Bertolt Brecht Trommeln In Der Nacht 1922.pdf

Pages 1-72 (partie 1)

Le retour du soldat et l'échec de la révolution dans l'Allemagne de 1918

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chapter: "1"

title: "Le retour du fantôme : Kragler face à la réalité bourgeoise"

quote: "Jetzt ist er verfault. [...] Aus dem Himmel kommt keiner wieder."

details:

La pièce s'ouvre sur un conflit familial intense chez les Balicke, une famille bourgeoise. Anna, leur fille, est promise à Friedrich Murk, un homme d'affaires ambitieux, bien que son ancien fiancé, Andreas Kragler, soldat artilleur, ait été porté disparu depuis quatre ans en Afrique. Ses parents, Karl et Amalie Balicke, exercent une pression brutale sur Anna pour qu'elle accepte ce mariage de raison. Karl Balicke incarne un pragmatisme cynique et matérialiste post-guerre, rejetant toute sentimentalité pour le passé. Il considère Kragler comme un « cadavre » et vante les mérites de Murk, un homme qui « arrive » et pèse « de l'or » dans une époque instable. Ce premier acte établit le conflit central entre l'attachement romantique au passé et les exigences impitoyables d'une société en reconstruction, où la valeur d'un homme se mesure à sa fortune et non à ses sacrifices.

L'arrivée soudaine de Kragler, en pleine célébration des fiançailles, crée un choc. Vêtu d'un uniforme sale et délabré, il apparaît comme un fantôme, un revenant d'un monde que la famille veut oublier. Sa présence physique, marquée par les stigmates de la captivité (« une peau comme un crocodile », « du gravier dans la gorge »), est en dissonance totale avec le confort feutré du foyer Balicke. La réaction de la famille est un mélange d'horreur, de gêne et de rejet immédiat. Ils ne voient pas le héros de retour, mais un intrus misérable, un « spectre » qui menace leur projet d'ascension sociale. Cette scène met en lumière l'inhumanité d'une bourgeoisie prête à sacrifier les individus sur l'autel de la sécurité économique et du conformisme social.

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chapter: "2"

title: "L'affrontement dans la Picadillybar : la bataille pour Anna"

quote: "Was menschlich! Was will diese besäufte Hirschkuh? Ich bin allein gewesen und will meine Frau haben."

details:

Le deuxième acte se déroule dans la Picadillybar (ou Café Vaterland), où la famille et Murk tentent de célébrer malgré tout. L'arrivée de Kragler transforme la soirée en un tribunal sauvage. Face au groupe hostile, Kragler tente de plaider sa cause, mais son discours est inarticulé, hanté par les traumatismes de la guerre (« Nous n'avions plus de chemises. C'était le pire »). Il est incapable de rivaliser avec le langage terre-à-terre et méprisant de ses adversaires. Murk, ivre et agressif, oppose à la détresse de Kragler l'argument de la réussite matérielle et du travail acharné, méprisant le statut de « héros » de l'ancien soldat. L'affrontement est autant physique que verbal, révélant un abîme entre deux masculinités : celle, brisée, du soldat, et celle, conquérante et vulgaire, du parvenu.

Le conflit est observé et commenté par des personnages marginaux comme le journaliste Babusch et le serveur Manke, qui jouent le rôle de chœur. Babusch, cynique, voit dans cette histoire un mélodrame sordide. Manke, plus empathique, défend le « droit » de Kragler et dénonce l'inhumanité de la situation. La tension est exacerbée par les bruits de la révolution Spartakiste qui gronde à l'extérieur, créant un contrepoint constant entre le drame privé et le bouleversement historique public. La scène se termine par la révélation tragique d'Anna : elle est enceinte de Murk. Cette annonce, faite dans un état second, brise définitivement les espoirs de Kragler et le pousse à fuir, rejeté et humilié.

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chapter: "3"

title: "La fuite dans les bas-fonds : Kragler et la prostituée Marie"

quote: "Pst! Das wird ausgewischt! Abgewaschen! Durchgestrichen !"

details:

Rejeté, Kragler erreint les quartiers pauvres et s'enfonce dans la nuit avec Marie, une prostituée rencontrée au bar. Cet acte, que Brecht suggère de pouvoir couper s'il n'est pas joué de manière « musicale », montre la déchéance et la tentative d'anesthésie de Kragler. Il rejette violemment son passé (« C'est effacé ! Lavé ! Biffé ! ») et cherche l'oubli dans l'alcool, le sexe tarifé et un cynisme désabusé. Sa relation avec Marie est sans illusion, un simple refuge contre le froid et la solitude. Parallèlement, deux bourgeois paniqués par la révolution se croisent, leurs dialogues exprimant la peur des privilégiés face à la colère populaire.

Cet acte fonctionne comme une descente aux enfers. Le paysage urbain devient expressionniste, avec son « mur de briques rouges » et son « clair de lune pourri ». Kragler, en errant avec Marie, incarne le soldat démobilisé, perdu, que la société bourgeoise ne peut ni comprendre ni réintégrer. Il est devenu un déchet, errant à la marge de l'histoire qui se fait dans les rues. Sa trajectoire personnelle de vaincu préfigure son refus ultime de s'engager dans la révolution collective.

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chapter: "4"

title: "La confession dans la Schnapsdestille : le récit du traumatisme"

quote: "Ich bin in Afrika gewesen ... Es gibt viel Sonne da. Wir haben Neger totgeschossen, Mann, und .... so weiter."

details:

Kragler et Marie trouvent refuge dans un bouge, la Schnapsdestille de Glubb. Entouré de laissés-pour-compte (un colporteur, un ivrogne, des prostituées), Kragler, sous l'effet de l'alcool, livre un récit haché et brutal de son expérience de guerre et de captivité en Afrique. Il décrit la déshumanisation, la violence coloniale (« on tuait des nègres, toujours dans le ventre »), l'ennui mortel, la torture et la folie (« une mouche dans la tête »). Son témoignage est antipathétique et sans gloire, loin de toute rhétorique héroïque. Il révèle un homme psychologiquement détruit, dont le seul lien à l'humanité était le souvenir idéalisé d'Anna.

L'auditoire de la taverne réagit diversement : par une curiosité malsaine, par un cynisme résigné (Glubb conseille de « boire et se taire »), ou par une colère révolutionnaire naissante. La nouvelle de l'insurrection Spartakiste, qui arrive de l'extérieur, commence à offrir un exutoire à cette colère. Les habitants du bouge, y compris Glubb qui a lui-même été spolié, voient dans la révolution une chance de vengeance contre un ordre social injuste. Ils tentent d'entraîner Kragler avec eux, faisant de son drame personnel une cause collective. La taverne devient le microcosme d'une classe prolétaire et marginale prête à exploser.

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chapter: "5"

title: "La rencontre finale sur le pont : le choix du lit contre les barricades"

quote: "Ich bin ein Leichnam, den könnt ihr haben! [...] Her mit euch, an die Brust mit euch, in die Zeitungen mit nous."

details:

Tandis qu'Anna, accompagnée de Babusch, attend désespérément Kragler sur un pont, ce dernier arrive en tête d'un petit groupe d'hommes décidés à rejoindre l'insurrection. Ivres et déterminés, ils marchent vers les journaux. La rencontre est brutale. Anna tente de lui parler, mais la révélation de sa grossesse provoque chez Kragler une crise de rage violente et méprisante. Il l'insulte et la rejette avec une sauvagerie qui montre l'étendue de sa blessure. Ses compagnons, notamment Auguste, le poussent à laisser cette « histoire » derrière lui et à se joindre à la lutte collective.

C'est à ce moment crucial que Brecht place le renversement central de la pièce. Alors que le groupe l'entraîne vers les barricades, Kragler entend le bruit des mitrailleuses. Dans une illumination soudaine, il réalise le danger concret et absurde de la révolution. Il s'arrête net et déclare : « Le lit est plus vieux que la Macédoine ». Rejetant l'appel héroïque à changer le monde, il choisit la satisfaction immédiate et charnelle de ses besoins individuels. Il abandonne le groupe, prend Anna par le bras, et annonce son intention de se coucher avec elle. Son engagement révolutionnaire n'aura duré que le temps d'une ivresse.

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chapter: "6"

title: "La conclusion cynique : le triomphe de l'individualisme"

quote: "Das Fleisch fällt ab, die Seele stinkt. Ich werde mich in mein Bett legen und warten, bis ich verfaule."

details:

Le dénouement est un rejet cinglant de l'idéalisme, tant romantique que révolutionnaire. Kragler, ayant choisi Anna malgré tout, justifie son choix par un monologue final d'un cynisme absolu. Il déclare que son ventre, ses yeux, son besoin de sommeil sont plus réels et plus importants que toute cause. Il réduit la révolution à un « mauvais temps » dont il veut se protéger, et l'amour lui-même à une simple affaire de corps. La « peau de crocodile » qu'il a rapportée d'Afrique devient la métaphore d'un individualisme durci, survivant à tout.

La pièce se clôt sur cette retraite dans la sphère privée, tandis que les bruits de combat continuent au loin. Kragler et Anna partent ensemble, mais leur union n'est pas une rédemption ; c'est un pacte de désenchantement et de résignation. Brecht montre ainsi l'échec de la révolution de novembre 1918 à capturer les individus meurtris comme Kragler. Le soldat, victime du système, refuse de se battre pour le renverser, préférant les certitudes immédiates de la satisfaction personnelle. La « nuit où l'on bat du tambour » se termine non par l'aube d'un monde nouveau, mais par le retour cynique à un lit ancien.

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