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chapter: "1"
title: "Introduction : Une prise de conscience historique"
quote: "« Au début des années 2000, en reprenant sur le tard des études d'histoire... je découvris avec stupéfaction qu'un certain nombre de vérités, que je croyais être immuables, s'avéraient être des contrevérités. »"
details:
L'auteure, Marion Sigaut, introduit son ouvrage en relatant sa propre déconstruction intellectuelle. Élevée dans la tradition catholique mais imprégnée par la doxa républicaine post-Mai 68, elle partageait une vision négative de l'Église institutionnelle, perçue comme une organisation criminelle. Son retour aux études d'histoire lui a révélé que de nombreuses « vérités » communément admises, notamment concernant le catholicisme, étaient en réalité des contrevérités, voire des mensonges forgés par des siècles de propagande. Cette introduction pose le ton de l'ouvrage comme une entreprise de révision historique visant à corriger des idées fausses profondément ancrées dans l'imaginaire collectif.
Le cœur de cette mystification historique est résumé par une affirmation omniprésente : « Un million de sorcières furent brûlées durant le Moyen Âge par l'Inquisition. » Sigaut identifie cette phrase comme le pilier de l'argumentaire anticlérical, répandu sur des sites athées ou laïcards. Elle établit d'emblée que cette assertion associe de manière indissociable dans l'esprit public trois concepts : l'Inquisition, le Moyen Âge et les bûchers, créant une image d'Épinal d'une Église toute-puissante, misogyne et sanguinaire. L'objectif de son livre est de démontrer que cette phrase concentre en elle quatre erreurs fondamentales, servant de point de départ à une analyse rigoureuse.
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chapter: "2"
title: "La chronologie corrigée : une affaire de l'époque moderne, non du Moyen Âge"
quote: "« Ce qu'on appelle communément "la grande chasse aux sorcières"... se déroula sur une centaine d'années, essentiellement entre la seconde moitié du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe. »"
details:
Sigaut rectifie une première erreur majeure de chronologie. La « grande chasse aux sorcières » n'est pas un phénomène médiéval. Le Moyen Âge s'achève conventionnellement en 1492. Les bûchers les plus nombreux ont flambé entre 1550 et 1650, les plaçant résolument dans la période historique dite « moderne », qui couvre de 1492 à la Révolution française, et plus précisément au cœur de la Renaissance. Ce décalage temporel n'est pas qu'une question de date ; il change radicalement le contexte socioculturel du phénomène.
Associer la chasse aux sorcières au Moyen Âge relève, selon l'auteure, d'un préjugé hérité des Lumières. Cette idéologie, qui domine encore la pensée contemporaine, assimile la croyance religieuse à la superstition et la période chrétienne médiévale à l'obscurantisme. Ainsi, un phénomène considéré comme irrationnel comme la sorcellerie est automatiquement projeté sur cette époque. Or, la réalité est que ces persécutions ont eu lieu dans un monde en pleine mutation scientifique (imprimerie, lunette astronomique) et religieuse, bien loin de l'image d'un Moyen Âge uniformément « obscur ».
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chapter: "3"
title: "Le bilan humain : des chiffres revus à la baisse"
quote: "« Le nombre exact des victimes est impossible à définir avec précision. Mais... le nombre de un million est totalement fantasmatique. Les résultats oscillent entre 30 000 et 50 000 pour toute l'Europe. »"
details:
L'auteure s'attaque au mythe du « million de sorcières ». Elle reconnaît la difficulté d'établir un chiffre exact mais s'appuie sur les travaux d'historiens spécialisés (comme Guido Ruggiero pour la Suisse ou Erik Midelfort pour l'Allemagne du Sud) pour affirmer que les estimations sérieuses tournent autour de 30 000 à 50 000 victimes pour l'ensemble de l'Europe. Ce bilan, déjà terrible, n'a nul besoin d'être démesurément gonflé. Elle dénonce les chiffres aberrants (comme 50 millions) circulant sur certains sites anticatholiques, qu'elle met en perspective avec la démographie de l'époque (la France de Louis XIV comptait environ 20 millions d'habitants).
Sigaut précise une distinction cruciale : il ne faut pas confondre le nombre de procès avec le nombre d'exécutions. Toutes les personnes jugées pour sorcellerie n'ont pas été condamnées à mort. De plus, elle souligne que les victimes n'étaient pas exclusivement des « sorcières ». Si les femmes ont été majoritairement touchées, surtout au début dans les campagnes, des hommes ont également été exécutés. Elle cite les cas de prêtres comme Louis Gaufridy (Aix-en-Provence), Urbain Grandier (Loudun) et Thomas Boullé (Louviers), brûlés pour sorcellerie.
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chapter: "4"
title: "La nature du phénomène : folie collective et procédure inquisitoire"
quote: "« La caractéristique de ces procès insensés est qu'ils pouvaient se déclarer en un lieu et y semer l'épouvante, alors qu'à cinquante kilomètres de là, il ne se passait rien. »"
details:
L'auteure décrit la chasse aux sorcières non comme une campagne systématique et centralisée, mais comme un phénomène épidémique et localisé de folie collective. Elle se caractérisait par des emballements soudains, souvent déclenchés par des affaires de possession démoniaque dans des couvents (comme à Loudun, Louviers, Aix-en-Provence ou Auxonne). Une fois lancée, une spirale infernale s'enclenchait : sous la torture, les accusés avouaient des crimes imaginaires (sabbats, orgies, infanticides) et dénonçaient des complices, entraînant des vagues d'arrestations en chaîne qui pouvaient toucher des centaines de personnes dans une même région.
Sigaut insiste sur le caractère « inquisitoire » de la procédure judiciaire employée, qui reposait sur l'obtention de l'aveu, souvent par la torture. Cependant, elle établit une distinction capitale : une procédure *inquisitoire* (mode d'enquête) n'est pas synonyme de procédure menée par *l'Inquisition* (l'institution ecclésiastique). Elle affirme clairement que les tribunaux qui jugèrent et condamnèrent les prétendues sorcières étaient des tribunaux laïcs, et non les tribunaux de l'Inquisition romaine. Cette confusion sémantique est, selon elle, à l'origine d'une grande partie des malentendus historiques.
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chapter: "5"
title: "L'Église et l'Inquisition : des acteurs limitants, non instigateurs"
quote: "« Écoutons Jean Delumeau : "Rome elle-même ignora cette inquisition, puisqu'en 1620 fut rédigé... une instruction pour limiter ces procès en Italie." »"
details:
Contre l'idée reçue d'une Église instigatrice, Sigaut avance que l'institution catholique, et en particulier la papauté, a souvent joué un rôle modérateur. Elle cite l'historien Jean Delumeau pour indiquer que le Saint-Office à Rome publia en 1620 une instruction visant à limiter les procès en sorcellerie en Italie. La règle observée est que plus on se rapprochait du centre de l'autorité ecclésiastique (Rome), moins les persécutions étaient intenses. À l'inverse, elles étaient plus incontrôlables dans les régions éloignées de cette autorité.
Cette analyse est étayée par le fait que la chasse aux sorcières a également frappé les pays protestants, parfois même avec plus de virulence. Puisque les protestants ne reconnaissaient pas l'autorité du pape, l'Inquisition (tribunal papal) ne pouvait évidemment pas y être responsable. L'explication avancée est que les pays convertis au protestantisme manquaient souvent d'une autorité supérieure centralisée et forte capable de calmer les esprits et de freiner les paniques locales, contrairement à la structure hiérarchique de l'Église catholique.
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chapter: "6"
title: "Conclusion : les véritables erreurs d'une phrase mythique"
quote: "« Si j'écris: "Durant le Moyen Âge, un million de sorcières furent brûlées par l'Inquisition", combien cette assertion contient-elle d'erreurs? Elle en contient seulement quatre. »"
details:
Marion Sigaut conclut son premier chapitre en récapitulant les quatre corrections majeures apportées à l'assertion mythique. Premièrement, la chasse aux sorcières n'a pas eu lieu au Moyen Âge mais à l'époque moderne (XVIe-XVIIe siècles). Deuxièmement, le nombre de victimes est estimé entre 30 000 et 50 000 pour l'Europe, et non un million. Troisièmement, les victimes n'étaient pas que des femmes (« sorcières »), mais aussi des hommes, notamment dans les célèbres affaires de possession. Quatrièmement et surtout, ces procès n'étaient pas menés par l'Inquisition ecclésiastique mais par des tribunaux laïcs utilisant une procédure inquisitoire.
L'ouvrage se présente donc comme une entreprise de démystification. Sigaut estime que cette phrase concentre des siècles de propagande anticléricale qui a imprégné l'inconscient collectif, faisant de la chasse aux sorcières l'une des plus graves mystifications de l'Histoire de France. Son objectif est de rétablir les faits historiques dans leur complexité et leur vrai contexte, en dissociant le phénomène horrible, mais réel, de la chasse aux sorcières de l'institution spécifique de l'Inquisition, et en le replaçant dans le paysage religieux et politique bouleversé de l'Europe de la Renaissance et des guerres de Religion.
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