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Chapitre 1: L'Étranger – Chapitre 1

Naissance et ascension de Napoléon Bonaparte : De l'étranger corse au sauveur de la Révolution

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chapter: "1"

title: "L'Étranger : Origines corses et formation"

quote: "« Il y a en effet de l'étranger chez Napoléon, et Chateaubriand n'a pas tort de parler d'une "existence tombée d'en haut et pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays". »"

details:

Napoléon Bonaparte naît à Ajaccio le 15 août 1769, dans une Corse récemment annexée par la France (1768), ce qui forge très tôt chez lui une identité complexe, à la fois insulaire et marginale par rapport au continent. Sa famille, les Buonaparte, appartient à la noblesse de robe corse, une notabilité locale aisée mais sans grande fortune. Son père, Charles, se rallie au parti français après l'annexion, obtenant des protections et des charges. Cette origine corse, souvent source de mépris ou de légendes noires (comme celle propagée par Chateaubriand), marque profondément le jeune Napoléon, nourrissant un sentiment de révolte et un désir de revanche qui influenceront sa vision politique.

Sa formation militaire débute au collège d'Autun puis à l'école royale militaire de Brienne (1779-1784), où il est admis grâce à un certificat de noblesse et de « pauvreté ». Il intègre ensuite l'École militaire de Paris, sortant 42e sur 58 en 1785, un rang médiocre qui ne présage pas son destin. Affecté au régiment d'artillerie de la Fère à Valence, il mène la vie monotone d'un jeune officier de province. Cette période est cruciale pour sa culture : il dévore des ouvrages d'histoire, de géographie et de politique (Rousseau, Raynal), tout en écrivant lui-même, notamment une *Histoire de la Corse* inachevée et violemment anti-française.

L'état d'esprit du jeune Bonaparte est marqué par une profonde mélancolie, un ennui existentiel et des idées suicidaires, comme en témoignent ses notes intimes. Il cultive une admiration fervente pour le héros corse Pascal Paoli, qui avait établi une république indépendante et démocratique dans l'île, vue par Rousseau comme un modèle. La destruction de cette république par la France monarchique nourrit chez Napoléon un républicanisme précoce et un ressentiment contre l'Ancien Régime, bien avant la Révolution de 1789. Ses lectures et ses écrits de jeunesse révèlent moins une culture encyclopédique qu'une volonté d'étayer une thèse préconçue : la légitimité de la révolte corse et la condamnation de la tyrannie monarchique.

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chapter: "2"

title: "La Révolution : L'homme de Paoli puis de Robespierre"

quote: "« Paoli prend dans l'esprit de Napoléon la dimension d'un héros de Plutarque... Avant la chute de la Bastille, avant Robespierre et Danton, Bonaparte était déjà républicain. »"

details:

La Révolution française offre à Bonaparte l'opportunité de mêler ses convictions républicaines à ses ambitions personnelles et à la cause corse. De retour en Corse en 1789, il s'engage activement dans la politique locale, se rangeant d'abord aux côtés de Pascal Paoli, revenu d'exil. Il devient lieutenant-colonel de la garde nationale d'Ajaccio et participe aux luttes de factions qui déchirent l'île. Cependant, ses liens avec la famille et son soutien à la Convention montagnarde (par l'intermédiaire de son compatriote Salicetti) le mettent en opposition avec Paoli, qui, lui, se rapproche des Anglais.

La rupture avec Paoli est consommée en 1793. Accusé de trahison par le « Babbo », Bonaparte et sa famille doivent fuir la Corse, leurs biens sont saccagés. Cet épisode est un tournant : il le coupe définitivement de sa patrie insulaire et le jette entièrement dans la mêlée révolutionnaire continentale. Il se rallie alors sans ambiguïté à la République jacobine. Son pamphlet *Le Souper de Beaucaire* (1793) est un plaidoyer pour l'unité républicaine et la répression fédéraliste, qui lui vaut la protection d'Augustin Robespierre, frère du célèbre conventionnel.

Cette alliance avec les robespierristes lui ouvre les portes de l'avancement. Recommandé par Augustin Robespierre, il est nommé commandant de l'artillerie au siège de Toulon, tenu par les Anglais et les royalistes. C'est là qu'il révèle son génie tactique en concevant et exécutant le plan d'attaque qui permet la reprise de la ville (décembre 1793). Cette victoire lui vaut sa promotion au grade de général de brigade à 24 ans. Son destin bascule avec la chute de Robespierre le 9 Thermidor (juillet 1794). Suspecté en raison de ses liens, il est brièvement arrêté mais rapidement libéré, faute de preuves. Cette « disgrâce » lui apprend la prudence et la nécessité de ne pas s'inféoder à un seul clan.

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chapter: "3"

title: "Le général Vendémiaire et la campagne d'Italie : Naissance d'un mythe"

quote: "« Il ne suffit pas de gagner des batailles, il faut entourer la victoire d'un halo de légende. »"

details:

En octobre 1795 (13 Vendémiaire An IV), le Directoire, menacé par une insurrection royaliste à Paris, fait appel au général Barras pour la réprimer. Celui-ci s'adresse à Bonaparte, qui utilise l'artillerie pour écraser les insurgés devant l'église Saint-Roch. Ce « massacre » sauve le régime républicain et vaut à Bonaparte le commandement en chef de l'armée de l'Intérieur. Plus encore, il le fait remarquer de Barras, dont il épouse la maîtresse, Joséphine de Beauharnais, en mars 1796, s'intégrant ainsi aux cercles du pouvoir directorial.

Nommé à la tête de l'armée d'Italie, mal nourrie et mal équipée, Bonaparte transforme cette campagne (1796-1797) en une suite de victoires éclatantes (Montenotte, Lodi, Arcole, Rivoli) qui chassent les Autrichiens de la péninsule. Au-delà du génie militaire, il comprend l'importance de la communication. Il alimente lui-même la presse parisienne avec ses bulletins de victoire, créant sa propre légende. Il signe les traités de paix (Campo-Formio) en véritable chef d'État, fondant des républiques-sœurs (Cisalpine, Ligurienne). Cette autonomie et cette gloire inquiètent le Directoire, qui le considère comme un rival encombrant.

Pour l'éloigner, le Directoire lui confie le commandement de l'expédition d'Égypte (1798). Officiellement, il s'agit de couper la route des Indes à l'Angleterre. Pour Bonaparte, c'est l'occasion de marcher sur les traces d'Alexandre et de poursuivre sa construction mythique. Malgré des succès initiaux (prise de Malte, bataille des Pyramides) et un travail savant de l'Institut d'Égypte qu'il emmène, la campagne tourne au désastre après la destruction de la flotte française à Aboukir par Nelson. Militairement bloqué, Bonaparte abandonne son armée et rentre en France à l'automne 1799. Paradoxalement, cet échec stratégique n'entame pas son prestige ; le mystère oriental et l'audace du retour renforcent au contraire son aura d'homme providentiel.

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chapter: "4"

title: "Le contexte de Brumaire : Une République à la dérive"

quote: "« Octobre 1799. Le destin de la Révolution demeure incertain. »"

details:

À l'automne 1799, la République du Directoire est en crise profonde. Politiquement, elle est minée par l'instabilité et les coups d'État successifs (Fructidor, Floréal). Elle est prise en tenaille entre la menace d'une restauration royaliste, forte dans l'Ouest et le Midi, et la poussée néo-jacobine au Conseil des Cinq-Cents, qui préconise un retour à des mesures de salut public (loi des otages, emprunt forcé). Les « thermidoriens » au pouvoir (Sieyès, Barras, Fouché) sont usés, impopulaires et ne représentent plus que les intérêts des « nantis », les acquéreurs de biens nationaux.

La situation économique est catastrophique (inflation, banqueroute), et la situation militaire, désastreuse au printemps 1799, s'est à peine rétablie grâce aux victoires de Masséna à Zurich. Le régime manque d'autorité et de légitimité. Une révision constitutionnelle est souhaitée par beaucoup pour « terminer la Révolution », c'est-à-dire consolider les conquêtes bourgeoises (égalité civile, propriété) tout en instaurant un pouvoir exécutif fort capable d'assurer l'ordre. C'est dans ce contexte que le retour inattendu de Bonaparte d'Égypte, le 9 octobre 1799, fait de lui l'arbitre potentiel de la situation.

Tous les camps tentent de le rallier. Les royalistes lui prêtent des intentions favorables ; les néo-jacobins, dont certains généraux comme Bernadotte, envisagent un contre-coup d'État avec lui ; les thermidoriens modérés, menés par l'idéologue Sieyès, cherchent un « sabre » pour exécuter un coup d'État parlementaire visant à réformer les institutions. Bonaparte, conscient de son immense popularité et du soutien de l'armée, hésite un temps. Sa rencontre décisive avec Sieyès le 6 novembre le fait entrer dans la conjuration. Il obtient la promesse de faire partie du futur exécutif et un droit de regard sur la nouvelle constitution.

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chapter: "5"

title: "Le coup d'État du 18 Brumaire (9-10 novembre 1799)"

quote: "« Foutez-moi tout ce monde-là dehors ! » s'écrie Murat."

details:

Le plan initial de Sieyès est un coup d'État légaliste. Le 18 Brumaire (9 novembre), le Conseil des Anciens, prétextant un complot jacobin, vote le transfert des assemblées à Saint-Cloud et confie à Bonaparte le commandement des troupes pour la sécurité. Le Directoire est dissous après la démission de Sieyès, Ducos et Barras (soudoyé par Talleyrand). Le 19 Brumaire à Saint-Cloud, l'opération dérape. Bonaparte, maladroit et hué au Conseil des Cinq-Cents, manque d'être mis « hors la loi » par les députés jacobins. Il est évacué, ébranlé.

Le sauvetage vient de son frère Lucien, président des Cinq-Cents. Quittant la présidence, il harangue les troupes stationnées dehors, dénonçant les députés comme des « brigands » et des « représentants du poignard », et invente la légende d'une tentative d'assassinat contre Bonaparte. Cet acte de propagande décisif retourne les soldats. Sur l'ordre de Murat, les grenadiers envahissent l'Orangerie et dispersent les députés « au son du tambour ». La force militaire l'emporte ainsi sur la manœuvre parlementaire.

Dans la confusion, une minorité de députés réunis (Anciens et Cinq-Cents ralliés) vote la fin du Directoire et son remplacement par un Consulat provisoire composé de Sieyès, Ducos et Bonaparte. Les Conseils sont ajournés, une commission est chargée de rédiger une nouvelle constitution. Le coup d'État, mal conduit, a réussi grâce au discrédit total du Directoire, à la lassitude de l'opinion et, surtout, à l'intervention ultime de l'armée. Bonaparte, bien que second dans la liste des consuls, sort renforcé de l'épreuve, ayant montré qu'il était l'homme nécessaire. Comme l'écrit l'économiste Francis d'Ivernois, les Français ont su « défendre leurs bourses » : Brumaire est d'abord le coup d'État des possédants qui veulent stabiliser la Révolution.

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chapter: "6"

title: "Les clés de l'ascension : Mythe, opportunité et ralliement des élites"