🇩🇪 Germany - Federal Minister for Foreign Affairs Addresses UN General Debate, 81st Session | #UNGA
Intelligence artificielle, ordre international et réforme de l’ONU : le plaidoyer allemand
L’intelligence artificielle, une révolution comparable à l’arme nucléaire
Une technologie au pouvoir apparemment illimité. Entre de mauvaises mains, elle peut bouleverser nos économies et menacer nos moyens de subsistance.
- Le ministre ouvre son discours par une analogie volontairement dérangeante : imaginer des armes nucléaires développées par des entreprises privées, des stocks situés sur des terrains privés et des codes de lancement enfermés dans le bureau d’un PDG. Cette image souligne la nécessité, face à toute technologie capable de transformer le monde, de se demander qui la contrôle, qui fixe les règles et qui est responsable. Selon lui, l’humanité est aujourd’hui confrontée à une autre révolution technologique qui pose exactement ces questions : l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas d’une arme lancée depuis une fusée ou un sous-marin, mais d’une technologie dont la puissance paraît illimitée et dont les effets peuvent changer le cours de l’histoire.
- Le ministre développe ensuite le double visage de l’IA. Entre de mauvaises mains, elle peut bouleverser les économies, menacer les moyens de subsistance, éroder la confiance dans les sociétés en diffusant des informations fausses mais apparemment réelles, mettre en danger les infrastructures essentielles et, à terme, influencer les décisions qui déterminent la paix et la sécurité mondiales. Mais dans le même temps, l’IA offre des promesses extraordinaires : accélérer les découvertes scientifiques, améliorer la santé et l’éducation partout dans le monde, créer des possibilités de développement économique, réduire les inégalités et aider à relever des défis qu’aucun pays ne peut résoudre seul. Il évoque même un monde où l’IA permettrait de prévenir la famine et de guérir le cancer. C’est précisément cette ambivalence qui rend la technologie si puissante, pour le meilleur comme pour le pire.
La concentration du pouvoir technologique et la responsabilité mondiale
Là où le pouvoir devient mondial, la responsabilité doit le devenir aussi.
- Le discours met en évidence une tension critique : seuls deux grands pays abritent les entreprises qui détiennent l’immense majorité des brevets mondiaux d’IA. Cette situation place une influence énorme entre les mains d’un très petit nombre d’acteurs. Un tel pouvoir implique une responsabilité qui ne se limite pas aux clients, aux actionnaires ou aux gouvernements, mais qui s’étend à l’humanité tout entière. Le ministre insiste sur le principe selon lequel, lorsque le pouvoir devient mondial, la responsabilité doit également devenir mondiale. C’est dans cette perspective que l’ONU apparaît comme l’institution créée précisément pour un tel moment : un défi trop vaste pour être relevé par une seule nation, des risques qui doivent être gérés pour protéger tous les peuples, et des opportunités qui doivent profiter aux États les plus grands comme aux plus petits, aux plus riches comme aux plus pauvres.
- Cependant, le ministre constate que l’ONU elle-même est sous pression. Certaines grandes puissances pensent qu’elles se portent mieux en ignorant les règles inscrites dans la Charte des Nations Unies. L’érosion du droit international compromet le progrès civilisationnel que l’ONU incarne : l’engagement en faveur de la paix, le principe de l’égalité souveraine de tous les États, la croyance dans les normes et les règles, et la conviction de la dignité inhérente à chaque être humain. Cette érosion peut servir les intérêts d’une minorité qui se croit assez puissante pour survivre dans un monde sans normes ou pour imposer ses propres règles. Pour la majorité écrasante des cent quatre-vingt-treize États représentés à l’Assemblée générale, cette situation est profondément dommageable.
Réformer l’ONU face à l’érosion du droit international
Nous devons réduire l’écart entre ce que nous attendons des Nations Unies et les capacités que nous leur donnons.
- Le ministre avertit que les peuples du monde paieront le prix si le respect du droit international s’érode et si les institutions sont attaquées. Il souligne que la pression sur l’ordre international ne provient pas seulement des acteurs politiques, mais aussi des forces de la révolution technologique. Face à cela, il ne suffit pas d’invoquer ce que l’ONU possède encore ou possédait autrefois, ni d’ignorer ses faiblesses. Ce qui est nécessaire, c’est l’honnêteté dans l’analyse, le réalisme dans l’ambition et la coopération comme méthode. Beaucoup de poutres de la maison commune ne peuvent pas porter le fardeau qu’on leur impose ; il faut décider quelles parties préserver et lesquelles reconstruire.
- Pour réussir cette entreprise, le ministre appelle le nouveau Secrétaire général à conduire un processus de réforme en profondeur. Il faut avant tout combler le fossé entre les attentes placées dans l’ONU et les capacités réellement conférées à l’organisation. En premier lieu, l’ONU doit jouer un rôle actif dans la résolution des conflits plutôt que de se contenter de les gérer. À une époque où le Conseil de sécurité, organe central de décision, est paralysé, cette tâche est plus difficile que jamais, mais il faut maintenir sa réforme en tête de l’agenda. L’Allemagne, pour sa part, se tient aux côtés de la paix et de la sécurité, consciente que les ressources de chaque État membre sont limitées et que les forces doivent être unies pour mettre fin aux conflits.
Paix et sécurité : Ukraine, Haïti et Soudan
L’avenir se construit à la table des négociations, pas sur des cadavres dans les villes et les villages.
- Le ministre rappelle que l’Allemagne est aujourd’hui le plus grand soutien de l’Ukraine et de sa défense contre l’agression russe. Cette agression a été condamnée de manière constante par une majorité écrasante de l’Assemblée générale. La guerre menée par la Russie vise la vie de millions d’innocents, l’existence de l’État et de la culture ukrainiens, ainsi que l’ordre de paix européen. Elle met en péril des livraisons de céréales vitales pour des millions de personnes, notamment en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient, et manifeste un mépris pour la Charte et pour l’ordre commun sur lequel repose la communauté internationale.
- C’est pourquoi l’Allemagne continuera d’exhorter la Russie à venir enfin à la table des négociations. Le ministre appelle chaque État membre à se joindre à cet effort pour convaincre la Russie que l’avenir se construit à la table des négociations, et non sur des cadavres dans les villes et les villages. Le jour où les négociations commenceront sera un bon jour pour les Nations Unies. Au-delà de l’Europe, l’Allemagne assume aussi des responsabilités en matière de paix et de sécurité, par exemple en Haïti où sa contribution à la mission internationale de lutte contre la criminalité des gangs a été considérablement augmentée, et au Soudan, où la conférence de Berlin en avril a mobilisé avec les partenaires plus de 1,7 milliard de dollars pour alléger la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps.
Pour une coopération internationale équitable, du commerce à la technologie
Un nouveau nationalisme serait une voie erronée. La vérité est qu’il rendrait nos vies plus étroites, plus pauvres et moins sûres.
- Le ministre expose ensuite le deuxième pilier de la position allemande : une coopération internationale pacifique, équitable et fondée sur l’égalité. Il met en garde contre un nouveau nationalisme qu’il qualifie de voie erronée : quelles que soient les promesses de ses partisans, il rendrait nos vies plus étroites, plus pauvres et moins sûres. À l’inverse, les relations commerciales mondiales doivent être diversifiées et approfondies dans le cadre d’un ordre commercial équitable. Aucun pays ne devrait avoir à accepter que des matières premières servent à imposer l’obéissance ou que les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments de pression. Personne n’est impuissant face à ces défis : c’est en coopérant que l’on se libère des dépendances unilatérales et que l’on ouvre de nouveaux espaces de liberté.
- Avec ses partenaires de l’Union européenne, l’Allemagne a commencé ce travail par de nouveaux accords commerciaux, des accords de coopération et des partenariats fondés sur le respect mutuel, des règles communes et le respect partagé du droit international. Ces partenariats tiennent également compte du fait heureux que de nombreux pays du Sud global se développent avec un succès extraordinaire. Le même principe de partenariat et de coopération s’applique à la technologie : l’accès à la puissance de calcul, aux données, à l’expertise et aux infrastructures déterminera de plus en plus qui peut innover et qui doit simplement accepter les règles fixées par les autres. La coopération doit donc créer des capacités, et non de nouvelles dépendances.
Climat et intelligence artificielle : des défis communs urgents
L’IA n’attend pas que nos institutions rattrapent leur retard. Nos institutions doivent rattraper l’IA.
- Le troisième pilier évoqué par le ministre consiste à répondre ensemble aux grandes questions mondiales de notre temps. Personne, pas même les plus grands États, ne peut le faire seul. Avec tous ceux qui y sont disposés, l’Allemagne poursuivra son travail pour lutter rapidement et efficacement contre le changement climatique d’origine humaine et ses effets dévastateurs. Il faut tracer de nouvelles voies et le faire avec rapidité. Mais nulle part la nécessité n’est plus pressante que dans le domaine de l’intelligence artificielle. Il est de notre responsabilité collective de veiller à ce que cette technologie serve la dignité humaine.
- Cette urgence s’explique par le fait que les technologies modifient déjà les fondements de nos sociétés. L’IA n’attend pas que les institutions rattrapent leur retard ; ce sont les institutions qui doivent rattraper l’IA. Le ministre revient alors aux trois questions posées au début de son intervention : qui contrôle les nouvelles technologies, qui fixe les règles et qui est responsable ? On ne peut pas y répondre en se contentant de croire que les acteurs les plus puissants agiront toujours dans l’intérêt de tous. Il faut garantir que le progrès technologique soit guidé par un cadre que tous participent à façonner. Cela implique de renforcer les capacités de compréhension et d’évaluation de systèmes d’IA de plus en plus performants, de veiller à ce que toutes les régions puissent participer à l’élaboration des règles, et de passer des engagements volontaires à une transparence accrue ainsi qu’au développement de normes communes.
Des exigences de sécurité communes pour les modèles d’IA les plus puissants
Les fournisseurs devraient être tenus de tester ces modèles avant leur mise sur le marché et de signaler les défaillances graves de sécurité.
- C’est pourquoi l’Allemagne appelle les États membres des Nations Unies à œuvrer en faveur d’exigences de sécurité communes pour les modèles d’IA les plus performants. Les fournisseurs devraient être tenus de tester ces modèles avant leur diffusion et de signaler les défaillances graves de sécurité. Ces exigences devraient être soutenues par une supervision nationale et régionale efficace. L’industrie de l’IA devra également jouer son rôle et continuer à assumer une responsabilité dans l’orientation de cette technologie.
- Parallèlement, il faut garantir la responsabilité, en particulier lorsque la paix et la sécurité mondiales sont potentiellement affectées. Au cours de cette semaine, les conversations sur ces questions se sont intensifiées. La manière dont l’IA sera traitée collectivement constitue l’un des tests les plus clairs de la capacité et de la volonté de bâtir une Organisation des Nations Unies adaptée au monde d’aujourd’hui. Le prochain Secrétaire général pourra compter sur l’Allemagne dans cette voie.
Conclusion : la responsabilité comme boussole et le renouveau de l’ONU
Le pouvoir doit être lié à la responsabilité et le progrès doit servir la dignité humaine.
- Le ministre conclut en rappelant que l’histoire, la géographie et la Constitution allemandes lient son pays à la Charte des Nations Unies et à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cet engagement est au cœur même de l’identité étatique allemande. Les technologies peuvent changer, mais un principe demeurera : le pouvoir doit être lié à la responsabilité et le progrès doit servir la dignité humaine. Le monde est depuis longtemps dans un état d’escalade permanente et, avec lui, l’ONU traverse des eaux tumultueuses.
- La question finale est donc de savoir si nous sommes prêts à laisser le bateau commun dériver vers le naufrage ou si nous unirons nos forces pour le remettre sur la bonne voie. Les outils sont entre nos mains. Ensemble, il est possible d’œuvrer au renouveau et de bâtir un avenir pacifique pour les générations à venir. Le ministre remercie l’assemblée, et le président de séance le remercie à son tour pour sa présentation.
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