Stalingrad, la bataille au bord du gouffre Jean Lopez.pdf

Chapitre 1: Chapitre 1 (partie 1)

Les choix stratégiques du Reich en 1942 et l'encerclement de Stalingrad

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chapter: "1"

title: "Le dilemme stratégique allemand en 1942"

quote: "« Si nous n’obtenons pas Maïkop et Grozny, alors je devrai liquider cette guerre. » (Hitler, 1er juin 1942)"

details:

Après l'échec de l'opération Barbarossa en décembre 1941, Hitler se trouve face à un dilemme : comment vaincre l'Armée rouge avec des moyens limités tout en faisant face à l'entrée en guerre des États-Unis. La directive 41 du 5 avril 1942 fixe comme objectif principal la conquête des pétroles de Bakou. Hitler réduit le front d'attaque au sud (725 km) mais lui conserve une profondeur considérable, exposant dangereusement son flanc. Il mise sur des batailles d'anéantissement pour briser la capacité de résistance soviétique et sur la privation des ressources pétrolières du Caucase pour asphyxier économiquement l'URSS. Le Reich s'engage dans une course contre l'espace et le temps, avec seulement six mois pour réussir avant l'arrivée supposée des Américains.

La crise de l'hiver 1941-42 provoque une rupture entre Hitler et ses généraux. Le Haltbefehl (ordre de tenir coûte que coûte) du 18 décembre 1941, qui interdit toute retraite, sauve selon Hitler la Wehrmacht d'une déroute napoléonienne. Il en tire la conviction que s'accrocher au terrain « sans esprit de recul » est la meilleure réponse aux crises. Cette expérience marquera profondément sa décision lors de l'encerclement de la 6e Armée à Stalingrad. Hitler devient commandant en chef de l'armée de terre le 19 décembre, renforçant son emprise sur la stratégie.

Le haut commandement de la Wehrmacht (OKW) propose un mémorandum en décembre 1941 préconisant une défensive stratégique en Europe et l'utilisation des succès japonais pour fixer les Anglo-Saxons dans le Pacifique. L'OKH, rival, conteste toute possibilité d'offensive ailleurs qu'en Russie. L'amiral Raeder soumet en février 1942 un plan grandiose de double pince germano-japonaise vers le Moyen-Orient. Hitler, bien que tenté, rejette cette option par manque de moyens et parce que 75 % des forces terrestres sont immobilisées à l'est. Il choisit de concentrer l'effort sur l'Union soviétique, espérant une victoire rapide avant l'hiver 1942.

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chapter: "2"

title: "Le Plan Blau : objectifs et moyens limités"

quote: "« L'objectif de la campagne est d'anéantir définitivement ce qu'il reste de la capacité défensive des Soviets et leur retirer autant que possible les ressources nécessaires à leur économie de guerre. » (Directive 41, 5 avril 1942)"

details:

Le Plan Blau (Fall Blau) prévoit une offensive du Groupe d'Armées Sud en quatre phases : prise de Voronej, encerclement entre Don et Donetz, avancée vers Stalingrad pour neutraliser l'isthme Don-Volga, puis marche vers le Caucase pour s'emparer de Maïkop, Grozny et Bakou. Stalingrad n'est qu'un objectif secondaire, destiné à protéger le flanc de la poussée caucasienne. Le plan repose sur l'hypothèse que l'Armée rouge, affaiblie par ses pertes de 1941 (près de 7 millions d'hommes), s'effondrera sous une série d'encerclements massifs, à l'image de Viazma-Briansk.

La Wehrmacht aborde 1942 dans un état précaire : 35 % des effectifs du 22 juin 1941 sont hors de combat, le nombre de chars est passé de 3 648 à 1 551, et la démotorisation s'aggrave. Seul le Groupe d'Armées Sud reçoit des renforts, aux dépens des groupes Nord et Centre. Pour tenir le flanc immense de l'offensive, Hitler sollicite ses alliés : 600 000 Italiens, Roumains et Hongrois, mal équipés et peu motivés, sont déployés sur le Don. Le pari est risqué : confier la sécurité du flanc le plus exposé à des divisions alliées peu fiables, ce qui sera une des clés de la catastrophe de Stalingrad.

L'équation pétrolière obsessionne Hitler. Il croit qu'en privant l'URSS de 90 % de son pétrole (Bakou, Grozny, Maïkop), il la mettra hors de combat. Mais les services allemands sous-estiment le « Second Bakou » dans l'Oural, les réserves stratégiques soviétiques et l'apport du prêt-bail allié. De plus, la logistique du transport du pétrole depuis le Caucase vers le Reich est insoluble : absence de voies ferrées, nécessité de traverser la mer Noire dominée par la flotte soviétique, contrainte du Danube. Hitler ignore ces avertissements et maintient son objectif, quitte à prendre des risques excessifs.

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chapter: "3"

title: "La genèse de l'opération Uranus"

quote: "« Si l'on formule une appréciation des intentions ennemies, ce fait basique doit être complètement pris en considération : les Russes n'ont plus de réserves dignes de ce nom. » (Général Zeitzler, novembre 1942)"

details:

L'opération Uranus est conçue par la STAVKA (État-major soviétique) à la mi-septembre 1942, alors que la 62e Armée est sur le point d'être jetée dans la Volga. Il s'agit d'un double encerclement classique, visant à piéger la 6e Armée allemande dans Stalingrad. Le plan repose sur des hypothèses risquées : que Stalingrad tienne deux mois, que Hitler s'entête dans la ville, que les flancs restent faiblement tenus par des troupes alliées (Roumains, Italiens, Hongrois) et que les préparatifs gigantesques (1 million d'hommes, 900 chars) restent ignorés de l'ennemi. Staline et Joukov accordent plus de chances de succès à l'opération Mars (contre le Groupe d'Armées Centre) qu'à Uranus.

La faiblesse des flancs de la 6e Armée est l'élément décisif. Le Groupe d'Armées B doit tenir 1 000 km de front avec des troupes alliées : la 2e Armée hongroise (190 km), la 8e Armée italienne (270 km), la 3e Armée roumaine (160 km) et la 4e Armée roumaine (250 km). Ces unités sont mal équipées, sans armes antichars modernes, et étirées sur des secteurs trop larges (jusqu'à 30 km par division). Paulus et ses généraux tirent la sonnette d'alarme, mais l'OKH et Hitler, obnubilés par la prise de Stalingrad, refusent de renforcer les flancs. Les demandes de mines, de canons antichars et de divisions allemandes supplémentaires restent sans réponse.

La maskirovka (dissimulation) soviétique est un succès inédit. Pendant deux mois, les mouvements de troupes sont effectués de nuit, les communications radio sont brouillées, de faux dépôts et des rumeurs sont créés pour faire croire à une offensive contre le Groupe d'Armées Centre. Le service de renseignement allemand FHO, dirigé par Gehlen, est convaincu que les Soviétiques n'ont pas les moyens de mener deux offensives stratégiques et que l'attaque principale aura lieu à Rjev. Malgré les avertissements de l'Abwehr, des écoutes et des reconnaissances aériennes, l'ampleur et la nature du coup (double enveloppement) ne sont pas détectées. Le 19 novembre, les Allemands sont pris totalement par surprise.

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chapter: "4"

title: "L'exécution d'Uranus : la percée (19-20 novembre 1942)"

quote: "« Sirène ! » (Mot de code déclenchant l'artillerie soviétique le 19 novembre à 7h30)"

details:

Le 19 novembre 1942, par un temps de pluie et neige qui cloue la Luftwaffe au sol, l'artillerie soviétique (4 000 pièces) pilonne les positions de la 3e Armée roumaine. Deux Schwerpunkte sont créés : l'un au sud-ouest de Serafimovitch (5e Armée de tanks et 21e Armée), l'autre près de Kletskaïa (65e Armée). En quelques heures, les défenses roumaines s'effondrent. Les Corps blindés soviétiques (1er, 26e, 4e) s'engouffrent dans les brèches, parcourant 15 à 35 km dès le premier jour. La 22e Panzerdivision et la 1re Division blindée roumaine, réunies sous le 48e Panzerkorps, tentent une contre-attaque mais sont désorganisées par le chaos et les ordres contradictoires.

Le 20 novembre, c'est au tour de la pince sud d'entrer en action. La 64e, 57e et 51e Armées attaquent la 4e Armée roumaine au sud de Stalingrad. La 29e Division motorisée allemande contre-attaque vaillamment mais ne peut empêcher la percée. Le 4e Corps mécanisé (Volsky) et le 4e Corps de cavalerie s'engouffrent dans la steppe des Kalmouks. Au soir, ils ont progressé de 20 à 30 km. La 4e Armée Panzer est coupée en deux. L'objectif est désormais Kalatch sur le Don, où les deux pinces doivent se rejoindre pour encercler la 6e Armée. La panique gagne les troupes roumaines, qui fuient en abandonnant armes et équipements.

La prise du pont de Kalatch, dans la nuit du 21 au 22 novembre, est un coup de théâtre. Une petite unité soviétique, menée par le lieutenant-colonel Filippov, s'empare de l'ouvrage par surprise, les défenseurs allemands ayant pris les T-34 pour des chars capturés. Pendant 16 heures, les Soviétiques tiennent seuls le pont, avant que le 26e Corps blindé ne les renforce. La 6e Armée est désormais encerclée. Les Panzerdivisionen, à court de carburant, ne peuvent réagir. Les Soviétiques laissent passer 36 heures avant de refermer complètement la poche, ce qui permet à Paulus d'organiser une défense hâtive, mais l'occasion d'une victoire rapide est manquée.

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chapter: "5"

title: "La décision d'Hitler : tenir Stalingrad coûte que coûte"

quote: "« La 6e Armée doit savoir que je fais tout pour l'aider et la DÉGAGER. Je lui communiquerai mes ordres en temps voulu. » (Hitler, 22 novembre 1942)"

details:

Dès le 20 novembre, alors que l'encerclement n'est pas encore scellé, Hitler donne l'ordre à la Luftwaffe de préparer un pont aérien pour ravitailler la 6e Armée. Il a déjà décidé de tenir Stalingrad, par principe et pour des raisons de prestige. Les 21 et 22 novembre, Paulus et ses généraux demandent l'autorisation de percer vers le sud-ouest. Von Weichs, chef du Groupe d'Armées B, partage cet avis. Mais Hitler refuse, s'appuyant sur la promesse de Goering que la Luftwaffe peut livrer 500 tonnes par jour – une estimation irréaliste. Le 23 novembre, Paulus adresse une supplique directe au Führer, décrivant la situation désespérée : munitions et carburant épuisés, anéantissement imminent. Hitler répond par un ordre de tenir et une promesse de dégagement.

La conférence du 23 novembre à Wildpark-Werder entre les chefs de la Luftwaffe révèle l'impossibilité du pont aérien. Le général Morzik, responsable du transport, n'est même pas consulté. Seidel estime le maximum à 350 tonnes, mais en réalité, les moyens disponibles (Ju 52, He 111) ne peuvent acheminer qu'une moyenne de 15 à 42 tonnes par jour dans les premières semaines, très loin des 200 tonnes nécessaires. Malgré les mises en garde de Richthofen et de Fiebig, Hitler maintient sa décision. Il nomme Manstein à la tête du nouveau Groupe d'Armées Don, avec mission de dégager la 6e Armée, mais les renforts arrivent trop lentement.

À l'intérieur de la poche, Paulus hésite entre obéissance et nécessité. Le général von Seydlitz tente le 23 novembre une retraite unilatérale de trois divisions du front nord, mais elle tourne au désastre, la 94e I.D étant détruite à 50 %. Hitler menace Seydlitz du conseil de guerre, puis le nomme commandant du secteur nord de la « forteresse ». Paulus, quant à lui, ne parvient pas à réunir un poing blindé pour une sortie : les Panzers sont dispersés, le carburant manque, et les Soviétiques pressent de toutes parts. La « ligne de sûreté » est atteinte le 29 novembre, mais la poche ne mesure plus que 60 km sur 34, et les stocks de munitions ne permettent qu'une journée de combat. La 6e Armée est condamnée.

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chapter: "6"

title: "La stabilisation et le sort de la 6e Armée"

quote: "« Nous avons tous méconnu l'ampleur du danger... et nous avons une fois de plus sous-estimé le Russe. » (Général Schmidt, chef d'état-major de la 6e Armée, 1er décembre 1942)"

details:

Du 25 au 30 novembre, la 6e Armée réussit un tour de force tactique : malgré des attaques soviétiques incessantes, elle recule en bon ordre jusqu'à une ligne de défense compacte autour de Stalingrad. Les pertes allemandes sont lourdes (509 tués, 275 disparus, 1 861 blessés, 107 gelés en six jours), mais l'encerclement intérieur est stabilisé sur un front de 171 km. La poche contient 260 000 hommes, 50 000 chevaux, 140 chars et 1 250 canons. Cependant, les réserves de munitions et de carburant sont presque nulles. La Luftwaffe, entravée par le mauvais temps et les pertes, ne livre que des quantités dérisoires (15 tonnes/jour fin novembre, 42 tonnes/jour début décembre).

Les Soviétiques sous-estiment gravement l'importance de leur prise : ils croient avoir encerclé 80 000 à 90 000 hommes, alors qu'il y en a près de 260 000. Staline exige la liquidation rapide de la poche, mais les attaques des 24e, 65e et 66e Armées sont repoussées avec de lourdes pertes. La 62e Armée de Tchouikov, à l'intérieur des ruines, passe à l'offensive mais échoue. La résistance allemande est fanatique, bien que les soldats commencent à souffrir du froid et de la faim. Le 29 novembre, une accalmie s'installe : les deux camps sont épuisés.

L'analyse rétrospective montre que Paulus n'aurait pas pu percer avec succès, même avec l'autorisation d'Hitler. Pour rassembler ses forces, il lui aurait fallu au moins quatre jours de préparatifs, pendant lesquels les stocks de carburant et de munitions auraient été épuisés par les combats défensifs. Au mieux, une percée n'aurait pu être tentée qu'entre le 4 et le 8 décembre, mais à cette date, la 2e Armée de la Garde soviétique arrivait en force, rendant toute sortie impossible. La décision d'Hitler de tenir, fondée sur une confiance illusoire dans la Luftwaffe et un refus d'abandonner le symbole de Stalingrad, condamne la 6e Armée à une destruction lente et inexorable.