Pourquoi lire les classiques French Edition Italo Calvino.pdf

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Pourquoi lire les classiques selon Italo Calvino

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chapter: "1"

title: "Définitions du classique"

quote: "Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »"

details:

Calvino propose une série de définitions pour cerner la notion de « classique ». La première souligne que ces œuvres sont souvent l'objet d'une relecture, suggérant une richesse qui se déploie dans le temps. Il nuance cette idée en reconnaissant l'hypocrisie possible derrière cette affirmation, mais aussi la légitimité de ne pas avoir tout lu. L'important est que le classique offre un plaisir différent selon l'âge du lecteur : la jeunesse apporte une saveur et une importance particulières, tandis que l'âge mûr permet d'apprécier les détails, les niveaux de sens et les nuances.

Une autre définition essentielle est que le classique exerce une influence durable, tant en s'imposant comme inoubliable qu'en se dissimulant dans la mémoire collective ou individuelle. Il laisse une « semence » qui façonne notre vision du monde, même lorsque nous en avons oublié la source. Ainsi, relire un classique à l'âge adulte est une redécouverte, car si le livre ne change pas, nous, nous avons changé, et cette rencontre devient un événement nouveau.

Calvino insiste sur le fait qu'un classique « n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire ». Il porte en lui les traces des lectures et des cultures qu'il a traversées. Lire *L'Odyssée*, par exemple, implique de lire aussi tout ce que les aventures d'Ulysse ont signifié au fil des siècles. Le classique provoque sans cesse un nuage de discours critiques dont il se débarrasse continuellement, affirmant ainsi sa vitalité et sa résistance aux interprétations réductrices.

Enfin, un classique établit un rapport personnel avec le lecteur. L'étincelle doit jaillir par amour, et non par devoir. L'école a pour rôle de faire connaître un certain nombre de classiques, mais le choix véritable, celui qui compte, se fait ensuite, au fil de lectures désintéressées. Le classique peut alors devenir « un équivalent de l'univers », un livre total qui nous sert à nous définir, éventuellement en opposition à lui.

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chapter: "2"

title: "L'Odyssée comme récit des récits"

quote: "Combien d’Odyssées L’Odyssée contient-elle ?"

details:

Calvino explore la structure complexe de *L'Odyssée* comme une mise en abyme de récits. Dès le début, la Télémachie est la recherche d'un récit manquant, celui du retour d'Ulysse. Le poème est ainsi construit comme une série de récits enchâssés : l'aède Phémios, le récit de Protée à Ménélas, le chant de l'aède chez les Phéaciens, le récit à la première personne d'Ulysse, la prophétie de Tirésias, et le chant des Sirènes. Chacun de ces récits préfigure, répète ou varie l'Odyssée principale.

Un thème central est celui de la mémoire et de l'oubli du retour (*nostos*). Les épreuves d'Ulysse chez les Lotophages, avec Circé et face aux Sirènes, sont autant de menaces d'oubli. Calvino, en dialogue avec Edoardo Sanguineti, analyse ce voyage non comme une simple restauration du passé, mais comme un projet qui assure la cohésion entre l'empreinte du passé et le projet d'avenir. La mémoire est ce qui permet de « devenir sans cesser d'être ».

La question de l'identité et de la reconnaissance est cruciale dans la seconde partie du poème. Ulysse de retour à Ithaque est méconnaissable, et Ithaque elle-même lui est étrangère. Sa reconnaissance passe par des signes non royaux (la cicatrice, le secret du lit, la liste d'arbres), soulignant une identité transformée par l'expérience. De plus, Ulysse le mystificateur invente une autre Odyssée, celle d'un Crétois, brouillant les frontières entre vérité et mensonge, entre récit épique et conte populaire.

Calvino s'appuie sur les analyses d'Alfred Heubeck pour souligner la modernité d'Homère. En plaçant un héros épique comme Ulysse dans un monde de monstres et de magie (traditions plus archaïques), l'auteur de *L'Odyssée* crée une image spéculaire du monde réel, dominé par le besoin, l'angoisse et la douleur. Le poème devient ainsi le mythe de tout voyage, où l'expérience se raconte tantôt dans le langage du vécu, tantôt dans celui du mythe.

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chapter: "3"

title: "Xénophon et l'éthique de l'action"

quote: "Quand on lit Xénophon aujourd’hui, on a fortement l’impression de voir un vieux documentaire de guerre..."

details:

Calvino présente *L'Anabase* de Xénophon comme un récit d'action d'une précision technique et visuelle remarquable, comparable à un documentaire. Il en apprécie la succession de détails concrets (la neige, le froid, les feux nocturnes) et d'anecdotes qui tissent le récit de la retraite des Dix-Mille. Xénophon y apparaît comme un officier ingénieux, trouvant toujours une astuce pour surmonter les obstacles, à la manière d'un héros de bande dessinée.

L'œuvre est analysée comme un journal de voyage technique, mêlant relevés géographiques, informations sur les ressources et comptes rendus de problèmes diplomatiques et stratégiques. Les discours, loin d'être ennuyeux, exposent des problèmes politiques complexes, tant internes (rivalités entre Grecs) qu'externes (négociations avec les « barbares »). Le pathos de l'œuvre réside dans l'angoisse du retour et la lutte pour préserver la cohésion du groupe, qui transporte avec lui une forme de patrie.

Calvino établit un parallèle frappant entre *L'Anabase* et les récits de la retraite de Russie des chasseurs alpins italiens, comme *Le Sergent dans la neige* de Mario Rigoni Stern. Dans les deux cas, face à l'effondrement des grandes ambitions, les vertus guerrières redeviennent des vertus pratiques et solidaires. Cependant, chez Xénophon, le contraste est entre la condition de « sauterelle » pillarde et l'application d'un code de discipline et de dignité.

L'éthique de Xénophon est qualifiée de « moderne » : une éthique de l'efficacité technique et pragmatique, du « bien faire les choses » indépendamment d'un jugement moral universel. Xénophon a le mérite de ne pas idéaliser sa position ; il sait qu'il dirige une horde de pillards et que la raison n'est pas de son côté. Sa dignité réside dans la recherche d'un style, d'une norme pour ce mouvement biologique violent, une dignité limitée, non tragique, et finalement bourgeoise.

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chapter: "4"

title: "Ovide et la métamorphose universelle"

quote: "Il existe dans le ciel une route, bien visible par ciel serein ; / on l’appelle la Voie lactée, remarquable par sa blancheur même."

details:

Dans les *Métamorphoses*, Ovide crée un univers de contiguïté totale où dieux, hommes, faune et flore partagent une substance commune et échangent continuellement leurs qualités. Le ciel est décrit comme une réplique de la Rome quotidienne, avec ses classes sociales et ses clientèles, établissant un rapprochant constant entre le divin et l'humain. La poésie naît aux frontières indistinctes de ces mondes.

Calvino analyse en détail le mythe de Phaéton comme exemple de la précision à la fois concrète et idéale d'Ovide. La chevauchée céleste est rendue avec une évidence qui mêle données matérielles (le char qui tressaute) et modèles abstraits (la carte céleste), dans un espace à la fois géométrique et vertigineux. Cette description culmine avec l'apocalypse terrestre en flammes, un morceau de bravoure du « Ovide apocalyptique ».

Le poème est présenté comme un champ de tension où s'équilibrent des forces narratives et idéologiques opposées. Les défis d'Arachné et des Piérides montrent comment le récit mythique peut servir à polémiquer avec les dieux. Ovide, en accueillant tous les récits et toutes les intentions de récit, ne sert pas un dessein partial mais célèbre la multiplicité vivante, sans exclure aucun dieu, ancien ou nouveau, comme le démontre le traitement complexe de Bacchus.

La technique de la métamorphose chez Ovide est une économie de la transformation : les nouvelles formes récupèrent les matériaux des anciennes. Calvino cite l'analyse de J. K. Ščeglov pour qui Ovide réduit le phénomène fantastique à une succession de processus simples (croissance, durcissement, conjonction) en représentant le monde comme un système de propriétés élémentaires. Cette écriture objective, fondée sur l'unité et la parenté de tout ce qui existe, est la véritable philosophie des *Métamorphoses*.

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chapter: "5"

title: "Pline et l'encyclopédie du monde"

quote: "Maximum est elephas proximumque humanis sensibus."

details:

Calvino recommande la lecture de Pline l'Ancien pour son sentiment d'admiration envers la diversité infinie des phénomènes. Il distingue un Pline poète-philosophe, animé par le pathos de la connaissance et de l'harmonie universelle, et un Pline compilateur obsessionnel, collectionneur de données curieuses et étranges. Ces deux aspects sont unis par la conviction que toutes les formes et informations font partie de l'histoire naturelle et portent le signe d'une raison supérieure.

Le livre II (cosmographie) est célébré pour sa prose scientifique claire et évocatrice. Pline y décrit un dieu stoïcien immanent, identifié à la force de la nature, mais limité dans ses pouvoirs (il ne peut ressusciter les morts). Sa science oscille entre la recherche d'un ordre et l'enregistrement de l'extraordinaire, du prodigieux et de l'unique. Le rationalisme de Pline exalte la logique des causes, mais minimise leur portée : même expliqués, les faits n'en sont pas moins merveilleux.

Le livre VII (sur l'homme) dresse un portrait dramatique et précaire de la nature humaine, définie par ses limites et ses records. Pline y mêle observations, croyances obscures et légendes sur des peuples monstrueux aux confins du monde, alimentant la tradition des bestiaires médiévaux. L'homme y apparaît suspendu à un fil, sa forme et son destin incertains. Calvino souligne l'absence de jugement sur le bonheur, variable impossible à quantifier, et la séparation moderne entre phénomènes calculables et existence individuelle.