établit la thèse centrale du livre : les rapports de Hirschman à la Fed révèlent les racines de son style de pensée distinctif, caractérisé par le rejet des recettes préfabriquées, une sensibilité aux processus séquentiels inversés et aux solutions paradoxales. Alors que ses sujets d'étude changent (de la politique monétaire européenne à l'économie du développement), une continuité méthodologique et une attitude intellectuelle spécifique sont déjà visibles dans ces écrits de jeunesse. Ces analyses précoces sur les séquences politiques, les goulots d'étranglement et les combinaisons de mesures apparemment contradictoires préfigurent des concepts célèbres comme les "effets d'entraînement" (linkages).

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chapter: "2"

title: "Les défis macroéconomiques de la reconstruction : France et Italie"

quote: "Il est certainement curieux de remarquer comment la politique 'orthodoxe' d'Einaudi a en réalité conduit à plus d'intervention et de contrôle de l'État sur la vie économique italienne."

details:

Hirschman analyse les trajectures contrastées de la France et de l'Italie. En France, le Plan Monnet (1946) bénéficie d'un large consensus politique, offrant une direction nationale qui comble un vide de l'entre-deux-guerres. Cependant, Hirschman critique les politiques économiques françaises, notamment une dévaluation différentielle unilatérale et mal expliquée en 1948 qui complique le système de taux de change multiples et mécontente le FMI. Il identifie les problèmes simultanés d'inflation, d'expansion monétaire et de pénurie de crédit qui entravent le plan d'investissement.

En revanche, Hirschman salue l'"inventivité remarquable" des politiques italiennes. Il examine en détail le "système des 50%" qui permet aux exportateurs de conserver une partie de leurs devises fortes, un mécanisme flexible et stimulant dans un contexte de prix fluctuants. Il analyse surtout la politique déflationniste de Luigi Einaudi (1947), un mélange de restrictions de crédit orthodoxes et de dépenses publiques compensatoires dans l'industrie lourde. Hirschman y voit une rationalité séquentielle : l'inflation initiale a accéléré la reconstruction, mais son accélération a engendré des investissements gaspilleurs, rendant une phase de stabilisation nécessaire et bénéfique.

L'analyse d'Hirschman sur l'Italie révèle des aspects clés de sa pensée. Il rejette la recherche d'un "volume correct" d'investissement, prônant plutôt une approche par "essais et erreurs" et la concentration sur les investissements capables de "briser des goulots d'étranglement" pour débloquer des ressources. Il perçoit le déficit de la balance des paiements non comme une faiblesse chronique, mais comme un signe de dynamisme et une opportunité d'ajustement structurel. La récession induite par Einaudi a eu l'effet positif d'exposer et de corriger les inadaptations du secteur industriel masquées pendant la phase expansionniste.

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chapter: "3"

title: "La pénurie de dollars et le débat sur les déséquilibres"

quote: "Une certaine quantité de fiction s'est développée autour du thème général des effets dévastateurs à l'étranger d'une dépression américaine."

details:

Ce chapitre se concentre sur le problème central de la reconstruction : la "pénurie de dollars". Hirschman résume le vif débat économique des années 1940 entre, d'une part, les partisans d'explications et de solutions monétaires (comme l'ajustement des taux de change, défendu par Howard S. Ellis) et, d'autre part, ceux qui privilégient des explications structurelles (comme Charles Kindleberger), pour qui seule une réorganisation en profondeur des systèmes productifs et des prêts à long terme peuvent résoudre le problème.

Hirschman apporte une contribution originale en complexifiant la relation entre inflation et déficit de la balance des paiements. Il argue que la causalité est bidirectionnelle : non seulement l'inflation domestique cause des déficits, mais les déficits peuvent aussi générer de l'inflation. Les prêts et aides, en ciblant des "goulots d'étranglement", mobilisent une main-d'œuvre et des matières premières jusque-là inactives, ce qui, en l'absence d'épargne suffisante, peut être inflationniste à court terme. Cette analyse nuance les effets des importations, qu'il classe selon leur impact inflationniste ou déflationniste (ex. : les biens d'équipement neufs vs. les "luxes essentiels" comme le tabac).

Il voit dans les difficultés des pays européens une opportunité inattendue : les déséquilibres présents peuvent activer les ressources politiques nécessaires à des réformes structurelles que les gouvernements éviteraient en temps normal. Cette perspective optimiste et tournée vers le potentiel de transformation des crises annonce déjà sa future philosophie du développement. Son rapport sur ce sujet, initialement publié en interne à la Fed, fut repris par l'*American Economic Review*, témoignant de sa pertinence pour un public académique plus large.

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chapter: "4"

title: "Le Plan Marshall et la quête de la multilatéralité"

quote: "Le Plan Marshall... 'a résolu le dilemme de devoir exporter pour payer les importations tout en étant incapable de produire pour l'exportation sans d'abord importer des matériaux et des machines.'"

details:

Hirschman analyse le Plan Marshall (1948) comme un catalyseur essentiel brisant le cercle vicieux de la reconstruction. En fournissant des dollars, il permet le redémarrage de la production domestique et la réactivation des mécanismes de marché, tout en imposant des prérequis pour une économie de marché fonctionnelle. Il contribue aussi à apaiser les tensions sociales en facilitant un compromis distributif entre le capital et le travail.

Cependant, le problème de l'inconvertibilité des monnaies et du bilatéralisme commercial persiste. Hirschman décrit le commerce intra-européen de la fin des années 1940 comme un "bol de spaghettis" de plus de 200 accords bilatéraux, répliquant les schémas des années 1930. Les tentatives de compensation multilatérale (1947-1949) et le "Petit Plan Marshall" (utilisation des fonds du Plan pour régler les échanges intra-européens) ont des résultats modestes, incapables de surmonter les déséquilibres structurels entre pays créditeurs et débiteurs.

L'expertise d'Hirschman sur le bilatéralisme, forgée dans l'entre-deux-guerres avec son "indice de bilatéralisme", devient précieuse. Il avait démontré que le bilatéralisme n'était pas seulement une solution de second choix en période de pénurie de liquidités, mais une stratégie délibérée pour exercer une suprématie politique, pratiquée par toutes les grandes puissances. Cette compréhension historique l'aide à analyser les blocages de l'après-guerre et à concevoir des solutions pour les dépasser.

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chapter: "5"

title: "Vers l'intégration européenne : le projet d'Autorité Monétaire Européenne"

quote: "La meilleure façon de condamner toute avancée vers l'Union européenne est d'évoquer la vision de l'égalisation des niveaux de vie suédois et italien."

details:

À l'automne 1949, à la demande d'économistes de l'ECA (Administration de la Coopération Économique), Hirschman rédige une proposition audacieuse pour une "Autorité Monétaire Européenne" (AME). Ce document visionnaire anticipe de nombreuses questions de l'intégration monétaire. Conscient des réalités politiques, Hirschman préconise une approche fonctionnaliste et par étapes, évitant soigneusement les termes comme "monnaie commune" qui effraieraient les souverainetés nationales.

La proposition détaille les fonctions internes et externes de l'AME. En interne, elle mettrait l'accent sur la production de statistiques comparables, aurait un rôle consultatif (voire un droit de veto dans des circonstances spéciales) sur les politiques monétaires nationales, et exercerait une "suasion morale" pour décourager les politiques fiscales irresponsables et le financement inflationniste de la dette. Elle pourrait aussi prêter des fonds pour des projets d'infrastructure favorisant l'intégration.

En externe, l'AME agirait comme un Fonds de stabilisation des changes européen, gérant un pool partiel des réserves de change et des dollars de l'ECA. Elle serait responsable d'approuver les variations de taux de change, empiétant ainsi sur les prérogatives du FMI – une étape "audacieuse" que Hirschman juge nécessaire. Il propose également d'incorporer la Banque des Règlements Internationaux (BRI) à la nouvelle autorité. La gouvernance reposerait sur un vote à la majorité et inclurait des personnalités civiles représentant "les intérêts de la zone européenne dans son ensemble".

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chapter: "6"

title: "L'Union Européenne de Paiements et le retour au multilatéralisme"

quote: "En l'absence de mesures positives, une désintégration plus poussée est le cours probable des événements."